‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 4 sur 37 · MAI 17 8G · texte numérisé non relu

MAI 17 8G

rAUIlCULARITÉS RELATIVES AUX OPINANTS POUR LE DÉCHARGÉ D'ACCUSATION AVEC LES AIOTIFS QUE L'ON SOUPÇONNE AVOIR DÉTERMINÉ LEURS AVIS.

M. le président de Saint- Fargeau. On le croit conduit par MM. de Laraoignon et de Rosambo.

M. le président de Gilbert. Dévoué au Contrôleur général qui lui achète pour le Roi sa terre de Saint-Etienne.

M. le président de Rosambo. Ruiné à demi et faisant beaucoup de demandes d'argent au déparlement de la finance.

M. le président de Lamoignon. Particulièrement lié avec M. Le Noir'", qui doit s'être occupé de le rapprocher du Contrôleur général.

M. le président de Saron. Entièrement soumis aux opinions de M. de Lamoignon.

M. Boula. Il avait ap[)orté son avis tout rédigé; son neveu, trésorier de la grande écurie, avait été menacé qu'on lui ôterait quatre chevaux destinés à son usage, si son oncle opinait contre le Cardinal.

M. L<inglois. Conduit par MM. d'Oiilreinont et Freteau.

M. Oursin. 11 est cousin de M. Le Noir et tout dévoué au Contrôleur général.

M. Lambert. Soumis aux avis de M. Freteau.

M. Pasqiiwr. Mesdames do France lui avaient fait obtenir une |)ension, mais actuellement il est dans la dépendance du Contrôleur général, auquel il demande la remise des droits de la charge de son filsC^).

M. Bcrtin. Honoraire. Dirigé par M. Robert d(; Saint-Vincent et par l'avocat Target.

M. Freteau. Ami intime de l'avocat Target.

M. d'Outretnont. Dévoué k M'"" la comtesse de Brionne^'''.

M. Delpecli. Honoraire. Attaché au Contrôleur gi^iiéral.

'■' Conseiller d'Élal, ancien lionlcnant mûre An prince de Lambesc, était née

(le police. RolKiM-Rocheloit. Bien qn'elle eût Tlion-

'-' 11 est ici question d'Etienne-Denis l'as- neur d'être parente de la Reine par son

quier, créé duc par le roi Louis-l'liilippe en mari et que depuis fort louj;lenips elle fût

1 84 i ; né le 2 a avril 1767,11 lut reçu conseil- brouillée avec le cardinal de Rolian, elle

1er au Parlement do Paris, en la deuxième avait pris ses intérêts avec la plus grandi

cbambre des enquêtes, le iç) janvier 1787. ardeur. Voir t. 1, p. 47^, en note, la lettre

(3) jyjmi! Ijj comtesse de Biionne, veuve de la Reine à l'Empereur en date du a 5 dé-

d'un prince de la maison de Lorraine et cembrj 1780.

M. Hubert de Sdinl-Vinccnl. Antagoniste de la cour et aini jiarliciilier de Target.

M. Amelot. Dévoué à la famille de Maurepas.

M. de hi Guillnumie. Honoraire. Recevant des bienfaits delà maison de Uolian.

/)/. Barilloii. Il demande au Contrôleur général la remise de sa capitalion qu'il n'a point payée depuis plusieurs années.

M. de Bretifpiière. Ami de Target.

M. de Joiirillr. Tout dévoué à la famille de Rohan.

M. le Pileur. Conduit par M. Barillon.

M. de Glatignif. Dépendant de M. de Lamoignon.

MM. Héron, de la Michodière , Duhois et Diipoi't, sont (pialre honoraires *'l On ignore le motif qui a détenniné leur avis.

On a observé que M. l'abbé Sabatier'^', qui s'était retiré avec les autres conseillers-clercs '^', et RI. d'Esprémesnil**' qui n'avait pas voix dans l'occasion dont il s'agit, se tenaient tous les deux dans les environs de la Grand'Cliandjre, et lorsque dans le courant d'une si longue séance'^' les conseillers opinants sortaient un inslant de leur place, les deux messieurs ci-dessus nommés les poursuivaient des sollicitations les plus instantes pour le Cardinal.

Avant la retraite des conseillers-clercs et pendant l'interrogatoire M.M. Sabalier, Barillon et Freleau ont fait au (Cardinal des (|uestions qui devaient lui avoir été communiquées ])ar avance et dont ses conseils avaient dicté les réponses; on s'est a|)erçu que le Cardinal avait ses réponses par écrit et les lisait dans son bonnet.

Pendant la séance, I\IM. Freteau et d'Outremont ont fait de grands éloges du comte de Vergennes, en exaltant les soins que ce ministre s'est donnés pour |)rocurer au Parlement tous les movens propres à édaircir la vérité d'un fait aussi important et [)our procurer aux juges les moyens de fixer leur avis.

'" Il y :i lu uiiu loyùi'c toiifusioii. proposMil liue |;oiiie allliclive cl inrumaiile. M. (le la .Micliodièic clail conseillpi- d'hoii- '*' Duval d'Eprômosiiil ('l:iit alors con-

lU'iir L'I M. DuporI était consi'illpr de sjillor en la première chambre des enquélcs

Graiid'Cliainlire. et partant ne siéj;oait j)as dans celle al-

'-' Salialier de Cabre, consoilk'r-clerc cil faire duiil le jnj; ■nient avait élc atlribiié

la Grand'Cliainbro. à la (jrand'Cliainliie par letlrcs patenles dn

'■'" Les conseille: s-clercs devaienl , dans Roi en date du .') seplenjbre 17S5. les procès criminels, .se retirer dès qu'on '^ (jelleséanceduraplusileipiinzeliem-es.

12 JUILLET 178fi.

Versailles, le la juillet iy86. — La Reine n mis une volonté si expresse au retard de ce courrier, qu'il a fallu me conformer à ses arrangements fondés sur les motifs dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à V. A. par ma dépèche du ay de juin'".

Le jugement projeté contre le cardinal de Rohan a éprouvé un changement notable. La Reine en a été affectée, parce cjue l'on a voulu Lui faire croire que sa dignité n'était point assez vengée. Elle s'est enfin tranquillisée sur celte idée ; mais il est bien vrai que, sans le secours de l'intrigue et de beaucoup d'argent, le Cardinal aurait été entaché comme tout le public se persuade qu'il le méritait. La légèreté et l'indiscrétion de ce pays-ci m'ont facilité les moyens de savoir le nom des juges opinants pour le prélat et les motifs qui ont déterminé leurs avis; j'en joins ici une note, avec quelques pamphlets. Celui qui a trait aux ministres de Versailles présente un tableau bien frappant et parfaitement rendu d'après nature '-'.

(" Dans celte ilép^'clie d'oiïice en lanrjnc allemande, raniliassadeur rapporte (pie, le a3 juin la Reine lui avait lait part d'nne lettre qu'elle venait de recevoir de son frère. Entre aiilres choses l'Empereur annonçait à sa sœur qu'il allait entreprendre une très longue tournée dans les provinces les plus éloignées de la monarchie autrichienne, et que c'était avec une vraie peine de co'ur qu'il prévoyait que, pendant lout ce temps, la Reine ne pourrait pas lui érrire; il le regrettait d'autant plus que ce voyage lui ferait recevoir plus lard la nouvelle de l'accouchement de la Reine. Ce passage do la lettre de l'Empereur donna à la Reine l'idée de prier M. de Mercy de n'expédier qu'après sa délivrance le garderinlile hojigrois, qui était déjà depuis plus d'un mois à l^aris. L'amhassadeur prit la liberté de représenter à la Reine qu'un courrier français serait immédi.itement dépêché pour porter la nouvelle à la cour de Vienne et qu'il arriverait sensiblement plus

lot que le garde-noble obligé de faire un détour pour passeï' par Rruxelli's. La Reine répliqua qu'à la vérité la première nouvelle de son accouchement serait portée par le courrier français, mais qu'en envoyant trois joui-s plus tard le garde-noble, l'Empereur pourrait receioir quelques détails qui lu; feraient d'autant plus plaisir qu'il avait pour la Reine la plus tendre amitié. Car de cette façon le monarque pouriail apprendre par une voie rapide et sûre comment la Reine avait passé les premières journées de ses couches, qui étaient toujours un peu criliciues. L'ambassadeur n'avait pu que défi'icr au désir aussi formellement exprimé I)ai- S. M.

'-' 0 précieuse insouciance, Déesse du bon Maurcpas, On dit que depuis son trépas.

Vous gouvernez encore la Kj-ance.

On y soutire avec patience De Miromesnil l'ignorance, Do Castries l'insuffisance,

Lo nionienl est si stérile en matières politiques, que je n'ai aucune remarque à ajouter à ma dépêche d'office d'aujourd'hui. Depuis quelques jours, on ne parle plus de la santé du roi de Prusse; je crois que M. dp Vergennos s'occupe beaucoup du Prince royal; je ne cesse de supplier la Reine de vouloir bien fixer son attention sur ce qui pourra en résulter.

V. A. reçoit par ce courrier les renseignements qu'elle a demandés sur les différentes traductions françaises des auteurs grecs et latins. J'ai consulté à cet effet les plus habiles bibliographes de ce pays-ci; cependant je n'ose me flatter d'avoir recueilli des notions bien coni- ])lètes,et je continuerai mes recherches dans l'espoir de pouvoir suppléer à ce qui me sera échappé sur cette matière si vaste.

La promptitude avec laquelle le courrier français a été expédié m'a fait manquer cette occasion d'écrire.

La Reine est parfaitement bien et n'éprouve presque aucune des petites incommodités ordinaires à son état actuel. Cette princesse invitera Madame l'archiduchesse Marie à venir ici vers le 28 ou a g.

Smjnt'm '", le a8 juilh'l lySO. — Mon cher comte de Mercy, venant de recevoir ici, en Galicie, aux confins de la Rukouine. la nouvelle (le l'heureuse déli\rance do la Reine (pie le Roi m'a annonci'e de main propre, je n'ai pas voulu tarder de faire passer par un courrier les lettres ci-jointes que vous aurez soin de remettre'-'. J'aurais liien désiré que la Reine eût un troisième fils; mais, pourvu qu'elle se porte liien.je me contenterai uK^'Uie d'une fille.

Adieu, mon cher (]omle; je ne puis vous en dire davantage, me

De Sôgiir ia plalo exisloiice, Du linistiiic Hioloiiil ran'Oj;ance, Do V:iii(livtiil la liaiile impudence, Du luiiiislre il(^ In finance Le j;asp'llago el l'inili'ci'nco, Do tant iraiilres l'inipertinenco ;

Ver/jennps avec indifierence Voit le mal el se tail sur tout; Il fait liien , car le Rni son f . . .

C Snyalin, villaijc de la jirovince dp Galicie, dans l'ancien cercle de Zolkiew.

'*' Ces lettres manciuenl,

trouvant fort occupi5 dans en moment do ma grande tournée; il ne me reste donc qu'à vous assurer de l'estime et de l'amitié avec lesquelles je suis. . .

Paris, Je 90 aoiît iy86. — Les très gracieux ordres de V. M. I., datés du a S juillet, m'ont été remis le i /i de ce mois par le gardenoble qui en était porteur. Je n'ai pas tardé à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée ; Elle était inquiète à l'occasion de quelques bruits vagues de prétendus accidents survenus dans le courant du voyage de V. M. La Reine, tranquillisi'e sur c^ point, désirerait de l'être également sur les suites d'une attaque de rhumatisme que V. M. doit avoir éprouvée en dernier lieu.

Depuis mon dernier et très humble rapport du 12 de juillet, il n'est rien survenu ici de remarcjuable en matières politiques. J'ai dû borner mon attention sur trois objets : sur celui de la conduite du ministre des Deux-Ponts, Uofenfels; sur les démarches que pourrait faire le prince de Prusse vis-à-vis de la France; enfin sur les sensations que produit ici, de temps en tenqis, la crainte de quelques démcMés sérieux entre la Russie et la Porte. Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose le peu d'observations que j'ai eu à déduire sur ces différents articles, qui pour le moment ne présentent encore rien qui puisse donner lieu à des conjectures intéressantes et raisonnées. Cette stérilité de mouvement dans les affaires me met à même de vouer tout mon temps aux courses et autres détails que m'occasionne la présence de Madame l'archiduchesse Marie et de Monscigneurle Duc son époux. Le renouvellementde connaissance entre les deux augustes sœurs n'a pas été tout à fait sans nuages ,et , malgré mon zèle et mes soins pour tâcher de les prévenir ou les dissiper, je n'y ai pas toujours aussi complètement réussi que je l'aurais désiré. D'anciennes idées de la Reine Lui ont fait voir dans Madame l'Arcbiduchesse une activité qu'Elle attribuait au projet de s'emparer des esprits et de les dominer ; de là il en est résulté un contraste entre le désir de Madame l'Archiduchesse d'être souvent et longtem[is à Versailles et les soins de la Reine de décliner et

/iO MERCY À JOSEPH II.

d'abréger ces séjours'". Rien de tout cela, cependant, n'a pris sur les démonstrations extérieures et réciproques; le Roi les a portées jusqu'à la prévenance et aux attentions: les présents en tapisseries, tapis, porcelaines ont été faits avec galanterie; les ordres ont été donnés et exécutés |)artoiit d'aller au-devant de ce qui pouvait être agréable aux augustes voyageurs; de leur côté, ils ont njis une volonté et un soin extrêmes à répondre à ce bon accueil; tout le public de Paris et de Versailles a été parfaitement content de l'affabilité et des bontés de Leurs Altesses Royales; Elles ont fixé leur départ au 28 de ce mois, allant de Lorient à Brest, pour retourner en suivant la côte maritime par Saint-Malo, Calais, Cherbourg et Dunkerque. Il est hors de doute que les deux augustes sœurs se sépareront de bonne grâce; mais il ne paraît pas que leur entrevue occasionne entre elles plus d'intimité qu'il n'y en avait ci-devant.

La Reine jouit d'une parfaite santé depuis ses couches, pour lesquelles le Roi Lui a fait un présent de cinquante mille écus. C'est une des moindres marques d'attention du Monarque envers son auguste épouse, dont le crédit et l'influence iraient plus loin que jamais si la Reine attachait un peu de volonté et de désir à ce que cela fût. Le Contrôleur général recherche maintenant son appui pour en étayer de prétendus |)rojets de réforme, qui nabouiironl vraisemblablement qu'à se procurer quelques nouvelles ressources onéreuses, pour alimenter le gaspillage devenu irrémédiable sous le ministère actuel. La parlic du public la plus sensée croit que jamais la France n'a eu un contrôleur général plus dangereux, parce que l'on se persuade qu'il usera jus(ju'aux derniers moyens et ne quittera la place qu'aj)rès l'avoir rendue infaisable à son successeur. De pareilles idées répandent de l'alarme, resserrent le crédit et font sentir au ministère de Versailles que, dans le cas d'une guerre impossible à soutenir, il surviendrait quelque catastrophe qui pourrait bouleverser l'Etat.

Dans une conjoncture aussi délicate, je tâche de faire observer à la

'■' Dans un billet qui n'est pas daté, pour mes affaires et que j'aime à être seule,

mais qui se rapporte cvidcmmenl au séjour pour qu'elle 11e me deniaude pas à venir,

do sa scrur Marie, la l^^ine écrit au comte car cela me gênerait fort.ji Marie-Anloinpllr,

de Morcy. tMou lieau-frère cliasso lundi Jiiscjili 11, und Lropold II , llir Uriffa-erhsel ,

avec le Roi. Faites bien entendre, s'il est lierausjjej;el>en von Alfred liillervon Arnelli,

possible, que ces jours-là je me les réserve Leipzig, 18GO, in-8°, p. 10.^.

Reine combien il importe à sa gloire dVviter tonte surprise rpii tendrait à couvrir de sa protedion et de son attache cjuelques mauvaises manœuvres qui Lui aliéneraient l'esprit de la nation et La compromettraient par des suites pernicieuses.

Je dois me borner aujourd'hui ù ces uniques détails et les terminer en mettant aux pieds de V. M. . .

Paris, le ao août ij86. — Le défaut de matières exclut aujourd'hui de mes dépêches tout détail intéressant, et ce défaut de mouvement dans les affaires me met dans le cas de vouer tout mon temps aux courses et autres soins qu'exige la présence de Madame l'Archiducliesse Marie et de M. le Duc son époux. J'éprouve à leur égard plus d'embarras que dans les occasions précédentes du même genre, parce que dans celle-ci j'ai à m'occuj)er sans cesse des moyens de prévenir ou de dissiper les nuages toujours prêts à s'élever entre les deux augustes sœurs, et malgré tous mes soins je n'y réussis pas aussi complètement qu'il serait à désirer. D'anciennes prévcnlions delà Reine Lui font voir dans Madame l'Archiduchesse une activité qui L'inquiète et (pi'Elle attribue au projet de s'emparer des esprits et de les dominer; il s'ensuit de là un contraste perpétuel entre le désir qu'aurait Madame l'Archiduchesse d'être souvent et longtemps à Versailles et l'attention de la Reine à éluder ces séjours; rien de tout cela cependant n'a altéré les démonstrations extérieures et réciproques. Leurs Altesses Royales mettent beaucoup de volonté et de soin à plaire généralement et Elles y ont réussi vis-à-vis du public ; Elles se disposent à partir; je suis presque assuré que les deux sœurs se sépareront de bonne grâce, mais leur entrevue n'aura pas établi entre Elles plus d'intimité qu'il n'en existait ci-devant.

J'ai reçu par la poste ordinaire la lettre que V. A. m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 3 de juillet. Elle verra par une note cijointe à quoi se réduisent les prétendues découvertes de l'abbé ***. J'avais connaissance des fausses annonces publiées à cet égard ; si elles avaient eu quelque chose de réel, je me serais empressé d'en

rendre compte à V. A., sans en attendre l'ordre, mais il semble que les journalistes de ce pays-ci se fassent un jeu de répandre des notions fausses sur les arts , ainsi que font les nouvellistes sur les événements politiques: relativement auxquels derniers je dois m'en remettre au peu qu'en expose ma dépêche d'office d'aujourd'hui.

Vipnne, ce Si août ijSS. — C'est au moment où je com])tais partir pour la Moravie que j'ai reçu, mon cher Comte, votre lettre du 20 août, envoyée par le courrier mensuel. J'avais prévu que le caractère de la Reine et celui de ma sœur Marie n'étaient point faits ])our une liaison bien intime, mais pourvu que tout se soit passé décemment, c'est fout ce qu'il fallait.

La mort du roi de Prusse'" et les démarches qui s'ensuivront de la part de son successeur méritent une grande attention ; je prie même la Reine dans la lettre ci-jointe '-', que vous aurez soin de lui remettre, d'y mettre de la suite, puisque cela pourrait m'éclaircir sur les vues du nouveau roi et sur le système futur qu'il faudra prendre vis-à-vis de lui.

L'union qui règne entre le Roi et la Reine me fait grand plaisir; s'il y a jamais de l'altération, ce sera certainement la faute de la Reine.

J'ai été charmé du voyage que le Roi a fait''' et de la façon cpi'il a réussi. Je désirerais bien qu'une autre fois la Reine |iût être de la partie, sans y mettre trop d'apprêt ni de gêne, pour l'éloigner un peu do la race Polignac.

Ma santé est parfaitement rétablie du rhumatisme que j'avais gagné, et tous les bruits sur les prétendus dangers que je dois avoir courus sont absolument controuvés. Il est vrai que je ne m'arrêterai guère à Vienne, ne comptant y passer qu'une demi-journée pour partir tout de suite pour la Moravie et la Rohême.

''' Frédéric II élail mort le 17 août '*' Il s'ajjit. du voya>;p de Louis XV'l à

1786. CliPrliourj; et en Normandie ù la lin du mois

"' (iette lettre manque. de juin 1786.

Adieu, mon cher Comte; soyez persuadé que je suis toujours avec autant d'estime que d'amitié. . .

Vienne, le 6 septembre iy86. — J'ai bien reçu dans leur temps, mon bon ami, les deux dernières que vous avez bien voulu m'écrire. Je ne puis que vous renouveler mes remerciements sur les détails ([ue vous m'avez procurés au sujet des éditions et traductions des classiques grecs et latins et que j'ai trouvés très bien faits, comme tout ce dont vous voulez bien vous charger. Je me propose même de vous [)rier de nie faire l'emplette de plusieurs des articles que contient oe travail, et si ce n'est aujourd'hui ce sera un de ces jours.

