‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 18 sur 37 · MADAME INECKER'" À MERGY · texte numérisé non relu

MADAME INECKER'" À MERGY

S. il. — M. Necker arrive dans cet instant, M. l'Anibassadeiir. Il se [iroposait d'aller vous rendre compte de son voyage et de mettre à vos pieds les détails d'un sort dont vous avez été l'arbitre. Il vous prie de lui indiquer l'heure où il ne vous sera pas importun; mon domestique recevra vos ordres. Sans doute il a beaucoup de choses ù vous dire. Soyez son guide, Monsieur l'Ambassadeur; que vos vertus le soutiennent et que dans tous les cas du moins, si sa réputation hasardée pour les malheurs de la France perd aux yeux des hommes, votre estime et votre amitié lui restent; j'ai su toute ma vie le prix que je devais attacher à l'une et à l'autre; je le sens dans ce moment avec un attendrissement inexprimable.

Du cump près de Lugos^-\ ag septembre ij88. — J'ai reçu, mon cher comte Mercy, par le courrier du mois votre lettre et tous les détails qu'elle contenait au sujet du renvoi du principal ministre. La prudence et la justesse, qui caractérisent toutes vos actions, se sont manifestées dans tout ce que vous avez été chargé par la Reine de faire en cette occasion; les choses en étant venues une fois à ce point, il n'y avait plus moyen qu'il restât. Je conseille à la Reine de ne point mettre la moindre entrave à tous les projets et arrangements de M. Necker, puisque c'est [)eut-être l'unicjue moyen d'opérer le bien, ou au moins de détromper sur son compte le public fanatique, en faisant voir qu'on lui donne mesure pleine.

Notre campagne a pris une bien mauvaise tournure. Par l'abandon imprévoyable que, dans deux dilFérentes occasions'-", deux corps dé-

'" Même observatiun que pour lo nu- '^' L'Empereur parle des corps des gé-

uiéro gS-'. (Voir plus haut, p. 210, n. 1.) iicraux baron l'apilla et comte Warleiisle-

''' Lugos, bourg de la Hongrie mérkiio- ben qui avaient tous deux été obliges do

nale, sur la Témès, à 55 kilomètres à l'est battre eu retraite devant des forces turques

de Temeswar. très supérieures en nombie.

21/i JOSEPH II À MERCY.

tachés ont fait de leurs postes, on s'est vu forcé de changer deux fois de projet, et l'ennemi s'est vu par là, sans livrer bataille, en possession de la moitié du Banat de Temeswar, qu'il a entièrement ruiné, en brûlant et saccageant tous les endroits jusqu'au moindre hameau oii il a pu arriver, et nous n'avons jamais été à même d'altaquer le grand vizir, ainsi que je le désirais, et qui est encore dans les montagnes. Je suis pareillement fort inquiet pour la Transylvanie, puisque le grand vizir a la facilité d'y établir tout ce que bon lui semblera, ayant le passage de la Porte-de-Fer ouvert.

11 est inconcevable que, du côté des Russes, il ne se soit rien fait du tout pendant cette campagne, et que, par conséqent, j'aie eu à soutenir dans un coin de la Transylvanie et du Banat toutes les forces ottomanes réunies. Je no puis vous rien dire encore de l'issue qu'aura cette campagne. Je me trouve avec l'armée devant Lugos, et je désire très fort que l'ennemi débouche des montagnes pour pouvoir aller à lui et décider la chose par une affaire générale.

Si les Russes n'ont pas les moyens d'agir plus efficacement, et que le roi de Prusse, conmie il me conste, soit intentionné de tirer de manière quelconque avantage des circonstances pour s'agrandir à mes dépens, pour lors vous sentez bien, mon cher Comte, qu'une prompte paix est la seule chose désirable, et j'y mettrai certainement toute la facilité, même en laissant le tout dans l'état où il était avant la guerre, puisqu'il m'importe infiniment plus que le roi de Prusse soit déjoué , que de faire perdre quelque possession à la Porte.

Cbotym*'' est enfin à nous et il faudra voir s'il n'y aura pas moyen de faire faire quelques pas en avant aux Russes, quoique, pour cette année, ce sera toujours trop tard.

Adieu, mon cher Comte, je ne peux pas vous donner de meilleures nouvelles non plus sur ma santé, car l'oppression que je sens sur la poitrine continue encore. En vous joignant ici une lettre pour la Reine '^', croyez-moi toujours

'') Ghotym se rciidil le 19 septombrc. (Voir plus liiiul, p. 177, n. U.) — '''' CeUe lettre manque.

16 DEGEMBl'.E 1788.

Vienne, ce i6 décembre ij88. — .Mon cher comte de Mercy, arrivé ici depuis une dizaine de jours, je ne puis rien ajouter au contenu des dépêches que vous recevrez du prince de Kaunilz'". Je n'attends (juc les ré|)onses de hi Russie à la dernière lettre que j'y ai écrite; elles doivent arriver ici à peu près dans trois semaines et décideront linalement mes démarches ou pour la paix ou pour la guerre.

Le crédit de la France est trop bien affaibli à la Porte , la personne

''* Par le rescript, daté du 17 décoiiilire, le prince de Kaunitz annonçait à AI. de Mcrcy que, dès le 10 octobre, le niarqnis de LIano, andiassadeur d'Espagne à Vienne, était venu, de la part dn comte de Florida Blanca, lui faire une comniuniealion verbale à propos de négociations à entamer pour le rétablissement de la paix en Orient. Le prince avait reçu cette ouverture avec force remerciements, mais en même temps, il avait déclaré que, par égaril pom' riuipératrice de Russie, la cour do Vienjie devait garder sur ce point la plus grande réserve. Cependant, avait-il ajouté, comme jusqu'ici il ne s'était produit aucun fait de guerre assez important pour amener l'une ou l'autre des parties belligérantes à désirer la paix, on pouvait à bon droit douter que le moment fût venu où l'on pourrait penser (pie toutes les puissances en guerre soubaiteraient le rétablissement de la paix et où il serait permis d'espérer que le but poinsuivi par le roi d'Espagne serait allcinl. Mais il était hors de doute qu'aussitôt que l'instant piopice serait arrivé, l'Empereur accepterait avec lecon naissance les bons oITicos du roi d'Espagne et que Ion avait tout sujcl de croire que l'impératrice de Russie ferait de mémo.

Le calmiot de Vienne s'était employé activement à l'élersbourg pour que la proposilioii du roi d'Espagne y hit bien accueillie et hit l'objet d'une réponse conçue en termes des plus amicaux. Le pi-ince de Kaunitz espérait que la cour de Versailles

agirait dans le même sens et il se n-jouissait des assurances amicales que lui avait données le marquis de Aoailles.

En fait, disait le prince-chancelier, les cours de Bourbon niéconnaitraienl leurs intérêts les plus essentiels, si elles ne voulaient pas voir que leur étroite union avec la Russie et l'Autriche leur serait toujours d'autant plus utile et d'autant plus nécessaire que la ligue entre la Prusse et l'Angleterre deviendrait plus solide et plus dangereuse, qu'elle chercherait à s'étendre de plus eu plus et se conduirait de telle sorte qu'elle seraitenlin loutà fait insupportahleetqu'elle mettrait toute l'Europe en feu. Les coure de liourhon devraient s'avouer que, pour s'unir avec la Russie, c'était maintenant le moment ou jamais; car l'Impératrice était extrêmement irrilée des manœuvres hostiles de la Prusse et de l'Angleterre. Le comte de Mercy devait non seulement s'expliquer en ce sens avec le comte de Montniorin, mais aussi lui faire entendre (pi'il fallait s'attendre que, sur la communication de la dépêche de Constanliuople de M. de Choiseul-GoufTier, l'impératrice de Russie répondrait que c'était à la Porte à faire les premières ouvertures de paix. En effet , les Turcs avaient les premiers déclaré la guérie et ils avaient mis ainsi l'Empereur dans l'obligation de remplir les devoirs que lui imposait son alliance avec la Russie. Le comte de Clioiseul-Gouflier devrait être invité à agir dans ce sens piès du Divan.

2If) KAUNITZ À MEUCY.

de M. de Choiseul-Gouflier y est bien trop désagréable, et les Anglais elles Prussiens ont si bien su profiter des prises qu'il adonnées sur lui dans ses ouvrages, qu'il n'y a rien ou peu de chose à espérer de son influence et de sa médiation.

Le crédit de l'Espagne y est nul tout à fait, et ce n'est que depuis quelques années et avec bien de la peine qu'elle s'est fait connaître à la Porte, et qu'elle a obtenu l'envoi d'un ministre à sa cour. Je n'augure donc rien de bien avantageux de toute cette médiation, d'autant plus que les bonnes intentions du ministère de France me sont très suspectes, et qu'outre les embarras internes du gouvernement, qui sont montés à un excès incroyable, je vois néanmoins que les ministres français continuent en Empire les mêmes démarches odieuses, et que le roi de Prusse est toujours très ménagé, quelque chose qu'il fasse, tant parla France que par l'Espagne, et qu'enfin le principe n'est point changé, que c'est de la convenance politique réelle des cours de Bourbon d'empêcher tous les avantages possibles qui peuvent revenir à la maison d'Autriche, et de diminuer son crédit, en lui suscitant de grands et petits embarras dans toutes les occasions quelconques.

En vous joignant ici une lettre pour la Reine ^", je ne puis vous dire autre chose sinon que ma santé n'est pas encore remise, que je souffre encore de l'oppression de poitrine dont je suis tourmenté depuis (rois à (piaire mois, et que je prends des remèdes.

Adieu, mon cher (iomte, soyez persuadé de la parfaite estime avec laquelle je suis

Vienne, ij décembre ij88. — Indépendamment des perspectives effrayantes que j'expose à la France pour l'engager à s'employer de tout son pouvoir au plus prompt rétablissement possible de la paix, et de même aux puissances belligérantes, pour les engager à y donner les mains, j'ai encore bien d'aulres rais(ms, mon bon ami, qui me

<'' Colle k'ilic iiiiiiique.

17 DEGEMUr.I': 17 88. 217

délermiuLMit à la désiror avec la plus grande vivacité. Les moyens ([ue je compte employer sont incontestablement non seulement les meilleurs, mais même les seuls qui puissent l'être avec vraisemblance de succès, et je ne puis trop vous exhorter, par conséquent, à faire valoir tous les arguments de persuasion que je vous fournis. Je crois que l'on peut s'en fier là où vous êtes, à ce qu'il me paraîtra convenable, et il faut, par conséquent, que sans délai on m'autorise à faire, au nom des deux Cours impériales, toutes les démarches qui nie paraîtront nécessaires.

Je ne doute pas que vous ne secondiez mes vues, et, dans cette confiance, j'attendrai, comme vous pouvez le penser, vos réponses avec impatience, attendu que chaque jour nous rapproche de la fin du quartier d'hiver.

Paris, le 6 janvier ijSg. — Depuis les ordres que V. M. 1. a daigné me faire parvenir, en date du 29 septembre, je suis resté plus de deux mois dans l'attente d'un garde-noble, comptant chaque jour sur ce moyen d'expédier un très humble rapport. Pendant un délai si considérable et inattendu, les matières se sont accunuiléos, et, par leur nature, leurs contrastes bizarres, il est difficile de former un tableau bien clair, bien précis de l'étrange situation oij la France se trouve réduite. Elle est menacée d'une révolution trop remarquable pour que je ne croie pas devoir en déduire les circonstances sous la forme d'un journal historique rempli de faits minutieux, mais qui marquent les progrès d'une effervescence nationale dont il y a peu d'exemples, et qui indiquent en même temps le but oiî ce fâcheux délire peut aboutir. Il y a plus d'une année que j'en ai aperçu et annoncé les indices; depuis ce temps, le gouvernement a ajouté fautes sur fautes; les embarras, les contrariétés se sont multipliés de toute part, et, en rappelant trop tard le seul homme sur les talents duquel repose maintenant le sort de l'Etat, on lui a imposé une lâche si difficile à remplir, qu'il en est lui-même effrayé.

318 MERCY A JOSIÎPH II.

Quoique 1(! (k'iiiicr rii[)|)or( de M. Neckcr'", qui se trouve joint à ma dépêche d'oflice, ne montre pus toute son anxiété, elle n'en est pas moins réelle, ni moins fondée. On ne peut prévoir, en effet, jus(|u'où s'étendra la réticence des deux premiers ordres, du (ilerjfé et de la Noblesse; il est possible que leur opposition rende infructueuse la tenue des Etats généraux et produise des effets dont on ne saurait calculer les suites. Dans une conjoncture si critiipic, la Reine s'est imposée l'expédient sage, même nécessaire, de renfermer en Ellemême ses o|)inions, d'éviter toute apparence de penchant, soit pour un parti, soit pour l'autre'-'; cette conduite prudente au milieu des écueils ne donnera que plus de relief à son crédit, quand le moment arrivera d'en faire usage avec plus de connaissance de cause et moins de ris(pies.

Quant aux objets [)oliliques, ils ne peuvent dans une pareille détresse avoir ici beaucoup d'essor: sans argent, sans armée, sans autorité dans l'inti'rieur. sans iniluence au dehors, celle cour est dans une sorte de léthargie (|ui inlercejite momentanément toute coo[)ération eflicace dans les grands intérêts de l'Europe; ce{)endant j'ai à me louer des intentions que l'on nie marque, et il me semble que le retour du ministère de Versailles aux vrais principes de l'alliance devient de plus en plus sincère et fondé sur une conviction qui ile\iait le rendre solide. V. M. daignera observer dans les détails île ma dépêche tl'ollice (|uc le comte de Montmorin se prête avec apparence de bonne volonté et de franchise à tout ce que j'ai été chargé de lui |)roposer. Depuis assez longtemps je ne découvre rien de sus[)ect relativement aux manœuvres prussiennes; il semble qu'elles ont eu jilus d'effet à Madrid et le comte de Montmorin a été le premier à m'en avertir. Le prince Henri ^', (|ue j'avais soupçonné de (piehpie intrigue, reste ici fort médiocrement accueilli, ne se montrant (jue très rarement à Versailles, presque jamais chez les ministres, et hors de

") Rapport J'iiil (lu Itiii ilaim s',n ci/iispit '-) Cependantelleavail ,poiir la premiii'e

par le ministre de ses fmimccs, le aj dé- l'oisdc sa vie, assisléancoiiseil lomiica^clL'-

ceinhre ijSS, pi'écédant le Itesulint du ccml)ro 17S8, et ollc avail iiiaiii(eslé une

aiiiseil it'IClal du Wii tenu à \ crsutth'!< lu opinion ravoral)lc an iloiilileincnt du Tiors.

