‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 2 sur 65 · MERCY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERCY A JOSEPH II

Pans, le ai février ijSi. — Les très gracieux ordres de V. M. L en date du 8 m'ont été remis le 1 6 au matin par le garde-noble mensuel, et je n'ai pas tardé à présenter à la Reine la lettre qui lui était adressée. Cette auguste princesse parlera elle-même de ses espérances d'une grossesse. Les indices en subsistent déjà depuis près de trois semaines, et, selon l'opinion du premier médecin, il ne faut que peu de jours pour faire tourner ces indices en certitude, (iette circonstance si désirée et si heureuse ajouterait un grand poids à Tinfluence et au crédit de la Reine. Il ne resterait alors qu'à le diriger d'après le principe important que V. M. daigne citer, savoir : d'user de ce crédit

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d'une manière également utile au présent et à l'avenir. Ce que mon zèle m'impose à cet égard de représenter à la Reine n'est pas toujours d'accord avec les intérêts personnels des alentours ; mais leur opposition ne m'efTraye ni me rebute, et souvent ma persévérance me vaut quelques succès. La Reine n'a rien omis de ce que je lui ai très humblement proposé, soit pour faciliter une médiation, soit pour prévenir les manœuvres prussiennes, et V. M. aura daigné remarquer quelques particularités intéressantes sur ces deux objets dans ma dépêche d'otfice du 7 de ce mois'''.

De tous les mensonges que le roi de Prusse fait débiter ici, ceux qui n'ont trait qu'à de prétendues vues d'agrandissement de V. M. ne

'') Le 3 3 janvier, Marie-Aiitoinelte déclarait à M. de Mercy que, fidèle aux promesses qu'Elle lui avait faites le 19, Elle avait, à deux ou ti-ois reprises, tenté d'amener le Roi à lui parler de la médiation et des négociations engagées à Madrid, mais qu'Elle n'avait pas encore pu y réussir. Elle attribuait la réserve de son mari aux conseils du comte de Maurepas; mais Elle ne se décourageait pas, et Elle promettait de redoubler d'etforls. En effet , neuf mois plus tard, presquejour pour jour, le aa octobre, Marie-Antoinellc mettait un fds au monde. Il faut croire que Louis XVI ne sut pas résister plus longtemps à une épouse qu'il aimait tendrement. Le 5 février la Reine put annoncer à M. de Mercy que le Roi avait recommencé à lui parler d'affaires. Il lui avait avoué qu'il était fatigué de la guerre et qu'il avait le plus vif désir de la voir terminer avant la fin de cette année. Sur la médiation, Louis XVI avait confié à la Reine qu'on lui avait insinué que l'Empereur, comme médiateur, serait plus favorable à l'Angleterre qu'à la France et que cette crainte était confirmée par le désir manifesté par l'Angleterre d'obtenir la médiation de l'Empereur; mais qu'il avait désapprouvé ces soupçons mal fondés et ordonné d'inviter le baron de Rreteuil à entretenir de cette affaire le prince de Kaunilz avec toute la confiance qu'on se devait entre alliés.

La Reine ajouta que la ducliesse de Polignac, étant allée voir le comte de Maurepas pour ses affaires particulières, lui avait demandé, en manière de conversation, si la guerre ne prendrait pas bientôt fin; le vieux ministre avait répondu qu'avant la fin de l'année la paix serait sûrement conclue. Là-dossus la ducbesse avait dit qu'on parlait beaucoup de la médiation commune des cours de Vienne et de Pétersbourg; sur quoi le comte avait répliqué : ffOui, oui, la Russie pourrait nous y être très utile, n

Marie-Anloinette ne s'était pas contentée de parler de ces affaires avec le Roi; Elle avait fait appeler M. de Vergennes, et le a3 janvier. Elle disait à M. de Mercy qu'Elle avait tout lieu d'être contente de ce ministre. M. de Vergennes tenait aussi au comte de Mercy un langage favorable aux désirs de l'Empereur. Toutefois, comme s'il eût voulu décliner par avance toute responsabifité dans le cas probable où les projets de médiation et de congrès échoueraient, l'habile ministre déclarait à l'ambassadeur impérial que ses avis n'avaient pas une grande influence sur la marche des affaires et, faisant allusion au comte de Maurepas, il disait : ffLe Roi a un conseil, dont il se sert peu, et un conseil particulier, qui souvent le décide, sans que j'y entre pour rien.n {Mercif à Kaunilz , dé]^èc\ic d'office du 7 février 1781.)