Je vous parle assez au long, dans ma lettre d'office, sur ce qui regarde la nouvelle cour de Berlin, pour n'avoir rien de bien essentiel à y ajouter. Vous y verrez le plan de conduite que nous comptons tenir vis-à-vis d'elle. Le peu de paroles que j'ai dites à M. dePodewils doit régler leurs procédés vis-à-vis de nous, parce qu'ils seront la règle et la mesure des nôtres à leur égard, et je suis curieux d'apprendre ce que dira .M. de Vergennes de cette d{'claration verbale'''. Je

''' Dans la ieUre d'ofTice en lan;;iie allemande envoyée le 6 seplembre au comte (le Alercy, nous trouvons on franrais le texte (le la (l(^claralinn verliale failo par le prince ili' Kaiuulz an comte de Podewils, envoyé (le l'russe , lors de la nntilH-alion de l'avèneinent de Frédéric -Gnillanme II et de la présentation des nouvelles lettres de créance (le cet envoyé, qui avait été accrédité par Frédéric II près de la cour de Vienne, le 1 0 février i 786. Nous reproduisons ce passage, en respectant le singulier mélange du style direct avec le style indirect :

((Que S. M. I. verrait sans doute avec plaisir l'expression des sentiments dont le Roi l'assurait dans sa lettre de notification de son avènement; que, quant à lille je savais qu'Elle se proposait de répondre exactement à la façon d'être que le Roi jugei'ait

i propos d'adopter à son égard , qu'il pouvait l'en assurer et que je ne doutais pas que le Roi ne trouvât cette façon de penser aussi juste qu'amicale."

Le prince de Kaunitz disait au comte de Mercy qu'il lui envoyait les propres ternies dont il s'était servi parce qu'ils exprimaient avec autant de brièveté et de précision que do vérité le système que l'Empereur se proposait de suivre invariablement dans ses rapports avec la cour de Rerim sous ce nouveau règne et il le priait de communi- (|uer confidentiellement cette déclaration au comte de Vergennes; il ajoutait que la cour de Vienne ne doutait pas que le Roi ne la liouvàt aussi naturelle que raisonnable.

Dans cette même dépêcbe d'office le cbancelier examinait ce que la cour de Vienne avait à attendre du nouveau gou-

àà

ne doute pas, au reste, qu'il ne coquette avec le nouveau roi de Prusse, mais je persiste à ne pas appréhender une défection, parce qu'il faudrait que la France eût perdu l'esprit pour ne pas sentir l'u-

vernenioiit de Beriin. Il pensait que la réponse à celle question ilopemlait d'une part du véritaljje caractère du système fondamental de la politique et de l'Élat prussien el d'autre part des principes personnels et des inlenlioiis du nouveau roi. Quant au système politique prussien , la cour de Vienne n'avait eu jusqu'ici que Irop de preuves qu'il lui était com;)lètement opposé el que la l'russe élail toujours le plus datijjereiix ennemi de l' Autriche. Comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, ou no pouvait dans l'avenir attendre rien de mieux du syslènio politique de la Prusse.

Suivant toute apparence les idées politiques personnelles du Roi seraient fixées par l'homme qui exercerait sur lui une influence prépondérante, c'est-à-dire soil par le prince Henri, soil par le ministre d'Etat Herlzherg. Le premier élait tout Français de cœur et s'il arrivait à avoir le plus grand crédit sur le Roi , il ne restait aucun doute que les intrigues entamées à Versailles ne fussent poursuivies par tous lesmoyi'ns afin d'ébranler l'alliance de l'Aulriche avec la France.

Mais d'après les preniierssjmplomos, on pouvait conjecturer que ce serait surtout le comte Hertzberg, qui jouirait de la confiance du nouveau roi; car, non seulement loisqu'il n'était encore que prince liérédilaire il le di«linguail en toute occasion , mais quelques heiu'es après son avènement il lui avait envoyé l'ordre de l'Aigle qu'il désirait vainement depuis si longtemps. Or, ce ministre nourrissait ime haine toute prussienne contre la cour de Vienne; il se faisait l'idée la plus exagérée de la prétendue liberté germanique; il était très mécontent de la coin- de Versailles el il étail en mémo temps très zélé pour la défense des prérogatives du slalhouder de Hollande el très préoccupé du maintien île la l'oile.

Si, comme tout le faisait supposer en ce

moment, ce minisire venait à acquérir la principale influence sur le Roi, on pouvait prévoir que la cour de Berlin s'emploierait surtout à consolider ses liaisons a\ec les Etals de l'Empire, qui faisaient partie de la Ligue germanique, à y faire entrer l'.\nglelerre et à s'unir élroilemcnt avec la Porte. La cour de Vienne pourrait voir avec une grande indifférence le premier de ces projets, car suivant les temps et les circonslances il lui serait toujours possible de d.'lacher de la Prusse et de ramener à elle l'un on l'autre des princes confédérés. La réalisation du troisième pourrait bien n'avoir d'aulre effet que d'exciter au plus haut degré la haine de la cour de Péteisbourg contre celle de Berlin , d'empêcher l'impératrice de Russie de mettre prématurément à exécution son grand plan contre les Turcs et de la convaincre de cette vérité que l'abaissement de la puissance prussienne, qu'on devrait ramener dans ses anciennes limites, était le plus sur moyen de préparer l'exéculion de ce plan.

La conclusion d'une alliance en forme entre la Prusse et l'.Vngleterre serait en tout élat de cause plus utile que nuisible pour les intérêts essentiels do l'Autriche. Elle mettrait fin une fois pour toutes aux intrigues toujours dangereuses de la Prusse près du cabinet de Versailles. De celte f^çon la cour de Berlin se mettrait en pleine opposition avec la France, qui perdrait le choix enire l'alliance prussienne et l'.dliaure aulrichienne el se verrait obligée de moalrer plus d'égards pour la cour de Vienne, ce qui donnerait plus de facilité pour rétablir le système de 175G.

H serait donc à désirer que le roi de France put être amené par la Reine à lénioigner au nouveau roi de Piusse une froide iudilVérence. On pourrait pi'ul-élrc se sei'vir dans ce but des affaires de Hollande.

tililé iiKal(ulal)le dont est [)Oiir elle son système d'alliance avec la maison d'Autriche et l'impossibilité de la remplacer par aucun autre cjuelconque.

Je n'ai pas été étonné du tout de la façon dont a tourné le séjour de Madame Marie en France. Cela devait être comme cela et ne pouvait pas même être autrement, lorsqu'on connaît l'une et l'autre des deux actrices de la scène.

L'Empereur ne sera de retour que vers la mi-octobre environ, tout au plus quelques jours plus tôt. Je l'ai trouvé assez barrasse de ses fatigues, et cela est tout simple; mais je n'en suis pas moins fâché, parce qu'il est désirable ])our la monarchie qu'il puisse durer bien longtemps si elle doit recueillir les fruits de tous ses travaux.

Paris, le 27 septembre lySG. — Les très gracieux ordres de V. M. I. datés du 3 1 août m'ont été remis par le garde-noble qui en était porteur, et je n'ai pas tardé à aller présenter à la Reine la lettre (pii Lui était adressée. L'espèce de solitude et de recueillement où celte princesse se trouvait à Trianon''' favorisaient les moyens de Lui parler avec plus de détail d'objets sérieux. J'eus lieu de m'applaudir de l'attention avec laquelle Elle parut écouter ceux que j'avais à Lui exposer. La preuve en est consignée dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui, et [)our éviter des répétitions superflues, mon présent et très humble rapport ne contiendra (pie quelques remarques sur ce que les circonstances actuelles otTrent de plus intéressant.

Par une suite de la bonté et de la confiance dont la Reine m'honore, Elle ne me cache pas son embarras quand il s'agit de parler à V. M. des sentiments personnels de son auguste époux, parce que

>'' La tieiiie alhi s'inslallcr au l'elil-Tiia- Campan, ce séjour de ia lîoiue au l'clil-

non le ai) août, leiidomain du ilépait de sa ïrianon n'aurail pas été aussi caluic que le

suuji' Marie, et elle y resla jiiscjnan ili septem- rapporic M. de Mercy ; mais on sait que les

bre 1 786.(0. Desjardins, Le Peiit-Trianon , animialions même les plus formelles de ceUe

p. .'ii6-32o.) S'il l'allait eu croiie M'"' de fcmnio de chambre ne sont pas dijjnes de foi.

AG

MEUGY A JOSEPH II.

souvent il en résulte des indices que la manière de voir et de penser du Roi n'est pas à beaucoup près ce qui donne le ton aux affaires, non plus (Mi'à la conduite ni aux démarches que se permettent ses ministres. Le remède à co grand inconvénient ne pouvant guère se trouver dans le caractère du Roi, il n'y a que la Reine (jui soit à même d'y suppléer, et c'est sur ce clia[)itre que portent mes représentations les plus instantes: elles ne sont pas toujours infructueuses.

Dans ces derniers temps, la Reine s'est mise en meilleure mesure pour contenir les ministres; mais ces derniers comptent sur des lacunes d'intérêt et d'attention aux choses sérieuses, et ils savent profiter de ces lacunes pour regagner du terrain. Le comte de Vergennes est celui de tous auquel son département donne le plus de moyens à suivre cette méthode ; aussi est-il celui sur lequel la Reine a le moins de pouvoir, ce qui, joint à la fausseté naturelle du caractère de ce ministre, le rend assez difficile à manier. Son physique commence à baisser; ce serait peut-être une cause, môme la seule, qui pût rapprocher le terme de son déplacement. Dans ce cas, la Reine serait maintenant très disposée pour le choix du comte de Saint-Priest, lequel, de tous les individus que je connais ici, serait sans contredit le plus convenable au système présont.

Depuis le moment où on a appris ici la mort du roi de Prusse, je n'ai cessé, soit verbalement, soit par écrit, d'exciter l'atlention de la Reine sur les démarches possibles du nouveau roi. Je joins ici à cet égard très humblement deux billets originaux pour que V. M. daigne y voir plus distinctement le degré de sollicitude de son auguste sœur et qu'Elle puisse y remarquer un raisonnement sur la Hollande qui prouve de la part de la Reine d'autant plus de réflexion et de justesse (|ue ce même raisonnement vient de m'êtrc fait dans la dernière dépêche que je reçois de la chancellerie de cour et d'Etat '".

*'' Le jeiuli 3i aoûl 1786, la lîeinc écrivait au comte ilf Mercj.

''JVspc'.Te et désire bien que la mort du roi de l'riisse ne déi'anj;era rien au sysième [[énéral. Pour ici je me suis assurée, le plus que j'ai pu, des bonnes inlenlions du Hoi et je suis bien si'ire qu'il ne fera parler que du désir qu'il a de la Iranquillilé el du la paix, surtout vis-à-vis de sou allié. Mais

pourcecpi'on dira et que le Roi ifjuorera, je n'en réponds pas. 'i

Le 1.^) septeudjie, elle écrivait encore à l'ambassadeur ce (|ui suit :

frj'espèri' (|ue nous en resterons à la coquelterie de ce pays-ci vis-à-vis de la Prusse ; au moins l'inlenliou du lioi y est bien. Voilà l'alTuire des Hollandais qui s'engage. Si le roi de Prusse veut soutenir son beau-frère

La question que me fait la Reine, si je vais à Cherbourg, provient de ce que, ne s'agissant que d'une course de quatre jours, je m'étais proposé d'aller voir les ouvrages remarquables du port en question et de saisir à cet eiïet le moment où Madame l'Archiduchesse s'y trouverait, mais une attaijue violente de mon incommodité habituelle ne m'a pas permis de remplir ce projet.

Le séjour qu'ont fait ici Leurs Altesses Royales s'ist terminé beaucoup mieux que je n'aurais osé m'y attendre. La Reine, sans changer d'opinion, en a cependant modifié les elTefs. Elle a cru son auguste sœur bien convaincue de l'inutilité du prétendu projet de La capter et de La dominer; cette persuasion a dissipé les défiances; j'ai fait ce que j'ai jiu pour les anéantir tout à fait, et cela a réussi au point que la Reine a proposé Elle-même d'autres voyages dans des temps éloignés et en différentes saisons, ce c[ui alors convertirait dans des visites de huit jours une demeure plus prolongée, laquelle par bien des raisons ne pourrait pas trop se répéter sans quel(|ue inconvénient. Leurs Altesses Royales ont mis infiniment d'attention, de soins et de mesure dans leur manière d'être ici; Elles sont parties très contentes; Elles ont emporté un suffrage général, de manière que tout s'est passé à cet égard conformément aux intentions de V. ^L

La santé de la Reine a souffert quelques petits dérangements cpii n'ont eu aucune suite. 11 est décidé (jue la cour se rendra à Fontainebleau du 8 au 1 o du mois prochain. Quoique ces voyages se [tassent toujours dans une grande dissipation, ils me procurent cependant les moyens de voir journellement la Reine et de Lui répéter

el s'en luùler, je crois ipio polilicjneinenl et raisoiinabieuient cela doit nous éloi'juer de lui. Je nevoisquecel intérêt dans raffaire; car du reste il me parait bien égal que celte nation se balle ou non dans son intérieur; cela ne peut pas faire une grande difl'érence dans ie système de l'Europe.

«J'ai été un peu malade ces jours-ci. J'ai eu une transpiration arrêtée qui m'a donné pendant vingt-qualie heures beaucoup de lièvre et tm grand mal de go.ge. On m'a mis les sangsues et je suis bien à présent , mais j'ai bien de la peine à reprendre mes forces.

tr D'après la demande des Roban, le Roi doit aujourd'hui permettre que le cardinal

UH passe pas l'hiver dans les montagnes d'Auvei'gne, mais il le renvoie dans l'abbaye de Marmoulier près de Tours; comme cela l'éloigné beaucoup de l'Alsace, sans le rapprocher de Paris, je crois qu'ils ne seront pas contents; mais au moins ne pourront-ils pas se plaindre du pays.

tf Je reste ici jusqu'à dimanche en huit. Si vous avez quelques aflfuires qui vous obligent à me voir, je suis toujours toute la matinée cbe/. moi. Adieu, Monsieur, vous connaissez mes sentiments et mon attachement inviolable pour vous.» A. d'Anietli,

Mnrin-Anloinetle , Josrpli II Ihr Uriif-

wechsel, p. 107 à log.

|)lus assiJùment ce que peuvent exiger les circonstances. Dans celles du moment, je m'occupe à Lui faire bien observer, et j'en userai toujours de même vis-à-vis du comte de Vergennes, (|u'il ne suffit pas nue, convaincu de la bonté du système, on soit résolu ici de le maintenir: qu'il faut encore que l'on se persuade de la nécessité bien juste de rendre ce svstème réciproquement et également utile aux deux monarcbies, puisipie ce serait une vraie dérision de vouloir rester lié avec une puissance sous la condition tacite que tous les avantages de celte union tourneront privativement au profit d'une seule des deux, intention qui dans ces derniers temps n'a été que trop marquée de la part de la France.

Il ne serait pas inq)Ossible qu'un jour ou l'autre la Reine me redemandât ses billets ou que j'eusse moi-même à les Lui représenter pour La [)orter à agir conséquemment à ses propres idées. V. M. décidera si celte remarque doit admettre le renvoi des billets en question. — La Reine m'a chargé de présenter de sa part à V. M. une estampe (|ui représente Monsieur le Dauphin et Madame sa sœur; la jeune famille royale jouit de la meilleure santé.

le 'jy seplcinhre ijSG. — Ma dépêche d'office d'aujourd'hui ex[)Ose quelques traits intéressants que je tiens de la Reine et qui confirment l'opinion que V. A. me fait l'honneur de me marquer dans sa lettre particulière sur ce que l'on peut et doit penser ici relativement au maintien du système d'alliance avec la maison d'Autriche. Je ne cesse de répéter à la Reine, ainsi qu'à M. de Vergennes, qu'd ne suffit pas que, convaincu de la bonté de ce système, on soit résolu ici à le maintenir: qu'il faut de plus cpie l'on se persuade de la nécessité bien juste de [)rendre ce même système r('(iproqiiement et également utile aux deux monarchies, puisque ce serait une vraie dérision de vouloir rester lié avec une puissance sous la condition tacite que tous les avantages de cotte union tourneront privativement au profit d'une seule des deuv. Irilenlion (pii, dans ces dernii'rs temps, n'a été que trop manpiée de la part de la France.

27 SEPTEMBUE 1786. 49

Le langage de V. A. vis-à-vis de M. de Podovvils a atliié les [)lus grands éloges de AI. do Vergennes, mais, (juui(|u'il paraisse peu content du nouveau roi de Prusse, cela ne l'empêchera pas sans doute de tenir cette conduite louche qui est si adaptée à son caractère et ù ses i)rincipes. à moins que M. de Hertzherg ne fasse quelque étourderie capitale, ce dont, selon l'opinion générale, il est très capahle.

Je joins ici la copie de deux hillets dont j'envoie les originaux à l'Empereur. V. A. y observera que la Heine s'occupe des objets présents, etqu'Rlie \ met assez de réflexion pour avoir pensé d'Elle-méme au moyen que la Hollande pourrait fournir de brouiller cette cour-ci avec celle de Berlin. Pendant le voyage de Fontainebleau, où l'on est plus réuni, j'aurai occasion d'observer les choses de près, de saisir ce qui se présentera de favorable et de nie prévaloir des secours de la Reine.

La Reine, en me chargeant d'adresser de sa part à V. A. une estampe qui représente Monsieur le Dauphin et Madame sa sœur, m'enjoint en même temps de lui renouveler les assurances de son estime, de sa confiance et de son amitié; j'en observe souvent les eflctsdans le langage que me tient cette princesse sur V. A.

Vienne, le lô octobre ij86. — Mon cher comte de Mercy, j'ai reçu votre lettre par le dernier courrier et je vous écris celle-ci au moment de mon retour ici, après avoir terminé très heureusement un voyage de quatre mois.

J'ai vu avec bien du j)laisir dans votre lettre toute l'attention que vous continuez de mettre à ce qui pourrait se passer entre le nouveau roi de Prusse et la cour de France. Je vous renvoie ci-joints les deux billets que la Reine vous a écrits et que vous avez bien voulu me communiquer. Sur son cœur et sa façon de |)cnser à mon égard, je n'ai jamais eu de doute; mais c'est dans la suite, la constance et la persévérance qu'elle voudrait donner aux affaires et qui sont si essentielles, qu'on ne peut [)as entièrement compter sur elle, vu la vie dis-

1111' m ML II) t

sipée c|u'elle aime et dans laquelle on cherche soigneusement à l'entretcnir.

Jusqu'à présent, le roi de Prusse ne me paraît point avoir pris encore d'autre système (jue celui de jouir du plaisir d'être roi, après l'avoir désiré si longtemps : de faire des grâces à ceux qu'il croit ou qu'un de ses favoris assez écoutés lui fait accroire avoir été maltraités par rapport à lui sous le règne précédent. Du reste, il laisse faire Herizherg tout ce qu'il veut et paraît trouver commode de se décharger ainsi du poids de penser lui-même à sa convenance et aux suites que cette démarche peut entraîner. 11 ne semble point désirer des occasions à s'acquérir un grand nom. On ne peut rien dire encore de son armée; il est très probable qu'il ne la laissera pas déchoir de sitôt, mais, comme sa force est hors de proportion avec sa population et ses revenus, il faudra voir si, avec une [)lus grande envie pour la dépense et la générosité que n'avait le feu roi, son armée peu à peu ne devra point s'en ressentir; au moins il est très apparent qu'elle perdra de son élasticité, puisque de petites occasions ont déjà donné des indices qu'il a relâché du côté de la rigidité dans la discipline, surtout envers les généraux et les chefs que feu le roi poussait à toute rigueur et qui seule lui faisait conserver l'ensendjle de cette machine.

Les affaires de Hollande finiront comme toutes celles de ce pays-là, avec beaucoup de bruit et très peu d'effet, de même que fait M. de Vergennes dans celles dont il se mêle, n'aimant qu'à en imposer et point à découdre. Dans ce moment, le ministère de France se trouve en mesure de suivre cette même façon d'agir, l'impératrice de Russie s'étant remise à cette puissance pour régler les différends qu'elle a encore avec la Porte. Mais entre deux |)uissances qui n'aiment pas à se battre ni l'une ni l'autre, connue le témoignent clairement l'Impératrice et la Porte , il est facile de faire le médiateur, surtout quand personne ne va s'informer quelles sont les limites qu'on arrange en Géorgie et chez les Lesguiers.

