‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 64 sur 65 · MERGY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH II

Paris, 37 décembre ijSô. — Lorsque je reçus les ordres de V. M. I. , en date du 10 de novembre, je supposais qu'un autre courrier ne tarderait pas d'arriver et donnerait lieu à pouvoir expédier mon présent et très humble rapport, mais cette attente a été prolongée jusqu'à l'arrivée du garde-noble qui, en m'apportant le 19 la ratification du traité avec la Hollande, m'a remis les très gracieux ordres de V. M. datés du 8 de ce mois. J'ai tâché de réunir dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui tout ce qui a trait ici aux différentes circonstances politiques, et V. M. daignera y observer les mêmes nuances qui caracté-

risent depuis longtemps la marche et les intentions du ministère de Versailles dans tout ce qui concerne son auguste service. Aussi longtemps qu'il n'existera pas d'affaires majeures, les effets des petites menées du comte de Vcrgennes ne seront ni bien embarrassants, ni bien difficiles à contenir; mais dans des cas importants, il serait très désavantageux d'avoir à traiter avec un ministre de cette trempe. Je ne cesse d'exposer cette vérité à la Reine et de Lui en développer les conséquences infaillibles. Il serait temps qu'Elle prit enfin le parti de se faire justice de tout ce qui s'est passé depuis quelques années contre les égards et le respect qui étaient dus à ses intentions que, sinon en totalité, au moins en partie, on a su et osé déjouer en tant d'occasions. La Reine incline assez à en faire repentir les coupables; Elle sait que la consistance des ministres français actuels ne tient qu'à l'empire que l'habitude a sur l'esprit du Roi; mais cet empire devient plus dangereux à mesure qu'il se prolonge et il en résulte sans cesse de nouveaux inconvénients. La Reine vient d'en éprouver un relativement à l'affaire du cardinal de Rohan, pour lequel le comte de Vergennes a marqué une partialité qui tendait à sauver le prélat aux dépens de la juste satisfaction qui est due à la Reine, dont on a osé compromettre le nom auguste. J'ai rendu compte du dernier incident de ce fameux procès, lequel, après le décret de prise de corps, ne peut se terminer que par la destitution du grand aumônier. On présume qu'il perdra en même temps son évêché de Strasbourg, mais, par intrigue, on a déjà obtenu du Roi qu'à tout événement le cardinal conservera deux abbayes considérables pour acquitter ses dettes énormes.

J'ignore si la Reine parlera aujourd'hui à V. M. de quelque objet d'affaires^", mais je L'ai vue en dernier lieu résolue de s'entretenir avec

'■^'i Marie-Antoinelte à Joseph II , ce a 7 décembre ijSd. «Ma sœur Marie m'a annoncé , mon cher frère , son prochain départ. Elle parait avoir grand plaisir à ce voyage ; je pourrai Lien lui proposer cekii de Compiègne, si nous y allons cet été.

«Vous allez recevoir la ratification de la Franco et des Hollandais; j'espère que de longtemps nous n'entendrons plus parler de leurs tracasseries.

«Dès le moment où le cardinal a été arrêté j'ai bien compté qu'il ne pourrait

plus reparaître à la cour; mais la procédure qui durera plusieurs mois, pourrait avoir d'autres suites. Elle a commencé par un décret de prise de corps qui le suspend de tous droits, fonctions et faculté de faire aucun acte civil jusqu'à son jugement. Cagliostro charlatan, La ^lothe, sa femme et une nommée Oliva, barboteuse des rues , sont décrétés avec lui ; il faudra qu'il leur soit oonfronté et réponde à leurs reproches. Quelle association pour un grand aumônier et un Rohan cardinal!

hlh MERGY A KAUNITZ.

le Roi de la soi-disant ligue germanique et de la conduite louche que le comte de Vergennes paraît avoir tenue à cet égard. J'ai suggéré sur la matière quelques raisonnements propres à émouvoir le ])enchant naturel du Roi pour tout ce qui est honnête et loyal. Il a de l'éloignement personnel pour le roi de Prusse et s'en est plusieurs fois expliqué avec énergie vis-à-vis de la Reine. Des dispositions aussi raisonnables aboutiraient à des résultats utiles s'il survenait dans le ministère de Versailles des changements qui sont à présumer, sans que cependant on puisse encore en prévoir l'époque.

Le chirurgien acoucheur Boër est ici depuis quinze jours; je l'ai déjà mis en situation de remplir l'objet de son voyage. Le professeur Louis, le sieur Vermond et tout ce qu'il y a ici de plus habile dans l'art, concourront à perfectionner les talents du sujet dont il s'agit. Quant à son entretien et aux soins de lui fournir les instruments, livres et autres objets nécessaires à son cours d'étude, je pourvoirai à tout de point en point, ainsi qu'il a plu à V. M. de me l'ordonner.

