‹ Correspondance secrète de l'abbé de Salamon chargé des affaires du Saint-Siège pendant la révolution avec le cardinal de ZeladaChapitre 26 sur 41 · K- LETTRE A DROUET · texte numérisé non relu

K- LETTRE A DROUET

On écrit de Sainte- Menehould que le nommé Dronet, si connu par l'exécrable journée de Varennes, dinant un des jours de la semaine dernière chez un des suppôts de la caverne jacobite de la dite ville, tint hautement les propos les plus effroyables contre la personne du Roi et son auguste épouse. Cet énergumène, dans un transport de rage, tira de sa poche une lettre qu'il venait de recevoir de Paris conçue en ces termes :

c Tout va à merveille : nos piques se £ibriquent à force, il y en a déjà une grande quantité de distribuées à nos amis, la manufacture va son train, et sous peu de jours nos cohortes seront armées et en état de frapper le grand coup qui seul peut assurer la victoire aux amis de la république. Il y a tout espoir que M. et Mme Veto ne jouiront pas du plaisir de voir renaître la verdure des arbres de leur jardin. 11 se prépare une catastrophe qui sera mémorable et glacera d'effroi les tyrans couronnés qui s'apprêtent à combattre contre notre révolution. Les despotes apprendront bientôt que la hache de la liberté n'épai^ne pas les rois. Je vous en dirai davantage en peu de temps, i

Tout ce que contient cette lettre infernale est malheureusement trop analogue à tout ce que nous voyons et entendons à Paris, et c'est ce qui doit faire trembler tous les gens de bien.

AUX LETTRES DE L*ABBË DE SâLâMON. 4M

^ EXTRAIT D'UNE LETTRE DE ROME, DU 7 MARS 171», TIREE DU JOURNAL « LE SPECTATEUR ET MODÉRATEUR -

Tout ce qu'on a dit, dans les papiers nouvelles et autres joarnaui) sur les travaux actuels de M. l'abbé Maury est absolument controavé. On dit qu'il a été consulté sur les affaires de l'Église de France, et il n'en est rien. On dit qu'il travaille à une déclaration qui doit ôtre publiée par la cour de Rome, et il n'en est rien. Le fait est qu'il y a eu dernièrement une congrégation de cardinaux, relative aux affaires ecclésiastiques de France. Mais cette congrégation, composée des mêmes cardinaux qui s'en sont occupés dès le commencement, n'a admis aucun étranger dans son sein. Elle a présenté ses vues au Saint- Père, et, d'après cette consultation, Sa Sainteté a rédigé de sa propre main toutes les pièces qui pourront être publiées dans cette affaire. Le Pape s'est livré lui seul à ce travail important et n'a pas voulo se faire aider même matériellement par des secrétaires, malgré les sollicitations de ceux qui lui sont le plus attachés et qui craignaient poar sa santé. Ce travail a été achevé hier, 6 mars, et il n'est encore connu de personne, même des ministres de Sa Sainteté qui ne le publiera qu'au moment où Elle le jugera convenable. Elle le fera d'abord paraître en original, et, quand il sera bien connu, il serait possible qu'EUe le fit traduire en français sous ses yeux, et, dans ce cas, M. l'abbé Maury aurait peut-être la préférence sur d'autres traducteurs. On ne connaît point assez en France l'étendue des lumières, du zèle, de la sagesse et de la tolérance du Pontife.

Note du llédacteur, — On peut compter sur l'exactitude de ces détails, et notre correspondant est plus à même que personne de savoir tout ce qui se passe à la Cour de Rome.

jf LA CHUTE DU MINISTRE LINOTTE (Extrait de la Correspondance poUiique du jeudi 22 mars 1792)

fN- 91]

11 parait aujourd'hui une caricature nouvelle représentant la chute du ministre Linotte. 11 est perché sur un arbre ^ M. Delessart lui tire un coup de fusil et le renverse dans le puits de l'oubli, auprès duquel