27 dikemhrc f]8S, sui' le d()nl)lcnK'nl du C Li' |irince llenii do l'i'iisse (viir

Tiers cl, les ipicslions relalivcs à la lonvo- loine I, p. ySli, n. 1) olail <onun ponr

calion dos Elals j;énoianx. ses tendances (jallopliilcs.

loute mesure d'affaires. Malgré cela, ce n'est pas sans doute dans l'adversité où se trouve la France que l'on peut se former une idée exacte de ses vrais sentiments, et ce que V. M. observe à cet égard dans sa très gracieuse lettre du 1 6 décembre me servira toujours de règle pourme préserver de toute illusion sur ce qu'il y a à se promettre pour le présent et pour l'avenir de la part d'une cour qui a tant à réparer vis-à-vis de son auguste allié. ,

Le comte de Saint-Priest doit à la protection de la Reine d'avoir été admis depuis jjcu dans le cojiseil du Hoi'",- il sait que cette protection ne lui a été accordée que d'après le bien (jue V. M. avait daigné dire de lui à son auguste sœur. Ce nouveau ministre d'Etat, par les sentiments qu'il a toujours marqués pour l'alliance, et par ses opinions sur tout ce qui concerne la Porte Ottomane, peut devenir d'autant plus utile dans les circonstances présentes, qu'il ne manque ni de talents ni de moyens à les faire valoir, et si un jour ou l'autre le comte de Montmorin quittait sa place, il y a toute vraisemblance qu'il y serait remplacé par le comte de Saint-Priesl.

La Reine a été constamment très occupée de la santé de V. M. et je vois malheureusement que ses inquiétudes n'étaient que trop fondées. Je n'oserais dire que je les ai vivement parlagées pendant le cours d'une campagne de neuf mois, que l'insalubrité du pays et les fatigues extrêmes rendaient encore plus dangereuse. Si on pouvait espérer qu'au milieu de ses occupations immenses V. M. se procurât quelques moments de repos, on se tiendrait assuré de son plus pronq)t et plus parfait rétablissement. Les vœux (jue je forme à cet égard sont si particuliers et si profonds, que je me sens enhardi de les mettre à ses pieds, ainsi que la parfaite soumission avec laquelle je suis de V. M. le plus, etc.

''' Voir pins liant, p. 68, n. i, 76 et mois, le Roi avait déclaré ministre d'Étal.

80. La Gazelle de France, du vendredi le comte de Saint-Priesl, le([ui'I avait le

13 décembre 1788, annonça , à l'article de même jour pris séance an conseil d'Etal. Versailles daté du 10, que le 7 du même

220 MERGY A KAIJISITZ.

Paris, le 6 janvier ijSq. — Je suis resté plus de deux mois dans l'altenle journalière du courrier, qui n'est arrivé (jue le 3o décembre avec les dépêches et la lettre particulière dont V. A. m'honore en date du 1 y. Entre temps les.matières se sont accumulées ici, et la révolution qui se prépare dans cette monarchie est si remarquable que j'ai cru devoir en déduire les circonstances sous la forme d'un journal liistori([ue rempli de faits minutieux, mais qui mar(|uent les progrès d'une ellervescence nationale dont il y a peu d'exemples, et dont les suites pourraient devenir bien sérieuses '".

Ma dépêche d'oHice annnonce que M. de Montmorin se prêtera avec apparence de franchise et de la meilleure volonté à tout ce que j'ai été chargé de lui proposer, il donnera à M. de Choiseul des ordres tels que V. A. les désire; relativement aux liaisons à former avec la Russie, on hésite dans la crainte des événements qui peuvent survenir en Pologne; on rejette ces délais sur l'Espagne, peut-être n'est-ce pas sans motif réel, peut-être aussi n'est-on plus ftîché de se prévaloir de ce prétexte plausible, entre temps je ne cesse de faire envisager la nécessité de conclure promptement, et si la cour de Madrid n'y met point obstacle, j'espère que l'on se déterminera. Puissent toutes ces mesures concourir au retour le plus prompt de la paix! V. A., dans la profondeur de ses lumières, avait prévu combien elle deviendrait nécessaire, il est douloureux de s'en retracer les motifs.

Je joins ici les éclaircissements demandés par les deux notes'-' que V. A. m'a fait adresser dans le mois d'octobre dernier; il me reste à vous supplier. Monseigneur, d'agréer au commencement de cette année les vœux que je forme pour tout ce (|ui peut intéresser votre bonheur; le mien propre en est inséparable, |)uisqu'il se fonde sur les bontés de V. A. et sur la douceur que je trouve à lui consacrer le profond, le lidèle attachement et le respect, avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

'■' Nous avons supprinio ici un para- '-' Nous n'avons pas ces éclaiicissenienls

jjiaplic (pii reproduit lexlnolieniunt ce (jui cl ces notes: et nous ne savons pas ce se trouve dans la lettre à rKnipcrctu-. dont parle M. de Mercy.

lO/i. — MERCY A KAUNITZ.

Pans . h à février lySg. — Je profite de ce courrier pour avoir l'honneur d'envoyer à V. A. une correspondance que M. de Mirabeau vient de publier, et qui cause autant d'étonnement par son audace, que de scandale par son impunité; on s'est borné à faire dénoncer cet ouvrage au Parlement, qui sans doute en ordonnera la brûlure, mais l'auteur échappera à la punition qu'il aurait subie, si le gouvernement avait conservé ici une ombre d'énergie ou de dignité.

Depuis les dernières nouvelles reçues d'Espagne, on a fort agité la question d'une alUance avec la Russie. J'ai une entière certitude de toutes les circonstances qu'expose à cet égard ma dépêche d'ofllce; ii semble que les intentions très suspectes de la cour de Madrid embarrassent le cabinet de Versailles; dans le fait sans armée, sans argent et sans crédit, on redoute ici des engagements actifs et dispendieux que l'on ne pourrait remplir qu'après les effets que l'on se jjromet de la (enue des Etats généraux. Cependant on prévoit le danger d'un rapprochement de la Russie avec l'Angleterre, et je tache de me prévaloir de cette crainte pour déterminer à une décision qui puisse en affranchir. La fermentation et la discorde dans les provinces s'accroissent journellement; il est bien difficile de prévoir où ce désordre aboutira. La promptitude de cette expédition m'empêche d'exposer plus de détails, j'y suppléerai à la première occasion.

Vienne, le y févrie)- ij8g. — Mon cher comte Mercy, je ne vous dirai que deux mots pour vous annoncer la bonne reçue de votre lettre par le courrier. On a retardé si longtemps à y répondre , puisqu'on attendait journellement des nouvelles intéressantes de Pétersbourg, qui à la fin viennent d'arriver. Je me rapporte entièrement à ce que le prince de Kaunitz vous marquera à ce sujet , comme sur la démarche qu'il a trouvé bon de faire faire par l'ambassadeur de France à Constantinople. Je souhaite que l'effet corresponde à ce qu'on en espère.

222 iVIERCV A JOSE PII IF.

mais j'en doute bcauroiip. Il serait hien à di'slrer qu'une bonne fois, |iour faire mettre tic l'eau dans son vin à la partie si bien liée du roi de Prusse, l'alliance projetée entre nous quatre, la France, l'Espagne, la Russie et moi, puisse être conclue. Je crains que les dilTiculfés ne viennent de 1 Espagne, et le crédit de M. Klorida Blanca étant rall'ermi chez le nouveau roi, il sera diflicile d'en obtenir quelque chose de raisonnable. La déclaration qu'ils viennent de nous donner et à la Russie étant, et quant à la chose et quant à la forme, inconcevable.

Le triste et embarrassant état dans lequel se trouve le gouvernement inférieur de la France et surtout ses finances, vous l'avez décrit. Monsieur le Comte, avec des couleurs aussi vives que vraies. Je suis bien curieux comment tout cela finira et si et comment l'assemblée des Etats généraux aura lieu.

Les nouvelles de mon neveu, le Dauphin, continuent à m'inquiéter, et je désirerais bien que sa santé prît une fois la force nécessaire pour vaincre cette humeur qui paraît le miner. Je suis bien sensible à l'intérêt que ma sœur a pris à ma santé, elle est meilleure, mais point telle encore que je le désirerais, toussant toujours beaucoup. Je vais commencer à prendre les eaux de Selters'" avec du lait de chèvre.

Adieu , mon cher Comte, croyez que je suis toujours, avec bien de l'estime

Je vous joins ici une lettre pour la Reine'-'.

Paris, le 29 février lySg. — Les très gracieux ordres de V. iM. 1. . datés du y de ce mois, m'ont été remis par le garde-noble qui en était porteur, et je me suis rendu sur-le-champ à Versailles pour y présenter la lettre adressée à la Reine. Cette auguste princesse aurait désiré d'y trouver des assurances plus positives d'un prompt et très parfait rétablissement de la santé de V. M. L'approche de la bonne

'"' Selters, ou Seltz, ou Niedor-Seltcrs, Mes froides, donl les vertus di;;eslives sont

;iu nord de Wipsl).iden , à l'est d'Kms, reHommées depuis longtemps. dans l'ancien durlié de Nassau, possède des '-> Cette lettre uiniKpie.

sources abondantes d'eaux gazeuses acidn-

saison et la prévoyance des nouvelles fatigues auxquelles elle [lourrait donner lieu, sont pour la Reine des sujets d'inquiétude dont je La vois fort occu[)(5e.

Depuis le com|)te très détaillé que j'ai rendu le 6 du mois dernier sur i'élat des choses de ce pays-ci, il n'y est survenu aucun changement bien remarquable. A mesure que l'on parvient à calmer les troubles d'un côté, il s'en élève de plus violents dans les autres provinces; on rencontre partout des vues, des prétentions opposées sur les députations à former aux Etats généraux et sur la manière d'y voter. L'ordre du Clergé et celui de la Noblesse craignent la prépondérance du Tiers Etat; il est très probable que ce dernier l'emportera, ce qui deviendra une source dangereuse de tous les abus qui menacent l'autorité souveraine déjà réduite au point qu'elle ne sait plus opposer de barrière au désordre qui s'accroît de jour en jour. On inculpe M. Necker d'être la cause principale de cet abandon, parce qu'il cherche dans un système de popularité des ressources d'argent qu'il n'obtiendrait pas des autres ordres. Le but unique de ce ministre est d'alimenter le Trésor royal jusqu'au temps de l'assemblée des États; il faut toute son habileté pour faire face aux dépenses et atteindre cette époque, qui sera peut-être moins rapprochée qu'il ne le désire et le présume.

Relativement aux objets politiques, ma dépêche d'ollice d'aujourd'hui présente tout ce qui peut y avoir rapport. La bonne volonté du comte de Monlmorin me paraît sincère; mais la pédanterie du ministère d'Espagne influe beaucoup sur l'embarras où l'on est ici de terminer avec la Russie. Au moment où la question de cette alliance était le plus agitée à Versailles, on a cherché à effaroucher la Reine sur le danger que la France courrait à être inqjliquée dans une guerre qui aurait les affaires de Pologne pour objet. Ces idées isolées, que trop de gens trouvent moyen de faire valoir, chacun à sa façon, avaient produit quelque effet, et j'ai eu assez de peine d'y remédier. Je me flatte cependant d'y être parvenu; mais il est impossible de répondre des vacillations que la détresse intérieure et le défaut de moyens peuvent occasionner d'un moment à l'autre.

Depuis trois semaines, l'état de M. le Dauphin n'a cessé d'empirer; les articulations des pieds et des mains perdent leur flexibilité, on v remarque des tumeurs qui annoncent un rachitisme décidé. Les méde-

22Zi MERGY A KAUNITZ.

cins ne savent plus de remède à y apporter, et, à moins (jue la nature ne produise d'elle-même quelque crise heureuse, il n'y aura pas moyen de sauver le jeune prince. On cache à la Reine autant que possible partie de ces circonstances, mais FAle en aperçoit assez pour ne pas se flatter d'espi^rance, et Elle en est très affectée. A ce motif de peine bien grave il s'enjoint d'autres moins essentiels, mais qui cependant rendent l'intérieur de la famille royale sujet à des inconvénients. La différence d'opinion et de conduite entre Monsieur et M. le comte d'yVrtois relativement au service du Roi cause un schisme et forme des partis. La Reine voit avec chagrin le peu de disposition du Monarque à y mettre ordre et l'injustice du public à croire que la Reine pourrait y suppléer. Madame donne, de son côté, matière à beaucoup de pro[)os. Cette princesse, depuis quelque temps, se livre à la boisson et il en est résulté quelques scènes dégoûtantes. Tout cela réuni prive la Reine des ressources qu'Elle pourrait trouver dans une manière d'être mieux réglée parmi la famille royale. Le danger bien reconnu des sociétés favorites ne permet pas d'y avoir recours, de façon (|ue la Reine se trouve plus isolée; mais il dépend d'Elle de remplir ce vide en s'occupant des grands objets auxquels son crédit plus affermi que jamais La mot à même do prendre une part aussi intéressante à sa gloire (ju'oUe deviendrait utile au bien des conjonctures présentes.

Paris, le sajcbricr ij8g. — Le compte officiel que j'ai l'honneur de rendre aujourd'hui à V. A. me laisse peu de remarques à ajouter sur l'état des choses dans ce pays-ci. Si la bonne volonté de M. de Montmorin était un peu plus efficace, les objets politiques ne resteraient pas dans cette langueur où ils se trouvent ici depuis si longtemps; la pédanterie du ministère d'Espagne semble y influer beaucoup. Je n'ai fait dans ma dépêche d'oflke qu'une légère mention des incertitudes de la Reine sur le projet de l'alliance entre la France et la Russie; je n'en dis à S. M. l'Enqiereur que ce qu'exprime cette même dépêche, mais je dois à V. A. seule des détails plus précis; j'csc La supplier

cependant tle vouloir bien en supprimer les traces quand Elle en aura pris lecture.

Au moment où la question de l'alliance était le plus agitée à Versailles, la Reine m'écrivit le billet ci-joint en copie'". Cette princesse, peu disposée à saisir l'ensemble de plusieurs combinaisons politiques, se laisse facilement entraîner j)ar des idées isolées, et comme trop de gens ]jui en pn-sentent, chacun à sa façon, je me trouve très souvent déjoué, quand j'aurais lieu de m'y attendre le moins. Dans l'occasion dont il s'agit, j'ai eu bien de la peine à faire revenir la Reine de son erreur, et il faut avouer que je n'y suis parvenu que par la plus faible des raisons à employer à cet effet : c'était celle de Lui observer, qu'en croyant éviter des inculpations sur les suites possibles d'une alliance utile, la Reine s'exposait aux reproches d'avoir fait manquer cette

C Ce Inilot a déjà élé piiblit' p.-tr \\. Feuillet de Conches, avec celte d.nle : Ce mardi a'j [mai i ySg].