Il paraît décidé que l'impéralrice fera son voyage à Cherson et dans la Grimée, comme elle l'a projeté. Elle partira au mois de janvier par le traînage pour aller à Kiew attendre le dégel. J'y suis invité formellement, et quoique je n'y aie répondu encore que d'une façon vague, je prévois cependnnt (pie je ne pourrai bonnement me dispenser de faire au moins une partie de ce voyage. Je vous on [)révieiis donc.

mon cher Conile, afin que vous puissiez d'avance, lorsque l'occasion s'en présentera, en prévenir la Heine et les ministres pour qu'on ne prête point à une chose qui ne peut avoir que l'empreinte de l'amitié et qui au fond ne sera qu'une gène cruelle pour moi, des projets de politique à perte de vue.

Adieu, mon cher Comte, je suis bien fâché (ju'une incommodité vous ait empêché d'aller voir les ouvrages de Cherbourg. Portez-vous bien, et croyez que personne ne s'intéresse plus à la conservation de votre santé que moi qui suis avec toute l'estime et amitié . . .

Je vous joins ici la lettre à la Reine que je vous prie de lui remettre "*.

Vienne, le i5 octolire ij86. — J'ai bien reçu votre dernière, mon bon ami, du 27 septembre, et j'y ai vu entre autres avec plaisir ce que vous me mandez de la détermination, où est le Roi, de procéder à une réforme dans son armée, parce qu'au vrai, c'est là la seule opération de finances importante et réellement utile, que l'on puisse entreprendre en France, et que j'y vois que le Roi sent que son système d'alliance avec la maison d'Autriche peut lui permettre de reverser sur sa marine tout ce qu'il épargnera sur ses forces de terre, et qu'il lui est moyennant cela d'un avantage que nul autre imaginable jamais ne pourrait renq)lacer. Cela est bien vu, à mon avis, et il serait à souhaiter que dès à présent le Roi pût laisser au dépôt des Affaires étrangères comme testament politique pour tous les temps à venir cette façon d'envisager et d'apprécier la valeur de son système politique vis-à-vis de la cour de Vienne.

J'ai revu avec plaisir le marquis de Noailles , que j'ai toujours trouvé, ce qu'il m'a toujours paru : un homme sage et honnête, et que moyennant cela j'aime bien; et comme en causant avec lui familièrement et en simple particulier, le hasard a fait que la conversation est tombée entre autres aussi sur l'étal actuel des affaires en Hollande, à titre de

''' Celle letlre manque.

mon opinion personnelle je lui ai clil ce que je ferais, moi, si j'étais dans le cas du parti des patriotes dans ce pays-là.

Que pour mettre tout d'un coup hors de cour et de procès les cours de Londres et de Berlin, je ne ferais pas à demi et par pièces et morceaux ce qu'ils font; que quand même ils réussiraient dans leur plan de réforme, cela ne vaudra jamais que ce que valent les demi-choses, c'est-à-dire rien de solide et de permanent, et que moyennant cela je tâcherais de déterminer la généralité ou au moins la pluralité à abolir tout d'un couple stallioudérat, en démontrant, comme très facilement il est démonstratif, (jue s'il peut avoir été nécessaire ou utile à la République de s'en donner un dans son origine, certainement il ne lui est plus ni nécessaire, ni même utile d'en avoir un actuellement.

Je me ferais un nouveau système de gouvernement d'une république exactement aristo-démocratique, un parlement composé d'une chambre des seigneurs et d'une chambre des communes, triennales tout au plus, et je me passerais de toute espèce de personnage d'une dignité éminente, sous quelque dénomination que ce fût.

J'ai ajouté au marquis de Noailles, que je lui disais aussi librement ma pensée sur cet objet, qu'elle ne pouvait pas être soupçonnée de vues secondes, attendu que, quant à ma cour, il pouvait lui être et lui était réellement très indifférent qu'il y eut un slathouder en Hollande ou qu'il n'v en eût point, et attendu que d'ailleurs certainement je n'en parierai et n'en écrirai à personne qu'à vous, à qui je puis dire et dis volontiers ce que je pense.

Je ne sais si le marquis de Noailles rendra compte de cette causerie à M. de Vergennes; mais comme, quoi qu'il en soit, il se pourrait qu'il ne lui en parlât que vaguement, et d'une façon à faire naître peut-être des soupçons à ce ministre, je suis bien aise de vous en informer, pour vous mettre en état de rendre le fait bien exactement, s'il vous paraissait tpie cela pût être nécessaire ou utile. K

L'Empereur m'a fait l'honneur de venir me voir aujourd'hui pour causer avec moi pendant plus d'une heure avec toute la bonté et la 5

confiance dont il m'honore. A ma grande satisfaction je l'ai trouvé très f

bien portant, malgré son pénible voyage de six à sept cents lieues :

d'Allemagne, pendant lequel il ne s'est pas donné un moment de repos \

ni de corps ni d'espril. Tout ce (|ue ce prince fait est incroyable, et je ne crois pas qu'un aulre ipie hn au monde le pùl. L'âge et l'expé-

rieuce font qu'il gagne tous les jours dans tous les sens, et il est bien à désirer qu'un homme aussi rare puisse durer bien longtemps.

Je vous embrasse de tout mon cœur et suis comme toujours bien tendrement, tout à vous.

Paris, le 5 novembre ij86. ■ — - Le garde- noble mensuel arrivé le 2 5 octobre au soir à Fontainebleau m'y a remis les très gracieux ordres de V. M. I. datés du lO du même mois. Dans la matinée du lendemain je |)résentai à la Reine la lettre qui lui élait adressée, et ce fut j)our moi une occasion bien précieuse de ramener et fixer son attention sur des objets sérieux. Les voyages de la cour en fournissent peu de moyens : particulièrement le dernier séjour à Fontainebleau s'est passé au milieu d'une cohue et d'une dissipation vraiment th'solantes. Le seul bien qui s'y soit opéré a été la proscription de tous les jeux de hasard; mais les spectacles, les chasses et, plus que tout cela, la fréquentation du malin au soir de la soi-disant société n'ont laissé que bien peu de moments à la réflexion. Contre ma coutume je me suis interné dans cette société pour y épier des instants favorables et j'ai saisi tous ceux qui se sont présentés.

La Reine en lisant la lettre de V. M. a daigné me communiquer le passage où Elle Lui marque, que les anus du roi de Prusse sont ses ennemis, et vice versa, etc. La Reine a été frappée de cette expression, mais je Lui observai qu'elle était fondée en justice, en nécessité, en raison, et très conséquente à tout ce que depuis bien des années je ne cesse de représenter ici. J'ajoutai que la patience de V. M. avait été exercée au delà de toute mesure, et que si son amitié pour une auguste sœur n'avait pas contre-balancé les dégoûts, il en serait infailliblement résulté la ruine du système actuel. Ce chapitre me donna lieu de rap- ])eler le passé et la Reine me parut sérieusement affectée de ce tableau. Elle y opposa les intentions personnelles du Roi, ainsi que les soins et le zèle qu'Elle met à les entretenir, rejetant d'ailleurs toutes les fautes sur les ministres. Je fis voir que ce raisonnement équivaudrait à une critique injurieuse et amère du Roi et delà Reine, et cpie V. M,

n'y verrait qu'un motif de plus à ne rien attendre de mieux pour l'avenir que ce qui est arrivi? antérieurement; que par des propos indiscrets, échappés à quelques ministres, il m'était prouvé que même à |)résent on était sans cesse occupé dans le conseil du Roi de fout ce qui a trait à la nouvelle cour de Berlin, non pas peut-être pour se lier plus intimement avec elle, mais pour conserver l'avantage de rester en mesure de bonne intelligence, en vue de s'en prévaloir dans les futurs contingents, que je savais de toute certitude que dans le conseil du 99 octobre on y avait fort agité les moyens de lâcher de diminuer l'influence du ministre Hertzberg, d'augmenter celle du comte de Finckenstein '", dont on est fort content ici, et de détacher le duc de Brunswick de l'Angleterre, que l'on soupçonne donner un subside considérable à ce prince; que tout cela indiquait des négociations sourdes pratiquées sous les yeux de la Reine, à son insu, et que je La suppliais avec instance d'y veiller avec la plus grande attention.

Dans le fait il est probable que les ménagements que l'on veut garder ici vis-à-vis de la cour de Berlin, ne sont fondés que sur la peur que le roi de Prusse ne trouble les mesures de la France dans la pacification des troubles de la Hollande. Le comte de Vergennes. qui a cet objet vivement à cœur, n'y mettra selon sa coutume ni nerf ni dignité, et se bornera à tous les petits moyens de fausseté et d'intrigues pour n'aheurter contre personne et ne rien risquer. Il tiendra sans doute la même marche dans sa médiation entre la Russie et la Porte; mais à en juger par le langage que me tient ici le sieur de Simolin, on ne sera la dupe à Pétersbourg, ni des intentions ni de la valeur des ofliccs de la France non plus que de la reconnaissance qui lui en sera due.

") Le comte (Iharies-Gnillaume Finclt (lo Finckenstein j né le 1 1 février 1714, mort le 3 janvier 1800, était fils du feldinaréclial de Kinclienslein, qni fut gouverneur de Frédéric le Grand et il dut à celle rirconstauce l'avantage d'être le compaf;Tion de jeunesse de ce prince qui lui téiiioigna toujours la plus vive amitié et In plus grande confiance. Entré de bonne heure dans la diplomatie, le jeune comte Finckenstein , après avoir représenté la Prusse à Slockliolm, Copenhague et Pélers-

bourg et rempli diverses missions aussi délicates que brillantes, fut à I âge de trentecinq ans, nonmié en juin 17^9 minisire du cabinet, à côté du comte Henri de PodeHils, qui occupait ces fonctions importantes depuis longtemps. Le comte de Finckenstein, qui conserva celle haule position jusqu'à sa mori, eut la confiance entière de son sou\erain pendant tout le règne de Frédéric II, don! il partageait toutes les idées politiques et en particulier le penchant iHiur l'alliance française.

5 NOVEMBRE IVRC). 55

J'ai confié à la Reine sous le serret la possibilité que V. M. ttt une partie du voyage que va entreprendre l'impératrice de Russie. Il a ét(' convenu que la Reine n'en parlerait pas jusqu'à ce que ce projet soit entièrement fixé et décide''; alors je préviendrai les ministres français de manière à leur ôter tout sujet de fausses spéculations sur cette circonstance.

Ma dépêche d'office expose l'état de choses relatif à l'intérieur de ce pays-ci, qui est toujours dans un grand désordre, |)articulièrement en ce qui concerne la finance.

Les inquiétudes de la Reine sur le duc de Normandie ont entièrement cessé; la jeune famille royale se porte bien; le choix du gouverneur de Monsieur le Dauphin ne passe généralement que pour fort médiocre: le duc d'Harcourt '" a bonne réputation du côté de l'honnêteté; on lui attrii)ue peu de talent. Je me suis permis d'observer à la Reine r|u'au milieu des formes de cette cour-ci toute bonne c'ducation devenait presque infaisable. S. M. le sent et en convient; Elle se propose de diminuer autant que possible les inconvénients: il est plus à désirer qu'à espérer qu'Elle y réussira; le jeune prince annonce cependant des disposilions et un caractère doux et docile.

Paris, le 5 novemhre i jSO. — Le garde-noble mensuel m'a apporté la lettre particulière dont V. A. m'honore en date du i 5 octobre; et que par un post-scriptiim'-' elle me permet de communiquer à M. de Vergennes. Je m'en suis acquitté, en faisant cependant absiraction de tout ce qui dans cette lettre a rapport au [trojet du Roi , de retrancher le nombre et la dépense de son iiniK-e de terre, pour en reverser l'épargne sur sa marine, parce que cette notion provenant d'un entretien confidentiel

'" François-Henri, duc d'Harcouit, nr neiir du Daupliin, bien qu'il n'eût jamais

le 1 3 janvier 1726, avait succédé à son fait preuves de grandes capacités, mais on

père en 1788 comme gouverneur de la respectait nniverseliement son caractère. Normandie et fut nommé en 1787 gouver- '-> Le post-scriptum manque.

56 MERCV A KAUNITZ.

de la Reino avec son auguste époux, le ministre aurait pu faire un dangereux usage de ce qui lui en serait revenu. Consdquemnient je me suis borné à lui lire tout ce que renfermait la conversation de V. A. avec M. de Noailles relativement aux Hollandais. M. de Vergennes, en ra'assurant que cet ambassadeur ne lui en avait pas fait la moindre mention, me parut frappé de l'opinioi) de V. A., soit relativement à H

l'abolition du stathoudérat, soit sur le nouveau système qui pourrait -

être établi dans la République. Il applaudit beaucoup à l'idée d'une aristo-démocralie: il ne disconvint pas que le renvoi du statbouder serait le meilleur moyen d'éconduire les cours de Londres et de Berlin; '

mais il se liàta d'observer que jamais le parti patriotique ne serait ni en force ni en volonté d'employer des mesures aussi tranclianles et décisives ; à quoi on peut ajouter avec certitude que M. deVergennes lui-même est encore bien moins en force de sentir, d'adopter et d'appuyer un grand projet qui surpasse trop la portée de ses vues politiques, dont le point principal consiste dans l'usage des petits moyens et dans tous les détours qui y sont propres. C'est d'après cette persuasion que j'expose dans ma dépêcbe d'aujourd'hui des soupçons de quelque négociation sourde avec bi cour de Berlin, non pas, peut-être, pour se lier plus intimement avec elle, mais pour conserver l'avantage de rester en mesure de bonne intelligence dans le cas des futurs contingents. Je sais par quelques propos indiscrets échappés à M. de Breteuil, que l'on s'occupe sans cesse dans le conseil du Roi de tout ce qui a trait à la nouvelle cour de Berlin et que nommément dans le conseil du gij octobre on y a fort agile les moyens de tùcber de diminuer l'influence de M. de Hertzberg, d'augmenter celle de M. de Finckenslein, dont on est fort content ici , et de détacher le duc de Brunswick de l'Angleterre , que l'on soupçonne donner un subside considéiable à ce prince. Au reste, M. de Vergennes a paru (latte de la confiance que je lui ai marquée, en lui lisant une partie de la lettre de V. A., et selon les circonstances je renouvellerai la conversation sur l'oljjet ipil en fait la matière.

Le voyage de Fonlaincl)ieau a éli' assez stérile en occasions el facilités de fixer l'attention de la Reine sur des objets sérieux; la dissipation a sur Elle un [)ernicieux empire d il faut que j'épie le moment d'en diminuer les effets. Je Lui ai fait les remercîments de V. A. au sujet (le l'estampe de Monsieur le Dauphin et de la princesse sa sœur; la

Reine m'a répété à celte orcasion les téinoignarjes ordinaires de l'eslimo et de la vraie confiance qu'elle a vouées à V. A.

P. S. La Reine prie V. A. de vouloir bien faire parvenir la loKre ci-joinle à son auguste frère'".

Vienne, ce 21 novembre iy86. — Mon cher comte de Merey, je vous suis fort oblijjé de la lettre que vous venez de m'écrire par le dernier courrier. Je trouve parfaites les rédexions que vous faites au sujet de la soi-disant société de la Reine, dont elle a été plus obsédée il Fontainebleau (|ii'à Versailles. A ce mal je ne vois pas de remède; car ma sœur ne pouvant se procurer en elle-même des moyens et des ressources d'amusement, elle est obligée d'éviter l'ennui de toutes les façons possibles, et ce n'est qu'à mesure que ses alentours s'y prêtent plus ou moins qu'ils gagnent du crédit et engagent ainsi la Reine à satisfaire leur cupidité. Je suis charmé qu'elle ait senti la force de mon argument en lui faisant connaître la manière dont j'envisageais les amis ou ennemis du roi de Prusse. Je me suis servi expressément de cette antithèse pour fixer davantage son attention sur un objet aussi important.

Je ne puis rien vous dire encore sur la personne du roi de Prusse d'aujourd'hui. Jusqu'à présent il ne me paraît aucunement guerroyeur et je le crois même encore sans système. Occupé d'objets futiles et d'une passion pour une dame de cour de la Reine, en butte à l'intrigue et indécis à qui de ses ministres il donnera sa confiance, variant sans cesse à ce sujet, voulant avoir l'air de ce qu'il aura bien de la peine à soutenir, plus dépensier que son prédécesseur, affectant des sentiments beaucoup plus humains et généreux, voilà les seuls traits que le court espace de son règne m'a permis d'observer, et je crois que lui-même n'en pourrait dire davantage. Il vient de payer toutes les dettes qu'il a contractées comme prince royal, et dans lesquelles se trouve com[)rise

'•" Cette leltre manque.

58 KAUINITZ A MERGY.

la somme de 5oo,ooo florins avec les intérêts que je lui ai avancés du vivant de S. M. l'Impératrice.

Dans les affaires de Hollande le même caractère indécis du roi de Prusse s'est assez manifesté ainsi que celui du comte de Vergennes que malheureusement nous ne connaissons que trop. Cet arrangement sera probablement très pitoyable, puisque les deux partis ont eu peur l'un de l'autre : le roi de Prusse ayant eu aussi peu de courage n soutenir son beau-frère que le comte de Vergennes à pousser les choses à l'extrémité et à faire renvoyer le stathouder, le seul parti sensé qu'il y avait à prendre.

Vous avez très bien fait, mon cher Comte, de prévenir la Reine sur mon projet d'entrevue avec l'impératrice de Russie. Un courrier que je viens de recevoir de Pétersbourg m'a convaincu que sans la choquer personnellement je ne puis me refuser, quelque désagréable et gênant que ce soit, à me rendre à son invitation. (Je sera donc vers la lin de mars ou au commencement d'avril que je pourrai me trouver dans le cas de faire le voyage de kiew et d'accompagner de là l'Impératrice jusqu'à Cherson; je serai cependant encore à même de vous en parler plus positivement.

Adieu, mon cher Comte; voilà le peu de nouvelles dont je puis vous entretenir, rien n'ayant paru d'intéressant sur l'horizon politique. Recevez les assurances de l'estime et de l'amitié avec lesquelles je suis. . .

Je vous prie de remettre les incluses à la Reine '''.

St.— KAUNITZ A MERCY.

Vienne, le ai novembre lySO. — Faute de loisir, je serais très bref aujourd'hui, mon cher ami ; je reconnais bien M. de Vergennes dans le tableau que vous en faites. Il est donné à peu de gens de savoir imaginer ou donner les mains à de grands coups d'Etat. M. de Vergennes n'est pas de ces gens-là, et heureusement pour lui, les circonstances lui j)erniettent l'emploi de ses petits moyens : ihant (jna

(') Ces ietlrps manquent.

poteraut. Il n'a qu'à faire tout ce qu'il voudra en Hollande , rien ne nous étant plus indilTérent que ce qui pourra y arriver, ainsi qu'à peu de choses près les misérables manœuvres que l'on emploie à Berlin. Il faut espérer que les mesures de la France en Hollande pourront nous être de quelque utilité, comme peu propres à augmenter la confiance de la cour de Berlin pour celle de Versailles : proxime plura. En attendant, croyez-moi comme toujours le meilleur de vos amis.

Paris, le la décembre ij86. — Je n'ai presque rien à ajouter eu matière d'affaires aux détails d'ailleurs peu intéressants que présente à V. A. ma dépêche d'oflice d'aujourd'hui. Il parait clair que dans les tracasseries hollandaises non plus que dans aucune autre occasion M. de Vergennes ne s'écartera pas de la marche que, par système et par caractère, il est toujours porté à tenir. Son homme de confiance, M. de Rayneval'", de même tournure que son chef, ne manquera pas de le servir selon son goût, et il pourrait bien en résulter des longueurs très considérables dans les négociations à la Haye; elles produiront peut-être des incidents utiles pour nous, si la cour de Berlin met un peu d'énergie dans ses vues favorables au Statliouder. M. de Vergennes n'épargnera rien pour [)révenir cet embarras, et il est probable qu'il se prévaudra à cet effet des oflices de M. de Hofenfels. J'ai tâché d'émouvoir la Reine sur le rôle que joue ici ouvertement sous ses yeux ce petit intrigant; j'ai proposé à cette princesse de faire sentir au Roi combien ces misérables manœuvres s'accordent peu avec la dignité d'une grande cour, et le dégoût qui en résulte au détriment de l'alliance; en répétant sans cesse celte remarque, je lâcherai de la faire valoir autant que possible.

