MONSEIGNEUR
J'ai reçeu par le courrier Kleiner la lettre que V. E. m'a fait la grâce de m'écrire le dix. Elle aura déjà appris par une de mes précédentes l'accident arrivé avec celle du onze du mois passé, et que quelques jours après elle m'est parvenue par Monsieur le baron de Bartenstein, au quel elle fut addressée par une méprise du secrétaire de Monsieur le marquis de Botta.
Il devoityàavoirune conférence à la cour sur les dépêches de V. E. dont led. courrier a été le porteur, et sur celles de Monsieur le comte d'Esterhazi; j'ignore si elle aura encore lieu, mais s'il ne s'agit que de l'affaire de l'Espagne, il me paroit qu'il y a très peu ou rien à délibérer jusques à tant que l'on ne sache, si après l'arrivée de la Motte et du rescrit secrette que V. E. a envoyé à Monsieur le comte d'Esterhazi. on est passé à Madrid à la souscription du traitté ou non. Les motifs que vous luy avés suggérés, Monseigneur, pour y déterminer Monsieur de Caravajal, sont tels qu'ils ne scauroient manquer de porter coup si tant est qu'on y est disposé aussi sincèrement qu'on voudroit le paroitre.
On peut en regarder le succès pour une affaire importante, si on y parvient surtout d'une façon que la signature aye lieu avec nous seuls, et que l'on puisse se concerter avec l'Espagne sur la manière d'en faire la communication aux autres cours, et examiner s'il conviendra d'en inviter successivement quelques unes et quelles à y accéder. Le chiffre de Monsieur de Looss est sur le point d'être déchiffré, et j'espère que d'aujourd'huy en huit je seray en état de
vous envoyer, Monseigneur la correspondance en entier et de luy et de Monsieur Spinhirn; en attendant V. E. trouvera parmi les pièces ci-jointes une relation allemande de Monsieur de Looss ecritte d'un chiffre plus ancien que nous avions déjà.
V. E. n'est pas la seule à regretter la retraitte de Monsieur de Puisieux; S. M. ne le regrette pas moins par l'idée qu'elle s'etoit formée de la droiture de son caractère. Quoyque entrainé par les ruses du Roy de Prusse plus loing peut-être qu'il n'a cru ou qu'il n'a voulu l'être, on voyoit cependant qu'il inclinoit au maintien de la paix. On verra dans peu si son successeur est dans les mêmes principes. Il avoit paru si peu jusques icy sur le théâtre du grand monde que je commence à croire, que Monsieur de Puisieux l'a choisi exprès pour le remplacer afin d'y avoir une créature qui aye besoin de son appuy et de ses lumières pour se soutenir. Si cela est ainsi, on pourroit espérer que le même esprit et le même sistéme continuera dans le cabinet de France, et que ce changement n'empêchera point que V. E. ne réussisse à les faire revenir de leurs préjugés. Quel bonheur pour la France d'avoir un duc de Bourgogne.
Il y a quelque mois que Monseigneur le prince Charles a présenté à S M. le plan ci joint d*un nouveau sistéme qu'il souhaitroit établir dans la régie des affaires des Pays bas, et surtout des finances. S. M. qui scait que personne n'est plus en état que V. E. d'en juger, m'ordonne de le luy communiquer avec les remarques que le conseil y a faittes. Examinés Monseigneur à votre loisir le tout pour marquer en suitte à S. M. en renvoyant ces papiers ce que vous en pensés, et s'il convient d'adopter ce nouveau plan, en entier ou en partie, ou laisser les affaires dans l'état présent. Monsieur le marquis de Botta n'y a aucune part, il ne l'a même vu qu'en gros. V. E. est la seule du ministère qui en a connoissance...
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne, le i1 octobre 1751.
Monseigneur.
Je satisfais à ma promesse en remettant à V. E. les trois pièces ci jointes delà correspondance de M'de Looss avec leG.de Brùhl (112).
La plus grande de ces pièces est très intéressante à tous égards, et j'espère que vous serez content, Monseigneur, de la diligence avec la quelle on est venu à bout en si peu de tems de ce nouveau chiffre. On voit cependant par le discours de Brùhl à Boyer rapporté par ce dernier au marquis de Puisieux, qu'il nous manque tout au moins une pièce de cette correspondance, que Looss aura envoyée apparemment par un courrier ou par une autre occasion seure. Les ordres de V. E. m'ayant engagé à faire mettre la main à ce chiffre-, il s'e6t trouvé que c'est le même du quel Briihl s'étoit servi avec le secrétaire Spinhirn, au quel jen'avois pas fait toucher dans la supposition que cette correspondance ne pouvoit pas être d'une fort grande importance; et effectivement la seule pièce du C. de Looss est plus intéressante que touttes les autres ensembles. Je ne laisseray cependant pas de la faire suivre au plutôt pour que V. E. aye le tout ensemble. Vous trouverez, Monseigneur ci-jointe une autre pièce que j'ay ordre de vous envoyer dans le dernier secret etquej'aurois déjà du «nvoyer par ma lettre précédente, c'est un mémoire présenté par Mr de Steinville, dont personne n'a connoissance que leurs Majestés seules. Mr de Steinville prétend être très bien dans l'esprit du Roy et surtout en grande liaison avec Mr de S. Sèverin. Il insiste de savoir ■ce qu'il doit dire à son retour sur tous ces discours qui doivent luy avoir été tenus.
L'Impératrice qui ne veut rien faire sans l'aveu de V. E., désire de savoir au plutôt ce qu'elle pense de tout le contenu du mémoire, si Mr de Steinville est effectivement aussi bien en cour comme il s'en flatte, s'il convient de le charger à faire quelque réponse à son retour sur les propos ou avances qu'il dit luy avoir été faittes, en quoy cette réponse doit consister, s'il convient enfin le luy dire de bouche ou par écrit, et de quelle façon.
En répondant sur cet article je supplie V. E. de me renvoyer le mémoire, puisque c'est l'original.
On attend avec empressement des nouvelles de l'Espagne ; il y a un passage dans la relation de M. le C. d'Esterhazi au quel je ne comprens rien. Dans le même tems qu'il dit que Garavajal avoit déclaré que le Roy étoit déterminé à n'envoyer du secours qu'en Italie, il ajoutte que ce même ministre avoit assuré que le Roy n'avoit aucune difficulté à la garantie générale des possessions de S. M. Tel est du moins, à ce qu'il me paroit, le sens de la relation; à mon avis c'est une contradiction manifeste d'une certaine façon à dire, vouloir se pretter à la garantie générale, mais ne vouloir donner du secours que lorsque la guerre sera en Italie.
Mr le C. d'Esterhazi est malatif; je souhaitte qu'il aye l'agrément de signer le traitté, mais je ne sçais s'il a le bonheur de rencontrer à la cour ou il est, et s'il seroit l'instrument le plus propre à parvenir avec le tems à nous resserrer encore plus avec l'Espagne. On prétend qu'il est mal vu du publicq, qu'il passe pour hautain, qu'il est toujours renfermé chez luy, qu'il ne parle de la nation qu'avec mépris, et qu'aussi personne de la nation ne vient presque le voir ni se faire informer de l'état de sa santé, faisant de plus une figure et dépense très médiocre.
J'av l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 9 octobre 1751.
Monseigneur.
Le lendemain du départ de ma précédente N° 58 j'ay reçu par 31r le marqu' de Botta la lettre que V. E. m'a fait la grâce de m'ecrire en datte du (s. d.) du passé (113). S. M. l'a gardée, dans l'intention je pense, pour la faire voir à S. M. l'empereur ou pour luy parler du moins sur ce qui regarde l'entrée à faire par V. E. L'Impératrice incline assez à ce. qu'elles ne se fassent pas réciproquement de deux parts, du moins pour cette fois, résolue néanmoins de ne se déterminer à rien à cet égard sans être d'accord avec l'empereur; ce ne sera ainsi que par ma première que je seray en état de vous répondre, Monseigneur, sur ce point.
Tout ce que je puis avoir l'honneur de vous dire d'avance, c'est que S. M. souhaitte de vous avoir de retour le plutôt que cela faire se pourra, et qu'Elle compte, ayant V. E. à portée, d'avoir à la main celui de ses ministres qui peut la soulager le plus dans ses occupations les plus importantes; aussi m'a-t-elle ordonné en lisant le passage de sa lettre qui regarde l'état de sa santé, de marquer à V. E. qu'elle espère autant qu'elle le souhaitte que vous vous remettrez successivement dans un état de forces à pouvoir résister à un grand travail, et que vous deviez vous préparer à en avoir plus que jamais à votre retour. Elle n'a rien répondu sur l'article de Mr. Maréchal; il en sera probablement ce que V. E. trouvera à propos d'en suggérer à son
tems, mais quant à Mr. le G. de Stahrenberg, l'Impératrice croit qu'il sera de beaucoup plus propre en Angleterre qu'en France. Son intention est cependant qu'avant d'aller à Londres, il s'arrette une année auprès de V. E., pour que sous sa direction il soit initié dans les vrays principes, conformes à la situation présente, et imbu du degré de confiance à donner aux Anglois et des précautions à prendre avec eux, étant jusques à présent trop anglois, ou du moins paroissant tel. Dans cette intention il est naturel que son séjour à Madrid ne sera pas des plus longs quand même il seroit dans le cas de devoir s'y arretter a présent à cause de la maladie de Mr. le Comte d'Esterhazi.
La remarque que V. E. fait sur le caractère à donner au ministre qui restera chargé des affaires après son départ de la France, est très solide, si tant est que la cour impériale n'y avoit jamais des envoyés. Si je ne me trompe, Mrs les comtes de Windischgràz et de Sinsendorff, devenus par après président du conseil impérial aulique et chancellier de cour, étoient revêtus pour tant l'un et l'autre de ce caractère, lorsqu'ils furent envoyés à Louis quatorze à la fin du siècle passé, sans que je puisse l'asseurer néanmoins pour certain (114).
Mais quel que puisse être le choix qui sera fait à cet égard, il paroit infiniment nécessaire que celui sur le quel il tombera, puisse s'y former quelque tems sous V. E., les circonstances étant trop délicates pour qu'on puisse risquer d'y envoyer quelqu'un qui ne connoisse ni le sistéme présent, ni les personnes avec les quelles il aura à faire, queV. E. songe ainsi de grâce à marquer bientôt son sentiment sur le choix à faire, ou si non obstant ce que dessus elle persiste sur Mr. le C. de StahreDberg. Une des raisons qui font incliner S. M. à envoyer ce dernier à Londres c'est, qu'outre que personnellement il y est bien vu, Elle ne trouve parmi tout son militaire aucun sujet propre à cette commission, sans quoy elle se seroit déterminée probablement à y choisir un officier comme les gens les plus agréables au Roy. V. E. trouvera sur la fin de la pièce de Mr. d'IIautefort à S. Contest un nouveau trait de sa prudence et de son caractère (115). Il s'en est passé un dans l'audience qu'il eut de l'Impératrice pour notifier la naissance du duc de Bourgogne que S. M. a cru ne devoir pas laisser ignorer à V. E. L'ambassadeur ayant profittéde cette occasion pour glisser quelque chose sur l'inquiétude, que luy donnoient les affaires du Nord . S. M. luy repondit, qu'elle étoit fâchée de ne pouvoir pas entrer en matière avec luy, que la fautte en ctoit en entier à sa cour, que personne ne savoit mieux que luy avec quelle ouverture elle aussi bien que l'Empereur et leur ministère s'étoientexpliqués plus d'une fois avec luy et sans réserve sur tout ce qu'on avoit fait pour l'affermissement de la tranquil-
lité publique, que leurs Majestés l'avoient fait avec plaisir par la considération et estime particulière qu'ils avoient de sa probité et droiture, qu'il n'ignoroit pas qu'à tant des avances qu'on leur avoitfaittesde bon cœur icy, sa cour bien loing d'y repondre, paroissoit se reculer de plus en plus; que l'Angleterre d'un autre coté poussoit S. M. pour ainsi dire l'épée aux reins, qu'il etoit trop éclairé pour ne pas connoitre que la cour d'icynepouvoit rester seule et sans amis, sur le secours des quels elle puisse compter en cas de besoin, qu'Elle vouloit enfin bien dire à M. d'Hautefort, mais pas à l'ambassadeur, qu'il en etoit tems encore, mais qu'elle ne scauroit attendre longtems à prendre son parti. L'ambassadeur répliqua en haussant les épaules, qu'il supplioitS. M. de vouloir encore attendre, qu'il n'avoit rien négligé jusques ici pour convertir leurs messieurs, et qu'il continueroit à y travailler. Comme il n'a rien paru de ce discours dans ces pièces et que naturellement il n'aura pas manqué d'en écrire à sa cour, il l'aura fait apparemment, ou le fera encore par le retour du courrier qui luya été dépêché avec la nouvelle de l'accouchement.
Vous voyez, Monseigneur, que S. M. n'a pas manqué le moment d'insinuer à M. d'Hautefort ce que vous avez souhaitté qu'il luy soit insinué et avec quelle dignité et addresse elle l'a fait.
S. M. qui a comme de raison beaucoup de confiance dans la prudence et zélé de M. le C. de Cristiani, m'a chargé de luy communiquer sur la fin de notre séjour à Presbourg le précis de la négotiation avec l'Espagne, avec ordre de n'en parler absolument à personne, mais de faire l'usage convenable des informations qui luy furent donnés, en cas qu'il remarquât que la cour de Turin, où il fut alors, prît de l'ombrage du bruit qui commencoit à se répandre de cette negotiation ; soit qu'on n'en eût pas encore connoissance alors à Turin, ou qu'on feignit de ne pas en avoir, personne ne luy en lâcha le mot pendant tout le tems qu'il y fut. Bogin a commencé à luy en parler à présent à Milan et Cristiani luy a répondu de la façon que V. E. le verra par les copies ci jointes de ses deux lettres (146). A juger néanmoins par ce que le résident Colombo marque à la république, on paroit voir à Turin de mauvais œil notre négotiation avec l'Espagne. Le tems fera voir si c'est avec fondement que Colombo prétend avoir pénétré, que sans de nouveaux avantages qu'on fera au roy de Sardaigne, il évitera d'accéder au traitlé s'il se fait, afin de garder les mains libres pour tous les evenemens qui peuvent arriver.
Dès que M. le C. de Cristiani eut l'information que S. M. me charga de luy donner, il forma le précis ou la note ci jointe des prétensions que nous avons contre l'Espagne et les infans et de celles
qu'ils croyent avoir contre nous, croyant qu'il faloit profiter de cette occasion pour les adjuster à la satisfaction réciproque, et ôter par la pour toujours toutte semence de discorde pour l'avenir (117). La reflexion paroit fort sensée, mais S. M. croit qu'on n'est plus à tems d'en faire usage, et qu'on pourra remettre l'adjustement de ces points au congrès de Crème, auquel M. de Cristiani assistera de sa part, souhaitant cependant de savoir ce que V. E. en pense.
A mon avis les prétensions de l'infant et les nôtres à sa charge peuvent et doivent y faire un objet de négotiation, aussi bien que les points à régler dans le fait de commerce en Lombardie, mais je doutte que les cours de Madrid et de Naples se prettent à y faire traitter de celles qui les regardent.
Je finis par envoyer à V. E. copies de trois lettres que m'a écrittes en chiffre le secrétaire Lefebure (118). S. M. luy ordonna à son départ des'addresser à moy lorsqu'il auroit quelque chose de secret à mander, d'une façon cependant que personne ne sache qu'il est en correspondance avec moy. En conséquence de cet ordre il m'a écrit cinq fois; ses deux premières lettres ne contenoient que le récit du génie du roy, de sa manière de vivre, de ses amusemens, de ce qui regardoit enfin le caractère personel de ce prince, particularités qui n'intéressent pas le service et qu'il seroit inutile par conséquent de vous communiquer, Monseigneur. Il n'en est pas de même de trois lettres suivantes, qui regardent l'idée du mariage à faire avec la Ser"ie archiduchesse après la mort de la reyne et qui merittent toutte l'attention de V. E. pour les différentes circonstances y contenues.
En combinant le discours de Bogin compris dans la lettre de M. de Cristiani avec la dernière de Lefebure, il paroit que ce qu'il dit du penchant d'Ensenada pour une dame de France, pourroit ne pas être sans fondement. Selon tous les avis, le roy est d'un caractère extrêmement doux, aimant tendrement la reine, et éloigné de tout ce qui a le moindre air de débauche. Toutte princesse qui épouse un mari de cette sorte, ne peut être qu'heureuse et avoir une grande influence dans les affaires. Ce seroit ainsi une chose des plus désirables à mon avis, si on pouvoit réussir à faire succéder notre archiduchesse à la reyne qui ne promet qu'une vie peu longue, et ce seroit le moyen le plus naturel de réunir pour toujours deux cours qui étoient si étroittement unies autrefois.
Le nom de la maison d'Autriche est généralement aimé en Espagne et toutte la nation applaudira au choix du roy s'il le fait. Farinelli paroit déjà entièrement pour nous, s'entend pour les intérêts de notre cour sans qu'il sache encore rien de l'idée du mariage. Ense-
nàda sera le premier à y travailler, s'il s'appercoit qu'il ne scauraït venir à bout avec une dame de France, pour avoir le soutien de la nouvelle reync, outre que Portocarero est très bien avec lui, et la même diversité des sentimens entre le confesseur, entre Caravajal et entre Ensenada sur le choix à faire, rendra d'autant plus aisé la réussite de l'affaire. J'oserois même croire, qu'entre l'archiduchesse et la princesse de Savoye, le parti françois. ne pouvant réussir avec une dame de France, travailleroit plutôt pour la première par la raison que le parti anglois travaillera certainement pour la deuxième.
Il faudra surtout un profond secret pour que rien n'en transpire du vivant de la reyne, le ministre de S. M. ne devra songer jusques là qu'à se faire amis ceux qui ont l'oreille du roy, à se rendre agréable le plus qu'il pourra et à luy et à la nation, et être muni secrètement des instructions pour frapper son coup dès que le cas sera arrivé ; mais je doute que M. le C. d'Esterhazi, qui n'est rien moins que bien vu pour les raisons contenues dans ma précédente, seroit l'homme propre à conduire à une heureuse fin une négotiation qui requiert plus que toutte autre un sujet qui aye le don et le bonheur de se faire aimer.
Tout ceci ne sont que des reflexions de moy que je soumets aux lumières supérieures de V. E., mes ordres ne portant que de luy communiquer les trois lettres, et que S. M. souhoitroit savoir son sentiment sur l'affaire même et sur les mesures à prendre à cet égard.
Il est inutile de vous supplier, Monseigneur de ne rien laisser transpirer du contenu de ces lettres, dont personne n'a absolument connoissance que S. M. et Y. E.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 16 octobre 1751.
Monseigneur.
Je dois me borner ce soir à l'envoy des pièces ci jointes (119), ayant passé la plus grande partie de la semaine, quoyque dans un tems très mauvais, à la campagne en Moravie et n'ayant pu parler à S. M. que peu des instans depuis mon retour.
J'y joins pareillement la correspondance déchiffrée de Spinhirn avec le G. de Brûhl durant l'absence de M. de Looss.
Durantla mienne est arrivée la lettre de V. E. du premier. (120) S. M. l'a lue; j'ignore si Elle a quelque ordre à me donner sur son contenu, et en ce cas je m'en acquitteray par ma première, étant inviolablement avec le dévouement le plus respectueux...
P. S. J'ay cru devoir vous communiquer, Monseigneur, l'extrait ci joint d'une lettre que je viens de recevoir de M. le C. de Gristiani.
Koch à Kaunitz.
Vienne le 23 octobre 1751.
Monseigneur.
Rien ne nous est parvenu de V. E. depuis onze jours; S. M. n'ignore cependant pas qu'elle a assisté à un bal que M. Blondel a donné le quatre, qu'elle y a même dansé et cette notion rasseure S. M. sur l'état de sa santé à laquelle elle s'intéresse par tant des raisons. Apparemment sommes nous sur le point de recevoir, Monseigneur, un courrier de vous, et que V. E. aura laissé passer l'occasion de l'exprès hebdomadaire de Bruxelles pour envoyer des dépêches d'autant plus détaillés par celui qu'on attend.
Le courrier dépêché par V. E. à M' le G. Esterhazi avec l'instruction secrette, est arrivé en Espagne. C'est tout ce que nous en sçavons; que V. E. juge de notre impatience à en savoir de plus.
Je ne sçaurois rien luy marquer encore au sujet de l'entrée, l'Impératrice n'ayant pas eu l'occasion jusques icy d'en parler à S. M. l'Empereur, le quel est d'ailleurs absent à une partie de chasse sur les terres du prince d'Auersberg. S. M. persiste à incliner que l'entrée ne se fasse pas du tout ;je ne sçais si luy en pense de même, et s'il n'incline pas plutôt au contraire; peut-être pourai-je luy en dire quelque chose de précis par ma première.
Rien n'est plus flatteur que l'éloge que V. E. veut bien donner à mon bureau. Mon premier commis, le même que j'ay eu l'honneur de luy présenter, commence à former des élèves qui donnent des espérances de réussir dans le métier. Très peu des génies même des plus habiles sont propres à un travail qui exige des talens tout à fait
singuliers, dans un tems surtout, ou on rafine clans presque touttes les cours à rendre leurs chiffres de beaucoup plus vastes et par conséquent de beaucoup plus pénibles. Le malheur veut que Ton n'est que trop prévenu sur notre addresse, et actuellement M. d'Hautefort vient de recevoir tout de nouvelles clefs par le courrier qui luy a porté la nouvelle de la délivrance de la dauphine, de sorte que nous serons peut-être une couple de mois avant de savoir ce que luy, Klingraff et Barck écrivent et reçoivent de leurs cours.
V. E. accoutumée à aprécier les choses au point qu'elles les merittent, est trop éclairée pour ne pas connoitre de quelle utilité ces découvertes nous sont : Sçaurions nous par exemple sans cela l'idée du duc de Modène de marier sa petitte fille au frère du P. de Galles? N'étant pas vraysemblableque le roy d'Angleterre se prette jamais au changement de religion de son petit fils, que le duc met pour première condition, l'idée tombera de soy même, mais cette même idée qui paroit démontrer qu'il est moins attaché à la France que nous le supposions, ne pourroit-elle pas en faire naitre une autre, c'est de la marier avec un de nos archiducs? La pièce vaut la peine que V. E. la lise en entier; elle etoit écritte d'un bout à l'autre de la main du duc, le quel, désespérant d'avoir succession mule par son fils, la regarde dès à présent pour son héritière.
Ce seroit une acquisition de la dernière importance pour consolider la puissance de la maison d'Autriche en Italie, et pour faire une union entre la Toscane et la Lombardie; mais si jamais affaire requiert un secret impénétrable, c'est celle ci, car dès qu'il transpireroit avant le tems que nous y pensons, tout le monde travailleroit à le contrecarrer, l'Espagne, ou du moins la reyne douairière, travailleroit pour l'infant Don Louis, la France pour Don Philippe, et le roy de Sardaigne. soutenu par l'Angleterre, pour le duc de Chablois. J'ignore même si la pièce passera à la circulation, et si elle y vient, je doutte qu'elle soit communiquée au delà de S. E. le chancellier et du M. le baron de Bartenstein (121).
J'av l'honneur...
Kauuit: à Koch.
Fontainebleau le 24 octobre 1751.
Le Courier Motte est enfin revenu d'Espagne hier au soir; il n'a pas rapporté le traité signé; mais on a lieu d'espérer au moyen de ce
que mande le comte d'Esterhazy,que cela se fera incessamment, et que la signature n'a été réellement retardée jusqu'ici que par le mauvais état de la santé de ce ministre. Quoiqu'il me paroisse superflu, d'envoyer ces dépêches par un courier exprès, je crois cependant devoir renvoyer incessamment le dernier exprès de Bruxelles avec cette expédition, à fin que Ton sache à Vienne le plutôt possible, où en est cette affaire; c'est ce qui est cause, que je repondrai avec toute la précision possible à votre dernière du 9. N° 59.
Sur mon entrée solemnelle, et tout ce qui me regarde, j'attendrai les ordres de S. M. Je serai toujours charmé d'être dans le cas de pouvoir faire toutes ses volontés; mais je n'oublierai jamais non plus : quid valeant humer i, quid ferre récusent.
Pour ce qui est de la personne, qui devra me succéder dans ce pays-ci, il faudra qu'avant tout S. M. se détermine et s'entende en suite avec cette Cour sur l'espèce de Ministre qu'Elle voudra tenir ici après mon départ, si ce sera un Envoyé extraordinaire, un Ministre ou un simple chargé d'affaires.
Je me ressouviens bien à la vérité que nous avons eu ici jadis des envoyés; mais vous vous ressouvenez aussi sans doute avec moi, que l'année dernière pendant que j'étois encore à Vienne, et à l'occasion des difficultés qu'a eu M. le General de Colloredo à Turin avec Mr. de la Chetardie, il fut décidé, qu'on n'envoyeroit jamais plus à l'avenir d'envoyés à aucune cour. Reste à savoir, si on a changé d'avis à cet égard.
Quant au caractère de ministre, la difficulté qu'il y a selon les usages de cette cour, c'est que tous les envoyés quelconques ont le pas sur eux, et qu'ils ne sont pas admis à l'honneur de présenter au Roi eux mêmes leurs lettres de créance; vous savez ce qui s'est passé à cet égard avec Mr de Mareschal ici et Blondel à Vienne. Moyennant tout cela, le choix du sujet dépendra au moins en partie du caractère, au quel on donnera la préférence; ce qui ne sera pas cependant en même tems point indifférent, c'est, que la personne convienne au génie de la nation ; il faut qu'il sache lui plaire, sans qu'elle lui plaise à lui même plus que de raison.
Je vous avoue ingénument, que je ne connois guères tous nos jeunes ministres; je connois un peu davantage le Comte George de Starhemberg, parce que j'ai eu occasion de prendre un peu garde à lui du vivant de feu le C. Gundacker, que j'aimais et auquel cela faisoit plaisir; c'est uniquement ce qui m'a fait penser à lui de préférence. Mais s'il reste en Espagne, ou s'il est destiné pour l'Angleterre, il faudroit voir, si peut être le C. de Rosemberg, qui est actuellement en
Danemarc, pourroit convenir. Le G. de Zinzendorff qui est ici avec moi, a du monde, de l'esprit et des talents; mais il est trop enthousiasmé de ce pays-ci, et moyennant cela ce poste-ci, qui dailleurs aussi est trop important pour un débutant, ne lui convient pas. Mais je pense que S. M. pourroit essayer de l'envoyer comme son ministre à Turin, et s'il réussit, comme je l'espère, cela lui feroit dans peu d'années un Ministre habile. 11 n'y a qu'une chose encore, c'est qu'il est sans biens, et qu'il faudroit l'aider, surtout pour les premiers fraix de ménage. Je vous préviens cependant que de tout ce que je viens de vous dire de lui, il ne s'en doute pas même, ne lui ayant jamais rien dit, qui puisse seulement lui faire imaginer que je pense à lui sur ce pied là.
Enfin, s'il n'étoit question que d'un simple ministre chargé d'affaires, je n'en connois pas de plus convenable que le B. Widman ; je me tromperois fort, s'il ne réussissoit dans ce pays-ci. Je ne propose aucun de nos secrétaires d'ambassade, parceque je n'en connois aucun, que je croirois fait pour ce pays-ci.
Mr d'Hautefort a déjà rendu à sa cour selon toutes les apparences ce que S. M. lui a fait l'honneur de lui dire avec autant de dignité, que d'addresse. J'en juge par les propos de Mr. de St. Contest. Si j'apprens de lui ou de Mr. de Puyzieulx choses qui vaillent la peine d'être mandées, je ne manquerai pas d'en informer incessamment. En attendant on n'épargne pas les propos vagues, les plus amicales ; le roi et ses ministres viennent de me dire, en dernier lieu, tout ce qu'on peut dire d'obligeant pour Leurs Majestés, à l'occasion des lettres de compliment sur la naissance de Mr. le Duc de Bourgogne, que j'ai présenté à ce prince.
Vous retrouverez ci-joint le plan de Mgr. le Prince Charles sur le gouvernement des Pais-Bas. Je n'ai pas le tems de vous en dire autre chose aujourdhui, si ce n'est, que je crois que S. M. fera beaucoup mieux de ne rien changer du tout, quant à présent. Je vous en dirai mes raisons proxime.
Je remets de même à une autrefois ce qui me reste à vous dire sur les autres articles de votre lettre. Permettez moi de vous assurer en attendant de la continuation des sentiments inaltérables avec lesquels j'ai l'honneur d'être...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 30 octobre 1751.
Monseigneur.
La lettre que V. E. m'a fait la grâce de m'écrire le 14 (422), ne m'est parvenue qu'hier ; elle ne contient rien qui exige une réponse à la réserve du P. S. qui regarde le garçon sculpteur. J'auray l'honneur de luy marquer par ma première ce qui aura été déterminé par S. M. à son égard, quoyque persuadé d'avance qu'elle approuvera ce que V. E. a disposé.
En conséquence de ce que vous avez mandé, Monseigneur sur le sujet de M. de Steinville, je vois S. M. dans la resolution à luy faire dire simplement que, quelque persuadée qu'elle étoit de son zèle et de la peureté de l'intention qu'il avoit eue en présentant le mémoire en question, Elle ne scauroit le charger d'aucune commission, ayant son ambassadeur à Paris, et ne pouvant se servir à la fois de deux ministres. Le mémoire est passé d'ailleurs entre les mains de S. E. le C. d'Ulfeld.
L'abbé Carpentier qui devoit partir il y a dix jours, ne s'est mis en chemin qu'avant hier. Il n'y a guerres à se flatter que la lettre dont il est le porteur pour V. E., fasse changer de sentiment le ministère de France, mais aussi n'y a-t-il pas à craindre, à ce que j'espère, quelle puisse produire un mauvais effet, de la manière dont elle est conceue (123).
Le départ de M. le C. d'Esterhazi de Madrid fait différer naturellementlaconclusion du ïraitté jusquesà l'arrivée de M. leC. deStahrenberg. Selon touttes les apparences, nous ne serons plus dans le cas de le conclurre seuls avec l'Espagne, cette cour en ayant communiqué à M. Keen le projet en entier, et cette communication a engagé le duc de Neucastle à ordonner à M. Keith de déclarer, qu'approuvant tout le contenu du projet, il avoit dépêché un courrier à Keen avec deux plein-pouvoirs pour l'authoriser à signer le traitté au nom du roy comme partie contractante, ou bien à y accéder, si le traitté avoit déjà été signé par les ministres de S. M. et par ceux du roy catholique, et que le roy espère que S. M. voudra bien charger son ministre à
Madrid d'admettre son ambassadeur à la signature du traitté, soit comme partie contractante, soit comme accédante.
Keith n'a rien dit de plus à S. E. le chancellier; il s'est ouvert un peu plus envers le vice chancellier de l'empire, en luy confiant que le roy nelaissoit pas d'être sensible à ce que l'Espagne luy montroit plus de confiance que S. M., qu'il n'avoit rien voulu en lâcher au chancellier de cour pour qu'on ne puisse pas dire qu'il aye fait quelque reproche, mais qu'il espéroit que le courrier seroit dépêché au plutôt au C. d'Esterhazi ou Stahrenbergavec les ordres que le roy souhaitoit, pour que cette promptitude luy fasse perdre l'impression que cette manque de confiance ne laissoit pas de luy faire.
V. E. jugera bien qu'après ce pas il sera difficile de se refuser à s'y pretter, et que S. M. ne scauroit être fort édifiée de cette démarche de l'Espagne.
Par cette même occasion le roy d'Angleterre nous a fait avertir, qu'il savoit que le roy de Prusse est informé de notre correspondance avec M. de Pretlach. En cas que cela soit vray, il est probable qu'il sera venu à bout de notre chiffre, la correspondance d'icy a Petersbourg passant depuis plusieurs mois par la Silésie, c'est à dire depuis que le grand maitre des postes de Pologne refuse de les faire passer par Cracovie à moins que S. M. et la czarine ne luy donnent une somme d'argent suffisante à fournir aux fraix de cette course. Pour plus de seureté on va luy envoyer un nouveau chiffre.
V. E. remarquera par une des pièces ci jointes, combien le duc de Modene prend à cœur l'idée en question. La pièce précédente est passé chez le chancellier de cour et chez le baron de Bartenstein; il a été résolu d'ordonner au comte Megazzi, qui est sur le point de revenir de Rome, de diriger sa routte par Modene pour y sonder le terrain.
Quelque innocente que paroisse cette démarche, je crains qu'elle ne donne lieu à des raisonnemens, en ce que l'on ne croira pas naturel que le C. Migassi, qui n'a aucune connoissance à la cour de Modene, fasse ce détour sans en avoir un ordre précis d'icy. Si jamais affaire requiert un secret impénétrable, c'est celle ci, et en donnant lieu à des raisonnemens, on s'expose à faire devenir souvent au de là de ce que l'on voudroit.
S. M. souhaitroit que V. E. puisse faire en sorte que ce soit de la France que vienne la proposition, que de deux cotés les ambassadeurs ne fassent pas d'entrée cette fois, ne laissant cependant pas de comprendre qu'il sera difficile de l'obtenir à cause que M. d'IIautefort a déjà à la main la plus part des préparatifs. J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 6. novembre 1751.
Monseigneur.
La lettre de V. E. du 26(124). du mois passé annonce une nouvelle bien agréable en donnant à espérer que S. M.recevroit au premier jour le traitté signé avec l'Espagne. II s'agit devoir siles menées de l'Angleterre n'y auront pas mis quelque empêchement, et si l'Espagne se sera déterminée à signer avec S. M. seule, ou si on y aura insisté que le traitté soit signé en même tems de l'Angleterre et du roy de Sardaigne, ou du moins de l'Angleterre ; pour autant que je scais, rien n'a été ordonné jusques icy à M. le Comte d'Esterhazi par rapport aux démarches icy faittes par M. Kitt.
Pour ne pas faire perdre à V. E. l'opinion favorable qu'elle veut bien avoir de mes subalternes, je prens la liberté de luy envoyer la correspondance nouvellement déchiffrée du G. de Barck. V. E. y trouvera deux pièces assés importantes à M. Scheffer, et la réponse de ce dernier qui vient d'arriver, l'est encore plus (125).
On voit par son contenu le ressentiment secret de la France au sujet de notre négotiation avec l'Espagne, et qu'on ne laisse pas d'y réfléchir sur le mariage qui pourroit avoir lieu entre l'archiduchesse et le roy catholique après le décès de la reyne.
On y voit déplus les efforts que se donne Barck, induit apparemment par Klingraff, de décréditer de plus en plus le pauvre marquis d'Hautefort, aussi bien que l'abbé Carpentier sur leur trop de prévention pour notre cour. Que V. E. juge, s'il luy plait, ce que fera le roy de Prusse sur le même sujet, soit par le canal du G. de Tirconel soit par Milord Marchai.
Ces mêmes efforts, de taxer de partialité tous ceux qui viennent icy de France, devroient ce me semble, dessiller les yeux du ministère ou du moins les mettre en garde contre les insinuations de ce prince; je ne laisse pas de craindre le contraire, et qu'il n'arrive à Carpentier, et peut-être à son tems à M. d'IIautefort luy même, ce qui est arrivé à Blondel, et que les fourberies du roy de Prusse ne l'emportent sur les réflexions qu'il devroient faire.
Pour éclaicir le passage de la lettre de Bark qui regarde le portrait et le vin de Tockay donnés à Carpentier, je dois observer. Monseigneur que ni l'un ni l'autre ne vient de S. M., que le portrait est un portrait en petit fait par Leonhard. que le C. Taroca a donné à Carpentier sur l'empressement que cet honnête homme a témoigné d'en avoir un de S. M. et que le même comte luy a fait présent de quarante bouteilles d'un vin que l'impératrice luy avoit envoyées.
L'abbé, charmé de ce double présent, a cru effectivement que cette grâce luy venoit de S. M., il n'a pas même caché à elle même ce sentiment lorsqu'il fut à son audience de congé, et il se peut que par un excès de joye il l'aye lâché envers quelqu'autre.
C'est d'ailleurs un très galant homme, et qui ne gattera rien s'il le peut; je doutte cependant extrêmement qu'il soit en état défaire le bien qu'il paroissoit souhaitter.
On est après à déchiffrer Klingraff, mais les derniers chiffres qu'il a reçeus, sont si extrêmement difficiles, qu'il faudra quelque tems encore avant que l'on en vienne à bout.
A Turin on doit avoir répondu à Milord Rochefort que le roy seroit toujours charmé de contribuer à l'affermissement de la tranquillité publique, et qu'il ordonneroit à son ambassadeur en Espagne d'écouter ce qui luy seroit dit à Madrid.
Une chose qui me donne un furieux soupçon contre la droiture de cette cour, accoutumée à jouer toujours de finesse, c'est qu'il y a une correspondance suivie et grande en chiffre entre le roy et M. Aigueblanche son ministre à Dresden. Ce ministre mettant en clair les nouvelles qu'il apprend des affaires de Russie, et le roy ne pouvant avoir aucune matière secrette à traitter avec la cour de Saxe, il m'est venu plus dune fois en tète, en voyant tant de pièces en chiffre, qu'il pourroit y avoir peut être quelque patelinage entre luy et l'envoyé de Prusse qui est à Dresde, n'ayant cependant aucun autre indice à le soupçonner que l'impossibilité de pouvoir concevoir quel autre objet pourroit requerrir une correspondance si grande en chiffre entre le roy et son ministre en Saxe.
L'Impératrice n'a rien déterminé encore ni sur la personne à laisser à Paris après le départ de V. E., ni sur le caractère à luy donner. Votre avis y aura vraysemblablement le plus de part. Kl le est du même sentiment avec V. E. à l'égard du C. de Zinzendorff, en le croyant plus utile autre part qu'en France; il ne pourra cependant pas être employé à Turin, ce poste étant destiné à M. le C. de Seiler. Votre sentiment, Mgr, la décidera, mais que V. E. y insiste s'il luy plait, un mois s'écoulant après l'autre, et il me paroittrop impor-
tant que celui, qui sera chargé après son départ des affaires de S. M., puisse y être tout au moins six mois sous sa direction.
Il n'y a rien de décidé encore par rapport à M. de Steinville. Mr le Gte d'Ulfeld et M. de Bartenstein voudroient luy donner une réponse ou instruction par écrit, conçeue cependant d'une façon qui aux bonnes paroles près ne dise rien et qui pourroit être vue de tout l'univers, mais S. M. incline à ne luy en pas donner du tout.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 14 novembre 1751.
S. M. a trouvé n'avoir rien à ajoutter aux dépèches que V. E. reçoit par le porteur de la présente. Elle en attend avec d'autant plus d'impatience sa réponse sur l'article des entrées pour savoir s'il y a moyen à espérer que l'on puisse porter la Erance à proposer la première que l'on s'en relâche pour cette fois de deux cotés. L'Espagne, pas contente d'avoir communiqué à la cour de Londres notre projet en entier du traitté à faire, vient aussi de le communiquer à Turin ; aussi Bogin, en en informant 31. de Cristiani, luy a reproché, quoyqu'en des termes fort mesurés, que notre cour, non obstant celui qu'elle venoit de conclure avec le roy, etoit la seule à ne rien luy en dire, reproche auquel l'autre a répondu fort finement, en attribuant ce silence à la délicatesse de S. M. à ne pas être la première à découvrir le secret d'une négotiation sans savoir si l'Espagne en étoit d'accord, non obstant que les sentimens exprimés dans le projet ne pouvoient que faire de l'honneur à S. M. et du plaisir au roy, vu que tout le contenu ne tendoit qu'à l'affermissement du repos de l'Italie, et à détacher, disoit-il, l'Espagne de la France, en cas que celle ci s'avisât tôt ou tard de le troubler.
J'aurois souhaitté en mon particulier que M. le G. Cristiani n'eût pas lâché cette expression, qui ne pourroit que faire un mauvais effet en France, si elle pénétroit que les ministres de S. M. s'énoncent de cette sorte ; je doutte cependant que Ghétardie arrive à pénétrer le contenu de la lettre, et plus encore qu'à Turin, si même on le vouloit,
on puisse en faire quelque usage, M. de Cristiani y ayant ajoutté expressément qu'il savoit par les propos que tant des fois luy avoit tenus Bogin, qu'il regardoit la France tout comme luy pour la Puissance la plus à craindre.
Mr de S. Contest voudroit se servir, à ce qu'il paroit, de l'ambassadeur d'Espagne qui est à la Haye, pour insinuer au ministère du roy Catholique, combien il est porté pour les intérêts de l'Espagne et pour unir plus étroittementles deux cours; mais je ne scaissi ce canal peut beaucoup à sa cour, et je suppose d'ailleurs que l'ambassadeur s'est expliqué envers le Sr Lesseps de la façon qu'il a faitte pour diminuer le soupçon que le ministère de France pourroit avoir conçeu contre luy à cause de son mariage et de celui de son fils avec les filles de M. de Reischach.
Nous ne sçavons rien encore de la réponse qu'aura été donnée à Grossatesta à Londres sur l'idée connue du duc de Modene; mais il paroit par celle de Montecucoli au vieux Sabatini, que le duc pense luy même à ce que nous souhaittons, en cas que son ouverture soit rejettée en Angleterre. Cette disposition du duc est fort bonne, pourvu que l'Angleterre n'y gatte rien en s'employant, comme je crains, pour le duc de Chablois.
En général je suis fâché que le duc se soit ouvert de si bonne heure sur son idée, craignant que le secret n'en sera peut-être pas gardé à Londres, et que cela réveillera la France et l'Espagne pour tâcher à y placer à son tems, ou l'infant don Louis, ou à faire avoir cet accroissement à son frère le duc de Parme.
Les affaires paroissent assez tranquilles jusques icy en Hollande, et l'authorité de la tutrice affermie, le parti de M. de Bentinck ayant gagné entièrement le dessus, mais il n'y a rien de décidé encore par rapport au prince Louis, surtout au sujet de son entrée au conseil d'Etat.
S. M. vient d'en recevoir une lettre que je me donneray l'honneur de vous envoyer, Monseigneur, par ma première, en cas que le tems ne suffise pas aujourd'huy pour en achever la copie. Il s'y plaint des mouvemens que se donne contre luy le parti françois, mais beaucoup plus celui du roy de Prusse.
Il est à souhaitter pour une infinité des raisons que son authorité et crédit augmentent, à moins de quoy la république court risque d'être déchirée par des factions, si la princesse venoit à manquer, qui est menacée, dit-on de l'hidropisie.
Il est bien triste de voir l'une des Puissances Maritimes dans une minorité, sous une tutrice qui ne promet rien moins qu'une longue vie, et d'avoir à craindre le même sort pour l'autre. A quelle résolu-
tion ferme et vigoureuse peut-on s'attendre dans cette situation de leur part en cas de besoin ?
J'ay fait ressouvenir l'Impératrice ces jours passés de la réponse à faire à V. E. sur sa relation secrctte du 14. juin (126). L'hazard a part à ce délai, sachant que l'intention de S. E. le chancellier et de M. le baron de Bartenstein a été de la différer jusques à ce que l'on seroit à la fin de la négotiation avec l'Espagne, mais S. M. me paroit dans celle de ne pas y faire répondre du tout, disant que V. E. n'avoit que faire d'instruction sur son contenu et que, sans en avoir elle scauroit régler ses discours selon que les circonstances l'cxigeroient pour le bien de son service.
Elle y a ajouté les paroles qui suivent : « Marquez au comte Kaunitz, qu'il sçait mes intentions mieux que personne, que je n'ay certainement aucune prédilection pour la France, mais que rien ne me coutteroit plus, que de m'unir avec le roy de Prusse selon ce qu'il a suggéré à la fin de sa ditte relation, et renoncer par là à jamais à l'espérance de ravoir un jour la Silesie, que certainement je ne la souhaitte pas par vue d'ambition ou d'aggrandissement, mais parce que je suis convaincu de plus en plus, que le bien être de ma Maison en dépend, et que cette perte est la source de tous les embarras qui sont et seront et dans l'Empire et dans le Nord; que je ne me flatte à la vérité pas de la ravoir dans mes jours, que je souhaitte lacontinuation de la paix plus qu'aucun, mais que je ne voudrois pas, en embrassant ce sistème, barrer le chemin à mes successeurs à y parvenir. »
L'argent pour le graveur sera régulièrement payé.
J'ay l'honneur...
P. S. Excusez, je vous supplie Monseigneur, les corrections dans ma lettre, ayant été obligé d'écrire à la hatte, et faittes ordonner s'il vous plait, au premier courrier que vous dépêcherez en Espagne, de remettre en mains propres de M. le G. Cervellon la ci jointe...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 20 novembre 1751.
Monseigneur.
Depuis ma précédente j'ay reçeu les deux lettres que V. E. m'a fait la grâce de m'écrire le quatre et le sept de ce mois, la première par
Mr le rrïarqii' de Botta et l'autre par lavoye de la poste ordinaire (427).
La dernière auroit de quoy m'efTrayer sur les suittes de son second voyage à Fontainebleau, si je n'etois seur que, non obstant le soulagement qu'elle avoit senti de son indisposition, V. E. ne se seroit pas exposée de l'entreprendre sans l'approbation du médecin qui l'a tirée si bien d'affaire le printems passé, et dans cette espérance je me flatte que cette excursion luy aura été aussi salutaire que je le souhaitte. Souvenez-vous toujours, Monseigneur, que vous êtes de beaucoup moins à vous qu*à S. M. et au publicq.
Le courrier d'Espagne se fait attendre bien longtems ; pourvu qu'il n'y aye pas quelque dessous des cartes que nous ignorons, qui soit cause de ce délai.
Parmi les pièces ci jointes V. E. en trouvera une de Colombo, résident de Venise, que je la supplie de combiner avec le billet de Bogin, écrit au G. Gristiani en datte du six (128).
Ces deux pièces, qui conviennent en plusieurs points, diffèrent dans une circonstance essenciele; elles conviennent que l'Espagne a communiqué à Turin le projet du traitté, qu'elle a fait inviter le roy de Sardaigne d'y prendre part, soit comme partie contractante, soit comme accédente, qu'elle a fait déclarer qu'elle n'y veut avoir l'Angleterre, ni dans l'une ni dans l'autre qualité, pour ne pas donner lieu à la France de demander aussi à y être admise, que non obstant cela l'Angleterre s'employe à persuader le roy de Sardaigne à s'y pretter.
Elles diffèrent en échange en ce que Bogin asseure que le roy avoit envoyé un pleinpouvoir à son ambassadeur à Madrid avec ordre de signer l'accession, et que le peu des remarques dont il l'avoit chargé, n'etoient d'aucune conséquence, et n'alteroient en rien la substance, au lieu que Colombo marque, combien l'on etoit embarrassé à Turin sur la réponse à donner, de peur de se comettre avec l'Angleterre et l'Espagne, si on refusoit l'accession, ou avec la France si on s'y prettoit, et de se lier en ce cas les mains de ne pouvoir se stipuler de nouveaux avantages le cas evenant.
Bogin a pu sans contredit dire bien plus le vray, s'il l'a voulu, que l'autre; reste à savoir s"il l'a voulu, et ce qu'il a voulu entendre par l'expression d'incaricarlo di qualcke piccolo riflesso.
Cette contrariété ne laissant pas d'être de conséquence, j'ay supplié S. M. de me permettre de convertir le billet de Bogin dans une lettre supposée de Villavechia à Durazzo. ou je me suis attaché à exprimer mot pour mot les paroles de Bogin, afin que S. E. le C. d'Ulfeld et M. de Bartenstein sont informés de l'un et de l'autre. 11 n'y a ainsi que V. E. seule qui sçait l'histoire du billet. Nous avons à faire avec des
Piemontois, c'est à dire avec des gens accoutumés à agir avec des fins doubles, et le langage de Rochefort ne revient nullement avec celui que Kith nous a tenu pour asseurer que l'Espagne avoit insisté sur l'accession du roy son maitre, et pour demander qu'il soit ordonné à M. le C. d'Esterhazi d'admettre Keen à signer le traitté d'une façon ou d'autre.
S. M. a été charmée de la lettre de V. E. à M. le C. de Stahrenberg; c'est une leçon d'un bout à l'autre, et une leçon des plus instructives pour un ministre naissant. Dès longtems elle n'a rien lu qui luy a fait tant de plaisir; ce sont ses propres paroles qu'elle m'a ordonné de vous rendre. Monseigneur (129).
Je n'ay pas trouvé les lettres de M. le C. d'Esterhazi que V. E. a bien voulu alléguer dans la sienne du quatre, apparement que celui qui a fermé le paquet, a oublié de les y joindre.
Il est sans doutte à souhaitter pour quantité des raisons, et surtout pour celle que V. E. a bien voulu toucher, que la reyne d'Espagne puisse se conserver encore longtems ; l'idée des Jésuittes est excellente ; je l'avois, si j'ose le dire, il y a lungtems ; nos pères d'icy auront guerres de liaison, et vraysemblablement aucune avec le père confesseur, mais le général de la société est un Visconti Milanois, fort attaché à S. M. et homme d'une grande prudence, et ce seroit peut-être le canal le plus propre pour faire passer au confesseur les insinuations qui conviendroient. C'est une pensée qui me vient en écrivant; je prendray la liberté d'en parler à l'Impératrice, l'occassion étant trop importante pour négliger aucune des démarches qui peuvent la faire réussir sans que nous y paroissions; mais si ce que vous avez voulu me confier, Monseigneur, par l'apostille de votre main, est vray, il faudra songer à mon avis à une chose de plus pour consolider l'amitié de l'Espagne, c'est à dire, à faire la môme chose à Naples.