C'est une erreur qui peut s'expliquer ainsi. \.a Beine avait seulement mis celte mention chronologique : ce mardi ay, à laquelle M. de Mercy, de sa fine écriture, ajouta d'abord le millésinie 178g et trois lettres, ^an ou ^«n , qu'on peut lire janvier plutôt que juin ; puis il les bilTa et il écrivit au-dessus bien distinctement mai, ce qui, d'après le texte même du billet, est ime erreur évidente. En outre, le 37 mai 1789 tombe un merci edi et non un mardi.

Il est probable que M. de Mercy n'aura pas complété cette date tout de suite, mais plusieurs années plus tard, en mettant ses papiers en ordre et qu'il aura fiiit rapidement ce travail.

Nous croyons devoir réimprimer ici ce curieux billet :

«Ce mardi 37 [janvier 1 jSp]. — Ma confiance en vous ne me permet pas de vous laisser ifjnorer. Monsieur, le résultat de conversations que j'ai eues avec plusieurs ministres, noiamment hier avec M. Necker. L'avis commim est, excepté M. de Montmorin, qu'il ne serait pas raisonnable, même en persi^itant dans le projet d'alliance avec la Russie, de la préripi-

ter dans ce momcnl-ci. D'abord, il est clair que, dans l'état actuel de nos aû'aires, nous ne pourrions fournir aucun secours, ni d'hommes, ni d'arpent, et dès lors il ne serait pas de bonne foi de faire aucune allianc' défensive. Au rcsie, je trouve que, même pour l'intérêt de la paix que l'Empereur désire, celle afTicbe d'alliance nous rendrait incapables, vis-à-vis des Turos, d'être médiateurs. Il faut encore pi^nser que, quoique les Etals généraux ne doivent pas se mêler de paix ou de guerre, il arriverait cependant des plaintes et des cris, si on voyait un nouveau traité qui peut entraîner en dépenses. Et pour moi. Monsieur, votre honnêteté et votre atlai-liement sincère ne me permettent pas de vous cacher aucun de mes motif. Vous connaissez le.s préjuges contre mon li'ère, vous savez comment on est venu à bout de persuader à la moitié du peuple, que j'envoyais des millions en Allemagne, il est immanquable qu'on m'altribuera ce Irailé et qu'aux Etats généraux les minisires s'excuseront par la vraisemblance de mon crédit et de mon influence. Jugez du rôle odieux qu'on m'y fera jouer. Adieu, Monsieur, nous en causerons mardi. Vous ne devez pas douter de ma confiance et de mon altachemenl.'?

upniurtiie NiTios

ulliancc, et donné lieu par là aux embarras funestes qui |)Ourraienl en résulter pour toute l'Europe, et particulièrement pour la France; enfin je crois avoir persuadé, mais je ne poun-ais répondre des vacillations f|ue la nullité où l'on se trouve ici occasionnera par la suite.

M. de Sainl-Priest a été très sensible à ce que je lui ai dit de la part de V. A., et il m'a bien recommandé de rendre témoignage de ses sentiments de reconnaissance et d'attachement aux principes de l'alliance. La composition actuelle du conseil do Versailles lui donne de grandes i'acililés à y laire valoir ses opinions. J'ai surmonté les préjugés de la Reine contre ce nouveau ministre ; Elle le traite maintenant très bien; si M. de Montmorin était déplacé, il est plus que probable que M. de Saint-Pricst lui succi'derait, et ce serait à tous égards le choix qui nous conviendrait le mieux ; mais il n'y a encore rien (jui puisse indiquer l'époque d'un pareil changement; en attendant, je crois être en assez bonne mesure vis-à-vis du ministre actuel, et je tâcherai de me ménager le même avantage auprès de celui qui, un jour ou l'autre, pourrait lui succéder.

Vienne, ce i5 mars ij8q. — Mon cher comte Mercy, j'ai reçu par le courrier votre lettre du ■:> a février, et v ai vu avec peine le mauvais état de santé du Dauphin et les justes inquiétudes que cela doit causer à la Reine. Cet état s'étant tellement empiré, il serait presque à souhaiter qu'il mourût, plutôt que de mener une vie aussi languissante, puisque même toute sa ligure doit être contrefaite.

Vous jugez, mon cher Comte, parfaitement bien des réponses données par l'Espagne, et outre ces réponses, (jiii doivent nécessairement gêner la France, il est tout naturel qu'elle répugne à contracter des liaisons qui pourraient l'obliger à des démarches de vigueur pour lesquelles, vu les troubles internes, elle ne se sent pas la force ni les moyens. Sa façon d'agir et les propos du ministre me paraissent donc très honnêtes pour \k moment; mais il n'est [)as moins fâcheux que, justement dans ces circonstances, je me trouve avoir doux aussi puissants alliés, comme la France et la Russie, toutes deux aussi

15 MAIiS 178*). 227

|)eu cil mesure d'agir avec vigueur el clomiaiit par là au roi de Prusse (oulc lu facilité de se procurer des avantages et de jouer un rôle aussi imposant.

11 n'y a point de nouvelles encore de l'ell'et rpi'a produit à Constanlinople la dernière e\j)édition faite directement d'ici à M. de Choiseul- GoulTier, et il est bien singulier rpie le a 8 janvier on y ignorait encore la j)rise d'Oczakow'". Il serait bien à souhaiter qu'il puisse s'arranger quelque chose, vu qu'il n'y a guères à espérer des avantages rciels dans les circonstances présentes et de la fa^'on que les esprits sont montés.

Je suis bien curieux comment cette fameuse assemblée des Etats généraux commencera et ce qu'elle arrangera. Si les besoins d'argent n'étaient pas si urgents, je crois que nous n'en verrions pas la fin d'ici en quelques années; mais à M. Necker d faut du crédit et de l'argent, et non des phrases ou des projets et mémoires à consulter.

11 y a déjà quelque tenqis que je prévoyais que la bonne harmonie et la société interne de la famille viendraient à se troubler. Il est fâcheux que ma sœur ne se soit préparée, comme je l'avais tant priée, des ressources en elle-même, et que l'épreuve et la crainte de l'ennui l'engage souvent à des complaisances et à des liaisons qu'elle ferait beaucoup mieux d'éviter.

Je ne puis vous rien dire au sujet de ma santé, pour laquelle vous me témoignez de l'intérêt. Je tousse encore beaucoup et ai une assez forte expectoration, et lorsque je fais un peu de mouvement ou que je monte des escaliers, j'ai la respiration un peu difficile et des battements de cœur. Voici iiuit mois que cela dure et que je n'ai pas discontinué de prendre des remèdes, mais sans effet. Sollicité par mon médecin, j'en ai même fait rassembler d'autres et tenir une consulte, mais à celle-ci tous se sont réunis à dire qu'il me fallait beaucoup de tranquillité d'esprit et de corps, que mes poumons étaient affaiblis et qu'il faudrait du temps. Vous sentez bien, mon cher Comte, qu'ils ont beau dire et que cela est parfaitement contraire et au métier que je fais, et aux circonstances du moment, et à la façon avec laquelle je crois qu'il faut servir sa patrie ; néanmoins je ferai mon mieux pour faire aller la besogne aussi longtemps que je pourrai.

'') Oczakow fui pris le 17 décembre 1788. La nouvelle on fut connue neuf jours après à Pélersbourg par le courrier qui francliit en ce peu de temps l'énorme distance de plus do 2,000 verstes.

228 KALMNITZ À MERCV.

Je vous joins ici une lettre pour la Reine. (|ue je vous prie de lui remettre, et un placet qui m'a été présenté de la sœur d'un garde du corps du Roi concernant ce frère, iaipelle était élève de feu S. M. l'impératrice et s'est mariée dans ce pays-ci à un employé de la Monnaie. Vous pouriez remellre ce placet à la Reine, qui peut-être se souviendra d'avoir connu cette personne à Vienne.

Adieu, mon cher Comte, croyez que je suis toujours avec bien de l'estime et de l'amitié . . .

Vienne, le i5 mars ij8g. — Je vous avoue, mon cber(]onilc, que non seulement je n'ai pas trouvé la moindre trace de bonne volonté, mais même peu de raison et d'équité dans les observations que vous a faites M. le comte de Montmorin, au sujet de Vuti possidelis actuel, qu'd faudrait que la Porte proposât pour base des préliminaires du rétablissement de la paix, si elle veut éviter les suites possibles et vraisemblables de la continuation de la guerre, et ce ne peut être assurément que parce que M. de Montmorin a oublié que si, au commencement de la guerre et lorsqu'on appréhendait en France, non sans raison, qu'il pourrait s'ensuivre la destruction de l'Empire ottoman, les deux cours Impériales avaient demandé bien au delà de ce dont elles pourront se contenter dans ce moment-ci, on eût trouvé leurs propositions très modérées, et que, moyennant cela, croire qu'elles devraient faire à la Porte encore meilleur marché de celui de Vuti possidetis n'est ni raisonnable, ni équitable, ni amical de la part de la France vis-à-vis de l'Empereur son allié, ni de la Russie, dont elle veut le devenir; que cela doit nous donner peu de confiance dans ses bons offices et que de pareilles intentions doivent me faire aller et me feront aller bride en main, parce qu'elles décèlent une continuation d'une très malhonnête petite envie et jalousie, qui n'est pas faite assurément pour nous en inspirer.

Je n'ai pas été peu étonné aussi du [icu de sensation (pie paraît avoir fait le contenu du mémoire anonyme que j'ai adressé au comte de Choiseul-Gouffier, et qui semble prouvei- également que c'est bien

moins l'agrandissement du roi de Prusse que le nôtre, qui est constamment jalousé en France. A mon grand scandale, je ne puis pas vous le dissimuler. Bref, j'ai été assez peu satisfait de tout ce que vous nous avez mandé par vos dépêches du aa, dans lesquelles entre autres j'ai observé qu'd est assez singulier que l'on croie avoir besoin du concours de l'Espagne pour ce que l'on traite à Pétersbourg, tandis que, sans hésiter, on a jugé pouvoir s'en passer lorsqu'on a fait son traité avec la république des Provinces-Unies. Quoi qu'il en soit, nous verrons bientôt tout ce que cela pourra devenir en tous lieux. Projcime plura , et en attendant je vous embrasse, etc.

Paris, le a avril iy<^Q- — Le garde-noble mensuel m'a remis les très gracieux ordres de V. M. I., en date du t5 de mars, et je n'ai pas tardé à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Cette auguste princesse est plus afl'ectée que jamais de la crainte d'une nouvelle campagne et des dangers auxquels elle exposerait la santé de V. M. Cet objet si majeur, qu'il ne peut être mis en parallèle avec aucun autre, ri'Uiiit tous les vœux à l'avis des médecins, parce que les moyens ne manqueront jamais à V. M. de sidlire à tout, pourvu (|u'Elle veuille, par un peu de repos, récupérer ce que des soins et des fatigues trop excessives Lui ont fait perdre depuis quelque temps.

Le parti que l'on vient de prendre ici relativement au projet d'alliance avec la Russie est une suite de tout ce que mes très humbles rapports précédents avaient annoncé. Quoiqu'une maladie douloureuse, de laquelle je ne suis pas à beaucoup près rétabli, m'ait tenu pendant trois semaines dans ma chambre, je n'ai certainement négligé aucun des moyens possibles de faire valoir les grandes raisons d'Etat qui auraient dû porter le ministère de Versailles à des mesures plus fermes et mieux combinées. Les comtes de Montmorin et de Saint-Priest y étaient fort enclins; mais l'avis de iM. Necker a [)révalu; ce dernier ne voit que son objet de finance, auquel il croit devoir tout subordonner. L'influence prépondérante dont il jouit dans le moment présent est

MIÎHCY A JOSEPH 11.

fondi'c sur l'abinie où on se trouve, et sur la terreur qu'inspire la prochaine tenue des Étals {généraux.

Il paraît déjà un nombre de cahiers ou pétitions arrêtées par les provinces; on y voit les demandes les plus absurdes et les |)lus choquantes contre l'autorilé royale. 11 y est question de faire prêter un double serment à l'armée, laquelle dorénavant doit déjjondre également du Roi et de la Nation. On annonce le projet de former une liste civile au souverain, de lui soustraire le maniement des sommes destinées aux dépenses de l'Etat, de lui interdire tout acte de pouvoir contre les particuliers, de rendre les ministres responsables aux Etats {jénéraux de leur administration, et de stipuler la permanence d'une commission intermédiaire qui sera chargée de surveiller le Gouvernement dans les intervalles d'une tenue des Etats à l'autre. On ne peut encore prévoir jusqu'où s'étendront les effets d'un pareil délire; mais, à en juger par l'espèce d'abandon où se trouve le souverain, par la faiblesse et la peur de son ministère, par l'audace avec laquelle les princes du sang même s'élèvent contre le monarque, on doit présumer comme très possible l'entière subversion de la monarchie, et cela d'autant plus qu'il y existe maintenant une impunité si entière, que le peuple des campagnes se permet toute sorte d'excès et de brigandage jusqu'aux portes de la capitale.

Au milieu de conjonctures aussi critiques, la Reine éprouve des inquiétudes bien vives; Elle en dissimule une partie et tâche d'inspirer i") son auguste époux un peu de fermeté. Malheureusement les soins do la Reine n'ont pas à cet égard le succès désirable ; ils ne parviennent pas même à maintenir dans l'intérieur de la famille royale la subordination et l'unité dont le défaut cause du scandale et encourage la mauvaise volonté générale. Il m'est bien j)é:iible d'avoir à mettre sous les yeux de V. M. de si fâcheux détails, lesquels, bien loin dètre exagérés, donnent à peine une idée de la réalité des choses telles qu'elles se comportent.

L'état de Monsieur le Dauphin n'a pas empiré depuis quinze, jours, mais le peu de changement en mieux que luii croit y apercevoir de temps en temps n'est pas de nature à donner des espérances fondées, cl il est plus que ])robable (ju'il faut y renoncer entièrement.