'■-' M. (le Rayneval, premier commis au de Vor.nc, dans ses edorls pour réconcilier

Ministère des affaires étrangères, était, de- le Slallionder avec les Patriotes. Cf. Pierre

puis le mois de novembre 1786, en mis- de Witt, Une invasion prussienne en Hnl-

sion spéciale en Hollande à l'effet de se- lande en 17S7. Paris, 1886, in-ia,p. 1 aS

conderraniliassadenr de France, le marquis et suiv.

M. Linjjiiet que V. A. daigne protéger, vient de se permettre ici un fâcheux éclat en publiant un mémoire imprimé dans lerpiel il attaque directement le Garde des sceaux, duquel dépend en partie le sort de ses affaires litigieuses. J'ai eu beaucoup de peine à calmer l'effet de cette démarche peu réfléchie, et s'd en survenait d'autres de même nature, elles pourraient compromettre l'appui que S. M. l'Empereur accorde à ce célèbre écrivain.

Je m'occupe à rassembler les livres que V. A. m'a fait l'honneur de me demander par sa lettre du 18 novembre'". Le présent garde-noble en porte autant qu'il a pu en prendre dans sa voiture, mais celte collection deviendra si nombreuse etd'un tel volume cpi'il y aura de quoi en charger huit à dix courriers, ce qui occasionnerait un grand relard dans l'envoi; conséquemment je joins ici une note qui mettra V. A. en même de me donner ses ordres définitifs à cet égard.

Qu'il me soit permis, Monseigneur, à ra[)proche d'une nouvelle année de vous présenter les vœux d'un cœur reconnaissant, qui, comblé de vos bontés, vous est attaché par les sentiments fidèles et respectueux dont vous avez toujours daigné agréer l'hommage, et avec lesquels je serai jusqu'au dernier moment de ma vie

Vienne, ce 9 janvier ij8j. — Mon cher comte de .Mcrcy, j'ai tardé quelques jours à vous envoyer le courrier mensuel, faute de matières pour en former une dépêche politique.

J'ai vu avec plaisir dans votre dernière lettre'-' les réflexions que vous avez fait naître à la Reine sur les intrigues de M. de Hofenfels et ses projets de réunir les intérêts de la France avec ceux de la Prusse. Je crois en vérité ce moment encore éloigné; car à juger d'après les actions et les démarches du roi de Prusse d'aujourd'hui, il ne soutiendra guère la réputation et le caractère dont feu son oncle a su en imposer. Il vient de faire plusieurs changements, la plupart dans des vues m

très salutaires en apparence, mais (jui ni' paraissent pas calciil/'s d'à- ï»

'" Ccito Icllro m;m(|iio. — '" Collo Icllic niaiii|iip.

près SCS finances. Tl s'est entièrement lié à une secte de francs-maçons, connue à ce qu'on dit sous le nom des Illuminés, et qui doit aussi inlluer dans les alïaires, même au préjudice de M. de Hertzberg et des autres ministres. Joint à cela . il a donné dans la folie de ceux qui croient pouvoir évoquer les esprits, et on prétend qu'on a poussé cette facétie au point de conjurer l'ombre de Jules César qui a eu la complaisance de comparaître et même de parler, ce dont on fait un grand mystère; son apparition doit avoir été assez longue p(uir en tirer la silhouette qu'on fait voir à Berlin. Un certain BischofT'swerder'", son adjudant , et un pasteur réformé '-' sont ses favoris ainsi que les auteurs de ces farces. Le comte Charles de Bruhl '■", qui a élé nommé gouverneur du prince ro\al, doit également cette place au haut degré qu'il a dans la maçonnerie. Au reste, le roi de Prusse laisse aller les choses

''I Je:in-Roilolphe de BischofTswerder, né en i7'ii, aviiil su de bonne heure se rendre indispensable au prince hérédilaire, doiil il élail devenu le compagnon inséparable. Lorsque Frédéric-Guillanme II lui moulé sur le trône, il fil avancer rapidement son favori, qui simple major lut nommé en i 786 lieulenanl-colonel et aide de camp du Roi et en 1789 aide de camp généial. L'influence de BischofTswerder sur la polilifjue exiériein e de la Prusse ne se fit senlir qu'après la mort de Joseph, lors dos conférences de Beichenbach. Jusque-là Frédéric-Guillaume II avait suivi les traditions de la politique anti-autrichienne de Frédéric II , dont Ilerizberg était le principal représentant. BischofTswerder, an contraire, fil prévaloir le système d'entente avec l'Au- Iriche et d'action commune contre la France. Peu de temps après la mort de FrédéricGuillaume II, BischolT^wenler fut disgracié et il mourut le .'il oclobr.» i8i)3. Les intriguer mystiques dont BischofTswerder, de concc. t avec^\ollner, se servit pour s'emparer de l'esprit du Boi, sont depuis longtemps bien connues, toutefois il faut ajouter que BischofTswerder élait tout dévoué à son mailre et que c'était nu homme dou\ et bien intentionné.

'-' L'Empereur veut, sans aucun douti'.

désigner un certain Jean-Christophe Wôllner, (pii , après avoir été prédicateur et ensuite simple propriétaire, devint en 178(1 , peu après ravènement de Frédéric-Guillaume II, un des principaux fouitiouuairi's du l'oyaume. ^on senlenienl Wolluer l'Iait, comme le dit l'Empereur, l'un de ceux qui entretenaient chez le Boi les idées mystiques les plus ridicules, mais il avait fait partager à sou maître sa haine contre les systèmes des philosophes français et surtout contre la lolérauce religieuse. .Nommé miuistred'État en 1 788 , il s'occupa principalement des alTaircs religieuses dans uu sens de réaction violente contre la polili(|ue libérale de Frédéric II; ce fut lui qui fit rendre le célèbre édit du 9 juillet 1788, ordonnant des pénalités sévères contre ceux qui porteraient atteinte aux dogmes luthériens. Disgracié à la mort de Frédéric-Guillaume II, VVollner mourut le 10 seplendire 1800.

''' Le comte (Jliarles-Adolplie de Bruhl, né le '1 avril 1769 , élail d'origine saxonne. 11 était général heutenant dans sonpajs et chef des carabiniers de la garde, lorsqu'il entra au service prussien et fut nommé généial el grand mailre de la cour du prince héréditaire. C'était un homme distingué par son éducation scientifique et SLulout par ses connaissances linguistiques.

à pou près sur l'ancien pied, surtout en Empire, où M. de Hertzbcrg continue ses manigances.

Je ne saurais encore rien vous dire de positif, mon cher Comte, sur mon voyage. L'impératrice de Russie part le 1 3 janvier de Pétersbourg et sera à peu près le i" février à kiew, où le roi de Pologne '^' doit venir la voir. J'ai envoyé deux gardes pour reconnaître les chemins cuii conduisent directement des frontières de la Galicie à Cherson, pour tâcher, s'il est possible, d'abréger la route et le temps de mon absence. Comme ils ne sont pas encore de retour et que j'ignore s'il y a moyen de passer par les steppes, pays inhabité de la nouvelle Serbie, je ne puis rien déterminer pour le moment à l'égard du chemin que je prendrai et si je ne serai peut-être pas obligé de me rendre directement à Kiew.

Je souliaiterais bien que votre bonne idée au sujet de M. de Saint- Priest'^' puisse se réaliser et qu'une bonne fois le ministère de France

''> Stanislas Poniatowski, roi de Pologne sous le nom de St;mislas -Auguste depuis 176Û, par la grâcp de Tmipératrice Catherine 11, dont il avait été l'un des nombreux lavoris. Voir sur celte entrevue les mémoires du ministre de France d'alors en Russie, Louis- Philippe comie de Ségur, qui y assistait. Mémoires, souvenirs et niiecdoles du comte de Ségur, édition Barrière. Collection Didot, in-12, t. II, p. 3 1, 87 et siiiv.

'-' Le comte François-Emmanuel de Saint-Priest, né en 17-35, avait été nommé uuihassadeur à Conslantinople à la fin de l'année 1768. Dans ce poste important, M. de Saint-Priost se conduisit de façon à mériter la reconnaissance de la cour de Vienne. Au mois de janùer 1777, le comte de Mcrcy, sur l'ordre du prince de Kaunitz, recommanda vivement à la Reine le comte de Saint-Priesl qui venait passer en Franco un congé, et Jlarie-Anloinette lui proniil de l'aire le meilleuraccueil à ce diplomate quis'élail toujours montré Irèsdévouéà l'alliance hanco-autrichienne(Mercy à Kaunitz, 17 janvier 1777). Lorsque l'Empereur Joseph II eut renoué l'alliance avec Catherine II, M. de Saint-Priest servit avec (an( d'ardeur les intérèls de la Russie que,

le a3 septembre 1788, M. de Vergennes disait à M. de Mercy tique la France n'avait plus de représenl^vnl à Constanlinople, puisque son ambassadeur était devenu tout à fais russen (t. I, p. 216). Le même jour M. de \ ergennes racontait à notre ambassadeur impérial que non seulement M. de Saint-Priest avait reçu de l'impératrice de Russie l'ordre de Saint-André et de nombreux présents, mais qu'il en avait même accepté des lettres de change pour une grosse somme. Avant de les recevoir, il en avait bien demandé la permission, mais on s'était contenté de lui répondre ctque bien que ce ne fût pas l'usage que les ambassadeurs acceptassent des cours étrangères aucune somme d'argent, on ne voulait rien lui prescrire et on le laissait libres. Là-dessus le comte de Saint-Priest avait reçu les lettres de change et avait ensuite demandé son rappel sous préteste que la simple reconnaissance ne lui permettrait pas de s'employer à l'avenir contre sa bienfaitrice (Mercy à Kaunitz, 1°'^ octobre 1783). En effet, M. de Mercy annonçait le 3 décembre 1788 (jue le remplacement de .M. de Saint-Priest par le comte de Choiseul-GoulTier était chose décidée et qu'il

agisse d'après la conviction où il doit êlre par une suite d'événements relativenjent à l'utilité de noire alliance, enfin qu'il cesse de finasser avec le roi de Prusse el les petits princes d'Allennigne.

Je suis fâché de la chute que vous nie mandez de l'opéra de Salieri'^'. 11 lui est arrivé parfois d'être un peu trop baroque en cherchant l'expression dans la musique, mais ce que je n'aurais jamais cru pouvoir nuire à sa composition , c'est le nom des héros de la [)ièce, savoir celui des Curiaces, et qu'on eût relevé en plaisanterie la première syllabe d'un nom propre qui n'était ni de son choix ni de celui du poète, mais qui est un nom si connu dans l'histoire. Peut-être ipi'il réussira mieux avec l'opéra de Beaumarchais.

Je vous prie, mon cher Comte, de vouloir donner de ma part une boîte de la valeur d'environ cent louis à M. Vermond'^', accoucheur de la Reine, pour les soifis qu'il a pris à l'égard du sieur Boër, accoucheur ([ue j'ai envoyé en France et à qui il a témoigné quelques attentions. Je vous ferai remettre les déboursés que cette emplette pourra vous occasionner, aussitôt que vous m'en aurez indiqué le montant.

Adieu, mon cher Comte; c'est en vous envoyant ci-joint une lettre

se lerail au prinlcmps procliain. Mais avant de renirer en f'rance M. de Saint-Priest oui encore le temps de rendre au\ cours de l'étersbourg et de Vienne un service signalé en décidant les Turcs à céder à la tiussie la Crimée et le Kouban, par la convention du 8 janvier 1 78/1. A son retour en France, M. de Saint-Priest fut très bien reçu par la Reine à qui M. de Mercy l'avait chaudement recommandé; cependant, malgré les plus vives instances de Marie-Anloiuetle en laveur de l'ancien ambassadeur en Turquie, M. de Vergenues sut décider le Roi à laisser M. de Saint-Priest sans emploi. Mais M. de Mercy ne se rebutait pas aisément. A la fin de l'année 1786 il avait encore demandé à la Reine de prendre en main les intérêts de M. de Saiul-Priest et de le l'aiie nommer à l'ambassade de Londres qui, disait -on, allait bientôt devenir vacante en raison de la mauvaise santé du comte d'Adhémar. Il rappela à la Reine que M. de Saiut-Priest était tout dévoué ;'i l'alliance fj'anco-autri-

chienne et que, dans cet emploi, il pourrait rendre de grands services à la (our de Vienne. La Reine pron)it de tenir bon compte de cette recommandation et d't^n faire profiter M. de Saint-Priest en temps et lieu (Mercy à Kaunitz, 13 décembre 178G).

''' Sur les causes de l'échec de la tragédie lyrique, les Hiiriiccs, paroles de Gaillard, musique de Saheri, voyez la Correapondance littéraire dp. Grimm, édilion Miiurice Tourneux, t. \1V, p. /187 et SaG. Salieri était alors occupé à écrire la musique de Tarare, dont les paroles élaient de Beaumarchais.

'-' Cet accoucheur était un frère de l'abbé de Vermond. Il avait une très grande réputation; lors des premières couches de Mai'ie- Antoiuelte, il avait fait preuve d'habileté cl de sang-froid, à Ici point (]ue Marie-Thérèse croyait qu'elle lui devait la vie de sa fille (Recueil de MM. d'Arneth et Gefl'roy, t. III, p. 283).

pour la lk'inc"> que je vous |)rie de croire tjue je suis toujours avec les mêmes sentimenls . . .

P. S. Je me rappelle dans ce moment qu'il a élé question, il y a quelques années, de proposer de ma ])art à la France une transaction louchant la rente de 56,875 livres affectée sur la Lorraine'-*, mais la guerre de l'Amérique ne paraissant point une époque favorable pour entamer une négociation pécuniaire, ce projet n'a pas eu de suite. Mais les circonstances présentes étant peut-être de nature à en rendre l'exécution plus facile, je vous prie, mon cher Comte, d'y songer, et si vous le croyez faisable, de sonder le ministère s'il ne trouverait pas de sa convenance de délivrer pour toujouis les domaines du Roi de cette charge, moyennant un capital proportionm; à la rente susdite qui me serait payé une fois pour toutes. Je suis résolu de me prêter à cet égard à tous les arrangements propres à terminer cette affaire à la satisfaction réciproque, et aussitôt que vous serez assuré qu'ellepeut être mise sur le ta[)is,je vous enverrai les pleins pouvoirs, afin de vous autoriser de conclure telle convention que vous jugerez à propos, et à cet effet vous demanderez, par la voie du gouvernement des Pays-Bas, les titres qui y sont relatifs et dont le baron de Charvet, adujinistrateur de ces rentes lorraines, est chargé à Bruxelles, à qui je donne par ce même courrier les ordres en consé(juence.

kAUNITZ A MERGY.

Viemie, le premier de l'an ij8j. — Je suis dans le cas de vous dire, mon cher ami, ainsi que vous me disiez dans votre dernière, (pi'en jioliliipie je n'ai guère rien à ajoulerau contenu de ma lettre d'ollice, tpii ne contient pas grand'chose. Votre réflexion sur le caractère j)ers()nnel de M. de Vergennes me paraît très juste, et comme, quand on en a un, cpiel qu'il soit, pinson moins, on agit toujours en consé-

") CeUc lollie iiiaiKjcii".

'" Ces l'cnics (l(''j)iMid;iioiil ilo In siirrcssion (lu priticc Charles de Loiiainc, frère

do rciiipcreui' François, el nioit en i-jHo i;oiivi'iiieiir jjéiiéral des Pays-Bas aiilri-

quence, il est vraisemblable que tout ce qu'il fera jamais y sera conforme.

HeureusomeiU, tout ce qu'il fera en Hollande [)eut nous être assez inclinèrent, mais ce qui ne me l'est pas autant, c'est l'excessive prudence du nouveau roi Frédéric-Guillaume, que je désirerais fort voir aussi hardi ([ue feu son oncle, par la raison qu'il a bien moins d'étoffe.

Je savais déjà la nouvelle incartade de la mauvaise tête du sieur Linguet. (Jet inq)eitincnt trait de déraison est du nombre de ces choses qu'il faut avoir vues [lour pouvoir croire qu'un homme, (|ui a le sens comnmn, ait pu se le [)ermetlre, et je vous avoue que je suis on ne peut pas plus étonné de ce qu'après ce nouveau Irait d'insolente désobéissance on lui ait permis de revenir à Paris et d'y continuer un plaido\er en personne'". Il m'a envoyé un exemplaire de son mémoire accompagné d'une lettre remplie de mauvaises raisons sur sa justification, à laquelle j'ai jugé à pi'opos di; ne répondre que par l'espèc(^ (le persifllage ci-joint'-', moyennant la teneur duquel je m' pense ])as (pie je courre risque d'être un jour inq)rim(?. Il sera bon cependant (pie vous lui disiez de ma part ([u'il s'abuserait très fort s'il comptait sur la protection de l'Empereur ou sur mes bons offices lors([u'd trouvera bon de faire ou d'écrire choses répréhensibles (|uelconques: bien au contraire. Je vous embrasse de tout mon cœur.

;î5. — MERCY A JOSEPH II.

Pans, le uo janner ijSy. — Les 1res graci(Mix ordres deV.lVI. I. datés du a de ce mois m'ont été remis le 1 3, et la lettre adressée à la Reine Lui a été présentée le même jour. Dans une longue audience, je me suis occupé à retracer à celle auguste princesse tout ce que l'état acluel des choses présente de plus intéressant et de plus digne d'attention : les mesures à prendre pour éconduire, s'il est possible,

C' Linyuet ploidait ronti-e If duc (l'Ai- a/i,ooo livces à LinyLiel,; mais cet arrêt l'ut

([uillon, auquel il réclaiiiail une forte soiuiiie cassiî par le Couseil. [Journal du libraire

à tilred'lionoraircs, pour les mémoires qu'il Uaritij, t. VU, p. 2, 8, i5 et 4o. Biblio-

avait faits pour lui dans son procès au Par- llicque nationale, manuscrits français,

lemenl en 1770. Le 10 mars 1787, la n" 6686.)

Grand'Chambre rendit un arrêt accordant '-' Cette lettre manque.

IMl'IllMtnli: NATIUKALD,

tout projet (lu roi de Prcisse d'un voyage en France; les insinualions à faire au Roi Très Chrétien sur les petites vilaines intrigues que son ministère se permet à la cour de Berlin; la santé chancelante du comte de Vergennes et les précautions à prendre pour le remplacer en cas d'événement, ont été les principaux objets de mes représentations; elles se trouvent consignées dans ma dépèche d'olfice d'aujourd'hui. Mais il me reste à y ajouter quelques remarques, particulièrement sur l'article d'un changement possible dans la place des Affaires étrangères. Le seul désir très réel de complaire à V. M. suffirait pour porter la Reine à protéger ouvertement le comte de Sainl-Piiest, si Elle se persuadait d'être en force à le faire arriver au ministère. Elle a sur l'efficacité de son crédit en matières politiques des doutes qu'Elle ne veut point avouer'" et qui malheureusement ne sont que trop fondés, parce qu'Elle s'est constannnent déjouée Elle-mèuie auj)rès du Roi en Lui mar(|uant de l'ennui sur tout ce qui tient à cette partie si essentielle du gouvernement. Mes très bumbles rapports précédents en ont dit assez sur ce chapitre; malgré cela, la Reine serait encore à temps de revenir sur ses pas et je ne cesse de Lui en démontrer la nécessité. Son aversion manifeste pour le comte de Vergennes ne sert qu'à aigrir davantage ce ministre, dont la mauvaise volonté perce de toutes parts; cependant ce ne serait un avantage réel pour l'auguste service, d'être débarrassé de ce personnage, qu'autant quil lui remplacé par un sujet convenable ; que, si le contraire arrivait, d'après le mauvais pli que l'on a pris ici depuis longtemps, il est certain que ni pour le présent ni pour un long avenir V. M. ne pourrait plus compter sur son alliance avec la France.

Il est démontré que l'on est bien informé ici des qualités personnelles du roi de Prusse et qu'on en évalue les conséquences. Quoique ce prince se soit prêté dans les atTaires de Hollande'-', il n'en résuite ni un grand contentement, ni beaucoup de confiance, parce qu'on ne

"' Maiie-Aiitoinette les avouait parfaitement. (Cf. sa lettre du aa septembre i /S'i à Joseph II, imprimée en note, p. :!g5 (le notre premier volume.)