Par ma première je seray en état de pouvoir informer V. E. de la réponse de Grossatesta au duc de Modène sur l'idée en question, venant de recevoir la copie d'une grosse dépèche de luy toutte en chilïre.
S. M. qui a le don, comme V. E. sçait, de gagner tous les coeurs, commence en attendant à distinguer d'une façon toutte naturelle M. de Montecucoli, et à luy parler d'une façon, qui ne pourra produire qu'un bon effet auprès de son maitre.
Je me donne l'honneur de remettre à Y. E. copie de la lettre du Prince Louis, que je luy ay annoncée par ma précédente; il est arrivé hier au soir un courrier de la Haye, qui en aura apporté apparemment
une plus fraiche dont je n'ay rien vu cependant, n'ayant pas été ce matin à la cour.
La situation du Prince me paroit en attendant des plus délicates après qu'on a manqué le premier instant pour affermir son crédit.
Sans que je le sache, je crains que les mal intentionnés ne tâchent d'inspirer de la jalousie contre luy à la princesse, en luy faisant croire que l'authorité du prince pourroit nuire à la sienne.
Si la princesse a la foiblesse de dooner dans ce piège, il en sera mal et pour elle et pour ses fils et pour le prince.
J'ay l'honneur...
P. S. Dans cet instant je viens de lire la réponse de Grossatesta au duc. La substance en est que le roy est fort sensible à la confiance de ce prince, qu'il luy donne à connoitre que son idée est impraticable puisque jamais le Parlement n'y donneroit les mains, qu'il luy conseille d'être surtout bien avec la cour impériale etc. V. E. en recevra la copie d'aujourd'huy en huit. Je m'attens que dans quelques semaines d'icy M. de Montecucoli commencera par faire quelque ouverture.
Koch à Kaunitz.
Vienne le 26 novembre 1751.
Monseigneur.
Je devance d'un jour celui de demain, qui seroit selon l'ordinaire le jour destiné à l'envoy des paquets qui passent par Bruxelles, pour faire parvenir d'autant plutôt à V. E. les pièces ci jointes (130), étant averti qu'on va luy expédier un courrier qui poursuivra sa routte pour l'Espagne, circonstance qui m'engage à la supplier de vouloir bien le charger à son départ pour Madrid du paquet ci joint pour M. Lefébure, en y faisant mettre une enveloppe d'une autre main, et ordonner au courrier de le remettre à luy-même, le paquet contenant des tablettes de chiffre que je ne scaurois exposer au risque de la poste. Je n'ay receu d'ailleurs le mot de cet honnête homme depuis les lettres que j'eus l'honneur de vous communiquer, Monseigneur, et peut-être le cas n'existera pas du tout qu'il aura besoin de s'en servir.
On s'est pressé de répondre aux dernières dépêches de M. le C.
d'Esterhazi, qui répondoient ni à notre attente, ni à nos souhaits. J'en ay été cependant très peu surpris en mon particulier, après que je savois que l'Espagne avoit communiqué elle même le projet en entier à la cour de Turin, et qu'il etoit aisé d'en juger que les deux cours sont au mieux ensemble.
Je souhaitte que M. le C. d'Esterhazi réussisse moyennant le mémoire qu'on luy envoyé de porter M. de Caravajal à se pretter que le royde Sardaigne ne soit que partie accédante, et effectivement il n'est guerres dans l'ordre que l'Empereur ne soit que comme tel dans un traitté fait entre l'Impératrice et leroy catholique, tandis qu'un roy de Sardaigne y seroit partie principale. Mais je crains que la chose ne soit déjà trop avancée à Madrid pour que ce changement, également convenable d'ailleurs à la dignité et aux intérêts de deux cours, soit si aisément à. espérer. Mr de Caravajal me paroit trop honnête homme vis-à-vis d'un ministre Piemontois, et le roy d'Espagne est, on ne scauroit mieux, avec la duchesse de Savoye, sa soeur.
On communiquera vraisemblablement à V. E. les deux lettres du M. de Boyne qui ont augmenté de beaucoup les soupçons qu'on avoit déjà sur les vues secrettes de la cour de Turin, tendantes à ce qu'on supposoit, ou d'affecter à vouloir entrer dans le traitté pour s'emparer de la négotiation et la faire ou échouer ou la trainer en longueur, ou à se stipuler des avantages préjudiciables, soit pour le présent, soit pour le futur, à nos intérêts. Ce raisonnement peut-être très fondé, quoyque à juger de la pièce interceptée de Colombo et du billet surtout de Bogin du treize de novembre, le roi ne demande que la garantie de ses états (131).
Nous en serons apparemment au clair par le retour du courrier, et en attendant j'ay encore converti la substance de ce billet dans la forme d'une petite lettre interceptée de Villavechia à Durazzo, pour que rien ne soit caché à S. E. le C. d'Ulfeld et à Mr de .Bartenstein de ce qu'il leur importe de savoir. Ce n'est ainsi que vous, Monseigneur, qui sache de qui et à qui ce billet est, S. M. ne voulant pas pour les raisons que vous pouvez vous imaginer, que d'autres soit (sic!) informés de la correspondance secrette de M. de Cristiani à moy.
J'ay ordre d'envoyer à V. E. une autre pièce très importante, savoir la copie de la lettre que S. M. vient de recevoir du Prince Louis, devant cependant la prévenir pour sa direction, que dans le dernier secret S. M. l'a aussi communiquée au chancelier et à M. de Bartenstein, en suppliant de ne pas faire semblant envers le premier d'en avoir eu connoissance en cas qu'il luy en écrive.
La situation du prince est aussi critique que celle de la princesse,
— lo2 —
qui doit être d'une humeur bien bizarre. La république est exposée à être déchirée par des factions si l'Angleterre ne trouve le moyen de la rectifier; mais aussi le prince pourroit-il bien y avoir contribué un peu de sa part en se déclarant trop ouvertement pour les Bentinck, qui ont contre eux l'éloignement personel de la princesse, une partie de son conseil, le parti Frisson, et en gênerai tout ce qui est françois et encore plus tout ce qui est Prussien.
Que des rellexions à faire sur les suittes d'une telle situation, si la princesse vient à manquer et le roy d'Angleterre aussi? quel fond y auroit-il alors à faire (séparément de touttes les autres circonstances) sur l'assistence des Puissances Maritimes?
V. E. verra un nouveau (trait du caractère fourbe de la cour de Saxe, en combinant la lettre du C. deBriihl à Bezoldavecla communication confidente que ce ministre a faitte à M. Boyer sur le tour qu'ils ont donné à Dresde à leur traitté avec les Puissances Maritimes et surtout à l'article de six mille hommes (132).
Mr de Migassi vient d'arriver, le courrier l'ayant déjà rencontré en Tirol; je luy dois la justice, qu'il en est charmé, comprenant l'éclat que cela auroit fait si un de nos ministres, dans la position ou nous étions jusques icy avec la cour de Modene, y etoit arrivé peu après la mort du Prince.
Je m'attens en conséquence de la réponse du roy d'Angleterre à Grossatesta, et de la lettre du chev. Montecucoli au vieux Sabatini, qu'il ne tardera guerres à recevoir l'ordre d'en lâcher quelque chose. L'affaire est faitte si elle dépend de luy, étant extrêmement attaché pour ne pas dire au pris de S. M. Un François est arrivé en attendant à Modène qui a fait échapper quelques propos d'une mariage à faire entre la princesse héréditaire et le duc de Penthièvre; ce n'est cependant le rival qui me paroit le plus à craindre.
M. d'Hautefort a fini à donner ses fettes qui luy ont causé beaucoup de chagrins, le vent n'ayant pas permis de produire l'illumination d'une machine très belle qu'il avoit fait faire vis-à-vis de son hôtel. 11 a dégoutté beaucoup de monde par un yrand dinner qu'il donna le premier jour, auquel furent priés les ministres de la conférence et les premiers officiers de la Cour, avec la plus grande partie de la famille d'Harrach, la comtesse de Stahrenberg la douairièi e, le comte et la comtesse de Kinsky-Erps,le comte et la comtesse Taroca, les ambassadeurs et l'Envoyé d'Espagne. Cela chocqua naturellement plusieurs des ministres d'icy, disant que, s'il n'avoit voulu avoir que ceux de la conférence et les Hoffstaab, il n'auroitpas du y prier des autres qui n'etoient ni l'un ni l'autre; tout le monde le dissimula cependant et y
parut les deux soirs suivans, le premier au concert et le dernier au bal. Il n'en fut pas de même des envoyés lesquels, choqués de la distinction faitte à celui d'Espagne, parurent hier la première soirée à l'assemblée du concert pour faire, disoient-ils, leur compliment au Roy, à l'exception de M. de Neihaus. Mais par un complot fait entre eux, aucun ne se fit voir à la fette du bal, moins au soupper, à l'exception de celui de Luques et de Durazzo qui y vint pour un instant afin de faire dancer Madame. On prétend, je ne scais s'il est vray, que Canal a été l'autheur principal de ce complot. Le pauvre ambassadeur doit en avoir été pénétré... Pour surcroit de fatalité, il fit retirer hier l'après dinner la garde et le soir il s*attroupa cent canailles à peu près vers les neuf heures du soir qui, sous prétexte que la coutume étoit d'illuminer trois soirs de suitte et de jetterde l'argent, ont fait du bruit devant l'hôtel et jettèrent quelques pierres dans les fenêtres du portier et de l'escalier... Peut-être ces canailles ont-elles été animées sous main par quelqu'un de messieurs les envoyés, la conduitte desquels n'a l'approbation de personne dans cette occasion... J'ay l'honneur...
Paris le 11 décembre 1751.
Je vous ai déjà accusé par ma dernière le reçu de celle, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 du mois passé. Du depuis il m'est parvenu aussi l'autre du 27 (133). J'ai fait repartir tout de suite le courier Ehler pour l'Espagne, avec l'ordre le plus précis de remettre en main propre votre lettre à Mr. Lefebère. On a eu soin d'y mettre une autre enveloppe, addresse et cachet. Nous verrons dans peu à quoi se déterminera la cour de Madrid sur les dépêches de ce courier. On ne pourra juger aussi que par les premières relations de Mr. d'Esterhasy, de la différence qui se trouve entre la lettre du Sr Colombo et le billet de 3Ir. de Bogin. Je crois cependant que vous serez d'avis avec moi, qu'il sera bon que vous informiez Mr. de Cristiani en confidence de l'état de cette affaire pour sa direction. (Juant à moi, j'ai lieu de croire cependant encore que nous pourrions avoir soupçonné un peu trop légèrement la cour de Turin, d'avoir déjà communiqué le Traité à la France. Mais ce qui me paroit assez vrai-
semblable selon la lettre de Mr Colombo, c'est que le roy de Sardaigne ne pourroit fort bien, tout comme nous, avoir proposé en Espagne, de n'en pas faire mistère à cette Cour.
J'ai été dans le cas mardi dernier à Versailles, de devoir en parler à Mr de St. Contest. Je crois lui en avoir dit ce qui convenoit, ni trop ni trop peu, avec cette simplicité, qui guérit des soupçons, et cette dignité, qui fait valoir une confidence. J'ai lieu de croire que cela a produit un bon effet; moyennant cela on n'est plus à même de nous enlever le mérite de cette confidence, et nous n'avons point des tracasseries à craindre, parceque j'ai demandé le secret, et qu'on me l'a promis. Le ton amiable sur lequel je suis déjà avec le nouveau secrétaire d'Etat, m'a engagé à lui parler aussi du maréchal de Noailles, un de ses protecteurs et son ami; je me suis aperçu par ses réponses, que le vieux bon homme a fait usage de mes raisons au conseil. Enfin par pièces et par morceaux, en faisant naître des occasions, autant que je le puis, et en saisissant toutes celles qui se présentent, je tâche d'être utile. Vous, qui envisagez les choses sans prévention* et qui êtes à portée de le voir, vous observerez l'effet que ce peut avoir fait jusqu'à présent et que cela pourra faire dans la suite.
La lettre de Mr. de Chavignidu 10. Novembre peut servir de commentaire aux deux dernières du Prince Louis, pour la communication desquelles je vous prie, de faire mes très humbles remercimens à S. M. Mad. la princesse d"Orange me paroit bien aveuglée sur ses vrais intérêts; il y aura du bonheur si la république échappe au danger de sa destruction. Il y a beaucoup d'apparence que le pauvre Bentinck succombera sur le poids et le nombre de ses ennemis; j'en serois très fâché parcequ'il a entre autres, le mérite de détester S. M. Prussienne, et que l'on pourroit compter que ce sentiment influeroit certainement en tems et lieux dans toutes ses actions. Pour ce qui est du Prince Louis, je vous avoue que je ne peux pas trouver mauvais qu'il ait épousé, comme il a fait, les intérêts de Mr. de Bentinck outre que le point d'honneur y est intéressé, cela etoit, ce me semble, de la bonne politique; dans ces sortes d'occasions il ne faut pas faire les choses à demi; Mr. de Bentinck dailleurs étoit son unique appui; enfin il est certain que le Prince mérite un meilleur sort, et je ne vois pas effectivement, comment il pourra s'empêcher de quitter, si le Roi d'Angleterre ne parvient pas à faire penser la Princesse plus raisonnablement.
La cour de Dresde ne joue pas véritablement un rôle fort honmHe. On voit très distinctement par la lettre de Mr. de Bruhl à Pezold que sa cour se flatte encore de la réussite de son idée d'un double ma-
riage (134). Ce que j'ai été fort aise de voir entre autres par la dernière lettre de Mr. de Bruhl au C. de Loos, c'est le mauvais tour que leur a joué le secrétaire Prussien à la Haye, de répandre dans le Public le secret des mouvemens, que s'est donnés ici la cour de Dresde, pour obtenir des subsides et du refus, qu'elle a essuyé (135).
Je compte que vous me donnerez peut-être bientôt des nouvelles que Mr. de Montecucoli a commencé à faire quelques propositions. Il est très bon que son maitre se soit livré d'abord à la cour de Londres; cela le met dans le cas, de ne pouvoir guère revirer d'abord, et se replier sur celle-ci. Sans cette considération, je vous avoue que la nouvelle de l'idée d'un mariage avec le fils de M\ le Duc de Penthièvre petit-fils par conséquent de Mr. le Duc de Modène, ne me paraitroit pas du tout indifférente.
Je crois avoir rendu un fort bon service à Mr. d'Hautefort, au sujet de ce qu'il lui est arrivé à l'occasion de ses fêtes avec les ministres du second ordre; je ne me suis pas contenté d'en parler à Mp. du St. Contest, mais j'en ai parlé aussy à plusieurs des ministres Etrangers et à d'autres dans le public.
J'ai sçu de bonne part le tour adroit du chancelier Bestuchef, pour retirer le roy de Suède du parti françois et le faire donner dans celui de Russie; cela est en vérité d'un homme leste; on a de la peine à concevoir comment cela a pu réussir; mais comme c'est un fait, il n'est pas possible d'en douter. Mr. de Pretlack aura sans doute rendu compte de ce phénomène, au moyen duquel la face des affaires est totalement changée en Suède.
J'ai l'honneur d'être...
Kaunitz à Koch.
Paris (s. d) décembre 1751.
Mon cœur et mon esprit ont été comme vous pensez bien, prodigieusement occupés depuis que j'ai reçu votre lettre du 10. de ce mois N° 68 (136) et quoique j'aye toujours envisagé la mort du pauvre G. de Kunigsegg comme l'époque qui decideroit du système à prendre pour l'arrangement de la conférence, j'en ai été presque aussi touché, que si je n'y avois pas été préparé; sans doute parcequ'il est de l'humanité, d'être plus vivement affecté du présent que de l'avenir.
— 15tï —
Le premier de mes sentimens sur ce que vous me mandez, a été, d'être pénétre des bontés de S. M.; j.e me ferois horreur à moi-même, si je ne l'étois pas aussi vivement que je le suis, et si je ne me sentois pas toute l'envie que je me sents de me rendre digne de plus en plus de sa haute confiance, par la pureté de mon zèle pour son service et de mon profond respect et attachement pour son auguste personne.
J'ai senti ensuite comme tout autre à ma place, tout l'avantage qui me reviendroit, et pour la gloire et pour l'utilité, de l'emploi que les bontés de S. M. me destinent; comme le plus délicat sans contredit est le plus important de la Monarchie, peut-il y avoir rien de plus flatteur, que d'en être revêtu? du choix surtout de S. M., du discernement supérieur de laquelle non seulement ses sujets, mais même toutes les cours de l'Europe ont une si haute et si juste idée. Du coté de l'utile d'ailleurs, père, grâces au Seigneur, de six enfans et actuellement comme vous le savez, dans un état de fortune assez borné, pour ne pas pouvoir même compter sur 20 m. florins de rentes, quoiqu'en pense le public, je suis très éloigné, de pouvoir envisager avec indifférence un emploi, qui me mettroit beaucoup plus à mon aise, et dans le cas, de pouvoir être moins inquiet sur ma subsistance et celle de ma famille. De ces considérations il en résulte, comme vous sentez bien, une infinité d'autres toutes très importantes pour moi; mon intérêt particulier cependant et mon amour propre n'ont pu m'empêcher neantmoins depuis votre lettre reçue, de faire sans prévention de justes reflexions sur l'importance de l'emploi, le service de S. M., et l'état de mon corps et de mon esprit. S. M. par votre canal non seulement me permet, mais veut bien mêmem'ordonner une réponse claire et confidente; j'abhorre l'usage d'user des détours avec des souverains, comme les nôtres, accoutumés de juger aussi sainement et aussi equitablemcnt de toutes choses; moyennant quoi les ordres de S. M. me mettent bien à mon aise; Elle seraobéïe ; je m'en vais toucher une corde bien singulière.
On est occupé ordinairement dans la vie, du soin de faire ignorer, s'il se peut, ses défauts. Je prétend vous avouer les miens; je crois devoir le faire, malgrèz l'humiliation, qui doit en résulter; mon maître doit être instruit de mes vices de corps et d'àme, de la vérité desquels je suis convaincu et que je ne crois pas trop compatibles avec l'emploi de chancelier.
L'esprit humain a ses bornes et ses degrez; peu de gens tiennent, comme S. M. de la divine Providence, le don de savoir suffire à la multiplicité et variété des affaires, le bonheur de trouver en eux mêmes assez de ressources, pour savoir embrasser une infinité d'idées,
sans les confondre. Je ne l'ai pas ce don précieux et j'ai en même tems le malheur, d'avoir une assez mauvaise espèce de mémoire; je retiens assez promptement, mais j'oublie de même, au point que souvent je ne me ressouviens pas de mes propres ouvrages; le don de la mémoire rend l'ouvrage beaucoup plus aisé; pour les affaires d'un grand détail, il faut double peine, lorsque l'on ne Ta pas; un chancelier, pour être en état de repondre pertinement aux ministres Etrangers, a besion d'être informé à fond de toutes les grandes et petites affaires, telles qu'elles soient, et je suis né dailleurs avec une répugnance naturelle de parler sur quoi que ce puisse être, lorsque je ne me sents pas les idées de la chose claires et rangées dans leur ordre naturel. Dèz qu'elles le sont, je crois que je m'explique avec assez de netteté et de facilité débouche et par écrit; mais il m'en coûte beaucoup plus de peines et d'applications qu'à un autre.
Dailleurs, par tempérament, je ne puis pas me dispenser de donner mon entière attention et toutes mes reflexions aux affaires qui me paroissent les plus essentielles, et c'est un tourment incroyable pour moi, de devoir interrompre de pareils ouvrages ou réflexions par des objets de moindre conséquence, auxquels un chancelier doit cependant les mêmes soins qu'aux grandes affaires, s'il veut que la machine ne soit point dérangée. Je sents bien qu'il peut y avoir quelques expédiens pour la facilité de l'ouvrage, S. M. étant déterminée à laisser augmenter le nombre des employés à la Chancellerie d'Etat, et je pense comme Elle que celui, qui à la tête d'une direction, peut être plus utile en réfléchissant et dirigeant, qu'en faisant l'ouvrage méchanique, qui peut être fait par des subalternes, employé mieux son tems pour le bien de l'état et peut se faire soulager; mais il n'en est pas moins vrai qu'un chancellier qui veut faire son devoir, de quelque façon qu'il puisse s'y prendre, reste toujours un homme chargé d'un détail immense. Touts ces défauts, Monsieur, avecplusieurs autres, dont sans doute vous vous serez aperçu, sont dailleurs accompagnés d'une santé assez délicate, et moyennant cela il est certain, qu'avec toute la bonne volonté inimaginable, ce seroit me faire illusion , que de compter pouvoir résister à un travail suivi et aussi considérable que celui, dont il est question.
C'est une triste vérité à laquelle mon imagination n'ajoute rien; j'en ai bien des preuves, et en particulier dans ce qui m'est arrivé aux Pays-Bas, ou j'aurois laissé mes os infailliblement si S. M. n'avoit pas eu la bonté de m'accorder mon rappel et un congé d'un an environ. Tous les jours encore il m'arrive les mêmes choses, dèz que je travaille avec un peu d'application; le sang et la bile s'échauffent, tout me monte
a la tète d'une façon visible, et me met dans le cas de devoir abandonner toutes espèces d'affaires, au moins pendant quelques jours. Dans ces occasions et lorsque je sents que j'ai le malheur de ne pas pouvoir aller, le chagrin que j'en ressens, me ronge l'âme et me donne une mélancolie qui influe sur le corps et l'esprit. Il est triste de devoir convenir de ces sortes de choses; mais ce sont des vérités très fâcheuses assurément pour moi; mais que faire? Si je pouvois me refaire, je n'y manquerois pas bien certainement. Or reconnoissant moi-même mes défauts, il m'est aisé de prévoire ce qui m'arriveroit, si j'avois l'honneur d'être chancellier; cela iroit peut-être bien dans les commencemens, mais cela ne dureroit pas; le corps et l'âme se refuseroient dans peu à la volonté; les forces me manqueroient, je deviendrois d'abord languissant et il m'arriveroit enfin, ou de succomber entièrement, ou de devoir demander ma démission, indépendamment de la chose du monde qui me tient le plus à cœur, savoir le risque de finir par perdre la bienveillance de L. M. lorsque j'aurois eu le malheur de ne pas pouvoir remplir leur espérances. S'il y a en moi quelque chose de bon, c'est que l'ambition et l'intérêt ne peuvent rien sur moi vis à vis de mon devoir, de mon maître et de ma probité. Dieu sait que je ne désire rien autant dans le monde, que de pouvoir être utile à L. M.; mais je ne crois pas que je le serois dans le poste de chancellier. S. M. me demande une réponse claire et si j'ose la nommer ainsi, confidente ; si vous voulez bien vous ressouvenir combien je Lui suis attaché, et en même tems faire reflexion, à quel point, si je nepensois qu'à moi, mon ambition et mon intérêt trouveroient à se satisfaire, dans le poste dont il est question; vous sentirez que cette réponse me doit coûter beaucoup, cependant j'obéis, et ai l'honneur de vous dire en conséquence que je ne suis point en état de remplir, comme il le faudroit l'emploi, de chancellier, et que moyennant cela, je n'en suis point capable, encore moins digne.
Je passerai à présent au second point de votre lettre. S. M. veut savoir ma pensée sur-ce qu'il y auroit à faire au cas, que je ne fus point chancellier'? Je m'en vais satisfaire à cet ordre avec la soumission la plus profonde, avec la vérité dont je suis intimement persuadé, et de la façon dont je crois pouvoir en repondre à S. M. et à moi-même.
S. M. depuis qu'Elle gouverne avec autant de gloire que de sagesse les heureux peuples soumis à sa domination, a touché à presque tous les départemens de son état et les a heureusement refondus. Il ne reste plus que la chancellerie d'état qui n'est assurément pas celui qui mérite le moins son attention et ses soins, quand ce ne seroit, que parcequ'un département aussi important ne roule que sur un seul
homme, et quetoutes les affaires seroient arrêtées dèz le moment, que cet homme pour ainsi dire, n'auroit mal qu'à un doigt, il paroit indispensable de ne pas laisser les choses à cet égard sur le pied ou elles sont. Il est étonnant que Mr. de Bartenstein aye pu depuis tant d'années conduire et expédier lui seul toutes les affaires d'état. Personne assurément ne lui rend plus de justice que moi; j'admire sa diligence, ses connoissances, sa vivacité, son zèle, sa prodigieuse mémoire et sa santé; mais il n'en est pas moins homme pour cela, et quoique je connoisse toutes ses grandes parties, je ne le regarde pas comme infaillible, surtout quant à la façon de traiter et de conduire les affaires. Dailleurs, il commence aussi à n'être plus jeune, et comme il n'a point fait d'élèves jusqu'ici, il en fera difficilement à l'avenir. Il ne seroit même pas raisonnable d'espérer, et encore moins d'exiger, qu'il abandonnât une méthode et routine de tant d'années pour en adopter une nouvelle. L'idée de S. M. moyennant cela, de le nommer ministre de conférence et de mettre la chancellerie d'état sur un pied convenable, me paroit très bonne. Sur ce pied-là les notions de mémoire de Mr de Bartenstein ne periroient pas avec lui tout d'un coup; d'autres subalternes auroient le tems de puiser dans les papiers, dont les archives doivent être remplies, les notions qu'il fourniroit en attendant par son expérience, par les ouvrages que l'on pourra lui faire faire pour toutes sortes de sujets importants, il pourra être plus utile à l'Etat, qu'en faisant les expéditions du courant des affaires; en un mot, S. M. tireroit encore de ses talents un très bon et peut être meilleur parti, que l'on en puisse tirer.
Quant à la façon dont devra être composée à l'avenir la chancellerie d'état, ce qu'il y a selon moi de moins important c'est, de savoir de combien de sujets elle sera composée, quels seront les titres, les appointemens etc. des dites personnes; tout cela est arbitraire, et il faudra se régler là-dessus selon la qualité de ces personnes subalternes. L'affaire essentielle et principale, c'est de travailler pour la postérité et de faire un établissement qui ne dépende plus à l'avenir de la mémoire d'un seul homme; qui mette toutes les affaires d'état autant qu'il est possible, bien au clair; qui tienne une notice courte et exacte de tout le courant dans l'ordre et la connexion convenable; qui remonté insensiblement au passé ; qui retire des archives où les choses sont actuellement par raport à leur immensité comme perdues et dans l'oubli, les notions utiles et qui puisse servir à l'avenir de pépinière aux ministres et subalternes, qui doivent nous succéder, d'école enfin capable de nous faire espérer que nous ne manquerons jamais de sujets et qu'un homme seul ne pourra pas se rendre nécessaire.
— KiO —
La Secretairie d'État est un Département dont les expéditions, qui règlent la conduite des ministres dans les cours étrangères, ne doivent jamais être son idée particulière, mais toujours conséquentes aux principes examinés par la conférence et approuvés par L. M. Elle doit être en état de justifier à chaque instant vis à vis de L. M. et de la conférence toutes ses Démarches et les raisons des ordres émanés par son canal.
Elle doit savoir rendre l'ouvrage de L. M. plus aisé et plus agréable, au lieu de le rendre plus pénible. Lorsqu'elle ne vit pas, comme on dit, du jour et à la journée, c'est à dire, qu'elle ne change pas tous les jours de résolution et qu'elle procède avec système, ses instructions pour les ministres dans les cours Etrangères peuvent aussi être plus claires et moins longues. Ce n'est pas par des fréquentes, ennuyeuses et longues représentations, mais par la façon de les faire, par le maniment des affaires que l'on réussit dans les choses, s'entend, qui par leur nature peuvent réussir. Il n'est pas plus possible de faire ces sortes de choses de son cabinet, qu'il ne l'est, décommander de là une armée. Ce n'est pas assez qu'un ministre aille redire ce qu'on lui prescrit, mais il faut qu'il puisse se régler selon les circonstances du lieu où il est, sans jamais perdre de vue le but principal de sa cour. En un mot, il faut travailler à ce que tout parte des mêmes principes, à ce que tout soit dans le même esprit, les délibérations de la conférence, les resolutions de L. M. et les expéditions de la Secretairie d'état, avoir égard en suite à la façon de penser des cours et à l'état présent des affaires, combiner et tirer tout le parti possible des evenemens quelconques.
Je ne finirois pas, si je voulois épuiser cette matière; il me reste encore à vous dire de quelle façon je crois que S. M. pourroit aisément parvenir à son but, quoique M. le C. d'Ulfeld devint grand maître et que je ne sois pas en état d'être chancellier d'État. La grande affaire, c'est le premier plan et arrangement. Si le plis que prendra dèz les commencemens la chancellerie d'État, n'est pas bon. les choses en iront de mal en pire, et il y aura plus de desordre et de confusion que lorsque tout ne se faisoit que par un seul homme; mais si les fondemens de ce nouvel Edifice sont bons, que l'esprit du Corps soit établi, et que la machine bien montée soit une fois en train, S. M. pourra alors sans difficulté mettre à la tête de la chancellerie d'État celui de ses ministres qu'Elle voudra, qui aura une tête d'état, de la pénétration, de la diligence et de l'activité; quand même il n'auroit pas beaucoup travaillé jusques là en matières d'état, il trouveroit non seulement déjà le système de sa cour, les principes selon lesquels il
convient de se conduire vis avis de toutes les autres en particulier, et selon lesquels devroient être gouvernés nos ministres dans les cours étrangères, tout digérés et établis, mais ses subalternes seroient même déjà en état de le seconder de leurs notions.
Il est certain qu'il ne seroit guère possible que quelqu'un qui *eroit lui-même novice en affaires, pût entreprendre un ouvrage aussi considérable que celui de l'arrangement d'un Département aussi important, surtout avec de nouveaux subalternes; mais il n'en est pas de même d'un chemin battu qui ne peut pas être bien difficile à suivre; toute la difficulté, selon moi, gît par conséquent dans le premier établissement; c'est à quoi je m'offre; je romprai la glace et je ferai tous mes efforts pour arranger la chancellerie d'État comme S. M. le désire. Je voudrois pouvoir Lui donner une meilleure preuve de l'envie que j'ai de Lui être utile ; la seule grâce que je Lui demande c'est que, lorsque cela sera fait et que la manœuvre sera une fois en train, S. M. veuille bien me promettre qu'Elle me déchargera d'un fardeau que je ne pourrois pas supporter à la longue; je connois mon fort et mon foible ; ce qui m'est possible pendant peu de tems, me devient impossible à la longue. Je serois charmé d'employer la dose de forces que j'ai, pour l'utilité de S. M., tout comme je serois au désespoir d'avoir fait du tort à son service; c'est là la cause de ma façon de penser sur ce sujet. Je dois vous dire encore que d'ailleurs je n'ambitionne point du tout la gloire d'arranger la chancellerie d'État selon mes idées seules; c'est une affaire trop importante pour l'État, pour la postérité et pour la gloire de S. M., pour que je veuille m'en rapporter à moi seul. Jusques vers le mois d'octobre prochain, tems auquel S. 31. compte me rappeler, son intention est aussi bien, de laisser les choses dans l'état ou elles sont. J'aurois le loisir en attendant de digérer et de coucher le plan du nouvel établissement. Tous les autres ministres de la conférence pourroient en faire autant. On verroit par ce moyen après une délibération ultérieure, quels seroient les meilleurs expédiens. L. M. seroient en état d'en décider et je me chargerois alors avec tout le zèle dont je suis capable, sans vues secondes et nul autre objet, que celui d'être utile à S. fil., de l'exécution du plan approuvé, si Elle jugeoit à propos de me commettre ce soin. Je ferois même dans la suite en faveur de celui que S. fil. nommeroit son chancellier, tout ce qui dépendroit de moi pour lui rendre son emploi plus aisé.
filoyennant tout ce que je viens de dire, je crois avoir satisfait aux ordres de S. fil. Je vous ai parlé sans détours, parcequ'EUe me l'a ordonné. Il ne me reste qu'à soumettre le tout à son auguste juge-
— if32 —
ment. Elle est aussi équitable que remplie de pénétration; je me flatte par conséquent qu'Elle ne désapprouvera pas tout ce que j'ai l'honneur de vous mander ; je vous prie cependant de relire ma lettre plus d'une fois, pour être en état d'en rendre un compte plus exact à S. M.
Je remets à une autre fois à répondre aux autres articles de votre lettre ; je suis déjà assez long aujourd'hui, pour croire devoir en user ainsi. J'ajouterai seulement encore que je suis bien aise de la destination de Mr. de Migazzi, je le crois le plus propre à remplir le poste de Madrid. N'abandonnez pas l'idée de nous servir des Jésuites; il y a d'autres cours, où ces bons Pères pourroient être aussi fort utile- : vou> -avez le crédit qu'ils ont à Mannheim et à Munich. Je suis étonné que l'on ne tache pas de tirer parti de ces Messieurs.
J'ai l'honneur d'être avec les sentimens que je vous ai voués pour toujours...
Ki uni il: à Koch.
Paris le 20 janvier 1752.
Je vous aie déjà mandé en dernier lieu ce que j'avois fait par rapport à mon entrée (137). J'y ajouterai aujourd'hui que non seulement Mr de St-Contest m'a dit déjà plusieurs fois, qu'il aprenoit^ de toutes parts que S. M. l'impératrice me destinoit le poste de son chancelier, mais que le Roy même m'en a dej[a parlé plus d'une fois avec beaucoup de bonté; à quoi je n'ai pu répondre autre chose, si ce n'est, que j'ignorois encore les intentions de S. M. et l'arrangement qu'Elle comptoit faire. Je vous rends ces propos, pareeque je crois qu'ils ont quelque rapport à ce que Mr de St-Contest m'a répondu sur ce sujet dans les deux dernières conférences, dans lesquelles, après que je lui eus reparlé de l'entrée, il me raconta le contenu de la dernière lettre de Mr d'IIautefort sur cet article, en ajoutant qu'il l'avoit portée au conseil, et que sans fixer de tems on avoit répondu à l'ambassadeur qu'il seroit le maître de faire son entrée lorsqu'il le jugeroit à propos. Je suppose qu'on y aura ajouté qu'il aura à se conduite à cet égard selon ce qu'il apprendrait de ma destination, et de la façon dont pensoit ma cour, tout ce que j'en ai dit jusqu'à présent ici, n'ayant été dit que comme de moi même et comme si ma
cour n'en savoit rien. Moyennant cela je pense que, si Mr d'IIautefort parloit de rentrée ou si on avoit occasion de lui en parler, on pourroit lui dire sans aucun inconvénient, que les événemens m'ayant obligé à différer si longtems mon entrée, j'avois demandé avec instance d'en être dispensé, et qu'ainsi on me chargeroit de m'entendre là dessus avec cette cour, avec laquelle sans cela il seroit question de s'entendre sur les ministres qui s'enverroient les deux cours après le rappel des ambassadeurs respectifs.
J'ai vu par la lettre de Mr Bogin que la Cour de Turin commence déjà à se plaindre de notre conduite à son égard ; cela ne pouvoit pas manquer, mais la prochaine résolution de S. M. sur les dernières dépèches du C. d'Esterhasy décidera de cette affaire.
Les notions secrettes nous annoncent deux traités que cette cour doit avoir fait tout récemment; l'un avec la république de Gennes et l'autre avec le roy de Prusse, qui ne seroit cependant effectivement qu'un renouvellement du traité de subside de trois millions oOO m. £ qui a toujours continué, dit-on, depuis la Paix. Il est certain que l'on ne peut pas assurer positivement la vérité de ces nouvelles, mais elles paroissent cependant très possibles. Je ne doute pas qu'on ne soit toujours ici clans l'appréhension que nous pourrions avec l'Angleterre tacher d'emporter l'élection haute à la main avec 6 voix; c'en est assez pour que l'on continue à s'assurer du roi de Prusse. Dans ce moment-ci je crois qu'il devroit être question de peser sans prévention, s'il vaut mieux entretenir cette cour dans l'appréhension susdite et laisser faire aux Anglois tout ce qu'ils voudront, ou bien, s'il ne vaudroit pas mieux de parler au moins clair à ces derniers, pour empêcher qu'ils ne continuent à faire des faux pas, dans lesquels plus ou moins nous sommes toujours enveloppés. Je serois bien aise que vous puissiez lire avec attention ma relation du 7 septembre, le rescript du 2 de ce mois et la lettre que j'écris aujourd'hui au C. d'Ulfeld (138). Pour éviter toute altération autant que possible, j'ai ménagé les termes dans cette dernière, mais je n'ai pas laissé cependant de faire entrevoir ma pensée sur quelques points.
Je ne sais pas si vous avez observé un certain article de Schaffhouse dans la gazette d'Utrecht qui traite de la prochaine succession dans les états de Modène. Vous la trouverez ci-jointe afin que vous n'ayiez pas la peine de la chercher; cet article est remarquable et il est vraisemblable qu'il a été fourni par quelque cour; je commence même à être un peu étonné de ce qu'on nous a rien dit encore de la part du duc. Je vous demande la continuation de votre chère amitié et j'ai l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 12 février 1752.
La dépense que l'on fait ici lorsque l'on vit comme je fais convenablement à son état, est prodigieuse; nous sommes plus de 100 personnes logées et nourries chez moi, plus de 50 chevaux avec un loyer de 25 m. £ et une façon de vivre qui répond à tout cela. Tout est ici dailleurs au double des prix de Vienne, et pour un étranger surtout il est impossible de pouvoir y faire une certaine économie, moyennant beaucoup d'abus qui sont reçus généralement par tout le monde, et qu'il faut souffrir par conséquent maigre* que l'on en ait. Vous en jugerez par un seul dont je ne sais pas si vous avez idée, c'est que les intendants et maîtres d'hùtel ont ici de droit et comme partie de leurs salaires le 4 % de tous les payemens ; cela va même jusqu'aux valets de chambre pour les emplettes qu'ils font; au moyen de quoi tous ces gens là sont intéressés à faire faire à leurs maîtres le plus de dépenses qu'ils peuvent. Il y a avec cela les profits de cuisine et cent autres de toutes sortes d'espèces. Enfin la dépense d'un homme qui tient un grand état dans ce païs-ci, comme le mien par exemple, est affreuse ; cela ne se conçoit pas. Une espèce de consolation, c'est que le ménage de la cour est ici à tout égard sur le même pied que celui des particuliers ; c'est une volerie épouvantable. Quelle différence dans la confrontation du désordre qui règne ici, avec la règle et le bon ordre que la sagesse, le courage, et les soins assidus de S. M. ont sçu établir chez nous! Cent et cent fois je me suis dit à moi-même ce que vous observez à cet égard dans votre dernière. Il n'y a rien déplus étonnant et rien de plus glorieux. Cela est d'autant plus satisfaisant pour S. M., que l'on sait tout cela parfaitement ici ; on est dans la plus grande admiration sur les eminentes qualités de l'Impératrice et on dit tout haut qu'un ne reconnuit plus la Maison d'Autriche.
Après tout ce que S. M. a fait, l'arrangement du département des affaires Etrangères ne doit point inquiéter. Il n'y a rien d'impossible; il n'y a rien qui ne puisse se faire dès qu'on le veut. Quant à moi, il est certain que je serois comblé si je puis contribuer à la réussite des intentions de S. M. et je me flatte que vous n'en
doutez pas. Pour autant qu'elle me regarde, je vous répond qu'il n'en transpirera rien par mon canal. Je dois vous dire cependant que non seulement le public pense ici comme pensoit celui de Vienne, mais que môme le Roy et ses ministres m'en parlent presque toutes les fois qu'ils me voyent (439). Je n'attribue naturellement qu'à la politesse habituelle de la Nation tout ce qu'on me dit d'obligeant sur ce sujet; mais comme il faut pourtant dire quelque chose, je me borne àrépondre que S. M. n'a point disposé encore de tous les emplois de feu Mr le comte de Kônigsegg et que je savois en attendant que je finirai mon ambassade et que je ne serai rappelle avant le mois d'octobre. J'en ai prévenu Mr de St. Contest. il y a déjà 15 jours, pour avoir occasion de lui parler des ministres que l'on pourroit faire succéder aux ambassadeurs respectifs. Il s'étoit chargé de savoir la façon de penser du Roy à cet égard; mais il n'en a rien fait. Vous ne sauriez croire combien il est difficile et désagréable de traiter d'affaires avec ce bon homme; il a la conception dure, parle peu, il est lent et irrésolu, n'a point de crédit vis-à-vis du Roy et a toujours peur de se commettre et de faire quelque faux pas (140). Il résulte de là une quantité d'inconvénients, mais entre autres toutes les équivoques dont vous devez vous être aperçu au sujet de mon entrée et de celle de Mr d'Hautefort; actuellement je sais à cet égard ce dont je me suis douté dèz le commencement. Voici ce que c'est : on a crû ici que je serai rappelle et relevé par un autre ambassadeur et que la nouvelle ambassade dureroit au moins deux ou 3 ans; mais comme ce n'est pas là le compte de S. M. j'avois crû avoir fait comprendre assez distinctement à Mr du St. Contest ses intentions sur ce sujet; mais il semble qu'il ne l'a pas entendu, quoique cela fut, on ne peut pas plus intelligible, et comme on n'en peut rien fixer malgrez toute la répugnance que j'y avois, pour ne pas donner de jalousie, il m'a paru indispensable de parler à Mr de Puyzieulx qui m'a fait entendre tout naturellement que l'on avoit crû ici que S. M. comptoit me faire relever par un autre ambassadeur, et imaginé que ce seroit le Prince Joseph Wenzel qui pourroit convenir préférablement; mais après que je l'eus tiré d'erreur et que je lui eus fait comprendre les intentions de S. M., il me dit qu'il croyoit que le Roy trouveroit bon, ce qui seroit le plus agréable à ma cour, et qu'il pensoit que ce qu'il conviendroit le mieux, ce seroit des gens de condition, sages et doux avec le caractère de ministres plénipotentiaires. J'ai bien vu par tout cela que Mr de St. Contest n'avoit point rendu compte encore au conseil de tout ce que je lui avois dit là dessus. Vous m'avouerez que cela est impatientant; d'ailleurs, je ne sais
pas si Mr d'IIautefort sera bien aise de voir terminer bientôt son ambassade. Il est singulier que cet homme pense à l'épargne d'une nouvelle livrée, pendant qu'il semble qu'il devroit lui convenir davantage de ne pas avoir besoin de faire usage de sa grande livrée, d'autant plus que pour ses carosses il trouveroit peut-être bien le moyen de s'en défaire. Enfin, moyennant tout cela, vous comprenez qu'il etoit nécessaire de parler; il faudra même s'expliquer encore davantage et c'est ce que je compte faire avec Mr de St. Contest à la première occasion.
Pour ce qui est de Mr le O de Starhemberg, je vous avoue que je ne connois pas assez ni son caractère ni ses talons pour pouvoir vous dire quant à présent ce que j'en pense. Je n'ai jamais vécu assez avec lui pour cela; je vous le dirai naturellement lorsque je l'aurai vu pendant quelque tems. En attendant je suis bien aise que S. M. ait été un peu contente des premiers ouvrages du G,e de Zinzendorff. Ce que je vous en ai mandé ci-devant, peut vous servir de garant que je suis sans prévention à son égard et que je connois son fort et son foible. Je jugerai avec la même équité du O de Starhemberg après que j'aurai vécu quelque tems avec lui.
Je suis très satisfait de la conduite des Comtes de Mercy et de Wallenstein qui sont fort sages l'un et l'autre; le dernier est encore trop jeune pour pouvoir être employé en affaires ; je l'ai gardé ici principalement pour qu'il prît un peu de monde dont il avoit grand besoin, étant d'une timidité singulière. Actuellement mon intention est qu'il aille passer encore un an au moins dans une université (141). Le Clc de Mercy joint à de fort bonnes mœurs, de la prudence et de la douceur dans le caractère; malgrez cela je n'ai presque pas osé me flatter dans les commencements qu'il put être jamais employé, pane qu'il étoit timide, taciturne et gauche dans ses façons jusques à la maussaderie; mais depuis qu'il est ici, j'ai tant fait et tant dit dans tous les tons, que je commence depuis quelque tems à m'appercevoir avec beaucoup de satisfaction de l'effet de mes conseils. Il commence à avoir un maintien très convenable, il ne voit que fort bonne compagnie, et se fait aimer de tous ceux qui le connoissent; je l'avois menacé tout en douceur que je ne l'cmployerois point, que je ne le vis corrigé de ses défauts. Depuis que je vois du changement, je l'occupe dans ma secrétairie; il n'est pas fort dans la langue Allemande, mais comme il a grand envie d'apprendre, il apprendra; ce ne sera pas un génie brillant, mais la bonté de son caractère, son zèle et son application lui tiendront lieu de ce qui peut lui manquer de ce coté là, et le mettront certainement en état de pouvoir être employé utilement.
Je fais travailler aussi le O de Zinzendorff, et ce printems je compte faire venir le fils du baron Reischach. Je vous assure que je suis aussi occupé du soin de faire quelque chose de ces jeunes gens, que je pourrois l'être de mes enfans; ils paroissent m'en savoir grèz et d'ailleurs je travaille pour S. M. en travaillant pour eux: moyennant quoy avec la façon de penser que vous me connoissez, je suis bien payé de mes peines.
Vous aurez observé que le stile de Mr de St. Conlest est beaucoup plus laconique que ne l'étoit celui de Mr de Puyzieulx. C'est un homme qui n'a pas cette dose de confiance qui est nécessaire à l'homme sage vis à vis de lui-même, et qui a toujours peur de se commettre (142). En gros il est dans les principes de son prédécesseur, c'est à dire qu'il ne veut point de guerre, mais il pourroit bien vouloir employer d'autres moyens. Il n'aime pas prodigieusement Mr d'IIautefort. mais je ne me suis point aperçu qu'il en ait mauvaise opinion. Le maréchal deNoailles et le Garde des Sceaux qui, comme vous savez, est en même tems controlleur général, sont ses protecteurs. Madame de Pompadour tient à ce dernier, parce qu'il tient les cordons de la bourse, et par la même raison son crédit l'emporte sur celui de M. d'Argenson, la guerre ne convenant point aux intérêts de Mad. de Pompadour. Il seroit très fâcheux que le Roy eut pour maitresse une femme de condition, parce qu'elle seroit obligée de s'en tenir au ministre de la guerre pour faire la fortune à ses parents, n'y en ayant point d'autres pour les gens de condition dans ce païs-ei que dans le Militaire, sa connection avec ce Ministre augmenteroit nécessairement son crédit, et comme un ministre de guerre ne joue jamais un plus beau rôle qu'en tems de guerre, son crédit seroit très dangereux. Vous voyez par conséquent que l'état et la façon de penser de la maitresse du Roy est une affaire très sérieuse dans ce païs-ci. Tant que Mad. de Pompadour sera en place, je ne crainds ni M. d'Argenson ni M. de Rellisle. ni aucun des gens de ce parti. Mr. de St. Séverin ne peut plus aussi tout ce qu'il veut, quoique M. de Puyzieulx le soutienne encore. Le Roi est bon naturellement, et par conséquent il est assez difficile que l'on fasse ici la culbute complette.
Je vous démontrerai un jour au doigt et à l'œil les raisons pour lesquelles nous n'avons point pu faire certains progrès à cette cour. Je suis trop heureux d'avoir fait en sorte que l'on ne nous hait pas. En attendant, je serois bien aise de savoir, comment S. M. a trouvé ma relation secrette allemande du 29 Janvier (143). J'aurois pu appuyer mon opinion de beaucoup d'autres raisons, mais je n'ai pas voulu être plus long, parce que j'ai crû que ce que j'ai dit, pouvoit suffire. C'est
une peste dans les affaires que d'y mettre de l'humeur; vous savez ce que je vous ai mandé plusieurs fois sur notre conduite vis à vis de la cour de Turin; je me flatte que la conversation de S. M. avec M. de Ganale aura un peu raccomodé les choses. J'espère aussi que notre Traité avec l'Espagne parviendra enfin à sa conclusion; mais j'ai grande peur en même tems, qu'en donnant au rappel du Gte d'Esterhasy un air de mécontentement qui rejaillit sur le ministère Espagnol, nous n'ayons déservi M. de Migazzi et la cour même. Vous avez sans doute fait attention à la lettre de M. Azlor à Caravajal. Ces choses là sont quelquefois de la plus grande conséquence.
Je vous suis très obligé pour la communication de la correspondance de M. M. de Gristiani et Bogin, et je vous en demande la continuation. La correspondance de M. de Bachow ne laisse pas de mériter quelque attention. J'ai été outré de la lettre du Roi de Prusse à Klinggrâfife sur le frère de M. de Puebla (144). 11 n'y a rien de plus méchant et je suissûr que la plupart des choses sont altérées. Vous vous souviendrez sans doute que j'ai toujours regardé M. de Barck comme un homme fort dangereux ; mais il me semble cependant qu'il n'a pas de trop bons avis de sa propre Cour.
Je suis un peu rassuré sur les projets du Duc de Modène, parce que vous m'en mandez en dernier lieu; mais je suis cependant d'avis que. si tout cela pouvoit se ménager par le canal du Comte Cristiani, cela vaudroit beaucoup mieux qu'une négociation directe de M. de Montccuccoli à notre Cour. Pensez-y un peu.
