II
tiipnnii:niË nationale.
étrange manière, puisque à la veille d'une banqueroute le renvoi d'un contrôleur général, l'arrivée d'un nouveau ministre produisent un tel effet sur l'opinion pu])li(|ue, qu'en huit jours la confiance renaît et que tout le monde porte son argent au trésor ro\al. Quels que puissent être les calculs de M. l'archevêque de Toulouse, j'ai peine à croire qu'il parvienne facilement ni de longtemps à rétablir l'ordre d'une manière solide, parce que les abus sont trop invétérés, trop inhérents au caractère national; ce[)endanl l'entrée de ce prélat dans les affaires pourrait devenir à cette cour-ci une époque remarcjuable. L'archevêque ne jouera certainement pas un rôle médiocre; ou il sera écrasé par l'intrigue, ou il acquerra en peu de temps une prépondérance décidée dans le cabinet de Versailles, et il en trouvera facilement les moyens dans la supériorité de ses lumières, et dans la médiocrité de ses collègues. H doit à la Reine son existence ministérielle; il sait que l'opinion de rEnq)ereur lui a été favorable, lorsque S. M. a eu occasion de le voir à Toulouse; je tâcherai de me prévaloir utilement de ces deux circonstances; mais il faudra quelque temps avant de pouvoir juger de ce qui me réussira à cet égard'".
Par une lettre confidentielle M. de Noailles a mandé à M. de Montmorin queV. A. paraissait fort prévenue contre lui; qu'EUe témoignait des doutes sur ses intentions, qu'Elle lui supposait peu de dispositions conciliantes et amicales dans la manière de traiter les affaires. M. de Montmorin a montré cette lettre au Roi et à la Reine, en leur observant qu'il n'était pas surpris de l'opinion de V. A. à son égard, que cela provenait de quelques circonstances de son ambassade en Espagne, mais qu'il était persuadé, Monseijjneur, que vous lui rendriez justice à mesure qu'il aurait occasion de se faire mieux connaître. La Reine lui a répondu que V. A. avait eu à se plaindre du ministère, qu'il était fort simple qu'Elle ne fût pas disposée à une grande confiance dans la supposition que l'on suivît les errements de M. de Vergennes. La Reine ajouta à cette reinanpje de nouvelles expressions de son désir que l'union entre les deux cours soit mieux cultivée que par le passé et que l'on ne donne point ici de sujets de dégoût à son auguste frère.
''' Suit un pnraj^raplie al)Solument seml)]al>lo à oi'hii qui se Iroiivo dans la liHln^ pri'cédonte à l'Eiiipcrour, sur M. de MoiitiiKiriii et les allaires d'Orient.
D'après les ordres de V. A. du g mars je me suis procuré les renseignements qu'EUe désire sur les écuries du Roi, et j'en joins ici le détail'". Je connais d'ancienne date les manèges de Paris et de Versailles, je les ai revus avec attention, de même que les quatre chevaux d'Espagne cités dans la liste comme ce qui existe de mieux dans cette partie. Ils ne seraient certainement pas regardés, ni à Vienne, ni à Turin, ni nulle part. En son pratiijue la belle é([uitation, le peu qui en a existé ici, disparaît tous les jours davantage depuis que l'on a adopté la manière anglaise de monter à cheval.
Clwrson, le i 6 juin ijSj. — Mon cher comte de Mercv, j'ai reçu à mon retour de la Crimée à Cherson la lettre que vous m'avez envoyée par le courrier mensuel et à laquelle était jointe la lettre de la Reine.
Je ne vous parlerai pas de ce qui se passe en France, puisque vous l'envisagez sous le même point de vue que moi et que les nouvelles étonnantes que je reçois successivement des Pays-Bas''' m'occupent seules
C Ce détail manque.
>-) Nous ne pouvons pas relater même en raccourci, iovles les nouvelles étonnantes que Joseph II reçut des Pays-Bas pendant ce voyaire, sur l'accueil fait à ses réformes administratives et judiciaires. Les Etats de lirabant refusèrent l'impôt. Les gouverneurs gonéi'aux accordèrent d'abord une surséance à la mise eu vigueur de la nouvelle organisalion judiciaire; mais quelques semaines plus tard, le 3o mai, une émeule les obligea à étendre cette surséance à toutes les clauses contraires à la joyeuse entrée, c'est-à-dire à l'antiqu.? constitution du pays. Bien mieux ils furent obligés de déclarer que désoi'mais ils gouverneraient par eux-mèn)es et de congédier le comte de Belgiojoso, minisire de l'Empereur, et les principaux fonctionnaires qui avaient pi'oné le nouveau système. Nous devons nous borner à mettre ici en note une lettre de Joseph II
à Kaunilz des 23 et 24 juin, qui, autant que nous le sachions , est encore complètement ignorée et qui montre quelle vive émotion ces événements avaient excité dans l'âme de l'Empereur.
Léopol, ce a 3 juin tyS'j. — bMou cher prince de Kaunitz, je viens d'arriver ici de Cherson et il ne m'a fallu que six jours pour faire celle traversée qui est beaucoup plus courte que celle que j'avais faite en y allant. J'ai trouvé à mon arrivée tous les rapports relatifs aux afifaires des Pays-Bas et vos deux lettres du a et .'i juin; il est inutile devons exprimer les effets que cela m'a faits. De ma vie je n'ai ressenti une plus juste indignation, et co n'est qu'apiès avoir réfléchi quelques heures que je vous fais connaître ci-après mes intentions. Tout ce qui s'est écrit et passé dans cette occasion est inconcevable et parait, vu de sang-froid, provenir d'un échappé des Petites-Maisons. Le
dans ce moment; elles sont d'un genre à exciter de la pitié pour toutes les têtes que l'on voit dans le délire et dans la crainte. Le Gouverne-
gouvernement a perdu entièreiiienl la tpic; il se sert de j;ros mois, comme la pertr inévitable (tes Pays-Bas, pour justifier ses démarches inouïes qui n'ont point de sens, qui ne prouvent rien et ne pourront rien prouver sous aucune forme de vraisemblance. Je suis décidé irrévocablement à ne jamais ratifier ce que le gouvernement a osé promettre, mais à le démentir fomiollenient ; on ne me ferait pas signer sur la brèche de la ville de Vienne une chose aussi avilissante et désiionoranle et moins encore dans l'état où je me trouve et avec la volonté, le courage et l'intrépidité que je me sens. Qui ne craint rien pour sa personne, ose tout , et qui ne répugne à aucun moyen , peul beaucoup.
trJe ne doute pas que vous aurez expédié mes ordres au sujet de l'envoi des dépulés à choisir parmi les différentes provinces et les différents Etats. Je trouve essentiel à mon service que Leurs Altesses Boples se rendent en personne le plus toi possible à Vienne et j'écris en conséquence la lettre ci -jointe à ma sœur dont je vous envoie copie pour que vous voyez quelle couleur je donne à leur appel et que vous puissiez égaloiuent appuyer cette idée, qui en attendant pourra servir d'apaisement aux Etats. Je vous recommande surtout, mon cher l'rince, de presser leur départ par une lettre particulière à Leui-s Altesses Royales, en leur faisant valoir le beau rôle qu'ils vont jouer d'être les médiateurs entre le souverain et les Etats.
rVous expédierez en même temps les pleins pouvoirsnécessaircs pour que le général commandant, Al. de Murray, soit chargé par intérim d'assister aux séances du gouvernement où M. de Belgiojoso se trouvera, toujours comme de coutume, en faisant , au reste, passer le courant et les protocoles au dépailenient. Mais M. do Muriay aura seul à répondre de la lianquillilc pulilicpie selon les ordres que je lui donne, et M. de liel-
giojoso sera chargé de lui fournir les moyens pour les faire exécuter, ainsi quepour l'ent:etien des troupes. Le général comniandant n'aina de compte à rendre que directement à moi seul, dont il recevra également les instructions.
!r Selon les différents rapports on ne cesse de craindre une explosion de révolte, mais n'existe-t-elle pas là où des bourgeois, ou des soi-disant nations se permettent d'exiger ce qui leur plaît, toujours avec des menaces d'assassiner, de piller, pendant que le gouvernement plie et cède à tout, sans essayer seulement pour un instant un acte d'autorité; et c'est donc par des paroles et des menaces qu'un souverain qui a mes moyens et la force de mon âme, se verrait bafoué et vilipendé et deviendrait la risée de l'univers, s'il ne démentait formellement et par un acte de vigueur l'incroyable bêtise et les fausses démarches, toutes calquées sur des craintes et des vues personnelles, de .son gouvernement.
nie vous joins ici copie des ordres que je donne au général Murray; vous lui ferez passer tout de suite la lettre qui les contient, avec toutes les autres expéditions au gouvernement par un courrier à Brnxelli's.
(rCela ressemble assez et même dans un degré plus fort à l'histoire scandaleuse en Espagne pour M. Squallace, mais ils se trompent fort s'ils me croient Don Carlos.
nll ne peut être question du renvoi de Hondt. fiénêralement il convient de montrer de la fermeté, car s'ils sont résolus de venir à une révolte, ils ne cesseront d'accumuler demandes sur demandes; jusqu'à la fin on ne pourra plus céder et la chose se fera; mais eri leur témoignant do la résistance ils penseront <|uatre fois avant d'oser casser les vitres et rompre tous les liens. Il ne peut leur échapper que le mol de province conquise annule tous les p ivilègcs et que le mot de sujet rebeller fait cesser toute possession, tout droil de bourgeoisie, clc.
ment, les Etats, le peuple, tous voient des fantômes (|ui disparaîtront et doivent nécessairement disparaître, puisqu'il n'y a aucune réalité.
L'aveuglement venu au point où il parait être, le voile ne tombera probablement des yeux qu'après un coup d' éclat et un acte frappant de pouvoir. Ils parlent de répandre jusqu'à la dernière goutte de sang et ontils essayé d'en répandre la première? Ils verront! Quiconque peut me conseiller autrement ou me porter à une démarche lâche et déshonorante, n'est pas de mes amis ou ne sent pas ce qu'on doit sentir pour gouverner des Ktats, et combien l'Iionneui' est au-dessus de tout.
t! Adieu, mon cher Prince, c'est tout ce que je puis vous dire dans le moment; je compte partir dans cinq jours, prendre mon retour par la Haute-IIong; ie et me trouver veiï la mi-jnillet à Vienne, où j'espèie vous voir en bonne santé. Vous ne sauriez douter des sentiments d'estime et d'amitié que je vous ai voués.
rJosEPU.
«Lemberg, ce ih juin.
itP. 5. Au moment que j'allais expédier ce courrier, je reçois celui que vous venez de m'envoyer avec vos rapports ultérieurs. Je ne puis vous cacher, mon Prince, combien je suis surpris de la démarche que vous avez osé prendre sur vousde renvoyerde Hondt*, sans attendre là -dessus mes ordres. En cédant toujours comme on l'a l'ait jusqu'à présent, il me parait qu'on n'a rien gagné, mais que les choses ont au contraire empiré , et cela est bien naturel, car quand des gens échaulTés et insolents voient qu'on a peur, ils osent tout et je suis étonné que le peuple de Bruxelles et les fanatiques qui l'excitent n'aient pas enrove demandé mes culottes et que le gouvernement ne les ail assurés en attendant que je les leur enverrais. Ce que vous me conseillez, mon Prince,
est une lâcheté et la mort certaine devant moi ne m'arracherait pas cette signatuie. Vous enverrez la pièce qui aurait fnit ma honte, lacérée comme elle le mérite, au gouvernement, pour qu'il voie comment je regarde cette affaire. Quiconque ose me parler sur ce ton n'est ni l'ami de Joseph , ni celui Je l'Empereur.
n Vous avez fort mal fait de ne pas expédier ce que je vous ai marqué de Karasoubazar au sujet de l'envoi des députés; vous le ferez tout dc"suite et cela de la manière énoncée dans ma lettre, en appelant aussi à Vienne Leurs Altesses Royales; la seule chose que j'y ajoute encore, c'est que je veux que le comte de Belgiojoso s'y rende également. Vous enverrez donc aussitôt la présente reçue un courrier' à Bruxelles avec les lettres ci-jointes.
tf L'assemblée des troupes aurait dû se faire il va longtemps; elle a été négligée jusqu'ici d'une manière à jamais impardonnable. Quand j'aurai parlé moi-même aux députés, je me rendrai aux Pays-Bas et je crois qu'ils ne pourront demander une plus grande certitude pour leur sûreté que ma personne.
t! Il y a des occasions où il ne faut écouter que son courage et celle-ci en e-;t une; si je mollis, je perds pour le reste de ma vie et ma considération personnelle et celle de l'État. Les circonstances étant telles, je vais accélérer autant que possible mon retour. Au reste, je suis li'iché, mon Prince, d'èli'e dans cette affaire d'un avis différent du votre. Je vous renvoie en même temps les rapports ci-joints.
rrSi vous croyez, mon Prince, que les all'aires pourraient souffrir pendant l'absence du comte de Belgiojoso, je vous prie d'annoncer an comte Philippe de Cohenzl
* De Hondt était un néfjociarit de Bruxelles, qui avait été accusé de malversations dans des fournilures niilitaires.il avait été. sans jugement iiréalablc, transféré à Vienne, ce qui avait excité une vive émotion dans tout ie pays.
Mais il faut du temps et avoir autant de patience que de fermeté pour remettre les choses au poiut dont on ne les aurait jamais dû écarter.
Il est essentiel , mon cher Comte, que dans ces circonstances vous fassiez sentir avec toute l'énergie possible à la Reine, au Roi et à son ministère , combien le moindre soupçon que la France y prît quelque inlluence directe ou (pi'elle ne punît ceux de ses sujets ou emplo\és qui oseraient s'y compromettre, deviendrait odieux puisqu'il romprait tous les liens d'amitié, d'alliance et même de considération qui devraient nous unir mutuellement comme parents et alliés. Une conduite aussi contraire aux intérêts des deux monarchies mettrait en évidence publique l'indignité d'un pareil procédé et exigerait toutes autres mesures de ma part. Je n'en parle qu'en passant à la Reine dans la lettre cijointe que je vous prie de lui remettre'". Je ne voulais non plus avoir l'air d'en être inquiet.
Adieu, mon cher Comte, c'est à votre amitié ainsi qu'au zèle et à la dextérité qui vous sont propres que je recommande cette affaire et je vous prie de tranquilliser aussi là-dessus le comte de Belgiojoso. Vous connaissez au reste les sentiments d'affection et d'estime avec lesquels je suis. . .
P. S. Je pars demain pour Léopol où je compte être rendu le uS de ce mois.
P. S. Je vous prie, mon cher Comte, de faire mes compliments à l'archevêque de Toulouse, de lui témoigner le cas que j'avais toujours fait de sa personne, et combien j'étais charmé de savoir les intérêts du Roi entre de si bonnes mains. Vous lui rendrez cela le plus affectueusement que possible.
P. S. Dans ce moment'"-' j'arrive et j'ai accéléré mon voyage de façon (pie dans dix jours je suis venu de Cherson à Vienne. Je rouvre cette lettre, ayant trouvé le courrier encore ici qui doit partir pour vous annoncer cette nouvelle. Je crois de toute façon ma présence nécessaire
do sp préjiarcr pour qu'à mon arrivco il meni ad intérim pemlanl l'ab.sencc de Leurs
puisse se rendre à Bruxelles cl y remplir Altesses Royales. n
eu aUendant les fondions de ministre. '"' Cette lettre manque.
rxie liens encore en suspens ma lettre au '-' L'Empereur rentra à lu Ilofburg de
général Murray, mais vous ne l'informerez Vienne le samedi 3o juin 1787. vers les
pas moins que je lui confère le gouverne- •> heures du soir.
dans ce moment, puisque les affaires des Pays-Bas prennent une tournure aussi incroyable qu'inconcevable, qui selon toute apparence nécessitera les mesures les plus vigoureuses.
Paris, le lâ juillet l'/Sy. — Un garde-noble arrivé ici dans la nuit du 7 au 8 , m'a remis les très gracieux ordres de V. M. I. datés de Cherson du i6 juin avec une apostille du 3o. Je n'ai pas (ardé un instant d'aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Elle attendait bien impatiemment le retour de V. M. après une longue absence devenue plus inquiétante par les troubles survenus aux Pays- Bas. Les indices de cet événement s'étaient manifestés ici dans le courant d'avril par des bruits publics qui parurent d'abord si invraisemblables que l'on ne savait qu'en penser. J'étais d'autant plus autorisé à en rejeter l'idée, que le Gouvernement général ne m'en donnait pas la moindre connaissance. Ce ne fut ([u'après une explosion décidée, que le comte de Belgiojoso m'apprit pour la première fois en date du 8 de mai la fermentation qui était alors déjà parvenue au degré le plus caractérisé. Ce ministre me témoignait le soupçon de quelque connivence de la part de cette cour-ci; il fondait cette crainte sur (|uelques propos tenus pai-mi le [)euple, sur de fréquents passages de courriers allant en Hollande et sur des rapports vagues qui lui avaient été faits de la contenance du chargé d'affaires de France à Bruxelles.
D'après mes principes et d'après trop d'expériences qui les confirment , porté toujours à me méfier des intentions et de la conduite du ministère de Versailles, je ne pouvais cependant me figurer, eu égard aux temps, aux circonstances, à la nature des objets et à tant de considérations qu'elle présente, que ce ministère voulût se couvrir d'un opprobre qu'aucun grand intérêt d'Etat ne pouvait pallier. Néanmoins, dès le premier avis je fixai l'attention la plus scrupuleuse sur un fait si majeur, et il s'ensuivit que par mes dépêches des 19 mai, 10 et 23 juin et 8 juillet, par des explications que je savais avoir eu lieu entre le Roi et la Reine, je mis le comte de Belgiojoso dans le cas de se convaincre , qu'à moins d'une perfidie de laquelle l'histoire présente
peu d'e\oiJi[)les , ot que la vigilaiire la plus ëclairée n'aurait aucun moyen de pénétrer, qu'à moins, dis-je, que le Roi n'en eut imposé à son auguste épouse, que son ministre ne m'eût spontanément affirmé le plus noir mensonge, il était moralement impossible de suspecter les intentions ni les démarches de la France dans la circonstance dont il s'agit. Que si cette cour dans le plus profond secret ne se déplaisait pas à envisager des embarras suscités à V. M., elle pensait au moins ne pouvoir, sans se déshonorer, adopter d'autre langage, d'autres mesures que celles qui conviennent à la loyauté d'un allié.
Ce raisonnement de ma part vient en effet d'être confirmé par l'incident fortuit survenu dans la conférence du lo entre le comte de Montmorin et moi, incident consigné dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui '". Le même mardi i o , j'ai répété à la Reine avec
C Le mardi i o juillet, joui- de la conférence hebdomadaire ordinaire, M. de Mercy alla, comme d'iiabilude, voir le ^linislre des affaires étrangères. A peine ét;iil-d enlré dans le cabinet de M. de Montmorin que celui-ci mit la conversalion sur la durée de la résistance des Pays-Bays et lui déclara que cela dépassait lout ce qu'on aurait pu imaginer. M. de Mercy dit que cela n'élait, bêlas, que trop vrai. Celte affaire faisait le principal objet des dernières instructions qu'il venait de recevoir. L'Kmpereur avait reçu avec la plus grande reconnaissance la nouvelle preuve que le Roi venait de lui donner de ses bonnes intentions et de son amitié, et S. M. I. l'avait cbargé d'en présenter ses remerciements au cabinet de Versailles cl de déclarer qu'elle élail pleinement assurée que dans la crise actuelle, dont la prompte solution intéressait tous les souverains, la cour de France ne manquerait pas en toute circonstance de contribuer à détruire les illusions qrre perrveirl si facilemonlse faire des tètes trop chaudes. Sur celte observation, M. de Monlmoriu répondit avec loules les apparences de la franchise la plus sincère que pour hri donner ime preuve irréfutable de la façon de penser de sa cour et de la di'sappr'oba- Iron (pi'elle avait marquée de la conduite insurrectionnelle des mécontents des Pavs-
Bas, il ne ferait pas la moirrdre difficulté de lui communiquer toute la correspondance y relative, numéro à numéro.
En ce moment le minisire fut interrompu par l'entrée d'un birissicr qui lui annonça qu'il venait d'arriver un courrier de Hollande. M. de Montmorin donna l'oi'dre de le faire entrer et dit ensuite à M. de Meixy qu'il élail sûr que ce «ouriier lui apporterait aussi une dépêche de Bruxelles. En ellél il avait une lettre de M. Hirsinger, chargé d'affaires de Finance à Bruxelles, datée du 8, et aussitôt le ministre la lut à l'ambassadeur du commencement à la lin.
.Après avoir annoncé que le refus par l'Empereur de ratifier les concessions faites par les gouverneurs généraux , le rappel de Leurs Altesses Royales et l'ordre d'envoyer à Vierme des députés des ElaLs avaient pr'ovoqiré une telle fermentation parmi les mécontents que le jour même les Etals s'étaient réunis, M. Hirsinger rapportait qrr'à l'issue de cette séance plusieurs membres de celte assemblée étaient venus lui déclarer qu'ils avaient l'inlenlion d'envoyer deux députés à Vei'sailles pour réclamer la garantie de leurs privilèges conformément au traité de Bade. Sirr quoi il s'était borné à lerrr morrir'er ses instructions qui lui enjoignaient formellement de r.'jeter torrte proposition de ce genre et de déclarer- que
l'i JUILLET 1787.
énergie les considérations énoncées clans la très gracieuse lettre de V. M. La Reine se propose de s'en expliquer Elle-même, et s'agissant d'une circonstance aussi scandaleuse qu'étonnante qui attirera peut-être les regards de l'Europe entière, je sens tout ce que les devoirs et le zèle exigent d'assiduité, d'attention et d'efforts pour la gloire de l'auguste service de la part de tous ceux qui ont le bonheur d'y être attachés. Cette vérité, qui m'occupe dans tous les instants delà journée, me pénètre en même temps de douleur, en considérant par quel fatal délire les grandes vues, les intentions, la bonté de V. M. sont si étrangement méconnues. La Reine est très affectée par une suite de son attachement pour V. M. et par les inquiétudes que Lui cause la situation de son auguste sœur'". La conjoncture présente semble exciter dans la Reine un intérêt beaucoup plus vif pour Madame l'Archiduchesse que n'auraient pu h faire prévoir les temps antiîrieurs.