-> M. de Rayneval était parvenu à se mettre d'acrord avec le ministre prussien à la Haje, le comte de Goerlz, sur un plan de conciliation, que ce dernier avait lui-

même présenté à la princesse d'Orange en insistant pour qu'elle le fît accepter à sou mari; mais le stalliouder et sa femme n'avaient pas voulu faire la moindre concession et M. de llayneval avait reçu l'ordre de rentrer en France. Le lO janvier 1787, M. de Vergennes, en racontant tout cela à M. de Mercy, ne lui avait pas caché

peut en avoir aucune dans les intentions du comte de Hertzberg et qu'on le voit avec peine éclipser les personnages les plus dévoués à la France. Il semble que les vues du cabinet de Versailles se replient de plus en plus sur la maison Palatine, laquelle, ne pouvant entrer en parallèle ni suppléer la cour de Berlin en consistance politique, ne laisse pas cependant de présenter pour les futurs contingents des aspects favorables au système français.

Le comte de Vergennes dissinmle de son mieux la sensation que lui cause la prochaine entrevue de V. M. avec l'impératrice de Russie. 11 m'en a parlé de lui-même sans affectation, et je lui ai tenu le langage qui m'avait été ordonné ; cependant cette entrevue causera quelque inquiétude de plus, depuis que l'on a appris les nouvelles d'Eg\ [)[e , l'insurrection du pacha de Scutari et tous les embarras qui en résultent pour la Porte. A mesure que cette puissance ap|)roche de sa ruine, on est plus effrayé ici des conséipiences qu'elle doit entraîner, mais on n'en est pas moins indécis sur les mesures à prendre, et, si la catastrophe devait arriver pendant le ministère du comte de Vergennes , on ne saurait prévoir ni calculer assez les fausses démarches auxquelles infailliblement il ne manquera pas de se livrer.

J'ai sondé les dispositions de ce mmistre sur le projet d'une transaction touchant la rente de (j&,S-]h livres affectées sur la Lorraine, et il m'a répondu sans hésiter que le Roi se prêterait volontiers à un pareil arrangement; que cependant il serait indispensable d'en retarder la négociation jusqu'après l'assemblée des Notables, qui donnera peu de loisirs pour toute autre affaire. Ce délai ne s'étendra vraisemblablement pas au delà de deux ou trois mois, et partie de ce temps pourra être' employée à rassembler les titres qui constatent le fonds de l'objet. Le baron de Charvet'" ne m'en a procuré par ce courrier qu'une notice incomplète; je n'en avais eu ci-devant aucune -connaissance, et ce sera sans doute ou à Bruxelles ou en Lorraine que cette matière aura été mise en question. Maintenant je vais la suivre avec assiduité et, quand il plaira à V. M. de me faire ex[)édier les pouvoirs nécessaires, je tâ-

son mécontentement et il lui avait fié- '"' I-.e baron de Charvet, conseiller-

claré ([lie désormais la France abandon- maître de la Chambre des comptes de

neiait le stalhouder à son sort. (Mercy à Bruxelles, était chargé de l'administralion

Kmiiiilz, dépêche d'office du 20 janvier des rentes dépendant de la succession du

1787.) prince Charles de Lorraine.

MERCY A K\IMTZ.

clicrai (l'i'ii user de iiiiiiiit''re à remplir ses oiilir^ Ip plus ii\iiiila}ji'iisenicnt possible.

L'(i|)i'ra (]<■ Siilieri sélail un jicu relevé à la seconde et troisième re|irésenlatioii. mais l'ouvrage a élé relire. Je suis inlerveuu juiur aplanir quelques mauvaises difficultés que l'on avait voulu l'aire à ce niaitre de oliaj)elle pour son traitement ; j'espère lui procurer toute salisfaolion à cet éjjard.

V. iM. (laiijiiant li\er la somme d'enviion icnl louis pour le don à l'aire à 1 aicoiiilii'ur de la lieine. \ Crmoiul , d aurait élé difficile do trouver une boite toute faite précisément de ce prix ; consé(|uemment je viens d'en commander une, et quand elle sera achevée y. la remettrai à Vermond comme une marque di' la satisfaction de V. M. des soins (lu il s esl doiiiK's nour le iliirurinen Buèr.

MEIICY A KACNITZ.

Paris, le a o janvier i']'i'] ■ — On est ici au moment de voir s'ouvrir la nouvelle scène '" dont ma dé|.êclie d'office d'aujonrd'liui ex|)ose à V. A. les délads piélimniaires. Il si'rail ddiicilc de pri''\oir à (iiioi aboulira tout cet aj)pareil assez inutile s'il n'a\ait pour objet ipie le n'tablissement de l'ordre, et peul-èlre embarrassant, ou pour le moins ridicule, si une affiihe aussi marquée se réduit à quelques petits mo\ens de se procurer de l'argent, seul el uimpie bul \raisemblable (II! tout ce qui se fait aujourd'hui. Il y a des indices presque certains (|ue M. de Vergennes voit les choses sous cet aspect, mais des motifs de convenance personnelle qui lui sont communs avec le garde des sceaux les porlent l'un et l'aulre à laisser le contrôleur général .s'engager dans un (h'Illé d'où il ne se retirera qu'avec peine. Je fais ce (pi'il m'est j)ossible pour engager la Reine à ne point perdre l'équilibre dans une conjouclure dont l'intrigue el la perlidie formeront les princi|)aiix ressoils. .le tâche en même temps de fixer l'attention de celle princesse sur la santé cbancelaute de )I. de Vergennes et sur les nrécautions à prendre pour le remplacer en cas d'événement'-'. La

''' M. il.' At'icy j;i:rlo de PasseiiiUléo ilcii iNululilis {lijiil liîs ktires de ruiivacnlion

vaieni olé publiées le at) décembre i^tjti. '') Le 1 (j janvier 1 787, M. de Mercy, eii

Reine a sur rdlicacité do son iiéilit en malièies poliliijues dos doutes qu'Elle ne veut point avouer et qui ne sont malheureusement que trop fondés, parce qu'KHe s'est constamment déjouée Elle-même auprès du Roi en liui marquant de l'ennui sur tout ce qui lient à celle partie du gouvernement. Elleserailcependantencoreàméme de revenir sur ses pas ; son aversion manifeste et stérile contre M. de Vergennes ne sert qu'à aigrir davantage ce ministre, dont la mauvaise volonté perce de toutes parts; malgré cela, il n'y aurait d'avantage réel à être débarrassé de ce personnage qu'autant (|u'il sérail remplacé par un sujet convenable. Ce sont des remarques que j'expose aujourd'hui à S. M. i'Enqjereur, sans Lui dévelop[)er tous les détails qui serviraient à prouver combien il est dillicile d'obtenir de son auguste sœur une conduite telle (pi'il serait à désirer qu'Elle vouliit bien adopter.

Le célèbre Linguet n'est point encore ici, mais il doit y arriver incessamment ; je tâcherai de le retenir dans les bornes de la modération, en lui insinuant, ainsi que V. A. a la bonté de me le mander, qu'il ne doit conqiter sur sa protection qu'autant qu'il la méritera [)ar une conduite sage.

Vienne, ce s 6 janvier iySj. — Mon cher comte de Mercy, cette lettre vous sera remise par mon écuyer Seilzer que j'envoie à Paris et

exécution des instruclions du Cliancolier, avait fortement insisté près de la Reine ponr qu'elle déleiminàt le Roi à nonaner M. de Saint-Pi-iest à la placr" de AI. de Vergennes, dans le cas où celui-ci viendrait à m;Mic]uoi'. La Reine avait laissé voir qu'on l'avait prévenue contre M. de Saiiit- Priest et avait même dit nque c'était un liomme qui semblait «nir à beaucoup d'ambition un caractère intriganti. M. de Mercy s'était ellorcé de le disculper en disant que tout le monde tenait M. de Saint-Priest pour un homme lialiileet bien intentionné; il ajouta tique ce diplomate était, do tous

les ministres français, le seul qui fût tout dévoué au système de l'alliance franco-autricbienne et qu'il s'était rendu digne de la confiance de l'Empereur-'. Enfin, il déclara flque comme ce monarque lui-même recommandait cet eviellent serviteur à la toutepuissante protection de la Reine, cela ferait flirt mauvais elTet si on ne lui préparait les moyens de parvenir au ministère». Sur quoi la Reine parut touchée et répondit, tcqu'en considération de l'intérêt que son frère portait à M. de Saint-Priest, elle était disposée à lui être utile n. (Mercy à Kannilz, dépêche d'ollice du 20 janvier 17X7.)

(le là en Angletorrn pour \ acheter des chevauv dont j'ai besoin pour remonter mes écuries. Je vous prie de lui fournir tous les renseignements, les passeports ainsi que les moyens pécuniaires pour le mettre à même de remplir exactement sa commission. Cet achat est assez consi(li''ral)le, puisque je voudrais avoir trente chevauv. y compris ceux diiiit il doit faire acquisition en Angleterre et auxquels se joindront encore dix à douze autres que je fais acheter par commission en Irlande, ce qui pourra faire un transport d'une (juarantaine de chevaux.

Je le charge d'une lettre pour le prince de Lambe.sc"', et je vous prie au.ssi, mon cher Comte, de vouloir de même engager le prince à seconder les recherches que Seitzer sera dans le cas de faire, puisqu'il a tous les moyens de lui indiquer les meilleurs endroits pour avoir des chevaux. Je désire, en général, avoir de bons chevaux de service; je ne m'attache ni à la figure ni au poil; juments ou hongres, tout me sera égal.

Je ne vous parle pas politique à cette occasion. (|uoiqu'elle serait sûre, n'ayant aucune matière à cela. L'assemblée des Notables en France fait beaucoup raisonner et j'attends avec empressement le retour du courrier pour savoir votre avis à ce sujet. Pour moi. je crois (|ue c'est une farce des ministres et du Contrôleur général (jui. pour se soutenir et a\ant besoin de pro])oser des moyens odieux et pénibles, veut s'épauler de l'avis ou de l'apparence du moins de ces 1 /io messieurs assemblés, car leur avis ne sera pas celui de la nation, puisqu'ils ne sont point les Ktals généraux. Ils ne sont non plus l'Iiis par les Etats généraux comun' une députation de leur corps el autorisés de parler en leur nom. Ce ne sont donc que l'io conseillers nommés à |)laisir parle Roi et appelés à Versailles pour dire leur avis pei'sonnel sur des points ([u'oii leur présentera et ipii juscpi'à présent leur sont uiconnus. Or i 'lo sont beaucoup trop pour bien éplucher une matière . et surtout il y aiu'a probablement des matières sur les-

'■' Ce prince, (ils de la célèliri' corn- roprisi's, tant en France qu'en ilalie et à

Icssc de Brionne, née Holian-I^oclieforl , Victinc. (;ii:irlcs-Eii|;èno de I.orraine-d'EI-

apparlenait par son père à la ni:iisnn de bœuf, prince de Lambesc, né en 17.51.

Liirraine et en raison de celte parenté rEm- était grand écuyor du Hoi depuis l'aimée

peieur lui avait lait fort bon accueil, lors- 17C1, et en celle qualilé il pouvait beau-

qir il s'était rencontré avec lui à diverses coup aider l'écuyer Seitzer dans sa mission.

quelles il y a des personnes (|iii par leur état, bien loin d'en avoir la connaissance requise pour en avancer un avis, n'auront pas niême les premières notions; enfin nous verrons ce qu'il en écherra.

Mon voyagea Gberson reste toujours fixé, et je compte à peu près de partir vers le 2 4 mars. Adieu, mon cher Comte, portez-vous bien et soyez persuadé de la sincère estime et amitié avec lesquelles je suis. . .

Je vous envoie ci-joint une lettre pour la Reine '" que je vous prie de lui remettre.

Vienne, le 7 février ijSj. — Mon cher comte de Mercy, j'ai reçu par le courrier votre lettre du 20 janvier, et je trouve parfaitement justes les réflexions que vous avez faites à la Reine au sujet de M. de Saint-Priest et de la perte de son influence sur toutes les afTaires majeures d'Etat dont elle est seule cause. Mais à ce mal-là le remède sera bien plus difficile qu'il ne l'aurait été de le prévenir par une conduite suivie et conséquente.

Dans ce moment, je ne puis vous parler d'aucun objet [)olitique et intéressant, sinon que le roi de Prusse a molli entièrement vis-à-vis de la France dans l'afl'aire du sladlhouder '-'. (le n'est point fine politique de sa part, mais c'est réellement un efïet de son incertitude, faiblesse et inapplication personnelle.

Berlin, qui a toujours (Hé gouverné par la volonté despo(i(jue des deux rois ses prédécesseurs et où ni cabales ni intrigues ne pouvaient avoir lieu, parce que tous les ministres n'ont été que des instruments, se trouve actuellement déchiré par les difTérents partis que l'indécision , le goût du Roi pour une femme et le fanatisme pour la maçonnerie la plus sublime et accompagnée d'évocations ont fait naître ; cette nouvelle pâture d'esprit qui leur a été entièrement inconnue occupe toutes les têtes. Le prince Henri '^', qui est à la tète de la faction française, n'a pas honte de se servir de l'influence de la dame de cour

'■' Celte lettre manque. — <-' Voir plus haut, p. 6(i, n. 9. — "' Voir tome 1, p. 286, n. 1 .

JOSEPH 11 A \li;UCY.

dont le lioi csl épcnlùmeat amoureux, au point i|u'il veut l'épouser (le la main gauche, tandis qu'il a la Reine de la main droite et qui restera en place; il sera donc pour\ u de deux femmes par mariage'". On dit que le prince Henri a regagm'' de celle façon du crédit en donnant des soupers et des petites fêtes auxquelles M"' de Voss assiste toujours. M. de Herlzberg, avec tout ce qu'il y a d'acharné contre la maison d'Autriche, les érudits et tout ce qui a trait aux aflaires de l'Empire, est à la tète d'une autre faction que le Roi laisse faire en grande parlie ce quelle veut, pour ne pas être ennuyé de leurs raisonnements pédanlesques ; néanmoins le crédit de Hertzberg est de beaucoup diminué, n'étant pas le complaisant de son maître. Enfin un certain M. de ^^ ellern et un nommé RischofTswerder sont les favoris : le premier iidlue sur Icuiles les alTaires internes, elle second se mêle en grande partie du nnlitaire. La maçonnerie est le mérite de l'un et de l'autre; ils trouvent beaucoup de contradictions à l'exécution de leurs idées de la |)art du duc de Rrunswick et du général .Moellendnrffqui. quoicjue eniieiuis. sont ce|)endanl du même avis (piand il s'agit de l'armée, de la conservation de l'ordre et de l'énergie qui y régnaient. \ oilà à peu près le tableau actuel de la cour de Rerlin. Je ne sais

'' Krédcric-Ciiiiiliiiimo II avait cpoiisr Pli i7()r) Klisahelli-Chiisline, fille du iliic riiarles de lînmsvirk; mais en 1769 ii si'lail séparé jiiiliciairi'iiient de celte priiiresse qui vécut jusqu'en i84o. Prest]iie aiissilùt après celle séparation, il se remaria avec Frédériqiic-Louise, lille dn land- {jrave Louis l\ de Hesse, qui lui donna ilinornlireux enfants ; mais elle ne sut pas retenir son mari qui eut plusieurs niaitresses en litre. La pr'eniière, fille d'un musicien de rliapelle, qu'il fit rnnilessi» de Lichlenau, lut elle-niéine assez vile délaissée, l)i<'ii (prelle eût du prince deux enfants, un fils et une fille, et elle dut se résigner à ne conserver que l'amilié de son amant qui cependant conliuua d'aller la voir pres(|ue (eus lesjours. Lorsqu'il n'élail encore (pie prince héréditaire, Frédéric- Guillaume Il avait inanifesié une vive inclination |)our une dame du Palais, une demoiselle de Voss; après avoir longtemps

liésité, cette jeune femme céda, dit-on, aux instances de la Reine et de M"' de Lidileuan et conseulit à nouer avec le Roi une liaison, qui fui régularisée par une socle de mariage de la main gauclie. Tout le monde disait alors que le ronsisloire s'appuyaiil sur un avis de Mélanclithon en laveur de Philippe de Hesse , avait déclaré (pie cette higamie était p:'imise, et on nnminait l'ecclésiaslique qui avait céléhré ce quasi-mariage. Mais jnsipi'ici on a vainement elle; elle lin acie à l'appui de ces dires; M"' de Voss, devenue comtesse Iiigeiiheim, mourut en f^^f) après avoir mis an monde un fils, et hienhU après le Roi contracta une union analogue avec la comtesse Donliof. (Cf. Tarlicle de M. de Hartmann, dans \'Atliri>nieitw Ihulxihe llinfrrapliie, t. VII, p. Gf^ô-'joi, Kriedrich Willielin H, K()nig von Proussen, et Ranke, Dip Dculschen Maechle und (1er Fûrsienbund , l.l, p. 387, et t. H, p. 3S8.)

7 FKVRIEli 1787. 73

conHiiciil 11' Hoi li'oiiV(M'a inoyi'ii di- suppléiT un (li'licit (|iic la levée des diirérents impôts et privilèges exclusifs doit nécessairement causer à SCS finances. On parle d'établir une capitalion , mais rien n'en est encore décidé.

J'ai été très charmé de voir [)ar votre rapport d'oflire cpie vous regardez l'assemblée des Notables sous le même point de vue cpie je l'ai envisagée; il faudra voir quelle en sera l'issue.

Le prince de Ligne qui vient d'arriver ici m'a donné une singulière nouvelle, savoir qu'il pourrait être question que la Reine, ma sœur, sera au mois de juin prochain pour huit jours à Bruxelles pendant l'absiMice du Roi (pu irait à Brest. J'en écris même à la Reine dans la lettre que je vous joins ici pour elle '". Je désire beaucoup savoii' si effectivement cette idée subsiste et s'il y a de probabilité qu'elle sera réalisée, puisque la Reine venant chez moi je ne voudrais point manquer de m'y trouver et d'avoir le [)laisir de la revoir. Le mois de juin de cette année est en vérité un peu embarrassant, puisqu'il se joint de très près au mois d'avril et au commencement de mai où je me Irouverai probablement à Cherson ; néanmoins, pourvu (pie je le sache à temps, mon extrême désir de l'embrasser me fera trouver des moyens de le satisfaire. J'ai été à Manfoue pour la reine de Naples lorsqu'elle y est venue, et ne me rendrais-je pas également pour la reine de France à Bruxelles, si elle y venait? Je vous prie donc, mon cher Comte, de me faire avoir à ce sujet des renseignements bien positifs et de réexpédier le courrier mensuel de façon qu'il arrive ici sans faute pour le i o ou i a mars au plus tard, afin qu'il me trouve encore à Vienne, ne comptant partir qu'entre le i5 ou le •!0. Je me lendrai d'abord à Lénpol, en voyant en passant (pielques objets, et c'est là que j'attendrai le dé[)art de l'Impératrice de kiew |)our aller directement à Cherson; il ne me faudra pour cela (pi'à peu près sept jours de voyage, la plupart par des steppes.

Je vous suis foit obligé de l'intérêt que vous prenez de Salieri pour (pi'il lui soil rendu justice de la part des directeurs de l'Opéra pour la récompense de ses peines. C'est certainement un homme à talents, pourvu que le poète lui fournisse les moyens de faire valoir son génie.

''' Cett(î lettre maïuiue.

Le comte de Bdgiojoso compte partir après-demain pour retourner à Bruxelles et y introduire la nouvelle administration'".

Je vous envoie ci-joinls les pleins pouvoirs que vous m'avez demandés au sujet de la transaction des rentes lorraines et je serai cliariné que cette aflaire pût se terminer d'une façon ou de l'autre.

Adieu, mon cher Comte; c'est toujours avec plaisir que je vous réitère les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis. . .

Vienne, le j février ij8j. — J'ai bien reçu, mon cher Comte, conjointement avec vos lettres d'olfice , la familière que vous avez bien voulu m'écrire. Je réponds aux premières comme il est dans l'ordre, et pour la partie de la seconde, qui regarde j)rincipalement l'assemblée des Notables, je vous avoue que je regarde comme une vraie arlequinade cette ridicide chose, qu'on a fait adopter au Roi. Mais elle n'a rien d'étonnant cependant, parce qu'il est dit une fois pour toutes, que dans le pays où vous êtes il faut toujours que tout tienne aux personnes et jamais rien à la chose. Cette assemblée est donc selon moi ce que l'on appelle, sauf respect, une cacade dans toutes les formes. Le Roi n'a qu'un moyen d'augmenter ses revenus et c'est chercher midi à quatorze heures que de vouloir le trouver ailleurs que dans la réforme des abus de l'administration et de la diminution des dépenses dans toutes les branches qui en sont susceptibles. Mais ce sont leurs affaires au bout du compte: ils feront comme ils l'entendent, et tout ce que peuvent leurs amis, c'est de les plaindre, lorsqu'ils prennent des mauvais [)artis.