Je n'ai pas encore abandonné mon projet par raport au graveur Will, malgrez ce que vous m'en mandez. Faites agréer, je vous prie, mes très humbles remercimens à S. M. pour les bontés qu'Elle veut bien témoigner à mes enfans. Je serois trop heureux s'ils avoient le bonheur de ne pas Lui déplaire.
On est ici depuis avant-hier à la fin de tous les divertissemens de Garnevalj moyennant la perte que le Roy vient de faire de Mad. Henriette sa fille aînée, sœur jumelle de Mad. l'infante de Parme; cette princesse est morte le Jeudi, 8e jours de sa maladie, regrettée de tout le monde et laissant le Roy, qui l'aimoit de l'amitié la plus tendre dans la plus grande affliction. Elle est morte d'une fièvre maligne ou putride, et on attribue la cause de sa maladie et de sa mort, à ce que, née galeuse, cette humeur est rentrée et disparue depuis quelque tems...
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 12 février 1752.
Monseigneur.
V. E. ayant rompu la glace en prévenant M. de S. Contest sur le tems de son rapel, il me paroit qu"il ne devroit plus y avoir de la difficulté à s'en expliquer aussi envers Mr d'Hautefort. Ce seroit le moyen le plus naturel de parvenir au point que les entrées réciproques n'ayent pas lieu cette fois. J'ignore encore ce qui en sera, mais j'ay vu, il y a quelques jours, encore l'Impératrice dans la resolution de ne pas faire retarder le retour de V. E. quand môme Mr d'Hautefort feroit la sienne, et d'envoyer en ce cas un autre ambassadeur à Paris qui la feroit de sa part. Elle a même glissé quelques mots du Prince de Schwarzenberg (145) qui paroissent indiquer que le choix pourroit tomber sur luy, sans pouvoir cependant asseurer V. E. qu'il en seroit ainsi, ni si on parlera à M. d'Hautefort.
Depuis ma précédente il y a eu plusieurs pourparler entre S. E. le cbancellier et entre M. de Canal; une lettre arrivée en même tems de M. du Beyne et qui vous sera apparemment communiquée, Monseigneur, a augmenté encore plus les soupçons que l'on avoit sur le procédé équivoque de la cour de Turin, et on a paru n'être pas trop édifié non plus de celui de M. de Canal dans cette occasion.
Non obstant que V. E. sera informée de forme de ce qui est passé dans ces pourparler, j'ay cru ne pas mal faire de luy envoyer la copie de ma lettre d'avanthier à M. deCristiani aussi bien que de celle -qu'il m'a écritte en datte du premier, pour accompagner la réponse qu'il venoit de recevoir de son correspondant sur l'ouverture qu'il luy avoit faitte du premier discours de l'Impératrice à Canal.
Je ne soais si j'ay accusé entièrement juste dans le récit que j'ay fait à M. de Cristiani, mais la substance, je pense, y est, et il ma paru trop nécessaire de le mettre bien au fait pour que par son savoir faire il en parvienne d'autant plus aisément, ou à faire lever les difficultés s'il s'en trouvoient encore à Turin, ou à démasquer cette cour sur ses vues secrettes en cas qu'elle cherchât réellement de faire échouer la négotiation. S. M. a lu et approuvé ma lettre, je souhaitte qu'elle aye le même
bonheur de votre part, ambitionnant plus que vous ne croyez, l'honneur de votre approbation, Monseigneur, par le respect infini que j'ay pour vous.
Je puis me tromper, mais je ne sçais si on auroit mal fait de remettre à M. de Canal une réponse courte et obligeante par écrit, et cela pour les raisons détaillées dans ma lettre. Certaines précautions qui peuvent faire du bien sans pouvoir faire du mal, ne me paroissent pas à négliger lorsqu'on a à faire surtout avec des cours ou des gens d"une probité équivoque.
Le roy d'Angleterre a fait enfin la première ouverture sur l'idée en question du Duc de Modène, la donnant cependant pour une idée à luy, et il l'a faitte par le canal que je m'etois imaginée, la lettre ayant été écritte au grand chambellan par M. de Mùnchhausen d'Hannovre. On travaille actuellement, pour autant que je scais. à la réponse que le dit ministre aura à luy faire. La lettre a été des plus [jolies, la réponse le sera naturellement aussi.
A*. E. trouvera plusieurs pièces clignes de son attention parmi les pièces ci jointes. Celle de M. deBriihl à Looss me paroit en méritterpar deux passages, l'un qui regarde la plainte qu'il fait du trop de condescendance de la France pour le roy de Prusse après qu'on avoit cidevant asseuré à Paris qu'après la paix faitte on en auroit beaucoup moins pour luy, le second touchant la lettre de notification de la naissance du duc de Bourgogne écritte àlaczarinne par le Roy très chrétien, circonstance que nous ignorions, je pense, et qui ne laisse pas de dénoter que la France voudroit se raccrocher avec la cour de Petersbourg il 16). Mr deBarch continue à se montrer autant éloigné île nous qu'animé contre M. d'Hautefort.
La chancellerie d'Empire est mal traittée par M. M. Srbneider et Breitlohn, tandis qu'elle paroit avoir pour partisan- Menshenge et Beckers, et le décret de commission émané sur les affaires de religion paroit occasionner des inouvemens assez forts entre les Ltats accatboliques.
Le mécontentement de la cour de Bavière sur le décret de confirmation du traitté de vicariat semble venir fort à contretems. à présent surtout que l'électeur est environné des partisans francois et prussiens.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 20 février 1752.
Monseigneur.
Je serois au désespoir, si par malheur il se perdoit jamais un de mes paquets; quand même mes lettres ne sont pas toujours trop intéressantes par leur contenu, les pièces qu'elles accompagnent le sont d'autant plus, et on découvriroit à la fois la source de touttes nos notions secrettes au préjudice irréparable du service.
Il se peut d'ailleurs fort aisément que la présente parviendra à V. E. avant ma précédente du douze, si tant est que Mr le marquis de Botta fut prévenu sous la même datte de retenir l'envoy de l'exprès hebdomadaire jusques à l'arrivé des dépêches de la Cour qu'il vouloit faire suivre par un courrier qu'on pensoit expédier pour l'Angleterre un ou deux jours après, et qui ne l'a pas été, pour autant que je sçais, pendant toutte la semaine.
Que V. E. soit ainsi sans peine siparhazard elle n'avoitpas encore ma ditte lettre (du 12), quoyque j'eusse souhaitté qu'elle l'eut eue de suitte pour les différentes pièces y jointes et surtout pour la copie de ma lettre à Mr de Cristiani. concernant les démarches du C. de Canal après l'arrivée de son courrier. Ce même ministre a receu du depuis une dépèche fort longue en chiffre en réponse vraysemblablement de son rapport sur lapremiere ouverture que luy avoitfaittcS. M. A juger du contenu de deux lettres ci jointes de Bogin à Cristiani, cette ouverture a fait un très bon effet sur l'esprit du roy, et on devoit en supposer que Canal n'auroit pas différé de demander un audience pour s'expliquer envers S. M. en conformité de dittes lettres. Mais soit que Canal aye jugé nécessaire d'attendre de nouvelles instructions sur ses dépèches envoyées par le courrier ensuitte de ses conférences avec S. E. le chancellier, soit pour d'autres raisons, il ne l'avoit pas demandé encore hier, non obstant que la dépêche en chiffre luy fut déjà parvenue trois jours passés, et je doutte qu'après un délai de trois jours il l'aye demandé aujourd'huy, ne pouvant cependant pas l'asseurer à V. E. pour n'avoir pas vu ce matin S. M. Touttes ces allures ne laissent pas de faire soupçonner quelque mistère et quelques confidentes que
soyent les deux lettres de Bogin, le passage qui regarde le courrier de S. Germain, a tout l'air d'une défaitte. Peut-être le roy est il bien aise que nous soyons allarmés de ce courrier, en cas qu'il le pense bien pour nous rendre d'autant plus faciles sur les points qu'il demande. Sans le savoir, je crains toujours que peut-être S. E. le chancellier et Canal ne se seront pas bien compris dans leurs entretiens (447).
L'Impératrice a communiqué depuis ma précédente à S. M. l'Empereur la relation secrette de V. E. du 29 de janvier. Aucun autre ne l'a veue, et il a paru en goutter le contenu.
S. M. qui l'a trouvée aussi importante que solide, en a tiré une notte de sa main, surtout du passage qui regarde la déclaration à faire au roy d'Angleterre par rapport à l'élection (148), et a donné cette notte comme une pensée qu'elle disoit luy être venue, au chancelier et à M. de Bartenstein. L'un et l'autre a répondu qu'on avoit ordonné depuis longtems à Mr de Bichecourt de s'expliquer sur ce ton.
S. M. considérant les conséquences à craindre de la situation présente de cette affaire, si le roy s'avisoit à vouloir précipiter l'élection à son arrivée en Allemagne, est entièrement d'accord avec V. E. sur la nécessité de luy parler sur le ton et de la façon exprimée dans la relation. Il y aura, je crois, conférence au plutôt sur ce point, et je souhaitte qu'elle soit en présence de S. M. Je ne sçaurois ainsi encore dire à V. E. le parti qu'on prendra, quoyqu'il me paroisse que ce sera le bon et que Mr de Vorster pourra être renvoyé à Hannovre, chargé à faire la déclaration au roy et à y préparer le ministère allemand.
Dans un discours confident qu'avec l'approbation de S. M. j'eus ces jours passés avec le vice chancellier de l'Empire, j'ay taché de luy insinuer de mon mieux touttes les raisons convainquantes alléguées dans la relation (sans nommer cependant V. E.); je luy ay fait comprendre combien le roy de Prusse s'étoit prévalu jusqu'icy des démarches de l'Angleterre, que sans une déclaration claire et nette de notre part, ni la France ni personne d'autre ne croiroit que tout ce que fait le roy d'Angleterre; ne soit une suitte d'un concert secret entre les deux cours, quand même nous affectons le contraire; que cela occasionne naturellement une liaison de beaucoup plus étroitte encore entre la France, la Prusse, le Palatin, l'électeur de Cologne et les autres Etats mal intentionées; que nous sommes sur le point peutêtre d'y voir aussi entraîné celui de Bavière; que jamais guerre ne pourroit nous venir plus mal à propos qu'à présent; que la situation présente pouvoit nous l'amener très aisément en peu des mois; que sans avoir à espérer du secours de personne, tout le danger et fardeau en tomheroit sur nous ; que le moyen de prévenir ce malheur
etoit de parler clair au roy et cela au plutôt; qu'une ouverture amiable de cette sorte ne pouvoit ou ne devoit que faire voir au roy la confiance de S. M. en sa personne; que rien n'etoit plus aisé que de la faire d'une façon qui fasse voir à ce prince que l'intérêt du roy y entre pour autant que celui de S. M. et qu'en la différant pour trop longtems, on s'exposoit bien plutôt à nous brouiller avec luy, en luy fournissant un juste motif de nous reprocher que nous en avions mal agi à son égard, en différant de nous expliquer si clair dans une affaire qu'il avoit entamée uniquement par amitié pour nous et que, si on l'avoit fait plutôt, il ne se seroit pas exposé à faire touttes les démarches avancés qu'il avoit faittes. Je luy ay dit enfin au long tout ce qui m'a paru le plus convenable pour luy faire goutter l'idée sans pouvoir dire cependant de l'avoir entièrement convaincu.
Il paroit comprendre tout le danger que nous courrerions à une guerre, le peu qu'il convient de vouloir en venir dans la situation présente à une élection par la pluralité; mais il craint que le roy, bizarre et emporté comme il est, prendroit une telle déclaration en mauvaise part, et comme une marque, ou du peu de cas que nous ferions de l'élection ou de notre éloignement à vouloir luy en avoir l'obligation, ou d'une intelligence secrette entre nous et la France, y ajouttant ce que disent Mr le chancellier et Mr de Bartenstein, que sans cela nous parlions depuis Tannée passée sur ce ton. Après avoir combattu le mieux qui me fut possible ces raisons, il s'est laissé échapper que le roy ayant beaucoup des égards pour les deux Electeurs de Mayence et de Trêves et une confiance surtout très grande dans la droiture et les sentimens d'un bon patriot du dernier, il luy paroit qu'on devroit s'addresser à eux, à l'effet qu'ils fassent une telle insinuation au roy que faitte par eux, elle produiroit un effet bien plus seur que si elle venoit directement de nous, et que de cette façon nous arriverions peut-être à notre bout sans nous exposer aux inconveniens à craindre par la déclaration en question, et il conclut par dire que peut-être Bentinck pourroit être aussi employé à luy faire une telle insinuation.
Sur le rapport que j'en fis à S. M. Elle me fit la grâce de me confier que passées quelques semaines déjà Elle avoit écrit de sa main au prince Louis qu'elle étoit résolue d'abandonner plutôt l'élection que d'en venir à une guerre, que je pouvois le confier à V. E. que probablement le prince l'aura communiqué à Bentinck, et celui-ci au roy.
Voila la substance de ce que je puis avoir l'honneur de vous marquer, Monseigneur, sur un objet qui devient et plus délicat et plus intéressant de jour en jour.
Le vice chancellier paroit se' flatter que Ton pourroit bien parvenir encore à s'accorder avec la cour de Manheim. J'en doutte, je l'avoue extrêmement, puisqu'on voudra apparemment y prétendre une somme trop grande que S. M. ne voudra ou ne pourra pas donner, sans se déranger d'un coté et sans montrer aux autres qui s'imagineroient d'avoir quelque pretensiôn à faire, le chemin qu'ils doivent prendre pour y parvenir. Il paroit croire de plus que la crainte d'une rupture est prématurée, disant qu'elle ne pourroit avoir pour prétexte qu'une électionque nos adversaires nommeroient forcée, que pour en venir à une élection, il faut convoquer les électeurs et qu'on ne peut les convoquer sans le scu et le concours de S. M.
V. E. verra par la pièce de Mr de Puissieux ce qu'il marque par rapport à son entrée (149). Mr d'IIautefort ne dit pas le mot de la sienne et ne s'informe non plus si et quand vous feriez, Monseigneur, la vôtre. 11 est tellement épris de l'éclat que fera la sienne, que S. M. doutte extremmement qu'il entrera dans l'idée de les faire suspendre de deux cotés pour cette fois. Je vois persister en attendant l'Impératrice dans l'intention d'envoyer un autre ambassadeur (en cas que cela ne se puisse autrement) pour la faire, et peut-être le choix pourroit-il se balancer entre le prince deSchwarzenberg et le comte Camille Coloredo (150), ce dernier s'etant offert ces jours passés à aller en commission partout oùS.M. voudroit.y ajouttantqu'il la supplioitde le faire accompagner par un secrétaire de légation, habile et versé dans les affaires, dans le quel il peut avoir de la confiance en cas qu'elle voulut l'employer à une cour où il y auroit à traitter des matières délicates et de conséquence. Il s'agiroit ainsi de savoir quel pourroit être ce secrétaire, soit que le prince ou le comte fut nommé, S. M. étant d'accord avec V. E. de retirer Mr Maréchal, lorsque et quand elle le trouvera à propos. Je ne connois pas assez M1* du Beyne pour savoir s'il conviendroit à ce poste.
Je prens la liberté d'envoyer à Y. E. copie d'une lettre que je viens de recevoir de Mr le marquis de Botta la quelle, quoyque courte, ne laisse pas de dire beaucoup. Touttes les apparences nous présentent un tableau bien triste sur ce que la république va devenir dans peu inutile à soy et encore plus à ses amis, et nous n'avons certainement pas augmenté le crédit de Bentinck par la réponse donnée au mémoire de Kith et de Burmania.
J'ay l'honneur etc.
P. S. Il m'est venu une pensée que je ne sçaurois m'empecher de soumettre aux lumières supérieures de V. E. autant que la déclaration à faire au roy d'Angleterre est devenue à mon petit avis indispen-
sable, autant convient-il qu'elle soit faitte avec toutte la délicatesse et circonspection possible pour que, sans offenser ce prince, elle produise l'effet qu'on s'en promette, et qu'on puisse même en rendre publique la substance en cas qu'il en fut besoin. Ne conviendroit-il pas à cet effet qu'elle se fasse par une lettre de main propre de l'impératrice dans la quelle, après luy avoir marqué le cas qu'elle fait de la couronne impériale, le désir qu'elle a de la voir continuée dans sa maison par une élection libre et agréable aupublicq, la reconnoissance qu'elle conserve au roy pour touttes les peines qu'il s'est données jusques icy et qu'elle prie de vouloir bien continuer après que les circonstances seront devenues plus favorables pour y parvenir, après luy avoir témoigné enfin son empressement à conserver l'union la plus parfaitte entre les deux cours, elle passe à luy exposer les raisons qui l'engagent à croire qu'il est de l'intérêt du roy aussi peu que du sien de précipiter l'affaire et qu'elle est résolue de ne pas s'exposer à en venir pour cela à une guerre, pour faire respirer ses sujets et se mettre parla en état de pouvoir agir avec d'autant plus de force, si jamais elle, l'Empire ou ses alliés fussent attaqués?
Si vous approuvez, Monseigneur, ma pensée, je vous supplie de minutter une telle lettre et de me l'envoyer par la première occasion. Personne n'est absolument plus propre à la tourner avec cette délicatesse que la matière exige. Je ne sçaurois garantir à V. E. que S. M. l'écrira, mais elle a paru ne rejetter aucunement l'idée lorsque je la luy ai suggérée. Comptés, Monseigneur, que vous perdez une demie heure de'tems si la lettre ne s'écrit pas, et que cette demie heure ne sçauroit être mieux employée si elle récrit.
J'av l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 21 février 1752.
J'ai fait écrire à Schaffhouse pour avoir la brochure sur Modène; je vous l'enverrai, si je puis l'avoir. La gazette d'Utrecht qui en parle, est du mois de janvier N° 2. Ce qui me fait plaisir c'est que par la lettre de Grossatesta du 12 et celle du Duc du 16 janvier l'on voit que ce prince pense à nous et que le roi d'Angleterre y pense aussy (151). Ce que vous observez dailleurs au sujet de ce qu'il y auroit à craindre
si le roy d'Angleterre et son ministère anglois parvenoient à s'emparer de cette négociation, est très juste et très judicieux, et il est constant que du moment que nous le pourrons, il faudra employer tous les moyens possibles pour retirer la négociation des mains de ces Messieurs et pour empêcher qu'ils ne s'en mêlent dans la suite.
Vous aurez vu dans ma dernière ma façon de penser sur ce que tous me mandez par rapport à M. de Cristiani; je suis charmé qu'il se rencontre que nous pensons de même à cet égard. Depuis l'année 4743, tems auquel je crûs par bon zèle devoir prendre la liberté de le proposera S. M. pour chancelier de Milan (452), je connois tout ce -qu'il vaut de cœur et d'esprit. Vous pouvez vous souvenir que. lorsqu'il vint à Vienne l'année 4750, je vous parlai de lui comme d'un homme <l'un mérite distingué et digne de la confiance de S. M.; j'osois en parler sur ce pied là à S. M. elle même, quoique je n'ignorois pas que l'on avoit tâché de la prévenir contre lui. Vous pouvez vous imaginer moyennant cela, que j'ai été charmé de voir depuis quelque tems que S. M. a eu occasion de se convaincre par elle même de la vérité de tout ce que j'avois avancé alors. Pour ce qui est du secret sur sa correspondance, je crois que vous pouvez être tranquille vis à vis de moi; j'en sents trop l'importance pour qu'il puisse courir aucun risque de ma part, et dailleurs je connois trop les hommes pour ne pas être ■entièrement réservé et circonspect, lorsqu'il est question de choses capables de remuer leurs passions dont j'appréhende toujours les effets. C'est ce qui m'a engagé jusqu'à présent à supprimer très souvent mes idées particulières pour ne pas donner occasion à des contradictions, pareeque je les crois capables de faire même plus de mal que des mesures mal prises qui peuvent se redresser en tems de Paix. C'est par la même raison que j'ai laissé conduire la négociation en Espagne comme elle l'a été, quoique sur bien des choses j'aurois pensé différemment. Tout cela va se raccommoder j'espère, après que la cour de Turin vient de prendre le parti de charger 31. de Canal de traiter directement à Vienne, et S. M. Elle-même les voyes capablesde redresser le passé et de redonner de la confiance; mais je .suis très persuadé que nous aurions éprouvé de fâcheux effets du passé, si S. M. ne s'en etoit pas mêlée, et que vraisemblablement il en seroit résulté <lu refroidissement avec la cour de Madrid.
]\lr de Migazzi auroit certainement été regardé de mauvais œil par M. de Caravajal; souvenez vous, je vous prie, de certain mémoire dans lequel ce ministre Espagnol prend si vivement le parti du C. Esterhazy. C'est ce Mémoire, qui m'a fait penser que l'on pourroit envoyer le C. Esterhàsy à Nàples. En attendant je suis persuadé que
S. M. aura éprouvé des contradictions de la part de ses ministres à Vienne sur le parti qu'elle a pris vis à vis de M. de Canal.
La lettre de l'abbé Guebriant à M. Tyrconnel, quoique fort obscure, ne laisse pas d'être importante (153); je me trompe fort si ce n'est pas de la ligue entre les Électeurs de Brandenbourg,de Cologne et Palatin au sujet de l'élection du Roi des Romains imaginée par M. d'Assebourg, et de laquelle nous avons copie depuis longtems, qu'il est question; cette ligue a été une des principales raisons qui m'a déterminé à ce que contient ma lettre du 29 janvier; je suis très impatient de savoir à quoy S. M. se sera déterminée.
Je m'en raporte à ma dernière au sujet de mon entrée; la mort de feu Madame a dérangé toutes choses; il n'a pu être question de rien depuis lors; cette pauvre princesse a été transportée avant-hier à St. Denys avec beaucoup de pompe et de solemnité. A la première occasion je tacherai de faire expliquer M. de St. Contest sur les ministres qui auront à succéder aux ambassadeurs respectifs; toute la confusion à cet égard est venue de ce que l'on a crû ici que l'on continueroit les ambassadeurs encore pendant quelques années; je m'en expliquerai aussy avec M. de St. Contest et en attendant je crois qu'il seroit fort bon que S. M. selon votre avis eut fait parler à M. d'Hautefort.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 26 février 1752.
Monseigneur.
Jen'ay rien reçeu de V. E. depuis ma précédente du vingt, ni par la voye de Bruxelles ni par celle de Strasbourg.
Après que S. M. s'etoit attendue depuis dix jours et plus, qu'en suitte de l'avis confident que Bogin en avoit donné à M. de Cristiani, Canal demanderoit audience; ayant reçeu de plus vers le même tems une dépèche fort longue en chiffre de M. d'Osorio, il s'est avisé d'approcher pendant l'appartement d'hier la dame de clef qui etoit de semaine, pour faire supplier S. M. de luy permettre qu'il puisse luy parler un instant. Quoyque surprise de ce préambule et encore plus
de la circonstance de l'endroit où il demandoit à luy parler, elle ne laissa pas de le faire venir. Tout son discours se réduisit à un compliment plus grand que le roy l'avoit chargé de faire à S. M. sur l'ouverture confidente qu'elle luy avoit faitte dans la maison de M. le comte de Taroca. et combien ce prince en étoit pénètre. Après avoir rendu compliment pour compliment S. M. le demanda s'il n'avoit rien de plus à luy parler: il repondit que non et que sans cela il n'y avoit rien à dire avant le retour de leur courrier d'Espagne, en y ajoutant à demi mot qu'il douttoit qu'il apporteroit la nouvelle de la conclusion.
L'Impératrice répliqua sur quoy il fondoit ce doutte, et qu'à son avistous lespointsqui restoient. etoient vuidés. « Il n'y a qu'un seul — reprit-elle — dontj'ay oublié de vous parler, c'est touchant l'alternative. et j'ignore si le chancellier vous en aparlé. » Canal uy tomba à cette occasion dans le discours, en haussant les épaules et en disant qu'il n'en avoit rien écrit puisque personne ne luy en avoit parlé, mais que S. M. venoitde toucher le point au quel le roy étoit infiniment sensible, en glissant que, si on désistoit icy delà protestation à faire sur l'alternative, le roy tacherait de son coté de trouver un expédient de satisfaire S. M. sur l'entrée du ministre plénipotentiaire à sa cour. L'Impératrice y repondit en peu des mots qu'elle etoitfort étonnée de cette proposition et de la connexion que le roy vouloit faire d'une matière avec l'autre; qu'elle demandoit l'entrée pour son ministre plénipotentiaire et comme une marque d'amitié de la part du roy et comme un retour des distinctions que l'on prattiquoit icy à l'égard de 1u}t C. de Canal; qu'elle seroit fâchée de luy ôter qu'il n'en étoit pas de même de l'autre point sur lequel, quelque attachement et amitié qu'elle aye pour le roy, et quelque peu délicate ou difficile qu'elle soit de son naturel dans ces sortes des affaires, sa dignité ne luy permettoit pas de céder, qu'en le demandant, le roy ne travailloit réellement que pour la France, laquelle obtiendroit par là une prérogative au dessus de touttes les autres couronnes en ce qu'elle seroit la seule à ne pas alterner avec luy, tandis que touttes les autres cours et même la cour impériale le faisoit et qu'elle prioit le roy de refléchir sur ce que l'Empire en diroit si jamais on s'avisoit de s'y pretter icy. S. M. conclut à la fin par luy dire qu'étant amie, elle l'étoit de cœur et qu'elle prétendoit qu'on en agisse avec la même ouverture avec elle: qu'aimant véritablement le roy et voulant être au mieux avec luy. elle n'inclinoit pas à avoir des soupçons, mais qu'elle ne pouvoit s'empêcher d'avoir conçeu quelque ombrage de l'arrivée secrette du courrier de S' Germain et du mistère que l'on en faisoit à Turin, à quoy Canal ne
repondit qu'en peu des mots qu'il n'en sçavoit rien de précis, qu'on disoit que S. Germain avoit envoyé des dépèches venues d'Angleterre et qu'il se pourroit que ces dépêches eussent en connexion avec la négotiation d'Espagne.
Le silence gardé si longtems par Canal, l'endroit qu'il a choisi pour parler à l'Impératrice, la contenance qu'il y a tenu, tout a contribué à rendre S. M. peu satisfaitte et à renouveller les soupçons qu'on avoit dès le commencement : que la cour de Turin n'a cherché qu'à se fourrer dans la négotiation en vue de la faire échouer et de jetter, si elle le peut, la fautte sur nous en Espagne ; c'est par cette même raison que j'aurois souhaitté qu'on eût donné à Canal une réponse par écrit à l'arrivée de son courrier, obligeante, claire et sans détour pour mettre le roy au pied du mur et pour en venir ou à la conclusion s'il en a envie, ou à le démasquer en Espagne en cas qu'il agisse avec duplicité et des vues secondes.
Kith aborda pareillement l'Impératrice hier dans l'appartement pour luy dire en peu des mots qu'il la prioit de tout faciliter dans l'affaire de l'élection et de songer aux moyens à contenter la république d'Hollande pour conserver en crédit les amis que nous y avons. S. M. luy donna à connoilre que ce n'étoit pas un endroit propre pour s'expliquer, qu'il n'avoit qu'à venir à l'audience et qu'alors elle luy parleroit plus au long. Il y viendra sans doutte un de ces jours et S. M. paroit inclinée à luy faire alors elle même dans les termes les plus clairs et amiables la déclaration que V. E. a suggérée dans sa relation secrette. Peut être pourroy-je luy en dire quelque chose de plus par ma première.
J'ay l'honneur...
Kcch à Kaunitz.
Vienne le 4 mars 1752.
Monseigneur.
J'ay reçeu depuis ma précédente du 26 du mois passé les deux lettres que V. E. m'a fait la grâce de m'ecrire le douze et le dix huit du mois passé, la première dans le paquet de Mr le marquis de Botta et la seconde par la voye ordinaire de la poste (loi;.
Les différentes anectodes contenues dans la première ne laissent pas de méritter beaucoup d'attention, n'étant que trop seur que les inclinations personnelles de ceux qui influent dans les affaires, influent aussi infiniment sur les affaires mêmes. Il est ainsi à souhaitter que Mde de Pompadour, tant qu'elle reste dans sa situation présente, puisse aussi rester dans le principe d'éloigner de l'esprit du roy,pour autant qu'elle le peut, tous ceux qui paroissent portés pour la guerre; et le contrôleur général., uni comme il est avec elle, ne luy inspirera naturellement pas des maximes opposées, personne ne devant plus souhaitter la continuation de la paix que le ministre chargé du département des finances.
Je me suis donné l'honneur d'informer V. E. par ma dernière de ce qui étoit passé à l'appartement avec M. 31. de Kitt et de Canal, de l'audience que devoit avoir le premier de S. M. et de la résolution dans la quelle elle paroissoit être de luy faire elle même à cette occasion la déclaration que V. E. a suggérée par sa relation secrette. 11 s'y présenta effectivement le lendemain au sortir de celle qu'il eut de S. 31. l'empereur, de la quelle je ne suis pas en état de luy rendre compte, ne pouvant le luy rendre que sur ce qui est passé dans celle auprès de S. 31. l'Impératrice qui fut fort longue (qui lui at parlé a peu près de même) (155). Kitt y insista principalement sur l'importance de satisfaire la république par rapport au traitté de la Barrière, que sans la république l'Angleterre ne pouvoit rien faire dans les autres grandes affaires, que la conservation des sujets bien intentionnés pour le système de l'alliance avec S. 31. et l'Angleterre en dependoit, qu'il étoit ainsi chargé de la prier avec les dernières instances de vouloir ordonner à Bruxelles de faire incessamment quelque payement à compte de la Barrière, qu'il asseuroit que les commissaires, y envoyés de la part du roy et de la republique, seroient instruits de façon que l'on viendroit dans peu à bout et à la satisfaction réciproque des autres points qui tenoient à cœur à S. 31. (156), et qu'au pis aller S. 31. seroit toujours la maitresse d'arretter les payemens suivans si Elle le trouvoit de son intérêt, et que la republique ne se prettatpas à ce qui seroit juste et raisonnable. Il passa de ce point sur celui de l'élection, en représentant combien il convenoit de la conduire à une prompte fin etc.
Sans entrer dans le détail de la réponse que luy donna l'Impératrice sur le premier, à l'égard du quel, après beaucoup des contestations de son amitié envers les Puissances 3Iaritimes, Elle le remit à larésolution qu'elle prendroil après avoir entendu son ministère, Elle s'étendit beaucoup plus sur le second, et comme Elle s'etoit préparée à faire parvenir par son canal la susdite déclaration au roy, elle coucha la
veille de l'audience par écrit le discours qu'elle vouloit luy tenir et qu'elle luy a tenu en effet en luy lisant par deux différents fois clair et distinctement le papier ci-joint en copie (157) pour qu'il puisse d'autant mieux le retenir et en faire un rapport d'autant plus exact à son Maitre.
V. E. y remarquera sans peine le stile de S. M. par la tournure aussi obligeante que spirituelle dont le papier est conçeu, et après le luy avoir lu, Elle l'accompagna de vive voix de tout ce qu'il y avoit de plus fort pour exprimer et la reconnoissance et la confiance sans réserve qu'elle a dans le roy, son désir à s'unir toujours plus avec luy, le danger au quel on s'exposeroit presqu'évidement si on vouloit en venir à une élection précipitée dans la crise présente de l'Empire, et la nécessité indispensable qui l'obligeoit à en venir à cette démarche pour en prévenir le roy par un canal aussi affiidé, et pouvoir concerter en conséquence les ultérieures mesures à prendre pour leur bien réciproque et pour l'affermissement de la tranquillité publique. Kitt ne scût que répliquer à la force des argumens exprimés, et dans le papier et dans le discours dont il fut accompagné, il avoua d'en être convaincu dans son particulier et se recria uniquement sur l'expression : si même l'élection seroit reculée à quelques années d'ici/. Il la pria à la fin de luy en donner copie, ce que S. M. luy refusa pourtant sous prétexte que ce n'étoit qu'une notte qu'elle s'étoitfaitte pour luy rendre d'autant plus clairement sa résolution sur une affaire si importante, et ce fut à cette occasion qu'elle le luy lut la deuxième fois.
Vous voila informé, Monseigneur, au point de la lettre du précis de cette audience et ayant oublié de demander S. M. si Elle a communiqué ou non, à S. M. l'empereur et à S. E. le chancellier et le papier et le reste de ce qui y est passé (158), je supplie V. E. de réserver à sa connoissance seule ce que j'ay l'honneur de luy en marquer, sans rien en toucher dans ses relations jusques à ce que par ma première je pourray luy mander ce qui en est. Reste à souhaitter que le rapport que Kitt en fera, soit aussi clair que l'est le papier et qu'il fasse sur le roy et sur Md Neucastle l'impression qu'il devroit faire. V. E. sera informée avec la même exactitude de la réponse que Kitt aura à rendre de la part du roy sur cette ouverture, qui ne devroit produire qu'un bon effet en Angleterre si on s'y mette à la raison et qui préviendra du moins ceux qui seroient à craindre, si de la part du roy on vouloit persister dans l'idée de vouloir terminer l'affaire par une élection per Majora au risque de ce qui pourroit s'en suivre.
On a (proposé en Holande, Yorc) (159) en Angleterre de faire relever M. Kitt par M'1 Chesterfield ou par M'1 Ilindford, dans la supposition
où on paroi I y être qu'il n'exécute pas ses ordre- avec assez de rigueur. S. M. seroil fâchée de le perdre, étant très bien intentionnée comme V. E.sçait, et surtout ne voudroit-Elle pas du premier, partisan déclaré du roy de Prusse.
On a remarqué cependant, qu'animé apparemment par ses ordres Kitt a tenu un langage beaucoup plus fort de ce qu'il avoit fait jusques icy, en parlant aux ministres sur l'affaire de la barrière, et en combinant ses discours avec la lettre secrette du Pce Louis ci jointe en copie et les autres avis secrets que nous avons, la fermentation doit-ètre fort grande en Hollande et le crédit de Bentinck en très grand danger. Aussi S. M. souhaitroit-elle, se confiant autant qu'elle fait dans les lumières éclairées de Y. E.. qu'elle marque au plutôt son sentiment tant sur la réponse à donner à Kitt et à Burmania, que sur le système à prendre sur l'affaire même qui devient de jour m jour plus délicate, et on paroit tellement en reconnoitre la délicatesse que Mr de Bartenstein (traine à ce que je remarque bien) (1G0), qu'il ne soit pris aucune resolution (décisive' (461) avant que l'on ne sache ce qu'en pensent et M"r le Prince Charles et Y. E.
La dernière lettre de Mr de Cristiani eclaircit un mistère qui etoit entièrement inconnu jusques icyà S. M. et qui doit diminuer de beaucoup le soupçon qu'on avoit conçeu jusques icy sur le peu de sincérité de la cour de Turin dans cette négotiation.
On avoit été constamment de l'opinion jusques icy que tout ce qui nous étoit venu successivement de l'Espagne, avoit été communiqué à l'ambassadeur de Savoye dans le même tems qu'il le fût à Mr le C. d'Esterhazi. et onavoitlieu d'enjuger ainsi, tantpar l'empressement témoigné par M. de Caravajal pour faire comprendre le roy en qualité de partie contractante dans le traitté que par les discours tenus par le G. Canal après l'arrivée de son courrier. Bogin soutient à présent le contraire au nom de son maitre, asseurant qu'il étoit très surpris de ne pas retrouver dans le projet espagnol qui fut montré icy à Canal, les remarques que le roy avoit fait faire dès le commencement par son ambassadeur en Espagne sur le contenu du projet; qu'on luy avoit promis à Madrid de les y insérer et que c'etoient ces mêmes remarques que Bogin touchoit dans sa lettre au C. de Cristiani — suposilion qui. jointe à la manière mistérieuse avec la quelle Canal les glissa au chancellier après l'arrivée de son courrier, n'a pu que donner lieu à différens ombrages auprès de ceux surtout qui ne sont déjà que trop disposés à en prendre sur tout ce qui vient de Turin. Depuis deux jours Canal commence à s'expliquer à peu près sur le même ton envers le chancellier avec lequel Bogin l'a fait envers M.
de Gristiani, et cela sur les ordres qu'il doit en avoir nouvellement reçeus, et le fait du mistère fait en Espagne à Marsan du projet remis en dernier lieu à M. d'Esterhazi, est d'ailleurs si vray que Sada en a écrit à Aslor, et que celui-ci en a fait d'une certaine façon des reproches à S. M. comme si on avoit manqué icy au secret en communiquant à Canal leur dernier projet, à quoy S. M. repondit que la fautte en étoit à elle, s'il y en avoit une, puisqu'elle avoit ordonné la communication faitte à Canal, qu'elle n'en avoit pas pu faire autrement après qu'en Espagne on s'étoit ouvert le premier et envers l'Angleterre et envers le ministre de Sardaigne, et qu'accoutumée à agir de bonne foy, elle avoit cru ne devoir pas se défier de l'asseurance donnée par Canal qu'à Madrid le tout avoit été communiqué à leur ambassadeur.
Tout ce mistère sera eclairci probablement encore plus par le premier courrier de M. le C16 d'Esterhazi, en attendant les trois points des remarques faittes par Bogin,et celles faittes sur ces mêmes points par M. de Cristiani, paroissent tels qu'il devroit n'y avoir pas de difficulté à les applanir. Il ne reste que celui de l'alternative qui pourroit en faire naître, S. M. ne paroissant pouvoir pas céder sur un article qui intéresse tout la prérogative de la dignité impériale. V. E. verra ce que j'ay du en écrire à M. de Cristiani; j'auray l'honneur de luy communiquer sa réponse et V. E. fera plaisir à S. M. en luy suggérant un expédient, s'il y en a, qui pourroit être de la satisfaction du roy sans compromettre la dignité impériale, le traitté de Worms(162) ne pouvant pas servir d'exemple, l'Impératrice n'ayant pas encore été revêtue alors de cette dignité.
Je passe à marquer à V. E. deux autres particularités qu'il importe qu'elle sache, et qui ne laissent pas d'être de conséquence; l'une des quelles regarde le Pce de Deux Ponts, et l'autre l'idée en question du duc de Modène (163).
Le Pce de Deux Ponts a fait faire icy une ouverture par le Pce de Stolberg son beau frère à S. E. le chancellier sur le désir qu'il auroit d'avoir une archiduchesse pour Epouse. Il en a demandé le secret, en faisant cependant à ajoutter que, quoyqu'on le flatte d'une dame de France, il ne balanceroit pas de se rendre incessamment icy, si L. L. M. M. inclinoient à l'avoir pour gendre, qu'il passeroit même à leur service et qu'il souhaitroit d'avoir le gouvernement du Milanois jusques à tant que le tems seroit propre pour effectuer le mariage (et qu'il eusse Telectorat) (164); on dit que c'est un prince trèsbien fait et V. E. aura occasion de le voir dans peu à Paris. L'électeur palatin n'ayant pas des enfans et son frère le duc n'ayant non plus de suc-
cession et ne promettant non plus d'en avoir, le prince ou du moins ses enfans auroient une espérance assez fondée de devenir électeur, et ce seroit peut être le moyen de nous rattacher une cour qui est si fort aliénée à présent. S. M. souhaitte cependant que V. E. ne fasse pas semblant envers luy d'en avoir connoisance, qu'elle affecte même de ne pas le savoir si jamais il s'avisoit de luy en parler (165 i.
Quant au second, M. de Montecucoli s'est avisé de demander à parler en secret à S. M. Ayant été près d'un quart d'heure à s'arrêter à un préambule qui ne signifioit rien, et qui consistoit à dire avec des paroles entre-couppées qu'il savoit le tout, sans le savoir cependant du duc, il se laissa enfin échapper qu'il luy constoit que la proposition avoit été icy faitte par le roy d'Angleterre, non par Kitt mais par unautre canal confidentde l'idée(de la succesionrien du mariage) (166) avec un des Sercs archiducs; que cette idée tiroit sa source de son ami le vieux Evèque Sabatini qui ja luy avoit communiquée sur le sceau du plus profond secret; que Sabatini ayant trouvé le duc extrêmement rêveur après la mort de son cadet, luy avoit glissé l'idée sous prétexte que le duc ne devoit pas attendre qu'il luy arrivât que sa succession éventuelle fut réglée par des autres ainsi qu'on en usa avec le feu grand duc et le duc de Parme; qu'il falloit prévenir une telle démarche en la réglant luy même et en rendant son nom illustre pour toujours dans l'histoire en faisant le choix d'un gendre qui luy fasse honneur et qui rende ses sujets heureux, que l'évèque n'osa pas insister pour le commencement sur un archiduc après le penchant qu'il avoit remarqué au duc. pour un des neveux du roy d'Angleterre, que la réponse du roy ayant été que, quelque sensible qu'il fut à l'offre obligeant du duc, il ne pouvoit pas en profitter à cause de la différence de la religion, Sabatini s'avança à luy proposer un archiducque, le duc l'ayant goutté, il en avoit écrit à son ministre à Londres, demandant que le roy en fasse icy l'ouverture comme d'une pensée à luy et cela pour deux raisons: l'une pour ne pas s'exposer à un refus en cas que l'on n'y inclinât pas icy, et l'autre parce que le duc devant et voulant garder des ménaiiemens pour la France, vouloit se ménager cette excuse pour pouvoir soutenir, si jamais la chose devient publique; que c'étoit l'Angleterre qui l'avoit proposée et pas luy. Montecucoli y ajoutta qu'il n'y avoit que le deux Sabatini et un troisième qui étoient du secret à Modène ; qu'il falloit profiter de la bonne disposition du duc avant qu'il ne change; qu'il falloit se parler et surtout traitter l'affaire le plus seercttement ; qu'il fût possible puisque Modene étoit remplie des partisans françois et que la duchesse y seroit naturellement contraire; il conclut par dire que depuis quel-
quesjoursplusieurs ministres étrangers le questionnement, s'il étoitvray que le duc songe à régler sa succession éventuelle; que le bruit venoit du Cle de Canal; que ïron, Durazzo et plusieurs autres lui en avoient parlé, mais que personne ne luy en avoit parlé plus qu'Hautefôrt, avec la circonstance qu'il luy étoit revenu que le règlement de cette succession faisoit un objet de la négotiation entamée à Madrid avec S. M. et la cour de Turin; qu'il n'en écriroit pas à Paris puisqu'il ne le regardoit que sur le pied d'un simple bruit, mais qu'il n'en avoit pas cru moins nécessaire de l'en avertir puisqu'il pourroit importer au duc d'en être informé; que S. 31. devoit être finalement persuadée que l'idée venoit du duc et pas de l'Angleterre.
S. M. y répondit qu'elle luy savoit beaucoup de gré de ses bons sentimens et pas moins àl'évêque; qu'elle ne pouvoit pas disconvenir puisqu'il le savoit que l'Angleterre luy avoit lâché quelque chose, mais qu'elle avoit cru que c'étoit une idée du roy et pas du duc; qu'on y avoit répondu fort obligeamment comme de raison que ce n'étoit pas une chose à rejetter, qu'elle s'y prettero'it avec plaisir, mais que le prince héréditaire pourroit encore avoir succession de ce mariage ou d'autre si la princesse mourroit, que la chose ne pressoit ainsi pas, qu'il falloit s'entendre et se parler. V. E. aura vu ce queValenti a écrit au nonce d'icy; ce qu'ily a de fâcheux dans ce bruit, c'est que l'on a pénétré que le duc songe actuellement au règlement éventuel de sa succession, et ayant pénétré tant, il est à craindre qu'on ne parvienne à pénétrer successivement aussi le reste.
S. M. est d'ailleurs du sentiment de V. E. que Mr le Cte de Gristiani seroit le canal le plus propre pour traitter l'affaire et par ma première j'auray l'honneur de luy envoyer copie de ce que j'eus ordre de luy en écrire la semaine passée, et demain j'informeray le comte de ce qui vient cle se passer avec Montecucoli.
M. d'Hautefort a parlé à S. M. qu'il compte de faire son entrée après Pâques et se remettre à l'incognito après la S. Thérèse pour éviter le froid des chapelles à l'arrière saison. S. M. s'est contentée de luy répondre qu'elle comptoit de faire revenir V. E. à peu près vers le même tems, sans rien toucher de l'entrée. Persistant toujours dans la même résolution, elle est effectivement résolue de vous faire revenir, Monseigneur, vers avant le mois d'octobre; il ne luy en seroit que d'autant plus agréable si cela se pouvoit, sans vous faire relever, par un autre ambassadeur et que la France se contentât d'un ministre plénipotentiaire; mais en cas que cette dépense ne fût pas à éviter, elle nommera un autre ambassadeur.
Il se parle d'ailleurs moins que jamais icyde la destination de V. E.
n'y ayant personne qui la sache que S. M. l'Empereur et Mr de Cristiani. le dernier pour la raison que V. E. sçait, le bruit qui en avoit courru du commencement étant peu à peu entièrement tombé. Le seul archiduc Charles s'est avisé d'approcher hier à l'appartement de S. M. pour luy demander si elle vouloit bien luy permettre de luy faire une question, et S. M. ayant repondu qu'ouy, il luy dit qu'il avoit appris une nouvelle qui luy faisoit grand plaisir, que l'on disoit que Y. E. seroit grand-maître, et qu'il supplioit S. M. de l'eclaircir si la nouvelle etoit vraye ? L'Impératrice répondit en riant que c'étoitune nouvelle de ville comme tant des autres, mais qu'elle vouloit savoir à son tour quel l'intérêt il y prenoit, à quoy il répliqua, parce qu'il savoit que V. E. étoit beaucoup de ses amis.
Kaimitz à Koeh.
Paris le 9 mars 1752.
Je vous suis très obligé d'avoir bien voulu m'informer aussi particulièrement que vous l'avez fait, de tout ce qui s'est passé à l'occasion de ma relation secrette sur l'élection, et des peines que vous vous êtes données pour faire comprendre mes raisons. Je vois par là et par les rescripts qui me sont parvenus, malgrez leur sécheresse que mon idée ne sera tout au plus exécutée qu'à demi et je suis bien aise de vous dire qu'en ce cas elle ne vaut plus rien, et qu'il est préférable d'aller en avant sur le pied des mesures que l'on a prises jusqu'à présent. Mon raisonnement etoit bâti sur des suppositions; du moment qu'il n'en est plus question, il n'est plus question non plus du raisonnement. Vous croyez bien que je comprens et que je sens comme tout le monde, que la déclaration n'est pas nécessaire si nous n'avons d'autres points de vue que celui d'éviter les inconvénients d'une Election tumultueuse et une nouvelle guerre. Car qui est-ce qui ne sait pas que l'élection ne peut avoir lieu que lorsque S. M. l'Empereur le voudra bien .'