L'existence d'un nouvel ordre des choses à cette cour-ci produit relativement à la Reine l'effet que j'en avais espéré. L'archevêque de Toulouse, considéré comme sa créature, prend visiblement de l'ascendant sur l'esprit du Roi, et il ne mancpie aucune occasion de manifester un entier dévouement pour son auguste prolectrice. iMalgn; les avantages qu'éprouve l'archevêque en raison de ses talents, de ro|)inion que l'on en a, et de l'appui dont il jouit, il paraît sentir toutes les difficultés de remplir la tâche qui lui est imposée. 11 rencontre dans chaque ordonnateur un obstacle aux réformes; le caractère du Roi lui donne peu de secours à cet égard; les alentours dévorants'^', quoique sur le déclin de leur faveur, tiennent encore par les liens de l'habitude, par les besoins de dissipation: la Reine n'a secoué le joug qu'à demi, et, bien décidée dans son jugement. Elle ne l'est pas également dans les effets qui devraient en résulter.
|p Roi ne voulait rien enleiitliv lù-dessus ol refusait fie se mêler en quoi que ce soit des affaires inlérieuros de son allié. Sur une question de M. de Mercy demandant ce que ferait le cabinet de Veisailles si les États envoyaient quand même des députés an Roi Très Cbrélien, M. de Jlonlniurin répondit tout de suite qu'il ne pensait pas qu'ils l'oseraient, mais que dans ce cas on leur refuserait tout accès et on leur décla-
rerait nettement et du ton le plus sérieux que le Roi désapprouvait absolument lein' démarcbe et qu'il ne voulait ni les voir ni entendre parler d'eux.
' ' ' L'arcbiducbesse Marie Christine , ||ouvernante des Pays-Ras.
'^' M. de Mercy a l'babitude de désigner ainsi M"" de Polignac et les membres de sa société, de M. Vandreuil, de Besenvnl et autres.
106 MERGY A kAUNITZ.
Le plus grand embarras du nouveau ministre des finances est de trouver partout l'autorité royale fortement ébranlée, et quoique la légèreté de la nation offre des moyens à la ramener dans les bornes convenables, il faudra avec de grands talents, de longs et pénibles travaux pour atteindre à ce ])ut.
J'ai dit à l'archevêque de Toulouse ce que V. M. daigne penser à son égard. La Reine le lui a fait connaître Elle-même; il m'a prié de mettre aux pieds de V. M. sa profonde reconnaissance et le témoignage de son désir de mériter ses bontés. Indépendamment d'autres motifs qui doivent influer sur la conduite de l'archevêque, j'ai lieu de croire ses principes aussi convenables que portés pour le système de l'alliance. Il me marque toute sorte de prévenances, d'égards, et j'en profite pour me mettre en mesure de tirer un parti utile de ce ministre quand les occasions y donneront lieu.
Quoique le moment ne soit pas des plus favorables pour y obtenir des remboursements, j'aurais cependant pressé celui du capital sur les anciennes dettes de la Lorraine, si j'avais eu à cet ell'et quelques renseignements qui me sont nécessaires et que j'ai demandés à différentes reprises au gouvernement général des Pays-Bas, sans en avoir encore eu de réponse. Aussitôt qu'elles me parviendront, je renouerai la négociation entamée dès avant le décès du comte de Vergennes et sur laquelle j'avais déjà pressenti le comte de Montniorin.
Paris, h lâ juillet iJ<^J- — Les circonstances bien fâcheuses survenues aux Pays-Bas ni'occu|)ent d'une manière d'autant [)lus sensible qu'il m'e.st aisé d'imaginer combien V. A. doit en être tourmentée et affectée. Mes conjectures à cet égard ne peuvent m'induire en erreur; mais le mal existe; le remède est difficile, il se trouvera sans doute dans votre sagesse. Monseigneur; entre temps, la conjoncture n'en est pas moins p(''nible. M. le comte de Belgiojoso m'a marqué des inquiétudes sur la France; j'ai tâché de les calmer, et ma dé|)êche d'office semble prouver ipie j'en avais les moyens. La I\eine m'a marcjué en dernier lieu le désir et l'espoir que V. A. interviendra pour tâcher
lU JUILLET 1787. 107
d'écarler les désagréments qu'une si étrange aventure pourrait faire rejaillir sur Madame l'Archiduchesse. Quoique dans les temps antérieurs il n'ait pas subsisté une grande intimité entre les deux sœurs, la Reine s'est prise maintenant du plus vif intérêt pour Madame la Gouvernante.
Ces trois derniers paragraphes '" sont insérés mot pour mot dans mon rapport particulier à S. M. l'Empereur. Le courrier ne m'a point apporté d'ordre direct de V. A.
Viemie, le q 8 juillet ijSj. — Mon cher comte de Mercy, j'ai reçu par le dernier courrier votre intéressante lettre et celle de la Reine'-'; la façon tendre et amicale dont elle s'intéresse à la fâcheuse affaire des Pays-Bas m'a vivement touché. Votre lettre et votre dépêche d'office sont parfaitement rassurantes et je vous avoue que, connaissant le caractère de probité du Roi et la convenance de la France, je n'ai jamais pu me persuader qu'elle voulût appuyer une révolte aussi étrange que manifeste. On avait trouvé le moyen de faire tourner tout à fait la tête au comte de Belgiojoso, au [)oint que je ne l'ai plus connu dans tout ce qu'il a fait dans ces derniers tem[)s.
Vous aurez sans doute, mon cher Comte, déjà appris le parti que j'ai pris contre l'avis de tout le monde et malgré les assurances réitérées et les plus positives que tout serait perdu si je ne ratifiais purement et simplement les concessions qu'on avait arrachées le 3o mai à Leurs Altesses Royales'^'. Rien de tout ce qu'on avait prédit s'en est suivi jusqu'à présent. Les gouverneurs généraux sont partis de Bruxelles sans la moindre difficulté et arrivés ici le y 6 en parfaite santé ; M. de Belgiojoso est attendu à tout moment et les députés de toutes les provinces viendront de même dans la quinzaine. Voilà donc le premier pas qui ne me paraît pas mal fait. Il faudra voir comment
''' Nous avons, pour celle raison, supprimé ici ces trois paragraphes qui se trouvent plus haut, dans la lettre de Mercy à Joseph II. — '-' Cette lettre manque. — '') Voir plus haut, p. gg, n. a,
JOSEPH II k MERCV.
on pourra reiueltre les choses de façon k rétablir le calme et à l'assurer pour l'avenir, sans faire une démarche déshonorante comme eût été celle de ratifier tout ce que le gouvernement a été forcé de promettre.
Je suis bien curieux d'apprendre comment la France envisagera la marche des troupes prussiennes au secours du stathouder'". Il faudra sans doute que le camp de Givct soit un peu plus étoffe s'il veut avoir l'air de s'y opposer, car il y aura près de quarante mille Prussiens. Vous verrez par le prince de Kaunilz la façon amicale avec laquelle le roi de Prusse m'en a fait part'-'; j'ai profité de celte occasion pour lui faire savoir que je comptais également faire passer de mes troupes aux Pays-Bas pour v remettre l'ordre. Je serais charmé que cet événement refroidit les sentiments ([ue le ministère de Versailles et celui de Berlin ont eu soin d'entretenir mutuellement pour une liaison entre les deux cours et que surtout la nation française désirait par une prédilection |)our la Prusse. Le zèle et la dextérité qui vous sont propres, mon cher Comte, vous suggéreront des moyens pour tirer parti de cet incident.
Je m'étais bien attendu que l'archevêque de Toulouse rencontrerait maintes difficultés dans l'exécution de ses vues salutaires; pourvu qu'il n'en soit point découragé et (ju'il continue à se vouer au bien-être de sa patrie !
La fuite de M. de Calonne m'a fort étonné'^'; je suis bien curieux
'■' Le 38 juin 1787 la princesse d'Orange, sœur du roi de Prusse et femme du slatlionder, avait été arrivée à Schonoven par les troupes des Etalsde Hollande; on l'avait cnipiTliée d'aller à la Haye rejoindre son mari et on l'avait contrainte de rentrer à Nimègne. A cette nouvelle Frédéric-Gnillaume n donna, le 3 juillel, l'ordre de mobiliser les troupes prussiennes et de former une armée pour venger l'outrage l'ait à sa sœur.
'^' Le 18 juillet le prince de Reuss, envoyé de l'Empereur à Berlin, écrivait que ce même jour le comte île Finckenslein lui avait amioucé (pie le Roi, ne se llattantpas d'obleiiirdes Etats généraux une réparation solennelle pour l'arre^ilatiou de sa sœur,
et considérant cet aflTront comme fait à luimême, s'était résolu à faire assembler à Wesel un corps de troupes. En faisant faire cette communication le Roi voulait douniM'à l'Empereur un lémoignag.î de sa liaule estime et une preuve de ses intentions de vivre avec lui en bon voisin et ami et il lin' donnait l'assurance que ce rassemblement de troupes n'avait pas d'autre objet. Si les Etats généraux se résignaient à un compromis acceptable et donnaient la satisfaction demandée, on ne pourrait le considérer que comme un grand camj) d'exercice. ''' A la fin du mois de juin l'ex-controleur général, craignant d'être poursuivi en raison de ses dilapidations du Trésor roval et de ses nombreux actes de conçus-
de voir le mémoire justificatif qu'il fera probablement imprimer en Angleterre.
Je n'ai ])lus rien appris de la Russie; mais je ne suis pas moins assuré ([u'elie ne poussera point à l'extrémité ses prétentions contre la Porte; aussi en a-t-elle de bonnes raisons, car ses dispositions se trouvent encore trop arriérées pour pouvoir agir avec vigueur.
La confusion qui règne actuellement aux Pays-Bas a sans doute empêché de vous fournir les rensi'ignements dont vous avez besoin relativement au rachat de la rente de Lorraine. Je vous prie cependant de les presser aussitôt que cela pourra se fa're.
Je vous envoie ci-joint une lettre pour la Reine *".
Adieu, mon cher Comte; soyez persuadé que je reconnais les nouvelles marques de zèle que vous me témoignez à l'occasion des troubles survenus aux Pays-Bas, et ([ue je saisirai avec plaisir les occasions de vous convaincre des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis. . .
Vienne, le 26' juillel ij8y. — En bon et ancien serviteur de la maison d'Autriche, je sens, mon bon ami, que vous devez avoir été affecté de tout ce qui est arrivé de scandaleux aux Pays-Bas de sujets à souverain. Je comprends même, en comparant dans mon Imagiiuition combien je l'aurais été pour vous, si vous vous étiez trouvé à ma place, (|ue je dois avoir ajouté quelque chose à votre sensibilité, et je vous en remercie bien cordialement. Mais aussi y avait-il de (pioi être bien peiné des moyens incroyables (pje les g(ms de ce pays-là ont osé imaginer de pouvoir employer avec succès, et ce (|ui ne l'est pas moins, c'est de la façon misérable dont s'est conduit le Gouvernement, lequel au fond, par tout ce qu'il a fait et n'a pas fait, a mis successivement les choses dans la situation embarrassante oii elles se trouvent et dont il n'est plus jiosslble de sortir convenable-
sion, avait qiiilli' furlivenient sa ti>rro le liriiil Je coite fiiile et M. de Mercy la
d'Allonville en Lorraine et s'était enfui en confirme dans sa dépèclie d'olTicc du
Hollande d'oii il était passe à Londres. A la 1.3 juillel 1787.
date du 3 juillet le libraire Hardy enregistre ''' Cette lettre manque.
ment, ni [)Onr le moment présent, ni pour l'avenir, ([uc comme on dit un poco colle huone ed nn poco colle cattive, ainsi que je me flatte (|u'en conformité de mes avis l'Empereur voudra bien faire.
Quant à M. de Belgiojoso '", que j'ai toujours regardé comme une pauvre espèce et qui l'a bien prouvé dans cette occasion, c'est un fou d'Italien, soupçonneux et rusé peut-être, mais sans tête. Il est increvable que l'on puisse déraisonner entre autres comme l'a fait cet homme sur le chapitre de la France relativement à nos troubles des Pays-Bas, et je vous assure que j'ai été bien fâché de la peine qu'il vous a donnée sur cet objet. 11 arrivera vraisemblablement aujourd'hui et l'Empereur va le mettre au croc pour toujours, à ce (|ue je crois, et eu vérité il ne saurait mieux faire, parce qu'il est de ces gens dont le meilleur usage qu'on puisse en faire, c'est de n'en faire aucun.
Pour M. l'archevêque de Toulouse, s'il a de l'esjirit et de la bonne espèce, à ce qu'on dit, il est impossible qu'il ne sente le [)ri\ de l'alliance de la France avec la maison d'Autriche. Je me rappelle quelques bonnes lettres françaises ostensibles que je vous ai écrites sur cet important objet pendant le ministère du comte de Vergennes, et je suis bien certain qu'au besoin vous en ferez bon usage vis-à-vis de lui, ou au moins de la force des raisonnements et des arguments qu'elles contiennent. Mais au demeurant, tel «pie nous connaissons ce pays-là, vous et moi, j'ai bien peur que ce pauvre homme n'y fera que de l'eau claire ou au moins bien peu de chose, (iar où la constitution est vicieuse par l'organisation de son gouvernement, où presque tout tient au\ personnes et très peu aux choses, ce sont pia desideria que de se flatter d'une réforme solide et qui puisse devenir s\stématique. Je suis curieux de voir le ton et les mesures que prendra la France après la détermination dont vient de lui donner part le roi
'■" Voir t. I, p. 5o, note a. Jusqu'au nous a prouvé, ce me semble, depuis près retour de l'Empereur le prince de Kaunitz de trois mois, qu'en le jugeant je lui ai fait avait soulcjm les propositions de M. de grâce ot de beaucoup. Tout ce que cet Relgiojoso; mais peu après, le ai juillet, linmme, que je ne pouvais pas me péril éciivail à .losepli 11 : n La lettre du comte mettre de ne pas croire , croyait voir et voit de Belgiojoso, qui vient d'arriver, me paraît encore est incroyable, ainsi i[ue tout ce le, comble île l'ineptie et de la déraison. qu'il vient de faire 'ni de ne pas faire J'avoue à V. M. que pendant son dernier en dernier lieu ou tout à fait inutile ou au séjour ici il m'a paru une assez pauvre es- moins hors de place. ^ A. Béer, Jase/ih II,
pèce et une des léles les moins nettes que Lcopotd II iiiid Kaiinilt p. i^O et
je me souvienne d'avoir connues; mais il 377.
de Prusse; mais d'avance j'imagine que ni l'un ni l'autre ne sera vigoureux , et j'espère au moins que , quant à l'Angleterre , on reviendra enfin de la chimère qu'on puisse jamais de part et d'autre ne pas être rivaux à perpétuité entre deux puissances qui courent le même lièvre et qui ont en tout et partout un intérêt diamétralement opposé.
Voilà, ce me semble, bien des choses en bien peu de paroles. Je souhaite que vous puissiez y trouver quelque chose de raisonnable , et je vous embrasse bien tendrement.
Paris, le lâ août ijSj. — Les très gracieux ordres de V. M., datés du !a8 juillet, m'ont été remis le y de ce mois par le garde-noble qui en était porteur, et le lendemain je me suis rendu à Trianon pour y [)résenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Cette auguste princesse, qui était restée dans l'inquiétude de ce que pourraient entraîner les afl'aires des Pays-Bas, a vu avec une vraie satisfaction qu'au moyen des mesures que V. M. vient de prendre il est comme certain que celte étrange et scandaleuse circonstance n'aura aucune suite fâcheuse et que tout rentrera incessamment dans l'ordre sans que V. M. se trouve forcée d'user de toute la rigueur qui n'avait été que trop méritée par la conduite inexcusable que la nation belge s'était permise dans cette occasion.
Les moments plus recueillis et plus tranquilles dont la Reine jouit dans sa maison de plaisance m'ont fourni les moyens de Lui parler à fond des objets les plus intéressants et particulièrement de ce qui a trait au roi de Prusse. On est ici très piqué et fort honteux de voir que tant de soins, tant de fausses démarches employées ci-devant à se ménager la cour de Berlin aient abouti à en tirer si peu de fruit. Le public français, qui maintenant s'arroge le droit de juger et de décider des affaires d'f]tat , est indigné contre le monarque prussien et en dit autant de mal qu'il niellait d'enthousiasme dans les fades louanges du roi défunt. En suj)pliant la Reine de ne pas laisser échapper ce bon moment, je Lui ai [iroposé les moyens d'en tirer parti pour l'avenir,
soit vis-à-vis du Roi, soit vis-à-vis de ses ministres. Quoique selon les conjonctures le cabinet de Versailles puisse revenir plus ou moins à ses [)rinci|)es de ménagement envers la Prusse, il est au moins moralement certain c]ue de longtemps il ne se rétablira pas entre les deux cours une liaison de nature à préjudicier essentiellement aux convenances de V. M. Je ne perdrai pas de vue cet objet et j'ose me flatter que je ne m'en occuperai pas sans ipielque succès. Ma dépêche d'ollice exjjose à cet égard, ainsi qu'à celui des allaires de la Hollande et de la Porte, dilTérents détails, et je vais me borner dans ce présent et très humble rap[)ort à ceux qui concernent l'intérieur de ce pays-ci, où les embarras énormes dans lesquels on se trouve s'accroissent de jour en jour et presque dans tous les genres.
On a si souvent répété au Roi que l'archevêque de Toulouse, une fois parvenu au ministère, chercherait à subjuguer son maître, que ce monarque, très jaloux de l'autorité dont il fait bien peu usage, hésite toujours à la confier au degré nécessaire pour rétablir l'ordre. Il résulte de cette répugnance qu'il n'y a réellement point de gouvernement. L'esprit de licence et d'indépendance gagne au point qu'il deviendra très dilllcile d'\ remédier, particulièrement sous un règne qui a déjà perdu toute ('nergic et considération. La tournure morale du Roi offre contre un si grand mal peu de ressources et ses habitudes physiques les diminuent de plus en plus ; le corps s'éjiaissit, et les retours de chasse sont suivis de repas si innnodérés qu'ils occasionnent des absences de raison et une sorte d'insouciance brusque très lâcheuse pour ceux ijui ont à la sup[)orler. La Reine est presque la seule qui ne se ressente pas de cet inconvénient; Elle est crainte, res[)ectée par son époux, et Elle serait même obéie si Elle le voulait avec suite et fermeté. Après avoir placé i'archevêipie de Toulouse, il conviendrait que la Reine lui donnât plus d'ap[)ui pour faire valoir son activité et ses talents. La nécessité y suppléera peut-être ; il est même probable que le nouveau ministre acquerra une prépondérance décidée: mais, dans l'état où sont les choses, il est également probable qu'il n'opérera jamais rien de grand ni de bien solide. L'arrhevêc|ue paraît sentir toutes les convenances réciproques de l'alliance, et je le crois sincèrement ])ersuad(' sur ce point. Je trouve aussi le comte de Montmorin plus r.iisonnablc, plus traitable, moins prévenu contre les intérêts de V. M. (pie ne l'était
lit AOUT 1787.
son prédécesseur; cepeiulant il faut des occasions [)our bien évaluer ces apparences.
La Reine a fait pour neuf cent mille livres de réformes dans sa maison; Elle a consenti à la suppression de la charge des postes, créée pour le duc de Polignac. Cette famille s'est rendue si odieuse par ses rapines et par l'abus qu'elle a fait de son crédit, que cela occasionne le déchaînement odieux et injuste dans lequel le public s'obstine à persévérer contre la Reine. Cette auguste princesse n'en ignore pas la cause ; Elle n'a plus depuis longtemps ni estime, ni vrai goût pour ses alentours, mais Elle y tient encore par ia-i'orce de l'habitude, par la crainte de l'ennui et par le besoin de dissipation. Personne ne connaît mieux qu'Elle et ne critique avec plus de justesse sa société favorite; Elle croit que V. M. en a parfaitement évalué les individus et que ce n'est que par condescendance que de temps en temps Elle donne dans ses lettres des marcpies de souvenir et de bonté pour la duchesse de Polignac.
La fuite du sieur de Galonné, ainsi que toute son administration, est une bien cruelle satire d'un pareil choix. Le mémoire de cet ex-ministre n'a pas paru encore; je prends des mesures pour en avoir un des premiers exemplaires pour pouvoir le nieltre aux pieds de V. Al.
Ma dépêche est si remplie de détails sur la conduite extraordinaire du Parlement, sur les grands inconvénients qu'elle occasionne et sur les suites dangereuses qui peuvent en résulter, que ce serait une répétition superflue d'en faire ici une mention ultérieure '''.
''' Déjà dans sa dépêche d'office du lii juillet, M. de Mercy avail longuemenl exposé les difficidtés que faisait le Parlenieul pour enregistrer l'édit du timbre. Dans celle du i4 août, il raconte en détail la suile de celle affaire et il n'apprend rien qui ne se trouve ailleurs. Par contre il nous lait connaître l'élat des esprits. Ici que pouvaient se le figurer la Reine et le principal ministre, dont il était le conseiller el le confident.
La tournure, dit-il, que prennent les affaires intérieures de la France mot Leurs Majestés et les ministres dans le plus grand embarras. La résistance opiuiàlrj du Parlement de Paris aux desseins de la cour y
contribue beaucoup ; mais ce qui accroît le mal dans d'énormes proportions , c'est que les esprits sont de plus en plus excités. On peut dire que petit à petit l'agitation a gagné loutes les classes de la société et c'est cette rermentalion qui donne au Parlement la force de persévérer dans sou opposition. On no saurait croire avec quelle audace on s'exprime même dans les endroits publics sur le Roi, les Princes et les ministres; on critique leurs opérations; on peint des couleurs les plus noires les gaspillages de la cour et on soulient la nécessité de la réunion des Etals généraux, comme si le pays élait sans gouvernement. Il n'est point possible de contenir par une
C'est la cjuali'ième fois que je réitère aujourd'hui au Gouvernement générai des Pays-Bas la demande des renseignements qui me sont nécessaires pour négocier le rachat des rentes sur la Lorraine. A la vérité, le moment est ici jieu favornhle à cet objet, mais il convient toujours de le mettre en avant, sauf à le j)resser autant que les circonstances le comporteront.
La duchesse de Kingston <", aussi connue par ses aventures que par son rang et ses richesses, m'a envoyé une lettre adressée à V. M. et j'ai cru ne pas devoir refuser de m'en charger.
répression pénale celte licence de langage. La fièvre est devenue si générale, que quand bien même on mettrait les gens en prison par milliers, on n'aurait point raison du mal; mais la colère du peuple serait portée au plus haut degré et l'émeute éclaterait; c'est ce que dit la police. Il est du moins certain que le prestige du Roi est profondément ébranlé et qu'il ne pourra être relevé sans beaucoup de peine et de temps.
L'archevêque de Toulouse fait l'impossible d'une part pour mettre à exécution ses projets de réformes et de l'autre pour diminuer le gaspillage et réduire les dépenses courantes; mais il trouve des résistances insurmontables cbez les principaux administrateurs et même chez les ministres, chefs des départements, qui par intérêt personnel font la plus vive opposition à toute réforme.