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des singes, des ânes et des dindons font sentinelle. Derrière la Linotte est un nid, d'où Ton voit sortir les têtes et les bâtons de trois fameux généraux; une grosse dame essaye de mettre ces trois têtes dans un bonnet sur lequel on lit : la sotte couvée. Pendant que M. Delessart ajuste la Linotte, il montre l'endroit sensible, et Brissot, sous le costume d'un garçon apothicaire, lui seringue en tapinois un décret qui l'envoie à Orléans, pour lui apprendre désormais à ne pas tirer ainsi sa poudre aux moineaux.

n- FETE DONNÉE, CE JOURD'HUI DIMANCHE, AUX SOLDATS GALÉRIENS DU RÉGIMENT SUISSE DE CHATEAUVIEUX

Paris, 15 avril 1792.

Toute cette semaine s'est passée en conférences politiques sur la fête qu'on devait donner d'une manière triomphale aux soldats de Ghâteauvieux. Toutes les sections de la capitale se sont assemblées à ce sujet, et, grâce aux Jacobins qui ne dorment jamais lorsqu'il est question de hâter l'exécution de quelque nouveau forfeit, les délibérations ont été très orageuses. On y a discuté une proclamation de la municipalité^ que Votre Ëminence verra dans le Moniteur^ par laquelle le maire Pétion défend à tous les gardes nationaux qui ne seraieat pas de service de sortir avec des armes et de se rassembler en aucun endroit, même pour faire le service, tandis que les brigands escorteront le char de la Révolte, armés comme ils l'ont dit jusqu'aux dénis. Cette fête civique s'annonçait avec les signes les plus effrayants. Partout les groupes offraient l'image de deux partis bien prononcés l'un contre l'autre. D'un côté les brigands, et jamais on n'en a tant vu à Paris, cherchaient à inoculer leurs convulsions patriotiques aux pauvres imbéciles qui les écoutent et menaçaient d'égorger quiconque s'oppo> serait à leurs desseins relativement aux honneurs publics qu'on voulait rendre aux galériens de Ghâteauvieux; d'un autre côté, les honnêtes gens, joints à la garde nationale parisienne, juraient à leur tour que cette infamie civique n'aurait pas lieu, et qu'ils périraient plutôt que de permettre le triomphe des assassins de leurs braves frères d'armes de Metz, Toul et Nancy.

Les trois quarts des sections et des bataillons avaient émis leur vœu contre Texécution de cette fête ; on se flattait que la fermeté du département, après s'être investie de toute la force de la loi, se serait opposée

▼igoureusemeot à la consommation du forfait jacobite. Point da tout! Le département, courbé comme les autres sous le jong^ de cette secte infernale, nous apprend par une affiche dans tous les coins et places de Paris qu'il a eu une conférence avec la municipalité, que celle-ci l'a rassuré sur cette fête. Ce n'est point une fête publique, c'est une fôte civique, celle de la liberté, que des citoyens donnent à des citoyens. Cependant une autre proclamation de la municipalité, quoique ce ne doive pas être une fête publique, défend la circulation des voitures dans la ville depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Voilà donc toute la ville en pénitence pour la fôte que quelques citoyens donnent à d'autres citoyens. Les voitures bourgeoises ont bien exécuté cet ordre, mais les carrosses de places, conduits ordinairement par des sans-culottes, se sont moqués d'une pareille proclamation et ont fait rouler sans obstacle leurs voitures. Le département, sur la parole de M. Pétion qui lui a écrit une lettre, a fermé les yeux sur cette fête, qui pouvait embraser toute la ville, et elle a eu lieu aujourd'hui sans aucun incident.

