‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 11 sur 37 · NECKER A MERCI · texte numérisé non relu

NECKER A MERCI

Ce vendredi malin [22 août i'j88\. — J'apprends dans ce moment que les messages vont et viennent depuis trois jours chez M. Haller'" de la part de M. l'Archevêque pour l'engager à prendre les finances ou le trésor royal. Je m'interdis toute réflexion, mais il y en a beaucoup à faire.

f Emmanuel de Haller, né à Berne en 1745, était le second fils du célèbre savant Albert de Haller. 11 vint de bonne heure à Paris , où il fonda une maison de banque , et fit rapidement fortune. En 1786, il avait été chargé de rémission d'un emprunt très considérable par M. de Calonne, qui l'avait iDclé à toutes ses spéculations effrénées, si

bien que M. Haller avait une rcpulalion déplorable d'agioteur sans scrupule. Pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, il enirepiil le service dos approvisionnements,et même sous le Directoire, son avidité fit scandale. Il termina sa carrière en 1816 en faisant une faillite considérable, et il alla peu après mourir ignoré en Suisse.

20/i MERGY À LA REINE.

Ce reniJredi [tîa août j^SS], à dix heures. — Je viens de voir l'Archcvèque, Monsieur. Je sais par lui que vous ne l'avez pas vu. Il nie paraît désirer bien sincèrement que voire négociation réussisse et pour cela il me paraît qu'il fera tous les sacrifices, hors celui de sa place, qu'il croit que nous ne devons pas accorder, dans le moment, comme une condition à un homme que nous appelons près de nous. Comme j'ai vu que vous pensez à peu près de même sur cet objet, je n'en ai pas été embarrassée; mais ce que j'ai cru essentiel à vous mander, c'est que j'ai mis en avant que M. Necker, ulcéré de la manière dont le Roi l'avait toujours traité, et m'ayant chargée anciennement de sa démission, il serait peut-être nécessaire que je le voie une fois pour le décider entièrement. L'Archevêque n'y voit aucun obstacle. Tout ce qu'il désire, c'est qu'il accepte et que cela soit prompt. Ainsi, si vous voyez lueur d'espérer, vous pourrez parler plus clairement et de mon désir et de celui de l'Archevêque qui, au reste, est très décidé à faire de la finance un détail tout particulier dont il ne se mêlerait plus en aucune manière. Voilà déjà un point assuré et que vous jiourriez presque assurer, car l'Archevêque l'a déjà dit à plusieurs personnes sans nommer qui pourrait être à la tête.

Je remets donc entre vos mains celte importante aflaire. Je serais bien heureuse si cela pouvait aller avec les deux personnages, comme nous le disions ce malin; mais, quel que soit le résultat, je n'en reconnaîtrai pas moins votre zèle et votre attachement pour moi (|uo j'ose dire que vous me devez par tous les sentiments d'estime, de confiance et d'amitié que je vous ai voués depuis longtemps et pour la vie.

P. S. L'abbé doit être ici jeudi; ainsi je ne lui écrirai pas.

Pans, le aS août iy88. — Madame, je mande à M. l'Archevêque de Sens l'issue de mon rendez-vous de ce malin; il n'a abouti qu'à un

un nouveau ilt'lai, qui m'a L'ié demandé jusqu'à demain; je ne sais quel pourra être le résultai de celle dernière confiance; mais elle l'claircira enlièreuient son objet et si V. M. daigne me le permettre, je lui en rendrai compte dans la matinée du lundi.

L'abbé de Vermond, qui sort de chez moi, sera à Versailles vers six heures du soir.

Ma lettre à la Reine a une tournure ostensible parce que je présume que S. M. voudra la montrer à .M. l'Archevêque; voici la copie de celle que j'écris à ce ministre.

SI. Necker lient toujours à la terreur d'être à côté de M. l'Archevêque, il prétend que dans cette position tous les moyens deviendraient inutiles à l'Etat et particulièrement à la Reine, qui paraît l'objet essentiel de tout son zèle. Je suis jiarvenu à l'émouvoir au point que, quand même il ne rentrerait pas, il y aura peut-être moyen d'en tirer quelque bon parti; c'en serait d'abord un pour l'opinion publique, que l'on sache le [)rojet que la Reine a eu; à cela se joignent d'autres idées qui ne peuvent être exposées que verbalement.