Bien que la confiance du Roi dans ce prélat augmente remarquablement de jour en jour, S. M. est tellement indécise par nature et tellement jalouse sur tout ce qui touche son autorité cl sa maison particulière qu'on ne peut y faire des réformes qu'avec la plus grande prudence. Cependant l'archevêque a réussi à faire approuver par le Roi un règlement en date du () août sur les dépenses de sa maison i4 de celle de la Reine. Des réformes produiront une économie considérable. A mon avis l'archevêque aurait
mieux fait de diU'érer la préseiilalion de ses édits hursaux au Parlement jusqu'à l'accomplissement de ces réformes, ce quifeùl mis en élat de fermer la bouche à l'opposition sur les gaspillage^ de la cour et aurait beaucoup facilité l'arceplation de ses édits.
Quoi qu'il en soit, il n'eu est pas moins certain que, si ce prélat, par son habileté, par ses efforts infatigables , par tous les avantages que lui donnent sa vaste intelligence et f étendue de ses connaissances, parvient à surmonter tous les obstacles accumulés sur sa route, il faudra bien du temps pour que la France, quelles que soient les grandes et multiples ressources du pays et de la nation , puisse réiabhr ses finances et relever son crédit, aujourd'hui tombé au plus bas. Mais si par malheur la cour de Versailles était en ce moment entrainée dans une guerre, tous les moyens de salut qu'on pourrait tenter d'employer, seraient inutiles et une banqueroute générale serait inévitable.
'" La duchesse de Kingston , veuve du duc anglais de ce nom depuis 1778, avait parcouru la France et l'Europe, en se distinguant par sa vie déréglée et ses prodigalités. Kn Russie, l'impératrice Catherine Il lui avait l'ait le plus brillant accueil. Celle duchesse, née en 1730, inouiul en 17.S8.
Paris, le 1 â août lySj. — F^a lettre particulière dont V. A. m'honore, du 28 juillet, m'éclaire sur de grands objets et me tranquillise sur celui qui m'avait le plus affecté, en raison de l'iniportunité et du dégoût (ju'il devait occasionner à V. A. Celte difficulté vaincue par vos lumières et votre sagesse, Monseigneur, n'est qu'un important service de plus rendu à notre auguste monarque, et il doit bien en sentir tout le prix dans une conjoncture si étrange et si délicate. On n'a pas ici les mêmes moyens de se tirer des embarras énormes où on se trouve et qui s'accroissent de jour en jour'".
Il est probable que le nouveau ministre acquerra une prépondérance décidée; mais, par les raisons que V. A. observe, il est également probable qu'il n'opérera jamais que des demi-choses. J'ai déjà commencé à faire usage vis-à-vis de lui de la substance des lettres ostensibles que V. A. m'a adressées dans des temps antérieurs; l'archevêque paraît en sentir toute l'éviilence, et je le crois sincèrement persuadé sur ce point.
Ma dépêche d'office expose la sensation que produit ici la conduite du roi de Prusse; je tâche d'en tirer quelque parti*'-'. Quant à
'') Suit un paragraphe sur ]e caraclèro du Roi et la position de l'arclievêque de Toulouse que nous avons supprimé parce qu'il reprodiiisail textuellement ce qui se trouve à ce sujet dans la lettre à l'Empereur, qui précède.
<-' Dans la conférence liel)domaiUiire du mardi 7 août, M. de Montniorin ne lit pas dilTiculté d'avouer à M. de Mercy que les affiiires de Hollande étaient embrouillées au plus haut defp'é ol qu'il n'(Hait pas possible de dire quel étiit le meilleur parti à prendre pour les cours qui se trouvaient dans le cas de devoir s'en mêler. La pi'ovince de Hollande avait bien demandé la médiation de la l'^rance, mais cela n'était pas encore une affaire déridée ; car d'autres provinces s'y opposaient. La province de Zélande avait déclaré que, si la médiation des diverses provinces entre elles devait être infruc-
tueuse , les bons oflices de la cour de Versailles et même ceux de la cour de Berlin ne suHiraient pas pour mettre fin aux dissensions intestines de la République; il paraissait nécessaire de solliciter aussi l'intervention de l'Euqiereur, en sa qualité de voisin, et du roi d'Angleterre. M. de Mercy se borna à répoudre froidement que celte proposition lui .semblait tout à fait extraordinaire; car il était bien connu que l'Empereur voyait avec la plus grande indiirérence ce qui se passait en Hollande et ne voulait pas s'en occuper. L'ambassadeur impérial écrivait que cette confidence de Montmorin lui avait tout l'air d'un piège tendu à la cour de Vienne, afin de pouvoir opposer la France à l'Angleterre et l'Empereur à la Prusse, pour permettre à la cour de Versailles d'éviter de se brouiller avec celle de Berlin. C'est pour ce motil
l'Angleterre, M. de Montniorin ne paraît pas adopter les cliimères de M. de Vergennes sur la possibilité d'un rapprochement solide entre les deux cours.
Après le départ du courrier, je rassemblerai les œuvres complètes de M. de BulTon; je cboisirai moi-même les meilleures épreuves des estampes dont les planches commencent à être un peu usées, et V. A. sera servie le mieux que possible.
Vienne, le 3o août xj8j. — Mon cher comte de Mercy, si l'événement
qu'il avail répondu de cette façon à M. de .Monlmorin, car il estimait qu'il étail de l'intérêt du service de l'Empereur d'utiliser, autant que possilile, tontes les occasions propres à mettre en froid les cours de Berlin et de Versailles.
La circonstance présente semblait très favorable pour obtenir ce résultat essentiel, car l'intervention active du roi de Prusse dans les affaires de Hollande inquiétait de plus en plus la cour do Versailles. M. de Monlmorin, qui juscju'ici s'était montré très réservé avec M. de Mercy sur cette question , dont il ne lui parlait qu'à demi-mot, ne pouvait plus mainlenant lui cacher son mécontentenienl. Il se répandait en plaintes sur la conduite tout à fait extraordinaire du roi de Prusse. Il disait même que la tournure que les affaires commençaient à prendre allait obliger la France de renforcer le camp de Givet , afin de mettre ses foices en équilibre avec celles du roi de Prusse, poiu' le cas où ce souverain persislanl dans sa résolution mettrait ses troupes en marche.
M. de Mercy, dans sa réponse, avait insisté sur le vif regret que lui causait la situation si embrouillée et si critique des affaires de Hollande, qui devenaient 1res embarrassantes pour la cour de France. Il
avait fait observer qu'il étail d'autant [ilus difficile de trouver un moyen d'écarter les conséquences que cette affaire aurait sûrement , que de toutes manières le prestige et la dignité de la cour de France couraient risque (l'êlre gravement compromis. Elle pouvait, il est vrai, conseiller à la province de Hollande d'écrire au roi de Prusse une lettre d'excuse pour le prétendu outrage fait à sa sœur; mais il devait avouer qu'une telle démarche lui paraîtrait très pénible : cependant si le roi de Prusse persistait à exiger celle satisfaction, il faudrail examiner s'il ne sérail pas bon de faire ce sacrifice aux nécessités de la situation pour se tirer de la position désagréable où la cour de Berlin , au mépris de toutes les convenances, avail mis la cour de France. En proposant ce moyen du ton plussérieux, M. de Mercy n'avait d'autre but que d'exciter le ministre contre la Prusse. Il ne s'élait pas trompé. Le ministre lui répondit, avec une chaleur sensible, que le Roi Très Chrétien ne se prêti'rait jamais à une telle démarche qui rabaisserait à rien son proslige qu'il avait jusqu'ici soutenu dans le monde politique. S. M. était bien décidée à remplir toutes les obligations que lui imposaieni les traités et à soutenir son allié, en cas de besoin , par tous les moyens possibles.
incroyable de Constantinople'" n'absorbait toiile mon attention, je ne vous aurais parlé, mon cber Comte, par l'expédition de ce courrier, que de la satisfaction que j'ai ressentie du contenu de votre lettre et de la justesse parfaite avec laquelle vous envisagez et détaillez la situation de la France ; recevez-en ici mes remerciements.
La Porte vient donc de déclarer la guerre à la Russie et d'enfermer son ministre aux Sept-Tours. Cette aggression formelle me met absolument dans le casiis fœderis. Je ne puis me dis|)enser, quelque fàclié que j'en sois, d'agir de mon côté contre les Turcs; il est donc essentiel de savoir comment pense la France à ce sujet et le rôle qu'elle se déterminera à y jouer. Je prévois bien que, vu sa situation, son premier objet sera de ne se mêler en rien directement, mais d'assister les Turcs en ofFiciers de terre et de mer, en vaisseaux, en artillerie [)eut-étre, et surtout en beaucoup de conseils, et qu'elle lâchera de susciter des embarras à la Russie et surtout à moi de toutes les façons possibles. C'est à cette heure le moment de bien prendre garde si la France ne sacrifiera pas les patriotes hollandais pour gagner le roi de Prusse et disposer de lui dans cette occurrence qui, joint à la Suède , mettrait
'" L'Empereur parle de l'arreslation du ministre de Russie, M. de Bulgakow, dont rendait compte i'intcrnonce impérial , baron de Herbert, dans son rapport au prince de Kaunilz du i6 août 1787. «La scène, disait-il, commença hier à se développer par une invitation (pie reçut M. de Bulgakow de se rendre aujourd'hui à une conférence où interviendrait le Grand Vizir
lui-même Il est parti ce matin à
8 heures pour son audience Après
bien des reproches sur les prétentions insupportables de la Russie, on lui proposa, comme runi([ue moyen de conserver la paix , la restitution de la Crimée et l'abolition de toutes les conventions postérieures au traité de Kainardji. C'est en vain que M. de Bulgakow remontra sur l'extravagance de ces propositions et l'impossibilité où il était de les admettre. On observa la formalité ridicule de lui donner le temps de délibérer dans nue autre chambre, où l'on envoyait (le temps on temps lui faire des exhortations. Son refus constant fut enfin regardé connue
le signal de la rupture et en lui faisant cette déclaration, on ne manqua pas de rappeler la menace faite l'hiver dernier des soixante mille hununes commandés par le prince Polenikin, conmie de la prétendue causiî de ce qui arrivait présentement.
Après quoi on lui ainionça la résolution prise de le transférer aux ,Sept-Tours avec les personnes de sa suite qu'il voudrait nommer. On mit au reste à cette singulière représentation toute la décence dont elle pouvait être susceptible, des égards personnels pour le ministre, dos attentions poiu' adoucir le désagrément de ses arrêts, un mihniandar désigné pour son service, un tain pour son entrelien, jusqu'à un kiosque qu'on ordonna de lui construire, la [lermission de faire chercher des meubles, du
hnge, des habits, etc Mes employ(''s
ont vu M. de Bulgakow s'acheminer avec fort bonne contenance du coté des Sept- Tours sur un cheval joliment harnaché, précédé et suivi de beaucoup de gardes, qui avaient plut(jt l'air d'un cortège.i)
la Russie dans le cas de ne point pouvoir employer toutes ses forces contre la Porte, et moi surtout de devenir presque entièrement inutile à la Russie, puisqu'il faudrait alors que je conserve la plus grande partie de mes forces pour couvrir la Bohème, la Moravie et la Galicie: peut-être même, après cet événement, la France ne sera-t-elle plus si délicate de ne pas fomenter et entretenir les dissensions au\ Pays-Bas, quoique les affaires de ce pays paraissent prendre une assez bonne tournure et que j'attends aux premiers jours la nouvelle comment mes ordres, envoyés par le dernier courrier, concernant le préalable que j'exige des Etats, auront été reçus et exécutés, (jui ne consistent qu'à remettre les choses sur le pied qu'elles étaient avant le 3o de mai, en laissant en suspens l'établissement des nouveaux tribunaux de justice, de même que les intendances et en faisant accorder les subsides.
La situation du gouvernement de France, telle que vous la dépeignez, est assurément très critique. et autant queje sais. je ne crois pas dans ce moment-ci la Reine fort en crédit dans le [)ublic, et c'est bien sa faute, comme vous le remarquez très justement.
Le pauvre archevêque, malgré tout son esprit, aura bien de la peine, avec le caractère dont est le Roi et le ton sur lequel est montée la nation, de réussir. Je vous envoie ici, mon cher Comte, la lettre pour la Reine '", et en attendant de vos nouvelles avec empressement, je vous prie de me croire bien sincèrement. . .
KALINITZ V MERCY.
Vienne, le 3o août l'jSy. — J'ai été bien aise de voir, mon bon ami, par votre dernière du i/i, que la mienne, dont vous m'accusez la réception, vous avait tranquillisé jusqu'à un certain point. Dans l'intervalle, nous avons eu ici la très inutile (b'putatioii, laquelle, si tant est qu'elle soit bonne à (juelque chose, ne le sera en tout cas qu'au moyen de l'effet, que j'ai lieu de croire que pourra avoir fait sur les esprits de ces bonnes gens tout ce qu'ils m'ont entendu dire de raisonnable sur le passé, le présent et l'avenir relativement à leur
'■' Celte loltro m.iiMjue.
pays. Dans la supposition la plus favorable cependant, il sera toujours vrai que, uli solel, si on avait bien voulu demander mon avis avant d'avoir mis la charrette dans le bourbier, on m'aurait épargné la peine de l'en retirer et bien de l'argent encore jeté par la fenêtre. Plût à Dieu que cette nouvelle épreuve pût nous servir de leçon pour i'avi'iiir, mais j'ai bien peur que ce ne soienl pia desideria!
Le tableau que vous me faites de l'état de choses dans le pays oi!i vous êtes, en jugeant d'après ce que je vois, me paraît aussi exact qu'il est fâcheux, et moyennant cela les choses ne peuvent guère aller que de mai en pis, et je persiste à penser que, d'après le caractèn^ de la nation et le décousu du gouvernement de ce pays-là, il n'en est pas un dans le monde qui ait plus grand besoin d'un premier ministre digne de l'être, qui fasse les fonctions de la royauté; et dans le cas contraire, tous les remèdes sont insullisants, et la France perdra le petit reste de sa considération si, de fait et de propos, elle continue à se conduire aussi mollement à Berlin et à Londres qu'elle le fait actuellement sous le ministère de ce pauvre petit diable, M. de Montmorin. Jamais plus maladroitement on n'a montré la corde de tous côtés.
Ce qui peut inquiéter dans ce moment-ci même un honune tel que moi, qui ne s'inquiète pas facilement, c'est l'état où en sont les choses en ce moment-ci entre la Russie et la Porte, qui fait la brave bien mal à propos et pourrait fort bien s'attirer une guerre, dont à la vérité nous pourrions nous consoler si nous ne courions pas les risques d'y être entraînés. Mais malheureusement il n'est presque pas possible de pouvoir se flatter de ne pas l'être, si elle a lieu, et je crains fort que cela arrivera, si la France ne parle [jas un peu plus ferme qu'elle ne le fait à Constantinople, et il me semble qu'elle le devrait, ayant presque autant d'intérêt que la Porte même à ce qu'elle n'ait pas lieu.
Je suis bien aise de ce que vous me mandez de la conviction politique de M. l'Archevêque. Reste à voir si sa conduite dans les occasions sera conséquente.
Je vous remercie des soins obligeants que vous me promettez de donner au choix d'un exemplaire des œuvres de Buffon, et ils ne u'ont pas de trop vis-à-vis de notre libraire, qui est en vérité, à ce qu'il semble, le libraire de tout Paris, sinon de la plus mauvaise foi.
SI
au moins le plus ni^gligent, ainsi que vous le verrez par le volume de Polybe, que je vous renvoie, et la note dont je l'accompagne. Je vous prie de charger un de vos secrétaires de rectifier ce nouveau ])rouillamini et de me faire un petit mémoire en réponse à la note.
P. S. N'ajoutez ni instances, ni aucunes représentations quelconques sur le sort vraisemblable à venir de la Porte, à la communication que vous êtes chargé de faire par ma lettre d'office'" et que vous voudrez bien rendre à M. de Montmorin du plus grand sangfroid, et comme des raisonnements sur la matière très simples et très naturels.
La France n'a qu'à voir comment et ce qu'elle compte faire.
Ce sont ses affaires, et vraisemblablement ce ne sera, dans l'état actuel des choses et des personnes dans ce pays-là, que de bien petits et misérables moyens.
l" Par cette dépêche d'office du 3o août 1787, M. de Jlercj' était cliaryo de donner au comte de Montmorin lecture du rapport du baron de Herbert, dont on trouve plus haut (p. 117, n. 1) des extraits. 11 devait ensuite ajouter que par celte démarche insensée et injustifiable, même en apparence, la Porte se trouvait dans la position fàclienso d'un agresseur, qui viole la paix foiniellement et ouvertement. Par suite la Russie était pleinement en droit deprendre les armes et de réclamer de la cour de Vienne les secours qu'elle lui devait conformément aux traités. Il est vrai qu'on ne connaissait pas encore la façon de penser df l'impératrice de Russie et les mesures qu'elle prendrait, mais on pouvait presque certainement prévoir qu'elle serait irritée au plus liant dejjré par ce grossier outrage à ello fait en la personne de son ministre et que tout de suite elle adopterait les paitis les plus extrêmes. Elle commencerait sans doute les hostilités dés cet automne et elle
ne tarderait pas à réclamer de la cour de Vienne la reconnaissance du casus fwileris. L'Empereur s'y refuserait d'autant moins qu'en donnant à l'Impératrice les secours fixés par leu.-s traités, il ne ferait que remplir les obligations que la bonne foi, la loyauté et le devoir imposeraient à tout autre souverain qui se trouverait dans sa position.
En faisant cette ouverture franche et cordiale l'Empereur remplissait un devoir qui lui était agréable et qui lui était imposé par sa loyale amitié et sa confiance inimitée dans son allié le roi de France. 11 no croyait pas que, s'il devait remplir ses devoirs d'allié de la Russie, aucune [luissance en put prendre prétexte pour rien entreprendre contre lui. Mais si contre toute prévision ce cas se produisait, il comptait par avance avec la phn grande confiance sur la justice, la loyauté et l'amitié personnelle du Roi Très Chrétien auquel l'unissait l'alliance la plus étroite.
Paris, le i5 septembre ij8j. — Les nouvelles de Constantinople que l'on a eues ici le à au soir '", m'ont fait attendre avec impatience les très gracieux ordres de V. M. 1. qui m'ont élé remis le 9 par le garde-noble qui en était porteur. Le lendemain je me rendis à Versailles pour présenter la lettre adressée à la Reine. Depuis des années je n'ai jamais cessé de ramener l'attention de cette auguste princesse sur l'événement dont il s'agit aujourd'hui; Elle sait combien la circonstance devient intéressante à V. M. et combien il Lui importe (juc rien ne soit omis de ce qui peut servir à écarter de cette conjoncture aussi im[)ortante que criticpie tout ce f[ui pourrait en rendre les suites plus hasardeuses et embarrassantes. La Reine est bien préparée et décidée à influer à cet égard dans ce qui doit raisonnablement se faire ici; Elle s'en expliquera sans doute Elle-même et j'aurai le plus grand soin de suggérer d'un jour à l'autre ce qui me paraîtra utile et adaptable à la tournure des choses.
Ainsi que V. M. le prévoit dans sa sagesse, il se pourrait qu'une occasion aussi majeure portât la France à y jouer des rôles divers; mais il semble démontré qu'elle n'en remj»lira aucun qui puisse devenir bien actif. La commission [)assagère du baron de Groschlag'-' pour
f Voir plus haut, p. 117, n. 1.
'*' Charles- Frédéric - Guillaurao, baron (le Groschlag, avait été nommé niini-tre de conférence en 170^, par le nouvel archevêque, électeur de Mayence, Emmericli Joseph; jusqu'à la mort de ce prélat, en 177/1, le liaron de Grosclilag dirigea l'administration de l'élcclorat de façon à mériter les plus grands éloges; cependant à peine cet archevêque fut-il décédé que le chapitre destitua le haron de Grosclilag et celte révocation lui conliriuée par le successeur d'Emmerich Joseph. C'est alors que M. de Vergennes fit entrer au service de Louis XVI cet homme d'Étal et le nomma ministre de France près le cercle du Haut-Rhin, dont l'clecleur de Jlayence était président, ce qui permit à M. de Groschlag de ne pas
quitter son pays. Mais l'archevêque fit des difTicultés pour le recevoir et cela provoqua une espèce de conflit, qui n'était pas encore arrangé en 1778. (Voyez le recueil de MM. d'Arneth et Gefl'roy, t. III, p. 947.) M. de Groschlag resta à Mayence et il y était encore en qualité de mini.stre de France en 1789. Il mourut en 1799.
Le '1 seplendire 1787 M. de Mercy dina chez M. de Monlmorin, qui après le repas le prit à part et lui dit qu'en l'absence de M. d'Eslerno , alors en congé dans sa terre eu Bourgogne, il n'avait à Berlin qu'un chargé d'affaires, un .simple secrétaire dont l'habileté lui laissait des doutes. C'est pourquoi il avait proposé au Roi d'envoyer à Berlin M. de Groschlag ii titre provisoire; car dans les circonstances présentes il était
MERCY A JOSEPH If.
Berlin exige Ijeaucoup do surveillance, parce que ce négociateur est aussi dangereux par son esprit insinuant et adroit que par ses intentions personnelles. D'un autre côté, il y a des indices que l'on se refroidit ici sur l'alliance hollandaise, et que l'on ne se ferait peutêtre pas grand scrupule d'abandonner les patriotes républicains à leur mauvais sort, s'il pouvait résulter de ce sacrifice quelque avantage applicable à l'occurrence présente. Il ne serait pas non plus ini- ])0ssible que l'on se permît quelques manœuvres cachées pour prolonger les dissensions aux Pays-Bas. Cependant, quoique bien éloigné de me livrer à une dangereuse sécurité sur ces différents articles, je crois en même temps que beaucoup de fortes raisons peuvent induire à se promettre une meilleure conduite de la part de la France. Les embarras intérieurs et énormes où elle se trouve, le changement favorable survenu dans son ministère, doivent nécessairement en apporter dans la marche politique, et les erreurs du comte de Vergennes sont si reconnues et avouées, qu'il en résulte la probabilité d'une disposition à adopter des errements contraires à ceux du défunt ministre. Ma dépêche d'office d'aujourd'hui contient tous les détails sur lesquels je fonde mes combinaisons; au reste, ce ne sont que de simples apparences qui demandent à être soigneusement éclaircies; mes soins et mon zèle à cet égard ne me laisseront rien omettre; mais jusqu'à ce que l'on sache décidément le parti que prendra la Russie, il ne se développera rien ici d'assez distinct pour que l'on puisse discerner les objets avec quelque évidence.
Dans les derniers temps, la Reine s'est fort affectée de l'espèce de
(le la plus haute imporlancc de se protiirei' fies renseignements tout à fait sûrs et justes sur les intentions du mi de Prusse et de son ministère et sur leur système politique. M. de Mercy se borna à répondre que le choix de l'envoyé était d'aiilaul plus heureux que depuis longtemps le baron Groscidag avait employé tous les moyens pour se faire bien venir à Berlin.