La consternation et la frayeur étaient si grandes, la veille, que tous les gens honnêtes s'étaient bien promis de ne pas sortir de leurs hôtels. La garde nationale avait renforcé tous les corps de garde, et les Tuileries avaient été entièrement fermées. Cependant moi, qui ne suis pas poltron ordinairement et qui ne vois jamais les choses comme on me les présente, quoique redoutant toujours de me trouver dans des endroits publics, j'avais une démangeaison de voir cette fameuse fête, et ce n'était pas facile, car c'était dimanche, et il me fallait combattre contre mes deux domestiques qui me sont fort attachés, et qui m'avaient signifié qu'ils ne me laisseraient pas sortir, pas même pour la messe. Je trouvais cela un peu sévère ; je gagnai d'abord une victoire, car de bon matin je trouvai le moyen d'aller à la messe; je revins aussitôt pour déjeuner et penser au moyen d'exécuter mon projet. J'en vins à bout. Affublé d'une mauvaise redingote bleue, mes cheveux roulés sous un grand et mauvais chapeau, je fus prendre le chemin du boulevard du Temple pour ne pas les manquer, car ils devaient nécessairement passer par là. J'y trouvais, en effet, un monde étonnant de peuple, mais sans aucune apparence de voir arriver le cortège. C'était dix heures du matin; incertain du moment de leur arrivée, ma vivacité ne me permettant pas d'attendre à la même place, où j'aurais pu même trouver plusieurs fenêtres de mes amis pour me mettre, je pris le parti de suivre le boulevard et d'aller ensuite au devant de la fête.

Arrivé devant la ci-devant porte de la Bastille, je vis un méchant tapis sur lequel il y avait un tableau qui représentait un globe aux

aimes de France, mnnonté d'une couronne royale, et au-dessous les trois ordres réunis, représentés par la crosse, Fépée et la faux. Pendant que je réfléchissais sur un pareil assemblage A propos d'une ftte pour des galériens, quelqu'un me Irappe sur l'épaule; fort surpris, je me retourne, et aperçois un de mes amis, le marquis de Fénelon ; c'est la seule figure humaine que j'aperçus au milieu peut-être de deux cent mille âmes qui étaient dans l'espace de trois quarts de lieue. Fort de mon compagnon, je lui proposai d'aller même sur le lieu de la scène, pour ne pas tant attendre. Il y consentit, et nous dirigeâmes nos pas vers la barrière du Trône par où commençait la fête.

La me du fnubourg Saint-Antoine est immense par sa grandeur et par sa longueur; elle est, de plus, peuplée de gens faciles à remplir le plus saint des devoirs à cette occasion. Je fis remarquer au marquis que ce n'était pas sans dessein qu'on avait choisi ce faubourg, de pré- JR^rence â d'autres plus près du champ de la patrie. Nous faisions ces réflexions tout près de la barrière, lorsque j'aperçus deux petites inscriptions sur un carton environné de lauriers, au haut d'une pique. L'une portait Mudque nationale, et, en effet, une foule de musiciens sans-culottes, c'est-é-dire très mal vêtus, suivaient cet étendard, et l'autre indiquait soldats nationaux; il y avait réellement à la suite grand nombre de gardes nationales avec des habits vieux, empruntés ou achetés â la friperie. Le buste de Voltaire, couronné de lauriers, suivait porté par quatre citoyens. Ce buste avait un air tout drôle, il avait Tair de sourire malignement. Quelqu'un qui était près de moi s'écria : « Ahi voilà M. de Voltaire qui rit! » — «Oui, lui dis-je, il rit de notre folie. » Sidney, philosophe anglais, suivait le philosophe français, et M. Jean-Jacques était le dernier, et une foule de gens inconnus on mal vêtus entourait ou suivait ces bustes. Une troisième pique portant en haut ces mots : Victimes de la BastiUe^ c'est-â-dire tons les mauvais sujets, tous les déserteurs, tous les soldats chassés des régiments.

On voyait ensuite flotter les drapeaux des trois peuples libres : les États-Unis, la Hollande et la France. Ensuite venaient les veuves des gens tués â la prise de la Bastille; suivait immédiatement le aarco* pfaa^^ des gardes nationaux de Nancy; on y lisait en lettres d*or : u Aux mânes des gardes nationaux morts à Nancy pour Cexécuiion de iaioi»,eiMn bas : u Bouille seul est coupable de cet attentat et de cette troAttomi, eonme si les Château vieux n'étaient pas les assassins et les seuls bonrreanx des braves soldats qui sont morts! Ce n'était pas assez de cette dérision : il fallait compléter l'infamie, et, pour cela, le saroopiiage des soldats de Cbâteauvieux condamnés par le conseil de gneiie à être rompus et pendus, figurait à côté du premier. Des ban-

nières sur lesquelles étaient gravés les noms des quarante galériens, enlacés d'une couronne de cyprès, et surmontés d'un hibou et d'une chauve-souris, étaient portées par quarante femmes, consolatrices des galériens pendant leur galère. Suivait une galère portée par quatre soldats, avec ce vers de Voltaire :

"^ Le crime fait la honte, et non pas Téchafand.