Qui est-ce qui ne sait pas que toutes et quantes fois il nous plaira pas de nous laisser entraîner à des partis violents, l'Angleterre ne pourra pas nous y obliger? Mais ce n'est point là ce dont il est question. Voici quel a été mon raisonnement réduit au simple : L. L.M. M. sont décidées de ne pas se prêter à ce qu'il faudroit selon les circons-
tances pour que l'élection puisse réussir; il en résulte qu'il n'en sera rien quant à présent. Je demande s'il ne vaut pas mieux, s'il n'est pas plus honorable que toute l'Europe sache qu'elle ne se fait point, parceque L. L. M. M. ne la veuillent ni tumultueuse ni à certaines conditions, que de laisser toute l'Europe dans l'idée qu'on a été obligé de l'abandonner parceque l'on n'a pas été en état de la faire réussir. C'est cette idée qui nous a fait balotter jusqu'à présent, qui entretient tant de soupçons et de méfiances et qui met le roy de Prusse en situation de paroitre de plus en plus nécessaire à la France. Il s'agit de nous mettre en sûreté du coté du danger d'une nouvelle guerre et il s'agit tout autant de détruire les fausses insinuations du roy de Prusse sur la façon de penser de L.L.M. M. au sujet de l'élection. Vous sentez bien que, pour remplir ces deux objets également importants, il ne suffit pas que la déclaration se fasse vis à vis du roy d'Angleterre; selon l'idée de la chose, il auroit fallu la faire connoitre à toute l'Europe et particulièrement à cette cour et cela auroit peut-être plutôt avancé l'affaire que cela ne l'auroit empêché, supposant qu'on eut voulu exécuter entièrement mon idée. Je vous avoue moyenant tout cela, mon cher baron, avec la franchise que vous trouvez bon, que je mette dans tout ce que je vous dis, que je crois qu'il vaudra beaucoup mieux que S. M. n'écrive point au roy d'Angleterre; la lettre qu'Elle écriroit ne persuaderoit pas cette cour et ne rempliroit tout au plus que la moitié de l'idée, c'est à dire qu'elle instruiroit le roy d'Angleterre de notre intention; pour ne faire que cela, il n'est pas nécessaire de faire écrire S. M.; la même chose peut se faire et même beaucoup plus convenablement par ses ministres; vous allez voir Milord Hyndfort, on pourra s'expliquer de reste avec lui. En général je pense que les lettres des souverains doivent être réservées pour certaines grandes occasions; pour peu qu'elles deviennent plus fréquentes, elles perdent leur valeur et sont sujettes même à beaucoup d'inconvénients. Ce n'est donc que parce que je crois que cela ne vaudroit rien, que je ne vous envoyé point le projet de lettre que vous m'avez fait l'honneur de me demander, et que certainement vous auriez fait mieux que moi. Cette ambassade de Milord Hyndfort est encore par parenthèse une démonstration dont nous nous serions bien passé; en un mot pour conclure sur cet article, je vous dirai que je suis d'avis quant à présent qu'il vaut mieux laisser tomber totalement mon projet et voir venir; il s'en suit qui ne faut pas plus se servir du canal des électeurs de Mayence et de Trêves; ces Messieurs ont trop souvent leurs vues particulières. Je vous suis très obligé aussi de ce que vous continuez de m'en-
voyer votre correspondance avec Mr de Cristiani; j*ai vérifié depuis par Milord Àïbemarle et par Mr de St. Germain lui même, que je connois depuis longtems pour un fort galant homme, que tout ce que M'Bogïn a écrit au sujet du valet de chambre de cet ambassadeur, est exactement vrai. On m'a envoyé sur ce sujetpar le dernier courier un tas d'écritures capables de faire tourner la tète à qui que ce soit. Je ne conçois pas comment on peut porter les soupçons à ce point; je ne ferai pas ma cour par mes relations d'aujourd'hui, car je dis les choses comme elles sont; je sais fort bien qu'il est sage de ne pas excéder en confiance ni pour la cour de Turin ni pour toute autre; niais je sais aussi que le roy de Sardaigne et ses ministre- sont trop avisés pour déplaire à la cour de Madrid et pour être capables de donner mal à propos et sans nécessité ni utilité une preuve de mauvaise foi. Par ce qu'on me mande, je vois que vous devez avoir été tous dans une prodigieuse agitation à Vienne; je me mets bien à votre place et vous avez très bien fait à mon avis, de n'avoir rien laissé ignorera Mrde Cristiani. Ce n'est pas le talent de tout le monde, de savoir simplifier les affaires et de les voir d'abord telles qu'elles sont; il est de fait que nous consentons de comprendre dans la garantie toutes les possessions du roy de Sardaigne; il s'agit seulement de savoir s'il y en a qui doivent être exclues de la promesse des secours; nous avons déjà consenti à y comprendre le duché de Savoye; à l'heure qu'il est, il ne s'agit plus que de la Sardaigne et du comté de Psice. Cela finira après que nous aurons assez disputé, par faire enfin de mauvaise grâce ce que l'Espagne et la cour de Turin voudront. Ce qui paroit y avoir de plus difficile, c'est la protestation au sujet de l'alternative; mais cela ne devroit pas non plus nous arrêter, dèz que l'Espagne y consent, puisque la protestation qui n'est nécessaire que parce qu'il ne convient pas de consentir aune distinction et prérogative \ i- à vis de l'Espagne et de la France, devient inutile du moment (pie l'Espagne consent à l'alternative. En un mot, la raison vient à cesser et nous devrions dire tout amiablement et tout naturellement au roy de Sardaigne, « faites en sorte que l'Espagne se prête à alterner et à ne point protester, et nous vous promettons de faire tout ce qu'elle fera et de ne point faire ce qu'elle ne fera pas; mais si l'Espagne ne veut point alterner ou si elle proteste, vous sentez bien que nous ne pouvons pas nous dispenser d'en user de même. » J'ai lieu de croire que le roy de Sardaigne non seulement ne pourroit pas trouver mauvais un pareil raisonnement, mais qu'il le trouveroit peut-être même juste et raisonnable.
Parmi les pièces curieuses que contiennent vos derniers paquets.
j'ai été frappé de la lettre de Braidlohn à Schneid, dans laquelle le premier mande à l'autre que Mr de Widmann doit lui avoir communiqué le Décret de commission sur le vicariat (167). Si cela etoit, ce seroit une grande imprudence; mais je vous avoue que cela meparoit presque incroyable, et il ne seroit pas impossible que la cour de Munich en eut eu connoissance par le secret d'ouvrir les lettres, que je crois qu'elle sait tout comme nous. Je suis persuadé que ce fait sera eclairci; lorsque la vérité sera dans son plein jour, je vous prie de me le mander.
Mr. de Migazzi est actuellement à Bruxelles et je l'attens ici incessamment; mais comme je n'ai pas vu son instruction et que je n'ai pas vu non plus les derniers rescripts, qui ont été adressés à Mr d'Esterhazy. le courier ayant été chargé de ces Dépêches cachetées sans que l'on m'en ait envoyé copies, je ne sais pas jusqu'à quel point je puis m'expliquer avec lui.
Il me reste à vous parler de ce qui me regarde; par la résolution de me faire relever par un autre ambassadeur, S. M. mettra fin d'un trait à toutes les difficultés; et au vrai'si Mr d'Hautefort fait son entrée, il n'y aura pas d'autre moyen. Cette singulière nation sait faire grâce à des défauts, à des vices même, mais elle est inexorable sur le ridicule ; un homme dans les façons ou dans la figure duquel elle pourroit en trouver, n'est point fait pour ce pays-ci. Moyennant cela je crois que le Cte Gamillo de Colloredo seroit absolument préférable.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 11 mars 175â.
Monseigneur.
V. E. aura reçeu àce quej'espère par le même exprès hebdomadaire mes deux dernières du 4 et du 5 (168), ayant fait suivre le paquet du cinq par une estaffette qui devoit arriver à Bruxelles dans le même tems à peu près, si pas plutôt que celui du quatre que j'avois envoyé par la voye ordinaire de la journalière. Vous aurez trouvé, Monseigneur, dans le paquet du cinq plusieurs points importans, dignes de votre attention, sur les quels S. M. attend au plutôt votre sentiment.
Le conseil de Pays-bas a formé deux réponses qui seront lues à M. M. de Kitt et Burmania, et communiquées à V. E. par une dépèche de la cour, aussi bien qu'à M8r le prince; S. M. ne m'avant rien ordonné de vous marquer, Monseigneur, sur leur contenu, je me bornera}- à vous remettre la copie d'une lettre que j'ay reçeue hier au soir de Mr le marquis de Botta, accusive à cette matière, et cela en conséquence d'un ordre que S. M. luy avoit fait parvenir de luy mander au plutôt son sentiment sur ce qu'il y auroit à faire en cas que dans la crise présente de la république leparti mal intentionné portât la chose au point d'abbandonner du tout la Barrière. S. M. m'avant chargé de promettre au dit marquis que personne n'auroit connoissance de sa réponse, je dois supplier V. E. de la garder pour elle seule. La délicatesse de l'affaire l'a engagé, comme elle verra, à ne s'expliquer qu'à demi mots ou du moins pas avec cette clarté, à la quelle S. M. s'etoit attendue, mais aussi est-il bien difficile de s'expliquer clairement sur un objet qui peut avoir des suittes de la dernière conséquence de quelle manière qu'on s'y prenne.
Son avis paroit être en attendant que l'on tache de trainer l'ouverture des conférences de Bruxellesjusques à l'arrivée du ro}r à Hannovre et amuser en attendant la république par de bonnes paroles pour gagner du tems et voir le pli que prendra la négotiation de V. E. entamée à Paris sur les affaires des Pays-bas. Il s'agit de voir si on nous laissera le tems d'en agir ainsi, Mylord Hindfort devant venir icy, en vue apparemment de nous presser sur ce point qui tient si fortement à cœur à la république, et qui sera appuyé probablement avec la même vivacité par l'Angleterre. Mylord Hindfort nous sera toujours plus agréable que l'auroit été Chesterfield ; mais il n'en aura pas des nstructions moins fortes pour cela. L'affaire de l'élection fera naturellement un autre objet de sa mission.
Que votre présence seroit nécessaire, Monseigneur, dans des circonstances si difficiles, à S. M. Il y en a qui pensent, à ce qui me revient, que l'on devroit tâcher de diriger la négociation d'une façon que la république retire en entier ses trouppes des places de la Barrière, que S. M. y mette 12,000 hommes des siennes, et cela au dessus de 1.") à 18,000 h. qu'elle est obligée d'entretenir aux Pays-Bas, et que les trouppes qui seroient en garnison dans les dittes places, prettent serment à la republique de la même manière que celles, qui s'y trouvoient jusques icy de la part de la republique, ont du le pretter à S. M. On se tlatte, (s'entend ceux qui sont de cette opinion), que l'Angleterre gouttera cette idée en réfléchissant sur le peu des trouppes que la république a sur pied et qu'elle va probablement diminuer
encore dans peu, et que par son canal on pourra la faire goutter aussi aux Hollandois.
Pour continuer à informer V. E. de la suitte de la correspondance de Mr le Gte de Cristiani et avec moy et avec son ami de Turin, je me donne l'honneur de luy envoyer ci jointe sa dernière lettre avec ma réponse; et dans cet instant j'en reçois une plus fraiche par une estaffette dont je compte de luy remettre la copie après demain (169).
Les dernières lettres de Mr le Cte d'Esterhazi devroient nous faire espérer de recevoir au premier jour le traitté signé. J'avoue que je ne m'y attens pas si tôt et que je ne l'espère qu'après qu'on se sera entendu avec leroy de Sardaigne sur les propositions que Canal sera chargé de faire, paroissant que le roy de Sardaigne se pique d'agir pour le coup de bonne foy. Je satisfais à ma promesse en envoyant à V. E. les copies de deux, lettres que j'ay écrittes depuis peu à Mr de Cristiani sur l'affaire de Modéne, et en luy envoyant pareillement celles de la correspondance immédiate déchiffrée du roy avec Klingraff (170;.
Il ne passera peut être pas quatre semaines que je seray en état de faire suivre celle de Klingraff avec le ministère qui est plus vaste, mais écrit d'un autre chiffre. On voit que le roy n'est pas entièrement d'accord avec la France sur le point de l'élection, et qu'il confie à Klingraff que ce seroit une matière susceptible d'une negotiation, si on etoit (à ce qu'il dit) moins opiniâtre à Vienne.
Je dois confier à Y. E. pour sa direction, que les deux dernières lignes de la pièce du roy du 29 de février ont été retranchées dans la copie qui est passée à la circulation. Vous en comprendrez aisément le motif, Monseigneur, qui y a déterminé S. M., convaincue comme Elle est de la force des raisons contenues dans la relation secrette de V. E., et il n'y a qu'elle qui voit la pièce en entier (171).
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 13 mars 1752.
V. E. trouvera ci-jointe la copie de la dernière lettre de M. de Cristiani dont j'ay fait mention dans la mienne d' avant-hier (172). M. de
Canal n'avoitpas encore reçeu hier au soir son courrier. J'ignore s'il l'a reçeu aujourd'huy, en attendant nous savons d'avance les ordres qu'il luy portera, qui sont tels à mon avis, que j'espère que l'on pourra s'entendre aisément, le roy paroissant se piquer d'agir avec franchise et candeur, etparoissant ne rien demander qui ne soit juste et raisonable. Sans la glace que S. M. a rompue si à propos par le premier discours confident qu'Elle a tenu, il y a près de six semaines, à Canal, et sans l'ascendant de M. de Cristiani sur l'esprit du Roy et de son ami Bogin l'affaire ne seroit certainement pas dans l'état ou elle est, et les deux Cours seroient peut-être, si pas plus brouillées, du moins plus que jamais sur le qui vive ensemble. Je ne scais si je me trompe, mais je crois m'appercevoir par des certaines passages et expressions de Bogin, beaucoup mieux porté certainement pour Nous qu'Osorio, qu'il profitte de cette même occasion pour gagner le dessus sur son rival.
Messieurs Aslor et luth parlent, pour autant que je scais, le même langage que M. le C. Esterhasi a parlé dans sa dernière relation, en disant que leurs avis portent que Caravajal étoit entièrement d'accord avec nous, et que le Traitté devoit être considéré comme signé, qu'il pourroit même le signer avec led. Comte seul en cas qu'il fut fait des difficultés de la part des Piemontois.
J'ay de la peine cependant à croire que le premier courrier nous porte le Traitté signé, et j'avoue que je souhaitte beaucoup plus en mon particulier, dans les circonstances dans lesquelles l'affaire se trouve, qu'il n'y aye qu'un seul instrument de signé entre les trois Puissances contractantes, puisque cela fera voir plus d'unanimité et d'union entre les trois Cours.
S. M. croyant qu'il pourroit importe que M. de Megazzi soit informé de la vraye situation de l'affaire, me charge de vous marquer, Monseigneur, que vous ne feriez pas mal de le mettre au fait à son passage par Paris de ce que vous jugeriez nécessaire qu'il en sache pour sa direction, en luy communiquant ou de vive voix, ou pour une notte par écrit, la substance de la Correspondance de M. de Cristiani avec moy, et de celle de M. de Bogin avec luy, sans cependant jamais luy dire qu'on le scait par Bogin, auquel l'Impératrice a fait promettre le secrel le plus rigoureux sur tout ce qui viendroit de luy, et peut-être ne -croit-il aussi que mieux, de cacher aussi le nom du C. Cristiani à M. de Megaz/.i. en luy disant que Y. E. a ces avis d'un canal aussi affidé (pie seur.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 18 mars 1752.
Monseigneur.
Je seray succinct ce soir, rien ne s'etant présenté que je sache digne de l'attention de V. E. depuis mes deux dernières du 11 et du 13, qu'elle aura reçeues à la fois, à la réserve de ce qui s'est traitté dans la conférence qu'il y avoit avant hier à la cour, et dont elle sera informée sans doutte par les dépêches de S. E. le O d'Ulfeld. La mission de Mr de Vorster à Ilannovre a fait l'objet principal de la délibération. S. M. a tenu ferme à vouloir qu'il luy soit ordonné dans ses instructions de s'expliquer à l'égard de l'élection sur le même pied à peu près qu'elle l'a fait envers Mr Kith, sans que je sache cependant si elle y a dit de luy avoir tenu ce langage. Il n'y a pas à craindre qu'elle change sur ce point, persuadée autant qu'elle l'est, qu'une conduitte opposée pourroit faire naitre très aisément une guerre qu'elle veut absolument éviter. Elle s'est expliquée très clairement qu'elle aimeroit mieux voir passer la couronne impériale dans une autre maison s'il le falloit, que de s'exposer au risque de se voir entrainée pour cela dans une guerre et que, quand même on en viendroit à un Churtag, ou soit assemblée des Electeurs, elle seroit la première à faire voter contre l'élection ses ministres de Bohème, si l'élection n'etoit pas tranquille; elle tiendra certainement la main que Mr de Vorster soit instruit aussi clair que précisément sur la déclaration à faire à cet égard.
Deux autres points de son instruction rouleront sur les affaires de religion et sur celles de la Barrière; il aura ordre de s'addresser sur les premiers au ministère anglois preferablement à celui d'ilannovre, Munichhausen étant aussi intraitable que Mr Behr dès qu'il s'agit de la religion.
Mr le marquis de Botta continue à augurer fort mal des conférences de Bruxelles. L'idée de nos trouppes à mettre dans les places de la Barrière à la place de celles de la république, dont j'eus l'honneur d'informer V. E. par une de mes deux précédentes, vient de Mr de Bartenstein. Il va la mettre par écrit et son but est de la tourner d'une
façon que ce soyent les Anglois qui la proposent les premiers. Il n'en a parlé qu'à S. M., et comme il ne veut pas passer pour autheur de l'idée, je supplie V. E. de ne pas faire remarquer de savoir qu'elle vient de luy. Dès qu'elle aura paru dans la conférence, S. M. la fera communiquer avant tout et à Y. E. et à M?r le prince pour en savoir leur sentiment, et pour savoir surtout de S. A. R. si elle croit avoir des fonds suffisans pour l'entretien du pied de trente mille hommes. Mais quant à vous, Monseigneur, sans attendre qu'il vous en soit écrit par la voye ordinaire, elle souhaitte de savoir au plutôt ce que vous pensez de cette idée et si vous croyez qu'il convienne de la mettre en avant et de quelle façon. L'idée a certainement du bon si nous avons de quoy fournir à leur entretien, et les Anglois, regardant comme de raison les Pays-bas pour leur Barrière, ne devroientpas balancer d'un coté à goutter l'idée, réfléchissant sur l'état déplorable des finances et de l'armée de la république qui n'a que 28,000 h. effectifs sur pied, mais d'un autre coté ils réfléchiront peut être que, n'ayant plus de ses trouppes dans les places de la Barrière, la république prendra d'autant moins de part à la guerre si jamais la France attaque les Pays-Bas, et cette même réflexion paroit en faire naitre une autre, savoir que la France pourroit bien travailler sous main à y faire entrer la république si effectivement l'Angleterre leur proposoit l'idée.
V. E. n'ignorera sans doutte pas que quantité de paisans se déclarent luthériens en Stirie et encore plus dans l'Autriche supérieure. L'affaire sera traittée avec beaucoup de modération et moyennant les précautions que l'on prend et les dispositions que l'on fait et pour le spirituel et pour le temporel, on a lieu d'espérer que le mal sera successivement appaisé. L'ignorance y a la plus grande part; mais les émissaires secrets y ont certainement aussi la leur et je doutte que nous sachions encore tout le dessous (173).
On attend avec impatience un courrier d'Espagne pour savoir à quoy la négotiation en est, et ce que pense Caravajal sur les dernières propositions du roy de San la igné. V.E. verra par les pièces ci jointes ce que m'a écrit Mr de Cristiani et sur ce point et sur celui de Modene (174). La conférence paroit du sentiment qu'il ne faut absolument pas se charger de la garantie de la Sardaigne, ou pour mieux dire, ne pas comprendre la Sardaigne dans l'article qui traitte du secours des trouppes à s'envoyer réciproquement. Je ne scais ce qui en sera, mais en refusant d'y comprendre la Sardaigne, il me paroit que c'est tout autant que si on disoit qu'on ne veut pas du roy de Sardaigne dans le traitté. Ce qu'il demande à cet égard, ne me paroit rien moins que
déraisonnable et je ne scais quelle autre raison pourroit l'engager à y entrer, si ce n'est l'espérance de prévoir à la seureté de ses possessions moyennant les secours y stipulés, la Sardaigne faisant sans contredit une partie de l'Italie et le roy ne peut être attaqué que dans cette partie de l'Europe après que nulle autre part il a des possessions. Avec l'Espagne seule le repos de l'Italie n'est rien moins qu'asseuré, et si jamais la guerre y commence, il faudra faire des conditions bien plus avantageuses au roy, ou courrir le risque qu'il se jette entre les mains de la France. En cas que V. E. pense de même, je la supplie d'y appuyer dans ses lettres à moy si elle le trouve du service de S. M.
Le margrave d'Anspache, réduit au desespoir par le refus constant des Anglois a luy accorder quelque subside, est actuelement en négotiation secrette avec le roy de Prusse et sur le point peut-être à se jetter entre ses bras. C'est le prince Guillaume de Cassel qui en est l'entre-metteur. V. E. en sentira mieux que personne les conséquences. Le dégoût de S. M. pour les affaires de l'Empire augmente de jour en jour. Que n'êtes vous déjà de retour, Monseigneur, pour l'assister de vos lumières dans des circonstances si délicates!
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 20. mars 1752.
Ce que S. M. a ajouté de sa main à votre lettre, me fait voir les choses dans tout leur jour. Elle n'est certainement pas dans l'erreur en supposant que Mr de Bartenstein voudroit qu'on ne prit de resolution décisive qu'après l'arrivée de l'opinion de M&r le prince Charles et la mienne ; il sent qu'il a besoin d'être etayé, et il compte qu'il le sera moyennant les raisons qu'il nous met sous les yeux dans les rescripts qu'il nous addresse en dernier lieu, d'une façon qui veut dire, « c'est le langage qu'il me faut pour apuyer mon sentiment auquel je m'attens de votre part ». Je ne conçois pas comment il est possible qu'il puisse avoir une si fausse idée de mes principes; je suis, il est vrai, autant que qui que ce puisse être, dans le principe, qu'il faut employer tous les moyens raisonnables et inimaginables pour détacher s'il se peut, le roy de France du roy de Prusse, et pour
nous soustraire à la tutelle des Puissances Maritimes ; mais il n'en est pas moins vrai aussi que je pense et que j'ai toujours pensé, qu'il nous convient de mettre toute la prudence possible dans nos actions, de ne rien entreprendre mal à propos, d'envisager toujours notre sûreté comme le premier de tous les objets, qui doivent nous occuper, et de ne jamais donner dans des idées capables de mettre toute la Monarchie dans le plus grand danger.
De toutes les matières d'Etat, dont il peut être question, il n'y en a point de plus digne de l'attention la plus sérieuse deL. L.M. M. que celle de la Barrière; il ne s'agit pas de moins que de l'établissement d'un sistème de politique tout nouveau et de la dissolution du lien, qui subsiste entre la Maison d'Autriche et les Puissances maritimes. Je ne dis pas que ce soit là le projet de Mr de Bartenstein; mais je crois qu'il y a des principes dans la lettre de S. M. à Mfe'r le prince Charles du 17 février, dans le rescript au baron de Reischach du 18. et dans celui qui m'a été addressée le 4. d. c. qui sont susceptibles de cette interprétation et qui pourroient fort bien nous entrainer jusque là; il est de la dernière importance que vous preniez la peine de lire avec attention les pièces que je viens de citer et de réfléchir sur l'idée qu'elles contiennent. Sans oublier notre position vis à vis de cette cour, et jusqu'à quel point nous pouvons raisonnablement nous y fier, j'ai pensé et repensé à la façon de m'expliquer sur cette importante matière, qui pourroit être la plus utile au service de S. M. et la moins sujette à inconvénients. Il y en a beaucoup d'abord, à dire son sentiment lorsqu'on est absent, et que ce n'est pas celui des gens, qui doivent être chargés de l'exécution ; nous voulons, je crois, la même chose, Mr de Bartenstein et moi, mais c'est par différentes routes; si dans ma relation à la chancelerie d'Etat je disoistoutee que je pense, je romprois en visière à Mr de Bartenstein, et je mettrois S. M. dans le plus grand embarras sur la différence d'opinions, si je Lui addressois de longues relations secrettes. C'est par ces raisons que j'ai différé ma réponse; je me suis expliqué à la vérité dans ma relation du 17c, mais imparfaitement et tout bien considéré, je prens le parti de préférer à une relation secrelte l'exposition que je m'en vais vous faire de quelques considérations générales que je pourrois étendre si S. M. le veut.
Il ne faut jamais se mettre dans le cas d"ètre abandonné à la discrétion de la France ; notre considération vis à vis d'elle et l'envie de nous rechercher dans les occasions n'existera et n'augmentera qu'à mesure que notre sûreté lui paroitra plus affermie par le bon état de notre intérieur et la solidité de nos raisons au dehors; cela n'empe-
chera pas qu'en tems et lieux on ne puisse, lorsqu'on le jugera à propos, prendre tel grand parti qu'on voudra; mais il s'agit de savoir si sans aucune sûreté d'une part il peut convenir de s'affoiblir de l'autre ? Si au risque presque certain de ne rien tenir du côté de la France, il convient de s'exposer à tout perdre du coté des Puissances Maritimes, qui sont à bout du compte, malgrez tous leurs défauts, notre unique ressource.
La bonne politique de la Maison d'Autriche veut qu'elle ne donne les mains à rien de louche ; il est très bien de chercher l'avantage de chaque province de la domination en particulier ; mais l'intérêt de la Monarchie, le bien-être de la totalité doit toujours aller devant; il s'ensuit, qu'il ne faut point perdre de vue le sistème gênerai et ne point oublier que nous ne saurions où trouver des secours, comment nous sauver si les Puissances Maritimes n'existoient pas, ou si nous en étions détaché. La seureté, l'existence de toutes les Puissances de l'Europe qui veut le maintien d'un certain équilibre, est intéressée à ce qu'aucune ne devienne assez puissante pour entraîner la balance ; exposés comme nous le sommes de toutes parts, nous y avons plus d'intérêt que personne.
Il est vrai que les Puissances Maritimes et surtout la république des Provinces Unies, sont en très mauvaise situation et que l'on auroit peu ù s'en promettre dans le cas d'une guerre ; mais si nous nous séparons d'elles, nous augmentons leur danger et le nôtre, et en même tems la puissance de la France et du roy de Prusse.
Pour ne pas vouloir être dans la dépendance des Puissances Maritimes, il ne s'ensuit pas qu'il faut rompre le lien qui nous attache à elles ou au moins l'affoiblir. Les Pays-Bas et le traité de Barrière font notre principale connexion; il est vrai qu'elle pourroit exister sans ce traité; mais ce traité y est enfin et ce seroit une illusion d'imaginer que l'on pourroit s'en détacher et conserver neantmoins l'amitié des Puissances Maritimes. Quand nous serions en état d'entretenir f0 hommes aux Pays-Bas, cela suffiroit-il pour leur défense et conservation vis à vis de la France? La seule considération qui la retient, c'est la crainte que les Puissances Maritimes ne prennent part à la guerre des Pays- Bas. Une neutralité pour ce pays-là seroit moins mauvaise, si onpouvoit compter que la France l'observeroit exactement et ne la romproit pas du moment que cela pourroit lui convenir, et d'ailleurs le cas de guerre existant, il vaut beaucoup mieux que la France dirige ses vues sur les Pays-Bas et y porte ses forces que sur le corps de la Monarchie. Il vaut mieux avoir mal au pied ou au bout du doigt, qu'avoir une des parties nobles du corps attaquées. Si on nous fait la
guerre aux Pays-Bas, les Puissances Maritimes ne peuvent pas s'empêcher d'y prendre part et de nous secourir de toutes leurs forces; la France moyenant cela y devient si occuppée, qu'elle ne peut guère nous la faire puissamment ailleurs ; au lieu que si l'on nous la fait ailleurs, nous courrons le risque d'en porter seuls tout le poids, comme il nous est arrivé pendant la guerre de 4733 et les deux premières années de celle qui a suivi l'événement de la mort de feu l'Empereur Charles VI de glorieuse Mémoire. La république des Provinces Unies est notre alliée naturelle contre la France et le roy de Prusse ; exceptés nos différends aux Bays-Bas, au lieu d'avoir rien à aprehender de sa part, nous lui sommes redevables de beaucoup de secours très considérables, et très importans et nous pouvons en attendre raisonnablement encore à l'avenir.
Il est donc constant que sa décadence et le mauvais état de ses affaires est un malheur très fâcheux et très considérable pour nous et pour la cause commune et que, selon notre intérêt en régie de saine politique, nous devrions tâcher de la relever si nous le pouvions. Il n'est pas à la vérité vraisemblable malheureusement qu'elle se reverra jamais dans l'état où elle etoit, ni quant à son commerce ni quant à sa puissance, mais il n'en est pas moins désirable qu'elle puisse éviter sa ruine totale; il vaut encore mieux conserver un ami foible qu'en avoir un de moins, et la conservation de celui-ci devient d'autant plus importante que l'Angleterre ne donnera guère dans quoi que ce puisse être sans les Etats Généraux.
Nous protestons dans toutes les occasions que nous voulons remplir religieusement les traités; mais il ne suffit pas de le protester, il faut tenir parole. Nous nous serions crus trop heureux, il y a 1^ ans, d'obtenir un traité de commerce équitable, en payant le subside de ~ Pattacons. Nous sommes parvenus contre toute vraisemblance à amener les Puissances Maritimes au point d'être prettes à faire à cet égard ce que l'on désiroit depuis si longtems sans oser s'en flatter ; mais cela ne nous suffit pas aujourd'hui ; nous voulons le traité de commerce et nous voulons garder aussi les ^ Pattacons, c'est à dire qu'après que les Puissances Maritimes auront satisfaites de leur part aux engagemens des traités, nous prétendons ne point y satisfaire, quoique moyenant cela les raisons, que nous avons eues et alléguées pour cet effet, viendroient à cesser.
De toutes ces considérations et de plusieurs autres, qui se présentent d'elles mêmes, on peut conclure qu'en régie de saine politique il est de notre véritable intérêt de travailler à soutenir autant qu'il peut être eu nous, la république des Provinces Unies, bien loin qu'il
puisse convenir de contribuer nous mêmes à un plus grand dérangement de ses affaires ou à la dissolution de notre connexion avec elle. Il seroit fâcheux de reste que cela arrivât sans notre faute ; mais le remède seroit au moins plus facile à trouver, que si nous nous conduisions à la face de toute l'Europe d'une façon difficile à accorder avec la bonne foy et la loyauté dont la Maison d'Autriche a toujours fait profession jusques à présent, et qui ne pourroit pas manquer de nous faire beaucoup de tort dans l'esprit de nos amis et même de nos ennemis.
Je ne vois pas dailleurs quel pourroit être dans le moment présent l'avantage d'une pareille conduite; j'en vois bien des inconvénients qui ne peuvent échapper à qui que ce soit; il est tout simple que l'on cherche à se prévaloir des circonstances ; j'ai prouvé que c'est mon avis par tout ce que j'ai fait dans l'affaire en question et qui Tamis dans la position favorableoù elle est; c'est ma façon dépenser que personne nepeutdésaprouver ; mais il faut savoir se borner et ne pas mettre les Ilollandois au désespoir. Que dirions-nous s'ils prenoient le parti, de ne plus donner des subsides à la Saxe et à la Bavière et d'abandonner entièrement l'affaire de l'élection ? Je suis cependant moralement certain que ce n'est que sur les conseils de Mr de Bentinck, que la république s'est prêtée à les accorder malgrez sa pauvreté, sa misère, si j'ose le dire, parce qu'elle s'est flattée que ce procédé nous rendroit plus traitables sur les affaires de la Barrière ; mais si elle voit enfin que tout est inutile, elle prendra certainement d'autres mesures. Mr de Bentinck et tous les bien intentionnés tomberont et en seront la victime; la France parviendra à son but et ce sera notre ouvrage sans qu'elle nous en aye la moindre obligation et sans qu'il nous en revienne aucune sorte d'avantage.
Malgrez tout ce que je viens de dire, je suis cependant d'avis qu'il ne faut pas donner dans l'autre extrême. Sans plier et sans être trop facile vis à vis des Puissances Maritimes, il faut tâcher de profiter des circonstances autant que faire se pourra. Nous avons fort bien fait d'être roides et fermes jusqu'à présent; si on s'etoit conduit différemment, les Puissances Maritimes n'auroient jamais adopté les principes que nous leur avons proposés, et tout ce que nous leur aurions accordé, auroit été regardé comme un devoir. Ils sont actuellement au point où il nous convient qu'ils soyent; il est très heureux de les y avoir amenés, mais il faut prendre garde à une chose, et c'est, que nous gâterions tout, si nous voulions aller trop loin ; au lieu que si cette affaire est conduite sans animosité et prévention, si nous voulons être équitables, et ne point faire à demi seulement ce qui conviendra, il ne
sera pas impossible d'amener les choses au point d'obtenir ce que nous pouvons honnêtement désirer, de façon à soutenir nos bons amis, à affermir notre crédit auprès de nos alliez, consequemment au vrai intérêt des Pays-Bas et de toute la Monarchie sans rien risquer et sans nous lier les mains plus qu'il ne faut.
C'est mon sistème, il a de grands objets et je me flatte que vous le trouverez le plus raisonnable et le plus solide. Je sents qu'il n'est presque pas possible, de rendre parfaitement et bien distinctement par écrit les idées que j'ai là dessus; je m'en vais tâcher cependant de vous expliquer mon plan, très incertain si j'y parviendrai en peu de mots.
Je pose pour fait d'abord que nous devons et qu'il faudra recommencer le payement du subside de 500 m. Pattacons. du moment que les Puissances Maritimes nous auront accordé un traité de commerce équitable; du moment en un mot que le grief du non accomplissement des traités qui nous autorise à refuser le payement, viendra à cesser. Il n'est utile à aucune des parties de trainer longtems la négociation; celaseroit sujet à beaucoup d'inconvénients, et dailleurs cela ne peut qu'avoir un terme; la proposition de Mr Keith de faire faire un payement à bon compte à la république n'est moyennant cela autre chose que, d'anticiper pour peu de tems ce qu'aussi bien il faudra faire, à moins que nousne voulions rompre absolument avec les Puissances Maritimes. Je voudrois donc me prêter à ce que demande Mr Keith, mais ce ne seroit qu'à certaines conditions cependant, que jevous expliquerai plus au long par le prochain exprès. En attendant je vous dirai seulement que, pour que ce parti puisse être mené à bien, il faudra 1) que tout soit traité dans le plus grand secret; 2) que le ministère à Vienne et les commissaires à Bruxelles continuent à procéder dans la rigueur ; 3) que dans le commencement tout ce qui sera traité, ne le soit qu'entre S. M., Msr. le prince Louis et M. de Bentinck auxquels on donneroit par là occasion de conduire les choses et de les faire valoir par rapport à leur intérêt personnel pour le meilleur service de S. M. 4) que S. M. m'envoyât au plutôt la permission de mettre M' de Neny du secret, de lui expliquer mon idée, de l'employer à mettre au fait Mr le prince Charles et à chercher avec moi les moyens de pouvoir faire un payement à compte, sans déranger les finances des Pays-Bas; enfin 5) que S. M. écrive au prince Louis en termes généraux et sans lui dire ses raisons, qu'elle comptoit dans peu l'informer dans le plus grand secret de sa façon de penser et de ses véritables intentions sur les affaires de la Barrière; mais que par rapport à de certaines circonstances, cela ne pourra se faire que dans 6 semaines
ou 2 mois; et sur un billet séparé il faudroit lui mander qu'il pourra en informer à titre de confidence et du plus grand secret Bentinck et la Princesse.
C'est de cette lettre que dépendra le sort de toute cette importante affaire; elle sera raisonnée; je me charge de la minuter et de vous l'envoyer pour la soumettre au discernement supérieur de S. M. Je suis persuadé qu'elle pénétrera d'abord tout mon plan et mes projets; je demande le délai de 6 semaines ou 2 mois, parce que Mr de Neny ne pourra guère être plutôt de retour à Bruxelles ; n'appréhendez pas en attendant que mon intention soit de promettre aux Etats Généraux ce qui dérangeroit à un certain point nos finances des Pays-Bas; je m'expliquerai davantage une autre fois; je ne puis pas tout dire aujourd'hui, cela me méneroit trop loin.
J'admire avec vous l'esprit et l'agrément que S. M. a scû mettre dans la Déclaration sur l'élection d'un roi des Romains, qu'elle a minutée elle même. G'etoit la voye la plus douce qu'il étoit possible d'imaginer pour informer amiablement le roi d'Angleterre de «otre résolution à cet égard; il n'a point à s'en plaindre s'il veut être équitable ; il sera question à présent de s'expliquer sur le même ton avec Milord Hyndfort.
Je vous réitère mes remercimens pour la communication de la correspondance du Gte Gristiani. Ses dernières lettres prouvent de nouveau que nos soupçons n'etoient pas fondés. Ses observations sur les difficultés de cette cour partent en partie de fausses suppositions; cela n'empêche pas cependant qu'en général il a raison de dire selon moi, que nous nous arrêtons à des difficultés qui ne valent pas la peine. Si S. M. veut finir comme je crois que cela convient, elle devroit faire examiner encore une fois toutes les prétendues difficultés par sa conférence en sa présence, et envoyer à Mr de Migazzi par courier une instruction finale avec le pleinpouvoir nécessaire pour signer.
Je vous ai déjà dit ma pensée sur l'alternative; j'y ajouterai que S. M. ne traite point dans sa qualité d'Impératrice, mais comme reine d'Hongrie et de Bohême ; par rapport à cette raison on a fait difficulté dans les commencemens à Aix-la-Chapelle de la reconnoitre comme une des premières Puissances de l'Europe sous prétexte, que le royaume d'Hongrie n'étoitpas en possession de ce rang; je l'ai cependant emporté et j'ai protesté contre l'alternative du roy de Sardaigne, quoique les ambassadeurs d'Angleterre y ayent consenti sans contradiction. Le roy de Sardaigne moyennant cela est dans la possession d'alterner avec la couronne de la Grande Bretagne; si
l'Espagne y consent également, comme je crois qu'il n'est pas douteux, vous voyez bien que la France seule ne peut pas servir de régie à toutes les autres Puissances; il y a même beaucoup d'exemples que l'on ne se monte pas après d'autres en pareilles circonstances; il s'ensuit que ce ne seroit qu'une mauvaise chicanne de prétendre plus que l'Espagne et l'Angleterre.
J'ai eu plusieurs longues conférences avec Mr le Cte Migazzi qui est reparti hier au soir pour se rendre au lieu de sa destination; je crois l'avoir mis au fait sur toutes les affaires générales et particulières autant qu'il m'a paru pouvoir le faire sans un ordre particulier de S. M. et je crois que nous aurons lieu d'en être satisfait.
Ce que vous me mandez de Mr le duc de Deuxponts fait une nouvelle d'importance ; il vaudroit la peine d'y penser, si nos projets en Espagne venoient à manquer; on ne peut pas savoir si la Divine Providence ne veut pas peut-être fournira S. M. les moyens dont a fait usage l'empereur Rodolfe I. pour l'élévation de son auguste Maison : je] connois fort Mr le duc de Deuxponts, c'est un prince fort bien fait et fort aimable, mais vous pouvez compter que je ne ferai semblant de rien vis à vis de lui.
Le pauvre Montecucoli seroit bien aise d'avoir le mérite de ce que vous savez; mais je le trouve fort hardi d'avoir osé s'avancer sans ordre autant qu'il l'a fait; je me flatte cependant que cette négociation réussira au gré de notre aimable archiduc Charles, qui me fait bien de l'honneur, ne me rendant cependant que la justice la plus exacte, en me comptant parmi les personnes qui Lui sont les plus attachées.
J'ai l'honneur...
Koclt à Kaunitz.
Vienne ce 25 mars 1752.
Monseigneur.
Je suis charmé que par un effet ordinaire de son zélé, V. E. a prévenu par sa lettre la pièce que je luy avois faittc par ma précédente, en prévenant S. 31. sur ce qu'elle pense de la demande du roy de Sardaigne, par rapport à la garantie de la Sarde et au point de l'alter-
native. Je ne scais à la vérité ce qui sera résolu encore à l'égard de l'un et l'autre, et on continue à attendre l'exprès éternel de M. le C. Esterhasi qui ne revient jamais. Mais il doit arriver à la fin, et la Cour de Turin nescauroit trouver à redire raisonnablement à ce délai, étant trop naturel que pour faire quelque chose de solide, on sache précisément à quoy l'aiïaire en est à Madrid.
Sans avoir vu en attendant S. M., je suis moralement certain qu'Elle sera du sentiment de V. E. sur l'un et sur l'autre.
Ou je me trompe ou la demande du roy par rapport au secours à stipuler pour la Sardaigne, est aussi juste que peu préjudiciable à S. M. à laquelle il importe au bout du compte le plus que le repos de l'Italie soit asseuré par ce Traitté pour n'avoir pas de diversion à y craindre, si jamais Elle venoit à avoir la guerre ou en Allemagne ou contre les Turcs.
S. M. se trouvant à la moitié de son terme, il est tems de songer au parain à choisir pour l'enfant dont elle accouchera. Elle souhaitte de savoir à cette fin, si Y. E. pense qu'on devroit s'addresser au Roy pour le prier de l'être, et de quelle façon qu'on devroit s'y prendre. Vous n'ignorez pas. Monseigneur, que Blondel avoit marqué l'année passée que la question avoit été agitée à la conférence de choisir le Roy et qu'on s'addressa alors au Roy Catholique, la reine étant proche parente de S. M. et par cette même considération le Roy Très Chrétien nesrauroit trouver mauvais qu'on le luy aye préféré alors. L'intention deS. M est ainsi que V.E. en trouvoit l'idéeconvenable, sonder le terrain si la demande seroit bien reçeue du Roy, et qu'en ce cas elle donne dès à présent à connoitre, qu'absolument l'Impératrice ne veut pas de présent pour l'enfant, qu'à la réserve des linges bénites, on n'en a accepté ni du Pape, ni de la Czarine, ni du Roy d'Angleterre, ni d'aucun autre, et que ce n'étoit qu'à cause de la parenté qu'on n'avoit pas se dispenser de recevoir celui de Leurs Majestés Catholiques. Elle attend sur ce point une prompte réponse pour songer en tout cas à s'addresser autre part.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 1 avril 1752.
Monseigneur.
Comme le tems de la nomination du nouvel ambassadeur presse, je m'avance à supplier V. E. de vouloir bien me confier son sentiment sur les sujets qui y seroient les plus propres en cas que M. le C,c de Coloredo n'y allât point. Je n'en vois pas d'autres en mon particulier que MM. les princes de Schwarzenberg et Fùrstenberg et MM. les comtes de Sternberg, Nicolas Palffy et Joseph Kinsky. Un autre qui y seroit propre, s'il avoit dix ans de plus, seroit peut-être Mr le O de Schônborn. Je ne parle pas de M. le G. de Stahrenberg qui est désormais sous les yeux de V. E. et le père de quel est aussi devenu ambassadeur à l'âge de trente ans.
On n'entend plus le mot de Mrle O d'Esterhazi, n'étant pas venu de ses lettres depuis le 19 de février, de sorte que nous ne savons rien de ce qui est passé dans l'intervale à Madrid, à la réserve de ce que par la lettre ci-jointe Bogin en a marqué au comte Cristiani. Dans cet état d'incertitude on conseille à S. M. de ne pas entrer beaucoup en matière avec Canal, et Canal doit comprendre luy même à ce que prétend avoir remarqué S. E. le chancellier, qu'on ne sçauroit se dispenser d'attendre l'arrivée du courrier de Mr le C,e d'Esterhazi. Il y en a qui croyent, je ne sçais sur quel fondement, que l'Espagne commence aussi à se défier de la cour de Turin, que S. 31. ne peut pas alterner avec le roy de Sardaigne quand même l'Espagne s'y préteroit, puisque la France cesseroit dès alors à alterner avec nous, mais que Caravajal est déjà d'accord avec Mr le Cle d'Esterhazi de donner à la signature du traitté un acte de réserve conforme à celui que donneroit le dit comte au nom de S. M. On prétend que l'Impératrice, n'ayant pas de flotte, ne peut jamais s'engager à envoyer du secours en Sardaigne, qu'il n'en est pas de même de l'Espagne, qui pourroit Je stipuler, étant armée par mer, mais que pour nous rapprocher, on pourroit convenir que, le roy étant attaqué en Sardaigne, S. M. feroit avancer ses trouppes dans les Etats du roy pour que ce prince put les mettre dans ses forteresses et y envoyer en leur place les siennes
propres; expédient qui paroit avoir du raisonable, mais je prévois qu'on ne se déterminera à rien jusques à tant que l'on ne sache au précis l'état dans le quel l'affaire se trouve à Madrid.
De cette façon je crois que l'honneur de signer le traitté pourroit bien être réservé encore à Mr de Megassi, lequel ne sçauroit assez se louer des lumières que V. E. luy adonnées, et qu'il respecte, et parce que S. M. luy avoit dit de la grand confiance qu'elle y a elle même, et parce qu'elles viennent (pour me servir de ses expressions) d'un génie supérieur, aux sentimens du quel il auroit soing de se conformer en toutte occasion.
J'envoye à Y. E.un gros paquet qui contient la correspondance nouvellement déchiffrée de Klingraff avec le ministère, plus intéressante d'une certaine façon de celle qu'il entretient directement avec le roy. V. E. y trouvera plusieurs anectodes qui ne laissent pas de servir d'éclaircissement sur plusieurs matières. Elle en remarquera aussi que les notions du roy ne sont pas toujours des plus justes, qu'il varie et prend souvent l'allarme et qu'il doit ne pas être toujours d'accord avec la France (1 75) . Il ne passera pas deux mois J'espère, que nous serons beaucoup plus au clair à cet égard, ayant plus d'espérance que jamais de réussir dans l'idée qui me tient depuis si longtems à cœur, et ce sera du moins au retour de V. E. que je pourray luy en donner des preuves en cas que je n'eusse pas le bonheur de les lui donner plutôt. Il y a des matières à l'égard des quelles on ne sçauroit en agir avec trop de circonspection et celle-ci en est du nombre. Il y a plusieurs pièces assez importantes aussi parmi les autres. Le margrave d'Anspach a renouvelle les pactes de famille avec le roy de Prusse (17(3); j'ignore si ses engagemens vont plus long, mais on prétend qu'à l'exemple du margrave de Bareith il remplit ses trouppes d'officiers prussiens, plaçant dans celles du cercle les siens. Circonstance qui donneroit un juste sujet d'allarme au reste des Etats de Franconie et en gênerai aux Etats catholiques si elle se vérifie. C'est cependant la France qui donne (quoyque sous le nom du roy de Prusse) les subsides à Bareith, et probablement les donnera-elle aussi au margrave d'Anspach, s'il en a.
Il paroit par plus d'un indice que Mr de Pretlach n'a plus ce grand crédit qu'il avoit ci-devant à Petersbourg, et Bernstorft' a communiqué confidemment à Mr le Cte de Bosenberg qu'il apprende que celui de Bestuchef le chancellier baisse aussi auprès de la czarinne, et que Woronzoff gagne de plus en plus du terrain. Si cela arrive, il n'arrivera que ce que Mr de Bernes m'avoit prédit, savoir que le chancelier se soutiendroit difficilement à la longue; qu'on faisoit mal de négliger
Woronzofï qui n'étoit au bout de compte pas aussi noir qu'on le croyoit; et que Woronzofï seroit à la tète des affaires lorsque le chancelier tomberoit. Que V. E. combine avec cela la pièce de Mr de Briïhl à Looss et ce qu'il y dit de la disposition de la czarine à se mettre mieux avec la France (177).
Malheureusement il y a une affaire qui pourroit contribuer à nous mettre mal avec la czarine, dans la quelle, à la vérité, elle a tort, mais qui ne laissera pas de l'aigrir puisqu'on la prendra pour un faux point de religion, et que les mal intentionnés luy feront accroire qu'elle a lieu de se ressentir que la cour d'icy ne s'y prette pas. Il s'agit en peu de mots de la permission qu'elle demande de lever un régiment des Raziens, demande à la quelle S. M. peut d'autant moins déférer après touttes les démarches que fait depuis quelque tems la czarine par le canal de son ambassadeur d'icy et par plusieurs émissaires secrets de déboucher secrettement quantité de Raziens de nos pays, aux quels elle donne des etablissemens considérables dans l'Ukraine.
Le malheur veut de plus, qu'il y a une très grande froideur, pour ne pas dire de plus, entre S. E. le O d'Ulfeld et l'ambassadeur, surtout du coté du dernier, froideur qui cause que l'ambassadeur prend du mauvais coté ce que l'autre luy dit.
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 3 avril 1752.
Monseigneur.
J'ai reçu la dernière du 18 du m. p. N° 84 que vous m'avez fait l'honneur de m'ecrire. Par la continuation de la correspondance de Mr le chancelier Cristiani on voit, ce me semble, bien clair et bien net que le roy de Sardaigne et ce Mr de Bogin font tout leur possible pour prouveras. M. la sincérité de leur façon de penser et pour faire terminer l'affaire du traité; au moins paroît-il par la lettre de M' de Lagnasque du 26 février que l'on ne juge pas à Rome du roy de Sardaigne comme on en juge à Vienne. Soyons justes; les difficultés que l'on fait sonner si haut, ne sont-elles pas au fond que des misères? Il faut avoir bien de l'humeur pour les trouver des objets d'importance;
quelle peut être la grande raison, qui doive nous empêcher de nous prêter à la garantie de la Sardaigne? Où est il, le prétendu grand inconvénient? Lorsqu"il est question de se décider sur l'avenir, n'estil pas vrai que le plus possible et le plus vraisemblable doit l'emporter sur ce qui ou ne l'est point du tout ou au moins ne l'est pas autant à beaucoup près? Or de tous les cas de guerre en Italie, le plus possible, le plus vraisemblable, n'est-ce pas celui, de voire attaquer la Maison d'Autriche, et le moins vraisemblable, l'impossible quasi, n'est-ce pas celui de voire attaquer le roy de Sardaigne?