M. de Mercy pensait que ce diplomate méritait d'atlirer toute l'attentinn chi prince de Reuss, envoyé de l'iMiipereur à Berlin, car c'était im homme faux et un intrigant habile. De tous les ministres de France à
lélranger, il était certainement celui qui avait manifesté les plus grandes préférences pour la cour de Berlin contre celle de Vienne. Ses" idées biens connues, qui lui avaient valu la faveur de M. de Vergeunes, ne permellaient pas d'en attendre autre chose que des manœuvres destinéi'S à faire le plus grand tort à l'alliance et à rappiocher la France de la Prusse. L'envoi de M. de Groschlag à Berlin pouvait élre considéré comme la mise eu marche du dernier corps de réserve de l'armc'e politique de Versailles. ( Dépêche d'olFice de M. de Mercy. du S septembre 1787.)
déchaînement qui a existé et qui nialheureusenient existe encore contre Elle dans Paris. L'injustice du public à cet égard et son impertinent délire ont de quoi exciter l'indignation et le mépris. Il est très certain que c'est en grande partie à l'influence de la Reine que ce public doit ce que l'on cherche à faire de bien maintenant : c'est la Reine qui a donné l'exemple des réformes et qui y a déterminé le Roi; c'est cette princesse qui de tout temps a frondé l'administration meurtrière du contrôleur général de Galonné et qui a le plus contribué à le faire renvoyer; c'est enfin la Reine qui a vaincu les répugnances du Roi sur le choix d'un principal ministre, d'autant plus nécessaire que, sans ce point de réunion, l'Etat restait sans gouvernement. Tout cela mériterait sans doute la reconnaissance et les homniages d'une nation plus réfléchie et moins inconséquente, car il est essentiel d'observer que ce n'est pas la personne de la Reine qui excite l'animadversion; il n'y a que les alentours favoris (^' de cette princesse qui aient attiré sur Elle-même cette malveillance générale. A la vérité, ces alentours se sont conduits de manière à révolter par leurs rapines et par l'abus qu'ils ont fait de leur crédit. On ne peut nier non plus que la persévérance de la Reine à bien traiter des gens qu'Elle connaît pour ce qu'ils valent, sans pouvoir cependant s'en détacher, laisse dans le doute sur le degré de ses affections et sur leurs effets, auxquels on attribue une partie des désordres qui tourmentent le public. Mon profond attachement pour la Reine me porte à ne Lui rien dissimuler sur un article si important à sa gloire et à son repos; la force de l'habitude combat encore vivement les réflexions, mais je ne désespère pas qu'elles finiront par dissiper tout prestige.
D'après une dépêche du Gouvernement général des Pays-Ras, je vois que la pièce nécessaire à recouvrer le capital sur les dettes de la Lorraine, doit se trouver à Vienne dans les archives de la chancellerie d'Etat, et je demande aujourd'hui cette pièce par un P. S. joint à ma dépêche d'office. Je prévois bien que dans l'excessive pénurie où l'on se trouve ici, le ministère cherchera à traîner en longueur une affaire qui doit se terminer par un remboursement, mais quand la négociation sera entamée, il deviendra plus facile d'épier et de saisir un moment favorable à remplir cet objet.
''' M. de Mercy désigne ainsi M"" de Polignac et sa société.
Paris, le i5 septembre ijSj. — Au moment de terminer avec tout le succès l'afTaire critique et fastidieuse des Pays-Bas, V. A. voit s'élever un nouvel orage, qui vraisemblablement lui occasionnera un grand surcroît de travail et de soins. L'objet est bien digne de toute sa sagesse, et |)Ourvu que ce soit à Elle seule que l'on s'en rapporte, je serai tranquille sur l'événement. Dans ce que j'ai eu à dire à M. de Montmorin, je m'en suis tenu autant que possible à l'ordre que contient le P. S. dont V. A. m'a honoré en date du 3o août. Ma dépêche d'ollice d'aujourd'hui lui expose le nouveau langage de ce pays sur la Porte Ottomane; mais ce ne sont encore que des apparences qui exigent d'être approfondies. Quoique la mission de M. de Groschlag à Berlin n'ait eu pour objet dans l'origine que les affaires de Hollande, il est possible et probable qu'on y mettra maintenant ce qui a trait à la Turquie, et ce point pourrait exiger une grande surveillance; du reste, il me paraît démontré jusqu';i l'évidence que, si la France se propose d'intriguer dans la conjoncture actuelle, elle est au moins hors d'état d'y intervenir d'une manière active.
D'après un relevé des finances tenu fort secret, mais dont je crois avoir connaissance certaine, le tableau de la dépense pour l'année prochaine, tant en acquit d'anciennes dettes qu'en payement des rentes sur l'Etat, et tous emplois courants, s'élève à près de six cents millions, tandis que tous les recouvrements possibles ne se montent qu'à quatre cent et quarante millions. 11 n'est pas croyable que dans une pareille détresse le ministère de Versailles puisse s'exposer à être mêlé dans une guerre qui rendrait ici une banqueroute inévitable.
L'archi'vêque de Toulouse, absorbé par les affaires de l'intérieur qui lui présentent dans tous les points un désordre et des embarras inexprimables, paraît se défier un peu de ses lumières en matières politiques; il en parle avec retenue; cependant, j'ai eu lieu d'être content de s;i franchise apparente sur l'événement actuel. Quand le parti que prendra la Bussie donnera plus de développement à cette conjoncture, il y aura moyen de juger avec plus de certitude du système que l'on se déterminera à adopter ici.
L'exemplaire des œuvres de M. de Bullon a été expédié la semaine
dernière par la voie de Strasbourg; j'ai choisi moi-même les estampes dont les planches commencent à être un peu usées; je suis d'ailleurs convenu avec le libraire qu'il suppléera à fout ce qui pourrait manquer à la perfection de cet exemplaire, après que V. A. l'aura fait examiner.
Quant au volume de Polybe et la note qui le concerne, je ne pourrai m'en occuper qu'après l'expédition du courrier, parce que cette recherche exigera un travail de plusieurs jours; mais les intentions de V. A. seront bien exactement renq)lies, et je lui en rendrai compte par le prochain garde-noble.
Vienne, le 6 octobre ij8y. — Mon cher comte de Mercy, je ne puis vous entretenir par ce courrier que de peu d'objets, puisque c'est de chez vous que j'attends avec bien de l'impatience d'apprendre à quoi le Roi se sera décidé relativement à la révolution arrivée en Hollande et à la façon dont les Prussiens l'ont exécutée en dépit de la France»". Si le ministère de Versailles met tout cela dans sa poche et abandonne entièrement les patriotes, il se déshonore aux yeux de toute la terre. Mais l'expédient de faire quelque chose de réel sera bien dilhcilc à trouver actuellement que tout est consommé, d'autant plus que les moyens pécuniaires sont bien loin d'être arrangés pour entreprendre une guerre contre la Prusse et que l'Angleterre paraît décidée de faire cause commune avec elle en cas de rupture.
Quant aux Turcs, vous vous en êtes expliqué avec beaucoup d'énergie vis-à-vis de M. de Montmorin, ainsi que je l'ai vu avec plaisir dans vos dépêches du 1 5 septembre. Mais il faut que la France finisse une fois à faire des vœux; il ne suffit pas qu'elle reste indifférente en ne s'opposant point à nos desseins : il est bien plus de son intérêt d'y coopérer de son côté, si elle en veut partager les avantages. Je n'ai
''' Le 1 3 septembre l'aimée prussienne, grande partie du territoire néerlandais,
commandée par le duc de Brunswick, avait Seule la ville d'Amsterdam et les petites
envahi la Gueldre et occupé en quelques forteresses voisines firent résistance. Mais
jours et presque sans coup férir la plus Amsterdam dut capituler le io octobre.
encore rien appris de positif de la Russie et j'ignore toujours quel parti prendra l'Impératrice et de quel côté elle fera agir ses plus grandes forces. Pour moi je continue à faire mes dis[)Ositions avec vigueur pour assurer du moins mes frontières qui sont d'une terrible étendue depuis la mer Adriatique jus([u'au Dniester en Galicie.
On a terminé les affaires aux Pays-Bas d'une manière aussi misérable qu'on les avait conmiencées, car il n'y a pas de sens en ce qui vient de se passer le 90 septembre et en ce que M. do Murray '" a déclaré le lendemam. Tout cela provient de la même source impure où M. de Belgiojoso, Leurs Altesses Royales et, en dernier lieu, M. de Murray ont puisé leurs conseils, quoique je les en aie tous prévenus.
Je suis très curieux d'apprendre comment finira le désordre qui règne dans l'intérieur de la France; je suis bien fàclié du déboire qu'en a la Reine et du mal (|u'on lui en veut dans le public. Je lui en parle dans la lettre ci-jointe que je vous prie de lui remettre*'-', et je touche en passant le chapitre de ses alentours dont l'avidité lui attire tous ces désagréments; mais je prévois que cela sera sans effet, car lorsqu'on ne trouve pas en soi-même des ressources, la crainte do s'ennuyer prévaut sur toute autre considération.
L'archevêfjue de Toulouse aura bien de la peine à se tii'er de son important poste si le Roi ne le soutient vigoureusement.
Je vous suis au reste bien obligé, mon cher Comte, des peines que vous vous donnez pour le rachat des renies lorraines; mais je crois (jue les circonstances n'étant point favorables pour entrer là-dessus en négociation, il convient de la différer encore; en attendant, je tâcherai de vous procurer les renseignements dont vous avez besoin.
Adieu, mon cher Comte; croyez que je suis toujours avec les mêmes sentiments d'estime et d'amitié. . .
"' Joseph Jncoli, comte de Murray, desrendait d'une vieille famille noble écossaise établie à Touinay, où il était né en 1718. Entré de bonne heure dans l'armée autrichienne, il s'y distingua en mainles occasions. Lieutenant ([éiiéral, il fut nommé en 1780 coiimiaiidant des troupes slalioiinées dans les Pays-Bas. A la fin de juin 1787 (voir plus haut, p. 100, noie)
Joseph II lui coulia par iulériin le gouver'nement général, lorsque rarchiduchesso Marie et le prince Alberl de Sase lurent rappelés à Vienne. O'est d'après les papiei's du conile de Murray que M. ()lli>kar Loreui! écrivit son ouvrage intitulé : Jnseph II und die Ilcigische Révolution, \ienne, 186 a, in-8°.
'' Celle lellro Mianqiic.
Vienne, le 6 octobre ij8j. — Je comnieiuerai, mon cher Comte, cetle petite lettre familière par ce qu'il y a de plus pressé et de plus important à vous communiquer dans notre intimitë pour votre direction, et c'est la façon dont j'envisage et dont vous devez envisager la guerre entre la Russie et la Porte, à laquelle, si elle a lieu, comme alliés qui se trouvent manifestement dans le cas du traité, nécessairement nous devons prendre part. La voici.
Il nous eût convenu davantage sans doute, et nous eussions désiré conséquemnient que la paix eût [)u se maintenir entre la Russie et le Croissant, non seulement dans le moment présent, mais pour longtemps, peut-être même pour toujours. Des voisins comme les Turcs valent mieux sans contredit ((ue des voisins plus éclairés, plus aguerris et, moyennant cela, [)lus formidables, quelque favorables que puissent nous être les événements de la guerre. Mais devant avoir lieu, il faut convenir que les Turcs, en se rendant agresseurs par leur déclaration de guerre, nous donnent sur eux un avantage presque incalculable, en nous délivrant de l'embarras de toutes les oppositions que nous eussions rencontrées de la part de toutes les autres principales puissances de l'Europe, si nous avions été dans le cas d'être, ou pouvoir seulement être censés d'être les agresseurs, au lieu que dans le cas présent personne ne peut trouver ni droit, ni prétexte pour nous empêcher de la faire, et moyennant cela de la faire aller tout aussi loin qu'elle le pourra, ou que nous le voudrons bien. Il serait très fâcheux par conséquent de manquer cette occasion qui pourrait bien ne revenir jamais, et je vous avoue qu'au moyen de ces raisons et bien d'autres que je pourrais v ajouter, tout ce que je crains, c'est que la Russie ne manque cetle occasion favorable, ou au moins qu'elle ne se trouve pas en mesure de pouvoir la faire avec toute la vigueur qui serait nécessaire et désirable, parce que non seulement elle ferait manquer par une conduite molle le aut sic aul nunqiimn, mais elle nous ferait jeter en même temps pour la seconde fois bien des millions en pure perte que l'Empereur emploie actuellement aux préparatifs immenses d'une armée, non pas d'observation, mais d'opération, de bien au delà de cent mille hommes.
C'est dans ce point de vue que j'envisage l't'tat actuel de choses; et il s'ensuit : i° que dans cet état des choses il ne faut j)as même supposer que nous puissions avoir besoin de rechercher ni le consentement ni l'acquiescement de la France, pour faire la guerre aux Turcs agresseurs jusqu'à extinction, supposé que cela se puisse et paraisse nous convenir; 'i" que moyennant cela, il n'est pas de notre convenance de donner les mains à aucun concert à cet égard et bien moins encore d'en proposer aucun; et enfin 3° qu'il ne faut plus entrer avec elle dans aucun pourparler sur la guerre (pie les Turcs nous autorisent à leur faire par leur agression et que conséfjuemment il faut décliner absolument tout arrangement qu'elle pourrait nous proposer, moyennant l'argument invincible que, la Russie étant la principale puissance belligérante, nous ne pouvons rien écouter à cet égard sans elle et que conjointement avec elle.
Vous voyez, mon cher Comte, par ce petit nombre de réflexions que les circonstances actuelles présentent un état de choses tout à fait nouveau, qui exige la nouvelle marche que je viens de vous tracer et je vous prie instamment de vouloir bien oublier tout le passé et vous conduire à l'avenir en conséquence.
Je suis très curieux d'apprendre les partis que pourra prendre la France dans l'état très critique à tous égards, au di'hors et au dedans, dans lequel elle se trouve. Je souhaite qu'elle trouve le moyen de s'en tirer au moins avec honneur, si ce n'est avec profit; mais elle aura, ce me sendjie, bien de la [)eine, eîit-elle même au timon des affaires d'autres honunes que les pauvres petits personnages qui y sont. En attendant de vos nouvelles avec impatience, je vous embrasse de tout mon cœur.
Vienne, le lâ octobre ij8y. — Mon cher (iomte, M. h' marquis de Noailles m'a communiqué les deux copies ci-jointes "> (pie j'ai en l'honneur de mettre sous les veux de l'Empereur. Sa Majesté y a
'') Ce sont <loiix ilépèclies du coiiiln de iMoiilmorin adressées, runo au marquis do Noailles i>l l'aulrc au comlo di' (.lioiscul-flouHiei', ainhassadi'ui di' l'iancc à Conslanliuople. (jelte icllre oslousilde du jiiiuce di; Kaunilz eu fait suflisauiuicul coiuiaiUo le sens.
vu avec beaucou|) île salisfaclioii renipressemenl obligeant, avec lequel le Roi Très Chrétien s'est décidé à prévenir la demande que. d'après la lettre de M. le comte de Ségur, se proposait de lui faire l'inipéralrice de Russie, de vouloir bien intervenir encore une fois auprès de la Porte [)ar ses exhortations, et il ne peut qu'y applaudir comme à un nouveau témoignage d'amitié, qui ne jieut être que très agréable à cette princesse. S. M. se ferait même un vrai plaisir de pouvoir donner à M. de Herbert, son inteinonce, des instructions analogues à celles que M. le comte de Montmorin a adressées à M. de Choiseul, si Elle croyait pouvoir se le ])ermettre. Mais comme non seulement Elle n'en a pas été requise |)ar l'impératrice de Russie, et qu'Elle est même informée que, depuis que les hostilités ont commencé, la Russie avait changé d'intention et ne voulait plus, pour le moment, entendre à aucune négociation, l'Empereur est dans le cas de devoir s'en abstenir, et ne peut, moyennant cela, que faire des vœux en faveur des nouvelles instances dont vient d'être chargé M. de Choiseul.
L'Empereur a vu aussi avec beaucoup de satisfac^tion que le Roi souhaite actuellement de s'entendre et de se concerter avec lui sur les événements à venir de lu guerre. Mais comme d'après la faron dont s'est expliqué le ministre de l'impératrice de Russie vis-à-vis de M. le comte de Ségur, tout concert à cet égard serait sans objet, il semble qu'il ne peut pas en être question dans ce moment-ci; mais en échange l'Empereur fera certainement tout ce qui pourra dépendre de lui pour le maintien des sentiments qui ont été témoignés sur ce sujet au comte de Ségur.
S. M. I. est très sensible néanmoins à l'offre amicale du Roi Très Chrétien de vouloir s'entendre avec lui dans l'intimité de la confiance si bien établie, sur l'intérêt commun de l'alliance, et le Roi Très Chrétien persistant, comme il s'en (latte, dans ces dispositions favorables, il peut compter avec la plus parfaite confiance sur le plus parfait retour de tous les sentiments qu'il peut désirer de la part deS. M. I.
Vous voudrez bien donner copie de cette lettre à Monsieur le comte de Montmorin.
Paris, le i8 octobre ijSj. — Les très gracieux ordres de V. M. I. datés du 6 octobre m'ont éU- remis le i a au soir par le garde-noble qui en était porteur, et \c ih, j'ai été présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Elle l'attendait avec d'autant plus d'im[)atience, que depuis quelque temps on était parvenu à Lui inspirer des doutes et des craintes sur ce que V. M. gardait le silence relativement aux affaires de la Turquie et aux grands événements qu'elles préparent. J'ai eu quelque peine à démontrer et à faire bien comprendre à la Reine que, sur cet article ainsi que sur tout autre, V. M. se trouvait parfaitement en règle vis-à-vis de cette cour-ci; qu'indépendamment de ce que les distances locales doivent pendant quelque temps La tenir Elle-même dans l'incertitude de ce que la Russie fera ou ne fera jias, il ne faut point oublier que depuis plus de dix ans je n'ai cessé d'annoncer, ce qui arrive aujourd'hui, d'en développer les conséquences et d'exhorter le ministère de Versailles à s'en expliquer; que maintenant il ne restait à V. M. plus rien à dire sur la matière, et que c'était à la France à faire connaître ses vues et ses désirs à ce sujet. J'observai de plus à la Reine qu'au lieu de .se livrer à des doutes qu'inspire la mauvaise conscience, il valait beaucoup mieux s'occuper sérieusement à réparer les torts bien réels que l'on a à se reprocher; que jamais il n'y en aura une meilleure occasion, puisque les Turcs et le roi de Prusse la font naître eux-mêmes, et dictent impérieusement à cette cour-ci le parti que ses intérêts, la raison et son honneur auraient dû lui faire prendre depuis longtem|)s. La conséquence naturelle de celte vérité aurait du être de rompre d'abord d'une manière éclatante toute correspondance avec la cour de Berlin. La Reine en avait bien adopté l'idée; mais l'extrême détresse dans laquelle on se trouve, l'humiliation qui s'y joint tiennent le Conseil de Versailles dans une perplexité |iusillanime (jui l'arrête sur toute démarche de vigueur. Ma dépêche d'ollice d'aujourd'hui expose à cet égard tant de détails, qu'il ne me reste presque rien à y ajouter dans ce présent et très humble rapport.
11 me paraît hors de doute que l'on est ici de bonne foi dans la manière dont on s'explique maintenant relativement à la Porte, dans
18 UCTOBRE 1787. 131
le vif rcssentiiiieul que l'on éprouve contre le roi de Prusse, eniin dans le désir de mieux cimenter et cultiver l'alliance avec V. M. Mais quelque sincères que puissent être ces dispositions, il s'agit de voir quels en seront les effets, et en considérant le fâcheux état actuel de la France, il n'est que trop à prévoir que de longtemps elle ne sera en mesure de se livrer à rien de grand ni de bien actif.
Jusqu'à présent, l'archevêque de Toulouse ne remplit pas à beaucoup près ce que l'on s'était promis de son ministère; il s'occupe beaucoup de petits détails sans paraître saisir l'ensendile des choses. 11 marque peu de connaissances en finance; il veut tout obtenir par des moyens conciliants. Cela ne lui réussit pas, surtout \is-a-vis des parlements qui sont devenus la cause majeure de tous les embarras que l'on éprouve. Si ces corps de judicalure qui ont usurpé une influence démesurée, étaient ramenés à l'ordre et mis hors d'état de résister aux mesures du gouvernement, il trouverait encore d'amples ressources dans les emprunts qui se rempliraient d'autant plus facilement, que la nation est aussi confiante que légère et qu'elle possède un grand fonds de numéraire qu'elle ne sait où placer. Ce que le ministère de l'archevêque de Toulouse a de mieux, c'est l'utilité dont il est en tout ce qui concerne personnellement la Reine. Cette auguste princesse trouve dans le principal ministre tout le dévouement qui Lui faciliterait plus que jamais les moyens de disposer de la monarchie et de déployer une influence aussi utile au bien général qu'à ses convenances personnelles et à sa gloire. C'est ce que j'espère toujours qui se réalisera; les obstacles qui s'y sont opposés diminuent peu à peu; la société favorite perd journellement de son crédit, plus cependant dans la réalité que dans les apparences; tout ce qu'il plaira à V. M. de faire sentir sur ce chapitre, produira à coup sûr de bons effets et Elle rendra par là un important service à son auguste sœur.
Le marquis Ducrest'", chancelier du duc d'Orléans, a imaginé de faire présenter par ce prince un mémoire au Roi qui a été tenu très secret et a excité une grande sensation parmi les ministres qui, enfin, en ont eu connaissance. Je me suis procuré cette pièce et la crois digne
<') C'est le marquis Charles-Louis du dérable que lucrative. Il la perdit à la fin Crest, le frèrebien connude M""de Genlis, de cette même anne'e 1787 et passa en Anqui lui procura cette situation aussi consi- gleterre en laissant des dettes énormes.
MERGY A KAUiNlTZ.
irèlrc mise sous les jeux de V. M., parce qu'elle présente plusieurs traits de lumière sur l'élat actuel des choses '". Le mémoire du sieur de Galonné a paru; mais il n'y en a d'exemplaires que ceux qu'il a envoyés aux ministres; si je réussis à en avoir un avant le départ du garde-noble, je le joindrai à mon très humble rapport. Ainsi que V. M. l'ordonne, je suspendrai mes démarches pour le rachat des dettes de la Lorraine, et je vais réunir (ouïe mon attention à observer ce qui résultera de la nouvelle et insuflisante mission que le roi de Prusse vient de faire annoncer ici '-'.