Paris, le 37 décembre iy85. — Dans l'attente d'un courrier dont je croyais l'arrivée plus prochaine qu'elle n'a eu lieu en effet, j'ai différé de répondre à la lettre dont V. A. m'avait honoré du 1 0 de novembre, et le garde-noble, porteur de la ratification du traité avec la Hollande, vient de me remettre celle qu'elle daigne m'écrire en date du 8 de ce mois.

Je commencerai d'abord par lui rendre compte de ce qu'elle veut savoir sur M. de Simolin pour autant que je suis jusqu'à présent

M""^ do Brioiine, qui depuis viiijjl ans est toujours bonne; mais depuis quelque

paraissait iHouillée avec lui, a pris cette temps j'éprouve des tracasseries et des

alTaire avec une chaleur qui lui fait faire malaises, dont il me tarde bien de voir la

mille extravagances. fin. Le Roi me charge de vous faire son

cfMes enfants se portent à merveille; conq)liment de bonne année. Pour moi,

quoique mon fils cadet souffre beaucoup mon clicr frère, je ne puis que vous répé-

des dents, il se fortifie tous les jours et ter ma tendre amitié et vous prier de mé-

dans les moments où la douleur est passée, nager voire santé.» {Marie-Antoiiielte , Jo-

il est d'une gaité siiigidière. Ma santé sppli II.... Un- Uripfwechsel , p. 101.)

27 DÉCEMBRE 1785. !iTô

inslruit de ce qui le concerne; lors de mon séjour en Russie ^^*, il en était absent; il n'y jouissait pas d'une trop bonne réputation du côté du caractère; il n'a pas été jugé plus favorablement à Londres, où il ne se trouvait, à ce que l'on dit, lié qu'avec des espèces. Lorsqu'il fut nommé pour venir ici, M. de Vergennes en marqua un grand mécontentement fondé sur la très mauvaise opinion qu'il avait du sujet; il le croyait faux, tracassier, difficile et jactant en affaires; cependant rien de tout cela n'a paru depuis que M. de Simolin occupe sa place; il v a débuté avec mesure et sagesse, marquant beaucoup de désir d'un rapprochement de sa cour avec celle-ci et paraissant très prévenu contre le système et les vues de celle de Londres. Quant à sa conduite à mon égard, je n'ai que sujet de m'en louer; il cherche à me persuader autant de son zèle pour l'intimité de nos deux cours que de son aversion personnelle pour celle de Berlin; il me dénonce les menées du ministre de Prusse, quand il les sait ou quand même il les soupçonne, et je ne le vois pas dans la moindre relation avec ce dernier. Il me paraît d'ailleurs fin et assez adroit, et comme la loyauté n'est pas la qualité la plus commune à sa nation, je tâche de me comporter vis-à-vis de lui d'une manière amicale, mais propre à éviter en même temps tout inconvénient et toute plainte de sa part.

J'ai lâché de réunir dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui tout ce qui a trait ici aux circonstances politiques, et V. A. y observera les mêmes nuances qui caractérisent depuis longtemps la marche et les intentions de M. de Vergennes dans tout ce qui concerne notre cour. La Reine est fort mécontente de ce ministre et pourrait bien saisir des occasions à le lui prouver; sa consistance tient plus à l'empire que l'habitude a sur l'esprit du Roi qu'à l'opinion de ce prince sur les talents de son ministre. Cependant rien n'annonce encore de changement dans l'état de choses, telles qu'elles se trouvent actuellement à Versailles.

L'Empereur n'avait pas pensé à féUciter le Roi sui- son traité avec .la Hollande; j'y ai suppléé dans la forme dont V. A. me l'avait ordonné.

Au renouvellement de l'année, permettez-moi, Monseigneur, de vous offrir l'honimagc des vœux ardents et sincères que je ne cesse

C M. de Mercv avait été niinistie i!o l'Empereur eu Russie de 1761 à i76''i.

de faire pour votre bonheur; le mien consistera toujours à tâcher de mériter les bontés dont V. A. daigne me combler, et à lui marquer le profond attachement et le respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. Dans ce moment M. le marquis de Noailles m'envoie la lettre ci-jointe; il se loue beaucoup de son séjour à Vienne et très particulièrement des bontés que V. A. lui a fait éprouver. Cet ambassadeur prolongera le plus qu'il pourra le congé qu'il vient d'obtenir, mais il paraît désirer de conserver son poste; j'ai supplié la Reine de le traiter de manière à l'engager d'y tenir une conduite raisonnable, lorsqu'il y retournera.

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