M. l'abbé de Vermond n'a aucune connaissance des billets que la Reine m'a fait la grâce de m'écrire. Je ne lui ai donné (ju'un léger aperçu de ce qui est arrivé pendant son absence; je lui ai dit simjjlement que de concert avec M. l'Archevêque V. M. m'avait chargé de sonder M. Necker; je n'ai |)oint parlé des vrais motifs de la répugnance de ce dernier.

Je vois que M. l'abbé de Vermond n'aperçoit pas tout ce que la position du ministre a de fâcheux. Je ne pouvais, ni ne devais toucher cet article trop délicat; mais s'il reste et qu'il choisisse pour la financ un homme inepte, le mal accroîtra de plus en plus; il vaudrait bien mieux que le ministre retînt seul ce grand département, ainsi qu'il l'a régi jusqu'à cette heure.

M. Haller, comme acolyte de M. de Galonné et comme mêlé dans l'agiotage, n'a et ne peut avoir aucun crédit.

98 'l — MERGY À LA REINE.

s3 août ij88. — 11 me paraît de la dernière importance que la

Reine se fasse reiulre un compte bien certain, bien précis de IVlat du moment, relativement à la finance. Bien des raisons me portent à croire que M. l'Archevêque lui-même n'en est pas parfaitement instruit, (ju'on lui caclie plusieurs choses pour se ménager les moyens et le temps de se mettre à couvert et d'échapper au désastre'". Les bruits deviennent afTreux. Je sais, à n'en pouvoir douter, que ceux qui ont le tableau entre leurs mains prévoient la nécessité de manquer sous peu de jours.

Cette circonstance me met dans l'anxiété pour ma né{[Ociation do ce soir. Je crains que M. Necker n'ait pu apprendre au moins une parlie de ce que je sais. Alors il aurait acquis une terrible force pour ne pas se départir de ses premières idées. Ces rcmar(|ues séparées de ma lettre ne sont que pour la Reine seule et je demande en grâce à S, M. de les supprimer, après en avoir fait la lecture.

Hier j'ai omis de dire à la Reine que M. Necker n'a aucune idée sur les parlements, que le conseil des finances ne lui répugnerait pas et que quant au troisième article il s'y adapterait également.

(" Dans lin fragment de ses Mémoires, communiqué à Snulavie et inséré dans le 6*" volume des Mémnxres hislonqnes el politiques du règne de Louis A VI , l'aris, 1 80 1 , in-S", p. 287 à 954, l'Archevêque s'evprime ainsi : ttAu commencement d'aoûl 1 788 , M. Gojard vint me dire que le Trésor royal était vide; mais dès le mois de janvier, je l'avais prévenu d'y prendre garde pour cette époque; j'en avais prévenu M. Lambert, contrôleur général, qui ne me donnait aucune ressource, l'autre no m'en offrait que de taries. AIM. Le Normand et de La Balue étaient à bout de voie. Peutêtre était-ce de leur part et de celle de M. Gojard une sorte de trahison que de m'averlir si lard. Je ne m'en suis pas assuré et, quoique Tiojard ait été nommé depuis trésorier de M. le ronile d'Artois, je l'ai toujours cru honnête homme et ne l'ai point soupçonné. n Lococil., p. a^iS-aSQ.

L'Almanach royal de 1789, p. i4o, donne à M. Gojard le litre de surintendant des finances, bâtiments, aris et manufactures, jardins et garde- meubles, ilii comte d'Artois. C'est la seconde place de la maison du prince; la première est occupée par M. de Mouthyon, conseiller d'Etat ordinaire au Conseil royal des finances et du conjnierco, qui a le titre de chanceliergarde des sceaux, chef du conseil du comte d'Artois. M. (îojard avait obtenu col emploi à la fin de l'année 1788.

La dépèche de M. do Mercy, du i4 septembre 1788, avec ses annexes, établit, sans contestation possible, l'autlienlicité do ce fragment des mémoires du cardinal de Loménie de Brienno, qui donne une idée do l'importance historique de cet ouvrage, dont cet extrait seul osl connu; malgré toutes nos recherches, nous n'avons pas encore pu réussir à en retiouverla trare.

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