Paris, le 18 octobre JySj. — En rendant littéralement à M. de Montmorin ce que la dépêche d'olFice m'enjoignait de lui dire sur les affaires turques, j'ai eu en même temps grand soin de régler mon langage d'après les ordres dont V. A. m'honore par sa lettre particulière du 6, et dorénavant, dans mes conversations avec les ministres français, j'écarterai tout ce qui pourrait les induire à vouloir se mêler de la forme et de la durée de la guerre que nous serons vraisemblablement dans le cas de faire à la Porte Ottomane. V. A. aura observé que relativement au sort de cette jiuissancc, les idées ont bien changé ici, et que, par toute sorte de motifs, nous n'avons de la part de la France aucun obstacle ni embarras à prévoir dans celte importante conjoncture.
'') Bien qu'il eûl élé envoyé à l'Empepereur et au Chancelier, ce mémoire ne se trouve pas dans les archives de Vienne. D'ailleurs il n'a pas élé tenu aussi secret que le dit M. de Mercy, car il en est parlé assez longuement dans la Correspondance secivfe publiée par M. do Lescure. Paris, i86f), in-8°, t. 11, p. 19.5.
'^' Il s'agissait de la mission du liaron Philippc-Cliarle» d'Alvcnsleben, né à Hanovre en 1765 cl ministre de Prusse à Dresde depuis 1775. Il venait d'en être rappelé, lorsqu'il fut envoyé en mission extraordinaire à VersaillcB, où il fut présenté
par le comte de Goltz, le a a oclobre. Le 9 oclobre, le prince de Reuss écrivait de Berlin au prince de Kaunitz que le comte de Finckenstein avait annoncé au ministre d'Espagne et au chargé d'affaires de France que le roi de Prusse avait décidé d'envoyer le baron d'AIveusIebeu à Paris, à lilre de récip.'ocilé pour la mission du baron de Groscblag. Il devait iloimer des cxfdicalions amicales sur les mesures adoptées par la cour de Berlin et sur la révolution survenue en Hollande. A son retour de Paris, il serait envoyé à la Haye en qualité de minisire de Prusse.
On a ici, à noire égard, les doules et les craintes qu'inspire une mauvaise conscience; mais il me paraît hors de doute que l'on est de bonne foi dans la manière de s'expliquer sur la Porte, dans le vif ressentiment que l'on éprouve contre le roi de Prusse, dans l'abnégation des principes et maximes de M. de Vergennes, enfin dans le désir de mieux cimenter et cultiver l'alliance avec notre cour. Quelque sincères que puissent être ces dispositions, il s'agit de voir quels en seront les effets, et en considérant la détresse et l'humiliation dans lesquelles se trouve actuellement la France , il n'est f[ue trop à prévoir que d'ici à longtemps elle ne sera en état de se livrer à rien de grand ni de bien actif".
Deux inconvénients capitaux ruinent celte monarchie : le défaut de nerf et d'énergie dans le caractère du souverain ou dans celui qui le représente, le manque d'argent dans les coffres du monarque. Quant à ce dernier article, il y aurait du remède, mais il ne paraît pas en exister pour le premier. Ma dépêche d'office présente sur ces différentes matières tant de détails, que je n'ai rien à y ajouter; cependant je crois devoir mettre sous les yeux de V. A. un mémoire que le chancelier du duc d'Orléans a fait présenter au Roi, et qui a vivement secoué le ministère, lorsqu'il a eu connaissance de cette démarche. Quoique cet écrit ait été tenu fort secret, j'ai trouvé moyen de me le procurer; en y joignant deux brochures assez rares, V. A. aura quelques traits de lumière de plus sur l'état des choses dans ce pays-ci.
Vienne, ce 5 novembre ijSj. — Mon cher comte deMercy.j'ai reçu par le dernier courrier votre lettre du i8 d'octobre. Je trouve parfaits les raisonnements (jue vous avez faits à la Reine par rapport à ma réticence relativement aux affaires de la Turquie. Je lui parle aujourd'hui franchement au sujet de mon alliance défensive, et je lui dis en gros
(') Suit un passage que nous avons supprimé parce qu'il esl lextuellenient dans la letlie du même jour à l'Empereur.
Ut'i
JOSEPH II A iMERCY.
toul sou contenu. Je vous joins ici copie de ce (jue je lui eu niar(|ue, de même que sur ce qui regarde M"" de Polignac et sa soi-disant sociëté; j'appuie même avec un peu de force sur ce dernier article puisque vous m'y avez aulorist' par votre susdite lettre ''^
Je suis fâché que l'archevêque, qui a de si grandes ressources en lui-même, et qui est venu au ministère dans un moment si avantageux qu'il aurait pu tout faire et couper en plein drap, s'arrête et soit timide dans les movens qu'il emploie. Je souhaite que cette expérience dessille les jeux à la France sur le compte qu'elle pourrait faire sur le roi de Prusse; mais j'en doute puisque, soit dit en confidence, j'ai vu dans un intercepte de M. de Gollz, dans lequel il rapporte le propos que lui a tenu M. de Montmorin. après qu'il lui avait insinué que vu l'alliance subsistante entre la France et moi, le roi de Prusse, comme mon ennemi naturel, ne pouvait s'empêcher de rechercher
(') Joseph II à Marie-AntoineKe , ce 5 «ovembre '7S7. — trPour mon alliance défensive avec la Russie , je vous en dirai avec la plus grande franchise IVlendue et les conditions, car vous devez tout savoir, ma chère soeur. En cas que la Russie est allaquée par la Porte ou la Prusse, je dois, trois mois après avoir été requis, déclarer la guerre à celle des deu\ puissances qui l'aura attaquée. 11 ny a point de nombre de troupes stipulé ; mais je dois et puis faire la guerre avec les forces et de la façon que je croirai la plus convenable et la plus avantageuse. La Russie s'est obligée aux mêmes conditions, si j'étais attaqué, et voilà tout notre traité, qui a été arrangé par une correspondance personnelle et qui est tout écrite de main propre. H n'y a rien, je crois, d'eiïrajaut à cela et il est parfaitement réciproipie et juste dans ce moment. Les Turcs ont allaipié fonncllement les Russes et .sans man([uer à mes engagements et à toute bonne foi, je ne puis me refuser à agir contre eux en temps et lieu.
irCe que vous me dites de M"" Polignac et de ses amis est parfaitement juste, mais je ne suis aussi bon de croire qu'ils se sont (rompes au sujet de Calonne. Au contraire, ils l'ont 1res bien jugé, eu arrachant de lui
nombre de concessions et d'avantages personnels sous l'apparence de le soutenir, sachant que cet homme sacrifiait tout à sa convenance; vous souvenez-vous, ma chère sœur, de ce que la dernière fois que j'eus le plaisir de vous voir, assise sur une pierre dans l'avenue de Trianon , j'osais vous faire observer au sujet de celte soi-disant société? Et je ne puis m'cmpcchcr de vous dire que si vous vouliez vous assurer si ces bonnes gens vous sont attachés vraiment ou s'ils ne s'aiment qu'eux-mêmes, que vous n'aviez qu'à leur refuser parfois leurs désirs, que vous verriez d'abord la valeur de leur attachement et distingueriez ceux qui vraiment aiment votre honneur et réputation ou seulement leur avantage, en mettant toutes les voiles au bon vent qui leur souillait , incertains cl peul-èlre peu soigneux combien cela durerait, pourvu qu'ils accrochent pour eux, leurs parents, nuns et protégés, tout co (|u"ils jiouvaienl.
fr Pardonnez-moi celte répélilion, mais vous rendrez justice au .soutiineul bien pur, qui me le fit diie alors et qui loujoui's le luéme me fait tant désirer voire bonheur et qu'on vous aime autant que vous êtes aimable cl honnête.» (.A. d'Arnclh. Marie- Anlnmelle, Joseph II und Leopold II , p. 110.)
i'Angleterre et m(5nager ses intérels; sur quoi M. de Monlmorin lui a répondu que l'alliance de la France avec l'Aulriclie n'existait que de nom, mais que la conservation de ce fantôme convenait beaucoup à la France; qu'il priait le roi de Prusse, pour apprécier la vérité de ce qu'il avançait, de vouloir récapituler ce que depuis vingt et tant d'années cette alliance avait valu à la maison d'Autriche, et qu'il trouverait que cela se réduisait à rien; que bien au contraire la France avait pour |)rincipc immuable de s'opposer à quelconque chose qui pourrait être avantageuse à la maison d'Autriche, et que la conduite qu'elle avait tenue lors de la guerre pour la succession de la Bavière, lors des disputes avec la Hollande, lors du troc projeté de la Bavière, lors de la Confédération germanique, etc., le prouvait à l'évidence. Ceci c'est parler aussi vrai que sincèrement. Le tableau que M. de Montmorin a fait de l'alliance n'est point du tout chargé et l'on voit que cet homme est parfaitement dans les principes de M. de Vergennes, hors qu'il n'en a point encore le crédit ni le poids, et que, par conséquent, il use de plus de circonspection sans èlre moins faux. Vous pouvez faire usage vis-à-vis de la Reine de celle opinion , et en vous joignant ici deux lettres*" pour elle que vous lui remettrez, je vous prie de me croire, avec l'estime et l'amitié les plus vraies
Vienne, le S novembre ijSj. — Vous aurez senti sans doute avec moi, mon cher Comte, que le doux langage de M. de Montmorin n'est qu'une suite naturelle de l'humiliation et de la faiblesse dans laquelle se trouve actuellement la France et dont il n'y a pas apparence qu'elle puisse se tirer de sitôt. Elle doit sentir que, si dans ce moment-ci nous étions encore les alliés de l'Angleterre, elle serait perdue et écrasée sans doute par terre et par mer, et par la double expérience de l'utilité dont lui a été notre alliance à l'occasion de la guerre des colonies et de sa perte immanquable à laquelle par son moyen elle échappe aujourd'hui, elle doit vivement sentir combien elle doit lui être pré-
''' Cette seconde Icllpo manque.
cieuse, et il n'est pas (Stonnanl moyennant cela, qu'elle nous régale acluellenienl de belles paroles. Mais je n'en ressens pas moins de mon côlé que sa neutralité dans les circonstances sera à jamais tout ce que raisonnablement nous devons nous en promettre, et que non seulement jamais elle ne contribuera à notre agrandissement, mais qu'au moins indirectement elle tâchera toujours de maintenir la puissance prussienne pour avoir quelqu'un à mettre à la place de la Porte et en état de nous contenir au besoin, à moins qu'il ne se présentât un jour quelque avantage assez prépondérant à lui offrir pour l'engager à abandonner la base de sa politique dont je viens de parler.
C'est en conséquence de cette façon de voir qu'il faut apprécier tout ce qui peut avoir trait à son alliance avec la maison d'Autriche et se conduire en conséquence, sans faire semblant d'avoir de si bons yeux. Je suis persuadé qu'un homme en [ilace dans le cabinet de Versailles, même le plus raisonnable et le moins prévenu contre nous, ne pensera jamais autrement. Sa conduite sera plus ou moins sage, plus ou moins mesurée; mais la base de la politique française toujours la même, et comme au fond nous n'avons avec elle qu'un traité d'alliance défensive et de garantie réciproque, cette façon de penser peut sans doute ne pas nous être agréable, mais nous n'en serons pas plus en droit de nous en plaindre ou d'exiger rien au delà.
Voilà bien des choses et des réflexions bien profondes en peu de mots, mais cela me paraît pouvoir suHii'e, et je ne m'étendrai pas davantage moyennant cela, quia sapicnlt paiica.
J'ai lieu de croire que nous allons être en danse dans peu avec MM. les Turcs, et peut-être même encore avant un début offensif de la part des Russes. Dio cela ninntJi huona.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, le si novembre i/'^J- — TiOrscpie par le courrier du 18 octobre, je rendis compte du langage mielleux que l'on me tenait ici, et du changement favorable (ju'il semblait annoncer dans la conduite politique de celte cour, j'exposai en même leuq)s des doutes déjà con-
sign(5s dans plusieurs do mes dépêches précédentes sur la sincérité tl'nn retour aussi subit qui pouvait n'être que l'elTet simulé des circonstances fâcheuses où la France se voit réduite. Maintenant les très j[racieux ordres de V. M. I., datés du 5 de ce mois, fixent mes idées d'une manière bien plus certaine et me mettent à l'abri de toute illusion. La duplicité du comte de Montmorin n'est plus à mettre en question; il ne s'agit que d'en sonder la profondeur et d'en découvrir les résultats; c'est à quoi je porterai toute mon attention, et sans aller au delà de ce que peut admettre la circonspection nécessaire dans une matière si délicate, j'éclairerai la Reine, qui est la première trompée sur ce qui se passe, et je Lui proposerai des moyens qui, en La tenant mieux informée, La mettront à même de rectifier ou prévenir les fausses manœuvres politiques ijuc l'on se permet ici. Mon rapport d'oflice d'aujourd'hui donne sur cette matière de nouveaux moyens de combinaison auxquels il ne me reste rien à ajouter'".
Quant à ce qui concerne le misérable état intérieur de ce pays-ci.
''' M. de Mcrcy y disait qu'il s'était cnToiré de convaincre la lîeine et le comte Je Montmorin qn'il ne pouvait plus être question d'éviler la guerre qu'à la vérilé les Turcs n'avaient pas déclarée, maisqu'en fait ils avaient réellement commencée.
M. de Montmorin avait avoué que M. de Cboiseul lui écrivait la même chose. Alors M. de Mercy avait fait de fortes représentations sur toutes les démarches hostiles que la cour de France se pcrmellait contre la Russie, et en parliciilier sur la présence de nombreux officiers français dans les rangs de l'armée lur(|ue. Suivant son habitude, M. de Montmorin rojcia la faute sur son prédécesseur, qui aimait à se servir de petits moyens; mais en même temps il déclara qu'il élait bien dilliclle d'y remédier et qu'il ne savait comment faire pour rappeler de Turipiie Ions ces gens. Ensuite Jl. de Wercy avait dit sur le Ion le plus sérieux que si la France voulait s'opposer à ce que la Russie envoyât une escadre dans la Méditerranée, ou si le roi de Suède intervenait en faveur des Turcs, la cour de Vienne ne pourrait plus répondre de rien; sûrement la Russie se licrail élroilenient avec
l'Angleterre. M. de Montmorin remercia vivement M. de Mercy de cet avertissement amical et il lui dit que la France n'avait pas l'intention de mettre aucun empêchement à l'entrée d'une escadre russe dans la Méditerranée; mais il ne s'expliqua pas aussi franchement sur le roi de Suède; il reconnut que ce souverain était très actif; mais il voulait encore espérer qu'il ne se laisserait pas entraîner à des actes d'hosliblé.
Le jour même do cette conférence, le 20 novembre, M. de Mercy, avant de se rendre chez le ministre, était allé chei la Reine qu'il avait trouvée très préoccupée de la fièvre do sa lille et de la séance tenue la veille par le Roi au Parlement. Néanmoins il lui avait communiqué les instructions qu'il venait de recevoiret il avait insisté pour que la Reine usât de toute son influence sur le Roi et sur le ministère pour appuyer ses propositions et mettre fin à la conduite équivoque du cabinet de Versailles et à ses intrigues avec la cour de Rerlin. Il fit ressortir que l'Empereur sentait tout le prix de son alliance avec la France et la préférerait à toutes les antres tant que le cabinet
il est assez diUîcile d'en donner une idée complète. Malgré la richesse et les ressources de la France rien n'y est à sa place; la révolution qui se manifeste dans l'esprit national menace quelque grand changement dans les principes constitutifs de la monarchie, et si l'Assemblée des Etats généraux, déjà en quelque façon consentie, se réalise, il est plus que probable que l'autorité royale éprouvera des atteintes auxquelles elle aura peine à se soustraire. Jusqu'à ce moment rien ne justifie encore l'idée que l'on avait conçue des talents de l'archevêque de Toulouse; on ne voit qu'incertitudes et fautes graves dans ses mesures. Celles qu'il a prises vis-à-vis des parlements n'ont abouti qu'à donner à ces corps redoutables plus d'énergie et des moyens à étendre leur pouvoir. Le principal ministre n'est pas plus heureux dans ses opérations de finance; il écoute des gens au-dessous du médiocre, et selon l'expression d'usage ici, on le croit un homme sans caractère. Cette opinion peut être prononcée prématurément et avec trop de légèreté ; cependant elle devient générale et établit un discrédit fâcheux pour l'archevêque. Il est trop absorbé par les objets do l'intérieur pour pouvoir s'occuper essentiellement de ceux du dehors, (|u'il paraît abandonner sans grande réserve au comte de Montmorin. D'après mes remaïqucs, rarchevê([ue est plus capable de justesse dans les idées politiques, et j'attends avec impatience le moment oii il se livrera à cette partie du ministère.
(le Veisailles monlrorait par ses actes qu'il était dans les mêmes intentions ; mais il déclara qu'il était absolument nécessaire que le ministère français mît ses actes d'accord avec ses paroles et renonçai au système suivi par le comte de Verjjennes; sans quoi l'Empereur, malgré son profond altacbement personnel à son aujjuste sœur, changerait de sentiment sur l'alliance et une rupture deviendrait inévitable. Cela ferait beaucoup de peine à l'Empereur, mais, en raison de ses liaisons étroites avec la Russie, il ne
serait pas embarrassé pour trouver d'autres alliés et amis.
La Reine écouta avec la plus |»rande attention les raisonnements de M. de Mercy et parut en comprendre parfaitement le sens et toute l'iinpoilance. Elle lui promit de s'en occuper aclivemeiit, d'en parler avec fermeté et insislance tant au Roi qu'aux ministres et d'employer toute son iiilluence pour faire lourner les clioscs au mieux de l'alliance et par suite des deux cours de Vienne et de Versailles.
24 NjOVEMBRE l787. 131)
Paris, le aâ uovcmhre ij8j. — Je dois remonter à une date antérieure pour exposer très huinbleinent à V. M. une circonstance digne de remarque, et de lacpielle, faute d'occasion sûre, je n'ai pu rendre compte au moment même où elle a eu lieu. Mardi, 28 octobre, m'étant rendu à l'antichambre de la Reine, Elle me fit dire qu'Eile ne me verrait pas ce jour-là. J'imaginai d'abord que quelque cause extraordinaire donnait lieu à ce refus que je n'éprouve jamais; je fus m'en informer auprès de l'abbé de Vermond, qui, avec la confiance sans bornes qu'il a en moi, m'apprit que la Reine était vivement affectée d'une lettre de V. M.'" qu'Eile venait de recevoir par un courrier du marquis de Noailles; que les griefs de la Reine consistaient en ce ([ue la lettre, qui ne contenait aucune réponse à plusieurs questions confidentielles et amicales, était au contraire remplie de traits piquants; que paraissant s'y plaire à relever l'humiliation que l'on éprouvait ici, V. M. s'en tenait à rappeler que le Roi avait été au moment de compromettre l'alliance et de lui faire la guerre pour soutenir une cause injuste et ménager des liaisons avec un pays qui maintenant devenait une source de désagréments pour la France. La Reine avait passé toute la matinée à se plaindre à l'abbé et à lui marquer l'embarras 011 Elle se trouverait lorsqu'Elle serait sollicitée [)ar le Roi et ses ministres de leur dire quelque chose sur la façon de penser de V. M.; qu'Eile ne voulait pour rien au monde montrer la lettre reçue parce qu'on y découvrirait trop clairement qu'Eile n'avait ni influence, ni crédit sur l'esprit de son auguste frère, et que par là le sentiment et l'amour-propre seraient trop mortifiés. La Reine finit par diz'e qu'Eile ne voulait pas me voir, parce qu'Eile ne pourrait s'empêcher de me parler avec toute l'émotion. Ce n'était pas là le premier petit orage dans ce genre que j'avais vu s'élever; mais il n'y en avait [las eu encore d'aussi violent, à beaucoup près. L'abbé de Vermond qui m'est dévoué sans réserve, qui, comme homme de confiance de la Reine, comme ami intime de l'archevêque de Toulouse, joue ici un riMc assez extraordinaire par son im|)orlance, cet abbé, dis-je, dont je tire jour-
'" Celle lettre manque.
1/iO MERCY À JOSEPH II.
nelleiucnl quelque parti pour l'auguste service et pour celui de la Reine, exigea, sur ce qu'il venait de nie dire, le plus profond secret, sans lequel il se verrait grièvement compromis. 11 m'observa que peutêtre la Reine ne me parlerait point du tout de son chagrin : qu'en ce cas je devais feindre de l'ignorer, surtout n'en rendre aucun compte à V. M. parce que si Elle laissait apercevoir qu'Elle fût instruite, la Reine verrait d'abord qu'Elle ne pouvait l'avoir été que par la voie de l'abbé de Vermond. Je l'assurai qu'il pouvait être tranquille, et peu de jours après, ainsi que je m'y attendais, la Reine m'apprit Elle-même tout ce qu'Elle croyait que j'ignorais. Je Lui fis remarïquer combien Elle s'était méprise dans son premier jugement, La su|)pliant d'observer que V. M. avait répondu à une lettre qu'Elle devait croire suggérée par les ministres du Roi, puisque cette lettre avait été expédiée par un courrier français, que dans ce cas, V. M. devait aussi supposer que la réponse serait communiquée, et qu'Elle était bien autorisée à rédiger cette réponse avec toute la sécheresse que méritaient les procédés de la France envers Elle, procédés dont la Reine Elle-même avait si souvent été affligée en avouant tout ce tju'ils avaient de désagréable et de messéant.
Ces remarcjues firent un efl'et si subit, que la Reine ne sut y répliquer un seul mot; dès ce moment son esprit devint calme, et la dernière lettre de V. M. a ajouté encore à la quiétude de la Reine. Ce détail, trop long sans doute, puisqu'il porte sur un objet comme non avenu, m'a cependant paru nécessaire à e.\[)Oser à V. M. parce qu'Elle y verra quelques nuances intéressantes de la façon de sentir et de penser de son auguste sœur.
Paris, le a 4 novembre ij8j. — Ce qu'il a plu à V. M. de mander au sujet de la soi-disant société, a été bien compris et bien reçu par Ja Reine; sur ce chapitre l'illusion a presque totalement cessé, il n'y a plus (jue de légers retours momentanés et dont les ciTets sont de jicu de conséquence; d'ailleurs la nécessité a fermé la porte au pillage et la Reine ne se prête plus à aucune demande abusive. Elle a fort à cœur
2i NOVEMBRE 1787.
de regagner l'aft'ection du public qui, par l'injustice et la bizarrerie de ses jugements et par l'insolence de ses propos, mériterait d'être traité avec la dernière sévérité, au lieu que le défaut d'ordre et de nerf dans le gouvernement laisse accroître journellement une licence dont il y a peu d'exemples et dont les suites à coup sûr se feront ressentir pendant bien longtemps, peut-être même pendant tout le règne actuel.
A bien des égards, les intérêts politiques de V. M. ne peuvent qu'y gagner, et dans la conjoncture d'une guerre avec la Porte, Elle n'aura pour le moins rien à |)révoir d'embarrassant de la purt de la France.
La rougeole de Madame, (ille du Roi, a causé quelque inquiétude à la Reine; Elle s'en expliquera sans doute Elle-même à V. M. en Lui parlant de l'état actuel de son auguste enfant '''.