JOSEPH II À MEUGY.

ronti)lus aucun effet; mais il n'en est pas tout à fait de même des insinuations sur la possibilité d'un rapprochement de V. M. vers la cour de Londres, et on est toujours disposé à s'effaroucher ici sur ce point. C'est la seule observation que j'aie à faire sur la suite des fables dont le baron de Goltz repaît son maître; j'en remets ici les pièces que V. M. a daigné me communiquer en y joignant une expression de clémence et de grâce dont j'ai l'âme pénétrée.

Le Reine a cru voir des indices d'une nouvelle guerre prochaine dans l'article de la lettre où V. M. lui parle du roi de Prusse. J'ai profité des craintes de la Reine à cet égard pour lui représenter l'importance dont il est qu'Elle veuille bien mettre toute la suite et l'attention possible à coopérer ici aux moyens de contenir dans de justes bornes l'implacable ennemi de son auguste maison , et de prévenir ainsi des occasions de troubles auxquels la conduite offensante de la cour de Rcrlin pourrait donner lieu.

Le directeur général Necker'^' a obtenu la permission de faire imprimerie compte '-' qu'il vient de rendre au Roi de ses finances, et, en m'envoyant cet ouvrage, il m'a marqué son désir qu'il pût être mis aux pieds de V. M, J'ai pensé qu'Elle daignerait le permettre, vu l'importance de la matière de ce mémoire qui fait ici la plus grande sensation et qui probablement donnera lieu à d'autres écrits contradictoires que je tâcherai de recueillir si on n'en intercepte pas la publication.

Vienne, le à mars ij8i. — Mon cher comte Mercy, je viens de recevoir dans l'instant le courrier qui m'a remis votre lettre et celle de la Reine. Si la nouvelle des espérances de la grossesse de ma sœur

'*' Jacques Neckcr, né à Genève le 3o septembre 17^2, mort à Goppel le 9 avril iHofi, fut d'abord associé au contrôleur général des finances Taboureau des Uéaux, en qualité de directeur du Trésor (22 octobre 177G); un peu plus tard, le 2<j juin 1777, knsquo Tabourcau se retir asans être remplacé,

Necker fut nommé directeur général des finances, car saqualilé de protestant i'empècbait de recevoir le titre de contrôleur général.

^^' C'est le fameux compte rendu que le comte de Maurcpas tournait en ridicule et appelait le Conte bleu, d'après la couleur de la couverture.

h MARS 1781. 27

continue et se réalise, j'en serai enchanté, regardant pour un grand bonheur pour nous tous , mais surtout pour Elle, si Elle peut avoir des fds.

Quant à l'opinion dans laquelle on est de mes liaisions avec l'Angleterre, je crois que les gens sensés démêleront facilement que, si même il y avait dans mon cœur ou dans ma raison ce désir, l'époque ne serait pas bien favorable pour les réaliser. La guerre n'a point encore amené des événements qui puissent faire croire que c'est pour sauver l'Angleterre de sa destruction que je m'offre à être médiateur. Bien loin de là, il me paraît que les offres que j'en fais et le désir que je montre pour la paix, sont d'autant plus désintéressés de ma part qu'il n'y a peut-être aucune puissance qui gagne plus à la guerre et y gagnerait davantage encore pour son commerce à la continuation que moi. Vous pouvez hardiment rassurer tout le monde là-dessus, et toujours dire qu'on méjuge par mes actions, et que l'on croie aussi peu aux menteries prussiennes qu'aux fausses vanteries du ministère anglais qui, pour couvrir ses bévues et sa triste position, en fait accroire à sa nation, et voudrait, puisqu'il ne le peut directement, indirectement inspirer de la défiance, du doute partout, et peu à peu parvenir à son but de brouiller des puissances et des personnes faites pour avoir des liens indissolubles.