I)epiiis n)ps derniers lapporlh olliciels, je crois avoir persuadé ici que l'iiti jiuasulclis actuel, posé pour base des propositions de paix à

faire par la Porte, était do toutes les conditions la plus modérée cjuc l'on pouvait attendre de la part des cours impériales. Le comte de Montmorin en est formellement convenu vis-à-vis de moi, et, si le langage que tient le marquis de Noailles à Vienne no donne pas lieu d'en augurer autrement, j'espère qu'il sera enjoint au comte de (Ihoiseul-GoulFicr de remplir de bonne foi et avec zèle tout ce que le prince de Kaunitz lui suggérera pour amener les Turcs à demander la paix. (Jet andjassadeur, qui désire beaucoup do parvenir un jour à avoir le même caractère à Vienne, saisira sans doute l'occasion de mériter les bontés de V. M., et ce motif pourrait ins[)irer quelque confiance dans sa conduite. Le retour dos deux courriers français dépêcbés à Constantinople ne tardera pas à éclaircir cette importante matière; en attendant, je redoublerai ici d'attention et de soins sur tout ce qui pourra concourir au bien de l'auguste service, autant que le comportera la triste situation des choses dans ce pays-ci et la médiocrité de ceux ipii le dirigent.

J'ai remis le mémoire de la dame de Geramb ; la Reine ne se rappelle pas de l'avoir vue à Vienne, mais Elle fera donner à son frère une majorité de place qu'il sollicite et qu'il devra à la haute protection que V. M. daigne accorder à sa sœur.

Paris, le a nvrit lySg. — Le parti que l'on vient do prendre ici relativement au projet d'alliance avec la Russie est une suite de tout ce dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à V. A. depuis [)lusieurs mois. Quoiqu'une maladie douloureuse, et de laquelle je ne suis pas à beaucoup près rétabli, m'ait tenu pendant trois semaines chez moi, je n'ai certainement négligé aucun des moyens possibles de faire valoir les bonnes raisons qui auraient dû déterminer le ministère de Versailles à des mesures plus fermes et mieux combinées. MM. les comtes de Montmorin et de Saint-Priost y étaient fort portés, mais l'avis de M. Necker a prévalu; ce dernier ne voit que son objet de finances, auquel il croit devoir tout subordonner; d'ailleurs, par les dispositions do la Roino, V. A. aura jugé do ce que l'on pense à Versailles.

On s'y trouve clans un abime qui fait envisager avec terreur le moment de l'assemblée des Etats généraux ; ils annoncent de funestes revers pour la Royauté, el tout ce que mes dépêches d'office contiennent depuis longtemps à cet égard ne donne qu'une idée incomplète de la révolution qui se préparc dans cette monarchie.

Quant au mémoire anonyme'" que V. A. avait adressé à M. de Choi-

^'^ Mémoire anoni/mc , dicté par le prince de Kaitnitz el envoyé au comte de Choiseul te 5 février lySf) : ttLps cours de Slockliolm, de Londres et de Berlin se (rouvent avoir un inléièl commun à la continuation de la guerre actuelle entre l'Empire ottoman et les deux cours impériales, en ce qu'elles se flattent que, heureuse ou malheureuse pour la Porte, elle leur fournira l'occasion de pouvoir en tirer un parti avantajjeux à la future parilication, pourvu qu'elles puissent empêcher que la paix ne se lasse sans leur intervention.

«Mais indépendamment de cet intérêt, qui leur eslcomm(m, elles n'ont pas moins chacune des motifs particuliers pour la désirer et que jusqu'ici elles se cachent même encore, au moins en partie, les unes aux autres.

trLa cour de Stockholm se Halte que, la jjuerre continuant, la Porte pourra être dans le cas de devoir lui accorder enfin des subsides à litre de services qu'elle prétendra lui avoir rendus en attaquant la Russie, quoique au fond elle ne l'ait attaquée que dans l'espérance de pouvoir lui enlever la Finlande, pendant qu'elle serait occupée de la guerre avec l'Empire ottoman et que, comme il est notoire, après avoir fait presque aussitôt après l'expérience de l'insulFisance de ses moyens, elle eût déjà fait la paix, si elle avait pu l'obtenir, sans aucun égard aux intérêts de la Porte, à laquelle, malgré cela, elle voudrait faire envisager son agression comme une diversion cntrepjise en sa faveur.

"La cour de Londres désire de son côté la conlijiualion de la guerre, parce qu'elle se flatte que les services que, pendant sa

durée, la marine marchande anglaise pourra avoir rendus à la Porte, quoiqu'ils lui auront été richement payés, seront des litres sullisanls pour lui demander et en obtenir des faveurs et des avantages dans son commerce. Mais celle de ces trois puissances, dont les vues secrètes sont les plus vastes et les plus importantes, c'est la cour de Berlin qui ne se propose pas moins que de se procurer un agrandissement considérable en Pologne aux dépens de la Porte, et voici quel est son plan pour y parvenir.

cElle se borne, quant à présent, encore à exposer comme des droits à la gi'atitude de la Porte :

ffi° Qu'elle occupe une partie considérable des forces de l'Empereur, mais il se trouve que ce service apparent est au fond de nulle valeur, attendu qu'il n'en reste pas moins à ce prince an delà de 200,000 hommes à opposer aux armées ottomanes;

tr;!° Que par des démonstrations et des menaces, elle a empêché la République de Pologne de contracter une nouvelle alliance avec la Russie contre la Porte, mais il se trouve que la dièle de Pologne, actuellement rassemblée, a déclaré solennellement qu'on ne lui en avait pas même fait la proposition et que par conséquent cette assertion est destituée de tout fondement;

«T Que c'était à elle que l'on devait la résolution prise par la République de se donner et d'avoir sur pied dorénavant une armée de 100,000 hommes; mais comme celle armée pourrait fort bien, loi ou tard, être emplovéo contre la Porte p-ir l'un ou l'autre des trois puissant^ voisins de la Pologne, il est manifeste qu'en contribuant à

seul, je me suis fait répéter en dernier lieu par M. de Montinorin qu'il comptait, bien que cet ambassadeur en aurait fait usage avec succès...

Vienne, ce 20 avril tjSg. — J'ai reçu, mon cher comte Mercy,

celte révolution , au lieu d'avoir rendu par là un bon oflice à la Porte, elle lui a rendu un très mauvais service;

trEt enfin /i°, qu'elle s'est oppdsée à ce que les armées russes ne prennent des quartiers d'hiver en Pologne; mais il se trouve que par là même elle les a engagées à les prendre dans la Moldavie, et que les ayant nn's moyennant cela à portée de pouvoir ouvrir la campagne tout de suite eji Bessarabie et se porter sur Bender, au lieu de ce service qu'elle prétend l'aire valoir, elle a rendu également un très mauvais office à la Porle.

r Malgré ces prétendus services, cependant, qui fe trouvent être de nulle valeur ou même très contraires aux intérêts de la Porte, quel que soit en dernier résullat pour elle le sort de la guerre si , contre toute vraisemblance , il lui était avantageux, à lilre de prétendues obligations qu'elle doit lui avoir, elle propose d'exiger d'elle (pi'en compensation des avantages qu'elle pourrait avoir retirés de la guerre, elle cède à l'Em |)ereur la Moldavie et la Valachie à condilion qu'il rende la Galicie à la Pologne et que celle-ci, on échange, cède à la Prusse les villes de Dantzig et de Thorn avec leurs districts et d'autres palalinats à sa bienséance et de lui ollrir en ce cas la garanlie de ses possessions à venir en Europe et même sou alliance, s'il le faut, dont toutefois jamais elle ne serait en élat de pouvoir remplir les engagements dans l'impossibilité de pouvoir oser jamais se dégarnir à un certain point vis-à-vis des forces de l'Empereur, très supérieures aux siennes. Et le

même plan, elle se propose d'en exiger même l'exécution à la Porte, si la guerre tournait à son désavantage, en la menaçant de l'y obliger, si elle s'y refusait, en prenant parti contre elle.

«On ne saurait disconvenir sans doute qu'il est incroyable qu'un tiers, auquel la présente guerre est tout à fait élrangère, puisse imaginer de vouloir faire payer à la Porte les acquisitions importantes qu'il se desllne; mais tout incroyable que peut parailre un pareil projet, il n'en est pas moins exactement viai, comme la Porle le verra, lorsque le moment, auquel on croira pouvoii' le lui proposer, sera venu , et comme elle pourra même s'en assiu-er dès à présent, si elle le veut, en faisant insinuer adroitement au sieur Diez, qu'il pourra être écoulé lavorablement s'il en lait la proposition, et en l'engageant par là oser la faire.

rtOn n'a ni peut avoir aucun intérêt à lui donner cet avis salutaire et on peut espérer par conséquent, au moins, qu'elle en saura gré à celui de la part duquel il lui parvient. 1

Dans la leltre, en date du 5 février 178g, qui accompagnait l'envoi de ce mémoire, le prince de Kannilz informait le conile de Cboiseul- Goullicr des intentions de la cour de Vienne, qui élait disposée à signer le plus lot possible un traité avec les Turcs sur la base de Yuti possiilelis , pourvu qu'avant toute chose M. de Bulgakow ait été remis en liberté. M. de Choiseul pouvait nouer en ce sens une négociation secrète avec la Porle.

votre lellre du q de ce mois par le courrier, au inoinenl où je fus attaqué d'un crachement de sang assez violent pour mettre pendant une couple de jours ma vie en danger'". En ce moment-ci ce crachement de sang a cessé entièrement; mais je me trouve encore si alTaibli tant do cette secousse que des suites d'une maladie qui ne m'a presque point quitté depuis neuf mois, et je suis obligé de garder encore le lit, de même que d'user de beaucoup de ménagements, joints à un régime rigoureux qu'il me faudra tenir pendant un temps considérable pour recouvrer mes forces. Ceci nonobstant, je ne veux point laisser partir le courrier qui va s'expédier sans répondre à votre lettre.

J'ai trouvé la réponse de la France touchant l'alliance avec la Russie à la vérité très honnête, puisqu'elle était sincère, vu les embarras multipliés dans lesquels celte puissance se trouve actuellement, et oti tout dépendra de l'issue des Etats généraux. Cette issue m'intéresse infiniment, ne pouvant pas encore me faire une idée à quoi cela aboutira avec des têtes si échauffées, des opinions si diverses et des prétentions si exaltées et si diamétralement opposées, et le Roi et son ministère si faibles.

Vous verrez, mon cher Comte, par les dépêches d'office, que les réponses qui nous sont venues de Constantino|)le ne sont aucunement paci(i(jues, que l'alliance entre le roi de Prusse et la Porte avançait, et (]ue, si elle |)arvient à sa conclusion, il en devra nécessairement résulter, vu les liaisons de la Prusse avec l'Aniflelerre, que la France se verra privée à jamais de foute influence à Constanlinople, et que

"' Le iC avril 1789, Joscj)!! II écrivail ù son frère Léopold :

itJe vous envoie ce couirlei' pour vous inloniierquerinconniioililo, qui déjùilepuis neuf mois nie lournienle, a tout d'un coup dégénéré en une espèce do voniissenieutde sangipie. du premier al)ord , ou a cru poirvoir |)rovonir des hémorroïdes et on m'a appliqué des sangsues, mais comme il a néanmoins continué et même augmenté, puisque d'une fois hier j'ai vomi près de trois onces de sang à la fois, je me suis déridé à me faire administrer puhliquejueul ce nialiii. Le rraclienient de sang continue lonjoiirs, mais c'est plutôt du sang noir

caillé que du sang vif. Les autres symptômes, on les dit bons; effectivement je n'ai point eu de douleiu-; la respiration est assez libre; je ne suis point fort affaibli et les médecins trouvent le pouls élonuaninient boii.n [Juspph U tttid Lcopald von Toscaim, Ihr Briej weihsel , lierautij^ehenviiii Alfred lUller ron Anielh, Wien, 1872, in- 8°, t. II, p. a 35.)

Voir, page a3f) et suiv., les lettres de Joseph II à Léopold des 17, 18, 90, a3, 37 et 3o avril, où l'Empereur donne à son frère des nouvelles de sa santé. Les vomissements de sang n'étaient plus revenns.

mais les crachais étaient toujours colorés.

l'Angleterre cl la Hollande ne manqueront certainement point de profiter de cette circonstance pour nuire à son commerce du Levant.

C'est à présent le moment décisif pour voir si le roi de Prusse, ])Our se procurer l'agrandissement cpi'il convoite, voudra s'unir avec la Porte et sans aucune raison nous faire la guerre, ou si peut-être, en tournant casaque aux Turcs et aux Polonais , il viendra avec des propositions pour se procurer les mêmes avantages par un accord avec la Russie et moi.

L'état critique de la santé du Dauphin me fait beaucoup de peine, et je n'espère plus rien de cet enfant. Je vous joins ici une lettre pour la Reine que, malgré la faiblesse où je suis encore, j'ai cependant écrite de main propre pour diminuer les alarmes qu'Elle aura eues sur ma santé. On dit qu'il y a un soupçon de grossesse.

Le troc de M. de Cboiseul-Goullier pour ambassadeur ici au lieu de M. de Aoailles me serait avantageux, car je n'ai aucunement à me louer ni de la fidélité ni de la bonne volonté avec laquelle ce dernier a rendu ce (jue M. de Choiseul lui marquait.

Adieu, mon cher Comte, soyez bien persuadé de l'estime avec laquelle je suis. . .

Vtemw, le 2 5 avril ijSq. ■ — J'ai vu souvent qu'un homme de lettres, et même de beaucoup d'es|)ril , pouvait ne point avoir celui des affaires, et je vous avoue que le comte de Choiseul me paraît être dans ce cas. Il expose au marquis de Noailles ses appréhensions personnelles et ne nous (lit pas un mot de ce qu'il nous eût importé le plus de savoir : c'est-à-dire s'il avait renn's au ministère ottoman l'ollice, dont je lui avais envoyé le canevas, du contenu duquel seul on pouvait espérer l'acquiescement des Turcs à ce qu'on leur proposait. Il ne nous dit pas non plus s'il leur a fait passer le mémoire anonyme de la plus grande inqiorlnnce pour leur ouvrir les \ eux sur le chapitre de leurs faux amis et notamment du roi do Prusse. Il paraît même tout au contraire avoir mis la charrue devant les bœufs, en parlant de la délivrance de M. de Bulgakou et de Yuli pussidetis avant il'y avoir |)ré[)aré les esjjrits par sou

ollice ministériel et par la communication dudit mémoire anonyme'". Bref, il semble n'avoir point suivi du tout la marche qui lui avait été prescrite, quoiqu'il y fût autorisé, d'après ce que l'on nous a assuré. Au moins le ton et la sécheresse de sa lettre m'autorisent à le craindre, et la manifestation de son opinion particulière me paraît de mauvais augure pour la suite de la part d'un avocat qui pense d'une faron qui nous est si peu favorable.