Je n'ai pas besoin d'en dire les raisons, elles sautent aux yeux; mais ce qui résulte de là d'abord c'est que le traité nous est plus utile, plus nécessaire qu'il ne l'est au roy de Sardaigne, parce que raisonnablement il ne peut pas lui arriver d'être attaqué, de courir aucun risque pour ses possessions et nommément pour la Sardaigne, lorsqu'il ne sera pas de notre parti. Ce n'est donc tout au plus que lorsqu'il le seroit, et en hainede son alliance avec nous, que cela ne seroit pas absolument impossible. Or je vous demande, si dans ce cas les traités et notre propre intérêt nous permettroient d'abandonner notre allié quand même nous n'aurions pris aucun engagement par rapport à la Sardaigne? D'ailleurs n'avons-nous pas compris dans l'article des secours toutes les possessions du roy de Naples et par conséquent aussi la Sicile également détachée du continent? Pourquoy donc vouloir nous donner pour difficulté importante d'une part ce que l'on a trouvé tout simple de l'autre? Pourquoy être si hérissé et si difficile vis-à-vis du roy de Sardaigne malgrez les facilités aussi honnêtes qu'obligeantes qu'il nous a fait éprouver dans la garantie et la stipulation des secours pour la Toscane? Enfin tant il est vrai que comme toutes les affaires supérieures ont deux faces, lorsque l'on ne veut pas, il est fort aisé d'embrouiller les choses et de passer de mauvaises raisons. Ce qui me fait le plus de peine c'est, que nous ne savons rien faire de bonne grâce, et nous venons de donner encore par cette conduite sans aucune utilité une nouvelle preuve au roy de Sardaigne de notre aversion pour lui; ce que cela fera, ce (sic!) que nous augmenterons par là la bonne intelligence qui subsiste déjà entre les cours de Madrid et de Turin; et si nous continuons sur ce pied-là, je doute fort que cela nous puisse valoir beaucoup de confiance et d'amitié en Espagne. Rien ne révolte autant que de trouver de l'animosité dans les actions de ceux à qui on a à faire. Pour des riens nous avons envoyé quantité de couriers à Madrid; du moment queMrde Canale nous prie d'en envoyer un, un seul, cela nous paroit superflu, pendant que selon ma façon de concevoir les choses, ce qu'il y auroit de plus rai-
sonnable et ce qui le seroit encore, ce seroit d'envoyer sans plus tarder à notre ministre en Espagne ordres de convenir avec Mr de Caravajal sur les difficultés en question, et qui ne sont au fond que des vétilles, et de se conformer à cet égard à ce que l'Espagne trouvera bon de faire. Par ce moyen, sans rien risquer d'essentiel, on ne se seroit pas chargé de toute l'odiosité, et auroit obligé d'un même trait la cour de Madrid et la cour de Turin, et on auroit mis Mr de Migazzi en situation, de pouvoir jouer un rôle qui lui auroit donné en Espagne un certain crédit et y auroit disposé les esprits en sa faveur, choses également utiles pour le meilleur service de S. M. Mais il ne nous est pas donné d'en user ainsi; aussi n'est-il pas de ma connoissance qu'on nous aime bien quelque part.
Le dernier Rescript qui m'est parvenu, fait entendre très intelligiblement que M. de Bartenstein est l'auteur du nouveau projet sur les affaires de la Barrière, et qu'il a déjà été aprouvé par S. M. et par sa conférence. Je l'ignorois lorsque le 20 du mois dernier; par bon zèle je vous ai mandé naturellement ma façon de penser à cet égard. Plus j'y pense, et plus je crois ne pas pouvoir changer de sentiment. Tout me confirme au contraire, et je suis fâché de devoir vous dire que cela ne pourra finir que très mal. Je suis fort éloigné d'imaginer, de voire plus clair la dessus que d'autres, et beaucoup plus éloigné encore de la témérité, de controller quelque chose que S. 31. a déjà approuvé. Je crois devoir attendre moyennant cela votre réponse à ma susde lettre du 20 mars, et si je vois par ce que vous manderez, que S. M. ne le trouvera pas mauvais, je mettrai incessamment à ses pieds par votre canal mes reflexions sur ce sujet.
Je m'apperçois en attendant depuis du tems par la sécheresse des Rescripts et la rareté des communications, que j'ai eu le malheur de déplaire à certains Messr8 à Vienne; mais je suis sans rancune et très tranquille sur les événements, grâces à ma façon de penser, d'autant plus que votre correspondance supplée abondamment à toutes les choses, dont on veut me faire mistère. Je vous laisse à penser cependant s'il ne seroit pas bon que S. M. déclarât bientôt à son ministère que je dois revenir cette automne
Allons doucement, je vous prie, avec ces Religionaires en Stirie et dans l'Autriche Supérieure. Nos ennemis seroient sans doute charmé, de nous voir faire quelque faux pas dans cette occasion; on ne peut pas être trop prudent en matière si délicate.
J'ai l'honneur...
Koch à Kauiut:.
Vienne le 8 avril 1752.
Monseigneur.
S. M. déclara hier en pleine conférence qu'Elle vouloit vous avoir de retour, Monseigneur, au mois d'octobre, que c'etoit le terme des deux ambassades, Mr d'IIautefort donnant à connoitre que sa santé ne luy permettoit pas de passer un troisième hyver à Vienne, qu'il falloit en informer incessamment V. E. et luy ordonner de faire son entrée au plus vite, pour que rien ne l'arrette à pouvoir entreprendre son voyage à la fin de septembre.
Je dois y ajoutter pour la direction de V. E. que la veille de la conférence, c'est à dire avanthier, S. M. avertit préalablement S. E. le Cte d'Ulfeld de la résolution qu'elle declareroit le lendemain, que la présence de V. E. etoit trop nécessaire icy pour pouvoir s'en passer plus longtems, que d'ailleurs elle n'avoit rien déterminé jusques icy ni au sujet de la place de grand maître ni au sujet de celle de chancellier, mais que dans l'un cas comme dans l'autre, il auroit lieu d'être satisfait des égards qu'elle auroit toujours pour ses fidèles services.
S. M. a voulu rompre par là la glace, et l'occasion pour la rompre s'est présentée tout naturellement, ayant envoyé audit ministre les pièces du chiffre nouvellement déchiffré de Mr d'IIautefort dans lesquelles elle a laissé par exprès certains passages qui regardent et V. E. et luy, n'ayant fait retrancher que celles dont j'auray l'honneur de luy parler plus bas. Il s'agit maintenant que vous fassiez travailler, Monseigneur, à force aux préparatifs de votre entrée, n'y ayant plus d'autre moyen que de passer par là après que S. M. l'Empereur persiste à vouloir que ce soit V. E. qui la fass'e, et de mon côté je ne puis que luy répéter ce que par ordre de l'Impératrice j'eus l'honneur de luy en mander en datte du 5(178). Pour ne pas abuser du tems précieux de V. E. je ne toucheray qu'en peu de mots ce qui est passé dans la conférence d'hier, persuadée qu'elle en sera informée plus amplement par les dépêches de la cour. Deux objets y furent agités, celui de la négotiation de Madrid et celui de la Barrière; deux jours avant la
conférence, S. M. déclara qu'elle vouloit qu'on songeât sérieusement à la finir et à mettre Mr de Megazzi en état d'y parvenir moyennant une instruction claire et nette à luy donner sur le point de la garantie de la Sardaigne et sur celui de l'alternative. Mr de Bartenstein minutta sur cela la notte ci-jointe qui contient le mémoire à présenter à Garavajal avec le projet de l'acte de réserve et de la clause à ajoutter à l'article des secours stipulés. Touttes ces pièces furent approuvées par la conférence et seront présentées par conséquent par Mr de Megazzi. S. M. inclinoit à faire rayer de la notte les paroles subvurgulées, elle permit à la fin de les y laisser et que la notte soit présentée telle qu'elle est, ordonnant cependant qu'il soit marqué à Mr de Megazzi de passer ce non obstant à la signature, en cas que le ministère espagnol y passât sans un acte de réserve, et que dans ce cas il n'en présente pas non plus. De cette façon il y a lieu de se flatter de voir à la fin la conclusion d'une affaire qui a été sujette à tant des mesentendus et délais. n'étant pas probable que l'expédient par rapport au secours de la Sardaigne ne soit approuvé par la cour de Turin, si tant y a qu'elle opère, comme je crois, de bonne foy; en mon particulier j'aurois soubaitté que les susdites paroles eussent été rayées et qu'à leur place on eût instruit Mr de Megazzi de voir s'il pouvoit disposer par Garavajal Mr de Marsan à accepter un acte de réserve de la part du roy d'Espagne, au quel cas il ne pouvoit non plus se dispenser de l'accepter du ministre impérial et de désister de cette demande en cas que Garavajal n'y parut pas disposé. La chose auroit été plus simple et auroit produit en substance le même effet, au lieu qu'en le donnant par écrit et cela dans une notte présentée par Mr de Migazzi au nom de S. M., on marque, en ne pas s'y tenant, une espèce de foiblesse et au roy de Sardaigne une espèce de levain et une envie à susciter l'Espagne contre luy dans un point qui paroit luy tenir si fort à cœur. Il a été beaucoup parlé de l'affaire de la Barrière, que rien n'aye été conclu et le tout a été différé à une autre conférence. On a fait l'éloge de la relation de V. E. du 17 de mars et la plus part incline à un payement à faire à compte; le plus est que S. M. y incline elle-même, convaincue de la solidité des raisons (pic Y. E. a voulu luy en marquer par mon canal et qui sont certainement sans réplique. La conclusion de la confluence suivante, sera à ce que j'espère, que toutte la négotiation sera remise et à S. A. B. et à V. E., y voyant entièrement disposée S. M. J'ay même ordre de vous marquer, Monseigneur, que vous feriez bien de mettre dès à présent Mr de Néni du secret de vos idées sur cette affaire également délicate qu'importante, puisque son séjour ne seroit naturellement guère plus long à Paris.
J'avois promis à V. E. le récit de Bestuchef du discours en question qu'il eut avec S. E. le comte d'Ulfeld; mais la notte qui m'en a été .donnée, est si peu intelligible que je crois de beaucoup plus convenable de ne pas la luy envoyer. Je travaille à présent par ordre de S. M. sans qu'il sache que cela vient de moy. de faire comprendre à Bestuchef les raisons qui empêchent S. M. de ne pouvoir sepretter à la demande de sa souveraine, la peine que cela luy fait, la confiance que S. M. met dans les bons sentimens qu'elle luy connoit pour l'union indissoluble de deux cours, qu'il s'employeroit à faire passer à la sienne la poursuitte d'une idée qui pourroit produire, si elle etoit poursuivie, du raffroidissement; je travaille à la fin à le rectifier et à l'attacher, s'il est possible, aux intérêts de S. M. pour l'avoir pour ami lorsqu'il sera de retour à Petersbourg.
Peut être sommes nous à la veille d'y voir un grand changement, plusieurs avis convenant que le crédit de chancellier tombe de même xjue celui du grand-veneur, et Bestuchef d'icy lâche luy même des propos quoyqu'à demi mots qui paroissent le confirmer, parlant d'ailleurs avec beaucoup de modération et des égards sur le chapitre de son frère. Il ne scait encore rien de son sort en droiture de la cour, attendant cependant son courrier à tout instant, mais il scait par la voye de Dresde que Gros relevé Kayserling,que Kayserling est nommé pour le relever icy, qu'il sera rappelle en droitture à sa cour et qu'un nommé Alconfieff, ci devant son secrétaire d'ambassade, ennemi déclaré du chancellier, le plus habile homme qui doit être en Bussie, a été déclaré maitre des cérémonies, porté à cet employ pour faire tête au chancellier. Il faudra apparemment un autre ministre à Petersbourg, ou Mr de Pretlach brilleroit peut-être de beaucoup moins si un changement y arrive, et peut-être Mr le Cte de Colloredo ne seroit-il gueres y propre non plus alors, étant regardé comme créature et élevé de luy; qu'il plaise aussi à V. E. de suggérer à S. M. un ministre propre à y être employé.
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 12 avril 1752.
J'ai reçu votre lettre du 25 mars N°. 85. Sa Mté ayant déjà eu pour parrains tous ses parens et alliés, il me paroit très convenable de
ne pas donner l'exclusion au Roy de France. Après y avoir un peu pensé, j'ai jugé àpropos pour ne pas donner des jalousies, d'en parler de préférence à Mr de S1 Contest qui a dîné hier chez moi. Je lui ai dit confidemment qu'un de mes amis de Vienne me demandoit, sijecroyois qu'il pourroit être agréable au Roy que S. M. lui proposât d'être le parrain de l'enfant à naitre et qu'ainsi avec la confiance qui subsistoit entre nous, je croyois ne pouvoir pas mieux faire que de m'adresser à lui tout naturellement et de le prier de savoir, sans qu'il paroisse que je lui en aye parlé, la façon de penser du Roy à cet égard, en le prévenant cependant au cas que cela eût lieu, qu'il faudroit que le Roy trouvât bon de ne point faire de présents, attendu que la reine d'Espagne, exceptée par rapport à l'étroite parenté, l'Impératrice, n'en avoit reçu et ne vouloit en recevoir d'aucune Puissance. Il s'est chargé d'en parler sur ce pied, et de me faire savoir réponse le plutôt qu'il seroit possible; il m'a demandé seulement qui seroit la maraine ; si ce devoit être nécessairement la reine ou si se pouvoit être Madame la dauphine qui etoit aussi bien parente des plus proches. Je lui ai répondu que je n'en savois rien à la vérité, mais qu'il pouvoit bien penser qu'on feroit un choix convenable.
Comme je n'avois rien d'essentiel à mander et que d'ailleurs j'ai eu pendant quelques jours un de ces étourdissemens et vacillemens de tète, qui m'empêchent quelque fois de dicter et de vaquer à aucune sorte d'affaires, j'ai arrêté cet exprès quelques jours et je ne le renvoyé même aujourd'hui (179), quoique je ne me sents pas trop bien encore, que pour ne pas laisser ignorer à S. M. que j'ai exécuté ses ordres.
Par la lettre de Mr le Gte Esterhazy que j'envoye aujourd'hui à M. le Gte d'Ulfeld, on voit très manifestement que Mr de Garavajal se tlatte que l'on prendra à Vienne le parti de lever les difficultés avec le roy de Sardaigne (180). Je vous ai déjà dit dans plusieurs de mes lettres ce que je pense là-dessus; j'y ajouterai seulement encore que la France n'a point fait difficulté d'alterner avec le roy de Prusse, et que certainement elle ne balanceroit pas un instant à alterner aussi avec le roy de Sardaigne si elle etoit dans le cas d'avoir un traité favorable à signer avec lui. Pourquoy, dites-moi, ne traiterions nous pas le roy de Sardaigne comme la France a traité le roy de Prusse ? C'est un fait que je n'ai pas manqué de reprocher aux plénipotentiaires françois au congrès d'Aix-la-Chapelle. La difficulté sur l'alternative étoit bonne lorsque j'ai proposé que l'on chargeât le Cte d'Esterhazy d'en faire usage, c'est à dire, lorsqu'il etoit encore apparent qu'elle pourroit piquer la hauteur espagnole; mais dès que la cour de
Madrid nous avoit fait connoître qu'elle ne vouloit pas conclure avec nous seuls, on auroit dû ne plus insister qu'en s'offrant à faire sur ce sujet ce qu'elle jugeroit à propos, partager moyenant cela au moins avec elle l'odiosité de la difficulté. Si on ne fait pas et même promtement ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander sur ce sujet, je vous réponds que l'on met Mr de Caravajal dans le plus grand embarras parce qu'il 'a fait la sottise de faire alterner son maitre dans le contract de mariage de M"16 la duchesse de Savoye. Je me flatte toujours que S. M. qui possède au suprême degré le grand art de faire les choses de bonne grâce, terminera enfin celle-ci; elle vient aussi bien de donner une nouvelle preuve de ce rare talent, dans ce que mande Mr d'Hautefort à Mr de S* Gontest par sa lettre du 22 mars, dont ce ministre a été très flatté (181).
Je vois par nos informations secrettes que nous sommes en traité avec le royde Prusse pour l'acquisition de la terre de Tournhout aux Pais-Bas; je pense qu'il ne seroit pas mal de ne pas se presser de conclure.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 13 avril 1752.
Monseigneur.
Je recois dans cet instant la lettre que V. E. m'a fait la grâce de m'ecrire en datte du quatre (182), et je n'ay pas tardé non plus un instant de l'envoyer à S. M. puisque je n'ay pas occasion de la voir aujourd'huy, le contenu en étant trop important, dans le moment présent surtout où l'affaire par rapport à la négotiation avec les Puissances Maritimes est dans sa plus grande fermentation pour que j'eusse pu prendre sur moy le moindre délai à la luy remettre.
Il n'est pas à croire avec quelle vivacité on presse et à Bruxelles et encore plus icy, l'ouverture des conférences; on se récrie qu'après avoir affecté de les demander avec tant des instances de la part de notre cour, on diffère leur commencement sous le prétexte de l'absence de Mr de Neni tandis que leurs commissaires s'y trouvent déjà depuis quelque tems; Mylord Neucaslle s'est même laissé échapper envers
M' de Richecourt qu'on les rappelleroit, pour peu, que l'ouverture en fut encore différée, et Mylord Hindfort s'est avancé à dire à S. M. môme, si c'etoit une raison à alléguer à un roy d'Angleterre que l'on vouloit ou devoit attendre le retour d'une personne qui se trouvoit en commission en France. Dans l'audience que ce Lord eut de S. M., il s'arretta beaucoup plus sur l'objet de cette négotiation que sur celui de l'élection d'un roy des Romains. Il commença en effet par ce dernier, alléguant quoyqu'en peu des mots les raisons déjà conues à V. E. dont se sert le ministère anglois de l'âge avancé du roy et de la difficulté beaucoup plus grande que l'on rencontreroit à en venir à bout dans le tems d'une minorité en Angleterre, de la conservation ou de la perte qui en dependoit du crédit du ministère auprès de la nation, de la pluralité présente dans le collège électoral dont on ne seroit peut être pas seur une autre fois, de la prétendue impuissance de la France de faire la guerre, impuissance dans la quelle elle ne se trouveroit peut-être dans quatre ou cinq ans etc. Mais sans trop y insister, il insista infiniment plus sur l'affaire des Pays- Bas, il représenta que, quelque grand que fût le dérangement de la république, l'Angleterre ne pouvoit absolument pas se passer de son concours dans les grandes affaires, que le parti mal intentionné, qui n'y étoit déjà que trop fort, achéveroit de prendre le dessus, de culbuter les Bentinck et de se jetter entre les bras de la France, si on ne prévenoit ce malheur d'icy, que l'unique moyen de le prévenir etoit défaire au plutôt un payement à compte du subside annuel de la valeur d'un an ou du moins de six mois, sans confondre ce payement avec les pretensions du commerce.
S. M. repondit qu'elle etoit fâchée qu'il ne se fut pas rencontré avec Mr de Vorster le quel luy auroit communiqué sans doutte ses instructions, qu'elle reconnoit tout le prix de la couronne impériale et toutte l'étendue de l'obligation qu'elle doit à son maitre pour les grans soings qu'il se donne à faire réussir une idée qu'elle reconnoit n'avoir été entreprise par le roy que par un effet de son amitié envers sa maison, de la quelle elle etoit infiniment pénétrée; qu'elle en souhaittoit la réussite autant que personne, mais qu'elle avoit cru manquer à ce qu'elle se doit, et à elle même et à un ami tel que le roy. si elle ne luy exposoit au plus clair l'état et les circonstances que l'on envisage icy et l'affaire même et les suittes qu'elle pourroit produire; que c'étoit l'objet le plus important de la mission de Mr de Vorster et qu'avec la même confiance et ouverture on s'en expliqueroit envers luy; qu'elle seroit charmée enfin de se voir suffisamment eclaircie sur ses remarques et appréhensions et prette à se faire guider alors par
les sentimens du roy. Elle répliqua au second qu'il ne s'agissoit pas à se décider sur le champ, si on devoit faire un payement d'une année, de six, de deux ou de trois mois, qu'on étoit convenu d'aller de pas égal dans la négotiation sur les objets à y traitter, et qu'on ne tarderoit pas à ouvrir les conférences ; qu'étant d'ailleurs convaincue autant qu'on pouvoit l'être de l'importance d'une union étroitte entre sa maison et les Puissances Maritimes pour leur seureté réciproque, et connoissant que les Pays-Bas sont le lien principal de cette union, elle faciliteroit tout ce qu'on pourroit raisonnablement exiger pour satisfaire la république et pour contribuer à y affermir le bon parti. Elle luy laissa entrevoir enfin quelque lueur d'espérance qu'elle pourroit se déterminer à faire faire un payement à compte, moyenant que l'on se prette aussi de l'autre coté à des expédions justes et raisonnables sur les griefs des Pays-Bas.
L'idée en question de mettre dans les places de la Barrière des trouppes de S. M. au lieu de celles de la république, ne paroit pas avoir été gouttée ni en Angleterre et moins encore en Hollande, quoyqu'il ne leur en a été parlé qu'en termes généraux des arrangemens à prendre pour pouvoir mieux que par le passé à la seureté des Bays-Bas. Myld Neucaslle en a parlé assez clair à 31. de Bichecourt, disant môme qu'il ne tenoit qu'à l'Angleterre qu'à s'unir avec la France et qu'ils ne cessoient d'en être recherchés ; mais M. de Bentinck s'est expliqué beaucoup plus vivement par une lettre écritteàS. E. le chancelier, disant à mots clairs et nets qu'il n'y avoit pas à espérer que la république admetloit du changement sur l'article des garnisons, qu'il falloit au plutôt faire le payement du subside sans l'attacher à l'objet du commerce, qu'à moins de cela on pouvoit et devoit regarder le système de l'union de la république avec S. M. pour rompue toujours et voir la république en prendre un autre, mais qu'en se prettant promptement au payement, la république feroit voir de son coté dans le cours de la négotiation qu'elle ne cherche pas de la tirer en longueur. Il y ajoutta qu'il falloit en venir à une réduction de nos trouppes aux Pays-Bas puisqu'ils étoient hors d'état de payer le subside et d'entretenir en même tems le nombre de celles qui y sont à présent et en venir absolument cette année encore à l'élection du roy des Bomains. A Bruxelles en échange on paroit assez dans le goût du plan icy fait; on donne à espérer que le gouvernement trouvera les fonds pour l'entretien de trente mille hommes, mais qu'il y a tout lieu de craindre que les états retrancheront des subsides dès qu'ils verroient que S. M. en vient à une réduction. On y paroit enfin d'accord des trois principes généraux qui leur ont été suggérés d'icy
pour servir de base à la negotiation du commerce, dans la supposition qu'à la réserve de ce qui est stipulé par le traitté de Munstre à l'égard des Indes et de l'Escaut, chaque partie auroit la liberté de régler sur le pied qu'elle voudra, les droits dans ses pays.
Je ne rens tout ceci à V. E. qu'en racourci, n'ayant eu le loisir que de parcourrir très à la hâte les relations de M. de Richecourt et la lettre du C,e de Bentinck, persuadé que touttes ces pièces ne tarderont pas à être communiquées àV.E. dans toutte leur étendue, et que c'est par oubli ou hazard et du moins sans le sçu de S. M., si on ne vous informoit pas, Monseigneur, de tout ce qui se passe d'important. Je ne laisse pas de remarquer qu'il y en a qui se flattent que le plan en question trouvera plus de fortune après qu'on aura fait voir à l'Angleterre et par son canal à la république que, par des trouppes agguerries comme les nôtres, il seroit pourvu infiniment plus à la seureté des Pays-Bas et par conséquent à celle et de l'Angleterre et de la république, que par des trouppes aussi mal composées que les Ilollandoises. qu'en laissant aux Pays-Bas les affaires sur le pied sur lequel la France les avoit trouvées malheureusement au tems de la dernière guerre, elle seroit la maîtresse de les envahir en moins d'une campagne touttes les fois que l'envie luy en prendroit, que jamais la république n'entretiendroit 12,000 hommes avec 500,000 patacons, qu'elle trouveroit par conséquent au dessus de sa seureté aussi une épargne considérable dans le plan; qu'elle se trompoit en croyant que l'intention étoit de la priver du droit de garnison dans les places de Barrière, puisque S. M. se declareroit prête à faire pretter serment aux commandans de la république aux trouppes qui y seroient de garnison et même d'y faire rentrer celles de la république, lorsqu'elles seroient en meilleur état. On entrera sur cela en détail avec Hindfort pour tâcher de le luy faire goutter, et une dépèche fort étendue est prette pour être envoyée pour cette même fin à M. de Vorster afin de le faire goutter au duc de Neucastle.
Je souhaitte en mon particulier que la communication se fasse d'une façon que le roy soit convaincu que le plan n'a été fait que dans l'idée d'asseurer d'autant mieux la seureté des Pays-Bas, et qu'il doit être considéré pour nous fait ni plus en être parlé, si le roy ne le trouvoit pas tel. On ne risque rien de le communiquer sur ce pied et il est seur qu'il y a de bonnes raisons à alléguer pour faire voir l'utilité du plan pour la cause commune. Mais ce plan seul ne suffit pas de beaucoup près à la seureté des Pays-Bas, si l'Hollande se jettoit. entre les bras de la France, ou si on ne concerte pas dès à présent un
sisteme d'une défense beaucoup plus considérable pour le cas si la France revient à les attaquer tôt ou tard.
Mr le marquis de Botta reconnoit cette vérité, mais personne ne la reconnoit plus que S. M. et cette même connoissance la rendra d'autant plus ferme dans la résolution de remettre toutte la négotiation à S. A. R. et à V. E., et c'est ce qui peut arriver de plus heureux à mon foible avis, pour ne pas se croiser dans une crise si délicate, si on opéroit par des principes differens et icy et à Hannovre et à Bruxelles, rien n'étant plus dangereux que de n'agir pas uniformément dans les grandes affaires.
Je reviens à l'audience de Mild Hindfort; S. M. luy demanda s'il n'avoit rien à dire sur le sujet des pretensions Palatines et qu'elle savoit que l'électeur compte sur la protection du roy; il rougit à cette demande disant que son maitre, persuadé de l'équité de S. M., ne s'intéresseroit à porter la parole pour ce prince que pour autant que ses demandes seroient fondées et qu'il ne faudroit pas grande chose pour le contenter, à quoy l'Impératrice répliqua qu'elle ne vouloit avoir présent de personne, surtout de l'électeur, que jusques icy elle avoit cru et croyoit encore ne luy devoir rien, mais que, dès qu'elle seroit convaincue du contraire, elle seroit la première à songer aux moyens de le contenter successivement, quelque peu riche qu'elle fût, résolue d'ailleurs de ne rien luy donner quand même ce ne seroient que 100,000 fl.
A la fin de l'audience Hindfort, après avoir regardé si personne n'étoit dans la chambre, lâcha qu'à son passage par Dresde il avoit trouvé le roy de Pologne dans les sentimens du monde les plus favorables pour S. M., qu'il luy avoit donné à connoitre qu'il ne demandoit rien pour sa voix, mais qu'un mariage avec le serenissime archiduc luy feroit grand plaisir. S. M. luy répliqua en riant, a qui voulez vous Milord que je donne mon fils, à vous ou à M'Burisch?
J'ignore si Hindfort est content, n'ayant encore vu aucune dépêche de luy; mais ce que je sais, c'est qu'il a envoyé un courrier à Hannovre trois jours après son arrivée et qu'il n'a rien dit à S. E. le chancellier de ce qu'il a écrit.
Je passe de son audience à celle de Beckers qui s'est surpassé en protestations de zèle et d'attachement de l'électeur pour S. M., protestations qui n'avoient pas de fin et qui etoient toujours accompagnées de l'asseurance qu'il etoit prêt à concourir à tout ce qui pouvoit faire plaisir à l'impératrice. A cette asseurance si souvent réitérée, S. M. répondit qu'elle y étoit très sensible, qu'elle ne demandoit rien à l'électeur que son amitié et son concours dans les affaires de reli-
gion; qu'elle savoit que plus d'un la faisait passer pour une princesse irréconciliable, non obstant les marques qu'elle avpil données du contraire, mais qu'il ne tiendroit qu'à l'électeur de l'éprouver par luy même, que régnant au delà de dix ans, elle avoit appris par l'expérience de se tenir aux paroles moins qu'aux effets, qu'elle oublieroit avec plaisir tout le passé sans jamais s'en ressouvenir si par les effets elle voyoit l'électeur dans ces mêmes principes.
Et sur ce qu'il glissa quelque chose de leurs pretensions, elle luy repondit à peu près comme à IlindCort en y ajouttant que, dès l'instant qu'elle seroit convaincue luy devoir quelque chose, elle seroit la première à prendre son parti et à tacher de le contenter sans luy demander aucune condition; que pour luy faire voir la sincérité avec laquelle elle agissoit, elle vouloit bien luy donnerun conseil et (pic ce conseil étoitde ne jamais parler de Falkenstein; qu'une telle demande ne pouvoit être (pie désagréable à l'empereur, sans que jamais elle put avoir d'effet, que, supposé pour un instant que l'électeur eut quelque pretension réelle, elle ne pouvoit regarder de façon aucune S. M. l'empereur et que ce seroit à elle et non pas à luy à le satisfaire à cet égard.
Elle conclut par dire qu'elle n'avoit pu lire que la fin de son nouveau mémoire dont elle etoit beaucoup plus satisfailte que du premier, conçeu d'une façon qui ne convenoit ni à elle ni à l'électeur même. Le pauvre Beckers resta decontenencé et court, et fit une ligure des plus tristes dans cette audience.
A juger des dépêches de Mr de Pretlach venues avanthier par un courrier, le crédit du chancellier est toujours le même, et le bruit du contraire se doit être répandu par luy même durant samaladie (183). Le chancellier croit qu'il faut laisser reposer pour quelque teins l'accord à faire entre le roy de Danemark et le grand duc, que le tems de renouveller la négotiation seroit longue, le grand duc. pressé par ses créanciers ou par des autres incidens. se trouveroit dans de nouveaux embarras; qu'en attendant S. M. pouvoit continuer sans difficulté celle qu'elle avoit entamée à Copenhage pour renouveller le traitté de l'année 1731. On goutte, marque M. Pretlack. notre plan sur les affaires de Pologne et on promet de se concerter ultérieurement avec S. M. sur le successeur à la couronne après la mort du roy régnant. Leur idée doit être en attendant de faire marcher sur les frontières de Pologne 20,000 hommes pour soutenir et animer les bien intentionnés sans y faire entrer cependant un homme, ni user de la moindre violence; que la czarinc en auroit 50,000 sur les fron-
tières de la Prusse, résolue d'y entrer au premier avis que le roy auroit fait entrer des siennes dans le Royaume. J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 17 avril 1752.
Monseigneur.
Je rouvre mon paquet qui etoit déjà prêt avant hier pour avoir l'honneur de marquer à V. E. que, venant de parler à S. M. au sortir de la conférence qu'il y avoit ce matin à la cour, elle m'a dit en peu des mots sur le point de se mettre en chaise pour aller dinner à Schônbrunn, qu'il y a été résolu d'ordonner à Mr de Vorster de s'expliquer avec le ministère anglois sur le plan en question de nos trouppes à mettre en garnison dans les places de la Barrière, de leur faire comprendre les avantages qui en reviendroient k la seureté de Barrière commune et qu'il n'y avoit que cet objet qui avoit engagé S. M. à songer à une idée dont l'exécution luy coutteroit beaucoup plus que les 500;000 patacons, mais qu'en s'expliquant de cette sorte, il devoit y ajoutter que S. 31. n'y insisteroit pas en cas que le ro}T ne la trouvât pas convenable. Il a été résolu en même tems qu'en cas que le roy ne gouttât pas l'idée ou qu'il crut ne pouvoir pas la proposer à la république, qu'alors on feroit un payement acompte du subside, mais que rien ne sera dit de cette resolution éventuelle ni à Hindfort. ni à Kcith, ni à Bourmania avant que l'on sache la réponse qui aura été donnée à Mr de Vorster. L'Impératrice, se préparant en attendant dès à présent à une réponse négative, écrivit avant hier à M. le P. Charles de main propre en secret qu'il eut à se préparer de son coté en songeant aux moyens de faire un tel payement.
J'ay ordre d'en prévenir V. E. pour sa direction, et qu'il luy seroit fort agréable d'apprendre votre sentiment ultérieur, Monseigneur, sur cette importante affaire.
Hindfort et Keith eurent avant hier un long entretien avec M. de Bartenstein qui leur fit un ample récit des motifs d'amitié qui faisoient penser S. M. au susdit plan et de tout le bon que le plan renfermoit; le premier parut assez approuver son raisonnement, le second parla
plus; il dit qu'il ne scauroit disconvenir du bon qu'il y avoit, mais qu'il luy paroissoit inutile d'y songer puisque la république ne se pretteroit jamais à son avis à ce changement, que la seureté des Pays-Bas ne dependoit pas de cinq ou six regimens de plus que l'Impératrice y auroit de ses trouppes, mais d'une liaison étroite entre elle et les Puissances Maritimes.
J'ay l'honneur...
K a unit: à Koch.
Taris le i mai 1752.
Le courier de Madrid que je vous avois annoncé par ma dernière, est enfin arrivé hier au soir. Il apporte le traité signé à l'exclusion du roy de Sardaigne ; mais on voit très bien au moyen de tout ce qui s'est passé à cette occasion, que M. de Caravajal n'a tenu parole qu'à son corps defenda.it et qu'il veut malgrez cela le roy de Sardaigne comme principal contractant. L'amitié de Farinello a été d'une très grande utilité aux Os d'Esterhazy et de Starhemberg, et je ne crois pas m'être trompé lorsque je vous mandois, il y a quelque tems, que je craignois que M. de Migazzi auroit de la peine dans les commencemens à s'acquérir l'amitié et la confiance de la cour et du ministère de Madrid. Comme il est prudent et qu'il a de l'esprit, je n'en suis point inquiet ; il saura ramener les esprits. En attendant il est arrivé un mésentendu, comme je vois, entre lui et le marquis de St-Germain qui est ambassadeur de Sardaigne à cette cour ; mais il ne fait rien au fond de la chose ; et par conséquent c'est, je crois, une affaire à laisser tomber.
Mr de Neny est parti vendredi dernier 28, pour se rendre à Bruxelles. D'après la permission de S. M. je lui ai expliqué mes idées sur la façon de traiter notre affaire de la Barrière; il m'en a paru très satisfait et aussi soulagé, que devoit l'être quelqu'un qui ne savoit pas où, ni comment commencer, lorsqu'on le tire de cet embarras en lui indiquant une façon de traiter honorable pour les commissaires, d'un succès possible, et aussi convenable à l'intérêt de la Monarchie en général qu'à celui des Pays-Bas en particulier; c'est un homme d'esprit dont j'ai été très content; cela m'a engagé à lui parler à cœur ouvert et à le mettre en état de pouvoir concerter toutes choses avec
S. A. R. et M. le marquis de Botta. Dès que, par sa réponse que j'attens, je saurai comment mes idées ont été reçues à Bruxelles et ce qui sera faisable, j'envoyerai par le courrier Zinner, sans perdre un moment, ma relation allemande et le projet de lettre à M. le Pce de Wolffenbuttel, ne le pouvant naturellement, comme vous sentez bien, avant que je ne sache ce qui pourra se faire. Je vous envoyé en attendant pour votre information particulière copie de la lettre que M. de Bentinck adressât au C. d'Ulfeld au mois d'avril 1750. Vous y trouverez qu'il y a été repondu d'avance en grande partie au projet de M. de Bartenstein.
J'ai l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 15 mai 1752.
La réponse que j'attendois de Mr de Neny m'est parvenue lorsque j'étois sur le point de renvoyer ce courier et plutôt que je n'y comptois. Je ne puis pas mieux vous informer de ce qu'il me mande, qu'en vous envoyant sa lettre en original, et en y ajoutant celle qui l'a précédée. Etant certain moyennant cela que, sans déranger les finances des Pays-Bas, on pourra payer aux Etats Généraux un à bon compte de deux ou ^0 florins, je vous envoyé un projet de lettre à Mr le Pce Louis Wolffenbuttel. Je pense qu'au moins il ne peut en résulter aucun inconvénient quand même il ne faisoit pas tout l'effet que je désire. Ayez la bonté de la soumettre au discernement supérieur de S. M. laquelle pourra, comme ce n'est qu'une idée de ma part, y faire selon son bon plaisir tous les changemens que les circonstances lui paroitront exiger, ou bien la supprimer tout à fait. Il seroit superflu d'entrer vis-à-vis de vous dans le détail des difterens objets que j'ai eus en vue; ressouvenez vous seulement, je vous prie, des réflexions contenues dans ma lettre du 20 mars. Le quatrième article de ce projet mérite l'attention la plus particulière puisqu'il n'est plus douteux qu'un pareil concert seroit le frein le plus sûr pour contenir la France et pour l'empêcher de se déterminer à faire la guerre à S. M. d'autant plus avantageux que nous n'en restons pas moins les maîtres de prendre d'autres mesures selon les circonstances; au lieu que dans l'état où sont les choses, nous sommes abandonnés à la Provi-
dence ; il ne peut y avoir nul inconvénient enfin à proposer un pareil concert, restants toujours le cas existant, les maitres d'insister ou de ne point insister sur son exécution.
Mon second point de vue est d'engager les Etats des Pays-Bas à une augmentation de subside et s'il est possible même, à un subside fixe Ce n'est qu'en leur faisant voir un arrangement solide avec les Puissances Maritimes qu'il est vraisemblable de l'espérer; c'est pour cette fin que je le propose. Il est question de déterminer l'esprit de la négociation; actuellement Mr le Pce Charles et les commissaires ne peuvent repondre à rien sans demander des instructions à Vienne sur chaque particulier. On devine aisément les raisons de cet ordre ; mais dites-moi un peu, je vous prie, ce que c'est que des conférences dont les commissaires ne sont faits que pour écouter ce que les Puissances Maritimes doivent en penser et ce que doit en résulter? Quoique notre traité avec l'Espagne fut une chose bien simple et bien facile, vous savez tout l'embarras, dont il a été accompagné. Imaginez combien il doit y en avoir de plus pour les affaires des Pais-Bas; rien de plus parfaitement applicable ici, que ce que vous dit le Cte de Cristiani sur le canal dont les eaux ont été inutiles pendant 20 ans aux deux parties. Si tant est qu'on veuille finir, on devroit se faire reproduire encore l'instruction dont Msr le Pce Charles at envoyé le projet, il y a plus d'un an, l'examiner, l'arrêter et l'envoyer aux commissaires.
Quant à moi, je crois toujours le droit chemin le plus sûr et le plus utile, il est dailleurs le plus conforme à la façon de penser de S. M. et vous avez bien raison selon moi, lorsque vous dites qu'il n'y a rien de plus pernicieux que de manœuvrer sur des principes différens en matière d'Etat; il arrive nécessairement que tous les projets se croisent, et que les meilleurs par conséquent deviennent souvent les plus mauvais.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz,
Vienne le 27 mai 1752.
Myl'1 Ilindfort ayant reçeu un courrier le 21, proposa par ordre du roy que S. M. le rendre arbitre entre elle et l'Electeur palatin. 11 déclara
à un de ses amis que, bien loing d'avoir à craindre que l'élection puisse entraîner la guerre, le roy étoit seur du concours de la France dès que l'électeur palatin seroit satisfait, que la France se chargeroit alors d'y faire concourir aussi l'électeur de Cologne et le roy de Prusse après que l'empereur les en auroit requis, que l'asseurance de perpétuer pour ainsi dire par cette élection la couronne impériale dans la maison d'Autriche etcelle de constater par là la paix du moins pour vingt ans, méritoit bien quelque léger sacrifice quand même les prétensions palatines ne seroient pas fondées, qu'il ne tenoit ainsi qu'à S. 31. de parvenir au plutôt à une élection unanime; que la France vouloit absolument la paix, qu'elle agiroit de concert avec le roy, qu'elle termineroit au plutôt aussi amiablement les différens qui leur restent dans les Indes et qu'il étoit seur que, dès que S. M. se remettroit à l'arbitrage du roy par rapport à la cour palatine, Mr d'IIautefort recevroit ordre de déclarer icy que la France s'y remettoit aussi et qu'elle disposeroit le roy de Prusse et l'électeur de Cologne à donner leur voix à l'archiduc en réponse de la lettre de S. M. l'empereur. Il y ajoutta qu'il ne faudroit pas grande chose pour satisfaire le Palatin, qu'il falloit chercher quelque fief s'il y en avoit, dépendant de la Bohème, comprenant que l'Ortenau n'étoit pas propre et que peut-être le roy se détermineroit à y contribuer de son côté de quelque somme d'argent pour faciliter la conclusion : que la France reconnoissoit elle-même que la prétension de Falkenstein étoit insoutenable, que l'occasion ne se retrouveroitplus si aisément si on la laissoit échapper, que le roy ne s'en mêleroit plus, que luy Ilindfort prevoyoitdes suittes très fâcheuses d'un refus et qu'il nescauroit garantir qu'en ce cas il ne reçeut ordre d'aller tout droit à Berlin pour y entamer une négotiation dont il ne se chargeroit qu'avec peine, qu'il n'étoit déjà que trop fâché de s'être chargé de celle d'icy.
C'est au Pce de Lichtenstein (à le dire confidemment à V. E. i qu'il s'est ouvert de cette sorte. J'en rendis compte à S. M. le matin de son départ, le prince ne me l'ayant confié quele soir avant, mais la réponse fut déjà résolue alors. Je ne l'ay point lue, mais la conclusion doit en être assez sèche et contenir en peu des mots un refus de l'arbitrage. Elle fut rendue le même soir à Hindfort et Kith en présence du vice-chancelier et de Mr de Bartenstein chez S. E. le Cted'l"lfed.Ils changèrent de couleur l'un et l'autre, Ilindfort prit la parole par dire qu'il seroit infiniment sensible au roy de voir que S. M. avoit moins de confiance en luy que la cour de France, et qu'elle le jugoit capable de négliger ses intérêts, que cela diminueroit de beaucoup l'amitié entre les deux cours, qu'il prioit qu'on luy remette pour peu de tems la
réponse afin qu'il puisse en tirer copie, qu'il en renvoyeroit l'original pour qu'on puisse le remettre à Mrde Vorster, et il finit par demander s'il y avoit quelque changement à espérer, qu'en ce cas il demanderoit audience de S. M. A quoy le chancelier répondit qu'il s'étoit acquitté des ordres de S. M. et qu'il ne scavoit rien luy dire de plus.
Les premières pièces interceptées nous feront voir s'il en a dit quelque chose à Hautefort, à Beckers, àKlingraff ou à Besold, et dés à présent on peut, je pense, juger de l'emportement avec lequel le roy recevra Mr de Vorster, du génie dont il est.
Ce n'est qu'hier que nous est parvenue la pièce de Mr de Mirepoix au duc de Neucastle que V. E. trouvera parmi les autres pièces secrettes (184). Son contenu sert de clef à la proposition que le roy a fait faire icy en conséquence du concert pris avec la France. Elle sert en même tems de marque à ce qu'il me paroit, ou qu'on nous regarde en France pour gens avec les quels il est inutile de traitter comme devant suivre aveuglement la volonté de l'Angleterre, ou que c'est un piège des plus fins qu'on y a tendu et au roy d'Angleterre et à nous pour nous brouiller ensemble. Cette situation n'est rien moins que favorable à l'idée de Modène. La relation que V. E. en a faitte, se peut dire un chef d'œuvre, elle épuise la matière à tous égards en réfléchissant à touttes les circonstances et réflexions auxquelles elle peut être susceptible. Mr de Cristiani ne va pas de beaucoup près si loing dans la ci-jointe quoyque revenant dans la substance avec le sentiment eclaircé de V. E., ne s'expliquant pas d'ailleurs avec ce ménagement et délicatesse avec les quelles V. E. explique le sien. Mais aussi croit-il n'écrire que pour S. M. seule, au lieu que V. E. en écrit une pièce à être produite dans la conférence.
J'ay l'honneur...
ko nuit: à Koch.
Paris le 2!» niai 1752.
Pour ce qui est de la signature de notre traité de Madrid, je n'en suis bien aise que pour autant que par là l'affaire est consommée visà-vis de l'Espagne. Car dailleurs j'ai vu avec beaucoup plus de peine que de plaisir que l'on n'ait pas pu signer en même tems avec le roy de Sardaiqne. Nous en revient-il autre chose que la mauvaise petite
satisfaction d'avoir pu faire de la peine à ce prince ? Jamais il ne devroit être question de pareilles misères dans les affaires supérieures, et ceux qui ont l'honneur de servir des souverains, devroient ne jamais oublier que chaque condition ayant sa façon de penser, celle des grands princes non seulement n'admet point d'humeur dans leurs actions, mais exige même qu'ils sacrifient souvent leurs ressentimens les plus fondés au bien de l'Etat. Nous voulons l'amitié de la cour de Madrid et la première place dans sa confiance, et nous avons fait jusqu'à présent tout ce qu'il a fallu pour lui déplaire; aussi au lieu de devoir la signature au sentiment de l'amitié et de la confiance, comme il nous conviendroit que cela fût, nous ne la devons qu'à un imper/no de la part de Mr de Caravajal et qu'à l'affection personnelle de LL.MM. CC. et deFarinelli pour le Cte d'Esterhazy. Par toutes sortes de combinaison il meparoit que Mr de Caravajal n'est pas un grand grec et que dailleurs il est actuellement très méfiant; il voudroit ne pas se commettre ni vis-à-vis de nous, ni vis-à-vis du roy de Sardaigne; et Mr de Migazzi de son coté ne veut point parler le premier, parce qu'il a peur de déplaire à Vienne. Vous m'avouerez que cela fait un état d'indécision qui ne vaut rien du tout, mais qui est cependant une suite toute simple de l'esprit dans lequel la négociation a été conduite jusqu'ici. Il est très heureux que Mr de Cristiani, Mr de Bogin et vous, vous vous donniez tous les trois les peines que vous vous donnez; ce que je désire avec vous cependant, c'est qu'on ne s'embarque pas dans des nouvelles écritures avec Mr de Caravajal.
Vous vous souvenez sans doute que l'on avoit établi, il y a deux ans, qu'à l'égard des affaires de Barrière on conduiroit la négociation s'il étoit possible d'une façon à nous faire garder encore pendant quelques années une partie du subside de ^ patacons pour ne pas être obligé d'en venir à une réforme du pied de nos trouppes aux Pais-Bas. Les Puissances Maritimes ont même témoigné qu'elles n'avoient pas un certain éloignemeht pour cette idée, comme vous verrez par les extraits ci-joints d'un mémoire et d'une lettre de Mr de Bentinck, et c'est d'après ce principe que j'ai tourné le projet de lettre à Mr le Pce Louis. Dans ces entrefaits on charge Mr de Vorster de présenter à Hanovre la déclaration dont je joinds copie. Je vous avoue qu'on se perd dans toutes ces variations; il y a peu de semaines qu'on ne vouloit se prêter à rien et que l'on voulôit tout un nouveau plan ; actuellement tout le contraire; non seulement on se prête, mais on va même tout d'un coup au delà de ce qui seroit nécessaire.
Il seroit très aisé de prouver à Mr de Botta que tout son raisonne-
ment porte à faux; mais je n'ai jamais voulu le pousser là-dessus pour ne pas lui faire de la peine et parce que j'ai cru devoir quelque ménagement aux principes de sa façon de penser à cet égard; l'intention est certainement bonne, mais il a été séduit par son métier ; un militaire croit que tout est fait lorsqu'il voit que de son projet il en resuite une augmentation de trouppes. C'est parce que je n'ai pas voulu me brouiller avec lui et que j'ai senti en même tems la nécessité de le rectifier, que j'ai demandé la permission de mettre 3Ir de Nenydans la confidence, quoique je sçus très bien qu'il n'étoit pas non plus entièrement de mon avis; après deux entretiens cependant, chacune de quelques heures, mes raisons lui ont fait une telle impression qu'elles n'auroient jamais pu trouver un plus zélé défenseur que lui; vous l'aurez vu par sa lettre que je vous ai envoyée. Je ne doute pas que Mr de Botta, s'il lui reste encore quelque doute, ne soit à la fin de notre avis, mais tout dépendra de ce que l'on déterminera à Vienne.
P. S. Je suis persuadé que vous sentez avec moi que l'on voit actuellement quelle sera la fin à peu près de la négociation sur l'élection d'un roi des Romains. Je ne vous parlerai point du fond de la question, c'est une liberté que je ne dois point prendre. Mais les intérêts de L. L. M. M. me tiennent trop à cœur en même tems pour que je croye pouvoir me taire tout à fait dans la situation critique et délicate dans laquelle je vois les affaires. Permettez-moi donc de vous dire que je désirerois du fond de mon âme que nous n'attendions pas que les événemens nous arrachent des résolutions dont il est de la gloire et de l'utilité de L. L. M. M. d'avoir elles mêmes le mérite et que d'autres cours feront valoir comme leur ouvrage si nous n'y prenons garde. 11 faudroit pour cet effet prendre sur soi d'envisager les choses de sang froid, telles qu'elles sont réellement, peser pour se décider sans prévention toutes les raisons, qu'il peut y avoir pour et contre, convenir en conséquence du tems et des moyens de tirer le meilleur parti de ce que l'on se propose de faire, en observant que ce que l'on prévoit que l'on ne pourra pas se dispenser de faire à la fin, il faut le regarder comme si on s'y déterminoit de son propre mouvement. Les résolutions du monde les plus fortes et les plus dures coûtent souvent moins et deviennent utiles lorsqu'au lieu de se laisser aller par pièces et par morceaux, on les enchaine à la totalité et les fait en dépendre.
Je vois par un des rescripts à Mr de Vorster que nous voulons retirer de Hanovre la négociation sur les prétensions palatines, et que nous la voulons à Vienne. Cela est fort bien par beaucoup de raisons, si on est déterminé à satisfaire l'Electeur de façon ou d'autre;
mais si cela est, je crois qu'en ce cas il ne faut point se borner au seul et unique objet de l'élection du Roy des Romains; il faut étendre nos vues sur le tout et tirer de notre action un parti plus considérable et plus utile, il faut faire en sorte que la cour palatine nous en aye toute l'obligation, l'enlever jusqu'à un certain point au roy de Prusse, et par son moyen l'électeur de Cologne et de Ravière, rétablir c'est à dire augmenter l'autorité impériale dans l'Empire, renforcer le parti catholique, attirer insensiblement la France dans les mêmes principes, lever et prévenir tous les autres obstacles qui s'opposent ou pourroient s'opposer à l'élection, préparer la capitulation et les voyes pour la réussite de nos idées sur les Etats de Modéne.