Je vous suis très obligé de l'envoi du livre de M. de Necker; si les nombres en sont exacts, ce livre est infiniment intéressant, tout comme il serait un bien misérable moyen s'il ne représentait qu'un jeu pour inspirer du crédit et pour faciliter l'emprunt. Je vous prie de lui en faire mon compliment et de lui dire que depuis déjà quelques années il se trouve dans mes notes la même idée, et que je m'étais toujours proposé de la mettre un jour en exécution comme la plus loyale même de ma part, en me considérant purement comme administrateur des deniers publics et, par conséquent, comptable à chaque individu dans l'Etat qui paye et que j'ai le droit d'imposer uniquement pour le bien général. Autorisé de son exemple , dès que j'en aurai le temps et le loisir, je me propose bien de faire connaître à mes Etats à peu près pareille chose ^^\

(') Le 8 mars 1781, Joseph II écrivait à livre de M. Necker. On ne peut écrire avec

son frère Léopold, grand-duc de Toscaiie : plus d'agrément, et il me paraît qu'il y a

ffJe suis bien curieux d'apprendre ce que des principes excellents. ?) vous pensez, mon cher ami, du fameux Le 7 avril, Leopold lit cette réponse

Adieu, mon cher Comte; je désire bien que vous puissiez me continuer les mêmes nouvelles des espérances de ma sœur; et en vous joignant les pièces secrètes, dont je vous prie d'observer surtout la dernière, du cabinet du 12 de février, parle correctif singulier et ridicule que le roi de Prusse y propose. Vous serez informé par le prince Kaunitz de toutes les circonstances et de la grande incertitude dans laquelle cette négociation entamée avec la Russie f^' se trouve encore; néanmoins par attention, j'en ai voulu donner part au Roi.

pleine de bon sens : trll me paraît que l'idée de faire rendre compte par le souverain au public de l'état de ses finances et de leur administration est glorieuse, utile, de justice, puisque les finances sont, comme tout, au public, et que le souverain n'en est que l'administrateur, par conséquent obligé à rendre compte, ne devant les dépenser que selon l'intention de son principal, qui est que les dépenses soient pour le plus grand bonheur et avantage de l'Etat et de tous ses individus. 11 me paraît, outre cela , que M. INecker déploie des principes de finance et d'économie politique qui sont fort justes; mais, à cela près, le livre ne me plaît point du tout. Lorsqu'on le lit plusieurs fois de sang-froid, l'illusion tombe; on voit qu'il y étale des principes connus et pas nouveaux, qu'il y a une infinité de paroles et de verbiages, ou bien de ce qu'on appelle des pbrases, qui paraissent mises pour jeter de la poudre aux yeux du public. En outre, M. Necker s'y loue soi-même continuellement d'une façon trop forte, lorsqu'on sait que ce papier est de lui. Enfin il me paraît que, dans tout ce livre, un simple feuillet pouvait servir pour faire voir au public les branches de la recette de l'État et de ses dépenses et des dettes publiques lorsque M. Necker vint au ministère, et enfin l'élat présent , en faisant voir comment il avait augmenté le revenu, diminué la dépense et par quels moyens, économies, réformes ou autres cl si les dettes avaient augmenté ou diminue. Tout le reste était inutile et mo paraît fait uni(pi('ment pour se louer, pour laire parler de soi, pour attirer la confiance

publique et engager dans le moment présent où on a besoin d'argent, par cette petite charlatanerie, les gens à porter leur argent au Trésor royal, d'autant plus que la conduite de M. Necker a paru, dans plusieurs occasions, singuhère, et surtout de ce qu'il fait faire tous les emprunts et opérations de finances par la maison de Haller, dans laquelle il est mtéressé et a ses fonds luimême; enfin je crois qu'il faudra voir la suite et fin de son ministère pour pouvoir en juger avec fondement, et que, lorsqu'on a fait tant de bien en matière de finances au public et à un pays, comme il le dit, il n'est pas besoin d'un livre et de tant de raisonnement pour en convaincre le public, n [Joseph II tind Leopold von Toscana, Ihr Briefwechsel , herausgegeben von Alfred liiLter von Armth. Wien, 1873, in-S", t. I, p. 19, 28 et ai.)

''* Le rescrit du prince de Kaunitz à M. de Mercy, en date du 4 mars 1781, traite surtout des négociations engagées entre Joseph II et Catherine II pour le renouvellement du traité d'alliance de 1766 entre l'Autriche et la Russie. Ces négociations n'étaient pas encore terminées, mais on pouvait affirmer que cette alliance aurait un caractère purement défensif et que par suite elle ne devrait pas exciter d'inquiétudes dans aucun pays et surtout en France; cependant, connue le roi de Prusse en avait connaissance, on devait s'attendre à ce qu'il ne manquerait pas de la présenter sous les plus noires couleurs. C'est pour le mettre en état de démasquer ces intrigues qu'on instruisait M. de Mercy do la vérilable situation. Voir

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