C'est au milieu de cet appareil que paraissaient les soldats de Chfl* teauvieux, en habit de gardes nationales, dont la contenance était assez triste. Un superbe char, traîné par vingt beaux chevaux caparaçonnés d'écarlate, conduits par des gens en bonnets rouges, finissait la marche; il était vraiment beau. Sur ce char, était la statue de la Liberté tenant le bonnet [rouge] à la main et devant laquelle fumait un encens peu odoriférant. En dessous étaient, en forme d'amphithéâtre, plusieurs rangs de gradins avec dossiers, sans doute pour nos galériens, mais ils n'ont pas osé s'y mettre. A une heure, ils sont arrivés dans la grande rue Saint-Antoine, où le républicain Santerre les attendait avec son bataillon, en partie pour les conduire sur les ruines de la Bastille. A l'aspect de cette armée de sans-culottes, tous les gagistes de la faction crient : u Vive la nation, au diable les Feuillans I » Je n'ai pas entendu crier : u Au diable les aristocrates », et cela m'a frappé. Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence que Manuel, Danton, Collot d'Herbois et compagnie étaient à la tète de cette infâme cérémonie; ils conduisaient les révoltés (qu'on n'avait pas osé faire asseoir sur le char triomphal).

Quant à Pétion, il n'a pas osé se confondre dans la foule, il a attendu que le cortège vint lui rendre ses hommages sur son trône. Ce coup avait été combiné la veille, et il a été exécuté d'après $e9 ordres. Il a donc paru au champ de la patrie à la tète de son peuple. Là, il s'est confondu avec la populace pour mieux l'endormir; cependant il fiiut convenir que la multitude du peuple curieux ne paraissait pas trop dupe de toutes les momeries dont ses agioteurs faisaient les frais. U biVLX rendre justice à la garde nationale parisienne : elle a montré la plus ferme et la plus vigoureuse contenance ; c'en était de même des gardes du Roi et des gardes Suisses; chacun est resté à son poste sans prendre aucune part à une pareille infamie. Cette fête, l'opprobre des Jacobins, a duré tout le jour et toute la nuit ; ils étaient tous sans arme quelconque.

Il ne fallait rien moins que la réunion des honnêtes gens pour éviter les malheurs dont nous étions menacés et les ravages de ces féroces républicains, car il est certain qu'il y avait un complot réel contre la cour et la garde nationale* Seize mille brigands étaient

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commandés dans le faubourg Saint- Antoine, et rien ne le prouve plus que les propos entendus de la bouche même des agents jacobites. Un spectateur invité de se mettre dans le cortège : «Non^a-t-il répondu, nous sommes seize mille de ma force et mon costume, et qui au moindre signal tomberont sur les gardes nationales et leur feront manger Famorce de leurs canons. » Une armée de femmes axait aussi été préparée; elles s'étaient présentées, le matin, au château* des Tuileries, mais les portes ont été fermées tout le jour, tellement que le Roi n'a pas même reçu le corps diplomatique. Il n'en a pa:> làlla davantage pour ameuter ces femmes; elles sont revenues, ce soir, autour du château, et voulaient enfoncer les portes; mais ce coup encore a manqué ; tout s'est réduit à quelques blasphèmes contre la famille royale.

Voilà le détail exact de cette affreuse journée, que j'ai voulu voir moi-même pour n'être pas trompé dans la relation qu'on aurait pu me faire; quand tout a été passé, j'ai pris une voiture de fiacre et, par des routes détournées, je suis parvenu chez moi sain et sauf. Au reste, je n'ai point encore entendu dire qu'il y ait eu aucun malheur.

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