''' Joseph 11 fait allusion an iionvi'i ordre (le choses élal)li dans los Pays-Bas par les (Iciixcoh'hrcs dl|)li'iiii(!S(lii i" janvier 17S7, (|ui Ijoulcversaioiil l'ancien syslèmo d'adiniiiislralion et réorganisaient tous les tribunaux. Le comte de Belgiojoso triait ministre de l'Empereur pris les gouverneurs généraux des Pajs-Uas, l'archiduchesse Marie-

Christine et son époux le piince Allurl, duc de Saxe-Tescheii.

Une suite de lettres de l'Euiperenr Joseph II au comte Louis-Antoine de Belgiojoso, de 177'! à 1787, a clé publiée par Felice Calvi dans son ouvrage : Curiosilà stnriclie e diplomalichc (ht secolo decimollnro Milano, 187S, p. 4 19-550.

if f

Au reste vous ne me laissez rien à désirer sur tout ce ipie vous dites et faites vis-à-vis de la Reine. Dieu veuille que cela Iructilie; mais franchement, je le souhaite plus que je ne l'espère, toutefois, ilxwl (jiia poteroiit, et quand on fait tout ce que l'on peut, tout est tlit.

Vous ne pouvez pas douter que je ne fasse tout ce qui pourra pendre de moi en faveur de votre [)arente, mon cher Comte. F]t pou ce qui est de Linguet, ce sera une œuvre de charité que de lui parler comme vous vous proposez de le faire, car c'est au vrai un maître fou dont la mauvaise tête a grand besoin d'être conseillée.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon bien cher ami; tout à vous . . .

Vienne, Je a o février lySy. — Mon cher comte de Mercy, le courrier femelle qui vous remettra la présente, est la Storace qui a ét(' pendant plusieurs années notre première chanteuse à l'Opéra bouffon italien. Elle désire être présentée à la Reine et m'a demandé à cet effet une lettre pour elle; mais n'ayant pas jugé à propos de l'en charger, j'ai préféré de vous l'envoyer ci-incluse; je vous prie de la remettre à la Reine. Si elle veut l'entendre chanter, je crois qu'elle sera contente de son art et de sa méthode, quoiqu'elle ne brille pas autant au clavecin que sur le théâtre où elle peut faire valoir son jeu.

Adieu, mon cher Comte; toute occasion m'est agréable où je puis vous assurer des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis . . .

Piiris, le i" mars ij8j. — Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose <^ V. M. I. plusieurs détails relatifs à la mort du comte de Vergpunes. Il me reste maintenant à ajouter ici très humblement quelques remarques propres à éclaircir ce qui a précédé et suivi cet événement. Rien avant le voyage de Fontainebleau '", des indices

<■' En 1786 la cour alla s'installer à Fontainebleau le y oclobre.

spiicm en annuiiraienl In pdssibilité, et je n'avais cessé de réitérer mes instances à la Reine pdiir qu'Elle se [n'éparàl à rendre un service utile à V. M. el au Uoi en tâchant de déterminer un remplacement convenable au s>stème élal)ll entre les deux cours. J'eus d'abord à combattre des préjugés contre le comte de S'-Priest; il s'y joignit des doutes sur la réussite des démarches à faire, et de l'incertitude sur la manière d'opérer. Je mé'tais flatté d'avoir surmonté ces obstacles; en effet la Reine [)roposa le comte de S'-l^riest, ainsi rpi'Elle daigna me le mander par un billet très humblement ci-joint en original'". Il en résulte la preuve que les intentions de cette auguste princesse étaient (léterminément bonnes, mais il me reste des doutes sur le degré

''■ Marie- Antiiinetlc ù Merci) (i4 fôvrier 1787. (tLo Roi vient de mander M. lie Monlmorin qui psl à Paris. Je crois qu'il sera déclaré ce soir Minisire des affaires élrang(>res. Je connais trop voire discrétion, Monsienr le Comte, pour craindre qne vons en parliez avant de l'apprendre par d'antres. J'ai nomnii' M. de Saint Priosl et même je l'ai discnlpé snr l'ordre de Russie; je n'ai pu insister contre le penchant du Roi. Vons connaissez, Monsieur, mes principes et mes sentiments pour vous.n ( A.d'Ainetli, Marie-Anloiiietle ,Josi'phI[ imd Lenpoht II, Ikr Briefivecli'el . ... p. log.)

Le comte Je Mercy répondit le lendemain : ffje sens tout le prix de la Ijonlé que V. M. me marque dans la circonstance présente; ma fidélité lui est garante que je ne ferai jamais aucun abus de la confiance qu'Elle daigne m'accorder. Puisipi'il

est bien clair que le cboix de M. de Montmorin n'a été décidé que de concert et avec l'acquiescement de la Reine, il est à croire que ce sera une forte raison pour le nouveau ministre de clicrcber à mériter par sa conduite l'appui auguste qui a concouru à lui procurer la place impoitante qu'il va ocruper.n

On trouve encore dans les papiers de M. de Mercy ce billet écrit de la main de l'abbé de Vermond, qui doit être un extrait d'une lettre de la Reine à Joseph If, du i" mars, qui nous manque, et dont M. d(^ Mercy parle plus loin : rrM. de Monlmorin, sans manque:' d'esprit, n'annonce pas des latents supérieurs ; il s'est bien conduit dans son ambassade d'Espagne el dans le commandement de Rret:igne. N'y eùt-il que sou âge bien plus rapproché de celui du lioi, dont il a été iiuiiin*, il ne gagnera

* Ariii.iiiil-Maric, coiiid' (W Munlirioriii di' Saiul-Hi'rrni, ni' l" 1 '! oclohrr» 1746 , l'-lait iliior de liiiiL ans plus vieux (|ue l.niiis XVI. En Ï770, lorsqu'à l'occasion de son mai'i.'i;jf avec \Iarir-AnloiiH-'tle la maison du Daupiiin fui nr;[anisée, M. de Atontniorin fut tni dns douze nieniiis do ce prince (|ML conuucnca |];u' le siinpçonni'r de vouloir le |;onvcrncr. En 177'!, peu après l'avèneuicnt de l.ociis XVI, M. de MiirUmoriii fui nommé miiiislre de France près do l'électeur de Trêves et. cTi 1778, il devint aiiil);iss;ideur à Madi'id , où il resta jusiiu'en 178^. Qui-lquo temps après il fut nonuué couuuaridanl eu chef dans la province de lîretaj;ne, dont li' (jonvernenr était lo duc do Penlliiévre , (pii n'y allait presque jamais. M. do Monlniorin , (pii par suite len-iil la pifunière place d;uis cette j^i-ande ju'ovincc , sut s'y faire aimer et y i-énssii".

On d''sij,uiait sous le nom de menins les j{outi!sliommes nonjmé's pour aceompajjiici' le llaupliin , loi'sf|ue co priuco devenait un jcuuo homme et avait sa maison. Ce mot, d'orijpne espajfuole, fut employé pour la promiéi-e fois en lOSo lors{]u'ou forma la maison dn Dauphin, fds de Louis XIV. De 1770 à 177^ les inonins furent ordinairement au nombre de douze, servant six ensemble.

denergic (|ii'EIIe u iiiiso ;i les faire valoir. Je suis ilautanl plus afTeclc lie cette réflexion, qu'Elle doit s't'tendre sur tous les objets de quelque importance, et que les résultats en sont aussi fàdieux pour la gloire de la Reine que peu profitables pour le service de V. M. Le choix d'un ministre des affaires étrangères était une occasion unique, qui se retrouvera dillicilenient.

On a toujours remarqué dnns le lloi une grande répugnance à melire en place des gens d'un mérite distingué, parce qu'il leur si]j)- |iose une activité embarrassanle et trop da moyens pour parvenir à le dominer. D'après cette opinion, le monarque a tout sujet de s'ap[)lauilir de la composition de son ministère actuel, et il est plus que probable ([u'd n'y changera rien de longtenq)s. Parmi ce ministère, il n'existe pas un individu auquel on ait lieu de supposer de l'alTection [)our le système de l'alliance, et sans me livrer à des conjectures prématurées sur le comte de Montmoriu, la médiocrité qu'on lui attribue jointe au projet qu'il annonce d'adopter strictement les principes de son prédécesseur, sont des motifs de douter que l'on ait à se [)romettre rien de bien satisfaisant de la part de ce ministre.

Quelque désagréable que soit la n'nnion de ces aspects, ils ne serviront qu'à me rendre plus attentif à ce (ju'exige l'auguste service, mais en même temps ils confirment plus (jue jamais les opinions que [)ar zèle autant que par devoir j'ai osé dans d'autres conjonctures mettre sous les yeux de V. M. sur l'état présent de ses liaisons avec la France.

jniiials rasti'iuliuil qu'avail pris le défuiil. J'ispèie qu'à Ions égards l'alliance se trouvera nii.îiix de ce nouveau minisire. Connue c'est l'olijet te ptiis cher à mon cœnr, c'est aussi celui dont je lui ai parlé d'abord. Je lui ai fait sentir que je la croyais bonne et utile des deux cotés et, comme cela est dans le sentiment du Roi et dans le mion, j'ai ajouté qu'il valait mieux parler avec trancliise et fermeté même , dans les occasions où l'on n'était pas du même avis.

parce que sans cela on no i)0iivuit compter sur I ien. M. (le Montuiorin est venu cbez moi aussitôt après que le Uoi lui a eu annoncé qu'il lui donnait la place de AI. de Vergenncs. J'avais parlé de M. de Saint- Priest; je l'avais même disculpé d'une petite méchanceté de ,M. de Verjjennes sur l'ordre de Russie; mais je n'ai pas pu insisloi' contre le jjoùt du Roi en faveur d'un lionmie, dont je ne puis garantir le caractère; on dit ijk'iI est inirigaii! et avide d'argent*. n

* 11 est probable ipie les mois soiilipiiés l'ont éli' par iM. di' Mcicy et iiuii par la Heine; mais il n'est pas possible de rien affirmer.

Le garde-noble mensuel m'a remis le 18 les fiès gracieux (udres de V. M. datés du 7. et j'ai fuit parvenir sur-le-champ à la Reine la lettre qui Lui était adressée. On a connaissance ici de tout ce que V. M. me fait la grâce de me marquer sur ce qui se passe à Berlin, et le feu comte de Vergennes paraissait assez embarrassé de combiner ses manèges politiques avec une cour qui prend des formes aussi étranges. On ne tardera pas à s'apercevoir comment le comte de Montmorin les envisagera; c'est le point capital sur lequel je me prépare à l'observer le plus près.

La Reine a paru sensiblement touchée du désir que V. M. Lui marque d'aller La trouver à Bruxelles, mais la Reine est en même temps bien embarrassée de désigner le temps où Elle pourra entre- [)rendre cette course, dépendante de celle du Roi, de sa sauté, de celle de ses enfants et de semblables motifs, qui tiendront dans une sorte d'incertitude l'instant où ce projet s'accomplira; la Reine n'a imaginé d'autre expédient que celui de remettre au courant du mois de mai riuformation [)lus positive qu'Elle prévoit être en étal de donner alors à V. M. sur sa marche. Le calcul de cette auguste princesse porte sur ce qu'Elle suppose qu'avant la fin de mai V. M. sera de retour de son grand vovage , et (ju'alors il sera encore temps de se concerter, au lieu qu'en déterminant dès à préseut un [)lan, il ne servirait qu'à gêner ceux de V. M. en laissant subsister les risques de (|uel(]ues contretemps qui pourraient survenir dans les mesures de la Reine. Je vois bien que son voyage est sérieusement projeté, mais je doute très fort qu'il ait lieu.

Le décès du comte de Vergennes a rendu comme non avenue la démarche que j'avais faite pour une transaction sur les rentes de la Lorraine. Je viens de renouveler celte proposition au comte de Montmorin, en l'informant de l'accueil que son [)rédécesseur y avait fait. 11 m'a ré])ondu que cet objet ne pouvait être traité qu'avec l'intervention du Contrôleur général; que ce dernier, absorbé par son travail actuel, ne pourrait guère s'occuper d'autres affaires, mais qu'après l'assemblée des Notables nous entrerions en matière, et qu'il prévoyait ([ue le désir du Roi de se prêter aux convenances de V. M. rendrait cet arrangement faisable. Je renouvelle aujourd'hui ma demande au gouvernement général des Pays-Bas. de (pielques éclaircissements qui me manquent sur le titre de ces rentes, et je presserai ici sur le mo-

nient à pouvoir faire usage du plein pouvoir (jue j'ai reçu pour la confection de l'objet dont il s'agit.

L'écuyer Seitzer m'a remis les ordres dont il était chargé en date du 26 de janvier. J'ai d'abord commencé à faire faire une revue générale chez tous les maquignons de Paris, où il ne s'est pas trouvé un seul cheval convenable. Le prince de Lambesc, très empressé de concourir au meilleur service possible de V. M., laissera le choix sur toutes les remontes qui arriveront de différentes provinces pour les écuries du Roi; ces remontes sont en route et on les attend d'un jour i l'autre. Malgré cette facilité ce sera un hasard des plus heureux s'il y a moyen de former l'emplette ordonnée; dans le Limousin et en Normandie il ne manque pas de chevaux de quelque figure, mais soit par le mauvais choix des étalons, soit par d'autres causes de négligence ou d'ignorance les haras, depuis nombre d'années, ne produisent que des chevaux sans force ni qualités, au point ((u'après les grandes dépenses que l'on avait faites pour le haras du Roi on vient de le réformer voyant que l'on ne réussissait pas à en tirer une monture de distinction. Au reste, il n'y aura ni soins ni moyens de négligés pour tâcher de rempli)- les ordres de V. M. ; je fournirai à cet effet les fonds nécessaires à l'écuyer Seitzer et il ne passera en Angleterre qu'après avoir épuisé toutes les recherches qui restent à faire dans ce pays-ci.

J'ai remis à l'accoucheur de la Reine, Vermond, la boîte qui lui était destinée; le prix de cent louis auquel elle était fixée, m'a permis de la faire enrichir de quelques dian)ants; Vermond a été comblé de cet acte de munificence, et il m'a prié d'en mettre ses profondes actions de grâces aux pieds de V. M. La facture de cette boîte avec la (juittance des ouvriers seront présentées au cabinet par mon agent à Vienne.

Je suis avec la plus profonde soumission . . .

Pans, le 1" mars i'j8'j. — Les ch'tails que contient ma dépêche d'office d'aujourd'hui, ne donnent pas une idée assez précise de ce qui vient de se passer depuis quinze jours; pour en éclaircir les causes

80 MERGV A KAUNITZ.

cl les elTels, il faut que j'ajoute ici des particularités qui ne peuvent êlre exposées qu'à V. A. seule.

Quoique les bontés de la Reine à mon égard ne se soient jamais démenties un instant, quoiqu'EIle m'accorde une conliance assez étendue, mais qui parle fait devient aussi inutile pour Elle que pour le service de son auguste frère, enfin quoique je sois personnellement et constamment bien traité, l'expérience m'apprend de jour en jour à mieux évaluer la manière d'être de cette princesse, et ce que j'y observe m'affecte au delà de toute expression. Elle conserve un pencbant pour sa patrie, de l'attachement pour son sang, de l'amitié pour son frère, mais Elle est incapable d'agir consi'cjuemment à aucun de ces sentiments. Dans l'ignorance et le dégoût de toutes affaires sérieuses, Elle n'en co:inaît ni la valeur ni les conséquences; Elle les envisage avec ennui, sous des aspects divers, souvent très contradictoires, et le hasard La détermine quelquefois d'après les raisontiemenls les plus bizarres. Voilà, Monseigneur, ce qui a indue dans le choix du nouveau ministre des affaires étrangères ou, pour mieux dire, ce qui l'a décidé, car il dépendait de la Reine d'en disposer tout autrement. Elle faisait d'ailleurs si peu de cas du personnage, (pie dans un billet de deux lignes qu'Elle m'écrivit le la. Elle s'exprimait ainsi : ^M. de Vergeniies mourra celte nuit; ce sera infailhblemcnl le très petit Monlmorin qui h remplacera '". w

Quelques jours auparavant, pendant la maladie de M. île Vergennes, ayant eu occasion de parler vivement en faveur de M. de S'-Priest. il prit tout à coup à la Reine le scrupule qu'il n'était pas juste que la cour de Vienne nommât les ministres de celle de Versailles. J'eus à essuyer, à l'appui de cette thèse, les réflexions les plus éti'anges; j'y répondis par des raisons, même par des vérités un peu fortes, et il s'ensuivit que plus par contrainte que par persuasion la Reine lit de légères tentatives ])oiir M. de S'-Pricst, ainsi qu'Elle me l'annonça par un billet du i A , dont je joins ici la copie. Votre Altesse y observera la phrase : vom connaisse: mes principes . . . Elle se rapporli; au scrupule dont j'ai parlé' ci-dessus. Quoique j'adresse à l'Empereur l'original de ce billet, je me garde bien de Lui exposer l'ensemble des fàcliiMises remarques que V. A. vient de lire, parce que je craitulrais

''' M. ilf Monliiioriri Olail , en rffel , d' Irù^i pelilo luiliu.

que S. M. n'en fît dans sa correspondance un usage qui ne réussirait pas. La Reine nie coniniuniquc presque toutes les lettres (jue Lui écrit l'Empereur, et je ne les trouv(' pas toujours rédigées d'une manière à produire l'effet qu'elles semblent avoir pour but, soit par la difficulté de juger de loin les circonstances du moment, soit que ce monarque n'ait pas une parfaite connaissance delà tournure du caractère de sa sœur.

Je ne puis mieux me résumer sur la matière, qu'en rendant hommage au paragraphe de la lettre dont V. A. m'honore, et Elle observe relativement à la Reine qu'il y a beaucoup ]ilus à désirer qu'à espérer. Pénétré de cette vérité jusqu'au découragement, je conçois (|u'ii ne sera pas impossible, dans certaines circonstances isolées, de tirer (juelque parti utile de l'inlbience de cette princesse, mais ce seront toujours des effets du hasard "l

Quelque désagréable que soit la réunion de ces aspects, ils ne serviront qu'à me rendre plus attentif à tâcher de renqîlir mes devoirs utilement |)Our l'auguste service, bien certain. Monseigneur, que, dirigé par votre profonde sagesse, il n'échappera rien à mon zèle de ce qui pourra convenir le mieux à l'état des choses telles qu'elles se trouvent actuellement ici.

Vienne, le g murs ijSy. — Je vous j)rie de satisfaire ma curiosité, iu(in bon ami, sur toutes les questions suivantes, à savoir :

r Quel est actuellement le nombre des chevaux de la grande écurie, et quel est celui de la |)etile, celui des chevaux de selle, et des chevaux de trait désigné séparément dans l'une et dans l'autre, anglais, barbes, espagnols, français, allemands et hollandais?

2° Quel est le nombre des chevaux dans les deux équi[)ages de manège à Versailles? (iombien il s'y trouve entre autres de chevaux

'■' Suit un paragraphe que nous avons supprimé pnrce r[iril se retrouve texliiellenient dans la lollre de Mercy à .losopli 11 du même jour, p. 77, paragraplie 1.

82 JOSKPH II À MERGY.

d'Espagne et barbes, et quels sont actuellement les deux premiers ccuyersjjour l'un et l'autre de ces deux manèges?

3" S'il est vrai que l'on fait venir encore tous les ans un certain nombre de chevaux d'Espagne et barbes? Combien il v en a actuellement? S'ils sont à tous crins, de quels poils différents, et de quel âge sont les plus jeunes, et si dans le nombre il se trouve parmi les chevaux d'Espagne quelques chevaux brillants et de beaucoup de mouvement?