Il faudra voir cependant ce qu'il nous mandera par le courrier qu'il nous annonce après qu'il aura eu sa conférence, qui est encore une démarche en contradiction manifeste avec tout le secret possible qui lui avait été recommandé, et propre à tout gâter, si elle n'a pas été précédée par la communication de son office et du mémoire anonyme. En un mot, si telle a été sa marche, elle est le comble de l'ineptie, et il est très reprochable, et tout ce que je puis faire, c'est de ne pas le condamner définitivement avant l'arrivée de la dépêche qu'il annonce par la voie de Raguse.

Ce qu'il y a de bien certain , c'est qu'ainsi que le martpiis de Noailles, cet homme aime mieux les Turcs que nous, et qu'à moins que dans le cabinet de Versailles on ne pense comme eux, les sentiments de ces deux messieurs ont grand besoin d'èlre rectifiés : ce que vous pourrez faire sentir convenablement, dans le cas contraire, an comte de Montmorin.

En attendant, comme vous le verrez, j'ai cru devoir faire ce que

(" Le marquis do Noailles, écrivait, le 18 avril, au prince de Kaunilz :

rLes deux Ijases df réiargissemoni préalable de M. de Bulgakow ot de Vuti possidelis avaient déjà été annoncées avant la conférence, afin de pouvoir en pressentir le double flTet sur le Divan et sur la Nation par leur première impression sur le Capilan Pacha et sur le Reis Effendi. Ces deux ministres, en convenant tacitement que la première demande était juste, la trouvaient susceptible d'un grand désavantage actuel, qui serait la dispersion des troupes ottomanes, à quoi la plus légère opinion d'une paix prochaine ferait tomber les armes des mains. Quant à la deuxième base de Witi posnulelis , ils en ont été effrayés, comme

d'une demande supérieure à celles mêmes des Russes dans l'autre guerre, après six campagnes malheureuses, le Danube passé, 1,1 Ilot le brûlée et la capitale menacée. Ils ajoulent que la différence de leur position présente le concours ilu roi de Prusse, qui leur permet d'attaquer leur ennemi avant la fin de la campagne.

«D'après cette situation des esprits, il est à craindre que les premières propositions sans tempérament ne poussent le Ministère et la Nation dans les bras des ennemis des deux cours impériales Le

ministre de Prusse, qui séduit chaque jour davaulage la crédulité turque, oppose à tous les efforts pour le bien et la paix les promesses, les intrigues, les fictions 1

j'ai fait'". Ce (jue l'on jjourra vous dire à cet égard nous fera voir plus clair sur bien des choses, et, à cette fin, vous voudrez bien nous en informer le plus tôt que vous pourrez.

Du reste, tout ce qui se [)asse actuellement en France, non moins que la prochaine assemblée des Etats générau.x, paraît menacer une révolution, et je souhaite qu'elle soit plus favorable que je ne m'en flatte, parce que je vois que l'on n'a pas des idées nettes sur l'état des choses et qu'il ne peut en résulter que de fausses mesures. Cela fait encore une de ces situations, qui devrait faire scnlu" à la France la valeur inappréciable de son alliance avec la maison d'Autriche. Je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles le plus tôt que vous pourrez m'en donner, et en attendant, mon bon ami. je vous ombrasse do tout mon cœur.

'" Le 25 avril 1789 le prince de Kaimitz, dans son rescript d'oHice, écrivait au comte dp Mercy que, d'après ies dernières nouvelles reçues de Constantinople, la conclusion d'un accord (général convenable avec les Turcs paraissait impossible celte année; mais que par contre ils semblaient tout disposés à conclure une paix particulière avec la cour de Vienne aux conditions qu'elle proposait; c'était même depuis longtemps le secret désir du Ministère turc, et le Grand Vizir lui-même, qui dans les circonstances actuelles ne pourrait pas, sans exposer sa lète, conclure une paix avec la Russie, s'accommoderait d'une paix particulière avec l'Autricbe.

En fait les conséquences de cette paix particulière amèneraient la conclusion d'un traité commun. D'une part la Russie, alTaiblie comme elle est maintenant et obligée de partager ses forces, serait réduite à la défensive. Mais il n'y avait pas à douter du succès de cette lactique appuyée sur l'excellent boulevard que ses conquêtes lui avaient donné. Aussi les deux parlies, bientôt fatiguées d'une guerre, qui ne

pourrait leur procurer aucun avantage, demanderaient bientôt la paix.

C'est pourquoi la France devrait s'empresser de faire conclure cette convention particulière; car elle y trouverait cet avantage si considérable qu'une bonne fois la bride serait mise à la cour de Prusse, qui veut tout brouiller et est le centre et le moteur de toutes les intrigues et de tous les troubles qui se préparent dans les autres parties de l'Europe. De celle façon la tranquillité indispensable à la France serait assurée.

Si l'on juge impartialement le peu d'imporlance de nos demandes, basées sur Vuti possideiis actuel, si l'on considère qu'après la prise d'Oczakow par les Russes, il est presque indifférent que Cliotym soit dans les mains de l'Autricbe ou dans celles des Turcs, la France n'bésitera pas à envoyer au con)le de (Jhoiseul-Gouffier des instructions conformes aux désirs de la cour de Vienne, ce qui est le seul moyen d'amener la paix , car l'Empereur est bien résolu à ne signer qu'un traité lui donnant des satisfactions convenables.

lins ,

le 10 iiiiii lySg. — Le garde-noble mensuel que j'aKendais avec lanl d'impatience, m'a remis le h après-midi les très gracieux ordres de V. M. datés du a 5 avril, et dès le même soir j'envoyai à la Reine la lettre qui Lui était adressée, et qui, étant écrite de main pro[)re, devait calmer les vives impiiétudos qui ont agité celte auguste |)rincesse pendant plusieurs jours. Je ne puis exprimer la consternation où m'avaient jeté des nouvelles aussi imprévues que l'étaient celles mandées par le marquis de Noailles en date du i6 avril, et il fallut rester dans cette perplexité pendant trente-six heures sans qu'il ni'arrivAt directement un seul mot qui eût j)u snulaijer ma détresse et me nielire dans le cas de diminuer celle de la Reine qui, dans cet espace de temps, m'envoya deux courriers de Versailles dans l'espoir de quelque avis favorable. Enfin, grâce au ciel, ce cruel moment est dissipé, et il ne se reproduira plus au moyen du repos si nécessaire ([ue V. i\]. ne peut refuser à sa précieuse conservation et aux vœux de ses fidèles sujets.

Ce motif ajoute encore à mon zèle pour tout ce qui peut concourir à une paix promj)te et si désirable. Ma dépêche d'ollice expose combien on se pro[)ose ici d'y coopérer ellicacement. Le langage que le comte de Montmorin m'a tenu sur ce chapitre paraît honnête et sincère; il a relevé lui-même les réticences déplacées du marquis de Noailles dans ses communications, et les défauts de ])récision du comte de Clioiseul dans la manière de rcmphr ce qui lui a été dicté par le prince de Kaunitz. 11 est à croire (|ue ces deux ambassadeurs rectifieront leur conduite, et je veillerai de près à ce qu'ils y soient astreints. Mais par cette fatalité singulière, il semble (ju'on ne pense bien ici que dans les circonstances où l'on se trouve prestpie dans l'impossibilité d'agir de même.

Il n'y a que l'inspection locale (pii puisse donner une juste idée du misérable étal où la cour de Versailles est réduite dans ce moment-ci. Les détails que je fiansmels sur ce chapitre ne sont que des aperçus incomplets. La mauvaise volonté, peut-être plus que la réalité, porte le public à croire que tout ce ([ui se passe n'inspire au Roi que de l'insouciance et de l'emuii. Le ministère reste craintif, sans nerf.

sans action; lo seul ilirocteur des finances lient tète à l'orage; mais isolé, sans secours, sans appui, il se voit en butte à une cabale d'autant plus redoutable que les deux frères du Roi s'y rallient et donnent plus d'essor au clergé et à la noblesse, qui conspirent contre le gouvernement.

Dans ce premier moment décisif de l'ouverture des Etats généraux, les aspects, au lieu de s'améliorer, deviennent de plus en plus critiques. Je ne sais si avant le départ du garde-noble il me sera possible de me procurer les discours prononcés à la première séance; celui du Roi a eu de la réussite, mais celui de M. Necker, qui a duré trois beures, qui embrasse tous les objets de l'administration et qui paraît rédigé avec art, n'a excité dans le premier instant que des critiques, des murmures, même dans l'ordre du Tiers Etat, qui y a trouvé une diminution de ses espérances d'obtenir les demandes qu'il forme. Si la légèreté naturelle à cette nation n'offre pas promptement quelques moyens de la ramener, la ré'volution sera consommée; la souveraineté perdue au moins pour le règne présent, et la monarcbie française perdra toute consistance pour longtemps, soit dans son intérieur, soit dans son influence politique au debors; et ce qui rend invraisemblables les remèdes à de si grands maux, c'est la preuve manifeste que cette nation, qui prétend à tous les genres d'esprit et de connaissances, a perdu jusqu'aux moindres traces d'aptitude à se conduire, qu'elle a renoncé <à son ancienne affection pour ses maîlres et qu'elle est pervertie dans tout ce que peut et doit dicter le patriotisme et la raison.

V. M. daignera juger combien un pareil état de choses rend accablante la [)osition de la Reine. Tous les regards sont tournés vers Elle en raison de l'inactivité que l'on sup[)ose à son auguste époux; il suit de là une responsabilité d'autant plus injuste, que tout ce que la Reine imagine et propose pour le mieux est rarement suivi et toujours incomplètement effectué. Il ne reste à cette princesse que le parti d'une conduite passive ou, pour le moins, qui en ait les apparences. Souvent provoquée par les princes, ses beaux-frères, d'appuyer leur système ou de transmettre au Roi leurs idées. Elle évite de s'en charger, et ne s'occupe que du soin de ramener ces princes à leur devoir par des raisonneuîents conciliants, qu'il faut substituer aux moyens d'autorité, dont jamais on n'a voulu faire usage.

2/iO

MERGV À KALMTZ.

L'étal do. Monsieur le Dauphin est toujours à peu près le même; un dévoiement, qui ne l'affaiblit [las autant qu'on aurait pu le craindre, est interprété diversement par les médecins: les uns le regardent comme une crise salutaire, les autres prévoient qu'elle ne peut aboutir qu'à l'extinction du peu de force qui reste au malade. L'enflure ne diminue pas et il n'existe aucun symptôme problable de guérison. Les bruits d'une grossesse de la Reine se sont répandus même dans Pans; mais ils n'ont pas eu le moindre fondement. 11 serait bien à désirer qu'ils se réalisassent dans la suite, malgré la bonne santé dont jouit M. le duc de Normandie.

Relativement à ce que V. M. daigne m'observer sur le système et les vues du roi de Prusse, je crois pouvoir affirmer que le cabinet de Versadles est actuellement aussi aliéné, aussi en garde et méfiant de la cour de Berlin , qu'il était ci-devant enclin à la ménager, et qu'au moins de ce côté il n'existera plus rien de louche dans ce qui intéresse l'auguste service.

Paris, le jo mai lySQ. — Les dispositions à la confiance et à la franchise où j'ai trouvé dernièrement M. de Montmorin, m'ont donné toute facilité à lui insinuer le contenu de la lettre particulière dont V. A. m'honore en date du 20 avril; le minisire s'était douté de luimême de ce que j'avais à lui dire à cet égard; mais il m'a bien prié d'engager V. A. à ne pas faire connaître à MM. de Noailles et de Choiseul l'improbation que l'on a voulu donner à leur conduite. J'ai fort insisté sur l'omission vraiment choquante de M. de Choiseul d'avoir laissé dans le doute s'il a fait ou non usage du mémoire anonyme, ce qui semblait indiquer qu'il n'en avait senti ni auguré l'importance. M. de Montmorin, en convenant de ma remarque, a promis de rectifier le passé et de mieux surveiller le présent; il m'a marqué en tout point une bonne volonté, que je devrais croire sincère, mais, par une étrange fatalité, il arrive que l'on n'adopte ici des sentiments et des dispositions favorables que lorsqu'on se trouve dans une sorte d'mipuissance de rendre l'un et l'autre efficacement utiles au bien de la chose.

La Reine a été fort alarmée de la maladie de l'Empereur; cet événement, qui semble rendre la paix plus désirable, môme nécessaire, ajoutera à mon zèle pour tâcher de coopérer ici au succès des mesures que votre profonde sagesse. Monseigneur, a imaginées dans une circonstance aussi délicate que ditlicile par les ménagements à garder avec la Russie et par tant d'autres considérations dont je ne puis qu'entrevoir les lueurs.

P. S. Il n'a plus été possible de retrouver le premier offre du prix des deux tableaux du sieur Rraun '^', je vais les renvoyer par la voie d'Ulm, ainsi que V. A. me l'ordonne.

Le grand usage que l'on fait ici du bois d'acajou rend très difficiles les moyens de s'en procurer des morceaux d'élite; et soit pour la qualité, soit pour le prix, c'est un vrai hasard qui m'a fait acquérir les trois madriers que V. A. a désirés et qui partiront cette semaine par Strasbourg et Ulm; ils ont été emballés sous mes yeux par }e plus habile ébéniste de Paris et avec les précautions les plus recherchées; quoique l'on m'assure qu'il n'y a presque pas possibilité d'accidents à craindre, il me reste de l'inquiétude sur le transport d'une masse aussi lourde exposée aux cahots des voitures publiques, il nie tarde bien de savoir ce bois arrivé en bon état, et cela d'autant plus (pie dans tous les magasins de Paris il ne s'en trouve plus de pareil.

Vienne, ce ij mai ijSg. — Mon cher comte Mercy, je ne puis que me rapporter à ce qui vous sera envoyé par ce courrier de la part du prince de Kaunitz, d'autant plus que je suis encore très faible et à peine convalescent d'une fièvre continue rémittente qui m'a tenu

C Adam Braun, peintre de genre, né à sède de Braim un tableau représentant une

Vienne en 1760 et mort dans celte ville en dame qui fait enfiler à un seigneur une ai-

1837. Autrefois ses œuvres étaient fort ap- guille à coudre. Joseph II, pour cette œuvre,

préciées. La galerie impériale de Vienne pos- fit au peintre un présont de cent ducats.

presque huit jours uu lit, mais de laquelle je suis quitte à cette heure.