La plupart de toutes ces choses ne peuvent se faire ni ici ni à Hanovre; elles ne peuvent être faites qu'à A'ienne; elles ne sont même point du tout impossibles, ou je me trompe fort, si on se conduit sagement et sans humeur. Pour ce qui est de cette cour, le seul moyen d'abord de la rectifier pour autant que son sistème le permet, c'est d'employer de petites cours, qui ne lui sont pas suspectes et qui sont en même tems assez adroites pour savoir prendre leur tems et ne s'expliquer que par degréz. Pour nous, nous avons beau parler ici le cœur sur les lèvres, on ne se fie point à nous; tout- ce qui vient de notre part paroit à ces Messieurs trop vaste et trop grand; nous ne parvenons jamais à les faire expliquer, efcette retenue est cause que nous ne pouvons pas parler non plus. Le ministère de France ne sait presque rien de la diette que ce que Menshengen dit à Folard; Menshengen et Reckers brûlent d'impatience l'un et l'autre d'être dans les grandes affaires, qui sont sur le tapis, et il est certain que par le moyen de ces deux ministres, si on sait les mettre en œuvre, il y aura beaucoup de bonnes choses à faire.
Voici ce que je pense qu'il faudroit pour cet effet; il faudroit que ni L. L. M. M. ni aucun de leurs ministres, mais un homme reconnu pour avoir leur entière confiance, instruit de nos secrets et d'une prudence assurée, fut chargé de l'ordre positif, de chercher l'occasion de s'entretenir confidemment avec M. de Reckers, de lui faire tout naturellement un tableau exact de la situation des affaires et de lui dire aimablement que dans l'état où étoient les choses, avec la bonne opinion que L. L. M. M. avoient de son mérite et de sa façon de penser, elles avoient permis qu'il fut instruit de la leur sur les affaires et les circonstances présentes, persuadées qu'il n'en feroit qu'un bon usage, que L. L. M. M. ne disconvenoientpas que l'élection d'un roy des Romains dans la personne du Sm8 archiduc Joseph, leurs fils aine, ne leur seroit fort agréable, si elle pouvoit se faire convenablement, qu'elles
n'ignoroient pas que l'électeur son maître avoit été jusqu'à présent un de ceux qui avoient tâché d'y mettre le plus d'obstacles et qui, si elles ne s'étoient pas prêtées jusqu'à présent à le satisfaire sur les prétensions qu'il formoit à la charge de l'Impératrice, elles ne s'y étoient refusée que parce qu'elles étoient persuadées qu'elles ne lui dévoient rien du tout, et parce qu'il avoit paru être contraire à leur gloire et à leur vrai intérêt d'avoir des complaisances pour une cour qui s'étoit toujours déclarée et se declaroit encore dans toutes les occasions contre la maison d'Autriche et l'autorité impériale; qu'il s'opposoit cependant encore outre cela tant d'autres obstacles à ce que l'électeur pouvoit désirer de l'amitié deL. L. M. M. soit de la part de quelques autres électeurs, soit des princes, soit par rapport à la capitulation etc. ; qu'il devoit sentir, qu'à moins que L. L. M. M. ne puissent se promettre la cessation de toutes ces difficultés, tout homme raisonnable doit trouver tout simple, de ce qu'elles ne se prêtoient à rien en faveur de l'électeur; qu'en échange tout pourroit changer de face si la cour Palatine se déterminoit à faire dorénavant cause commune avec S. M. dans toutes les affaires de Religion en Allemagne, à se concerter sur toutes choses amiablement avec elle, et si elle s'eraployoit de bonne foy par tout où il convient, et comme elle le peut, à faire cesser et évanouir toutes les autres difficultés; que Ion ne demandoit point à l'électeur de se détacher de la France et du roy de Prusse, mais que rien ne pouvoit ni ne devoit l'obliger à immoler la Religion à l'intérêt particulier du roy de Prusse.
Au cas que M. de Reckers et sa cour, comme il est très vraisemblable, donne les mains à un pareil plan, qui embrasse la totalité, il ne sera pas nécessaire pour cela d'exclure entièrement l'Angleterre de la négociation, mais il faudroit toujours se concerter d'abord et avant toutes choses avec M. de Reckers et le conduire dans toutes les occasions sur ce qu'il aura à faire ou à ne point faire. S'il arrivoit même par hazard que la cour Palatine ne nous gardât pas le secret, je n'y vois aucun inconvénient parce que nous n'avons pas besoin de dissimuler nos principes au sujet de la Religion, c'est ce qui doit nous mener à tout le reste, et d'ailleurs nous verrons bientôt par les informations secrettes, jusqu'à quel point on pourra se fier à la cour Palatine.
Ce qui seroit indispensablement nécessaire, ce seroit que la négociation soit conduite dans le même point de vue tant à Hanovre qu'à Vienne, et que nos démarches ne se croisent pas, comme il arrive souvent. Je ferois un volume si je voulois ne rien omettre de tout ce qu'il y a à dire là-dessus : sed sapienti pauca. J'ajouterai seulement
qu'il n'y a que vous, dont on puisse se servir pour l'exécution de ce projet; nous avons encore quelque mois avant nous, et il faut prendre garde seulement de ne point se laisser intimider par l'impétuosité angloise. J"ai l'honneur...
P. S. Je vous prie très instamment de supprimer ce P. S. si vous croyez qu'il n'est pas à propos, et 'pour que vous puissiez juger d'un coup d'œil de toute mon idée, souvenez-vous de ce que je vous ai écrit, il y a quelque tems, sur le parti qu'il faudroit tâcher de tirer du clergé (185). Souvenez vous aussi de ce que j'ai dit, il y a trois ans. dans mon votum secret sur notre sistème politique par rapport au Clève et au païs de Sultzbach.
h' ix- h à Kaunitz-
Vienne le 3 juin 1752 Monseigneur.
Je me suis donné l'honneur de prévenir V. E. par ma précédente que j'espérois de pouvoir l'informer aujourd'huy de l'usage que S. M. auroit fait de la minutte de la lettre au Pce Louis. L'importance de la matière l'a déterminée à la remettre dans toutte son étendue à la conférence. On l'a trouvée généralement tournée au mieux et S. M. plus que personne. Mais pour ne pas heurter avec les principes établis dans le précis envoyé le 7 du m. p. à M. de Vorster à Hannovre pour être communiqué au duc de Neucastle et qui va être envoyé à S. A. R. à Bruxelles, précis qui doit avoir été fort goutté par le duc, il a été jugé nécessaire par la conférence d'ajouter ce précis dans la lettre et de changer d'une certaine façon le passage qui commence par les paroles : de mon bon droit, de la manière exprimée dans la copie ci-jointe (186) que S. M. m'ordonne de remettre à V. E. La différence de ce changement avec la minutte se réduit, à ce que vous remarquerez, Monseigneur, à trois points : le premier que S. M. déclare de vouloir se charger du rétablissement de Mons et de Charleroy, et qu'elle insiste que la république pourvoye sans son concours à celuy des places rasées de la Barrière; le second qu'on laisse à la république le soing d'engager l'Angleterre à concourir aux frais de leur rétablissement; le troisième qu'on évite de parler d'un arrange-
ment à concerter avec l'Angleterre sur les secours à envoyer, soit à l'apparence d'une guerre aux Pays-Bas, soit pour le cas que la guerre y eut commencé.
Les raisons qui ont porté la conférence à ces changemens sont, je pense, qu'il convient de prévenir que les Puissances Maritimes ne demandent notre concours pour remettre les places de la Barrière, et pour s'asseurer qu'elles soyent rétablies; qu'il convient de ne pas charger S. M. de ce que pourroit avoir d'odieux les instances à faire à l'Angleterre pour l'argent à contribuer aux réparations, et qu'il convient ne pas toucher la corde des secours à envoyer par l'Angleterre pour ne pas paroitre comme si on révoquoit en doutte la validité des engagemens contractés à cet égard par l'Angleterre ou qu'on pense à exiger au delà de ce que ces mêmes engagemens portent.
Je me contente à vous rendre, 3fonseigneur, ces réflexions, sans m' émanciper d'y entrer. Ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elles n'altèrent en rien la substance, sans quoy S. M. ne les auroit probablement pas passées, étant entièrement d'accord avec le sentiment éclairé de V. E. et cela au point qu'elle déclara tout net qu'absolument elle voulait qu'il soit fait mention dans la lettre de l'espérance conditionelle d'un payement à faire à compte, quelques uns ayant cru qu'on pouvoit s'en dispenser puisque et le duc de Neucastle et les commissaires hollandois à Bruxelles insistaient beaucoup plus sur le traitté de commerce à faire que sur le payement. Mais S. M. resta ferme, disant que plutôt elle n'ecriroit pas du tout, qu'il s'agissoit d'écrire une lettre que le prince pût communiquer aux Bentinck et qui soit telle quelle serve à les animer, et que par les conditions y attachées on avoit pourvu de reste que l'espérance qu'on y donne, ne puisse porter de préjudice.
A'oila en peu des mots ce que j'en scais et ce qui a été résolu par L.L.M.M. qui ont été parfaittement d'accord. Oserois-je vous demander Monseigneur si, connoissant les Pays-Bas plus que personne, vous supposez que leurs revenus suffisent à la fois et au payement d'un subside limite à donner à la république et à l'entretien du pied présent de nos trouppes, du moins pour quelque tems? Il y en a qui ont cru devoir supposer Y. E. dans ce principe selon sa relation.
Je n'entens plus le mot de Myld Ilindfort; il se tient plus senv que jamais, évitant aussi de parler aussi ouvertement qu'il le fit au commencement aux ministres étrangers , si ce n'est peut-être avec Bestuchef avec lequel il paroit dans une liaison intime.
Ce même Bestuchef s'est laissé échapper confidemment envers quelqu'un, il y a trois jours, « que ce seroit une chose cependant
singulière si le roy des Romains se feroit par des autres mains que par celles du roy d'Angleterre ». J'ignore à quelle occasion il l'a dit, et également le fondement sur lequel il l'a lâché. Peut-être arriveray-je encore à l'apprendre et j'auray l'honneur en ce cas d'en informer V. E.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunit:
MONSEIGNEUU.
Vienne le 10 juin 1752.
Le courrier de M. de Vorster est de retour depuis avant-hier au soir, je me borneray à vous informer Monseigneur en raccourci de ce que contient sa relation (187) que je n'ay lue que très à la hatte, persuadé qu'elle vous sera communiquée dans son entier et qu'elle ne tardera pas de l'être.
Le roy doit avoir été extrêmement irrité en lisant le rapport de Hindfort, qui doit avoir été très fort. Dans son premier transport il doit avoir déclaré à ses ministres qu'il ne vouloit plus entendre parler de l'élection, qu'il auroit pu être le prince le plus heureux, s'il avoit épousé moins vivement les intérêts de la maison d'Autriche, que pour prix de tout ce qu'il avoit fait, il ne se voyoit payé que d'ingratitude, qu'il Pabandonneroit désormais à son destin, qu'elle s'en repentiroit plus d'une fois, qu'il luy feroit même tout le mal qu'il pourroitet nommément dès à présent dans l'affaire de la Barrière où on letrouveroitplus roide que les Hollandois, qu'il ne se soucieroit pas même d'exposer ses Etats d'Allemagne s'il falloit en adoptant un nouveau sistème. Par bonheur, piqué au plus vif contre la cour palatine sur ce qu'elle fait de nouvelles prétensions et entre autres celles d'une somme d'argent à payer par l'Angleterre, il est revenu le lendemain d'une certaine façon à soy, il a montré un retour de tendresse envers la maison d'Autriche et nommément envers la personne de S. M. l'Empereur en disant, les larmes aux yeux, combien il sentoit de voir le déché de l'authorité impériale et qu'il desiroit de contribuer améliorer la capitulation ; qu'il feroit encore un essay ici, mais que ce seroit aussi le dernier, qu'il ne seroit plus fait mention de l'électeur palatin, mais que, la cour d'icy réclamant le prothocol de
nu M- de septembre 1750. il y réclameroit à son tour qu"il y étoit stipulé que l'assemblée des Electeurs de Churtagseroit convoquée dès qu'on seroit seur de la pluralité; que ce cas existoit présentement puisqu'en l'étoit de six voix, qu'il demandoit ainsi qu'il fut convoqué incessamment, que l'élection se feroit à la pluralité, que sans lavoir effectuée, il reviendroit couvert de honte et de blâme dans le royaume, qu'il avoit un pied dans la fosse et qu'il vouloit mourrir avec la gloire d'avoir achevé l'ouvrage qu'il avoit entrepris pour consolider la tranquillité publique.
On communiqua cette resolution à M. de Vorster en luy donnant à lire la déclaration que fesoient icy llindfort et Keith. Le roy ne parla pas luy même à Vorster, mais Neucastle et les deux Munchausen; ils luy parlèrent tous sur le même ton, exagérant tous de n'avoir jamais vu leur maître dans un tel excès d'emportement, que c'en etoit fait pour toujours de l'amitié entre les deux cours et qu'ils ne pouvoient repondre des suittes que prendroit le roy si on ne deféroit à sa demande. Neucastle y ajoutta, affectant toujours de beaucoup de modération, que sans l'élection il étoit perdu en Angleterre, que ce n'étoit pas cette crainte qui luy tenoità cœur, vieux comme il est, que l'on devoit cependant savoir que la France et surtout la Prusse y avoient un parti très fort, et que luy et Granville etoient les seuls pour la cour d'icy; que S' Gontest avoit asseuré tout fraichement leur ambassadeur que la France ne s'y opposeroit pas, quand même l'élection se fit à la pluralité avec la protestation de trois électeurs, pourvu qu'elle fut légale dans le reste.
Suichelt qui affecte le plus de sincérité et de bonne volonté pour nous de tout le ministère d'Hannover, a été enfin celui de tous qui a pressé le plus Vorster, insinuant qu'on feroit bien de se pretter à la médiation du roy à l'égard de l'électeur palatin à condition de la hunier à 200.000 fi. tout au plus à accorder à l'électeur pour extinction des touttes ses prétensions et à demander que, pour s'entendre confidemment sur les affaires de l'Allemagne et surtout sur celle de L'Election, le roy envoyé à Vienne un ministre affidé allemand à la place des Anglois qui n'y comprennent rien, et probablement Schuichelt souhaitroit-il que le choix tombe sur luy.
Voila la substance pour autant que j'ay pu en retenir de la relation de M. de Vorster, au quel on a affecté de faire plusieurs confidences qui regardent la France, entre autre qu'il y avoit un plan formé moyennant le quel cette couronne tacheroit de conserver la paix et de ne recommencer la guerre que l'année 1700.
Il y avoit conférence ce matin en présence de LL. MM. sur cette
même relation ; j'ignore ce qui peut y avoir été déterminé n'ayant pas été du depuis ù Schônbrunn, et tout ce qui m'en est revenu, c'est qu'elle est assez bien allée et qu'on espère de bien sortir de cet embarras. Je scais que S. M. l'Empereur inclinoit adonner une réponse des plus polies à la déclaration angloise et à ne témoigner la moindre espèce de rancune à Hindfort et Kith sur l'animosité du roy, à remplir la réponse des protestations d'amitié et de reconnoissance pour tout ce que ce prince a fait jusques icy dans l'affaire de l'élection, du prix que l'on fait de la couronne impériale, de la parfaitte confiance de LL. MM. dans sa personne, et de la résolution où elles sont d'agir dans un parfait concert avec luy pour parvenir à une prompte conclusion ; que la gloire personnelle du roy étant aussi intéressée comme elle est à cette réussite, on le prie de réfléchir s'il convient d'en venir dès à présent à la convocation du Churtag avant d'avoir tenté si on ne peut y parvenir par un concours unanime des électeurs ou du moins avant d*ètre seur que les plus puissans d'entre les princes ne se joignent en tout cas aux trois électeurs opposans pour éviter quïl n'en naisse une scission dans l'Empire ; qu'aimant le bien de la patrie autant qu'il l'aime, le roy ne pourroit envisager qu'avec peine les suittes malheureuses d'une telle scission, et approuver qu'on prenne les mesures les plus solides de la part de deux cours, avant que d'en venir à un pas aussi avancé que l'etoit la convocation ; qu'une telle précaution etoit digne de sa grande sagesse et ne pouvoit rencontrer qu'un applaudissement général de la part de la nation en voyant que le roy avoit mieux aimé traitter une affaire de cette importance avec prudence et modération que d'exposer, en la précipitant, le publicq au risque d'une guerre à la quelle la nation ne pourroit se dispenser de prendre part.
Le vice chancellier que j'ay vu hier sur le soir, m'a paru du sentiment qu'il conviendroit que LL. MM. écrivent chacune séparament sur ce pied une lettre confidente au roy, que, pour le contenter d'une certaine façon, on ordonne à M. de Vorster de demander une conférence sur les points à examiner touchant le Churtag, et que ces points luy soyent envoyés d'icy. Ce ministre m'ayant fait la grâce de me communiquer sa pensée, j'ay pris la liberté de luy en suggérer une autre que la sienne m'avoit fait naitre, savoir de se servir de deux électeurs deMayence et de Trêves pour faire revenir le roy de l'idée de cette convocation précipitée ; qu'il s'agissoit de deux objets, de le détourner de l'idée et cela d'une façon qu'on ne s'expose à perdre son amitié ; que quelques solides que soyent nos raisons, elles ne feroient de beaucoup près pas la même impression ditte par M. de Vorster que si
elles le sont de la part des deux électeurs surtout de celui de Trêves, dans les sentimens duquel le roy a une très grande confiance; que c'est l'occasion où il faut tâcher d'en tirer profit et se servir de son canal pour luy faire tirer les flèches que l'on vouloit faire tirer à M. de Vorster ; qu'il falloit en cas qu'on adoptât cette pensée, expédier sur le champ un courrier à Mayence et à Coblence, informer les électeurs de ce dont il est question, leur représenter les suittes funestes à craindre d'un pas si précipité, les requérir de charger incessamment M. M. de Stadion et Spangenberg de les représenter de leur part au roy et à son ministère, mais de s'y prendre d'une façon qu'il ne paroisse pas qu'ils le font à la réquisition de LL. MM. mais par un effet de leur propre mouvement et en bons patriotes, qu'il falloit leur envoyer de plus les points de délibération qu'on compte de projetter pour être produits par M. de Vorster à la conférence, en leur ordonnant de se concerter avec luy sur ce qu'ils auroient à y voter ; qu'il falloit différer de dix jours le renvoy de l'exprès à Hannover pour que les ministres de deux électeurs y existans fassent les démarches nécessaires avant que M. de Vorster ne puisse faire les siennes, et qu'il trouve par là les esprits plus disposés à l'ecoutter, qu'il falloit enfin par cette même considération éviter aussi jusques là de s'expliquer beaucoup icy envers les ministres anglois pour que la chose en paroisse d'autant plus naturelle, et que les premiers coups soyent frappés avec d'autant plus de succès de la part de deux électeurs, etc.
Ce raisonnement m'a paru faire impression sur S. E. le vice-chancellier et j'ay presque lieu de croire qu'il en aura fait usage sans dire cependant que j'y ay part. Mais qu'il en aye fait usage ou non, je suis tout consolé de l'avis qui m'a été donné, quoyque en peu des mots, que la conférence est allée bien.
J'aime bien mieux qu'on se soit ainsi évaporé à Hannover que si on n'avoit rien dit à Vorster, ou si on avoit affecté de l'indifférence seule. Le roy nous est un ami trop nécessaire pour ne pas compatir à ses foiblesses et à celles de son ministère anglois, pourvu qu'on le rameine dans le vray chemin par des mesures sages et qu'on ne se laisse entrainer à rien de ce qui peut être de préjudice à S. M.
Que ne sommes-nous à la fin du mois d'octobre, et V. E. de retour f Quantité de choses pourroient être entreprises alors avec succès, qu'il seroit dangereux peut-être d'entamer sans la direction d'un pilote si habile.
J'ay l'honneur...
Kocli à Kaunitz.
Vienne le 17 juin 1752.
Monseigneur.
S. M. n'a rien moins que rejette la pensée de V. E. exprimée dans le P. S. du 29 de may par rapport à M. M. Beckers et Menshengen. Elle en connoit également la délicatesse et le bien qui pourroit en naître, mais elle souhaitroit comme de raison de différer à faire travailler à cette idée jusques à votre retour, Monseigneur. La situation de la cour palatine, les bienfaits que tirent rélectrice, Wachtendunck et Menshengen de la France, le zèle du père-confesseur pour le bien de la religion et plusieurs autres raisons de cette nature ne permettront jamais de se flatter que l'électeur puisse être détaché de la France, mais peut être le pourra-t-il être successivement du roy de Prusse si on s'y prend avec addresse et prudence et si laFrance ne s'y oppose pas. V.E. m'ordonnant de luy dire ce que j'en pense, voici en peu des mots le plan sur le quel, je crois, qu'il faudroit travailler : Sans rien en faire remarquer pour le présent, il faudroit se borner à commencer de parcourrir avec Beckers touttes les rubriques de leurs prétensions en les combattant le mieux possible avec fermeté et douceur, et tacher de le convaincre autant que faire se pourra, qu'on ne leur doit rien, ou du moins que l'on croit ne leur rien devoir. Ceci fait, il faudroit lâcher à demi mots que l'Impératrice, ne devant rien, ne se détermineroit jamais à donner quelque chose sous titre d'obligation à son maître; que, très disposée à oublier sincèrement tout le passé, elle ne l'étoit pas moins à s'unir d'une parfaitte amitié avec luy 'dès qu'elle auroit lieu de luy supposer les mêmes dispositions ; qu'elle connoissoit que le bien de l'Empire et celui de la religion exigeoient plus que jamais leur union; qu'elle n'exigeroit de luy rien qui ne fût conforme à l'un et à l'autre et rien non plus qui peut être à son préjudice; que le soutien de l'authorité impériale et laseureté de l'auguste maison n'avoit rien qui fut contraire au bien-être de la maison palatine; que S. M. regardoit sur ce même pied la conservation de la Maison électorale et que, bien loing de luy vouloir du mal, elle se pretteroit avec plaisir à luy donner des marques sincères et réelles de
sa bienveillance dès qu'elle seroit asseurée d'un retour sincère. Pour y préparer en attendant le terrain, ilfaudroit faire écrire par le Pèregeneral de la société, homme entièrement dévoué à S. M., en secret au confesseur de l'électeur pour luy remontrer le danger extrême au quel la religion est exposée de plus en plus en Allemagne et par la trop grande puissance des princes acatholiques et par le peu d'union qui subsistoit malheureusement entre les peu des états puissans des maisons catholiques, qu'il n'y avoit que leur réunion et le soutien de l'authorité impériale qui pourroient encore préserver la religion de sa ruine en Allemagne, qu'il etoit tems de se réveiller et que tout bon catholique, surtout tout bon ecclésiastique devoit s'y employer avec empressement et vigueur. Il faudroit pour gagner Menshengen, commencer par luy promettre le payement du présent qu'il prétend luy être du en qualité d'ambassadeur à la dernière élection impériale depuis que l'électeur a reconnu l'empereur, gagner ensuitte le secrétaire S. George qui est auprès de Wachtendunk et bien dans son esprit, s'ouvrir enfin pro re nota plus avant avec Beckers et luy faire quelque convénience selon qu'on trouveroit qu'il le meritte, ce que nous scaurions dans peu et par la façon dont il tourneroit ses rapports à Wachtendunck et par l'ouverture qu'il en feroit ou n'en feroit pas à Klingraff.
V. E. sera en attendant de retour et à portée par conséquent pour entamer et diriger l'affaire.
Myld Hindfort paroit devenir beaucoup plus circonspect en parlant aux ministres étrangers.
J'av l'honneur, etc.
Kaunitz à Koch.
Paris le 17 juin I T*>^.
Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 d. c. n° 96 vous avez la bonté de m'in former de l'aprobation que S. M. a daigné accorder à mes foibles idées et travaux. Vous comprenez aisément le plaisir que vous m'avez fait en mel'aprenant; il est assurément très vif et je n'en connois point qui le surpasse que celui que j'éprouve lorsque je vois employer dans les affaires les moyens les plus convenables et les plus utiles au service de S. M.
Je ne suis point tranquil encore sur nos affaires des Pays-Bas; je ne vous dissimulerai point que les pièces d'accompagnement du dernier rescript, que j'ai reçues en même tems que votre lettre, ne me paroissent pas du tout devoir me rassurer. J'ai vu tout ce qui s'est fait jusqu'à présent et sais comment on traite ordinairement les affaires chez nous; je pourrois conclure de là bien des choses, mais comme il est aisé de se tromper lorsqu'on se presse de porter son jugement, je crois devoir attendre avant de vous dire ma pensée, des nouvelles de Bruxelles sur ce qui se sera passé dans la dernière conférence. En gros cependant je vous dirai confidemment dèz à présent que je crainds fort, que nous ne nous jettions nous mêmes dans des grands embarras. Il est constant que la tète tourne à ceux qui sont chargés d'exécuter et qu'un troisième en profite tant que nous ne serons pas d'accord vis-à-vis de nous mêmes. Je soumets à votre jugement qu'il vaut mieux soutenir, si c'est M. de Burmania et MrS d'Amsterdam, ou M. le Pce Louis et les Bentincks? Et quant aux changements qui ont été faits au projet de lettre que je vous ai envoyée, j'observerai seulement qu'à moins qu'on n'ait eu l'intention de la rendre inutile, il n'est pas concevable qu'on ait voulu y nommer les Bentincks, le Pce et ces Mrs ne pouvant plus naturellement faire de cette lettre l'usage qu'ils auroient pu en faire, du moment qu'il y est parlé d'eux nommément.
Vous me demandez si je pense que les fonds des Pais-Bas peuvent suffire toute à la fois au payement d'un subside limité et à l'entretien du pied présent de nos troupes dans ce pays-là. Je réponds que c'étoit là tout mon projet et que je le croirois très possible si on s'en étoit tenu jusqu'ici aux principes que S. M. avoit adoptées et établies, il y a plus dedeux ans. Mais actuellement je doute fort que celale soit encore, et tout ce que je souhaite, vu l'état des choses, c'est que l'on ne sacrifie pas l'article du commerce à un petit profit d'argent plus apparent que réel. Car je suis très persuadé que, si cela arrive, les Pais-Bas et les revenus de S. M. y perdront plus que ne vaut le subside en entier; il est indubitable que les subsides des provinces diminueront avec la diminuation de leur commerce ; l'extrait ci-joint de la lettre de M. de Neny vous fera voir de quelle utilité peut être la liberté du tariff.
Je vous remercie pour tout ce que vous me mandez au sujet de l'élection d'un roi des Bomains. Le dernier paquet contient plusieurs choses mémorables. La réponse du roy de Prusse à cette cour est de ce nombre. Nous savons actuellement quelles sont ses vues par raport aux investitures. Cette cour autant que je puis en juger par les
notions que j'ai sous main, est occupé à tirer parti de l'enthousiasme anglois. Mr de Mirepoix a de fréquentes conférences avec Milord Albemarle sur la querelle de leurs prises de mer; il paroit même que c'est une négociation qui sera bientôt terminée et ce ne sera pas, je crois, à l'avantage des Anglois. Quant à moi, je pense, que l'on n'a pas besoin de se presser d'être la dupe de ses actions et de sa complaisance ; les Anglois pourroient bien ne pas aller loin sans s'en repentir. J'ai l'honneur...
Paris le 23 juin 17M2.
Je vous prie de témoigner à S. M. l'Empereur, combien je suis pénétré de ce qu'il vous a permis de m'envoyer copie de sa lettre à Mgr. le Pce Charles. Il seroit très désirable assurément qu'une façon de penser aussi respectable pût n'être ignorée de personne. On y voit de toutes parts avec la dignité convenable, des preuves de la sagesse et de la bonne foi, qui accompagnent toutes les actions de L.L.M.M. C'est là selon moi la seule bonne politique et la façon de traiter les affaires bien plus utile, que toutes les manœuvres de finoteries les plus adroites et les plus alambiquées.
Je me suis trouvé en attendant dans un embaras assez considérable. Nos commissaires aux conférences de Bruxelles avoient couché une réponse au mémoire qui leur avoit été remis par ceux des Puissances Maritimes le 8 mai et Mgr. le Pce Charles l'avoit envoyé à Vienne à laprobation de S. M. Mr de Bartenstein de son coté a fait aussi un précis de réponse qui a été envoyé à S. A. B. de l'avis de la conférence qui lui laisse la liberté de changer, d'omettre ou d'ajouter ce qu'il jugeroit à propos. Toutes ces expéditions me sont parvenues avant-hier par le canal de la chancèlerie d'Etat, et dans le même tems j'ai été informé d'ordre de S. A. B. par M. le marquis de Botta et M. de Neny que nos commissaires étoient d'un avis tout différent. Mr de Botta en particulier à certains égards est d'un troisième sentiment et au milieu de toutes ces différences, S. A. B. veut que je lui mande au plutôt auquel des deux projets je pense qu'il faut donner la préférence.
Il n'est pas possible de douter lorsqu'on se rapelle tout ce qui s'est
passé jusqu'à présent que M. de Bartenstein n'ait tourné ce précis comme il a fait, que pour mettre son projet, qui a été rejette absolument tant à Vienne qu'à Hanovre entre les mains et sous les yeux des commissaires de la Republique à Bruxelles. C'est à mon avis le moyen de perdre les bien intentionnés et surtout les Bentincks ou au moins de les mettre dans le plus grand embaras, sans qu'il puisse nous en revenir la moindre utilité. Nous savons que les commissaires hollandois sont du parti des mal intentionnés, qu'ils sont en correspondence secrette avec Mrs d'Amsterdam, et qu'ils ne manqueroientpas de publier la proposition; et nous savons en même tems que les bons intentionnés ont employé jusqu'ici tous les moyens imaginables pour rester les maîtres de la négociation et pour ne pas flatter ni favoriser le pernicieux principe de leurs antagonistes, qui sont d'avis qu'il convient à la république de s'entendre avec la France et de ne plus se mêler des affaires du dehors. Vous aurez observé le passage de la lettre que m'écrit M. de Bentinck dans laquelle il parle de 31. de Burmania; il croit ne pas devoir se fier à ce seul homme par raport à ses connexions. Au lieu de cela nous voulons mettre dans la confidence la ville d'Amsterdam et toute la république, nous livrer, en un mot, au parti des malintentionnés. Je suis neantmoins persuadé que ce n'est que l'envie de défendre son projet et le désir de l'infaillibilité qui a guidé et séduit M. de Bartenstein dans tout ceci. Reste à savoir si cela convient. Il n'est pas possible de redresser toutes choses, et si nous ne sommes pas d'accord entre nous, il est certain que les uns gâteront ce que feront les autres. Quant à moi, je sents fort bien que par mon zélé pour le service de S. M. je n'augmente pas le nombre de mes amis. Je me flatte cependant que vous verrez par les pièces cijointes, que j'ai usé de tout le ménagement possible.
Il faut vous dire encore que j'ai eu lieu d'être fort satisfait des audiences particulières, dans lesquelles j'ai présenté avant hier à Versailles au Roy et à la Reine les lettres, par lesquelles L.L.M.M. les invitent à être parains à la prochaine heureuse délivrance de S. M. Le roi non seulement par les termes les plus obligeants atemoigné combien il étoit sensible à cette marque d'amitié de L. L. M. M. et le plaisir avec lequel il acceptoit la proposition, mais j'ose dire même qu'il est entré de la tendresse dans la façon dont il l'a témoigné à moi d'abord, et ensuite à ses courtisans par lesquels cela m'est revenu.
J'ai eu occasion de causer aussi fort longtems dans la même matinée avec Mme la marquise de Pompadour et je lui ai dit beaucoup de choses que je suis bien aise qu'elle redise au Roy. Elle m'assure que
le roi non seulement aimoit actuellement S. M. l'Impératrice, mais que même au milieu de la guerre il avoit toujours eu pour Elle beaucoup d'amitié et la plus haute estime. Elle est convenue aussi avec moi que, si le Roy et S. M. l'Impératrice pouvoient se connoitre, se voir et se parler, il regneroit entre eux à jamais l'amitié et la confiance la plus intime et la plus parfaite. J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 24 juin 1752 Monseigneur.
M. M. Hindfort et Kith paroissent assez contents de la réponse qui leur a été donnée. Il faudra voir si le roy le sera également et s'il le sera surtout des lettres de L. L.M. M. dont on aura envoyé sans doutte les copies à V. E.; il n'a pas coutté peu de peine à déterminer l'Impératrice à signer la sienne, ayant été extrêmement chocquée de derniers rapports de M. de Vorster, de la manière dont il est traitté du roy qui ne fait que luy tourner le dos et qui en échange fait un très bon accueil à Wreden, non obstant l'emportement avec le quel au dire de ses ministres, il s'étoit expliqué peu de jours avant sur son sujet et sur celui de sa cour. S. M. l'Empereur l'y a déterminée à la fin, mais je la vois bien ulcérée et irrittée surtout de nouvelles propositions qu'on fait à Hannover par rapport à l'électeur.
Ce n'est qu'en tremblant que je réfléchis aux suittes que tout cela peut produire. Aussi S. M. batte-t-elle de son coté fort froid aux ministres anglois, évitant de les regarder ou du moins de leur parler, à ce qu'ils ont bien remarqué, dans trois appartements de suitte. croyant qu'il est de sa dignité d'en user ainsi après que le roy en agit si mal en publicq avec M. de Vorster. La conduitte de l'Angleterre est en effet des plus singulières dans tout le cours de cette affaire : V. E. en verra un nouveau trait dans la relation de Wreden où il fait mention du discours tenu en sa présence par le duc de Neucastle à Vergennes, lequel luy a dit tout clair que jamais la France avoit déclaré d'abandonner l'affaire de l'élection à sa direction, qu'ils avoient bien consenti qu'il se traitte à Hannover sur les pretensions palatines, que
c'etoit le point sur le quel son maître insistoit à la vérité le plus, mais qu'il ne s'étoit jamais encore expliqué jusques icv. si la pluralité suffit dans le collège électoral et si le concours des princes y est nécessaire ou non — langage bien opposé à ce que de la part de l'Angleterre on a avancé des asseurances qui leur avoient été données par la France, et c'est d'une certaine façon le second tome de ce qui est arrivé avec la négotiation de Madrid. Ceux qui sont plus indifférens sur le fait de l'Angleterre, en prennent occasion de dire, et pas sans fondement, qu'on ne peut que traitter avec les dernières précautions avec des gens qui n'hésitent pas de nous avancer des faits immédiatement faux dans les affaires les plus importantes pour nous ameiner à leur but.
Le bon Dieu fasse que le roy revienne de l'idée de la convocation précipitée du Churtag ou pour mieux dire, que les deux électeurs de Trêves et de Mayence l'en fassent revenir ; car si dans cette crise on étoit obligé d'en venir là, je ne garantirois pas (à le dire dans la dernière confiance à Y. E.) que la voix de Bohème ne se joindroit à ceux qui voteroient pour la dilation. Le tout dépend de gagner du tems; mais nous avons à faire avec des gens qui agissent sans principes, qui veulent avec véhémence ce qu'ils veulent et qui croyent que nous devons passer par tout ce qu'ils veulent; ils pourroient se tromper cependant cette fois, et si notre fermeté nous feroit d'honneur d'un coté, elle ne laisseroit pas de pouvoir nous coutter bien cher d'un autre, en nous exposant au risque de perdre le roy d'Angleterre et à l'avoir contre nous dans quantité d'affaires où son assistance ne pourroit que nous être trop nécessaire, dans un tems surtout, où l'Empire est déchiré par des factions et l'authorité impériale affoiblie, où notre amitié avec l'Espagne est encore naissante, celle avec la Russie peut-être chancellante, et la France rien moins que portée encore à mieux penser à notre égard, avec un voisin tel que le roy de Prusse, qui ne manquera certainement de mettre à profit des circonstances si favorables pour luy, pour fortifier son parti dans l'Empire, pour souffler le feu en Angleterre et pour éloigner de nous, s'il y voit jour, la czarine.
Que la présence de V. E. seroit nécessaire à S. M. dans des circonstances si délicates pour luy suggérer des moyens pour la faire sortir de cet embarras d'une manière convenable à sa seureté et dignité et propre à affermir la paix du dedans et du dehors!
V. E. trouvera plusieurs autres pièces assez intéressantes parmi les ci-jointes et un passage fort remarquable dans la lettre de Wrede à Wachtendunk (188), touchant la sécularisation, passage que je n'ar-
rive pas à comprendre, ne comprenant pas le motif que pourrait avoir. la France à se prêter à une idée si opposée au bien de la religion, à moins qu'on ne luy en fasse avoir sa part, et cette part ne pourroit rire que l'éveché de Bahl, celui de Liège ou une partie des pays de Trêves et de Mayence situés au delà du Rhin, n'étant pas probable que l'Angleterre concourre jamais à luy faire avoir quelque chose en deçà de ce fleuve; mais il paroit en même tems si peu probable qu'elle concourreroit à luy faire avoir aussi une portion des pays au delà que j'avoue mes lumières de beaucoup trop foibles à approfondir ce mistère à moins que l'idée ne soit de faire avoir part à cette sécularisation, la cour de Berlin, dTIannover et de Manheim en procurant à cette dernière l'éveché de Spire ou de Worms, Hildesheim au roy de Prusse et Osnabrugg à celui d'Angleterre; peut-être V. E. pourra-t-elle en découvrir quelque chose là où elle est.
Une autre pièce remarquable est celle de Porithon au sujet des affaires de Religion en Carinthie et l'Autriche supérieure (189); il y avoue qu'il ne trouve aucun grief nouveau dont ces gens auroient lieu de se plaindre et qu'il luy paroit que Bekers et Polman les animent. Ce témoignage d'un homme tel que Porithon, luthérien luy même, et qui n'a aucune liaison particulière avec nous, ne scauroit certainement être suspect. Que des réflexions à faire sur la situation présente de la religion en Allemagne, sur la conduitte impardonable du ministère d'IIannover à cet égard, et sur les motifs qui devroient engager les états cattoliques à s'unir pour leur bien commun à S. M.
Elle y trouvera une troisième pas moins intéressante qui est celle de Grossatesta au duc (190). Il est vray qu'on n'auroit pas du différer si longtems à répondre sur la dernière lettre de Munchhausen, mais le roy auroit-il du pour cela s'expliquer de la façon qu'il a fait envers luy? Tant des occupations différentes, survenues les unes après les autres, ont empêché de traitterjusques icy dans la conférence sur cet objet important, mais il en sera traitté, j'espère, cette semaine. Mr de Bartenstein vise à éloigner le Gtede Cristiani de toutte part dans cette négociation sous prétexte du peu de connoissance qu'il a des loix et constitutions de l'Empire, non obstant qu'il convienne qu'il faut traitter sur certains points immédiatement avec le duc. Je doutte que S. M. soit de ce sentiment et, si je ne me trompe, V. E. ne le sera non plus. Il convient à la vérité de ne pas chocquer le roy d'Angleterre en luy montrant la moindre défiance; il convient môme faire passer la negotiation par luy et luy faire croire que S. M. veut avoir la plus grande obligation à luy du succès d'une affaire si importante pour sa maison. Mais convient-il pour cela d'interrompre celle qu'il a com-
mencée luy-même par M. de Cristiani en s'ouvrant à luy avec une confiance sans réserve sur ses vues particulières aussi bien que sur l'affaire principale même, au point qu'il luy a fait communiquer pas Sabatini son confident l'instruction donnée à Grossatesta telle que-. V. E. la trouvera ci-jointe avec la lettre duCte Cristiani à moy et celle de Sabatini à luy, en luy demandant même qu'il luy marque son sentiment sur les points qu'il trouveroit à y changer (191).
Mr de Bartenstein est pardonnable d'ignorer ces circonstances qu'il ne scauroit savoir et que personne ne scait que L. L. M. M. et V. E. Il ignore de même que M. de Cristiani reconnoit le premier la nécessité de changer dans plus d'un point le plan du duc. qu'il travaille actuellement à faire ses remarques sur les points à changer, el il ignore enfin que Sabatini. qui a un pouvoir des plus grands sur l'esprit du duc, est de mieux avec M. de Cristiani. et que c'est par son canal que doit travailler ce dernier pour luy faire goutter les changemens à y faire. Mon foible sentiment scroit ainsi qu'on examinât dans la conférence la réponse à donner sur la lettre de Munchhausen, qu'elle soit des plus confidentes et obligeantes envers le roy et le duc; qu'on examine, s'il convient ou ne convient pas de donner à connoitre au roy qu'on est informé du contenu de l'instruction donnée à Grossatesta; qu'on luy fasse confiance que le duc l'a faitte à M. de Cristiani en gros de son idée, en luy confiant en même tems que le tout se faisoit avec l'approbation du roy et qu'il s'étoit adressé à ce prince pour savoir la juste confiance de S. M. en luy; que son intention étoit de continuer à faire passer le gros de toutte la négotiation par les mains du roy, mais que, pour gagner du tems, on pourroit aussi traitter immédiatement par le moyen de Cristiani entre S. M. et luy, à condition que de part et d'autre on en informeroit le roy; qu'on devroit saisir cette occasion pour prévenir le roy que le Cte de Cristiani, étant déjà du secret, seroit chargé de traitter avec le duc, mais que ce ne seroit absolument que selon les principes dont on conviendroit avec luy, que la substance de l'affaire passeroit toujours par ses mains, qu'il seroit informé de tout, qu'on auroit grand soing que les deux négotiations ne puissent se croiser et que celle de Cristiani n'avoit d'autre objet que de faciliter celle d'Hannovre, d'entretenir le duc dans ses bonnes dispositions, de l'asseurer de celles de S. M. et de luy expliquer les motifs des changemens si jamais il y en avoit à faire pour l'avantage réciproque dans son plan; qu'on instruise enfin M. de Cristiani par une dépêche signée de S. M. sur la conduitte qu'il auroit à tenir sur la nécessité des points à changer dans le plan et sur les insinuations qu'il auroit à faire à cet égard
loui ceci pouvanl être ordonné naturellement par S. M. sur la lettre écritte à son retour de Eteggio à S. E. le Cte d'Ulfeld par laquelle il l'informa de la substance de ce qui luy étoit revenu du contenu de l'instruction. Sans donner lieu au roy de se plaindre le moins du monde d'une méfiance, il me paroit qu'il n'est rien moins que difficile de tourner la chose d'une manière que les deux négotiations ne puissent >e croiser et qu'il convient plus que jamais de se rendre maître de l'affaire par celle à entretenir par le Cte Cristiani, si jamais les circonstances présentes engagoient le roy à changer de sentiment, et quand même il ne changeroit pas, la négotiation ira bien plus vite par luy. et ses insinuations soutenues et appuyées par Sabatini, serviront à applanir plus aisément les difficultés qui restent à lever, à nous asseurer enfin déplus en plus de la personne du duc si en secret nous passons par Sabatini, son confident et favori, ambitieux de se faire auprès de S. M. et de son futur maître le méritte de la réussite.
Quelque bien qu'il paroisse que nous soyons avec l'Espagne, je crois que rien ne presse la confiance à leur en faire. En nous mettant toujours mieux avec eux, il sera tems de la faire lorsque l'affaire sera adjustée avec le duc, et que les circonstances exigeront de les mettre du secret; je souhaitrois bien plus que l'on songeât à se mettre mieux avec la cour de Rome, de laquelle nous pourrions avoir le plus d'opposition à craindre de ses manèges pour aussi longtems que nous restons sur le point d'à présent avec elle, outre que les circonstances pourroient nous rendre son concours et assistance très utile aussi autre part, et surtout dans l'Allemagne. Msr Megazzi a mis à profit les maximes que V. E. a voulu luy inspirer à son passage par Paris; il a débuté en les suivant si bien qu'il paroit être fort bien dans l'esprit du roy et de la reyne et dans la confiance de Caravajal, d'Ensenada, du confesseur et de Farinelli; avec des bonnes façons et de la droiture on gagne partout du terrain, surtout avec des génies tels que sont L. L. M. M. G. C. et Caravajal. Il s'est pris fort adroitement par rapport au roy de Sardaigne, et en continuant de cette façon il arrivera bien plus seurement à nous faire prendre insensiblement le dessus sur luy dans l'amitié de la cour d'Espagne sans paroitre de vouloir mettre l'Espagne mal avec luy, ce qui ne seroit pour les circonstances présentes, ni de la dignité ni du service de S. M., tant que nous n'avons pas motif de nous plaindre de luy ou de luy supposer des vues et desseins contraires aux nôtres.
Je me donneray l'honneur de renvoyer à V. E. par le premier courrier la tabattière destinée à Farinelli (192). S. M. ne veut abso-
lument pas y faire mettre son portrait, présenl qu'elle ne fait qu'aux
ambassadeurs et aux personnes du premier rang et cela encore très rarement. Elle permettra cependant à M. de Megazzi de donner à Farinelli comme venant de luv les portraits de L. L. M. M., sans y faire paroitre ni l'un ni l'autre, elle les luy envoyera même s'il en n'est pas pourvu.
J'ay l'honneur...
Kaunitz à /.<</
Paris le 26 juin 1T.">2.
Ce que nous avions lieu d'espérer est enfin arrivé. Ce courier aporte le traité signé conjointement avec le roy de Sardaigne et vous verrez par les dépèches de M. l'evêque de Megazzi que les choses se sont passées de façon à faire sentir à L. L. M. M. C. C. et au ro\ de Sardaigne tout le prix de l'amitié de quelqu'un d'au-si admirable et respectable que S. M. l'Impératrice. C'est dans le moment présent le plus grand avantage que nous retirions de cette longue et pénible négociation; il auroit été douloureux de perdre le fruit de tant de peines; mais actuellement S. M. l'Impératrice peut se dire sans flatter est opus manuum mearum. Je vous envoyé copie de la lettre que m'écrit M. de 31igazzi; pour la rendre plus intelligible j'y ajoute copie de celle que je lui avois écrite le 31 du mois dernier par le courrier Ehler. Celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 23 du courant par la voye de Bruxelles en réponse à la votre n. 96 arrivera presque en même tems avec celle-ci. Permettez-moi par conséquent de me raporter à son contenu; j'ajouterai seulement que j'ai jugé à propos de raporter avec Mr de Contest de mon départ commed'uhe chose qui devoit suivre d'assez près mon entrée pour avoir occasion de le sonder sur le ministre, par lequel le Roy comptoit faire relever ■M* d'Hautefort, et pour lui faire entendre que l'on seroit bien aise que ce fût un homme de condition; il m'a témoigné être dans cette idée et m'a dit même qu'il avoit déjà jette les yeux sur un lieutenant général qu'il ne m'a cependant pas nommé.
On travaille de toutes parts et avec toute la vivacité imaginable aux différens ouvrages de mon entrée; je presse les ouvriers avec toute l'activité possible et je me flatte aussi que l'entrée pourra se faire dans le courant du mois de septembre.
P. s. Der Séparât Artikel nr. 6. hat nicht wohl gerathen (193)- Tel qu'il est, c'est une action inutile et en même tems une mauvaise supercherie faite au roy de Sardaigne, et tel que l'avoit proposé le pan vie Caravajal, il étoit encore bien plus mauvais pour nous et plus ridicule. Il falloit que les deux Puissances se promettent qu'elles feroienl cause commune, si par hazard l'une ou l'autre rencontroil des difficultés par raport au fait de l'alternative, de cette convention qui n'offensoit en rien le roy de Sardaigne, ne lui en point faire mistére et pas autre chose.
Koch à Kaunitz.
Vienne le 5 août 1752.
Monseigneur.
A peine avois-je envoyé à la poste ma précédente du 29 du passé (194), que je reçeus celle de V. E. du 18. avec le P. S. du 19. remplie des observations les plus éclairées et solides sur l'état incertain des circonstances présentes (195).
Le résultat de la conférence d'hier mettra probablement fin à cet état incertain, en achevant d'asseurer l'élection ou cà empêcher du moins que nous ne nous brouillions avec l'Angleterre, extrémité qui n'étoit que trop à craindre dans la situation dans laquelle les affaires se trouvoieiit. Myld Hindford et Kith demandèrent audience à L. L. M. M. le trente; ils y tirent au nom du roy la déclaration cijointe 'Mi copie parmi les pièces secrettes, et le lendemain le Cle Fleming, nouveau ministre cle Saxe qui est au mieux avec Neucastle, remit au vice chancellier d'Empire — en confidence à ce qu'il disoit — copie de la lettre du dit ministre, pareillement ci-jointe qui doit vravsemblablemcnt luy être parvenue par le courier arrivé à llindfort. Ces deux pièces donnèrent lieu à la conférence, surtout la première.