Je vous prie de vous procurer toutes ces notions pour pouvoir me les transmettre, et pour ce qui est des chevaux d'Espagne, de les aller voir vous même travailler aux deux manèges à votre commodité et en plusieurs l'ois, afin de pouvoir me dire avec certitude si, eu figure et en qualil('', il y a quelque chose de distingué. Je n'hésite pas à vous en prier, parce que, étant vous-même un amateur, pareille commission doit vous amuser plutôt que vous importuner. J'espère donc que vous voudrez bien me faire ce plaisir, toujoui's prêt à vous obéir de mon côté dans tout ce que vous pourriez vouloir me commander.

hfi. — JOSEPH II A MERCY.

Vieiwe, le 18 mars ^jSy. — Mon cher comte de Mercv, le courrier mensuel m'a remis votre lettre du 1" de ce mois, dans laquelle était renfermé le billet de la Reine que je vous renvoie ci-joint. Il y a longtemps que je me suis aperçu (|u'elle avait mesuré son crédit dans des bagatelles et pour des affaires |)uiement personnelles et que la grande dissipation où elle vivait lui avait lait perdre dans l'esprit du Roi cette considération (pii pouvait lui donner l'induence directe dans les all'aires d'Etat et le choix des ministres.

On ne pourra juger M. de Monlmorin que dans l'occasion: mais je ne crois pas qu'il s'écartera facilement ou au moins pas de sitôt de la marche et des principes de feu M. de \ergeniies, par la raison que le Roi y est attaché et que surtout au commencement il sera guidé par ses suhalteriies.

Les diseours proiiunci's à l'a.ssemblée des Notables, (jui étaient joints

i8 MARS 1787. 83

à votre dépêche d'otlice'", étaient fort intéressants. Il paraît que cette assemblée ne pourra guère se terminer que par un coup d'autorité ou par la chute du Contrôleur général, en finissant toutefois par ne rien faire.

Le voyage de la Reine aux Pays-Bas m'a toujours paru aussi incertain (jue dilTicile à exécuter; je désire néanmoins qu'il put s'effectuer pour avoir le plaisir de revoir ma sœur. Si l'occasion ne se présentait point cette année-ci, ainsi que cela me serait beaucoup plus commode, je crois que je serais dans le cas de nie rendre moi-même l'année prochaine aux Pays-Bas pour m'assurer du succès de la nouvelle forme d'administration que j'y ai établie, et me trouvant de cette manière rapproché de Versailles, il serait tout naturel que je m'y transportasse [)our quelques jours. J'en touche quelque chose à la Reine dans la lettre ci-jointe que je vous prie de lui remettre'-'. Si cependant son voyage aux Pays-Bas eût encore lieu cette année-ci, je désirerais en être averti à temps pour me régler en conséquence.

La chancellerie d'Etat vous transmettra ce que M. de Montmorin a fait jirésenter ici par M. de Noailles relativement à ses inquiétudes sur les démarches de la Russie vis-à-vis de la Porte; elle vous communi- (juera en même temps la réponse simple que j'y ai faite '^'. On peut être parfaitement tranquille à cet égard, car certainement la Russie ne songe point d'attaquer les Turcs et se trouve encore moins en état de le faire, et il ne serait d'ailleurs non plus de ma convenance d'y prêter la main.

Il n'y a sorte de contes qu'on ne fasse à mon sujet, et tout cela se débite par un nombre de fripons qui s'imaginent que toute leur existence dépend de pouvoir tromper leurs maîtres et le public et que c'est là la seule manière d'établir leur crédit. Hertzberg, Stutterheim ''' et Hofenfels s'y distinguent principalement et ils sont suivis de tous ceux (|ui sont leurs dupes ou ([ui cherchent d'en faire. L'idée de l'échange de la Bavière leur fournil un vaste champ pour débiter

Ci Ce sont les iliscoiirs imprimés du '*' lleiirl-Gollliel) de Slullei-lieiin, né Roi et du contrôleur {[énéral prononcés le a.3 décembre 1718, après avoir été midans la séance d'ouverture de l'assemblée nisire de l'électeur de Saxe à Berlin, des Notables, le 22 février 1787. était alors ministre dos alFaires élriin-

'•'* Cette lettre manque. gères à la cour de Dresde; il mourut en

'■''' Voirplus loin, p. 8(), n. 1. 'V^U-

toutes ces absurdités, car quoique depuis le premier moment que le duc des Deux-Ponts y a refusé sou conscntemenl'". je n'ai plus fait faire la moindre démarche à ce sujet; ds ne laissent pas d'inventer tous les jours de nouveaux mensonges et prétendent découvrir de nouvelles négociations qu'ils se vantent de faire échouer par la supériorité de leurs talents, en se faisant ainsi souvent [)ayer un succès supposé tandis qu'ils n'ont rien fait.

Ayant a])pris que l'impératrice de Russie ne se rendra qu'après le 9 1 avril de kiew à Cherson, j'ai également différé mon déj)art jusqu'après Pâques'-'.

Je vous suis infiniment obligé, mon cher Comte, de toutes les peines que vous vous êtes données pour faire réussir la commission de Seilzer. Comme il ne peut parvenir à avoir des chevaux normands tels (pie je les désire, je lui ai fait écrire parle prince de Dietrichstein ••'' de passer en Angleterre. Peut-être que pendant le temps ipiil v sera, Irouvera-t-on quelques clievaux normands ou limousins qu'il [)ourra voir à son retour à Paris.

Adieu , mon cher Comte; c'est avec un vrai plaisir que je vous réitère les assurances de l'estime et de l'amitié avec lesquels je suis. . .

^5. — KllJNITZ A MERCY.

Vieniir, le i8 mars ijSj. — J'ai été véritablement peiné, mon bon ami, de vous voir aussi afl'ecté que vous me témoignez l'èlre par votre tlernière de l'état où vous voyez les choses là où vous êtes, et comme moyennant le vif intérêt que je prends à votre tranqudlité, je désire vivement pouvoir y contribuer, je vous communique le papier ci-joint''" dans noire intiniit(' et à charge de le garder et conserver à jamais j)our vous seul. Je me Halle que vous le trouverez être d'un sage et de rhonime du monde le plus juste. Vous y verrez (pie selon moi il faut toujours vis-à-vis de soi-même ainsi que vis-à-vis des

t'> Voir I. 1, p. .375, 11. ].

« En 1787 l';i(|iios lombiiil !.■ S anil. ''' Jcan-dliarli's-W.nili'r, priiico de Dii'- Iriclistein, no en 1728, niorl le 35 mai

i8o8, remplissail alors à la rour impériale la cliarjjo de grand (iciiyer. C'était l'un (les fonipa^'jiinn.s préférés ilc TEnippronr. '" Cl' |)a|iic'r manque.

autres être équitable et raisonnable, se mettre à la place des gens pour ne jamais s'exposer à être le contraire, et en conséquence savoir prendre patience et ne point se fâcber lorsque tout ne va pas dans ce meilleur des possibles ainsi qu'on le désirerait. Faire connaître au ministère français l'intérêt commun de l'alliance est tout ce que l'on peut en espérer et tout ce que jamais on pourrait en obtenir au delà; il faut se dire avec Horace : lucro rt^We'". C'e.st mon avis; je désire que ce puisse être également le vôtre pour votre tranquillité , bien persuadé d'ailleurs qu'ainsi que moi vous n'en ferez pas moins tout ce que vous pourrez pour noire j)lus grand avantage dans les occurrences.

Pour ce qui est de la Reine, je vous ai déjà dit souvent ce que j'en pense, et ce que par votre dernière je vois que vous vous rappelez, et voici ce que j'y ajoute pour me consoler de tout ce qu'il y a à désirer à cet égard. Si elle était reine ailleurs qu'en France, vraisemblement, comme on fait en tout autre lieu et dans toute autre espèce de gouvernement, on ne lui permettrait aucune ingérence dans les affaires, ni pour le dehors, ni pour le dedans, et elle serait nulle par conséquent dans toute l'étendue du terme. Su|)posons pour un moment que ce soit de même en France, et moyennant cela ne comptons jamais sur rien de sa part, et contentons-nous d'en tirer comme d'un mauvais payeur tout ce que nous pourrons. Je conviendrai avec vous, mon bon ami, si vous voulez, que cela fait d'assez tristes consolations; mais que faire? Quand on ne peut pas tout ce qu'on voudrait, il faut savoir se contenter de ce qui est possible.

Quant à M. de Montmorin, je crois que c'est un pauvre sire, qui, pour l'intérêt et la considération de la France, certainement ne remplacera M. de Vergennes dans aucun sens.

Quant à nous, nous pourrons nous en consoler pourvu que nous parvenions à faire comprendre à cet animal la vraie valeur de l'alliance et condiien il est intéressant pour la France de se la conserver. Vous verrez l'usage que vous croirez pouvoir faire de ma lettre ostensible ou de son contenu '-'. Je m'en rapporte bien parfaitement à vous à cet égard. Il est certain que l'on a bien de la peine à faire le bien

<■' Le piince de Kaunitz nous paraît ici faire confusion et dire lucro adde au lieu de lucrn appone. (Horace, odes I, i,\ , vers l 'i et i5.) — '-' Voir plus loin, p. 86.

dans ce bas monde; mais enfin, quoi (|u'il en soit, il ne faut pas se rebuter et tâcher au moins de le faire : arrive ensuite ce qui peut.

Aimez toujours votre bon ami et soyez persuadé que je ne cesserai jamais d'être tout à vous.

P. S. Afin (jue l'allegata coté A , que je vous confie, mon bon ami, ne puisse à jamais courir le risque de parvenir à la connaissance de persoime, je vous prie de me renvoyer l'original par votre premier courrier et de m'assurer en mémo temps pour ma tranquillité que vous n'en avez pas gardé de copie. La matière est si délicate que j'ose me flatter que vous ne désapprouverez pas la précaution que je prends, afin que cela ne reste pas parmi vos papiers.

Autre post-scriptum. séparé :

Quoique je n'aie pas grande opinion de la moralité de M. le duc des Deux-Ponts, je ne puis pas croire cependant qu'il soit capable de mentir aussi impudemment qu'il le ferait s'il osait affirmer que, de notre part, depuis la paix de Teschen jusqu'à ce jour, il ait jamais été fait vis-à-vis de lui aucune démarche quelconque relative à l'échange de la Bavière, et par conséquent, si on a quelque doute à cet égard, il n'y a qu'à lui demander. C'est un moyen bien simple de savoir ce qu'il en est.

Vienne, le 18 mars tySj. — M. le marquis de Noailles m'a communiqué , accompagnée d'un billet de sa part, la lettre de Al. le comte 'i5 Montmorin, dont copie est ci-jointe "\ f"! j'y "i répondu ainsi que

(Il

"' Dans celte ieUre, en tinte du S mars 1787, le comte de Mnnlmoi-iii faisait part nii marquis di' Noailles, des nouvelles de tlonslantinople, qu'il venait de recevoir du conile de Clioiseul-GoulTier. Dans une conférence avec le lleis Effendi, M. de Bulgakow, ministre de Russie, aurait exigé que le Grand Seigneur renonçât l'orniellemenl aux droits qu'il avait déjà abandonnés sur la (léorgic; mais celte deinande avait été jugée contraire à l'Iiouneur du Sultan

et, si l'impératrice de Russie y persistai! , il y avait tout lieu de craindri' que la guerre ne se ralltuiiàt entre les deux empires. Le roi de l'rance venait de prescrire au comte de Ségur, son ministre en Russie, de faire les exhortations les plus convenables afin d'engager l'Impéralrice à ce que la déniarclie qu'elle venait de faire à (lonslanlinople n'eût point de suites. .Alais n'osant se llatler que les ell'orls de M. de Ségur, s'ils restaient isolés, produi-

vous ie verrez, Monsieur l'Ambassadeur, par la copie également cijointe'". Ma façon de penser au sujet de l'alliance de nos deux cours, quoique très succinctement, pas moins positivement e\|)rinii'e dans la feuille pareillement ci-jointe''^', peut lui être un garant de mes intentions à cet égard. Mais comme elle ne serait rien ou bien peu de chose au moins si elle ne m'était que personnelle, vous pouvez assurer ce ministre qu'ici elle est systématique et déposée dans le dépôt des afTaires élrangères conmie la base fondamentale du système politique de la cour de Vienne et comme la règle de conduite immuable de ses ministres présents et à venir. Je désire fort que l'on prenne en

sissenl l'effet désiré, le fioi Très Chrétien souhaitait que l'Empereur voulût bien, de son côté, représouter à rinipéralrice de Russie l'inutilité comme les inconvénients de Sii nouvelle demande. «Ce monarque, disait M. de Montniorin, est lié d'amilié avec celle princesse et a de l'ascendant sur son esprit. Il y a donc lieu de croire que ses représentations feraient sur elle un efl'el salutaire. n

O Dans le liiiiet suivant, en dale du iG mars, le prince de Kaunilz fit connaître à l'Empereur la démarche de \I. de Noailles et la réponse qu'il lui avait faile : "'Je lui (à M. de Noailles) ai dil que je prendrais les ordres de V. M. et préalalilement que j'étais bien aise que l'on ait chargé M. de Ségur de faire des représenlalions directes comme il était dans l'ordre et dans la règle; qne j'espérais qu'elles suDiraient ; mais qu'en tout cas j'avais lieu de croire que V. M. qui concourrait toujours volontiers avec le Roi à tout ce qui pouvait contribuer au mainlien de la tranquillité, se prêterait avec plaisir à la réquisition que Ini faisait le Roi Très Chrélien dans celte occasion , ainsi que dans toute autre de ce gerue, s'il en était besoin. n L'Empereur approuva le langage du prince de Kannitz, qui fit à l'ambassadeur de France une réponse ministérielle en ce sens.

-' Voici celle note intitulée : Considérulions sur l'alliance de la maison d'Auiriche avec la France,

La maison d'Aulriche est l'alliée de la France. Son traité défensif avec elle se trouve avoir, indépendamment de l'uCililé commune et inhérenle à Ions les Irailés de ce genre de la défense mutuelle, de très glands avantages réciproques que l'une et l'autre dos parties contractantes ne pourraient retrouver dans aucun autre allié.

La France y retrouve tranquillité et sûreté parfaite pour tontes ses possessions en Europe, delà part de la cour de Vienne, et elle peut, moyennant cela, sans courir aucun risque, reverser sur sa marine une partie considérable des moyens que ci-devant elle était ohligée d'employer en paix et en guerre, à l'entretien de ses forces de terre qui devenaient, moyennant cela, insulfisanles pour l'un et l'autre de ces objets et qui, eu échange, la niellent aujourd'hui en état de soutenir un pied de marine qui peut faire face à celle de l'Angleterre.

La maison d'Autriche retrouve de son côté, dans cette alliance, égale sécurité de défense dans le cas du traité, égale tranquillité et sûreté pour toutes ses possessions de la part de la France et, par là, la faculté de pouvoir tenir toutes ses forces rassemblées et de pouvoir les employer coulre ses ennemis voisins.

Des avantages réciproques aussi éminents paraissent devoir répondre de l'indissolubilité de l'alliance, parce qu'il y aurait trop à perdre de part et d'autre en l'abandonnanL

Fi'ance le parti d'en user de même sur cet objet assez im[)ortaiit pour qu'il vaille la peine, ce me semble, de le rendre à jamais indi'|)endant des personnes qui pourront se trouver en place. De ce que je viens de vous (lire, je vous laisse le maître, Monsieur l'Ambassadeur, d'en faire l'usage que vous voudrez, et je vous renouvelle en même temps les assurances de toute ma considération et de mon ancienne, sincère et tendre amitié.

Paris, le 7 nrril ijSj. — Depuis [)lusieurs années, j'é[)rouve à l'ouverture du printemps des attaques cruelles de mon incommodité habituelle, et depuis trois semaines elle me tient dans un état de souffrance qui sûrement aura influé sur mes dépêches d'office d'aujourd'hui , pout-êlre bien plus encore sur le présent et très humble rapport. J'ai tiirhé au moins de ne rien laisser échapper d'essentiel, et j'invotpie la clémence de V. M. I. pour des omissions que je réparerai dans un autre temps. ■

Le garde-noble mensuel m'a remis le ùS de mars les très gracieux ordres de V. M. datés du 18 du même mois. Faute de pouvoir aller présenter moi-même la lettre adressée à la Reine, je la Lui ai envoyée sur-le-champ. Dans une audience précédente, je m'étais fort occupé .1 représenter à cette auguste princesse que son jienchant [)ersonnel pour l'alliance ne serait jamais un motd" sullisant pour régler la marche jtolitique du nouveau ministre, à moins que la Reine ne se montrât en même temps bien informée des grandes et bonnes raisons qui rendent en effet le système réciproquement utile et convenable aux deux cours; qu'en s'en remettant à cet égard au seul jugement arbitraire du ministre, ce serait tout abandonner à ses idées personnelles 'm et se priver des moyens de le contenir dans les occasions, parce qu'il en serait toujours (luilte pour allirmer que la raison d'Etal, (pi'il aurait interprétée à sa guise, a dicté sa conduite. J'observai de plus, que, ainsi que la Reine l'a mandé Klle-même à V. M. (", le comte de Montmorin en

''' Celle lettre manque; mais on a conservé un extrait écrit de la main île 1":iIi1h' île Verniond et relatif à M. île Montmorin; il se trouve plus haut, p. 7C. n. 1.

raison de son âge plusrajiproclié de celui du Roi, ne gagnera de longtemps, peut-être jamais, l'ascendant arbitraire qu'avait pris le comte de Vergennes, et que cela devenait une facilité de plus à faire marcher droit son successeur, en lui dictant des volontés bien motivées. J'espère que la Reine s'y prêtera, et alors il deviendra possible, sinon d'o[)érer tout le bien désirable, au moins d'éviter une [)artie des inconvénients majeurs que le service de V. M. a éprouvés sous le ministère précédent. On ne peut former encore que des conjectures vagues sur celui-ci. Le comte de Montmorin me marque des prévenances recherchées, un désir de gagner ma confiance, mais tout cela n'annonce que le projet d'enchaîner mes insinuations auprès de la Reine, et les compliments les plus llatteurs ne signifient rien en les comparant avec les idées que je vois au nouveau ministre sur les affaires de la Turquie, ainsi que sur plusieurs autres objets qui décèlent en lui une conformité de principes avec ceux de son prédécesseur. Il y mettra peut-être moins d'adresse ou de fausseté, et en ce cas ce serait toujours autant de gagné pour éclaircir le vrai état de choses.

Il me semble que les mensonges débités par les satellites prussiens touchant les vues ou démarches prétendues de V. M. relalivement à la Ravière ne font ici pour le présent aucun elfet sensible. J'ai dit fort naturellement au comte de .Montmorin que ce serait prostituer la politique de deux grandes cours alliées, de donner anse aux propos absurdes de tous les aventuriers <|ui ont l'impudence de vouloir répandre des doutes et semer la discorde. J'ai cité des exemples du mal qui en a souvent résulté, et le ministre a paru convenir de la réalité de mes remarques à cet égard; sa conduite prouvera s'il en est bien réellement persuadé.

Quant à ce qui concerne le voyage de la Reine à Rruxelles, je présume plus que jamais que ce projet ne s'effectuera pas cette année. Il est très probh'matique, si le Roi pourra ou voudra s'absenter et parcourir des provinces, où tout sera peut-être dans une grande convulsion à la suite des résultats auxquels on se décidera après l'assemblée des Notables. Il est impossible de bien exposer le degré de confusion, de désordre et de scandale que cette imprudente entreprise occasionne de plus en plus. L'opposition à tous les projets du contrôleur général est devenue une affaire de cabale, et la forme ainsi que la publicité de celle opposition compromettent de la manière la plus inouïe la dignité du

souverain on niûmo temps (|u'ellos frappent à un tel pointFopinion delà nation que celle-ci croit une banqueroute inévitable, ce qui, en faisant resserrer l'argent et tomber tout le crédit, pourrait bien décider une cataslropbe totale ou |)artielle, tandis que dans le fond le mal ne serait pas à beaucoup près sans ressource, si l'étourderie du ministre et la pétulance de ses adversaires n'en aggravaient toutes les circonstances, ou si l'autorité suprême ne se laissait pas ballotter, comme cela arrive ici, dans tons les cas semblables. L'issue d'une conjoncture aussi critique ne se d('veloppera qu'à la fin du mois : alors la Reine verra plus clair dans les projets, et V. M. en sera informée avant le i" de juin.