Vous voilà dans les grands événements: l'assemblée des Etats généraux. Si M. Neckor trouve moyen d'en (irer le Roi avec profit et honneur, j'admirerai ses grand talents; mais je crains bien que ce sera le contraire et qu'au moins l'honneur y sera cruellement sacrifié à la nécessité d'avoir de l'argent.

J'attends d'un moment à l'autre la nouvelle de la mort de mon neveu, le Dauphin, que vous me disiez déjà très mal dans votre dernière lettre; c'est une cruelle situation pour la Reine que de voir tout ce qui arrive. Je vous prie de lui remettre cette lettre '".

Adieu, mon cher Comte, portez-vous bien et soyez assuré de l'amitié avec laquelle je suis

Vienne, le ij mai ij8g. — Ma lettre d'office vous apprend, mon cher Comte, l'état où en était la négociation à (^onstanlinople au moment du départ de ces dernières lettres du 6 et y avril dernier '^', mais,

''' Celle lettri" manque.

W Le 6 avril i ySg le comte de Clioiseul- Goudîer écrivait au prince de Kaunitz :

itV. A. connaît trop bien la méfiance si naturelle aux Turcs et les soupçons qu'on cherche à leur inspirer contre la loyauté de la cour de France pour ne pas senlir avec quels ménagemenis j'ai dû leur présenter l'opinion du Roi, mon maître, sur le désavantage (le leur position, à quels détours il m'a fallu recourir pour tracer les tristes vérités dont V. A. a bien voulu me fournir le rapprochement et pour suggéi'er enfin la proposition d'un sacrifice aussi pénible que celui de Vuti possedetis actuel. Aussi celte ouverture, malgré tous mes soins, ji-l-elle produit ime forte sensation et peutêtre aurait-elle influé sur la confiance que m'accordent les ministres ottomans, si je ne me fusse buté d'appeler leur attention

et d'insister particulièrement sur la première condition, slu- le préalable nécessaire sans lequel toute discussion sur les autres points devenait infructueuse.

((Presque tous les membres de l'administration sentent intérieurement la justice de cette demande et l'inutilité de prolonger la captivité de M. de Bulgakow; plusieurs regrettent vivement qu'on ne l'ail point élargi à l'époque où le Grand Vizir m'en avait fait la promesse formelle; mais cette secrète conviction n'influe mallieureusement point sur leur conduite et aucun d'entre eux n'est assez affermi ou asseï téméraire pour oser se permettre une opinion personnelle, encore bien moins, lorsqu'elle est opposée au vœu public et au fanatisme du Mufti et de ses adhérents. Jamais le Ministère ottoman n'a été plus divisé; jamais ses membres n'ont été plui

nioycnnanl l'avèneinenl au Irôiif du sultan Séliin, tout cela n'est peutêtre plus vrai aujourd'hui. Vraisemblablement dans peu nous verrons

craintifs, plus iiicortaitrs el les (jflns de bon .sens plus retenus par l'appichension de se comproniellre.

fLa prise d'Oczako»- n'a pas produit le découragement que les cours impéi'iales pouvaient en espérer. Celte nouvelle, d'abord cacher! soigneu.sement et puis rendue longtemps incerlaine par l'inconcevable adresse du Ministère, ne fait qu'accroilrc l'embarras et les (erreurs des amis de la paix, car ils prévoient que la Russie ne consentira point à restituer cette importante conquête et personne ne pouvant hasarder d'en conseiller le sacrifice, ils sont tous forcés pour leur propre salut d'adopter intérieurement l'opinion de leuis fanaliipies adversaires.

trTels sont, mon prince, quelques-uns des molifs qni, fortifiés par les promesses sans cesse répétées des quatre puissances confédérées, ont entraîné la majorité des opinions dans un grand Muschaiere , terni le ai de mars; il avait été précédé de «[uelques comités dans lesquels plusieurs ministres el un personnage puissant avaient vainement appuyé mes observations et mes inslances.

te II a élé décidé dans celte assemblée: f que la dignilé de l'h^mpire ne lui permet- Klait point de demander la paix à la cour (t de Russie, dont les procédés violents avaient ■lexigé une rupture, surtout s'il fallait l'achetrler par des sacrifices aussi importants que tfla cession des places el pays lombes niof mentanément entre les mains de l'ennemi; cqu'il fallait employer loules les forces de rrl'Empire pour les lecouvrer et tout ristrquer plulot que de retomber dans la poitsition intolérable, dont la guerre avail, navec juste raison, paru le seul remède; trque les mêmes motifs d'éloignemenl «n'existant point envers la cour de Vienne, i-la Porle, qui n'avait pu voir sans douleur r rompre une paix de cinquante années,

irconfirmée de sa part par toutes les conttdescendauces qui semblaient devoir safis- ;: faire S. M. 1. écouterait volontiers les f propositions qui pourraient bii être faites ••à cet égard par la cour de France, égalotmenl amie des deux puissances, et .se préitleraità tous les arrangements compatibles favec la dignilé de l'Empire olloman;

"Qu'au resie colle délibéralion du Mus- Kchavei-e ne devrait èlre regardée que <t comme purement consultative; que le TiésuUat motivé eu serait sur-le-champ rexpédié au Grand Vizir, pour qu'il prof nonçàt souverainement el en vertu do son f'aulorité illimitée ce qu'il jugerait convefrnaMe aux iulérèts de l'Élat dont il est le Bcbef;

rrQu'il convenait d'alle.idre celte déci- Bsion pour donner à r.\mhassndeur de ttFr-ance la conférence proposée, puisqu'il «exigerait sans doute nn;^ réponse préci.sc à " Iransmeltre aux cours de Vienne et de "Versailles, réponse qui ne pouvait être "donnée qu'au retour du courrier, expédié "au camp. 1

"Le Reis-Elfendi s'est acquillé de cette commission avec toute l'adresse dont il est capable et avec un zèle qui prouve combien il désirerait réussir dans celte né;;ocialion; malgré s'-s diverses tenlalives il n'a jamais obtenu de moi que la même réponse et la seule que je puisse lui faire "(pie le cas d'une pareille proposition "n'ayant pas même élé prévu, je n'avais -reçu aucune espèce d'instructions à cet "égard; mais que, puisqu'il nie pressait de "déposer, ainsi qu'il a bien voulu s'y "prêter souvent avec moi, le caraclùre mif-nislériel pour lui laisser enlrevoir confi- "d^nliellenienl mon opinion, je ne pensais "pas que la Porle pût altérer le système de "S. M. I. et cette fidélité à remplir des en- Bgagemcnts dont il a donné de si fortes "preuves; que la Porte, en adoptant celle "vaine espérance, ne ferait que perdre un

'■Ih'i

kAUNITZ A MERCV.

plus finir sut' l'avenir, et jiisi|iie-l;t je n'ai pu niepermetlre que ce que contient ma dernière lettre au conile de Ciioiscul, dont celte expédi-

r temps précieux, mais que rppendant, lou- «jonrs prêt à remplir avec iiiie rigoureuse iT impartialité les fondions honorables qui itmVHaienI confiées, je ne refusais point Bcle transmeltre ces insinuations dans la trforme qui me sérail prescrite, si la votrlnnté ilu Grand Vizir se trouvait en cela rconfornio à l'opinion du Muschavere; que tcje devais cependant ajouter que dans tous ttcas S. M. 1. persisterai! certainement à itexifjer le renvoi du ministre russe; qu'elle itne voudrait rien écouler sans ce préalable «et que le désir manifesté par la Porte trétait un motif de plus pour ne pas bar lancer à réparer promptemenl celte viofflation du droit des jjens.i

trRescbid tenta de réfuter mes raisons et voulut me persuader de ne pas insister sur ce point , qui inspirerait trop aux ministres la craiute d'être compromis, mais je persistai, ain^ii que je le ferai toujours, à ne lui laisser aucune espérance à c it éjjard.

!rLe lîeis-Etrendi, s'appuyant alors de tout ce que je lui ai si souvent répété des projets du roi de Prusse et particulièrement des vues développées dans le mémoire anonyme, me fit répondre que l'idée d'un arrangement particulier trentre la Porte et sla cour de Vienne ne lui paraissait pas (tincompatible avec les engagements qui itlient S. M. I. et que ce ne serait à protîpremenl parler qu'un changement de dis- B positions, utile même à son alliance, s'il nélait vrai que la cour de Berlin eût les B projets ambitieux qu'on lui suppose; que trdans ce cas les cours impériales devaient «voir en elle un ennemi d'autant plus dantrgereux qu'il cherche à cacher les coups ttqu'il s'apprête à leur porter; que déjà les adémarches du roi de Prusse eu Pologne cet les olfres faites à la Porte pouvaient irélre regardées comme un conntiencement «d'hostilité; que les cours de Vienne et de trPélersbourg, ayant donc à se défendre îTContre deux adversaires redoutables, il

trétait naturel qu'elles se partageassent le trsoin de leur défense commime et que «chacune d'elles préférât de combattre son «ennemi personnel; que, tandis que les «liusses et les Turcs décideraient ensemble «leur p:opre différend, les vrais intérêts de «l'Empereur semblaient exiger qu'il s'oc- «cupàt de contenir une puissance rivale, «qui ne cesserait jamais de l'être et qui «pourrait lui causer des embarras dont les «plus grands avantages sur ies Turcs ne 'sauraient le dédommager. s

«Dîux jours après le Reis-EffenJi étant encore revenu sur ce même objet et le discutant avec le sieur Fonton, mon premier drogman, se servit d'expressions qui firent croire à cet interprète, très éclairé, qu'il ne serait peut-être pas impossible de faire consentir la Porte à ce que S. M. I., concluaul la paix, se reportât à l'époque de la déclaration de guerre et pût conséquemmcnt revenir au parti qu'elle était alors libre de choisir, se bornant à fournir aux Russes les secours stipulés par le traité d'alliance.

-Condition équivalente, si je ne m'abuse, à une trêve partielle et locale qui garantirait à S. M. I. la sûreté de ses frontières, lui rendrait la facilité de porter la plus grande partie de ses forces vers d'autres points et laisserait l'armée russe, renforcée de 3o,ooo Autrichiens, toujours parfaitement complets, agir oflfensivement sur le territoire ennemi.

«Arrangement qui pourrait avoir des suites plus importantes encore en ce qu'il ne manquerait pas d'exciter la censure de ceux mêmes qui l'auraient conseillé, et que les ennemis du Grand Vizir y trouveraient des moyens presque infaillibles de le perdre, disgrâce dont je vous prie de vous rappeler que dépend absolument la paix, parce qu'elle entraînera la perte du .Mufti et de tous ses partisans.

«Je prie au reste V. A. de vouloir bien

lion vous a|)[)oile co[)ie ''. Quant à moi, Je vous avoue <|ue je crains fort que la Porte ne se prêtera ni à une paix commune, ni même à

observer que le sentiment, qne je viens de supposer à I^escbid-Elïondi n'a pas été clairement énoncé et qne peut-être n'a-t-il pas attaclié à ses expressions le sens qne j'ai cru y trouver. Lorsque je puis entrevoir un moyen de rapprochement, je dois l'accueillir et vous soumettre, mon prince, jusqu'à de simples présomptions.

ffLe Miischaxm'e du ai mars était trop nombreux pour que le résultat ait pu en demeurer parfait"mont secret, et les ministres de Pruss; et de Suède, instruits vaguement qu'on y avait traité la question de quelque arrangement pacifique avec la coui' do Vienne, ont pris l'alarme et lait au ministère des observations dont la violence prouve combien ini tel événement déconcerterait leurs projets.

ftje n'aurai, mon prince, l'entrevue projetée qu'après le retour du courrier expédié au canqi pour connaître les intentions du Grand \ izii' et je crains bien qu'elles ne soient conformes à l'avis du Muschmun' , quand même Bender se serait rendu , comme le prétend une parlic du public, elci

Voir qneb[ues passages bizarri's de la fin de ce long rapport aux pages aa(J et 237 de l'ouvrage ayant pour tilre : Choiseut- GouJjier.Ln Fraiiceeii Orient sous Louis XVI, par Léonce Pingaud. Paris, 1887, in-S".

''' Kaunilz à Choiseul-Goujjîm:

K Vienne, ce i5 mai f]8f). — Votre lettre du 6 avril confirme bien, Monsieur l'Ambas.sadeui', les appréhensions que votre précédente expédition à M. de A'oailles nous avait données et si , à la date de cette leUie, le peu de dispositions du ministère ottoman pour une paix commune avec les deux couj-s impériales sur un pied convenable à leur dignité, se manifestait déjà d'une manière si positive, il est fort à craindre que la révolution survenue le lendemain morne de \olre lettre ne les ait augmentées. Elle nous laisse cnirevoir à la

vérité de la paît de la Porte plus de dispo- .silions et même de l'empressement pour une paix séparée avec l'Empereur et il est vraisemblable que le changement arrivé sur le trône et celui qui s'en sera suivi dans le ministère ottoman , n'en apporteront aucun dans le désir et dans le besoin de la Porto de se décharger du fardeau d'une douhie guerre.

rrMais si ces considérations rassurent en quelque manière sur le cas du pis-aller énoncé et prévu dans ma lettre à V. E. du a3 avril, l'Empereur n'eu est pas moins extrêmement affeclé de ce que les circouslances favorisent si peu son espoir et son désir de ne point devoir acquiescer à un pis-aller, qui ne répondrait qu'incomplètement à l'étendue de son zèle pour les intérêts de sa haute alliée. Quoique la situation des doux cours impériales soit telle que notre paix particnlièie serait encore préférable pour leur bien commun à la continuation de la guerre de part cl d'autre, vu les plus grands dangers auxquels celle-ci pourrait les exposer de la part des ennemis cachés des cours alliées et du repos public, S. M. I. ne peut envisager néanmoins qu'avec la plus sensible peine un parti auquel la sagesse éminenle de l'Impératrice a bien pu allacber le consentement de l'approbation de cette auguste souveraine, mais auquel l'Empereur ne cédera qu'en faisant violence à des sentimenls, qui ont jus- (pi'ici dirigé toutes les opérations de son règne et auxquels ce prince s'est toujours fait une gloire de sacrifier toute autre considération.

r(je qui soutient toutefois l'espérance que S. M. I. ne peut se résoudre d'ahaudonner de la possibilité d'une paix commune, c'est la satisfaction de voir la négociation entre les mains d'un ministre qui réunit les intentions les plus zélées aux qualités et aux ressources les plus propres à faire réussir des choses difficiles. Je suis chargé de vous

KAUMTZ A MEHCY.

une paix |)ar(iiiillère. ;i moins que les années des deux eours impériales, chacune de son côlé, en {;ros et en détail, ne combatte et ne batte celles du grand vizir, surtout si M. le comte de Choiseul n"a pas fait usage de la not(! dont je lui ai envoyé le canevas par ma première expédition; attendu que, s'il y a changé f[uelque chose, ajouté ou retranché, il aura tout gâté; sur quoi je ne suis nullement sans inquiétude et continuerai à y rester jusqu'à ce qu'il nous ait informé de rhistori(|uc de sa conférence et de son résultat.