Le Vortrag de M1 le Bon de Bartenstein (196) tendoit à faire voir les mauvaises conséquences à craindre si, âpre- avoir fait voir l'insubsistance des prétentions palatines, on accordoit un dédomagement ou satisfaction a un prince qui n'en seroit redevable qu'à l'appuy de la France et île la Prusse, qu'un tel exemple ne pourroit qu'augmenter de plus en plus le parti attaché à ces deux couronnes et diminuer par
conséquent celui de la cour d'icy et de l'Angleterre, que ce seroit de plus un exemple pour les élections de l'avenir sur lequel chacque électeur, qui croiroit avoir des prétentions à charge de la cour d'icy. tàcheroit de profitter d'une telle occasion pour les faire valoir; qu'il ne convenoit à la vérité pas de laisser tomber l'affaire de l'élection ni donner lieu à ce que l'Angleterre pût nous attribuer qu'elle avoit échoué par notre fautte, mais qu'il falloit gagner du tems et que pour le gagner, il falloit expédier un décret de commission pour remontrer à la diette l'utilité de l'élection. Mr de Bartenstein y ajoutta à la fin qu'il étoit luy-même d'avis qu'il falloit s'accommoder avec la cour palatine, mais que ce n'étoit pas Tinstant de le faire, qu'il falloit y travailler après que l'électeur auroit perdu l'espoir d'obtenir quelque chose par l'entremise de la Prusse et de la France et se stipuler alors son concours à la succession de Modène et des autres avantages en échange de ceux qu'on luy feroit d'icy.
S. E. le Cte Colloredo fit un écrit à son tour; il mit pour base de cet écrit l'importance de la quelle la couronne impériale étoit à la très auguste maison, qu'elle servoit à la garantie de quantité des prétentions qui seroient faittes à sa charge si jamais elle passoità une autre maison; que la couronne impériale étoit d'une certaine façon le fondement de notre union avec les Puissances Maritimes, que l'Empire etoit l'unique voisin du quel S. M. avoit du secours à espérer contre les Turcs, que le moyen d'affermir sur un pied plus solide l'authorité impériale étoit l'élection de l'archiduc. Il passa ensuitte à remontrer les conséquences à craindre si on négligoit à profitter des dispositions présentes pour y parvenir et celles que pourroient produire sur la totalité du sistème si on se mettoit mal avec l'Angleterre; que jamais les circonstances ne se présenteroient peut-être plus si favorables pour y parvenir à si peu des fraix, que la France ne vouloit à la vérité pas de guerre, mais qu'elle se faisoit un point d'honneur de procurer quelque avantage à l'électeur palatin, qu'elle seroit d'ailleurs bien aise elle même de sortir d'affaire pour épargner les subsides qu'elle donne, que ce seroit très mal fait de donner quelque chose à ce prince sous titre d'indemnisation, qu'il falloit le donner sous un autre prétexte, et que ce prétexte devoit être celui de la conservation de la tranquillité publique et déclarer par conséquent à Angleterre que, l'élection d'un roy des Romains étant désormais regardée généralement par tous pour un des moyens les plus propres à consolider la paix, S. M. vouloit bien sacrifier de son côté à un objet si important 4 à 500.000 florins avec la précaution cependant qu'en vertu de cette somme l'électeur renonçât pour
toujours à touttes prétensions qu'il mil avoir contre la cour d'icy..
La résolution de L. L. M. M. a été qu'on déclareroit au roy dans les termes les plus aimables — sans faire mention aucune du palatin — que pour se conformer au désir du roy. l'impératrice y contribueroit 4 à 500.00011. du sien et qu'elle remettroit à S. M. Britt. d'en disposer comme elle le trouveroit à propos. Moyennant cela on se flatte et avec raison que le tout sera adjusté dans peu, le roy ne demandant que cette somme, résolu, à ce qu'on asseure, qu'il y ajouttera autan! du sien.
Dans la crise violente où se trouvoit désormais l'affaire, il n'y avoit plus de milieu; il falloit se déterminer ou à rompre avec l'Angleterre, ou se prêter à sa demande. V. E. auroit été sans doutte la première à suggérer le second parti préférablement au premier. Le courrier va être expédié au plutôt à Mr de Vorster avec cette réponse; elle sera communiquée en même tems à Mrs de Hindfort et Kith avec un compliment convenable, en leur demandant en même tems de ne rien en dire encore à personne, -urtout à Beckers.
Il n'y a plus qu'une circonstance qui rende d'une certaine façon la chose fâcheuse, c'est que tout le monde croira, et l'Angleterre la première, rju'elle a extorqué cette résolution à l'Impératrice malgré elle et que cet exemple raffermira cette même cour dans le sentiment, qu'en nous montrant les dens, elle peut nous obliger à ce qu'elle veut et les autres cours, nommément la France, dans le préjugé que S. M. se trouve dans une situation à devoir passer malgré elle par tout ce que l'Angleterre veut. Cette apparence est certainement désagréable et elle l'est d'autant plus après que S. M. s'y etoit déterminée hier et cela de la meilleure grâce, vingt-quatre heures par conséquent avant l'arrivée du courrier venu ce matin de Mr de Vorster avec la nouvelle que le roy avoit demandé positivement ce qui fut résolu hier, et demandé avec l'impétuosité qui est si naturelle à cette cour. Le mal est qu'on se persuadera à Hannover et ailleurs que l'Angleterre nous a forcé à cette déclaration et que personne ne croira qu'elle aye été prise avant le courrier de Mr de Vorster, mais le mal auroit été infiniment plus grand si. en se roidissant icy. on en seroit venu à un éclat ou dissension avec l'Angleterre. Dans tout le cours de cette affaire épineuse notre conduitte a été, à mon foible avis, très prudente et suivie, il a fallu céder à la fin à la fougue angloise pour ne pas s'exposer à des suittes dont le- i onséquences auroient été difficiles à prévoir, et si nous avons manqué quelque chose, c'est de n'avoir pas parlé assez clair au roy et au duc deNeucastle à l'entrée de l'hiver pour prévenir l'éclat qu'ils avoient fait de l'élection au parlement. Il y a des circon-
stances où la prudence exige de céder et le cas dont il s'agit, étoit sans contredit de cette nature.
En attendant que V. E. soit instruitte plus individuellement par les dépêches de la cour de ce qui estpasséà la conférence, et qu'elle reçoive les copies du rescrit qui va être expédié à Mr de Yorster de sa relation qui vient d'arriver et de la réponse à remettre aux ministres anglois, S. M. a voulu quej'aye l'honneur de l'informer de ce que dessus, pour qu'elle sache préalablement le parti qui a été pris.
Il a été aussi parlé dans la conférence, s'il ne falloit pas communiquer aussi à la France cette résolution. Je crois qu'on en chargera V. E. sans le savoir cependant précisément, et c'est ce qui m'engage à la supplier de différer à en parler jusques à tant que les dépêches de la cour ne luy soyent parvenues.
V. E. trouvera quantité des pièces très curieuses parmi celles que je me donne l'honneur de luy envoyer aujourd'huy; on ne voit que trop parcelle de Mr de S. Contest à Mr d'Hautefort, combien .il est prévenu de la supériorité de l'Angleterre sur nous, supériorité à l'affermissement de la quelle, s'il y en avoit, personne ne contribueroit d'ailleurs plus que la conduitte de la France même (197).
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 7 août 1752.
Je n'ai point encore pu apprendre de Mr de St. Contest, qui est le nouveau ministre, que sa cour destine pour Vienne, parce que le Roy ne s'est pas encore expliqué positivement là-dessus; j'espère cependant de l'apprendre dans peu et je tiens pour certain que ce sera un homme de condition. On a dans ce pays-ci la singulière idée que les gens de la première noblesse ne prennent jamais que le caractère de ministre plénipotentiaire et ne veulent pas se laisser employer comme envoyés, parce que comme tels ils seroient obligés selon l'usage, de donner au ministre du Monseigneur dans leurs lettres. C'est une anecdote que je vous mande parce qu'il en résulte que, si nous voulons à Vienne un françois homme de condition, il faudra donner à celui que nous laisserons ici après mon départ, le caractère du ministre plénipotentiaire, de préférence à celui d'envoyé extraordinaire. Je ne crois
pas qu'on ait jamais pensé ici à envoyer à Vienne Mr de Stainville le fils, j'y serai cependant attentif. Son père n'est d'ailleurs pas si bien avec Mr de St. Contest, qu'avec Mr de St. Severin; il est à Bruxelles depuis quelque tems, à ce qu'il dit, pour faire sa cour à S. A. R., mais je suis tenté de croire qu'il voudroit succéder à Mr le marquis de Botta et que c'est là le sujet de son voyage.
Le raisonnement de Mr de Barck sur mon chapitre me paroit ne point sentir le ministre (198). Il nous croit assez bornés pour ne pas connoitre la politique des autres cours. J'ai à faire ici à des gens qui depuis de plus de cent ans sont en possession de mener les autres, et de ne se laisser mener par qui que ce soit. Avec de tels gens je crois que c'est assez, que c'est même beaucoup de ne se laisser ni mener ni éblouir.
J'étois certain d'avance que S. M. n'approuveroit pas l'article secret de notre traité avec l'Espagne, sans quoi jen'auroispaspris la liberté de dire si clairement ma pensée là-dessus. S. M. a trop de candeur et de grandeur d'ùme pour agréer ce qui n'est pas net. C'est de plus une action absolument inutile et un monstre en fait de politique. Car peut-on imaginer que deux Puissances contractantes puissent invalider en secret ce qu'elles ont accordé à une troisième par un traité solemnel? Le rescript cherche à la vérité à donner une autre face à la chose et à la défendre; cependant le mauvais coté perce, et j'ai une vraye satisfaction que S. M. ait pris la resolution d'ordonner bien clairement et amplement au Ct0 Migazzi par la lettre secrette ce qu'elle veut qu'il fasse. Avec l'esprit qu'il a et sa dextérité il ne manquera sûrement point de donner une tournure, qui fera admirer de nouveau la bonne foi de nos souverains. Cela ne peut jamais nuire au moins. Ce n'est point au Cte Migazzi mais ù Mr de Caravajal seul qu'il faut attribuer cet article; je crois ce dernier un fort honnête homme; mais j'ai remarqué cependant des traits dans le cours de la négociation, qui me font penser qu'il aime les petites finesses. Tout vient, je pense, de ce que Mr de Caravajal s'est aperçu enfin que sa cour avoit encore depuis le traité d'Aix-la-Chapelle sur la nôtre la prérogative d'être restée en possession de ne point alterner avec la Sardaigne, pendant que la possession étoit contre nous. d"où il s'ensuit que nous n'avons pas fait un grand effort par notre dernière alternative, et que nous y avons plutôt trouvé l'avantage que l'Espagne fait aussi actuellement ce qu'elle n'étoit pas obligée de faire pendant que nous l'étions. C'est pour cela que Caravajal a cherché un moyen de couvrir en quelque façon ses faux pas, en imaginant quelque distinction à l'Espagne. C'étoit là le but de son premier projet de l'article secret; et quoiqu'il
ait cédé et qu'il ait adopté le second, qui ne contient rien de préjudiciable pour notre cour, il nous importe neantmoins que l'Espagne même ne puisse plus trouver des moyens de se soustraire à l'alternative avec le roi de Sardaigne. Pour ces raisons j'ai cru devoir suggérer encore au Cte de Migazzi la réflexion suivante savoir : qu'aucune cour n'étant bien aise de trahir la vérité, il importoit d'abolir l'article en question, parce que tout le monde devant soupçonner qu'il y a des articles secrets ù notre traité, nous ne pourrions pas dire avec vérité et sans réservation mentale qu'il n'y en a point aussi longtems que le dit article subsisteroit.
Toutes les autres instructions que S. M. a envoyées au Cle de Migazzi par votre canal, sont selon moi très salutaires et raccommodent ce qui est contenu dans les rescripts. J'avoue que la lettre à la reyne d'Espagne, minutée par la chancelerie d'Etat, sent fort le bureau; ce n'est pas là le langage du cœur; je suis bien persuadé que S. M. aura mis dans la sienne toute l'onction possible.
Le dernier raport du Cle de Migazzi m'a plu beaucoup; il y peint très bien la façon de penser de la cour de Madrid; je me trompe fort neantmoins, si cette cour ne pense à l'arrangement de la succession de Naples pour l'avenir; et dans ce cas il faudroit tâcher de l'engager à ne se confier qu'à nous seuls. J'ai marqué en confidence cette pensée au Gte Migazzi et je tâcherai de m'éclaircir là-dessus par l'intimité que je me propose de contracter avec le nouvel ambassadeur d'Espagne Solto Major, qui est arrivé ici depuis trois jours.
Je ne sais pas si Grimaldi ne nous conviendroit pas assez; il a de l'esprit et de l'expérience; on réussit ordinairement mieux avec ces sortes de gens, pourvu qu'ils ne soyent pas frippons ou trop entêtés. Au vrai, Azlor est trop foible et je suis bien aise de l'avantage qu'il trouvera en Amérique.
Le baron Beckers suivant sa lettre à Menshengen du 10 juillet, ayant été déterminé à se retirer de tout ce qu'on appelle affaires du monde; il y sera sans doute encore plus porté depuis notre réponse à son dernier mémoire; mais quoiqu'il dise, elle est concluante et elle a très bien réussi.
Elle ne plait point ici, parce qu'on ne s'y départira jamais de la satisfaction de l'électeur palatin; Mr de St. Gontest s'en est expliqué envers moi de la même manière que Mr d'Hautefort dans sa pénultième lettre.
Je vous suis sensiblement obligé de m'avoir informé d'avance de ce que contiennent le dernier raport de Mr de Vorster et le protocol d'Hanovre. Souvenez-vous de ce que je vous ai marqué le 17 du
mois passé (199) touchant l'élection; je ne vois pas plus encore aujourd'hui ce que nous voulons précisément. Il faudra cependant dans peu -'■ déterminer de façon ou d'autre. Ce que S. M. l'Impératrice a dit à Mr d'Hautefort dans la dernière audience doit enfin ouvrir entièrement les. yeux à sa cour, qui jusques à présent a toujours voulu croire que nous travaillons en secret à l'élection du roi des Romains; rien n'étoit par conséquent plus à propos que le discours de S. M., et j'espère qu'après cela on nous croira.
J'étois bien persuadé que la lettre ostensible de S. M. au Gte Gristiani feroit un effet merveilleux sur l'esprit du duc de Modène et de son favori Sabbatini. Cela fait une nouvelle preuve que la méthode dans la conduite des affaires fait communément plus d'effet que les plus belles pièces d'éloquence; je connois la façon de penser des Italiens; il est plus facile de les mettre dans l'enthousiasme que d'autres ;.et je tiens pour certain que S. M. conduira cette affaire comme elle le voudra. Il faudra cependant aussi être équitable et ne pas borner notre attention sur ce que nous désirons, mais aussi nous mettre à la place du duc et de ses ministres, tâcher de nous rendre agréables et nous prêter aux moyens raisonnables. Je vous dirai là dessus une autre fois plus clairement ma pensée; je ne puis cependant pas vous dissimuler en attendant que le propos de Mr de St-Contest à Monzone m'inquiète. J'ai peur que les lettres de Grossatesta ne passent par les Etats prussiens ; et dans ce cas tout seroit découvert; je ne vois pas cependant comment parer à cet inconvénient, sans nous oter à nous mêmes les moyens d'avoir des avis secrets.
La confidence qui a été faite à Mr le Cle de Colloredo de la lettre ostensible de S. M. étoit non seulement convenable, mais nécessaire. Car il faut au moins qu'un des ministres sache les intentions de S. M. pour qu'il puisse contribuer par sa voix à y amener les choses dans la conférence.
Je me promets également un très bon effet de la seconde lettre ostensible de S. M. Celle qu'elle a écrite au Pe Louis, a fait aussi tout le bon effet que l'on pouvoit en attendre, et je suis persuadé que nous n'avons non seulement rendu par là un bon service à ce prince et aux Bentincks, mais aussi à nous mêmes.
Nous savons par les lettres secrettes de ce prince la liaison intime qu'il y a entre les Bentincks et le duc de Neucastle; ces gens là peuvent être très utiles, s'ils sont bien employés ; ils ont de J'esprit et de la noblesse et sont ennemis jurés du roi de Prusse; ils sont aussi dans les bons principes quant au sistème général et il est tout simple qu'ils pensent plus à eux-mêmes et à leur république qu'à nous. Cette
connoissance doit régler dans les occasions les degréz de notre confiance.
La réponse du Pce Louis est beaucoup plus favorable que je ne l'avois espéré, nous sommes d'accord sur le principal, et quoique ces M" ne veuillent point contribuer au rétablissement des places, ils ne laissent pas cependant de donner à entendre assez clairement que cette dépense doit se faire sur le subside annuel des^ patacons.
Dèz que vous m'aurez appris le résultat de la conférence sur ce sujet, je vous repondrai plus amplement. Il est clair actuellement que nous aurions gâté toutes les opérations des bien intentionnés et que nous aurions mis les Bentincks dans le plus grand embarras, si le dernier mémoire que l'on a envoyé de Vienne n'avoit été changé. Il s'agira de nous bien entendre et d'opérer d'après les mêmes principes; c'est ce qui me fera dire toujours ingénument ma pensée à S. A. R., mais je vous prie de me dire, si et jusqu'à quel point ce prince est informé de la correspondance secrète du Pce Louis, afin que je ne fasse point de qui pro quo.
Le baron de Pretlack doit être dans un cruel embaras, et il le doit à son meilleur ami ; il ne l'y a pas mis certainement par méchanceté mais seulement par vieille habitude; le mal et les inconvénients n'en sont pas moins considérables.
Les Russes n'oublient et ne pardonnent pas facilement et moyennant cela on ne doit pas se flatter que l'ambassadeur Bestuchef se dépouillera de sa haine personnelle ; mais il faut cependant que les grâces de S. M. ayent fait sur lui une très grande et très bonne impression.
8 août 1752.
P. S. Dans la plus intime confidence je crois devoir vous dire encore, de quel œil j'envisage l'état actuel des affaires relativement à l'élection du roi des Romains, dont vous sentez comme moi toute l'importance. Je crois que les choses ne peuvent pas en rester où elles en sont, et que nous ne pouvons plus différer moyenant cela, à nous décider sur ce que nous voulons réellement. Il me semble qu'il ne peut y avoir que deux façons de penser là-dessus; il est question de savoir, si nous ne voulons point l'élection du tout, et par conséquent si nous ne voulons ni donner aucune sorte de satisfaction à l'électeur palatin, ni même contribuer, à ce qu'il puisse l'obtenir d'ailleurs ? Ou bien : si l'élection pourroit nous être agréable au cas que l'on trouvât moyen d'engager l'Angleterre à se charger elle seule de la satisfaction de l'électeur et de la réussite de l'élection?
Je n'examinerai pas lequel de ces deux partis peut être le meilleur; ce qu'il paroity avoir de certain, c'est, que dans le premier cas il n'est pas vraisemblable que la chose puisse se passer, sans que nous nous brouillons avec le roy d'Angleterre ; elle est si avancée que cela est inévitable ; il seroit inutile de s'arrêter sur les conséquences possibles d'un tel événement; elle ne sauroient echaper à votre discernement. Comme assurément il est toujours très sage de songer d'avance aux moyens de réparer le mal et qu'en ce cas nous n'aurions que trop besoin de médiateurs pour nous raccommoder, je trouve très raisonables les réflexions que vous avez faites à cet égard.
La cour de Madrid seroit assurément celle dans la quelle je mettrois le plus de confiance; les Bentincks cependant pourroient aussi nous être très utiles si, instruits de nos raisons par le canal du Pce Louis et leur amitié soigneusement ménagée, ils semployoient à les défendre et nous indiquoient les moyens que Ton pourroit employer pour aider le ministère anglois à se soutenir. Cependant, comme malgrez la sagesse qu'il y a, à employer dans le besoin pour médiateurs ceux qui peuvent être les plus utiles, l'effet de leurs soins n'est jamais infaillible, il est je crois, fort à désirer que nous ne nous mettions pas dans le cas d'en avoir besoin.
Passons à la seconde question, savoir celuy où il seroit possible de faire réussir l'élection légalement, tranquillement, sans compromettre le décorum de S. M. et de façon qu'il ne lui en coûtât que peu ou rien du tout. Si on pouvoit engager le ministère anglois à se charger seul et en entier de la satisfaction de l'électeur palatin, je pense que l'affaire seroit faite.
Je suppose aussi que le duc de Newcastle s'en chargeroit volontiers, si on le mettoit dans la possibilité de pouvoir justifier son action vis-à-vis du Parlement. Il ne s'agit donc que de le mettre en état de le pouvoir.
Voici quelles sont mes idées là-dessus; suivant la lettre secrète de S. M. l'empereur au P' Charles dont vous m'avez envoyé copie, il y quelque tems. S. M. J. pense très equitablement que nous ne pouvons nous refuser au payement complet du subside annuel des 5„0 patacons selon la lettre du traité dèz que les Hollandois nous auront fait raison par un traité de commerce équitable. Mais elle pense aussi que nous ne sommes point obligés à rétablir les places rasées de la Barrière et que c'est aux Puissances Maritimes seules à y pourvoir. Vous savez aussi à quoi S. M. l'Impératrice s'est engagée par la lettre à Mr le Poe Louis que j'ai minutté par son ordre.
Moyenant la réponse du PM Louis, il n'y a presque pas à douter
que nous ne convenions avec les Hollandois sur le principal : la seule difficulté qui semble rester, c'est que les Etats Généraux se refusent au rétablissement des places rasées et que selon eux on ne pourra pas même engager l'Angleterre à y concourir au pro rata. Mais cette difficulté qui paroit insurmontable au premier aspect, change bien de face par la suite de la réponse du Pce Louis, moyenant laquelle on s'engage à se prêter à une diminution provisionelle du subside, et consent à laisser employer la dite diminution au rétablissement des places aussi longtems et jusqu'à ce qu'elles soyent entièrement rétablies. Cela supposé, la difficulté est bien diminuée puisqu'en supposant en même tems que nous devons le subside en entier, la république concoure réellement au rétablissement des places en consentant qu'une partie du subside qui lui est dû, soit employée pour cet. effet. La sûreté des Anglois n'est guères moins intéressée au rétablissement des places de la Barrière que celle des Etats Généraux. Il est certain qu'il seroit de l'équité qu'ils y concourent, et il est certain aussi que, si nous insistions sur cet article, nous [les jetterions dans une très grande dépense ou au moins dans un très grand embarras.
Si donc sous le point de vue, de contribuer à la réussite de l'élection, parce qu'entre autres elle est l'ouvrage du roi d'Angleterre, on offroit de notre part, entérines convenables aux conditions contenuedans la lettre de Mr le Pce Louis, le payement du subside en entier dèz à présent à condition que l'Angleterre se chargera seule de la satisfaction de l'électeur palatin, et de l'acquisition de sa voix, il est vraisemblable que l'on termineroit du même coup tous les pénibles différends de la Barrière et que l'on feroit réussir en même tems l'élection du roy des Romains puisque les deux grands objets finissants ainsi, le duc de Newcastle n'auroit pas de peine à justifier vis-à-vis de toute la nation la dépense dont il se chargeroit et à y faire entrer ses collègues, en leur faisant sentir toute l'importance de l'arrangement de deux objets aussi interressants pour la seureté de la Grande Bretagne, pour la nôtre et pour celle de toute l'Europe.
Si ce projet etoit bien rendu à Myl'1 Hyndfort et par lui au duc de Newcastle, je crois qu'il pourroit réussir et qu'il seroit adopté peutêtre avec transport, parce qu'on verroit un moyen de sortir de deux négociations de la plus grande importance dans les quelles jusqu'à présent on n'a vu que des difficultés, qui ont paru insurmontables.
Si je n'ai point assez eclairci cette idée, ne l'attribuez je vous prie, qu'à l'envie d'être bref. Votre discernement et votre jugement dans lequel j'ai la plus grande confiance, suppléeront aisément à ce que je n'ai point dit.
P. S. J'ajouterai encore que je ne crois pas qu'il convienne de communiquer à l'Angleterre par le canal de Milord Albemarle ni la lettre du roy de Prusse au roy de France, ni celle de Folard à St-Gontest. Je vous dirai mes raisons une autre fois.
Le projet de Mr de Muniehhausen de faire épouser une princesse protestante à Mr le duc de Deuxponts, est de la plus grande conséquence. Ne pourriez vous pas trouver moyen d'en instruire adroitement la cour de Manheim "?
P. S. Extrait de la lettre d'un ami à Bruxelles dd° 31 juillet 1752.
« Quoique la ville d'Anvers n'ait donné son consentement à l'emprunt des quatre millions pour l'Empereur que passé douze jours, cependant les fonds fournis par les prêteurs, passent déjà les deux millions, le tout à peu de chose près, en vieilles espèces de poids. Les espèces frappées depuis deux ans passent déjà les 37 millions et les négociants comptent qu'il peut y avoir encore pour 30 millions de vieilles espèces dans le pais. Nous ne nous croyions pas si riches, et en effet ce fonds d'espèces circulantes est prodigieux pour un lambeau de terre qui depuis les frontières du Haynaut françois jusqu'à celles de Hollande n'a que 24 lieues de longueur et seulement 36 de largeur depuis la mer jusqu'à l'extrémité du comté de Namur; car je compte pour rien la province de Luxembourg où il n'y a ni industrie ni manufactures, et celle de Limbourg où, à la réserve de deux villages, qui ont de bonnes manufactures, il y a très peu d'argent. On voit par là de quelle ressource nous pourrons être à S. M., lorsqu'une bonne fois elle se trouvera la maitresse d'augmenter nos richesses par un commerce moins engourdi etc. »
Voilà une matière, qui selon moi mérite la plus grande attention et un profond secret. Je vous prie très instamment de me donner à votre commodité une idée générale de la situation présente de notre commerce tant en Hongrie qu'à Trieste et Livourne, aussi bien que des arrangemens que nous nous proposons peut-être de faire. J'ai de certaines idées en tête sur ces matières que je souhaiterois combiner un peu en attendant avec la totalité et dont en son tems je vous ferai une plus ample ouverture.
Koch à Kaunitz.
Vienne le 12 août 1752.
Mild Hindfort est parti aujourd'huy très satisfait de l'accueil et des présens que L.L. M. M. luy ont faits, et bien plus encore de la réponse qui luy a été donnée. Sa satisfaction doit être d'autant plus grande après que sa négotiation ne paroissoit pas promettre une fin aussi heureuse qu'elle a eue. A son audience de congé l'Impératrice l'a retenu près d'une demie heure pour luy parler avec confiance et franchise. La substance de son discours a été qu'elle luy donnoit carte blanche de dire au roy tout ce qu'il trouveroit à propos de sa part, que jamais il ne luy diroit trop du cas qu'elle fait de son amitié, de la sincérité de la sienne et de son désir de la raffermir de plus en plus pour leur seureté et convenience réciproque; que connoissant d'ailleurs les bonnes intentions personelles de Milord, elle étoit bien aise de ne pas le laisser partir sans s'expliquer confidemment avec luy, moins pour entrer dans la discussion du passé que pour luy donner à connoitre sa façon de penser; que persuadée de l'utilité de son alliance avec l'Angleterre, elle regardoit cette alliance pour la plus naturelle à lune et à l'autre et qu'il pouvoit être persuadé que personne n'étoit plus dans ce principe qu'elle même; mais qu'elle étoit bien fâchée de voir que très souvent on sacrifioit à sa cour ses intérêts dans les occasions même les plus importantes ; qu'il n'avoit qu'a refléchir (sans s'arrêter aux événemens precedens) à ce qui étoit passé l'année 734 et 735 où, après avoir été entrainé dans la guerre au sujet des affaires de Pologne par l'Angleterre même, on avoit fait perdre à l'Empereur son auguste Père par un abbandon sans exemple les deux royaumes de Naples et de Sicile ; que personne n'étoit plus au fait que luy même de ce qui étoit passé à l'égard de la Silesie, y ayant été employé (peut être contre son gré) par le roy, que pour luy rendre moins sensible une perte aussi cruelle dont elle ressentoit de jour en jour plus les effets, le roy luy avoit promis qu'elle resteroit en possession de la Bavière jusques à tant qu'on luy en fit avoir un autre dédommagement, qu'on la forçat (pour ainsi dire) de cette même façon aux cessions faites au roy de Sardaigne. Cessions qu'elle regardoit d'ailleurs pour les seules utiles puisqu'elles contribuoient à constater
— 9Sf
la tranquillité de l'Italie, mais qu'à peine l'occasion s'étoit-elle présentée pour luy faire avoir cet équivalent, que l'Angleterre lit manquer de gayeté de cœur la conquête de Naples autant que certaine après la campagne glorieuse de l'année 746, si on n'avoit pris plaisir à l'empêcher; que ce n'étoit pas en vue de faire des reproches qu'elle luy alléguoit des faits si récens et notoires, mais pour le prier de réfléchir si c'étoit avec raison qu'elle croyoit avoir été mal traittée de sa cour; qu'il n'avoit qu'à réfléchir de quelle façon on en avoit agi à son égard du depuis et nommément dans l'affaire de l'élection où, non content de l'avoir engagée à donner un gros subside à la cour de Bavière, on luy mettoit le couteau à la gorge de la façon du monde la plus désagréable pour l'obliger à prodiguer une somme aussi considérable au prince de l'Empire; qu'on agissoit en toutte occasion le plus mal avec elle, non obstant la promesse positive donnée par le roy l'année 750 qu'on ne luy demanderoit plus le moindre sacrifice en concours pour l'élection : qu'il étoit tems que sa cour entrât enfin dans la situation de S. M. si effectivement elle étoit résolue d'être aussi bien avec elle, comme S. M. le vouloit être avec eux; qu'après les pertes immenses que sa maison avoit faittcs, elle se trouvoitdans le cas d'une nécessité absolue d'être fortement armée, qu'avec une peine des plus grandes elle étoit parvenue à établir dans son intérieur un sistème pour y fournir et que tout l'argent qu'on l'engagoit à employer autre part, ne pouvoit contribuer qu'à déranger ce sistème si important à l'Angleterre même, si elle pense à rester unie à S. 31.; qu'elle n'avoit pas honte d'avouer qu'elle n'étoit rien moins que riche ; qu'ellene connoissoit malheureusement que trop qu'elle n'avoit aucune assistance à espérer de leur part en cas d'une guerre ou avec la Prusse ou avec la Porte; que non obstant tout cela, elle ne demandoit aucun subside pour elle, mais qu'elle ne pouvoit se désister d'en demander avec d'autant plus d'empressement pour la czarine, pour que du moins ce secours ne luy manque pas en ce cas de besoin; qu'elle reconnoitroit à cette première marque de quelle façon sa cour pense ; qu'elle reconnoitroit leur façon de penser à une deuxième marque, savoir à la conduitte que tiendroit sa cour dans les affaires d'Allemagne pour raffermir l'authorité impériale, eux qui affectoient de prôner si fort l'avantage qui reviendroit à sa maison par cette élection; qu'elle prevenoit milord qu'elle seroit très attentive à ce qu'ils feroient sur l'un et sur l'autre point et que cela la décideroit sur le plus ou le moins de confiance qu'elle pouvoit prendre en eux; qu'il luy feroit plaisir de rendre tout ce que dessus au duc de Neucastle, en y ajoutant que sa considération personelle l'avoit déterminée plus que tout
le reste à donner les 500,000 11. puisqu'il avoit cru que sa conservation en dépendent et qu'elle avoitune confiance desplusgrandes en luy, que cette même confiance l'engagoit à luy faire parler à cœur ouvert etàleprévenir qu'elle s'attend qu'on n'en agiroitplusavec elle avec l'indécence avec laquelle on avoit agi cette fois, puisque très certainement elle ne s'y pretteroit plus ; qu'il luy étoit trop sensible de voir le peu de peine qu'il couttoit à l'Angleterre de sacrifier en tant des occasions les intérêts d'une Puissance qu'elle devoit regarder au bout du compte pour son allié le plus seur et le plus attaché; qu'il ne tiendroit finalement qu'à eux, que tout le passé soit oublié et les deux cours aussi solidement ensemble que leur conservation mutuelle l'exige, etc.
A ce discours soutenu par S. M. avec autant de douceur que de franchise, Hindfort répliqua fort peu à la réserve de beaucoup des protestations et que sur l'article, qui regarde le peu d'assistance à espérer contre la Prusse et la Porte, il lâcha le mot de subside.
Vous comprendrez aisément. Monseigneur, que je ne vous le rend pas de beaucoup près avec cette force et éloquence si naturelle à S. M. en tout ce qu'elle dit; elle y ajoutta sur la fin qu'elle étoit très satisfaitte de Mr Keith, qu'en servant son maître avec la fidélité et le zèle qu'il luy doit, il contribuoit à tenir toujours unies les deux cours et qu'elle seroit très obligée au duc de ce qu'il feroit pour luy.
Ce discours, quoyqu'unpeu fort, ne pourra produire qu'un très bon effet, si Hindfort le rend au duc tel qu'il a été.
L'affaire de l'élection s'approchant de sa fin, il est à souhaitter que celle de la Barrière la suive de près pour que rien ne puisse plus altérer si aisément notre union avec les Puissances Maritimes. S. M. quoyque entièrement tranquille à cet égard après avoir remis à S. A. R, et à V. E. la direction de cette négotiation délicate, m'ordonne de vous marquer, Monseigneur que, quelque disposée qu'elle soit à se pretter de bonne grâce à tout ce qui est raisonable, elle ne voudrait cependant pas que les facilités fussent poussées trop loing, la situation de la république étant telle selon les dernières lettres de Mr de Reischach que, non obstant toutte les réformes faittes dans le militaire et celle qu'on est sur le point de faire sur les appointemens de l'état civil, on a toutte la peine à suffire au courant, la province d'Hollande seule ayant deux cent millions des dettes. Dans un état d'un épuisement si extrême, la république doit être considérée d'une certaine façon pour une alliée presqu'inutile à la cause commune pour une infinité des années ; que s'affoiblir pour une alliée de cette sorte, c'est s'affoiblir, sans l'aider et à pure perte, que plus grande que sera la
somme qui sera donnée à la république, plus grande devra aussi être la réforme dans nos trouppes, et que quelques regimens de plus entretenus en tems de paix aux dépens de la caisse des Pays-Bas, peuvent nous être d'un grand secours en cas de guerre pour être employés contre la Porte et la Prusse. Considération que S. M. m'a chargé de faire passer à la connoissance de V. E.
N'ayant pas eu occasion de voir ce matin S. M., je ne puis répondre que peu des mots à la lettre que V. E. m'a fait la grâce de m'ecrire le 4 (200), le courrier la Montagne, qui en étoit leporteur, étantdescenduà Schônbrunn, S. M. l'a ouverte et me l'a envoyée avec un petit billet où elle a marqué qu'elle craignoit pour le dauphin, et qu'elle étoit très fâchée du présent que le Roy destine à l'enfant qu'elle mettra au jour. La bonté de cœur et les sentimens de religion de cette incomparable souveraine ne laissent aucune doutte sur la sincérité de premières paroles. Obligés comme nous sommes de suivre son exemple, nous devons souhaitter tous pour l'amour de la paix qu'il n'arrive pas du malheur à ce prince et, si jamais le Seigneur en disposoit autrement, la France pourroit essuyer par un juste châtiement du Ciel à son tour les maux que par tant des actes d'irréligion et d'injustice elle a taché de faire essuyer aux autres; le premier avantage qui nous en reviendroit c'est qu'elle seroit bien plus circonspecte à se mêler des affaires qui pourroient la mener dans de nouveaux embarras, et S. M. seroit recherchée de beaucoup plus encore successivement par la cour de Madrid, par celle de Naples et peut-être par la France même.
Ce qui m'inquiète infiniment dans mon particulier, c'est la crainte que cet incident, si le Seigneur disposoit du dauphin, retarderoit peut-être de beaucoup le retour de V. E. et je suis persuadé que S. M. en pense de même.
J'ay l'honneur
K au a il: à Koch.
Paris le 15 août 1752.
Vous avez très bien pensé en imaginant qu'il pourroit être utile d'informer sous main Mild Albemarle des deux moyens que le roi de Prusse à suggérés à la France pour empêcher l'élection du roi des
Romains à la pluralité des voix, aussi bien que de ce que Folard dit dans sa lettre à Mr de S' Contest des grands avantages que la France retirerait de la satisfaction de l'électeur palatin, s'il l'obtenoitpar son moyen (201). Il n'est pas douteux que cette idée ne soit très bonne en elle même mais, selon l'état des choses et du personnel, l'exécution à dû m'en paroitre impracticable. Mild Albemarle est un très aimable et très honnête homme ; nous sommes même amis ; mais malgrez cela nous n'avons recherché ni lui ni moi depuis que nous sommes ici, d'établir et d'entretenir une liaison particulière et une confiance intimepour les affaires. Elles nesont pasmême absolument son métier; d'ailleurs il est entièrement dévoué au roy son maitre, et il tâche toujours de faire ses raports tels qu'il imagine qu'ils peuvent être les plus agréables à sa cour. Vous connoissez la façon de négocier de la cour de Londres ; vous savez que l'on n'y est pas trop esclave de sa parole, et qu'elle exige qu'on se livre entièrement pendant qu'elle prétend ne se livrer de son coté qu'autant qu'elle le juge à propos. Je l'ai éprouvé lorsqu'il etoit question des troubles du nord; Mild Albemarle n'en a point agi rondement dans cette occasion, et il a taché au contraire d'en faire retomber sur moi et sur ma cour toute l'odiosité. Je ne lui en sais pas mauvais grèz cependant, parce que j'imagine qu'il n'a fait en cela que les volontés de sa cour.
Lorsque je lui ai dit le printems dernier ma pensée au sujet de l'élection du roy des Romains sur le pied des intentions de ma cour, le roi d'Angleterre s'est plaint de moi et a cru peut-être m'intimider par là comme d'autres aussi peuvent l'avoir cru, mais cela ne m'a pas empêché d'aller mon train, persuadé qu'un ministre doit constamment avoir devant les yeux le sistème et l'intérêt de sa cour, et ne jamais se laisser séduire par aucune passion.
La lettre de Mr de Mirepoix au duc de Newcastle a fait donner dans des chimères les ministres françois et anglois. Ils ont voulu se surprendre les uns les autres par des finesses et des belles paroles; il semble que le duc de Newcastle comptoit nous intimider par les apparences de l'intelligence de l'Angleterre avec la France et se rendre maitre par là de l'affaire de l'élection; et cette cour s'est flattée de son coté que nous ne nous en tirerions pas sans nous brouiller avec l'Angleterre, et nous jetter par conséquent dans le plus grand embarras. Si nous avions témoigné de l'inquiétude, soit ici, soit ailleurs, ou si nous nous étions donné beaucoup de mouvements, cela auroit confirmé ces deux cours dans leurs idées et les auroit fait aller toujous plus en avant, pour nous obliger d'autant plutôt à accorder une satisfaction considérable à l'électeur palatin. Mais comme nous
avons tenu bonne contenance tant ici qu'à Vienne, cela a démonté les batteries des Anglois, et notre conduite a prouvé à tout le monde que notre fermeté est accompagnée du désir sincère de conserver la tranquillité aussi longtems qu'il sera possible ; depuis cela le ministère anglois et hannovrien n'a pas joué un fort beau rôle. Nous savons ce que d'autres cours en pensent, et depuis que j'ai représenté à Mild Albemarle qu'il n'étoit pas tems de presser l'élection, il ne m'a plus rien dit de tout ce qui s'est traité entre lui et Mr de S1 Contest. Je ne sais si son silence est l'effet des ordres de sa cour; mais je crois que dans ces circonstances il ne seroit ni convenable ni décent, de lui témoigner le moindre empressement ou la moindre inquiétude. Je vous avouerai neantmoins que j'ai été bien aise de le voir si boutonné. Cette cour ne l'ignore pas ; elle voit par là que nous n'agissons pas de concert avec l'Angleterre par raport à l'élection, et que nous ne nous laissons pas conduire par ses ministres. Si Mild Albemarle m'avoit dit beaucoup de choses, je n'auroispas pu me dispenser d'en désapprouver beaucoup : on m'en auroit su mauvais gréz, et il n'en seroit revenu nulle utilité à ma cour. D'ailleurs mes remontrances n'auroient pas fait grand effet sur Mild Albemarle et sa cour; on en auroit peut être même abusé. Le siège principal de la négociation étoit à Vienne et à Hanovre. Vous savez mieux que personne, comment on pense chez nous; le reste s'entend, et je ne fais aucun doute qu'on ne me suppose des principes sur ce sujet qui n'auront pas plû ; au moins ne pourrat-on pas me reprocher que je n'en ai pas trop peu fait non plus; on m'a rien ordonné, et d'ailleurs ce n'est pas nous, mais l'Angleterre qui a pressé l'élection.
Selon toute apparence l'Angleterre payera un million de florins à l'électeur Palatin ; voilà par où cela pourra finir ; la plus grande difficulté gît à savoir : sous quel prétexte cela pourra se justifier vis-àvis de la Nation.
Le projet que je vous ai communiqué dans ma dernière post-date pourroit selon moi beaucoup faciliter les choses, et au vrai nous n'accorderions que ce que nous sommes déterminés à faire sans cela; mais avant tout il faut savoir si nous voulons en effet l'élection ? Si nous ne la voulons pas, tout est dit, et vous me feriez plaisir en ce cas de supprimer entièrement ma post-date, d'autant qu'elle ne serviroit à rien ; si au contraire nous désirons la faire réussir sans qu'il nous en coûte rien, je n'y vois de meilleur moyen que celui que j'ai suggéré; cependant il seroit de toute nécessité que cette cour-ci l'ignorât parfaitement jusqu'après la consommation de l'élection. Cette idée seroit d'autant moins sujette à inconvénient vis-à-vis de la
cour de Londres, que je ne vois pas pourquoy nous lui en ferions mistèrè après en avoir fait faire l'ouverture en Hollande par le canal du Pce Louis. L'Angleterre ne peut être que très aise que la fâcheuse affaire de la Barrière s'achemine à un accomodement; cependant comme vous verrez par la lettre du Gte de Bentinck, il prend ses mesures pour ne donner aucune méfiance à l'Angleterre, et par conséquent il faudra prendre garde à n'en faire la confidence que de façon à ne pas faire soupçonner le Pce Louis et les Bentincks par le roi d'Angleterre et le duc de Newcastle.
J'ai l'honneur...
Koeh à Kaunitz.
Vienne le 19 août 1752.
Monseigneur.
S. M. se trouvant dans la première semaine de ses couches (202), V. E. s'imaginera sans peine que je ne puis avoir guerres à luy marquer pour aujourd'huy; ma lettre ne luy en sera pas moins agréable pour cela, ayant la consolation de pouvoir l'asseurer que la santé de S. M. ne scauroit être meilleure, et qu'elle ne s'est peut-être jamais mieux portée dans aucune des précédentes. Je n'en souhaitte pas moins que ce soit sa dernière, ou que du moins elle repose une année, tant des couches et des saignées ne pouvant pas laisser de l'affoiblir à la longue, quelque heureux que soit son tempérament. Nous n'avons pas seulement besoin de sa personne, nous l'avons également qu'elle reste dans toutte sa vigueur pour rendre ses peuples aussi heureux que nous avons lieu de nous le promettre sous le règne de la souveraine du monde la plus éclairée, la plus bénigne et la plus juste.
Il n'y avoit rien de si beau que le spectacle du batême, à voir toutte îa famille auguste qui y a assisté depuis le premier jusques à la plus petitte archiduchesse; on voyoit la joye peinte sur le visage de S. M. l'Empereur en les regardant tour à tour, les uns après les autres; il n'y avoit que Mr d'Hautefort qui ne put déguiser son inquiétude et douleur sur la maladie du dauphin. Nous ne savons rien de l'état de ce prince depuis le six, silence que je regarde pour une marque que sa reconvalescence va mieux, puisque V. E. auroit envoyé naturelle-
ment un exprès avec la nouvelle de sa mort s'il étoit décédé; dès qu'il a passé l'onzième jour et le treizième, on peut le censer hors de danger, à moins qu'il ne soit survenu d'autres sintômes qui ayent changé la nature du mal; il est heureux que vous vous soyez trouvé, Monseigneur, dans ces circonstances à Paris; vous aurez eu occassion de faire différentes remarques sur les effets et mouvements que cet événement aura causés, Mr de Megazzi aura eu la même occasion, remarques qui ne laisseront pas de servir pour tous les cas qui peuvent arriver.
Il y a des pièces fort curieuses parmi les ci-jointes. V. E. trouvera deux nouvelles correspondances de deux nouveaux chiffres différens, celle de Mr de Fleming et celle de l'envoyé d'Hollande, qui est en Suède, avec Mr d'Aigueblanche (203) ; l'une et l'autre fait une assez bonne acquisition ; Mr de Fleming paroit d'un caractère à s'expliquer fort rondement. V. E. comprendra de soy même qu'on a retranché beaucoup dans les copies qui sont passées à la circulation. J'ay oublié de remettre à V. E. plutôt la réponse de Mr de Mercy le père (204). Que n'êtes vous déjà de retour, Monseigneur, je n'en vois pas l'instant !
J'ay l'honneur
Kaunitz à Koch.
Paris le 20 août 1752.
Toutes les considérations exposées par Mr le baron de Bartenstein dans son Vortrag (205), sontau vrai très importantes et fondées; mais elles ne vont plus aux circonstances présentes ; les choses étoient trop avancées; nos amis et nos ennemis avoient fait des démarches qui ne leur permettoient plus de reculer. La déclaration que Mild Ilindford et Mr Keith ont faite à S. M. le 30. du mois passé, et la lettre du duc de Newcastle à Flemming ne pouvoient être regardées que comme la dernière tentative du ministère anglois. Dans cette crise il n'y avoit plus de milieu ; il falloit se déterminer à renoncer à l'élection d'un roi des Romains et a rompre avec l'Angleterre ou se prêter. Nul autre raisonnement ne trouvoit plus avoir lieu et, le pour et le contre pesé dans sa juste valeur, il est certain que S. 31. a pris le meilleur parti. Mr le baron de Bartenstein par conséquent a fait l'action d'un homme sage, en se désistant de bonne grâce de son sentiment dans
la conférence ; l'exécution en auroit été trop dangereuse et pas même practicable à mon avis. Ce qu'il y a de désagréable c'est sans contredit, comme vous l'observez, qu'il pourroit paroitre que l'Angleterre nous a arraché notre consentement malgrez nous, et que cela fait un mauvais exemple. Mais il faut dire cependant que, toute l'Europe sachant l'énormité des prétentions de l'électeur palatin après le bruit qu'il en fait, il est certain que ce que nous lui accordons, ne peut être regardé que comme très peu de chose relativement, et que la France, ainsi que le roy de Prusse, n'ont pas trop sujet de tirer vanité de ce que celui, qu'elles ont protégé avec tant d'ardeur, se voit réduit à devoir accepter.
Le ministère anglois de son [côté a eu occasion de se convaincre que nous ne sommes pas faciles et que, quoique l'avantage de l'élection doive rejaillir plus particulièrement sur nous, nous n'en avons pas été plus aisés à intimider. Le roi et son ministère doivent d'ailleurs nous savoir grèz de ce que nous les avons tirés de l'embarras, de s'entendre reprocher par la Nation et toute l'Europe, de s'être assez mal conduit pour devoir payer seuls les violons.
Il y a dans votre dernier paquet une quantité de notions très importantes; la lettre de Podewils à Wachtendonck est remarquable, d'autant que le premier conseille à l'électeur Palatin de se contenter de ce qu'il pourra obtenir (206).
La lettre de Mr de S' Contest à M' d'Hautefort prouve combien sa cour et lui pensent petitement aujourd'hui (207). Il sait par les raports de Mr d'Hautefort, par tous mes discours et particulièrement par la façon dont S. M. elle même s'en est expliquée en plus d'une occasion, que nous ne prétendons point du tout être gouvernés par l'Angleterre. Au lieu de seconder ce sistème, comme il le devroit, il fait tout le contraire et croit que nous pouvons être assez simples pour nous laisser prendre par des petites finesses et nous brouiller avec l'Angleterre sans rien qui puisse nous tenir lieu de l'amitié de nos alliés. Il faut être en vérité bien dépourvu de sens commun, pour oser imaginer que l'on pourroit être assez ennemi de soi même, pour se détacher de son allié naturel sans un avantage présent et réel, et pour se mettre la discrétion d'une cour qui est dans un sistème tout à fait opposé. Lorsque l'on examine de près la conduite de cette cour depuis que le roy d'Angleterre est en Allemagne, on n'y voit guères que du foible ou du faux en matière de politique, et vous auriez de la peine à m'en croire si je vous disois jusqu'où va l'esprit borné de Mr de S1 Contest; vous pouvez compter en attendant que je ne ferai aucun pas avant d'avoir reçu les dépêches de la cour.
Je ne puis rien dire de nos deux projets de convention avec le duc de Modène, puisque je ne les ai pas encore reçus; mais j'apprens de vous avec beaucoup de plaisir que S. M. s'est déterminée, de faire communiquer de rechef ces projets en confidence au duc par Mr de Cristiani; il s'acquittera certainement de sa commission de façon que S. M. aura lieu d*en être satisfaite. La lettre de S. M. et la vôtre sont très instructives, et comme la réussite de l'élection d'un roy des Romains est aujourd'hui comme certaine, cela diminuera de beaucoup les difficultés dans notre négociation. Il seroit à désirer que le duc se désista tout à fait de son idée par raport au commandement des troupes et au gouvernement du Milanois; mais quoiqu'il en soit, ces inconvéniens ne me paroissent pas assez considérables pour que l'on duive gâter pour cela la négociation dèz les commencements.
Je regarde la difficulté par raport à Massa comme beaucoup plus importante, d'autant que nous ne savons pas seulement encore, si les descendans féminins de la maison de Cibo voudront bien céder leurs droits et quel sera l'équivalent qu'ils demanderont. Si la circonstance par conséquent étoit vraye que, suivant les lettres d'investiture, les Etats de Massa vont aux enfans mâles des princesses puinées preferablement aux filles des princesses ainées, il est certain que la difficulté seroit considérable et je ne vois pas trop encore comment on pourroit s'en tirer.