"' Marie-AntoinetleàJosephll. Versailles, le a3 novembre 17S7. — sCe que vous me mandez sur ma sœur et son mari me fait grand plaisir, mon clier frère. Je crois bien qu'après tous ces mouvements vous voudrez rétablir l'ordre avant de les renvoyer chez eux et cela peut être avantageux, même pour eux; mais connaissant l'impatience naturelle de' ma soeur, elle aura de Tinquiétude tant qu'elle ne verra pas de terme. J'espère de votre amitié que vous pourrez le lui annoncer aussitôt que vous le pourrez.
«On a donné ordre de faire revenir les Français qui sont en Turquie. Le Roi a été lundi au Parlement pour faire enregistrer deux édits; le premier pour des emprunts successifs, nécessaires pour rembourser les emprunts qui ont une époque Gxée, pendant cinq ans. La pluralité des avis a été pour l'enregistrement; mais le Roi préside le Parlement comme il préside son conseil, sans être astreint à conclure à la pluralité; en conséquence après que tout le monde en a dit son avis, le Roi, sans faire compter les voix, a dit: tr J'ordonne l'enregistrement.n Le duc d'Orléans a osé prolester et dire que cette forme était illégale. Le Roi étant parti avec ses frères, le duc d'Orléans est resté au Parlement, et, c'est ce qui montre ses mauvais desseins, a tiré de sa poche une protestation écrite d'avance. Il n'a pu la faire adopter en entier, mais il
est venu à bout de faire faire un arrêté qui déclare l'enregistrement illégal quant à la forme. Le Roi l'a exilé à Villers-Collerels avec défense de voir autres que ses parents et les personnes de sa maison. Deux conseillers au Parlement, M. Frcicau el l'abbé Sabaltier, avaient parlé indécemment en présence du Roi; on les a conduits dans deux citadelles. Je suis fâchée qu'on soit obligé à des coups d'autorité; malheureusement ils sont devenus nécessaires et j'espère qu'ils en imposeront.
tr Le second édit est pour donner la liberté civile des mariages et baptêmes aux prolestants : ou croit qu'il passera sans dillicullé. On n'a pas eu le temps d'opiner sur cet objet.
trCc qui me fait beaucoup de peine, c'est que le Roi a annoncé qu'il tiendrait les Etats généraux d'ici à cinq ans. Il y a sur ce point une fermentation générale et telle qu'on a cru que le Roi devait prévenir une demande directe et qu'en prenant ses mesures et se rendant maître du temps, il pourrait empêcher les inconvénients de ces asseinblées.
ftMafillea la rougeole, mais si bénigne et déjà si avancée que je suis sans inquiétude. Mes petits garçons se portent à merveille. Adieu, mon cher frère, je n'ai que le temps de vous embrasser de tout mon co-nr. r ( A. d'Arnelh. Juse/th 11 iind Li'opold von Toscuna, t. II, p. i45.)
Paris, le aâ novembre J'^Sj. — Lorsque, par le courrier du 18 octobre, je rendis compte du langage mielleux que l'on me tenait ici, et du changement favorable qu'il semblait annoncer dans la conduite politique de cette cour, j'exposai en même temps des doutes déjà consignés dans plusieurs de mes dépèches précédentes sur la sincérité d'un retour aussi subit, qui pouvait n'être que l'efTet simulé des circonstances fâcheuses où la France se voit réduite. Maintenant la lettre particulière que V. A. daigne m'écrire en date du 5 de ce mois, fixe mes idées d'une manière certaine, et ce trait de lumière qui part de la plus profonde sagesse, en me montrant l'évidence fondée sur la raison, trace en même temps la conduite que j'ai à tenir pour me mettre à l'abri de toute erreur. Je crois devoir joindre ici les deux pièces très importantes et secrètes qui m'ont été communiquées. Quoique très assuré de la fidélité de ma secrétairerie, il m'a paru inutile qu'elle eût connaissance d'objets si délicats et qu'il en restât des traces dans l'archive de l'ambassade '".
Tout ceci forme la matière de mon rapport particulier à S. M. l'Empereur '-', mais j'y ai ajouté un épisode qui est assez curieux pour me paraître mériter d'être mis sous les yeux de V. A., et j'en joins ici la copie'''.
J'ai l'honneur d'être
Vienne, ce q décembre lySj. — Mon cher comte de Mercy, je vous suis très obligé dos nouvelles que contenait votre lettre du uli no-
'') Ces deux pièces ne sont pas dans les ces para(;raplics où il est question de l'élat ■}
arcllives de Vienne. Il s'af;it |)cut-élre des des all'aires intérieures de la France: ils se (
dépêches inicrceptées dont l'Knipereur parle trouvent plus haut, p. i38. plus haut. '^' C'est sans aucun doute la lettre
<') C'est pourquoi nous avons supprimé n° 73, p. l3y.
veiiibre et surtout de ce que vous me mandez de l'effet qu'a produit sur la Reine la lettre que je lui ai écrite par un courrier de M. de IVoailles. Comme c'était une réponse à la lettre qu'elle m'avait fait passer par la même voie, et dont le stylo m'annonçait qu'elle lui était suggérée pour voir ce que j'en dirais, j'ai cru devoir l'arranger de cette façon. La Reine ne m'en a plus fait semblant dans aucune de ses lettres postérieures, et je compte n'en rien toucher non plus dans les miennes.
Les traits de duplicité que vous avez découverts en M. de Montmorin, n'ont pas cessé depuis. 11 vient de faire proposer à la Russie une alliance ou le renouvellement de celle de 1756, tandis qu'envers moi il a chanté sur un tout autre ton. Probablement que ce projet a été conçu pendant les circonstances fâcheuses qui menaçaient la France d'une guerre avec l'Angleterre et la Prusse. Il pouvait bien s'imaginer que dans l'état actuel des affaires la Russie n'aurait rien de plus pressé que de me communiquer ses propositions et qu'elle s'entendrait avec moi à ce sujet. Si cette alliance peut avoir lieu, surtout d'après le traité de 1766, je m'y prêterai avec plaisir; mais il est essentiel que dans les arrangements à prendre il ne soit jamais question d'accorder le moindre avantage au roi de Prusse; car son acquisition, ne fût-elle que d'un seul village, me serait plus nuisible que ne pourrait m'être avantageuse celle de toute une province turque. C'est d'après ces dispositions que je ne cesserais de m'opposer de toutes mes forces à un accord quelconque avec lui qui lui procurerait quelque nouvelle possession. Je vous prie, mon cher Comte, de bien inculquer ce point à la Reine et de régler tous vos propos en conséquence.
Les confusions qui régnent dans l'intérieur de la France sont dans ce moment le plus sûr garant que cette puissance ne songera point sérieusement à traverser nos opérations contre la Porte. Je peux y faire plus do fonds que sur leur bonne volonté qui ne mérite pas la moindre confiance de ma part.
Les Etats généraux s'assembleront, quoique l'époque en soit encore bien éloignée et que le Roi ou un de ses ministres ne parviennent à se donner entre temps une autorité bien absolue. De la façon dont les têtes sont montées, un changement de constitution me paraît inévitable. L'archevêque, ainsi que vous le remarquez, est aussi bien
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pou occupé Je profiter des bons moments cpi'il avait pour se mettre tout à fait en mesure d'opérer le bien. Je crois qu'il l'a déjà manqué, de même que je ne me promets rien de solide de la part du conseil de guerre qu'on vient de former en France. 11 ne me sera pas moins intéressant d'en apprendre les détails et je vous prie de m'en procurer autant que vous pourrez et surtout à l'égard des changements ou arranfjements qui se feront dans leur militaire.
Adieu, mon cher Comte; je vous prie de remettre les incluses'" à la Reine et d'être persuadé des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis. . .
Vienne, le q décembre lySy. — Mon cher Comte, j'ai bien reçu votre dernière lettre particulière que m'a remis le garde-noble que vous m'avez dépêché le 2 à du mois dernier, et je vous adresse aujourd'hui tout ce qui peut servir de réponse et de direction à votre dernière dépêche. Je vous avoue que dans toutes les hypothèses imaginables je ne vois rien dans la cachotterie de M. de Montmorin sur la démarche, que la France a fait faire en Russie par M. de Ségur'^', qu'une vraie platitude, car je crois que c'est le mot qui va à une ac-r tion, qui est non seulement inutile, mais qui doit nous déplaire, parce qu'elle est tout au moins désobligeante, inutile, parce que M. de Montmorin ne devait ni ne pouvait supposer que la Russie nous laisserait ignorer la démarche du comte de Ségur, et que par conséquent le secret qu'on nous en faisait ne pouvait être qu'à ])ure perle et en droit de déplaire comme désobligeante de la part d'un allié.
'" Ces leUres manquent.
O Louis-Philippe, comte de Ségur, né le 10 décembre 1758, mort le 27 août iS3o. 11 lit en 178a une campagne en Amérique comme colonel en second; en 178.3 il fut nommé colonel du régiment des dragons de Ségur ef , à la fin de l'année 178'!, il fut erjvoyé en Russie en qualité de ministre de France; il y resta jusqu'au mois de novembre 1789. 11 a publié de nombreux ouvrages, entre autres des SoureniVj , Mé-
moires et Anecdotes (Paris, i82-'i, 3 vol. in-8°, nombreuses rééditions ) , qui s'arrêtent à l'année 1790. Mais ces mémoires, écrits en iSai, sont d'autant plus sujets à caution, que l'autour se sort, souvent sans le dire, des mémoires antérieurs aux siens et surtout <le ceux de M'"° Campan, pidjlii's l'année précédente. Toutefois on y trouve des renseignements fort curieux sur le séjour de M. de Ségur en Ru.ssie et sur sa missi'on.
beau-frère de l'Empcreui'. J'ai bien peur que M. de Ségur, par l'envie de faire chose agréable en Russie, et peut-être aussi de bonne foi et par conviction, n'ait ajouté à la lettre dans les propos dont il a été chargé, ainsi que dans la réponse préalable qu'on lui a faite à Pétersbourg, et qu'au fond la France n'y ait fait cette démarche, de même que chez nous celle de nous proposer un concert, que dans l'espoir de parvenir à la découverte de l'intention des deux cours impériales, au moyen des réponses que chacune d'elles lui ferait séparément. Car j'ai peine à me persuader que tout de bon elle ait eu ou ait réellement l'intention de conclure un traité avec la Russie, aussi éloignée qu'elle me paraît l'être de vouloir se détacher absolument de la cour de Rerlin, malgré toutes les croquignoles qu'elle en a reçues dans ces derniers temps par nombre de raisons, dont une partie est contenue dans mes lettres d'olfice'", et plusieurs autres-, que je pourrais y ajouter encore. Quoi qu'il en soit, néanmoins comme il nous conviendrait assurément (jue l'alliance proposée par M. de Séirur eût
'■' La dépêche d'office du Cliancefier à Mercy du 8 décenibio 1787 traite surtout de l'accession de la France à lalliance austrorusse comme cela s'était déjà fait en 175(5. Il dit que sans aucun doute cette accession serait absolument conforme aux intérêts essentiels de la cour de Vienne. On s'assurerait ainsi à tout le moins de l'inaction de la cour de Versailles (jui assisterait passivement à la guerre d'Orient. En outre si la France se rangeait du côté des deux cours impériales, cela mellrait un terme aux intrigues prussiennes à Versailles, et il deviendrait de moins en moins probable que l'on eût à redouter une diversion directe du roi de Prusse. Depuis le rétablissement de l'étroite amitié entrel'Empereuretla Russie, le cabinet de Vienne avait dû surtout se préoccuper d'empèclier que la cour de Pélersbourg ne s'alliât à celle de Londres ; car dans ce cas il lui aurait été très difficiie, sinon impossible , de conserver pour alliés la France et la Russie, c'est à-dire d'unir l'eau et le feu. Aussi, depuis cette époque, le plus vif désir du Chancelier était de voir se conclure une alliance formelle entre la Prusse et l'Angleterre. En effet, cette alliance éloi-
gneraitnéccssairement la France de la Prusse et devrait l'imirplus étroitement et plus solidement à la cour de Vienne. Mais cela n'est pas encore réalisé et la cause en est surtout, d'une part, parce que la cour de Berlin voulait brouiller l'Empereur avec la France , et l'autre, parce que l'Angleterre espérait toujours pouvoir s'allier aux deux cours impériales. Mais dès que la Fratice deviendrait l'alliée de la Russie, la Prusse comme l'Angleterre peindraient tout espoir d'arriver à leurs fins et il serait très probable que l'Angleterre s'efforcerait de conclure une alliance avec la Prusse, qui de son côlé devrait s'y prêter.
Aussi est-il très important de connaître au juste les véritables intentions de la cour de Versailles, de contribuer par tous les moyens au rétablissement du système de 1756 et de s'opposer aux manœuvres contraires de la Prusse, d'autant plus important que la cour de Rerlin doit déjà avoir pleine et entière connaissance des propositions faites par la France à Saint- Pétersbourg et qu'elle n'a sans doute pas tardé à dresser ses batteries pour les combattre.
U& MERCV A lOSEl'H 11.
lion, lions y ronins loiil ce f|iu' nous pourrons, le j)iiT' qui puisse arriver étant, en tout cns, que la |)roposition n'en ait été qu'un leurre, qui nie paraît prcscjue trop fin, pour être du pauvre pi'lit comte de Montmorin. Au demeurant, cela ne peut que se dévelo|)per dans peu, et alors comme alors. Il sei-a toujours bon de saisir la balle au bond, malgré tout le vide qui est dans les têtes et dans les linanccs de la France, parce que l'assurance de sa neutralité sera toujours un grand bien, et peut-être pour longtemps encore le seul, dont on puisse raisonnablement se flatter de sa part. M. l'archevêque de Toulouse est une nouvelle preuve qu'il ne suffit pas d'avoir de l'esprit pour un homme au limon des afl'aires, lorsqu'on n'a pas celui de son état, c'est-à-dire lorsqu'on n'est pas un génie, ce qu'on appelle un grand homme. Je ne pense pas qu'il fasse de vieu.v os dans sa place; mais, malheureusement pour la France, je n'y vois pas un homme sur la scène actuellement, par lequel il pourrait être remplacé avec un avantage certain.
C'est bien assez politique [lour aujourd'hui, et je nie borne par conséquent à vous réitérer, mon cher Comte, les assurances de ma tendre amitié et île ma parfaite considération.
Paris, le aS décembre ij8j. — Les très gracieux ordres de V. M. I. datés du y de ce mois, m'ont été remis le 20 après midi, et le 9 1 je me suis rendu à Versailles pour présenter k la Reine la lettre qui Lui était adressée. Il ne reste plus dans son esprit le moindre nuage relalif à la circonstance dont j'ai rendu compte à V. M. par mon très ■
humble rapport du au novembre. Depuis ce temps-là, j'ai eu plus d'une occasion de faire bien sentir la différence entre une correspondance dénuée de toute suggestion ministérielle et celle qui évidemment indiquait cette nuance; que dans la première V. M. suivrait sans doute toujours f impulsion de l'amitié et de la confiance, mais que dans le second cas la Reine devait .s'attendre à d'autres formes, telles que les procédés antérieurs de celle cour-ci les avaient rendues nécessaires et bien justes.
28 DKCEMBRE 1787. Ul
Dans ces derniers lenips, j'ai beaucoup gagné sur l'opinion de la Reine dans la manière de Lui faire envisager l'utililé d'un rapprochement entre la France et la Russie; ci-devant quelques préjugés sur le personnel de l'Impératrice el d'autres semblables motifs insignifiants combattaient les grandes raisons d'Etat majeures; maintenant la Reine commence à les bien sentir, au point même, qu'ainsi que V. M. daignera l'observer dans ma dépêche d'office, la Reine a voulu s'instruire plus particulièrement des détails de la négociation que cette cour-ci vient d'entamer avec celle de Pétersbourg, et sur le témoignage qu'Elle a lu la dépêche adressée à cet effet au comte de Ségur, il semblerait que réellement ce dernier a été dans ses premières ouvertures beaucoup plus loin (|u'il n'y était autorisé, ce qui diminuerait le soupçon d'une cachotterie que l'on aurait voulu faire à V. M. et qui se réduirait à une maladresse dépourvue (le tout sens commun.
Quant à l'observation miportaiitc que le roi de Prusse ne pourrait ni ne devrait participer à aucun des avantages possibles à résulter d'un concert entre les deux cours impériales et la France, c'est un point capital que je n'ai jamais perdu de vue dès les premiers instants où il s'est agi de traiter sur cette matière. Mes dépêches précédentes contiennent des remarques à cet égard, et j'y ai e.\posé que dans une de mes conversations avec le comte de Montmorin je l'amenai à me dire de lui-même que, s'il s'établissait un accord de convenances sur le partage des dépouilles ottomanes, il serait essentiel pour V. M. que le roi de Prusse en fût exclu, et pour la France que l'Angleterre ne pût également s'y procurer le moindre avantage. Ce langage avait précédé l'explosion des troupes prussiennes en Hollande, et depuis cette cruelle insulte faite à la cour de Versailles, elle a acquis de grands motifs à rejeter toute idée de favoriser celle de Rerlin.
Il est probable que dans le fond on est assez décidé ici sur ce chapitre; mais soit par un effet du fâcheux état de l'intérieur, qui inspire de la faiblesse et de l'incertitude, soit parle défaut d'idées t de nerf dans ceux qui dirigent, je ne cesse d'apercevoir dans l'ensemble des propos et de la conduite du ministère de Versailles des petitesses et un louche qui ressemblent trop à la fausseté, pour que l'on puisse se permettre de la confiance jusqu'à ce que des
l/i8. MERCV A J(»Si:i'll 11.
faits bien dislincts aient entièrement soulevé le voile sous lequel on s'obslinc à se tenir ici. Jusqu'à ce que cela arrive, je crois ne pouvoir apporter trop d'attention, de réserve, même de méfiance, à tout ce que me dit et veut me faire paraître le comte de Montmorin. La Reine, plus portée à la confiance, cherche souvent à m'en inspirer; mais en Lui faisant valoir des raisons sans réplique, je cherche de mon côté à La' persuader d'interposer tous ses moyens pour que l'on se décide enfin d'une manière franche et claire à prendre le seul parti raisonnable sur lequel on ne devrait pas se permettre d'hésiter.
Je me borne dans ce présent et très humble rapport à généraliser les objets, parce que ma dépèche d'office en présente les détails. V. M. daignera y voir que, relativement à l'intérieur de ce pays-ci, l'état de choses depuis un mois n'a point changé et qu'il semble empirer plutôt que s'améliorer. 11 en est de même à l'égard de l'opinion publique sur l'archevêque de Toulouse, qui éprouve un grand obstacle de plus dans le dépérissement de sa santé. Ceux qui lui sont le plus intimement attachés, montrent déjà des doutes que ses forces physiques puissent suffire longtemps à supporter le poids des affaires. On prévoit bien cependant que l'Archevêque ne se résoudrait à les cpiitter que dans la dernière extrémité, soit à la suite de quelque maladie qui le mettrait aux abois, soit dans le cas où il n'apercevrait plus de moyens à rétablir les affaires et qu'il fallût en venir à quekjue catastrophe de banqueroute ou autres opérations semblables, dont il ne voudrait pas qu'on lui imputât l'odieux, ce qui pourrait le déterminer alors à une retraite sous le prétexte de sa santé. De pareilles combinaisons qui se font ici publiquement, augmentent le discrédit, rendent les parlements plus revêches, et entretiennent dans l'esprit de la nation celte fermentation menaçante qui, tôt ou tard, peut causer d'étranges événements. A ne considérer le principal ministre que du côté de son attachement pour la Reine, la perte en serait une de quelque conséquence pour cette auguste princesse, et même en ne supposant point à l'Archevêque toute l'étendue des talents nécessaires à des temps aussi critiques , il est cependant probable qu'il serait mal remplacé, vu l'extrême pénurie de sujets capables pour une place de cette importance.
Le nouveau conseil de guerre est encore jusqu'à présent un objet aussi informe, aussi confus que le sont presque Ions les établissements
2S DECEMBliE 1787.
de ce pays-ci'". A l'exception de deux règlements relatifs à ce conseil et que j'ai joints à mes dépêches des 18 octobre et 9/1 novembre, il n'a rien paru de nouveau touchant ce département. Ce ne sera sans doute (pie dans rpielques mois qu'il prendra une forme décidée quelconque et que l'on pourra juger de la valeur de ses opérations. Le frère de l'Archevêque qui y préside, a la réputation d'un très honnête homme, mais infiniment borné du côté des talents et des connaissances militaires '-'. Ainsi que V. M. daigne me l'ordonner, je recueillerai avec soin tout ce qui aura trait à cette partie et Lui en rendrai un compte exact dans son temps.
MERCY A KiUNIÏZ.
Paris, le 28 décembre ijSj. — Par les détails d'olTice que j'ai l'honneur de mettre aujourd'hui sous les yeux de Votre Altesse, Elle observera que , si la Reine a bien lu et bien compris le sens de la dépêche qui contenait les directions données à M. de Ségur, il devient évident que ce dernier a été dans ses premières ouvertures beaucoup plus loin qu'il n'y était autorisé, ce qui diminuerait le soupçon d'une cachotterie ((ui n'aurait été qu'une maladresse dépourvue de tout sens commun. Mais cette même supposition d'étourderie de la part de M. de Ségur ne confirme que trop les remarques de V. A. sur le but que l'on peut s'être proposé ici sur l'intention équivoque de conclure un traité avec la Russie, et sur le peu d'apparence que l'on soit réellement disposé à se détacher entièrement de la cour de Ber-
''' Ce conseil de guerre avait élé inslitiié par deux règlements du Roi en date dos 9 et -li octobre 1787. (Isambcrt. Rerueil des anciennes lois françaises , t. XXVIII, p. 435 et /i5i.) Il devait s'occuper de toute la partie législative et consultative de l'administration du département de la guerre, tandis que la partie active et executive resterait confiée au secrétaire d'iïtat, qui était le président né du conseil et y avait double voix. Ce conseil devait èlre composé de huit offiiiers généraux, d'un
officier général ou supérieur, rapporteur, et du secrétaire d'Elat, président. Le rapporteur fut le célèbre comte de Guibert, maréchal de camp, aussi connu par un Essai sur la laclique que par l'échec de ses tragédies.
'-' Le président de ce conseil était le nouveau ministre de la guerre, Athanase- Louis-Marie Loménie, comte de Brienne, frère cadet de l'archevêque de Toulouse, principal ministre, qui l'avait fait nommer à la place du maréchal de Ségur.