La triste situation des affaires inlérieures de la France doit avoir

témoigner, Monsieur, combien elle appronve et apprécie tout ce que vous avoz l'ait pour vous Iraver une roule à travers de tant dobslacles.

(tS. M.I.est persuadée que les nouvelles dinicullés qu'apportera l'avènement de Seliu), ainsi que sou début ne donne que trop lieu de le craindre, à une pacificalion commune, vous auront toutefois animé à redoubler de soins pour l'eCTectucr, si cela est hurnainemeni possible; que le contenu de ma lettre du 28 avril vous ayant mis à nièmi' de sonder au besoin les ministres de la l'orle sur le cas d'une paix particulière, V. Kxr. n'aura employé ce moyeu qu'à la dernière exlréiuité el que u)( me alors vous n'y aurez d'abord recouru que dans la vue de vous en servir comme tl'une plancbe à la négociation de la double paix.

rrLes réflexions que renferme voire dernière iellre sur le parli qu'où pourrait tirer eu tous cas de celte voie d'aclieminemeni, sont si bien adaptées au naliu-el de la nation avec laquelle nous avons à faire que j'en attends un effet favorable, si quelque chose est encore capable d'en produire un à cet égard.

trMa lettre du 28 avril vous aura convaincu au reste que nous ne nous sommes point lait illusion sur l'élat des cboses là-bas et comme nous n'avons pas lardé en ronsé- (pionce de vous Inire coniiailre tout ce que les inclinations modérées des deux cours et leur soin pour le maintien de la tranquillilé générale peuvent les engager de faire do

leur part, pour atteindre du moins à ce dernier objet, il ne reste rien à y ajouter ultérieuieuienl aujourd'luii.

T.S'il existait d'aulres moyens possibles de remplir le but d'une m.inière qui conciliât mieux les diverses considérations que nous désirerions tant d'allier en celte importante occasion , soyez bien persuadé que nous l'embrasserions avec joie. Mais le parti auquel il a paru à V. Exe. que Rcscbid- Effendi faisait allusion dans son enirelien avec le .sieur Foulon, serait bien loin de satisfaire à ce que les circonstances exigent, quand mémo la supposition qui en fait la base, savoir qu'en assistant la cour de Russie, de ton les nos forces nous avons outrepassé les obligations de noire alliance, avec elle, serait aussi fondée (pi'elle ne l'est en aucune manière; car c parli se réduirait au fond à une sorte d'armislirc entre nous et ia Porte, lequel laisserait noire siliiation envers elle dans un élat absolument précaire et sujet de moment à autre au cliapilre di's accidenis, ouvrirai! eu mémo temps une libre carrière aux macbinations et aux instigations des cours malinlenlionnées et moyennant cela nous ferait manquer de tous côtés le seul motif (]ui a pu délerminer les deux cours im|)ériales à songer à l'admission d'une paix pailiculière de l'iuic ou de l'autre, s'il fallait désespérer d'une paix commiuie, celui d'elfccluer que du moins l'une d'elles ait les bras libres du coté de la Porle pour être à portée de veiller aux dangers, dont leurs intérêts communs sont menacés d'ailleurs. ^

pris couleur dans ce uionienl-ci. Je souhaite bien cordialement que ce soit en bien, mais bien au delà de ce que j'en espère.

Quant à l'Espagne, je crois devoir vous informer dans notre intimité, que la misérable envie d'avoir i'air d'être un homme d'importance, engage M. de Florida Blanca à se lâcher vis-à-vis de M. de Sandoz'" sur les affaires générales de la façon du monde la plus imprudente, non seulement au sujet des cours impériales, mais même sur les liaisons de l'Espagne avec la France, et je me crois bien fondé à appréhender les suites -d'une conduite aussi mal raisonnée.

Je suis bien peiné, mon bon ami, de ce que vos infirmités deviennent si fréquentes; je me flatte cependant qu'elles ne sont d'aucune conséquence, et je le souhaite bien vivement, avec le sentiment de la tendre amitié que je vous ai vouée pour la vie.

Parts, le h juin ij8g. — Depuis quelques jours, il s'était élevé de nouvelles inquiétudes sur la santé de V. M. I. , mais l'arrivée du garde-noble porteur de ses très gracieux ordres, en date du 17, les a fait cesser. La Reine a été tranquillisée par la lettre de main propre qui Lui était adressée; Elle se persuade que le changement d'air joint, s'il est possible, à un peu de repos, procureront à V. AL un rétablissement solide qui sera, j'ose le dire, le dédommagement de la peine profonde que son indisposition répétée m'a fait éprouver.

Dans la semaine dernière, on a cru perdre M. le Dauphin; pendant vingt-quatre heures son état a été une vraie agonie, cependant la nature a encore fait un effort qui donne du répit sans espoir de guérison. Quoique la Reine soit résignée à l'événement, il n'en est que plus amer par une attente prolongée, au milieu des circonstances qui, dans tous les sens, ne présentent que des aspects alarmants.

Depuis le jour où les Etats généraux se sont assemblés, tout s'y passe en vaines disputes sur la manière d'opiner soit par ordre, soit [)ar tête. La nation s'est déshonorée par le choix des députés et le

''.' Minislic du roi de Prusse à Madrid.

MEHCV A KAUMTZ.

Gouvernement a commis une faute irréparable en néglitjeant des précautions qu'il lui aurait été facile île prendre pour écarter quelques détestables sujets, qui infailliblement occasionneront la ruine de la chose publique. Les difl'érents ordres, désunis sur tous les points, ne paraissent d'accord que sur celui de faire essuyer les plus |]randes humiliations à l'autorité qui reste dans une léthargie absolue. Le Roi incline pour le Clergé et la Noblesse; M. Necker est plus porté pour le Tiers Etat; de ce contraste d'o[)inions, il en résulte une incertitude dans les délibérations et un foyer d'intrigues dont les effets sont incalculables. Un parti violent serait peut-être le seul qui pût sauver la Royauté; mais il n'est pas probable qu'elle se détermine à le prendre. et, dans ce cas, il faudra qu'elle subisse la loi la plus dure. Le dénouement de cette fatale crise ne saurait être éloigné; les dernières ressources des finances ne peuvent s'étendre au delà du mois de juillet; il reste même très problématique si. en sacrifiant l'honneur, il y aura moyen de se procurer de l'argent. Ma dépêche d'office présente à cet égard d'autres observations qui seront mises sous les yeux de V. M.; Elle daignera y voir, relativement aux objets politiques, quelques détails qui seraient assez satisfaisants si la France se trouvait en meilleure mesure de donner de l'efficacité aux bonnes intentions qu'elle témoigne.

Quelque intéressant que soit ici l'état des choses, quelque rapprochée qu'en soit l'issue, je ne pourrais cependant aujourd'hui ajouter à mon très humble rapport que des conjectures trop incertaines pour oser les hasarder. Les apparences indiquent manifestement une catastrophe des plus remarquables, mais quand il s'agit d'une nation dont le caractère n'est que légèreté et inconséquence, le moindre incident peut. faire varier les chances; il s'agit de voir celles que le hasard amènera et jusqu'à quel point elle» décideront du sort de celte monarchie.

MERCY A KALNITZ.

Parifi, le li juin ijSq. — .Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose la manière dont j'ai tâche de remplir les ordres dont V. A. m'a honoré en date du i 7 de mai; elle y verra que M. de Montmorin n'a pas

varié dans le langage qu'il m'avait tenu ci-devant, et dont j'ai rendu compte par le dernier courrier qui n'ëtait pas encore arrivé à Vienne, lorsque celui que je viens de recevoir en a été expédié; la situation presque incroyable où l'on se trouve ici n'admet pas que l'on soit ni réticent, ni de mauvaise foi vis-à-vis du seul allié sur lequel on puisse compter, et, d'après ce principe, je présume que l'on se prêtera fidèlement à tout ce que V. A. voudra indiquer relativement aux affaires ottomanes; il est iVicheux que ces dispositions favorables de la France aient lieu dans un temps où la détresse lui laisse si peu de moyens de rendre la bonne volonté efficace; en sondant l'opinion de M. de Montmorin sur M. de Florida Blanca , il m'a paru que le ministre français pourrait bien être la dupe du ministre espagnol; mais en chercbant à exciter l'attention du premier, j'ai cru devoir user avec circonspection de ce que V. A. a bien voulu me confier sur le second; M. de Montmorin est persuadé que celui-ci ne restera pas longtemps en place '".

Laxenhourg jCeij juin ijSq. — Mon cher comte de Mercy , j'ai reçu par le courrier garde-noble votre lettre et celle de la Reine '-'. Je vous laisse juger, par le tendre attachement c[ue vous me connaissez pour ma sœur, combien j'étais touché de la perte qu'Elle vient de faire de son fds, surtout dans des moments si critiques et si fâcheux.

Vous avez très bien fait d'avoir demandé un démenti formel du mensonge que contient le libelle intitulé : L'Orateur des Etats généraux, car il importe autant au gouvernement de France de détromper le public de la manière la plus claire de l'assertion de m'avoir fait passer de l'argent, qu'il m'importe qu'on sache que je n'en ai point reçu, ni jamais demandé.

Si le Roi ne prend pas le parti de déclarer bien fermement aux Etats généraux qu'il ne les regardait que comme une assemblée consultative dont les décisions ne pouvaient le lier aucunement dans

''• Nous avons supprimé le paragraphe jniir à l'Empereur sur la siliialion intérieure suivant, où M. de Mercy répèle mot pour de la France. mot une parlie de ce qu'il écrivait le même ''' Cette lettre de la Reine manque.

250 k.VUNlTZ À MEP.CY.

l'exercice de son [louvoir, (jue voyant les ordres el ses membres assez minutieux et pitoyables pour s'occuper purement de formes, et assez audacieux de se laisser aller à des idées attentatoires à ses droits, que n'étant, par conséquent, plus propres à le conseiller, seul objet pour lequel il les avait convoqués, il les renvoyait de son plein droit, pour s'occuper ensuite de ce qui lui semblera convenir au bien de l'Etat, je ne vois sans cela pas de moyens comment il pourra en sortir sans les plus grands inconvénients.

Connaissant, mon cher Comte, l'attachement el l'intérêt que vous avez voués à ma personne, je ne puis m'empêcher de vous informer, qu'après avoir été tourmenté par différentes attaques de fièvre qui m'ont extrêmement affaibli et maigri, je m'en trouve quitte depuis une huitaine de jours moyennant l'usage du quinquina que je continue encore. Reste à voir si la fièvre ne reviendra pas, puisque je me sens encore des obstructions, suites ordinaires des fièvres de Hongrie. J'observe le plus exact régime et je m'abstiens de viande, de légumes, de laitage et de tout ce qui peut me déranger l'estomac. D'ailleurs, je tousse et expectore encore. Il faudra voir si après des souffrances qui durent depuis près d'un an, je pourrai me rétablir entièrement. Comme la tête est tout à fait libre, cela me donne la facilité de continuer de vaquer à mes occupations.

Je vous joins ici une lettre pour le Roiel une autre pour la Reine'", que je vous j)rie de leur remettre. Adieu, mon cher Comte, croyez que rien ne peut jamais altérer les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis

Vienne, le ij juin ijSg. — Je n'ai pu m'empêcher de faire sentir au marquis de Noailles, à l'occasion^du compte mutilé que, selon sa coutume il m'a rendu de ses dernières lettres du comte de Choiseul, dans le courant de la conversation sur le ton amical, à laquelle cette communication a donné lieu , que cet ambassadeur me paraissait pous-

'"' Ces lellrcs iiiaiifnicnl.

ser un peu trop loin l'envie qu'il avait de ne point déplaire au Grand Seigneur et à son ministère; que pour ouvrir les yeux à son ami, il fallait oser lui dire la vérité; qu'il était possible qu'elle pût ne pas être agréable à entendre au jinine et superbe sultan Selini, mais (ju'il était cependant toujours possdilc de présenter des vérités d'une façon propre à les rendre plus ou moins odieuses, mais qu'on ne devait jamais se permettre de les supprimer tout à fait , parce que c'était au fond traliir ses amis que de les leur dissimuler et par là les induire ou les entretenir dans l'erreur; qu'en tout cas, l'elTet qu'il appréhende qu'elles pourraient faire dans ce moment-ci sur l'esprit du nouveau sultan, il n'était point à appréhender qu'elles l'eussent fait sur l'esprit du timide sultan Abdul-Hamid, et qu'ainsi selon moi M. de Ghoiseul avait toujours très mal fait de ne pas présentei' alors tout de suite la note ministérielle que je lui avais suggérée par ma première dépêche, sans attendre la conférence qu'on lui avait fait espérer et qui n'a j)as eu lieu jusqu'ici, et fpi'il aurait |)u envoyer à la Porte ou donner brevl manu au Reis-Eiïendi, ainsi qu'il en a usé à l'égard du mémoire anonyme; que vraisemblablement, s'il en avait usé ainsi, nous ne serions pas actuellement, comme nous le sommes encore, vis-àvis de rien malgré son prétendu triom|)he de négociation directe avec la personne du Sultan. En un mot, je vous avoue qu'en gros je ne suis pas content du tout de M. de Choiseul, lequel, malgré sa réputation d'homme d'esprit, certainement n'a pas celui des affaires. C'est un homme qui se noie dans un crachat et un poltron (jui se laisse séduire et endormir par des cajoleries et des coquetteries. Mais que faire? Il faut bien s'en contenter faute de meilleur et même d'un autre qu'on puisse employer. En attendant, ce qu'il a a de bien certain, c'est que l'on ne fera pas la paix pendant cette campagne, et (|ue, si conjointement ou séparément les Russes, et nous, nous ne parvenons j)as à donner quelque bonne taj)e aux Turcs pendant sa durée, il est fort à appréhender qu'on ne parviendra pas même à en obtenir une acceptable l'hiver prochain; ce qui serait très fâcheux assurément.