Après avoir exaniin(' plus de deux cents cbevaux, Seitzer n'en a pas trouvé un seul qui put convenir pour l'usage de V. M. J'ai fait faire particulièrement des recherches inutiles dans le Perche et dans le Vexin normand. Enfin l'écuyer susdit s'est décidé à partir pour l'Angleterre, mais le prince de Lambesc. qui s'est donné tous les soins imaginables, a envoyé à Caen avec res[)oir de se procurer au moins cinq ou six chevaux qu'il enverra pour être joints à la remonte qui viendra d'Angleterre, si tant est que cette tentative réussisse.

La demoiselle Storace m'a remis, passé trois semaines, les ordres de V. AL à son sujet. La Reine s'était proposé d'entendre cette virtuose dans un concert qui devait être arrangé à cet eiïet, mais ladite Storace a été si pressée de se rendre à ses engagements à Londres qu'elle n'a pu s'arrêter ici que peu de jours. Si elle v revient, elle sera entendue à Versailles, et je surveillerai aux convenances de cette actrice.

Piiri.t, le 7 avril ijSy. — Je '^' remets ici l'écrit que V. A. m'a fait la grâce (le me confier, c'est le chef-d'œuvre du gi'nie, de la sagesse, de la justice, et les résultats qui en dérivent me consolent, me tranquillisent. J'en avais d'autant plus grand besoin (|ue j'ai concentré tout

0' Il y avait en lèle de cette lettre nn paragraplm que nous avons supprimé parce qu'il est absoliiriient semblable au premier paragraptie de la lettre de M. de Mercy à Joseph II du mémo jour.

mon amour-propre dans le di'sir de rendre quelque service utile à notre auguste monarque, et de justifier par là une partie des bontés et de la confiance dont son respectable ministre daigne me combler. L'importance de l'écrit en question m'aurait déterminé à le renvoyer, (|uand bien même je n'en eusse pas reçu l'ordre, et j'affirme ici à V. A. sur ma parole d'honneur que je n'en ai pas gardé ia copie.

La saine raison n'admet point de réplique aux remarques de V. A. sur la Reine; il faudra bien que je m'habitue à voir qu'Ello pourrait effectuer les plus grandes choses, qu'Elle n'en effectue que de très minces, et qu'enfin il n'y a de ressource que dans le plus ou le moins du parti à en tirer selon les hasards et les occasions. J'ai obtenu qu'Elle parlât à !\L de Montmorin; Elle l'a mandé à l'Empereur par le dernier courrier, et quoique assuré que V. A. en a eu connaissance, je joins ici à tout événement cet article de la lettre de la Reine '". Ce n'est qu'un langage approchant de celui que j'avais suggéré; mais, dans ce cas comme dans tous les autres, je n'ai obtenu qu'une partie de mes demandes; j'atTaiblis les préjugés sans les détruire, ainsi que V. A. en reçoit la preuve dans la citation de M. de Saint-Priest. Dans la conférence de mardi passé, j'ai cru devoir ménager vis-à-vis de M. de Montmorin mes démonstrations de confiance et les adapter à la mesure du peu de temps que nous nous connaissons. Paraissant me laisser entraîner sans projet, je lui ai lu une partie de la lettre ostensible de V. A. et toute la note qui démontre l'utilité réciproque de l'alliance; le ministre m'a fait des protestations de conformité d'opinion à cet égard et ce qui en lui m'a semblé le plus sincère a été ia manière d'exprimer sa vénération pour V. A. Relativement à la Porte et à d'autres objets moins importants, j'aperçois dans M. de Montmorin de grandes dispositions à suivre les errements de son prédécesseur; il y mettra peut-être moins d'adresse ou de fausseté, et, en ce cas, ce sera toujours autant de gagné pour éclairer sa marche '^'.

Cl C'est ainsi que nous a plé conservé '-' Suivent denx parngraplies siippi'i-

cet extrait qui se trouve plus liant, p. 76, niés, qui se trouvent lextuellonient dans la

n. 1. ioltre à l'Empereur de même date.

92 KAUNITZ À MERCV.

'tO. — J()SI-:i'H II V UEKGY.

Lmpol, le ùf) lur'il ijSj. — .Mon cher comte de .Mercy, c'est ici que j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite par le courrier mensuel; j'ai été bien fâché d'y voir que vous avez été incommodé. Je vous prie d'être |)ersuadé que rien ne peut pkis intéresser le service de l'Etat et moi personnellement que votre longue conservation; vous voudrez donc bien ménager votre santé et ne pas vous incpiiétcr du retard qu'en pourraient ressentir les affaires.

Je suis bien curieux d'apprendre l'issue de la fameuse assemblée des Notables. Si le Roi mollit et abandonne le (loiitiôleur général, son autorité est perdue pour jamais, et le clergé, la noblesse et les par- «

lemeiils feront une es|)èce de coalition, de manière qu'il ne trouvera ':

en tout (pie de l'opposition et sera à la fin obligé d'acce[)ter comme en Angleterre les ministres qu'ils voudront lui donner ou renvoyer ceux qui leur déplairont.

Pour les affaires des Turcs vous avez bien sern'' le bouton à M. de Monlmorin qui, à ce qu'il m'a paru, s'en est tiré assez faiblement. Je le crois encore trop lluctuant dans sa place pour oser déjà déployer des idées en grand.

J'attends d'un moment à l'autre la nouvelle du départ de l'impératrice de Russie pour Giierson. afin de m'y rendre également en droiture. Mes mesures sont prises de façon que malgré les steppes et les dillicultés sans nombre qui se trouvent sur ce trajet, je pourrai cependant y arriver en sept jours de marche. Tout ce voyage n'est que d'ap- [)arence et de vanité et, de ma part, une complaisance toujours nécessaire quand on a affaire au sexe. Ce ne sera qu'à mon retour que je pourrai avoir le plaisir de m'entretenir de nouveau avec vous; en attendant, recevez les assurances de la parfaite amitié et estime avec lesquelles je suis

Vienne, le i" mm ijS'j. — Je vous félicite de tout mon ctrur, mon bon ami, sur votre meilleur état de santé. Il est cruel (|ue ce ne sont

que les braves gens qui n'aient pas de ces santés de porteurs de chaise, dont jouissent ordinairement les végétants sur deux pieds.

Ce n'est guères qu'un courrier que je vous envoie nujourd'luii, mais rien de nouveau en matière de politique vaut bien (luelquel'ois, et souvent même vaut mieux que des nouveautés d'importance, lesquelles bien rarement sont favorables ou agréables.

Je suis bien aise que vous a\ cz été content des rêveries que je vous ai confiées. S'il y avait moins d illusions dans ce monde, ou si on était plus équitable ou plus raisonnable, il y aurait bien moins d'erreurs. Pour ce qui est de la Reine et ce que l'on pourra en tirer par la suite des temps.jp suivrai toujours le principe d'Horace, lorsqu'il dit : hiao adile. Et pour voiro nouveau ministre, tout comme d'après mes principes je ne doute pas qu'il ne se conforme au système de la politique, qui est et qui doit être celui de la France à l'égard des deux cours impériales, avec aussi peu d'esprit et d'étoffe qu'il me paraît y en avoir en lui, j'ai bien peur que, sans que cela soit mieux, ce sera peut-être beaucoup plus maussadement (pic son prédécesseur. Pourvu qu'il se persuade bien intimement de la valeur de l'alliance, j'espère qu'il ne se [)ermettrajamais dimpertinences, ni de fait ni de propos, et il faudra s'en contenter.

Piins, le ig mm ij^j- — Les très gracieux ordres de V. M. eu (laie du a() avril me sont arrivés par la voie de Bnrxelles. Le comte de Belgiojoso bs avait remis au garde-noble mensuel arrivé ici le t 8 de ce mois, et le même jour j'ai fait [)arvenir à la Reine la lettre qui Lui était adressée'".

Tout ce (pii s'est passé à Versailles depuis six semaines donne ample matière à réflexion tant sur les formes vicieuses du gouvernement de ce pays-ci, que sur les ressources de celte monarchie et plus encore sur l'inconséquence et la légèreté de la nation française. Dans le courant d'avril la frayeur s'était emparée des esprits, le crédit était tomijé au point que l'on ne négociait pas un seul effet sur la place, et le dernier

'' CpUl' lollre inarKini'.

écu ullait luanquer au trésor ro\al. En huit jours, on tombe dans l'extrôniité contraire; on croit l'énorme déficit de i /lo millions sullisamment couvert, chacun porte son argent au nouvel emprunt, la circulation des effets royaux se rétablit avec la plus grande confiance, et cela tient à la seule opinion que l'on s'est formée d'un ministre renvoyé et de celui {|ui le remplace'''.

Ainsi que V. M. daigne le remarquer, l'autorité du Roi se trouve d'autant plus grièvement conq)roniise par l'abandon de l'ancien contrôleur général, (pie les plans de ce dernier avaient été approuvés par le monarque d'une manière si expresse, qu'il ne s'était presque plus laissé de moyens à s'en dédire. Tout le monde convient que la majeure ])artie de ces plans était vicieuse, mal digérée, et inadaptable à la constitution du Royaume. Faute d'avoir aperçu et approfondi cette vérité, il en résulte une victoire scandaleuse remportée sur le pouvoir, sur la dignité du Roi, et on ne saurait évaluer encore jusqu'où cette fâcheuse circonstance pourra iniluer dans l'avenir.

Malgré les talents reconnus de l'arclievèque de Toulouse je suis lort éloigné de croire qu'il parvienne facilement, ni de longtemps, à rétablir l'ordre dans cette monarchie, oîi les abus sont trop invétérés et trop inhérents au caractère national, pour que l'on puisse les extirper d'une manière solide et constante. (Je[)endaiit l'entrée de l'archevêque dans les affaires peut devenir à cette cour-ci une époque leniarquable; selon toute apparence le prélat ne lardera pas à ac- (piérir une prépondérance décidée dans le cabinet de Versailles. Il en trouvera facilement les mo\ens dans la supériorité de ses lumières et dans la médiocrité de ses collègues. Il doit à la Reine son existence ministériel^;; il sait que l'opinion de V. M. lui a été favorable lorsqu'elle a eu occasion de le voir à Toulouse: je tâcherai de me prévaloir de ces deux circonstances pour les rendre utiles à l'auguste service, mais il faut nécessairement quelque temps encore avant de pouvoir juger de ce qui me réussira à cet égard.

'■' Le contrôleur (jénéral de Colonne Conseil royal des finances, avec nn jeune

avait t'Ié disgracié le 8 avril 1787, join- maître des roqnétes Laurent de Villcdeuil,

«le Pii(|iies; il fut remplacé par un vieux iiili'ndant de Houcn, pour adjoint en qna-

conseiller d'Etat (|iii i'ul olilijjé de se retirer lili' de tniitniliMir général. L'opinion pu-

à la liti du mois d'avril. Alors le Uni lit Micpie acciieillil ces cliaujjenienls avec une

appeler l'arclievèipie de Toulouse, Lo- l'aveui- que M. île Meiry, qui y contribua,

niénie de Brienne, qui fut nonuné dief du n'exagère pas trop.

Je n'ai pas lieu jusqu'à présent de me plaindre des formes exlôrieures, ni du langage du comte de Montmorin; je le vois toujours effarouché sur l'article de la Porte Ottomane, et je n'en tire rien de significatif relativement aux mesures raisonnables à concerter sur cet objet; mais il en parle avec un peu plus de modération que ne faisait son |)rédécesseur, il paraît mieux envisager l'état irrémédiable où sont les Turcs, et en supposant le moment convenable et toutes les circonstances bien appropriées, il est à croire que l'on finira ici par se prêter à ce que l'on se persuadera ne pouvoir empêcher.

Les particularités les plus intéressantes soit sur l'assemblée des Notables, soit sur le nouveau uiinislère de la iinance, se trouvant consignées dans ma dépêche d'olfice d'aujourd'hui, je crois devoir éviter toute lépétilion sur ces deux objets'".

'1 11 nous est impossible do résumer ici , même brièvemoiil, la longue dépèclie d'office cil .TJIi'inaiid que le cuiiile de Mcrcy evpédia le it) mai; nous ne pouvons qu'en donner un court aperçu.

Depuis longlenips la Reine préparait les voies pour faire entrer dans le ministère l'arclievèque de Toulouse que dans son premier voyage en France l'Empereur avait fort remarqué et que prônait en tonte occasion l'alibé de Vermond , sou ami d'enfance; mais elle avait trouvé lu Roi très prévenu contre ce prélat que par jalousie (ous les ministres, qui craignaient son esprit et ses talents, lui avaient représenté sous les couleui's les plus noires. Mais petit à pelit la Reine réussit à eflacer les mauvaises impressions qu'on avait données au Uoi. Au moment de la disgrâce de M. de Calonne, il était à peu près résolu que l'arclievèque serait appelé au (jonseil, mais sans département spécial, à seule (in qu'on put l'avoir sous la main en cas de besoin.

A la fin du mois d'avril la situation financière devint telle qu'on put croire la banqueroute inévitable. Le Roi venait cha(|ue jour chez la Reine et il était si ému et si désolé de la position criti(|ue où se trouvait son rojaunie qu'il versait des larmes. La

Reine profita decel état d'esprit de Louis XVI pour lui proposer de rappeler M. Necker et de lui confier l'adniinislralion des finances; mais cette idée fut absolnnient écartée par le Roi, que M. de Vergennes avait su irriter au plus haut degré contre M. Necker. Alors la Reine proposa de nommer l'archevêque de Toulouse chef du Conseil des finances, en lui donnant M. N'ecker pour coadjuteur; mais le Roi lefusa aussi celte combinaison. Et comme le danger devenait de jour en jour plus pressant, il se décida à laii'e appelei', b'^io avril, l'archevêque, et à lui olli'ir la place de chef du Conseil des finances. Le prélat demanda un jour de réfiexion, et le lendemain il vint annoncer son acceptation au Roi , en présence de la Reine. En même temps l'archevêque de Toulouse, qui avait toujours dit à ses amis que dans le cas où on penserait à lui pour l'administration des finances, il lui serait dilTicile de se décider à accepter, si on ne lui adjoignait pas \I. Necker, fil une nouvelle tentative en ce sens; lorsqu'on mit en discussion le choix d'un uouveau coulroleur général en remplacement do M. de Fourqueux , que son grand âge et sa mauvaise santé ne permettaient pas de conserver, le prélat déclara de la façon la plus formelle que son dévouement à S. M.

Le baron de Charvet ne m'a poi ]iii ai deniandt's pour recouvrer ici

d le senl'menl de son rievoir lui iiilcnlisaient île proposer un anire nom que celui fie M. Neckpi- ilont les lalenls el Tlialiilelé étalenl bien supérieurs ;'i celle de loul autre sujet. Mais le Roi persista dans sa première résolution; il se borna à répondre de la laçon la plus gracieuse, «que, sans discuter les talents de M. Necker, il pouvait lieureusement s'en passer, puisque l'arcbevèque se cbargeail de la besogue-i. Quelques jours ))lus lard, 11. Laurent de Villedeuil fut nommé contrôleur géué.al, du propre mouvement du Uoi.

Le jour même où le Roi se décida à faire appeler l'archevêque de Toulouse, le garde des sceaux, AL de Lamoijjnon, el deux ministres, le comte de Montmoriu el le baron île Breleuil, se réunirent pour examiner la situation; ils en furent si elïrayés que tous liois reconnurent qu'il n'y avait pas un instant à perdre; ils montèrent chez le Roi et ils lui déclarèrent que l'archevêque de Toulouse était le seul qui put faire face à la situation critique dans laquelle se trouvait le royaume. Comme le Roi parut disposé à suivie cet avis et que la nomination fui laite le lendemain, ils étaient tous trois fermement convaincus ([u'ils étaient les promoteurs de l'élévation du prélat; mais il n'y avait pas le moindre doute que la Reine seule avait préparé el obleiui ce choix et l'archevêque lui-même en était bien instruit et absolument persuadé.

Par celte nouiinaliun la Reine ne peut (pi'avoir infiniment f;agué. Sans conlnstation possible l'arclievèque est la créature de S. M. et on le lient pour incapable de jamais oublier ce qu'il doil à sa bienfaitrice. En outre ce prt'Iat sait que, lors de son passage à Toulouse, l'Empereur s'est formé de lui une idée fort avantageuse et l'a nettement fait connaître dans une lettre à sa sœur. Rien que jusqu'ici M. de Mercy n'eût pas de liaisons particulières avec l'archevêque, l'ambassadeur n'avait pas manqué.

nt encore procuré les titres que je le capital que V. M. réclame sur

en dinércntes occasions, d'attirer sur lui, avec avantage, l'altention de la Reine et afln de remi)lir le devoir que lui imposaient les idées de l'Empereur, il n'avait pas cessé de faire valoir près d'elle, avec le zèle le plus soutenu, l'opinion avantageuse de ce monarque sur M. de Rrienne. Ce prélal l'avait su et il était venu faire \isite, pour l'en remercier, à M. de Mercv, qui êlait ainsi dans une très bonne position vis-à-vis de ce ministre. En outre, M. de Mercy avait encore un autre petit moyen sous la main. Depuis sa plus tendre enfance l'archevêque était lié de la plus étroite amitié avec l'abbé de Vermond. Or, ce dernier avait la confiance la plus illimitée en AL de Mercy, qui s^ trouvait ainsi avoir à sa disposition un moyen trèscouunode <le tirer parti du prélat en temps el lieu. D'où M. de Mercy concluait qu'autant que la nouvelle silualion de l'archevêque lui permetirait d'inihier sur les affaires politiques et surtout sur celles intéressant le service de l'Empereur, il ne pourrait être que très avantageux à la cour de Vienne d'avoir affaire à ce minisire.

Mais déjà l'archevêque rencontrait sur sa route de nombreux obstacles. Les notables faisaient des dillicullés sur les abus à supprimer el les réformes à introduire depuis que ce prélat avait présenté au bureau, présidé par Monsieur, un plan p:ir lequel il couvrait tout à fait le déficit : i° en faisant 4 o millions d'économies; 2°enlevant 5o millions de nouveaux inipols, dont 5.') millions sur tous les biens de fonds du royaume, y compris ceux du clergé; 3° en empruntant .~)o millions par an afin de convertir les dettes les plus onéreuses à l'Etat. Aussi le baron de Breleuil avait-il dit à M. de Mercy sque, pour metlro fin aux embarras que causaient les notables, on allait nécessairement les dis,soudren.

De leur côté les courtisans et les uiinislres s'op|iosaient aux réformes, avant même que la liste des relrauchemenls à faii-e fût complètement arrêtée.

les rentes que la France était tenue d'acquitter en Lorraine. Dans la pénurie où l'on se trouve ici, je prévois que l'on cherchera à prolonger cette négociation; mais je la suivrai et en presserai la conclusion autant que possible. Je n'attends à cet effet que la fin de l'assemblée des Notables, terme auquel le comte de Montmorin m'a remis pour traiter de cet article.

V. M. apprendra sans doute par la Reine qu'il ne sera plus question celte année d'un voyage à Bruxelles, parce que cette auguste princesse veut éviter toute dépense extraordinaire et donnera cet égard le même bon exemple qu'Rlle donne par des retranchements considérables dans l'état de sa maison. Les réformes projetées dans celle du Roi é[)rouvent de grands obstacles de la part des ordonnateurs; on retranche avec peine trois cents chevaux du nombre de trois mille qui compose les deux écuries et la vénerie. Le ministre de la guerre ne veut se prêter qu'à une ('pargne de huit millions sur cent dix <pie coûte son dé- [lartenient. Les bâtiments consomment annuellement près de dix millions et le comte d'Angivillers emploie fout son crédit pour maintenir cet excès de dépense. Lhabileté de l'archevêque de Toulouse pourrait bien échouer contre de si grands obstacles, et tout considéré, ce serait un [)hénomène de voir naître une sage économie dans un gouvernement qui, pendant trois générations et trois règnes, a été le comble de la profusion et du désordre.

Je ne puis terminer ce très humble rapport sans mettre aux pieds de V. M. mes profondes actions de grâces de la bonté et clémence avec lesquelles Elle daigne faire mention de mon étal de santé qui, quoique très misérable encore, ne ralentira jamais un seul instant le zèle que j'ai tant à cœur d'apporter dans l'accomplissement de mes devoirs.

Paris, le ig mni fjSj. — Tout ce qui s'est passé dans ce pays-ci depuis six semaines donne ample matière à réflexion tant sur les formes vicieuses du gouvernement que sur les ressources de cette monarchie et plus encore sur l'inconséquence et la légèreté de la nation française. L'existence de ces trois attributs vient de se développer d'une

Page 1