JOSEPH II À MERGV.
lin. Ce dernier article devient de plus en plus suspect, ne fut-ce que par les raisons majeures que ci-devant Votre Altesse a eu la bonté de me communiquer, et il s'ensuit que l'on ne peut se permettre de confiance dans les propos et la conduite du ministère de Versailles, jusqu'à ce que des faits bien distincts aient soulevé le voile sous lequel il s'obstine à se tenir caché. Le courrier que l'on se propose de dépêcher incessamment à Pétersbourg doit éclaircir la matière, et, s'il était possible de porter la France à renouveler sini|)lement son accession de 1766, il en résulterait peut-être de la part de la cour de Berlin des démarches qui rompraient le fd par lequel elle tient encore à celle-ci. C'est dans cet esprit que j'ai saisi les derniers ordres de Votre Altesse, et que j'ai tâché d'acheminer les moyens de les remplir '".
Vienne, ce '^janvier îj88. — Mon cher comte de Mercy, ce courrier est porteur de la nouvelle du mariage de mon neveu François avec la princesse Elisabeth de Wurtemberg*-'. Il est également chargé d'en porter la notification en Espagne; vous lui ferez donc continuer sa route aussitôt qu'il aura reposé quelques jours. Vous le recevrez même un peu plus lard qu'à l'ordinaire, puisqu'il passera par Montbéliard '^'.
Vous trouverez ci-joint une lettre |)our la Reine qui en contient une d'amitié pour le Roi. outre celle de cérémonie que vous enverra la chancellerie d'Etat. Vous voudrez donc remettre ma lettre à la Reine»'*.
'" Suit un passage sur le Jisciédit où élail tombé dans l'opinion publique l'archevêque de Toulouse; nous l'avons supprimé parce qu'il se trouve textuellement dans la iellre à l'Empereur, de la même date, p. 148.
('' Ce mariage fut célébré à Vienne , le 6 janvier 1788, par l'onde de l'arcliiduc François, le fils deinier-né de Marie-
Tliérèsc, l'arcbiduc Maximilieii, archevêque électeur de Cologne.
<^' (;'esl dans celle ville que résidaient les parents de la princesse Elisabeth de \Vuiteniberjj. On trouve de nombreux et iiii-ieux déluils sur celle pelile cour de Montbéliaid dans les MpinoiiesJe lahuronne d'Oberkirch. Paris, it>5;{, a vol. iri-8".
'' Cette leltiv niancjue.
7 JANVIEU 1788. 151
Quanl aux nflaircs, je iic |iiiis que ino riîfcrer à ce ([ue vous cti diivi le [>rince de Kaunitz. La France frappe à toutes les portes pour savoir jusiju'où s'étenilent nos jirojets dans la guerre contre la Porte. Il n'est pas possible de rien déterminer à cet égard avant le commencement des hostilités. Tout se réduit encore à l'envie de faire la guerre avec le plus d'avantages que possible; en dire plus, ce serait jouer la fable de l'ours et partager sa [)eau avant cpie de l'avoir. Le renversement de l'Empire ottoman qui est devenu une phrase de conversation, n'est pas seulement d'une exécution si facile, mais il est même impossible de l'effectuer; les Français peuvent donc se tranquilliser sur l'existence des Turcs en Europe qui sera encore de longue durée. Les liens qui existent entre moi et la Russie exigent récipro(|uementque,si l'une des deux puissances est attaquée, l'autre fasse la guerre de toutes ses forces pour la secourir. Le casus fœderis est clair dans cette occasion et, par conséquent, fidèle ii mes engagements, j'en remplirai aussi la condition.
L'essentiel dans tout ceci est que le roi de Prusse soit contenu de façon à ne pouvoir se procurer avantage quelconque pendant cette guerre, et moyennant cette assurance, je puis entrer avec la France dans tous les engagements qui |>ourront lui convenir; mais hors de là, je ne puis écouter aucune proposition. Je sais que M. de Herfzberg médite de profiter de cette occasion pour faire avoir à la Maison de Brandebourg Danzig, Thorn , le Palatinat de Posen cl celui de Kalisch, en voulant que je rende la Galicie à la Pologne en me contentant de la Moldavie et de la Valachie, pendant qu'on garantirait à la Porte toutes ses possessions sur la rive droite du Danube et de la Save. Mais je suis bien éloigné de jamais souscrire à de pareilles conditions; je suis plutôt résolu de faire la guerre à toute outrance que de lui faire avoir un seul village, puisque, dans l'état actuel des choses, je ne puis regarder le roi de Prusse c|ue comme l'ennemi irréconciliable de ma maison et la moindre augmentation de sa part que comme un préjudice réel qui m'en reviendrait. Je n'y acquiescerai donc jamais et devrais-je, pour l'en empêcher, y employer mon dernier sol et mon dernier homme.
Mais si vous voulez, mon cher Comte, savoir où tendent mes vues, si la guerre est heureuse, je vous en ferai [)arl [tour voire notion ])rivée, car jus(|u'à présent personne au monde ne le sait.
Je me contenterais des frontières de la paix de Passarowitz <" en y joignant toute la Bosnie et la ville de Chotyni qui fait tête à mes possessions en Galieie. Vous voyez que ce n'est que récupérer ce qu'on a perdu par la paix de Belgrade '-' et que je suis bien éloigné de renverser rEn)pire oltoman, ni de m'approcher de Constantinople. Ce ne serait pas même un grand accroissement de puissance pour moi, mais la possession des deux rives du Danube et de la Save, jointes à la Bosnie, me donnerait des sûretés pour le reste de mes provinces. La Bosnie est un pays des moins fertiles que possèdent les Turcs, consistant en montagnes et en bois, par conséquent elle ne changerait certainement rien dans la balance de l'Europe. De cette façon je ne m'approcherais point des Busses et je pourrais d'autant plus rester dorénavant l'ami de la Porte, n'ayant plus rien à désirer d'elle. Par cette même raison, la France devrait être intéressée à me faire avoir ces parties; mais que tout ceci reste encore entre nous et vous n'en ferez usage que dans vos propos vis-à-vis de la Beine et le ministère.
Je suis bien fâché de voir par vos rapports que les dilhrultés internes, loin d'avoir diminué, vont en augmentant; cela prouve bien qu'il ne sulTit pas d'avoir seulement de l'esprit pour bien gérer les affaires; notre bon archevêque aura donc de la jieine à s'en tirer.
J'ai changé depuis la route du garde-noble pour le faire passer directement par iAlonlbéliard et Lyon à Madrid. Celui qui vous remettra ce paquet est un courrier des Pays-Bas que j'envoie de retour par Paris à Bruxelles.
Adieu, mon cher Comte, vous connaissez les sentiments avec lesquels je suis. . .
(" Le traité signé le ai juillet 171 S, à '-' Le traité de Belgrade, du 18 sep-
Passarowilz, petite ville de Serliie, située tembre 1739, ne laissait à rAulriche que
au conilueul de la Morawa et du llanube, le Banat et restituait aux Turcs la Serbie
donnait à l'Autriche tout le lianat de Ternes- septentrionale avec Belgrade, et la petite
var, le nord de la Serbie avec Belgrade, Valachie avec Orsova. et la petite Valacliie jusqu'à l'Atuta.
Vienne, le G janvier ij8S. — Mon cher Comte, M. le marquis de Noaillcs m'a communique^ le 2/1 du mois dernier la copie ci-jointe d'une lettre de M. le comte de Montmorin ''', que j'ai eu l'honneur de porter à la connaissance de l'Empereur, et j'eusse été autorisé sans doute à répondre tout de suite à son contenu, si on n'avait pas jugé devoir différer jusqu'à l'arrivée des courriers, vraisemblable alors de jour en jour de votre part, ainsi que de celle de M. le comte de Gobcnzl, pour ne pas s'exposer aux risques de vous donner des instructions qui se trouveraient à leur arrivée ne plus cadrer avec les notions dont ils pourraient être porteurs, et pour éviter par là les inconvénients, qui résultent souvent du tro[) de précipitation ainsi que du trop de retard dans les ordres que l'on fait |)arvonir à ses ministres dans des cours aussi éloignées les unes des autres que Pétersbourg l'est de Vienne et de Versailles, et que le sont vice versa à son égard ces deux dernières. Ces courriers, contre toute attente, ne sont cependant point arrivés jusqu'à ce moment, et nous croyons moyennant cela ne pas devoir différer davantage à faire parvenir à la connaissance du Roi Très Chrétien ce que nous sommes en état de pouvoir dire sans risque dans ce moment-ci.
Par la communication de la lettre de M. le comte de Montmorin nous avons vu, ainsi que nous en avions été informés il y a six semaines environ, directement de Pétersbourg :
Que sur les affaires du Levant le Roi Très Chrétien avait jugé devoir s'adresser avant tout à l'impératrice de Russie pour connaître les projets de cette |)rincesse relativement à la Porte Ottomane; que dans cette vue il avait chargé M. le comte de Ségur de faire connaître au ministère russe les dis[iositions amicales où il était à l'égard de leur souveraine, dans la supposition d'une parfaite réciprocité de sa part, de les engager à s'expliquer avec confiance sur ses intentions et de mettre par là le Roi en état d'avoir une opinion arrêtée et de pouvoir pijendre une détermination ultérieure avec pleine connaissance de cause.
'" Nous n'avons pas riii devoir rnetlro ici en noie celle letlie de M. de Moniniorin dont colli' dépcclie du prince de Kaunilz nons a paru donner une idée suffisante.
154 KAUNITZ A MEUGY.
Nous y avons vu en uiêtiio temps ([uc les n'poiisos qui avaient été laites à M. le comlo de Scgur portaient en substance :
Que les sentiments de l'Impératrice sont entièrement conformes à ceux que le Roi lui a fait manifester, et même que cette princesse est on ne [)eut pas plus disposée à s'unir intimement avec le Roi Très Chrétien, et c'est avec bien de la satisfaction que l'Empereur a appris, par la communication directe de ces notions, la confirmation des dispositions réciproques des deux cours présenter l'agréable perspective des liaisons possibles entre ses deux alliés, l'assurance positive de la plus parfaite réciprocité des dispositions amicales pour le Roi Très Chrc- tien de la part de l'impératrice de Russie paraissant répondre parfaitement à celles que le Roi lui a fait témoigner, quoiqu'elles n'aient pas été accompagnées d'explications individuelles (|ui ne [)0uvaient guère avoir lieu, à ce qu'il semble, au point où en étaient les choses au mois d'octobre et avant f|ue l'on ait pu en conférer avec l'Enqiereur.
On sent très bien cependant que le Roi doit désirer d'être tiré, s'il se peut, de son incertitude sur le sort de l'Empire ottoman, mais on ne saurait douter en même temps que S, M. Très Chrétienne ne sente de son côté que sur le sort d'une guerre, dont le plus ou le moins ne peuvent que dépendre des événements, il serait assez dillicile d'articuler dès à présent jusqu'à quel point on se propose de la porter; que c'est tout au plus les bornes, auxquelles on pourra se prêter, que l'on serait dans le cas de pouvoir lui confier; et ([ue, par conséquent, il n'est guère possible de pouvoir établir, quant à présent, d'autres bases que celles de l'assurance préalable d'une parfaite réciprocité dans les engagements quelconques qu'il pourrait être question de vouloir contracter.
Le Roi est trop éclairé pour ne pus comprendre que c'est dans ce moment-ci tout ce que peut dire l'Empereur relativement à l'impératrice de Russie, son alliée, dont les droits de la guerre, comme |)artie attaquée, sont indéfinis, selon les règles du droit des gens et dont d'ailleurs il ignore encore à cet égard les intentions définitives.
Mais comme l'Empereur peut se permettre de s'expli(juer plus individuellement sur ce qui le regarde en particulier, il se fait un plaisir (le donner au Roi Très Chrétien les éclaircissements (ju'il désire et (|u'il lui demande connue un témoignage de sou amitié et de sa confiance.
Le Roi désireiait être iafornii? des bases ilu système tie S. M. ut de ses vues personnelles, et l'Empereur les confie bien volontiers aux sentiments sur lesquels il compte de sa part.
Les anciens traités dét'ensifs de la maison d'Autriche avec l'empire de Russie au sujet de la Porte , interrompus pendant quelque temps par des événements notoires survenus vers la fin de la guerre de Sept ans, et rétablis depuis en 1781, sont les seules bases de son système relativement à l'empire de Russie et à l'Empire ottoman. Ces traités contiennent l'engagement d'une défense mutuelle et réciproque dans toutes les occasions dans lesquelles la Porte se refuserait à l'accomplissement de ses engagements, vis-à-vis des deux cours im|)ériales, et à plus forte raison naturellement lorsqu'elle déclarerait la guerre à l'une ou à l'autre, et il s'ensuit que le cas de ces traités existant actuellement de la manière la plus positive, l'Empereur est dans l'obligation de devoir satisfaire à ses engagements envers son allié, et qu'en conséquence de son amitié personnelle pour l'impératrice de Russie il y satisfera avec tout le zèle que peut inspirer ce sentiment. Ses projets personnels cependant, S. M. L les bornera volontiers aux acquisitions que la sûreté et la tranquillité à venir de ses Etats, avec un juste dédommagement des frais de la guerre, pourront l'exiger, si telle est aussi de son côté l'intention de son allié.
L'Empereur croit, par cette ouverture confidentielle, ne rien laisser à désirer au Roi Très Chrétien, et il se flatte que moyennant cela et avec les notions que l'on pourra avoir eues directement de Pétersbourg, il aura la satisfaction d'a[)prendre dans peu l'heureux succès de la négociation dont a été chargé M. le comte de Ségur, à laquelle il sera charmé de voir prendre part Sa Majesté Catholique, et il y contribuera certainement avec beaucoup de plaisir, autant qu'il le pourra.
Vous voudrez bien, Monsieur l'Ambassadeur, porter tout ce que cidessus à la connaissance de M. le comte de Monlmorin. Je serais bien aise qu'il veuille bien me communiquer d'autres bases que celles dont je viens de faire mention s'il en connaît d'admissibles dans une guerre dans laquelle la Porte est l'agresseur, et il ne me restera rien à désirer si ma façon île voir dans cette occasion pouvait être la sienne.
P. S. J'ai cru devoir préférer dans la façon de répondre à la couj-
156 KAUNIÏZ À MERGY.
iiiunicatioii du marquis de Noailles la forme d'une lettre ostensible, afin que, d'une part, le comte de Montmorin, en la portant au conseil, pût lui rendre un compte plus exact du sens et de l'esprit de notre réponse, qu'il n'eût peut-être été en état de faire de mémoire et de vive voix, et afin que, de l'autre, j'eusse une réponse suffisante à communiquer au marquis de Noailles, sans être obligé d'entrer dans des discussions vis-à-vis de lui inutiles, comme vous comprenez bien par plus d'une raison.
Vous y observerez en même temps que je leur ai dit sur les deux demandes qu'ils nous ont faites tout ce que j'ai pu leur dire sans me compromettre ni vis-à-vis d'eux, ni vis-à-vis de la Russie, ainsi que je tâchai de leur faire sentir que leurs questions étaient assez impertinentes vis-à-vis de deux grandes puissances indépendantes, qui ont eu la discrétion de ne leur en point faire, ni à l'occasion de la guerre d'Amérique, ni pendant les troubles de Hollande, quoique le sort de la Grande-Bretagne et celui de la République des Provinces-Unies pouvaient les intéresser autant que celui de la Porte Ottomane peut intéresser la France.
Depuis la lettre écrite par M. de Montmorin, on peut avoir eu à Versailles des nouvelles ultérieures de Pétersbourg, dont vous pourrez avoir été informé par le ministre français ou M. de Simolin. J'attends avec quelque impatience ce que vous pourrez nous mander à cet égard, et en attendant je suis un peu étonné que M. de Montmorin ait voulu ajouter à sa ridicule cachotterie des démarches, dont on avait chargé M. de Ségur deux mois environ avant de nous les avoir communiquées, celle de tarder si longtemps à vous informer de la communication qu'il nous a fait faire par le marquis de Noailles. Mais c'est ainsi (|ue l'on est (juand on n'est pas su[)érieur à sa besogne, et moyennant cela ces sortes de misères deviennent moins étonnantes. Il me semble que votre courrier ne peut plus guère tarder de nous parvenir, et je serai par conséquent vraisemblablement dans le cas de vous en envoyer un autre dans peu.
Soyez persuadé en attendant de la persévérance inviolable de mes sentiments pour vous, mon très clier et bon ami. Tout à vous.
Vienne, le lo janvier iy88. — Mon cher Comte, j'ai cru devoir à M. le marquis de Noailles l'attention de lui donner une copie de la lettre que je vous ai adressée en dernier lieu par le courrier Herden, quoique M. le comte de Monlmorin n'ait pas jugé à propos d'en user de même vis-à-vis de vous à l'égard de celle qui y a donné lieu, ainsi que je l'eusse fait à sa ])lace, pour ne rien faire de désobligeant pour vous à pure perte; attendu qu'il n'en eût résulté autre chose, si ce n'est que vous eussiez été informé quelques jours plus tôt d'une chose dont aussi bien vous n'auriez pas manqué d'être instruit quelques jours plus tard.
M. le marquis de Noailles, sans doute, rend compte, par le courrier qu'il dépêche ce soir, à ce qu'il m'a dit, de la conversation que j'ai eue avec lui à cette occasion, et j'espère que loyalement il fera bon usage de tout ce que je lui ai dit. Je crois devoir cependant vous communiquer encore à cet égard quelques réflexions qui me paraissent justes, mais que j'abandonne cependant entièrement à l'usage que vous [)ourrez juger à propos d'en faire.
Que diable veut dire tout l'entortillage que l'on a mis jusqu'à présent à toute cette affaire? Veut-on ou ne veut-on pas? Croit-on ou ne croit-on pas qu'il est de l'intérêt de la France de contracter des liaisons avec la cour de Pélersbourg? Dans ce dernier cas, faire semblant de le vouloir n'est bon (|u'à donner de la méfiance et qu'à augmenter celle qui n'existe déjà que trop et depuis trop longtemps, et par conséquent, bien loin d'être utile, ne vaut rien, ni pour le présont ni pour l'avenir, et, dans la première supposition, il ne vaut rien non plus de s'en tenir à des expressions vagues, insignifiantes ou équivoques, auxquelles on ne comprend rien ou dont il faut deviner le sens; de perdre du temps et de s'exposer au chapitre des accidents, que peut amener le laps du temps, en donnant à nos ennemis ou à nos rivaux le loisir de se mêler de nos affaires. Si on croit en France qu'il convient de contracter des liaisons avec l'empire de Russie, ainsi que quant à moi, je le crois, pourquoi ne pas parler clair tout d'un coup? Pour(|uoi vétiller sur telle ou telle autre expression de la chose que l'on veut? Pourquoi ne pas dire tout de suite : wSi vous voulez
158 JOSEPH 11 À MERCV.
Iticn ne pas vouloir telle chose, je vous ofl're un traité de neutralité, un traité défensif ou un traité de coopération, tout ce que i'on voudra, pourvu que cela soit clair et positif. Pourquoi ne pas même communiquer tout de suite par écrit un |irojet auquel on est déterminé de souscrire, sauf réciprocité? Pourquoi parler de bases sans dire ce qu'on entend par cette expression et qu'il m'a fallu deviner, tandis qu'on aurait pu m'en épargner la peine et à soi-même le risque de quelque autre interprétation que j'eusse pu donner à ce mot? En un mot, pourquoi ne pas en agir rondement, ne pas adopter le langage de la franchise par laquelle la saine raison et une longue expérience m'ont appris depuis longtemps que l'on fait réussir et accélérer même la réussite des grandes affaires. ]>ondant que très souvent on les fait manquer par des méthodes contraires.
Il me semble que le cabinet de Versailles devrait se dire : «il me convient de contracter des liaisons avec la Russie, et n'y eût-il d'autre preuve que celle des mouvements réunis que se donnent les cours de Londres et de Berlin pour en traverser le succès, il me convient d'y mettre toutes les facilités raisonnablement possibles et toute l'accélération qui peut dépendre de moi ».
Tout ce que je vous dis là, je l'eusse fait et je le ferais si j'étais à sa place, et je le dirais si j'étais dans le conseil du Koi. Puissent-ils voir et raisonner de même! Il y va, à mon avis, beaucoup plus de leur intérêt que du nôtre, et je le leur souhaite movennant cela de bonne foi.
En voilà bien assez, ce me semble, en confidence vis-à-vis de vous pour supplément à ma lettre, beaucoup même quoique en aussi peu de mots que possible. Vous rendrez service à ces gens-là si vous pouvez les faire raisonner juste en celte occurrence. J'en serai bien aise par l'intérêt ipie je })rends à vos succès, (iontinuez-moi votre amitié, et comptez sur la persévérance de la mienne. Tout à vous.
Vicmic, ce. y Jèvrier ijSH. — Mon cher comte de Mercy, vous attendiez l'arrivée d'un courrier et nous en attendions un de votre
part, ce qui a relanlé de jour en jour l'oxpiTlition de celui-ci. Il est particulièrement closliiic à porter à Paris la notification de ma déclaration de guerre que le baron Herbert'" est chargé de remettre à la Porte le y de ce mois. Je n'ajouterai rien ù ce que vous mandera à ce sujet la chancellerie d'ttat. Il est très essentiel que vous fassiez connaître les raisons qui, pour être fidèle à mes engagements, m'obligent à cette levée de boucliers. Vous observerez aussi la sensation que cette nouvelle fera sur le ministère, il m'importe surtout que vous soyez exactement informé de tout ce qui se tripote entre la France et la Prusse. M. de Hertzberg poursuit avec ardeur son projet dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre; il en a déjà même fait faire des insinuations en conséquence tant à Constanlinople qu'à Pélersbourg, mais j'ignore encore comment elles y ont été reçues; il est probable qu'il en aura également instruit la France, car pour l'Angleterre, je le sais positivement, puisqu'il assure d'agir en tout d'un commun accord avec cette cour.
Quant à la révolution qui se prépare, dit-on, en Hollande, la France verra-t-elle avec une indifférence aussi humiliante que pernicieuse renverser son ouvrage et écraser entièrement le parti des patriotes?
Les nouvelles qui courent ici au sujet du dauphin et même du duc de Normandie sont, de toute façon, fort inquiétantes, car on prétend que le premier a des dispositions à devenir bossu, et que l'autre est également d'une santé très faible. La Reine est-elle derechef grosse ainsi qu'on le débite? Question que je vous prie, mon cher Comte, de ra'éclaircir par deux mots.
(I) Pierre, baron de Herbert, naquit en 1735, à Constanlinople, d'un pèro, Irlandais d'orifjine, qui avait suivi le roi Jacques en exil et s'était ensuite fixé à (".onslantinople, où il avait épousé une femme grecque. Après la mort do son père, qui laissait six enfants en bas âge sans aucune fortune, le jeune Pierre fut élevé par les jésuites, qui le firent ensuite entrer dans leur société. Mais après avoir enseigné pendant plusieurs années, il quitta la Compagnie et entia au service du ministre impérial dans les Pays-Bas, le comte Cbarles
Cobenzl , d'où il passa à la chancellerie impériale. 11 prit vme part aussi active qu'importante aux négociations de Tescben et, en 17S0, il fut nommé internonce impérial à Constantinople, où il resta dans ce poste jusqu'à sa mort, le aS février iSoa. Voyez sur Herbert les mémoires de son ami , le comte Pbilipp Cobenzl dans l'étude de M. Alfred d'Arnetli, publiée sous ce titre : Crraf Philipp Cobenzl und Seine Memoiren, dans VArchiv fur OEsterreichische Gescliichle , année 1S86, vol. LWH, a'partie, notaimnent aux pages G, 7 et 72.