Pour ce qui est de votre assemblée des Etats généraux, elle tournera vraisemblablement comme je m'y suis toujours attendu et comme vous l'avez très bien obsarvé; il y a toute apparence qu'il faut se décider pour l'une ou l'autre des trois façons que vous indiquez et dont

252 MEKCY À JOSlîlMl 11.

ia moins mauvaise ie sera encore bien assez. Ce sont les tristes effets des charlatanismes politiques de M. de \ ergennes, lesquels, joint à ce que jamais en France la dépense n'a été proportionnée aux revenus, ont achevé de mettre ce royaume dans le piteu.v état où il est et auquel, ils ont beau tourner et retourner, ils ne trouveront d'autre remède qu'une diminution énorme de dépense de tout genre à laquelle je ne pense pas qu'ils auront jamais le courage de se déterminer.

Paris, le à juillet ij8g. — L'indisposition de V. M. I. me fait toujours attendre avec grande impatience l'arrivée des gardes-nobles dans l'espoir qu'ils m'apporteront des nouvelles telles que mon profond et très respectueux attachement pour la personne de V. M. me le fait désirer. Les très gracieux ordres du i ^ de juin contiennent à cet égard des détails que je dois à l'extrême bonté de V. M. ; ils ne laissent plus de doute sur un prompt et parfait rétablissement. Cette consolation était nécessaire à la Reine; Elle a été bien contente de la lettre (|ui Lui était adressée et que je me suis hâté de Lui présenter le jour même où elle m'était |)arvenue, précisément dans le moment de la plus violente crise que j'ai vue dans ce pays-ci, puisque du aS au 27 on s'est trouvé dans le danger le plus imminent dune famine, d'une banqueroute et d'une guerre civile. La Cour pensait déjà à se mettre en lieu de sûreté, ce qui n'aurait pas été facile, vu la défection des troupes, dont on a eu successivement des preuves évidentes. Si l'idée insensée et appuyc'e par des personnages di^ la famille rovale de faire arrêter ]\L Necker, avait été suivi, ou si ce ministre sétait retiré spontanément, comme il en avait le projet, le peuple se serait révolté, le massacre des deux ordres du Clergé et de la Noblesse devenait très vraisemblable et la révolte était déclarée.

J'ai tâché de développer dans ma dépêche d'oHice les causes et les particularités d'une si étrange circonstance; mais on ne peut se la représenter d'une manière exacte qu'autant (jue l'on on est témoin oculaire, parce qu'il devient presque incro\al)l(> (pi'une monarchie telle que celle-ci puisse être exposée à une semblable révolution. .Mainte-

liant que la réunion des (rois ordres s'est opérée, il règne un inonient de calme bien plus apparent que réel; la méfiance et l'aigreur entre la Noblesse et le Tiers Etat subsistent avec véhémence et doivent donner lieu à des disputes sur chaque question. Le Roi a acheté cet instant de trêve par le plus cruel sacrifice, celui de se rétracter des volontés solennellement déclarées dans la séance royale du 28 , et cela pour n'avoir pas voulu suivre le plan de M. Necker, que l'intrigue parvient à faire regarder comme un séditieux qui sacrifiait tout au peuple, tandis qu'il ne cédait réellement qu'à la nécessité, puisque sans troupes toute résistance devenait impossible. Cependant s'il ne se commet pas de nouvelles fautes, il y aura quelque parti à tirer du moment, celui d'obtenir le consentement de la Nation à un emprunt, peut-être même la consolidation de la dette nationale, ce qui donnerait à la Cour l'avantage de gagner du temps et de l'employer à prendre des mesures pour tâcher au moins de sauver les débris de l'autorité royale.

Je vois la Reine un peu embarrassée d'écrire à V. M. sur ces matières; je présume même qu'Elle ne s'en acquittera que superficiellement. Quoique cette auguste princesse se soit laissé un peu trop émouvoir par la cabak' infernale dirigée contre le ministre des finances, cependant c'est à la modération et à la sagesse des avis de la Reine qu'est dû l'état présent des choses et l'avantage d'avoir évité de plus grands malheurs. S. M. a daigné me demander mes avis; il était difficile d'en donner sur une conjoncture où rien n'a été fait de ce qu'il fallait faire pour prévenir le mal et où la versatilité des mesures que l'on adopte les rend nulles ou nuisibles. J'ai dû me borner aux seuls objets qui ont trait au service personnel de la Reine; j'ai tâché de l'éclairer sur le jeu des intrigues et des personnalités qui influent si puissamment dans l'occasion présente. J'ai insisté sur la nécessité de fixer enfin un [)lan de conduite raisonnable, mais il y a bien peu d'apparence que l'on parvienne à l'établir, bien moins encore que l'on y apporte la prudence et la fermeté qu'exigerait une situation aussi difficile et déhcate.

Gomme dans l'intervalle du q3 juin au a 7 tout le monde ici avait perdu la tête, j'ai eu beaucoup de peine à ramener pour quelques instants l'attention du comte de Montmorin sur les affaires politiques. En lui témoignant que V. M. paraissait contente des offices du comte de Choiseul-Gouffier à Constantinople. j'ai mis en avant, sous le titre

25/1 MEI{CV A KAllMTZ.

lie mes observations |)ro[)res. plusimirs rein:in|iies sur ce {iiii reslei'ait à désirer de la [)arl de cet ambassadeur, soit du cùlé de l'aclivité dans ses démarches, soif du côté de l'exactitude à remplir ce (|ui lui a été suggéré. J'ai lieu de croire au comte de Montmorin la meilleure volonté de se prêter à mes insinuations: mais je vois que ses cruels embarras donnent lieu sans cesse à des omissions qu'avec les |)lus grands soins il m'est bien difficile de surveiller et de prévenir. J'en ai , outre une infinité de preuves, celle du retard d'un désaveu annoncé et promis de celte indigne brochure intitulée : L'Orateur dci Etats généraux. Il devait être proscrit j)ar un arrêt du conseil, mais comme ces actes d'autorité sont maintenant tombés en discrédit, le ministre a jugé qu'il valait mieux ni'écrire une lettre d'office propre à être publiée. Il m'a assuré que je la recevrai avant le départ du garde-noble, et, dans ce ras, elle se trouvera jointe à ma dépêche d'aujourd'hui.

Paris, le â juillet lySg. — Le courrier qui m'a remis les dépêches du l'y de juin, est arrivé ici au moment d'une crise si violent(; que j'ai eu beaucoup de peine à ramener pour quelques instants l'attention de M. de Montmorin sur les objets politiques, en lui témoignant ([ue V. A. paraît contente de M. de Choiscul-Goullier. J'ai mis sur le compte de mes observations |)ersonnelles plusieurs remarques qui laissent beaucoup à désirer de la part de cet ambassadeur, soit du côté de ses craintes et ménagements mal entendus, soit du côté de l'exactitude précise et promjite avec laquelle il devrait s'attacher à remplir tout ce que V. A. juge à propos de lui indiquer. M. de Montmorin, qui depuis longtemps ne résiste à rien de ce que je lui propose, me promet toujours d'y avoir égard, et je crois réellement qu'il en a la volonté, mais je vois clairement cpie ses cruels embarras donnent sans cesse lieu à des omissions, qu'avec les [)lus grands soins il m'est bien difficile de surveiller et de prévenir.

Depuis le 93 juin jusqu'au 27 tout le monde ici avait perdu la tête, et ce n'était certainement pas sans les plus justes motifs. [)uisque l'on est resté pendant ces quatre journées dans le danger le plus uiiminent

h JUILLET 1789. 255

d'une famine, d'une banqueroute et d'une guoire civile. La Cour pensait di'jà à se mettre en lieu de sûreté, ce qui n'aurait [)as été facile, vu la défection des troupes dont on a eu successivement des preuves évidentes. Si M. Nccker s'était retiré comme il en avait le projet, ou si l'idée insensée proposée par M. le comte d'Artois, et appuyée par' plusieurs de la famille royale de faire arrêter ce ministre, n'avait pas été constamment rejetée par le Roi et la Reine, il est certain que le peuple aurait fait un soulèvement et que les effets en seraient devenus funestes. J'ai tâché de développer dans ma dépèche d'office les causes et les |)articularités d'une si étrange circonstance, mais on ne peut se la représenter d'une manière exacte qu'autant que l'on est témoin oculaire, parce qu'il devient presque incroyable qu'une monarchie telle que celle-ci puisse être exposée à une semblable révolution. Maintenant que la réunion des trois ordres s'est opérée, il règne un moment de calme bien plus apparent que réel; la méfiance et l'aigreur entre la Noblesse et le Tiers Etat subsistent avec véhémence, et doit donner lieu à des disputes sur chaque question. Cependant si la Cour ne commet point de nouvelles fautes, elle tirera quelque parti de cette es|)èce de fièvre, en obtenant le consentement pour un emprunt, et peut-être même la sanction des Etats sur la consolidation de la dette nationale; mais la Royauté n'en restera pas moins morcelée de manière à ne pouvoir en revenir de très longtemps.

MM. Necker, de Monlmorin et de Saint-Priesl, présumant beaucoup trop de mon influence sur l'esprit de la Reine, ont voulu dans leur détresse m'attirer à Versailles, et m'y faire remplir en quelque façon l'office de médiateur entre le Roi et ses ministres; je ne me suis prêté à ce rôle trop hasardeux et délicat qu'avec beaucoup de circonspection, et qu'autant que pouvait le comporter le service ou l'avantage personnel de la Reine; dans une conjoncture où rien n'a été fait de ce (pi'il fallait faire pour prévenir le mal, et où la versatdité des mesures que l'on adopte, les rend nulles ou nuisibles, il est impossible de donner des avis, qui exigeraient une marche suivie. J'ai dû me borner à faire apercevoir à la Reine le jeu de l'intrigue et des personnalités qui influent si puissanmient dans l'occasion présente. J'ai démontré la nécessité de gagner du temps pour se reconnaître et former enfin un plan de conduite raisonnable; mais il y a peu

256 MERCY A JOSKPIl II.

d'apparence que l'on parvienne à l'établir et bien moins encore que l'on y apporte la sagesse et la fermeté «ju'e.xigerait une situation aussi critique.

P. S. V. A. reçoit par ce courrier les deux brosses qu'Elle m'a fait l'honneur de nie demander par sa note du g juin.

Je suis enchanté que V. A. ait été contente du bois d'acajou qu'Elle a reçu. Les notes relatives aux commissions dont Elle m'honore, sont écrites par le chancelisle d'ambassade, quelques fois par mon secrétaire particulier, mais je m'en réserve la rédaction d'après les renseignements que me fournissent les ouvriers en chaque genre; les trois procédés'" d'aujourd'hui comportant une routine plus compliquée et nécessairement plus minutieuse dans les détails, je les ai laissés tels que les deux artistes les ont minutés, sans y changer que quelques mots; j'attache un trop grand intérêt à ce que les intentions de V. A. soient exactement remplies, pour que je puisse à cet égard m'en rapporter à d'autre qu'à moi-même.

Cliemievières '"^', près de Paris, le 2 3 juillet ijSq. — Mon très humble rapport du h de ce mois annonçait quelque événement remarquable; mais je ne le croyais alors ni aussi prochain ni aussi violent qu'il vient d'éclater dans un si court intervalle. Ma dépêche d'odice d'aujourd'hui expose à V. M. les principaux traits de cette étrange scène'-*'; les détails en sont presque incroyables, à moins d'en avoir été témoin oculaire. On ne peut assigner les causes de la frénésie qui dans cette occasion s'est emparée des esprits contre la Reine. L'envoi, qu'on lui impute d'avoir fait à V. M. de plusieurs centaines de millions, la demande

t'> Ce sont des procédés pour dorer sur Lois à cru, fournis, l'un par un peintre en tralimenls, l'autre par un doreur eu voitures.

W Chennevièrcs, commune de Conllans- S"'-Honorine (Seine-et-Oise), où M. de iMercy avait eu 177a acheté une maison de campa-

gne, comme on le verra dans l'introduction. ''' L'un de nous en a donné une traduction franpiise dans une brocliure intitulée : lictalirriiH inpdilfs de la pnsr dr la Raslilh, par le duc de Dorsel el h comte de Merrii-Argrnlcntf , publiées par Jules Flammerinont, Paris, Picard, i885, in-8°.

d'une armée impériale à opposer à la Nation, et autres pareilles idées absurdes ont fait une profonde impression, non seulement sur le peuple, mais aussi dans un ordre de personnes qui devraient en rougir, qui cependant les croient ou feignent de les croire. La Reine supporte sa position avec beaucoup de patience et de courage; Elle a fait à l'opinion publique le sacrifice de ses alentours favoris; en cela Elle n'a rien perdu, et plût à Dieu qu'Elle se fut décidée longtemps auparavant; mais une perte réelle pour Elle est l'éloignement de l'abbé de Vermond, qui était injustement soupçonné et parce que l'on ne connaissait ni sa conduite ni ses qualités. Je suis resté le seul serviteur de la Reine qui soit encore en mesure de Lui marquer son zèle et je m'en occupe autant que mes faibles moyens le comportent. Des crises aussi violentes, et qui ne sont fondées que sur un vrai délire, ne peuvent durer longtemps et j'espère que peu à peu les esprits céderont à la vérité.

Quant aux aspects sous lesquels se présente maintenant la monarchie française, ils donnnent lieu à bien des réllexions. Pour autant qu'elles regardent l'intérêt d'Etat de V. M., il s'agit de voir comment la nouvelle constitution sera organisée, connuent elle influera sur le poids, la force et la consistance de cette puissance, l'étendue qu'elle laissera à l'autorité royale. On ne peut encore rien prévoir de certain sur ces grands objets, mais dans toutes les hypothèses plus ou moins heureuses ou malheureuses, il paraît hors de doute que la France, occupée pour longtemps de son intérieur, restera pendant un laps de temps nulle dans les alfaires majeures de l'Europe.

Avant de terminer mon 1res humble rapport, je suis retourné à Versailles; je n'y ai encore aperçu que de la confusion; nulles mesures, nul parti arrêté; on y attend tout du hasard. Les ministres revenus semblent consternés de l'incertitude du retour de M. Necker; ils sentent d'ailleurs que leur rappel forcé et dénué de confiance de la part du Roi et de la Reine, ne les met pas en liberté d'agir avec quelque assurance. Dans un long entretien avec la Reine, où j'ai de nouveau combattu les cruels préjugés que la cabale Lui a insinués, j'ai fait sentir à S. M. la nécessité absolue d'encourager les deux ministres. Elle a daigné me le promettre; mais si, comme je crois, V. M. a lieu d'être contente des comtes de Montmorin et de Saint-Priest, et qu'Elle voulût le témoigner à son auguste sœur, ce serait un grand moyen de déterminer l'opinion flottante de la Reine.

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