160 KAUiMTZ A MERCY.
Il y a encore une aiilre chose dont je dois vous cliarger. Il s'agit de la conduite messéante et des propos [leu convenables que tient le chargé d'affaires de France à Bruxelles, nommé Hirsinger. Vous vous rappellerez sans doute des plaintes que le gouvernement des Pays- Bas a portées contre lui à l'occasion des derniers troubles. Vous lui avez même fait donner un démenti formel par le ministre; mais il ne continue pas moins dans sa façon d'agir et à troubler la société par ses intrigues. Je vous charge donc d'en faire connaître mon juste mécontentement à M. l'Archevêque et à M. de Montmorin ainsi (ju'à la Reine. Je ne doute point qu'ils auront la complaisance |)our moi de changer un aussi petit et mince sujet et de le remjilacer par quelqu'un plus [)ropre à observer les instructions de sa cour, car je n'en [)uis supposer d'autres que celles que le ministre lui-même vous a déclarées et qui conviennent aux liaisons de parenté, d'alliance et de bon voisinage qui subsistent entre les deux Etats et que la décence exigerait envers tout autre souverain. Il me serait fort agréable que vous puissiez emporter la pièce, ce qui ferait en même temps baisser le ton, surtout de quelques femmes et hommes de la première volée de Bruxelles.
Je compte partir le i" mars pour l'armée où j'ai déjà envoyé mes équipages. A'ous connaissez trop la délicatesse des circonstances du jour pour que j'aie besoin, mon cher Comte, d'exciter votre attention sur tout ce qui peut m'intéresser. Ce serait le moment de redoubler de zèle, si le vôtre était encore susceptible d'accroissement; je suis donc entièrement rassuré à cet égard et il ne me reste qu'à vous prier de remettre l'incluse à la Reine *" et d'être persuadé que je suis avec des sentiments inaltérables
Vienne, le 'j février iy88. — Mon cher Comte , (juoique je ne m'attende guère à rien de raisonnable et de louable de la part du ministère actuel de la France, qui est Iroj) au-dessous de sa besogne, pour (\iii'.
''' Olto lellre iiiantjiie.
IGl
l'on puisse en espérer ni l'un ni l'autre, je suis curieux de voir cepenilant ce qui aura résulté de notre réponse à la conimunication de la lettre de i\l. du Montmorin, et du contenu de celle cpie j'ai confiée au courrier du marquis de Noailles, et que l'on aura lue sans doute, comme vous aurez pu vous en apercevoir par le cachet, lorsqu'elle vous aura été remise.
En attendant l'arrivée de votre courrier, dont les dépèches m'apprennent tout cela sans doute, j'ai jugé de ne pas devoir diiïérer de vous informer du parti que vient de prendre enfin l'Empereur, de faire remettre une espèce de déclaration de guerre à Constantinople, dont j'ai tâché de justifier le délai par la tournure, que vous verrez que j'ai donnée au billet circulaire '", que mutatis mulandls j'ai adressé à tous les ambassadeurs et ministres résidents en cette cour. Au moins cette déclaration nous met en règle et en droit depuis ce moment de tirer de la guerre tout le parti que l'on doit pouvoir en tirer, supposé qu'elle se fasse avec toute la hardiesse et vivacité que devrait inspirer le pitoyable état du militaire ottoman, vis-à-vis de celui où se trouvent aujourd'hui les deux armées européennes que ces animaux ont la témérité de vouloir combattre : quodj'acient superi, et pourvu qu'on ne veuille pas leur faire la guerre de la façon dont on la ferait et ferait fort bien de la faire contre une armée prussienne.
Pour ce qui regarde la cour oii vous êtes, laquelle sans doute dans tous les sens montre le défaut de la cuirasse et joue un rôle pitoyable, il me paraît presque impossible qu'elle put être en pire, à moins qu'on n'y mît à la tète des affaires étrangères un enragé, qui forcerait la maison d'Autriche à abandonner son alliance avec la France.
(" Voici le paragraphe essentiel de celle •ircuiaire :
ttLa Porte a demandé une déclaralioa par écrit à rinlernonce iiDpérial, M. de Herbert, sur les intentions de sa cour, relativement à la présente guerre, provoquée par son agression contre rénipirc de Russie, quoique ce qui lui a été exposé et présenté dans plusieurs occasions, soit par écrit et noniméuicnl en 1783 sur les liens de l'alliance qui subsistent entre les deux couis impériales et leurs conséquences nécessaires, ne dût lui laisser aucun rondement
de doute à ce sujel ; mais comme ce, nonobstant, le minisire ottoman en témoigne encore par sa demande, alin qu'il ne puisse pins en rester aucun sur les irUenlions de l'Empereur, conformes aux engagements de défense et d'assistance réciproque qui existent entre lui et son allié, l'impératrice de toutes les Russies, contre les agresseurs quelconques do l'un ou l'autre de leurs empires, S. M. 1. lui a fait remettre par son internonce la déclaration qu'il a témoigné désirer, pour faire cesser jusqu'à la moindre incertitude à cet éjrard.'i
Vous (îles le seul homme à qui j'oserais dire tout ce que contient cette lettre familière. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque en tous lieux on ne voit, du sceptre jusqu'à la houlette, que des gens qui sont moins (pie rien , parce qu'ils sont assez aveugles pour se croire, ce nonobstant, quelque chose.
Après l'arrivée de votre courrier, et des nouvelles que j'attends de Pélorsbourg, je serai vraisemblablement dans le cas de vous en envoyer bientôt un autre, et moyennant cela je me bornerai aujourd'hui dans celle-ci aux assurances réitérées de la persévérance de tous mes sentiments pour vous.
Vienne, ce ai février i j88. — Mon cher comte Mercy, partant le 99 de ce mois pour l'armée, et croyant que jusqu'alors votre courrier ne sera point arrivé, je profite d'une occasion par Bruxelles pour vous envoyer celte lettre pour la Reine'". Je lui annonce mon départ et je prends congé d'elle en même temps. Vos lettres et celles qu'elle m'écrira, vous voudrez bien continuer à me les adresser à Vienne d'où elles me parviendront toujours prompteraent et sûrement.
Pour ce moment je ne vous parlerai pas d'autres objets que ce que vous recevrez par le prince Kaunitz. Il est sûr que le roi de Prusse ou, pour mieux dire, M. de Herizberg médite un coup fourré pour s'agrandir sur la Pologne, qu'il veut jouer un rôle à la pacification et continuer le ton d'arrogance que depuis la réussite de son expédition de Hollande il se croit autorisé de prendre vis-à-vis de toutes les puissances de l'Europe.
Je désire bien de recevoir de bonnes nouvelles de votre part, puisque malgré mes occupations je ne cesserai jamais de m'intéresser infiniment à tout ce qui regarde mon allié et beau-frère.
Adieu , mon cher Comte , portez-vous bien et croyez-moi avec bien de l'amitié
''' Celle lellro inani|in'.
23 FEVRIER 1788. 1(i;5
Paris, le a 3 février ijHS. — Lorsqu'un courrier des Pays-Bas revenant de Vienne à Bruxelles m'apporta le i 5 janvier les très gracieux ordres de V. M. datés du 7 du même mois; je dus présumer que cette expédition ne retarderait pas l'envoi ordinaire du garde-noble mensuel, et je suis resté bien longtemps dans cette attente, croyant d'un jour à l'autre avoir occasion d'adresser à V. M. un très humble rapport sur les objets importants dont Elle a daigné me faire mention.
L'anxiété de la France sur les affaires turques, son extrême curiosité de savoir à cet égard le plan des deux cours impériales, tenaient visiblement à l'idée qu'il s'agissait de l'expulsion totale des Turcs hors de l'Europe, et comme cette crainte aurait pu donner lieu à une infinité de fausses démarches politiques, dès avant que V. M. m'y eût fait autoriser, je m'étais particulièrement occupé à tâcher de calmer ici les esprits en présentant l'objet sous des aspects plus conciliables avec les vues de la France, et à mesure que cette méthode m'a réussi, j'ai cru en voir distinctement les bons effets, au point même que, si on pouvait s'en fier à une entière bonne foi dans le langage que l'on me tient maintenant, il ne laisserait presque plus rien à désirer sur les sentiments delà cour de Versailles. En effet, sans que j'eusse articulé sur aucune localité, le comte de Montmorin m'a parlé clairement des limites fixées parle traité de Passarovitz, comme d'une convenance raisonnable et juste pour V. M. L'extension de Chotym, même celle de toute la Bosnie n'offusquera point ici, et dès lors que l'on concourrait réellement aux moyens nécessaires à amener les Turcs à de pareilles cessions, V. M. aurait obtenu de la France ce qu'Elle en a désiré. Il est assez remarquable que le comte de Montmorin m'ait observé de luimême la nécessité de commencer par s'emparer des districts qui seront à garder, et celte seule observation semblerait prouver que l'on est bien résigné à voir morceler l'Empire ottoman, [)ourvu que le noyau en soit conservé en Europe.
Je n'ai pas la moindre trace que le cabinet de Berlin ait instruit celui de Versailles de ses idées sur Danzig, Thorn et sur les palatinats de Posen et de Kalisch. D'après les ordres de V. M. j'ai toujours été si tranchant sur l'exclusion absolue de tout avantage pour le roi de
16i MERCV A JOSEPH II.
Prusse, que quand bien même il en aurait insinm' ici le projet, j'oserais presque assurer qu'il y aurait été rejeté par la certitude ou l'on doit être, et oii on est en elVcl, ipi'une send)l;ibIo proposition suffirait pour rendre non seulement tout accord im[)Ossil)lo, mais en même tem])spour aliéner peut-être à jamais V. M. de son système actuel avec la France; que si on s'oubliait au point d'en courir les risques, ce ne serait pas faute de ma part de m'en être expliqué à j)hisieurs re|iris('s. et de la manière lu plus positive et la plus claire. iMais malgré la pauvreté du ministère de Versailles je ne puis le croire capable d'une pareille erreur; je le vois sensiblement se dégoûter de jdus en plus de la cour de Berlin, soit par le progrès aussi constant que décidé des liaisons de celte dernière avec l'Angleterre, soit par les affronts reçus dans les affaires de Hollande, soit enfin par l'opinion que l'on a du personnel du roi de Prusse et de rim|)ossibilité morale d'en tirer quelque parti utile. Ce nonobstant, il n'y a ([ue trop d'indices (jue la porte n'est pas ici entièrement fermée au.\ manœuvres prussiennes; sans s'y livrer, on les tolère et on ne les repousse pas. Cet inconvénient attaché à un ministère faible, tient dans une cruelle incertitude ceux qui sont chargés d'observer la marche, parce que ce qui existe aujourd'hui peut varier le lendemain; ce que la saine raison démoniro comme certain, redevient problématique par le défaut de principes L'clairés et solides, et quand on voit cette malheureuse lluctuation régir toute une monarchie dans ses opérations intérieures, dans des temps de la plus urgente détresse, il devient bien difficile de s'assurer que sa conduite politique sera seule exempte du vice radical d'instabiUté, rju fait ])encber la France vers sa ruine.
Ces réllexions qui ne m'abandonnent jamais, me servent de règle dans la manière de remplir mes devoirs. V. M. daigne rendre justice à mon zèle sans bornes, en me marquant qu'Elle est assurée de la vigilance la plus scrupuleuse que j'apporterai dans le moment présent à ce (jui intéresse son auguste service. Les remarques peut-être trop longues que je viens d'e.\poser, n'ont pour but que celui de montrer combien je suis pénétré de l'importance des conjonctures actuelles, et autant que mes faibles moyens pourront y suffire, il n'y aura certainement rien d'omis de ma part.
L'influence de la Reine me serait à cet égard d'un secours inappréciable; je ne cesse de la réclamer, mais par suite do diverses circon-
stances je n'obtiens pas toujours à beaucoup près une coopération aussi cilicace et suivie que l'exigeraient dos objets si conipliriués. La IJeiiie semble inainlenanl toute livrée aux arrangements qui regardent l'intérieur, les économies, les réformes en toutgem-e, les dissensions parlementaires. Toutes ces matières sont traitées avec ])eu de métbodo et sans un plan déterminé. On voit toujours à côté de la règle une infmité d'exceptions étrangères ou injustes, telles que l'intrigue de cour et les impulsions de société les suggèrent; de là résulte une confusion qui aggrave le mal au lieu de le diminuer; les clameurs et les dégoûts s'ensuivent; le mauvais gré en retombe en partie sur la Heine, qui en est si vivement tourmentée, que cela prend beaucoup sur son caractère' naturel.
D'une autre j)art Monsieur le Daupbin donne lieu aux plus grandes inquiétudes, les médecins en dissimulent ce qu'ils peuvent, en attribuant à la dentition ce qui paraît un effet caractérisé de scorbut et de marasme. Le jeune prince a l'éjiine du dos contoiu'iiée, et il est dans un abattement qui rend son état des plus menaçants. Madame, fdlc du Roi, ci-devant d'une figure et d'une gaîté cbarmantc, perd ces deux avantages en grandissant, et son air triste doit donner des soupçons sur sa santé. Celle de M. le duc de Normandie paraît forte et robuste, mais les gens de l'art disent que celte constitution est dangereuse au travail des dents, et quand il survient, le jeune prince é|)rouve en effet des convulsions très alarmantes. Le bruit d'une grossesse de la Reine n'est [)oint fondé. D'ailleurs S. M. se porte bien et prend depuis ses dernières couches beaucoup d'embon|)oint"'.
''1 Ce que (Ut M. de Mei-cy se trouve avec plus do détails dans cette lettre de la Reine :
rr Marie-Auloinede à Jusejjh II, le as février i']88. — Mon fils aillé me donne liien de i'inquiétude, mon cher frère. Quoiqu'il ait toujours été faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise qu'il éprouve. Sa taille s'est déraujjée et pour une hanclic. qui est plus haute que l'autre, et pour le dos, doul les vertèlues sont un peu déplacées et en saillie. Depuis (pielque tenqis, il a Ions les jouis la Iiè\re et est loi't uiai|^ri et alfaibli. Il est certain que le travail de
ses dents est la principale cause de ses soulTrances. De[)uis quelques jours elles ont beaucoup avancé , il y en a une même entièrement percée, ce qui donne un peu d'espérance. On en donne aussi pour le rétablissement de sa taille, à mesure que les forces reviendront. Le Roi a été très faible et maladif dans son enfance; l'air de Meudiin lui a été très salutaire; nous allons y établir mou llls. Poiu- le cadet, il a exactemont en force et eu santé tout ce que son Irèi-e n'en a pas assez; c'est un vrai enfant de paysan, jjrand, frais et gros; il a ccpL'ndant dans ce ujorneut-ci un gios
J'ai rempli ce qu'il a plu à V. M. de m'ordonner au sujet du nommé Hirsinger, et le comte de Montmorin n'a pas hésité à me dire qu'il prendrait incessamment les ordres du Roi pour le rappel de ce chargé d'affaires. Le ministre, en me communiquant une partie de sa correspondance, a voulu m'observer qu'il ne s'y trouvait rien de répréhensibie; mais je lui ai répondu qu'il s'agissait d'une conduite et de propos tenus sur les lieux, qui devenaient plus dangereux que ne pourraient l'être les dépêches les plus envenimées. Le comte de Montmorin ne m'a rien opposé à cette plainte, et pour m'assurer de la prompte exécution de ce rappel, j'en ai sur-le-champ parlé à la Reine, en La suppliant d'y tenir la main.
Après avoir épuisé tous les articles que renferment les ordres de V. M. datés du 7 janvier, ainsi que ceux du 7 février qui m'ont été remis le 1 8 par le garde-noble mensuel , je crois devoir m'abstenir ici
rhume avec de la fièvre ; je crains que ce ne soit la rougeole ou la coqueluche; mais il est si fort et en même temps si gai, quoique souffrant, que cela n'est pas inquiétant.
ffSi j'avais été grosse aussi souvent qu'on le dit dans ce pays-ci, je n'aurais pas ou de repos et j'aurais presque autant d'enfants que la grande-duchesse*. Cette foisci est encore comme les autres une pure histoire; je n'en ai pas même eu le soupçon un jour.
«Le Koi me parait aussi persuadé que moi, mon cher frère, de la nécessité où vous êtes de joindre vos armées à celle de la Russie contre les Turcs. Je souhaite bien que celte guerre ne dure pas; mon inquiétude ne finira que quand je vous saurai de retour chez vous. La tranquillité des Pays- Bas me fait grand plaisir; j'en aurai encore davantage, quand je la verrai constante et assurée. J'espère en faire rappeler le sc;crétaire Hirsingei'.
trOn coiitinnc ici les économies et retranchements; on réduit les gardes du corps à quatre escadrons de 25o hommes
chacun. Ce n'est qu'une diminution de 160 en tout; mais on fera encore quelques économies sur les chevaux d'escadron , qui sont fort chers et ne peuvent servir que pour la parade. La destruction de la gendarmerie est applaudie de tout le militaire; elle était fort jalousée à cause do ses privilèges; c'était un corps fort brillant; mais depuis qu'on avait donné le grade d'olTicier à tous les gendarmes, il aurait été diflîcilc de les faire servir à la guerre, à cause de la multitude de chevaux et de valets qu'ils entraînaient à leur suite. L'économie que produit ce retranchement sera employée à renforcer les régiments de cavalerie
trLe Roi me charge de tous ses compliments pour vous. Je viens de voir mes enfants dans le moment. Tous deux ont bien dormi et j'espère que le petit n'aura qu'un rhume simple. Vous connaissez, mon cher frère , la tendre amitié avec laquelle je vous embrasse do tout mon cœur. -^(:W(inp-/ln(«inette , Joseph itiul Lenpold II. Ibr liriefwechsel heratisgefreben ion Alfred Ritler von Amelh , p. lia.)
* La (;r.Tiulc-duchcsse de Toscane, femme ilc l'archiduc Léopold. frère de Joseph II et de Marie-Antoinette, avait eu, on 1788, seize enfants.
23 FKVRIER 1788. 107
d'un nombre de particularit(5s relatives aux affaires du dehors et de l'intérieur, parce qu'elles se trouvent consignées dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui. Je me bornerai au seul article du militaire, sur lequel V. M. m'a ordonné de Lui exposer des détails particuliers et plus précis.
Le conseil de guerre est occupé d'une refonte générale de l'armée et de sa discipline; chacun présente à cet effet son plan et le soutient avec tant de chaleur que toutes les délibérations dégénèrent en querelles personnelles, et que Ton ne conclut rien que par articles décousus et même incomplètement exécutés, parce que les sollicitations et la faveur s'y opposent. C'est ce qui a empêché une suffisante réforme dans les gardes du corps aussi coûteux qu'inutiles dans le nombre exagéré où on les laisse; la gendarmerie a été supprimée parce que le maréchal de Castries, qui était peut-être le moins mauvais ministre du cabinet de Versailles, n'est pas bien maintenant avec la cour, ce qui a décidé la suppression de son corps.
Le comte de Brienne, avec beaucoup de bonne volonté et peu de talents, s'agite, s'embarrasse et finit par se laisser entraîner sans trop savoir où il aboutira. Je joins ici un des plans militaires qui lui avait été donné par un officier général de quelque réputation dans ce paysci , mais dont à coup sûr les idées ne seront point remplies. A l'exception d'une ordonnance pareillement ci-jointe, il n'a rien été publié en ce genre dans ces derniers temps; je rassemblerai tout ce qui pourra paraître pour le mettre aux pieds de V. M.
J'ai cru qu'Elle verrait avec quelque curiosité un mémoire qui vient d'être publié par le sieur de Galonné'", auquel le sieur Nccker se prépare à répondre, ce que l'on ne doute pas (ju'il exécutera d'une manière victorieuse.
Parmi les libelles dont on est inondé, il s'en trouve un si extraordinaire et séditieux , que je crois devoir le mettre sous les yeux de V. M . comme un échantillon du degré de révolte trop peu réprimée pour ne pas menacer des suites fâcheuses.
<"' C'est la brochure ayant pour titre: Réponse de M. de Galonné à l'écrit de M. Ncckcr, i788,in-4".
Paris, le a3 février ij88. — Le courrier ordinaire des Pays-Bas, revenant de Vienne à Bruxelles, m'apporta le i5 de janvier la lettre dont V. A. m'a honoré en date du G du même mois. Je dus présumer que cette expédition ne changerait rien à l'arrivée ordinaire du gardenoble mensuel, et je suis resté longtemps dans cette attente, croyant d'avoir d'un jour à l'autre occasion de faire parvenir les détails que je vais exposer aujourd'hui.
La lettre de V. A. du lo janvier'", arrivée par un courrier de M. de Ségur, que M. de Noaillcs avait sans doute reçu de Pétershourg, ne paraît pas avoir été ouverte, autant que je puis en juger par l'enveloppe que je joins ici. Mais j'avais déjà fait usage de la lettre ostensible du 6'-', qui a produit un grand effet, ainsi que V. A. doit maintenant en avoir la preuve par la communication d'une dépèche expédiée à M. de Noailles et dans la(|uellc M. de Montmorin, sans s'expliquer peut-être aussi complètement et aussi raisonnablement qu'il serait à désirer, donne au moins matière et occasion de rectifier ses idées et de voir plus clair dans la marche incertaine qu'il a tenue jusqu'à présent.
L'influence de la Reine me serait à cet égard d'un secours inappréciable; mais il serait inutile d'y compter; cette princesse est maintenant toute livrée aux arrangements de l'intérieur, aux économies, aux réformes, aux dissensions parlementaires; ces matières sont traitées sans plan, sans suite, toujours décidées par l'intrigue et par des impulsions de société, d'oii il résulte que l'on voit constamment à côté de la règle une infinité d'exceptions étranges, injustes, et dont le blâme retombe sur la Reine, qui en prend de l'aigreur, sans changer en rien son système. Hors cet article que j'ai un peu mitigé, tout ce que je viens d'écrire forme littéralement le contenu de mon rapport particulier à S. M. l'Empereur W.
Quant aux observations que V. A. a la bonlé de me faire dans sa
''' Voir le iiumiiiu Si, p. 157.
Voir le immeio 83 , p. 1 08. — ''' Aussi , pour éviter
aulaut (|UL' possilile les répétitions, nous avons supprimé les paragraphes précédents.
•2-i FEVlilEP, 1788.