En attendant notre principal point de vue doit toujours être l'expectative et l'investiture éventuelle; c'est ce qui peut tôt ou tard nous être fort avantageux, et il faut en être d'autant plus facile dans les conditions qui ont un terme. C'est très bien penser par conséquent, que de tâcher de fixer le duc par le moyen de Mr de Sabatini. Lorsque la chose sera faite et parfaite, on pourra pour lors se servir utilement du duc auprès de cette cour; mais c'est à quoi on a le tems de penser; je suis charmé pour plusieurs raisons que Mr de Cristiani doit se rendre à Vienne, et je désire fort de l'y voir et de pouvoir lui parler.
Paris le 21 août 17.')i'
P. S. Je vous envoyé ci-joint dans la plus grande confidence les copies des lettres que j'écrivis, il y a huit jouis, ù S. M. l'empereur (208); elles n'ont pas besoin de commentaires.
Je vous avoue (pie lorsque jeréflechissur tout ce qui s'est passé depuis peu de tems, je ne puis assez admirer la modération et la sagesse de S. M. C'esl elle seule qui a terminé heureusement le traité avec l'Espagne, qui a posé les premiers fondements de l'amitié naissante avec
la cour de Madrid. Nous lui devons uniquement non seulement de ne pas nous être brouillés avec le roy de Sardaigne. mais d'être avec lui mieux que jamais. C'est elle qui a mis sur le bon pied notre importante négociation avec le duc de Modene. Elle s'est exécutée elle même dans l'affaire de l'élection du roi des Romains, et elle a sçu saisir le vrai moment pour ne pas tomber dans le cas fâcheux, de nous brouiller absolument avec l'Angleterre, qui auroit pu avoir les suites les plus funestes. C'est uniquement à sa profonde pénétration que nous sommes redevables que les affaires de la Barrière n'ont pas été mises au pis. Elles étoient dans la même crise précisément dans laquelle sont aujourd'hui celles de l'élection et, si on les avoit laissé aller le train qu'elles alloient, je suis comme certain que la république n'auroit pas tardé de se jetter entièrement dans les bras de la France et qu'elle nous auroit mis par là dans le plus grand embarras.
La résolution que S. M. a prise, de renvoyer cette affaire au Pce Charles, est encore très sage et très utile en ce que nos souverains n'en porteront pas immédiatement toute l'odiosité; je suis d'avis que c'est toujours à ceux qui servent les grands princes, à se charger de toute celle qu'il peut y avoir, et je pense pour cet effetque. quoiqu'ils ayent les mains liées en secret, il est cependant souvent très bon qu'ils passent pour avoir une autorité plus étendue.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 26 août 1752.
Monseigneur.
Non obstant que nous ne soyons qu'au quatorzième jour de ses couches, S. M. a déjà repris le cours de ses occupations ordinaires, admettant les ministres à l'audience, recevant tous les paquets et les décrétant comme si elle en étoit actuellement sortie; aussi se porteelle, grâce au Seigneur, on ne scauroit mieux, et à la réserve d'avoir la couleur du visage un peu plus pale encore, on ne luy reconnoitroit aucune marque de ce qu'elle a été, il y a deux semaines.
Ayant recommencé le travail, V. E. s'imaginera aisément qu'elle s'est donnée la peine de lire elle-même tout le contenu de sa lettre du
7 et des p. s. qui l'accompagnoit; d'accord avec tout ce que y marque Monseigneur, S. M. le seroit surtout avec l'idée du premier p. s., si on étoit encore à même de pouvoir en faire usage. C'auroit été en effet une idée admirable, convenable et à S. M. et aux Puissances Maritimes, qui auroit servi à terminer à la fois et l'affaire de la Barrière et celle de l'élection, sans blesser le décorum de S. M. qui n'a pas laissé de souffrir d'une certaine manière par la façon impétueuse avec la quelle l'Angleterre en a agi àlafin pour extorquer la promesse de 500,000 fl., mais la chose n'est plus dans son entier depuis la réponse donnée à Mild Ilindfort, et il ne sert pas conséquent plus d'en parler.
Nous ne savions rien hier au soir encore comment cette promesse a été reçeue à Hannover, et j'ignore s'il en est venu des lettres aujourd'huy; après être passé partout ce que le roy vouloit, il faudroit supposer qu'il en aura, été entièrement satisfait, aussi bien que le duc de Neucastle; mais leur façon d'agir est si extraordinaire et souvent si dégoûtante, que je ne scaurois encore me promettre qu'ils ne fassent suivre encore des autres demandes.
Le duc de Neucastle vient de donner un nouveau trait de ses façons dégoûtantes par un discours tenu à Mr de Vorster en présence de Munchhausen, Iuy ayant ditd'un ton ironique qu'il félicitoit l'Empereur sur le traitté fait par V. E. avec la France et que, recevant par là trois millions des livres, nous avions à fournir aux fraix du couronnement. S. M. en a été très chocquée, et S. M. l'Empereur ne le paroit pas beaucoup moins, ayant même ordonné à S. E. le Gle de Colloredo de s'en expliquer, quoyqu'amicablement avec M- de Keith, le quel a promis d'en écrire au duc; mais s'il y a du changement à espérer, je l'espère de beaucoup plus du rapport de Ilindfort s'il l'a fait fidèlement du discours aussi sérieux que confident que l'Impératrice luy a tenu à son audience de congé, pourvu qu'il l'aye rendu avec cette force et dignité avec le quel S. M. le luy a tenu (209).
Les gians princes ne doivent jamais mettre du ressentiment ni de l'humeur dans leurs résolutions, ceux surtout qui ont un intérêt aussi essentiel que nous, d'être au mieux avec Angleterre, le bien de l'Etat devant l'emporter sur touttes les autres considérations : tant de traits réitérés ne laissent cependant pas de faire du mauvais sang, dans une âme surtout pensant aussi généreusement et noblement que S. M.; et pour prévenir les suittes qui pourroient en naître, il faudroit songer sérieusement à rectifier successivement la cour d'Angleterre sur un point si essenciel. Cette rectification couttera, je l'avoue, de la peine après la couttume (pie l'on y a pris de nous traitter avec supériorité,
mais elle ne sera, j'espère, pas impossible; ce sera un ouvrage réservé à la fermeté et prudence de V. E. lorsqu'elle sera de retour icy, mais réservé en même tems aussi à la fermeté et prudence de celui que L. L. M. M. envoyèrent à Londres. C'est un objet d'une très grande importance, et au bout du compte je ne vois l'Angleterre traitter aucune autre cour avec cet air impétueux et hautain avec le quel elle s'avise de tems en tems de nous traitter.
M. le O d'Esterhazi étoit destiné, comme V. E. scait, d'aller à Hannover; je ne scais s'il y va encore; mais du moins n'y a-t-il pas grande apparence qu'il suive le roy en Angleterre; quelque lié qu'il aye été en Espagne avec Mr de Keene, il n'en est pas mieux pour cela à sa cour, Hindfort ayant insinué encore la veille de son départ que le roy aimoit les soldats, qu'on feroitbien de lu}' en envoyer un et que Mr de Pretlach y seroit fort propre à son avis, y ajouttant à demi mots que Mr le Gte d'Esterhazi ne le seroit pas et qu'il manquoit du don de se bien expliquer.
Ce ne sera pas ce propos de Hindfort qui retiendroit S. M. de l'y envoyer, si elle y avoit été déterminée; mais pour autant que je crois (à le dire confidemment à V. E.) elle n'y inclinoit jamais beaucoup; elle paroit inclinée plus pour le colonel G Colloredo qui revient de Russie, ou pour Mr de Pretlach le quel, ne revenant pourtant qu'au juin ou juillet de l'année prochaine, ne pourroit se trouver en Angleterre que vers la fin de l'année, espace bien long pour laisser sans ministre une cour aussi importante. Mr le C d'Esterhazi et Mr le Cte d'Hazfeld de Bohème sont sur le tapis pour le relever en Russie. S. M. paroit plus portée pour le dernier et portée en échange à faire succéder le premier à Mr le Bon de Reischach en Hollande, destiné à remplacer Mr le marquis de Botta à Bruxelles. Il y en a qui mettent aussi le Pee de Lobkowitz, revenu depuis peu de Berlin en Bohême, sur le rang de ceux qui conviendroient en Russie; on le prétend changé infiniment à son avantage, d'une très belle présence, avec beaucoup d'esprit et des façons. S. M. pense enfin à nommer pour Turin M' le Cle de Rosenberg et en sa place Mr le G de Bergen à Copenhaghen (210).
Je vous fais ce détail, Monseigneur, pour que vous sachiez les intentions de S. M., S. M. désirant de savoir ce que vous pensez de ces destinations, et si V. E. croit avoir quelque sujet plus propre à luy proposer pour un ou pour l'autre de ces postes.
Mr le Cte de Stahrenberg a la permission, comme V. E. scait, de venir icy; le bonheur qu'il a eu de se trouver pendant quelques mois -sous la direction de Y. E. et les connoissances qu'elle luy aura données,
ne peuvent que luy être d'un secours infini pour le tems qu'il sera chargé du ministère en France, S. M. continuant à incliner à l'y destiner, si la France se déclare de destiner à son tour un homme de naissance pour icy. Mais quel est le sentiment de V. F. à l'égard de Mr Marchai? aura-t-il à rester à Paris après son départ jusques au retour de Mr le Gte de Stahrenberg, ou convient-il qu'il s'y arrette encore quelque tems après son retour ?
M&r le Pce Charles ne scait rien de la correspondance secrette de S. M. avec le Pce Louis, il n'y a que V. F. qu'en a connoissance. Son A. R. n'a vu que sa dernière lettre ostensible, écritte à la demande de la princesse Gouvernante. Je me donne l'honneur de remettre à V. E. copies de deux dernières lettres de Mr le Cte Cristiani avec la copie de sa réponse à la lettre secrette de S. M., sans pouvoir cependant luy marquer quelque chose du contenu de ses relations àS. F. le Gted'Ulfeld sur lesquelles il se remette et que je n'ay point vues (211 .
Tout ce que j'en scais en gros, se réduit à ce que la conférence n'en est pas satisfaitte, que le sujet de son mécontentement doit être que sans avoir combattu, ou du moins très peu, la demande de Sabatini par rapporta l'indivisibilité sur la quelle le duc doit insister de l'Etat de Massa avec les pays de Modéne dans le cas même que, passant aux secondes noces le duc et le prince héréditaire, ils eussent l'un ou l'autre un fils d'une autre mère que de la princesse de Massa, il s'étoit borné à rapporter la demande et à suggérer pour expédient que le Serme archiduc doit porter en ce cas le nom du duc de Massa mais le pays rester sous la possession de celui de Wodène. Le second sujet du mécontentement doit porter sur le Gouvernement du Milanois, le duc voulant l'avoir ad dies vitae, à ce qu'on m'a dit, pour luy et pour son fils, et la conférence croyant qu'on ne scauroit le luy laisser que jusques à l'âge de majorenité de l'archiduc. Cristiani doit conseiller à la fin qu'on permette au duc de faire à la France dès à présent l'ouverture du mariage, et de son coté S. M. à l'Espagne, et la conférence doit croire l'un et l'autre trop prématuré. On insiste enfin qu'il soit ordonné à Mr de Cristiani de faire en sorte que le duc munisse au plutôt l'abbé Grossatesta des instructions nécessaires sur les projets de deux conventions envoyées d'icy à Hannover pour que le roy n'aye pas lieu de se plaindre d'un plus long delay. démarche d'autant plus nécessaire, après que l'on voyoit par les relations de Mr de Cristiani que le duc differoit le renvoy du courrier de Grossatesta pour savoir les intentions de S. M. sur ce que Sabatini avoit dit au C CristianL Peut-être pourray-je luy en marquer quelque chose de plus par ma première. Les grans hommes peuvent manquer comme les autres, et
Mr de Cristiani par conséquent aussi; mais il m'est permis de suspendre mon jugement jusques à ce que j'ay vu ce qu'il l'a écrit de la façon qu'il l'a écrit, et les raisons sur les quelles il appuyé son sentiment, croyant d'ailleurs le premier qu'il ne convient pas de précipiter la communication à faire à la France et à l'Espagne, et que S. M. ne scauroit se pretter en rien à ce quipourroit blesser les droits du tiers. V. E. s'imaginera sans peine que la considération personelle de Mr de Cristiani n'aura pas contribué à faire diminuer les remarques, s'il y en a eu à faire sur ses relations.
Je suis charmé que la conduitte de Mr de Megazzi rencontre l'approbation de V. E. Il la mcrilte en effet et la merittera, j'espère toujours, plus autant qu"on luy battoit froid du commencement: autant est-il bien vu à présent, distingué du roy et de la reine, et sur un pied de confiance avec les deux ministres, le confesseur et Farinelli; sage comme il est, il comprend parfaittement la nécessité de ne pas pousser trop avant de certaines confiances qu'on luy avoit prescrit de faire dès à présent à l'Espagne, moins de le rendre si vite dépositaires de nos griefs contre l'Angleterre. Son grand but doit être, à mon avis, pour le présent, de se rendre de plus en plus agréable, de leur faire comprendre l'utilité réciproque de l'amitié de deux cours, le désir de S. M. d'être dans une union intime avec le roy et sa confiance dans le caractère personel de ce prince et dans la probité de son ministère, les confirmer dans le sentiment que S. M. ne souhaitte que la conservation de la paix, qu'elle est très éloignée de vouloir entrainer le roy dans des engagemens qui pourroient sans nécessité le brouiller avec des autres et que, si jamais elle etoit attaquée par quelqu'un, elle se croyoit seure d'avoir dans le roy un allié et un ami qui ne l'abbandonneroit pas dans ses besoins.
Ce premier fondement bien posé, on pourra insensiblement aller plus loing, et l'Espagne sera peut-être la première à y donner occasion, si elle a dessein de faire transférer dans un des cadets du roy de Naples la possession de Deux Siciles dans le cas qu'il passera à celle de l'Espagne.
S. M. a eu précisément la même pensée que V. E. par rapport à l'abbé Crimaldi, l'ayant marquée à Mr le Cte d'Ulfeld une couple des jours avant qu'elle eut vu la lettre de V. E. à moy; il est seur que nous aurions icy un ministre bien plus habile que Mr d'Aslor et qui pourroit contribuer par conséquent beaucoup plus à l'affermissement de notre union, pourvu qu'il ne soit pas trop rusé et fin; s'il m'etoit permis pour un instant d'être d'un autre sentiment de S. M. et de V. E., je souhaitrois beaucoup plus icy un Espagnol d'une famille
distinguée, qui eut du crédit à sa cour et auprès des ministres. En général l'Espagnol a beaucoup plus de droiture que l'Italien, ami une fois, il Test beaucoup plus seur que l'autre; peu des Espagnols résisteront à cette manière unique que S. M. a de s'attirer les cœurs, et insensiblement nous nous formerions par luy, par ses parens et ses amis un gros parti qui pourroit être utile à nos autres vues; l'unique réflexion en faveur de Mr de Grimaldi seroit par rapport à la cour douairière et à celle de Naples, avec lesquelles je le suppose bien; mais sommes-nous seurs qu'un Italien, un Génois, parti d'icy avec degout, sera jamais des nôtres, et avons-nous oublié qu'il a été dans la liaison la plus intime avec Mrae de Leide, par conséquent avec l'Infant de Parme et son épouse, fdle et fille favorite du roy de France?
La remarque de V. E. sur le mariage duPrince de Deux-Pont (212) est d'une très grande importance. Je ne sache autre canal que celui des Jésuittes à en faire parvenir la connoissance d'une manière indirecte à l'électeur; j'en ay même déjà la permission, et actuellementj'en ay l'occasion, le Père Vanossi, ci-devant provincial, venant d'être appelle à Rome par le général pour y rester en qualité d'assistant [leurrai de l'Allemagne. Il est beaucoup de mes amis, homme très prudent, et sur lequel on peut compter; V. E. peut bien croire que je n'oublie pas à l'autre idée qu'elle a bien voulu me suggérer, il y a quelques mois, par rapport aux deux cours de Municq et de Manheim, qui ;i une connexion naturelle avec celle du dit mariage.
Dans le tems que Hindfort avoit son audience de congé, Mr Keith m'aborda à Schonbrunn pour me témoigner sa satisfaction sur la réponse donnée à luy et à Milord; après luy avoir rendu compliment pour compliment, je l'ay prié de me dire s'il croyoit que cette générosité de S. M. et celle que je supposois que luy feroitle roy, suffiroient de détacher l'électeur de ses liaisons présentes et le rameiner dans le bon chemin? Il me repondit qu'il n'en croyoit rien, que les circonstances n'avoient pas permis d'en user autrement pour cette fois, mais que le grand coup à faire étoil de s'asseurer du prince de Deux- Ponts, et que ce point mèrittoit toutte l'attention de S. M. et de son maître; nous fûmes interrompus dans le même instant et le discours finit.
Quel malheur ne seroit-ce pas pour la religion en Allemagne, si ce prince, marié avec une princesse protestante, venoit à être un jour ou ses enfans électeurs, palatin ou de Bavière! Mr de Fleminga commencé à lâcher quelques mots au sujet de la Pologne, sans nommer, que je sache, ni le prince royal, ni un de ses frères; il a dit que sa
cour verroit avec grand plaisir le succès de l'élection du roy des Romains, la regardant pour un des moyens à consolider la paix; que cette même réflexion avoit aussi lieu par rapport à la Pologne et que les Puissances, qui avoient intérêt à la consolider, dévoient aussi songer à prévenir les troubles qui pourroient un jour y naitre après le décès du roy (213).
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 30 août 1752.
Mardi 22. j'eus audiences du Roy et de la Reine, et je leurs remis les lettres de notification de S. M. l'Empereur. L'un et l'autre se sont exprimés là-dessus dans des termes fort amiables et fort convenables. Le Roy. dit entre autres qu'il auroit souhaité pour la plus grande satisfaction de L. L. M. M. que l'Impératrice eut mis au monde un archiduc.
Il est fort heureux d'ailleurs que S. M. ait pu encore avant ses couches décider sur l'importante affaire de l'élection d'un roy des Romains, et donner à Mild Hindford son audience de congé. Je vous ai beaucoup d'obligations d'avoir bien voulu me faire le détail de tout ce qui s'est passé dans cette audience. Les vérités font rarement un mauvais effet, quand elles sont dites sans humeur, et je suis comme certain que tout ce que S. M. a représenté à Mild Hyndford avec autant de dignité et de force que de douceur, lui aura fait la plus grande et la meilleure impression. Il n'est pas de même de ce qui lui a été dit de l'utilité et de la nécessité de donner des subsides à la Russie. Je doute fort que cela puisse faire dès à présent l'effet désirable en Angleterre. On y compte trop positivement sur les sentimens pacifiques de la France, et entre nous il n'est pas mal vrai qu'il seroit dangereux d'accoutumer une aussi grande Puissance que la Russie à des subsides en tems de paix, d'autant qu'on se mettroit dans le cas de devoir les lui continuer constamment, ou de se brouiller avec elle lorsqu'on croiroit devoir les lui retrancher.
On n'aura neantmoins sans doute point oublié à Vienne, de mettre le baron de Pretlack en état de faire valoir en Russie les représentations que S. M. a faites à ce sujet. Tout ce qui regarde cette cour là
me tient fort à cœur; elle mérite toutes sortes d'attentions, d'autant que le crédit du chancelier Bestuchef commence à tomber et que son frère pourroit bien jouer un rùlc dans ce pays-là. Vous savez les raisons que j'ai eues jusques à présent, pour ne pas m'ouvrir à Myld Albemarle sur l'élection d'un roy des Romains; cela n'auroit été ni convenable ni utile. Mais depuis que je suis informé des dernières résolutions de S. M., et que notre intérêt et celui de l'Angleterre veut absolument que nous allions de concert et facilitions l'affaire autant qu'il est possible, j'en ai confié sous le sceau du secret la situation actuelle à Myld Albemarle, pour qu'il puisse d'autant mieux compasser ses démarches vis-à-vis de cette cour. Nous désirons apprendre bientôt lui et moi, la conduite qu'on se propose de tenir à Hanovre après l'arrivée de Myld Ilyndford, pour pouvoir nous régler en conséquence.
J'ignore encore quel a été notre véritable objet dans la formation du dernier projet de Décret de commission. Si par là nous n'avons eu autre dessein que celui d'engager les ministères Anglois et Hanovriens à porter l'élection à tout l'Empire et à faire décider la question an par la pluralité, comptant que par ce moyen ils s'en t.ireroient sans rien donner du tout à l'électeur palatin, je ne disconviens pas que cette idée n'ait du bon, mais j'observe aussi qu'elle est sujete à beaucoup d'inconvénients, et qu'elle me paroitroitau fond très imparfaite. Le bon seroit en ce que ce Décret est tourné très adroitement et de façon à nous mettre à couvert des reproches du collège électoral. et en ce qu'il vaudroit mieux en effet pour la maison d'Autriche que la question an pût se décider toujours par toute l'Empire, par la raison que dans tous les tems il est vraisemblable qu'il y aura quelques électeurs qui ne seront pas de nos amis, qui pourront refuser par conséquent leur consentement, soutenir comme on fait dans ce moment-ci que l'unanimité du collège électoral est requise pour décider la question an d'autant que celte thèse se trouvant aujourd'hui contestée ouvertement, et ceux qui soutiennent que la pluralité du collège électoral suffit, ne" pouvant plus soutenir la leur et se voyant obligés de céder, il en resulteroit en effet pour l'avenir un grand argument en faveur des défenseurs de l'unanimité, (les circonstances rendroient les élections à venir très difficiles puisque chaque électeur trouveroit par là le moyen de pouvoir marchander pour sa voix autant qu'il voudroit.
Au lieu ([ne lorsque toute l'Empire approuve une élection, cette approbation a indubitablement force de loy de l'Empire, laquelle n'a besoin que de la pluralité qui ne peut guères manquer à la Maison
d'Autriche. Comme donc il est plus aisé de parvenir à la pluralité de l'Empire entier, qu'à l'unanimité des Electeurs, il seroit plutôt avantageux que préjudiciable à la maison d'Autriche, que l'on pût introduire l'usage de s'addresser à tout l'Empire en pareille occasion, moyenant quoy tout bien considéré, le roi de Prusse fait ainsi que la France un solécisme politique, en prenant le parti du collège des Princes et en donnant lieu par là à ce qui peut contribuer davantage à perpétuer la couronne impériale dans la maison d'Autriche.
Il faut que le roi de Prusse n'ait pas encore fait cette réflexion; il n'en voit pas encore les conséquences, occupé uniquement des moyens d'arrêter l'élection, parce qu'il sent que toutes les cours jouiront d'une tranquillité profonde, si l'affaire de l'élection ne les tenoit plus en mouvement. La tranquillité n'est pas ce qu'il lui faut; la France et l'Angleterre sont trop engagés dans l'affaire de l'élection, pour pouvoir la perdre de vue. Si elle se fait bientôt, il n'a plus de quoi entretenir le trouble, de quoi se rendre nécessaire ici, de quoi acheter des adhérants avec l'argent de la France, et de quoi trancher du maître dans l'Empire; il sent que dans ce cas l'indolence qui règne ici, iroit vraisemblablement en augmentant, et que les payements des subsides pourroient être suspendus; en un mot beaucoup d'effets qui ne lui conviennent pas.
Malgréz toutes ces réflexions cependantet plusieurs autres, je pense eu égard aux circonstances qu'il seroit très dangereux, peut-être même d'une très fâcheuse suite, de lâcher effectivement notre Décret de commission. Car notre accommodement avec l'électeur palatin réussira ou ne réussira pas? S'il se fait, nous pouvons compter avec certitude sur l'unanimité du collège électoral; et il seroit très inutile en ce cas, d'avoir attiré à S. M. l'Empereur et à la maison d'Autriche l'odiosité et le reproche, d'avoir mis en avant un expédient très préjudiciable aux prérogatives électorales.
Quelque adroite que soit la tournure de notre Décret de commission, elle n'empêchera jamais que le collège des princes ne puisse toujours s'en prévaloir dans le moment et à l'avenir pour s'ingérer dans l'élection et occasionner beaucoup de collisions entre les deux collèges, au lieu que le tout se réduiroit à une simple protestation contre le collège électoral, si on applanit la difficulté vis-à-vis de l'électeur palatin.
Voyons à présent d'un autre côté l'état des choses, en supposant pour un moment que notre accomodement ne se fasse pas. La France en ce cas, comme vous savez, après l'engagement positif a fait déclarer tout net qu'elle s'opposeroit de toutes ses forces à l'élection si
on l'entreprenoit sans satisfaire ses alliés. L'électeur palatin par conséquent, celui de Cologne et le roi de Prusse peuvent compter, cela supposé, sur l'appui delà France: et d'ailleurs, quand bien même nous obtiendrions la pluralité dans tous les collèges sur la question an, il pourroit fort bien nous arriver que le plus grand nombre, soit par mauvaise volonté, soit par timidité, ajouteroient à leurs voix que néantmoins le repos et le bien de l'Empire exige que S. M. tâche de satisfaire l'électeur palatin. Tous les ministres électoraux se sont déjà expliqués ainsi à Hanovre, et plusieurs princes de l'Empire seroient de cet avis. Cela nous mettroit dans un plus grand embarras (juc jamais, et l'électeur palatin en deviendroit moins traitable.
Quoique je sois d'avis par conséquent que notre Décret de commission ne soit pas addressé effectivement à l'Empire, et que je croye qu'aucun des électeurs n'y consentira facilement, je pense cependant aussi que l'Angleterre peut fort utilement se prévaloir de notre projet, non seulement pour intimider l'électeur palatin et l'engager à accepter nos offres et celles de l'Angleterre, mais aussi pour jetter dans l'embarras la cour de France et de Prusse, l'électeur palatin pouvant craindre que l'élection ne réussisse malgréz et sans lui. Le roi de Prusse et la France d'un autre coté ne pouvant pas desapprouver que l'affaire ait été portée à tout l'Empire, pendant que le roi de Prusse plaide par des écrits publiques la cause des princes et les a tout nouvellement excités, suivant nos avis secrets, de sorte que, si l'Angleterre sçait faire l'usage convenable de notre projet et qu'en même tems elle offre autant à l'électeur palatin que nous lui avons offert, j'espère que nous verrons bientôt clair, et que je pourrai vous épargner des réflexions. Je n'ai cependant pas pu me refuser à vous dire encore cette fois en confidence ce que je pense de notre projet de Décret de commission et jusques à quel point je le tiens pour utile.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 2 septembre 1752.
Monseigneur.
11 n'y a rien de si extraordinaire que la conduitte du ministère anglois dans l'affaire de l'élection depuis le commencement jusques à la fin, et ce trait marque trop visiblement leur peu de conduitte et
foiblesse (214). Dans le tems que Ton devroit supposer toutte la négotiation adjustée après l'offre si généreusement faite par S. M. du demi-million, non seulement on a battu extrêmement froid à Mr de Vorster, en apprenant une résolution sur laquelle le roy avoit insisté avec le dernier empressement, luy disant pour tout compliment que l'on auroit bien mieux fait icy de s'y pretter plutôt, mais on en a agi d'une façon si bisarre et avec tant de hauteur avec Vergenes, avec Wrede et avec Stadion, que le premier leur a répondu avec la même hauteur, que le dernier s'est déclaré de ne vouloir plus se laisser employer à moins qu'ils ne s'y prennent sur un autre pied, et qu'il paroissoit enfin, comme s'ils prenoient plaisir de vouloir faire échouer eux mêmes le succès dune affaire qu'ils avoient poussé ci devant avec tant de véhémence, et qui prennoit les apparences de s'approcher de sa fin.
Peu des jours nous éclairciront sur l'issue de la négotiation d'Hannover, étant naturel qu'ils ne tarderont guerres d'instruire M. Keith sur les démarches qu'il aura à faire icy en conséquence de cette resolution.
De quelle façon que tourne l'affaire, elle fait certainement bien peu d'honneur au ministère anglois, et nous en aurons toujours deux avantages : l'un que ce même ministère ne pourra plus dire au Parlement que c'étoit par notre opiniâtreté — comme ils Fappeloient — que l'élection avoit échoué et que le roy même ne pourra plus se plaindre de n'avoir pas été secondé par S. M. après qu'on luy a accordé ce qu'il avoit demandé ; l'autre que la France et le palatin même attribueront au ministère anglois beaucoup plus qu'à nous la fautte de la négotiation rompue. Vergenes s'expliquant assez clairement à cet égard dans sa lettre à Mr d'IIautefort, venue par le courrier de Mr de Vorster, et jointe en copie aux pièces secrettes, et Mr de Wrede en aura écrit apparemment sur le même ton, si pas plus fort encore, à Mr de Wachtendunk; un troisième avantage que nous en avons, c'est celui de voir que ce n'est pas avec nous seuls avec les quels l'Angleterre en agit si impétueusement.
Vous vous imaginerez sans peine, Monseigneur, ce que diront à une conduitte si singulière ceux qui sans cela ne sont pas de plus portés icy pour eux, et si les plaintes contre le procédé de la cour d'Angleterre, exprimées dans la dépêche que la chancellerie d'Etat envoyé par ce même courrier à Mr de Megassi, n'auroient pas été de beaucoup plus animées encore, si elle n'avoit pas été déjà prette à l'arrivée du courrier de Mr de Vorster, à moins que pour surcroit d'embellissement on n'y ajoutte encore par un P. S. la substance de sa relation ; il
n'est pas surprennant en effet qu'on soit aigri contre leur procédé; mais S. M., quelque peu édifiée qu'elle en soit, ne laisse pas de croire qu'il ne convient en aucune façon d'instruire l'Espagne de nos griefs contre l'Angleterre, et c'est à cet effet qu'elle m'a ordonné de faire la dépêche ci-jointe en copie et original au dit comte, contenant ses ordres secrets sur la conduitte qu'il aura à tenir à cet égard, n'ayant pas voulu retenir celle de la secretairie d'Etat pour les raisons connues à Y E. Cette grande princesse, envisageant le tout avec ce fond de prudence qui luy est si naturel, a jugé qu'une telle confiance déplacée pourroit produire aisément un effet mauvais en Espagne et en produiroit certainement un plus mauvais encore en Angleterre, si Keen venoit à la pénétrer, et je suis autant que seur que vous auriez été. Monseigneur, de cet avis de S. M. si vous aviez été présent. Notre amitié est de beaucoup trop fraiche encore pour en venir à des confiances si délicates avec l'Espagne; peut-être en sera-t-il tems par la suitte, mais ce n'est pas le moyen de rectifier, s'il est possible, l'Angleterre; il s'en trouvera peut-être des autres, et c'est un ouvrage, comme je crois avoir dit à V. E. par une des mes précédentes, réservé ù sa fermeté et savoir faire.
J'ay lu depuis ma précédente la lettre de Mr de Gristiani à S. E. le Gte d'Ulfeld qui avoit donné lieu au mécontentement de la conférence.
Le tems ne m'a pas permis d'en faire tirer une copie pour l'envoyer à Y. E., mais j'espère qu'on la luy remettra par son canal ordinaire. Je ne scais si les sentimens d'amitié et de vénération que j'ay pour ce grand homme, m'éblouissent à un point de ne pas connoitre ses fauttes s'il en faisoit ; mais après l'avoir lue avec attention, je n'y a y trouvé absolument rien de ce qui pourroit être à sa charge. Il ne fait que rendre compte des difficultés du duc par rapport à l'indivisibilité qu'il demande des Etats de Modene et de ceux de Massa, et le terme du gouvernement du Milanois, sans y mettre du sien, hormis le seul passage où il dit que, raisonnant sur le premier point avec Sabatini, on étoit tombé parmi des autres expédiens sur celui de laisser le titre du duc de Massa au Serme archiduc et la possession au duc de Modene et à ses successeurs. Ceci seul pourroit être regardé d'une certaine façon par ceux qui veulent approfondir les choses au plus fin, comme une pensée venant — quoyqu'incertainement — de luy, mais ceci même supposé, pourroit ou devoit-il s'abstenir d'informer sa souveraine des remarques et difficultés du duc ?
La réponse qu'on avoit formée pour luy par la chancellerie d'Etat, n'ayant pas paru ou suffisante à S. M. ou ne l'ayant pas contentée, elle a marqué de sa main au chancellier les points en conformité des
quels elle vouloit quïl se fasse une deuxième dépèche, conceûe d'une façon ostensible pour pouvoir être communiquée au duc par le O de Cristiani s'il le trouve à propos, m'ordonnant en même tems de faire aussi deux lettres au dit comte, l'une secrette et l'autre ostensible, et de cette façon il aura l'aisance de faire usage de celle de deux ostensibles qui luy paroitra la plus propre.
V. E. trouvera ci-jointes les copies de celles qui sont passées par moy ; je souhaitte qu'elles rencontrent son approbation, du moins croirois-je pouvoir espérer qu'elles ne scauroient produire un mauvais effet et que peut-être elles en produiront un très bon, en rectifiant le duc par la générosité et franchise avec la quelle l'Impératrice s'explique sur ce qu'il demande d'injuste, et en faisant valoir par cette même franchisse "et générosité la valeur de ce que luy offre S. M. après que son gouvernement viendroit à expirer.
Aucun de la conférence n'avoit pensé à cet expédient ni à celui qui à été pris par rapport à la communication à faire h la France ; l'un et l'autre viennent immédiatement de S. M., et l'un et l'autre paroissent tels qu'à moins d'être déraisonable, le duc ne scauroit manquer de s'y pretter avec reconnoissance et plaisir.
Mr de Cristiani en échange est piqué au vif que dans le même tems, qu'on luy ordonnoit de demander au duc et àSabatini le secret le plus rigoureux afin que rien ne transpire envers personne des communication- que S. M. luy faisoit faire par son canal, et que ce sécréta été gardé effectivement très exactement par l'un et par l'autre, M' de Yorster à lâché envers Grossatesta que le tout auroit déjà été communiqué à son maître par le G'e de Cristiani. Ce trait est effectivement des plus singuliers; je n'y suppose pas delà malice, j'aime bien mieux supposer que Mr de A'orster aye mal compris le sens de ses rescrits, mais je n'en souhaitterois à la vérité pas moins de les voir et que l'on demande surtout Mr de Yorster en secret la raison qui l'a engagé à s'expliquer de cette sorte avec le ministre deModène, opposée immédiatement au contenu de ses ordres ou tels du moins qu'ils dévoient l'être, s'il l'a fait de luy, ou si cette démarche luy a été suggérée. J'ay cru en attendant ne pas mal faire de communiquer à V.E. la copie de la lettre confidente que m'en a écrite le C,e Cristiani (215).
J'av l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 21 septembre 1752.
Mr le O de Starhenberg part encore cette nuit ou demain matin pour être à Vienne avant le jour de St-François. Il vous fera de bouche une description plus exacte de mon entrée, de mon audience et de mon repas de cérémonie que je ne pourrois vous la faire par écrit (216).
Vous savez par les nouvelles secrètes que cette cour a sçu par Vienne la somme que S. M. a daigné me faire remettre pour cet effet. J'en ai été d'autant plus soigneux à faire les choses de la manière la plus convenable; l'effet a surpassé mes propres espérances; j'ai joui du miracle sans exemple d'une approbation universelle, et pour ma personne des témoignages les plus flatteurs de considération de la part de la cour, et les plus singuliers d'affection de la part du public et peuple de cette ville, qui de mémoire d'homme ne s'est point vu si nombreux. Cela étoit au point qu'entre les propos les plus aimables que la populace m'addressoit à moi-même dans mon carosse, plusieurs d'entre eux ont crié : « Vive Mr l'ambassadeur » et on a vu dans cent endroits différents le moment que les acclamations alloient devenir générales, si le peuple avoit osé. Enfin nous n'avons eu que des éloges et pas une critique.
C'est beaucoup pour ce pays-ci; Mr le Poe de Liechtenstein m'a surpassé sans doute par la dépense et la richesse; mais de l'aveu de tous ceux qui ont vu les deux entrées, la mienne l'a emporté, dit-on. par le bon goût et l'intelligence. Je suis enchanté que cette rude corvée soit enfin passée. Celle de l'audience solemnelle surtout est d'une fatigue de corps et d'esprit des plus considérables. On a eu la bonté d être fort satisfait de toutes mes harangues latines et françoises; je n'ose pas vous les envoyer; c'est trop peu de chose.
Je vous embrasse de tout mon cœur...
Koch à Kaumtz.
Vienne le 23 septembre 1752.
Monseigneur.
J'ay trouvé à mon retour de Bohême quatre lettres de V. E. dattées du 29. 30. et 31 d. p. et du 7 de ce mois (217), avec un paquet à part qui renfermoit la tabatière destinée à Farinelli et que j'auray l'honneur de luy renvoyer par le premier courrier pour qu'elle puisse la remettre de nouveau à Mr le Cte de Migazzi.
Il n'y a rien de plus instructif, ni déplus net, que les deux lettres de V. E. à ce prélat; touttes les paroles merittent d'en être pesées et, quoyqu'accoutumé à admirer depuis longtems tout ce qui sort de sa plume, j'avoue que j'ay redoublé d'admiration en les lisant. Vous luy tracez, Monseigneur, le tableau le plus juste de notre situation vis-àvis de l'Espagne, et de la façon avec la quelle il doit se conduire pour s'attirer toujours plus la confiance de M. de Caravajal, sans s'écarter des précautions à observer de sa part sur les ultérieures ouvertures qui pourroient luy être faittes. Sa situation devient effectivement très délicate depuis celle que vient de luy faire ce ministre et qui sera suivie apparemment dans peu d'une explication plus claire.
Rien ne peut nous arriver de plus favorable d'un coté que si l'Espagne nousrend dépositaire de ses vues secrettes, en s'addressant pour y parvenir à S. M. préférablement à tout autre, puisque cela ne peut que la retenir de recourrir à la France et nous faciliter les moyens de nous stipuler les avantages qui nous paroitront le plus de notre bienséance; avantages qui ne seroient pas de beaucoup près à espérer de la même qualité, si nous nous trouvions dans le cas de devoir recourrir les premiers à l'Espagne, ou si la France venoit à s'emparer de la négotiation.
Notre situation est d'un autre coté très différente de celle de l'Espagne; environnés de toutte part des voisins dangereux, qui ne souhaittent que de voir S. M. dansdes embarras et quiexigentpar conséquent toutte la circonspection possible pour ne pas entrer légèrement dans des engagemens qui pourroient nous en attirer de nouveaux et renverser pour ainsi dire du premier instant le sistème du traitté de
Madrid, par laperteque l'on courreroit risque de faire duroy de Sardaigne, sans parler des autres évènemens qui en seroient la suitte, ne voyanl aucun équivalent qui pourroit être offert à ce prince en dédommagement de la réversion de Plaisance.
Peu de tems nous éclaircira probablement plus sur les vues de l'Espagne, étant à présumer que Mr de Garavajal ne se sera pas arrêté à la première ouverture, et Mr de Megazzi est trop sage pour ne pas savoir y répondre convenablement sans se précipiter à s'avancer trop loing avant de recevoir les ordres de S. M. sur les propositions qui luy seront failles. Je mesens d'ailleurs les lumières trop bornées pour pouvoir encore me former une idée juste sur celle que Mr de Garavajal peut avoir par rapport à la réversion, le cas de la levée de cette même réversion ne pouvant exister que lorsque l'Infant Don Philippe passeroit au throne de Naples après que le roy des Deux Siciles seroit passé sur celui de l'Espagne, et que Garavajal songeroit à faire avoir alors les Etats présents de l'infant à son frère le cardinal. Ce plan rencontreroit sans doutte l'approbation de la France, puisqu'il conviendroit aux deux Infants, mais il conviendroit d'autant moins au roy de Naples, paroit-il ainsi croyable que Caravajal propose une idée qu'il scauroit être contraire aux vues d'un prince qu'il doit regarder comme pouvant devenir très aisément son maître,
Quoyque ne sachant les choses qu'à demi pour n'avoir vu ni les relations de Mr de Vorster, ni le mémoire de Mr Keith, ni la réponse qui lui sera donnée, je m'apperçois à regret que les apparences d'une prompte réussite paroissent plutôt se diminuer qu'avancer, et notre union avec l'Angleterre se raffroidir bien plus que s'augmenter. Sans parler de nouvelles demandes que l'on propose àS. M., ou pour mieux dire, qu'on semble vouloir luy prescrire plutôt que proposer, on s'y prend de plus d'une façon qui ne peut que luy être sensible. Ce même Keith qui a toujours passé pour un caractère doux et uni, s'avisa d'attaquer hier S. M. à un coin de la galerie durant l'appartement pour demander si on ne luy donneroit pas bientôt réponse et qu'il s'attendoil qu'elle seroit satisfaisante, à quoy l'Impératrice ayant repondu qu'il prît patience et qu'il l'auroil dans peu, en luy donnant à connoitre que, pour complaire au roy, elle pourroit se déterminer à ajoutter 100,000 fl. encore aux 500,000. il haussa la voix, disant que c'étoil autant que rien, qu'en ne donnant pas plus, il falloit. considérer cette affaire importante autant qu'échouée, qu'il falloit tout au moins 100,000. qu'il étoit venu à l'audience avec l'espérance qu'on
luy avoil d lée qu'il les auroit, qu'il s'agissoit du salut de la maison
d'Autriche, que S. M. étoit mal conseillée, que c'étoit Mr de Barlen-
stein qui grattoit tout etc. S. M. prit sur cela la parole en luy répliquant d'un air riant à la vérité, mais en môme tems sérieux, que l'expérience de douze ans la mettoit en état de juger par elle même sans avoir besoin de voir par les autres, qu'elle n'avoit que trop présent tant de différens événemens qui luy étoient arrivés dans cet intervale qu'il devoit se souvenir qu'on luy avoit parlé sur ce même pied, il y a peu de semaines, en l'asseurant que le tout seroit adjusté avec le 500,000 fl. et que moyennant qu'elle les accordât, le roy se chargoit de finir le tout sans rien plus luy demander, qu'après s'y être pretté par un effet de son amitié et déférence pour le roy, on avoit reçeu très froidement sa déclaration à Hannover, et qu'en place de luy en marquer quelque'gré, on venoit à luy prescrire de nouvelles demandes et cela d'une manière très peu amiable; que, lasse d'un tel procédé, elle étoit bien aise de luy dire qu'elle ne vouloit plus se laisser traitter de cette manière, ni se faire diriger par des autres, qu'elle prétendoit qu'on eût du respect et des comploisances pour elle, tout comme elle en avoit pour des autres, quelle avoit lâché son dernier mot, que personne ne la feroit aller plus outre, ni aucun de ses ministres, ni S. M. l'Empereur même (218). En disant ces paroles, l'Empereur entra et S. M. l'apperçevant le pria de s'approcher et répéta mot pour mot en sa présence ce qu'elle venoit de dire a Keith (c'est à dire les derniers mots souslignés) (219).
Il ne m'est point revenu que personne d'autre aye compris quelque chose de ce discours qui a été fort animé de la part de Keith, non obstant que la sale étoit remplie de monde, et ce ne sera que par les premières pièces de Fleming, que l'on scaura si Keith luy en a fait confiance (le discours s'est fait seul hors de la galerie sur le palier de l'escalier) (2^0). À cette façon d'agir du ministère anglois qui n'a pu à moins d'indisposer S. M., il en est survenue une autre qui l'a indisposé de beaucoup plus encore, Mr de Pretlach marquant que Geudickens avoit déclaré au chancelier de Bestuchef au nom du roy qu'il falloit attribuer à la mauvaise conduitte que la cour impériale avoit tenue dans l'affaire de l'élection, que le roy ne pouvoit se déterminer à accorder des subsides à la czarine, le ministère croyant qu'il ne pourroit en repondre à la nation; il y ajoutta que, si non obstant cela le roy se portoit encore à les accorder, ce ne seroit qu'à condition que la czarine ne feroit marcher ses trouppes ni contre la France, ni contre la Prusse, expression qui a tellement chocqué le chancelier qu'il a déclaré à Pretlach de ne pouvoir pas la comprendre, au point qu'il luy étoit venu en tète qu'il pourroit y avoir du mesentendu dans la dépêche à Guidekens.
Ajouttez à cela, Monseigneur, la difficulté que paroit faire à présent le roy de donner sa garantie sur la convention à faire entre S. M. et le duc de Modène, et jugez par touts ces événements l'effet qu'ils doivent produire sur un caractère d'ame aussi grand et ferme que celui de notre adorable souveraine, et sur les suittes à en craindre si l'Angleterre continue à se conduire de cette sorte.
Il y auroit bien des anectodes de plus à marquer à V. E. sur cette matière, mais que je reserve à luy rapporter de vive voix lorsque nous aurons le bonheur de la revoir icy.
A ii nuit: à Korh.
Paris le 24 septembre ll-d.
J'ai reçu une nouvelle lettre de Mr le O de Bentinck par le même exprès de Bruxelles qui m'a apporté la vôtre du 5. J'enjoins ici copie, vous priant de la remettre à S. M. l'Impératrice, qui jugera mieux que personne s'il y a quelque difficulté à dire en confidence à Mr Keith, qu'elle s'en est remise à S. A. R. le Pce Charles du soin de la conduite de toute la négociation sur les affaires de la Barrière, et de s'arranger sur le pied des principes convenus et arrêtés. Quanta moi, je n'y vois pas d'inconvénient, et il me semble au contraire qu'il est très convenable d'ôter parla au ministère anglois tout lieu de se plaindre, qu'on ait manqué de confiance vis-vis de lui. Vous savez d'ailleurs que les bien intentionnés en Hollande sont dans des circonstances qui les obligent à bien des précautions et ne leur permettent pas de faire tout ce qu'ils voudroient ; il faut par conséquent, en tant que faire se peut sans notre préjudice, les mettre en état de réussir.
Il sera très difficile assurément de faire consentir la république à la liberté de notre tarif,sicela n'est pas bien amené; le Gte deBentinck au contraire nous a déjà fait assez entrevoir que, quant à lui, il reconnoit la justice de notre demande.
Il convient donc moyenant cela au service de S. M. et au bien des l\'iis-bas,que la direction de cette affaire reste entre ses mains, et que nous fassions tout ce qu'il sera possible pour que cela soit. Dailleurs j'ai pour principe en général qu'au lieu d'attirer en cour ces sortes de négociations odieuses, il convient qu'au moins en apparence elles
soient abandonnées aux ministres et aux gouvernements, pour que dans tous les cas ce soient eux et point le souverain qui restent chargés de tout ce qu'il peut y avoir d'odieux. Sur cet effet S. M. ne peut donc rien de mieux que de témoigner à cet égard une entière confiance à S. A. R. le Pce Charles, et de ne point laisser ignorer ni au ministère Anglois, ni au sien même que telles sont ses intentions. Mais je ne pense pas de même sur ce qui me regarde, quoique naturellement cela me feroit beaucoup d'honneur, et je crois qu'il ne convient pas au meilleur service de S. M. que je sois nommé. En tout cas, si S. M. vouloit faire mention de moi, je pense qu'il suffiroit de dire qu'elle a laissé à S. A. R. la liberté de me consulter comme étant le plus à portée de Bruxelles.
J'ai l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le 27 septembre 1752.
Je ne vous parlerai plus du contenu de mon Post Scriptum du 7 août; après la réponse qui avoit été donnée à Mild llyndford, il ne pouvoit plus en être question; peut-être devons nous nous imputer, en grande partie les mauvaises façons que les Anglois ont pour nous depuis longtems ; nous avons eu chez (nous) entre autres souvent des ministres lesquels, quoiqu'ils sçussent leur métier, n'avoient aucun crédit à notre cour et vis à vis de notre ministère, peu propres par conséquent à s'attirer de la considération et à pouvoir donner du poids aux affaires.
M1 le Cle d'Esterhazy est noble dans ses façons et un fort honnête homme; mais je ne crois cependant pas qu'il réussiroit en Angleterre comme il a réussi en Espagne; il feroit beaucoup mieux en Russie; il suffiroit de lui recommander beaucoup de circonspection dans les propos. Je ne connois point personnellement Mr le Gle de Ilatzfeld, et ainsi je ne puis pas en juger.
Pour Mr le baron de Pretlach il me semble réellement qu'il conviendroit au mieux pour l'Angleterre; c'est un militaire d'abord, mâle dans ses propos et ses actions et sachant son compte, tel enfin qu'il le faut pour des Anglois.
Mr le colonel Gte de Colloredo a son mérite, et est fort aimable ; mais
il peut qu'être encore neuf dans les affaires, et est un peu trop jeune pour s'attirer la considération nécessaire à une cour où les plus importantes affaires se concentrent, et chez une nation qui n'est pas la plus polie du monde.
J'ai pensé souvent à la personne par laquelle on pourra remplacer Mr le marquis de Botta; et au vrai, je ne vois point que dans le moment il y ait quelqu'un qui soit préférable à Mr le baron de Reischach. Je pense qu'il seroit très bon qu'il pût arriver à Bruxelles quelques mois avant le départ de Mr le marquis de Botta, pour voir la manœuvre de ce pays-là et se mettre par là en état de pouvoir continuer à travailler dans l'esprit de son prédécesseur. Il seroit très utile que S. M. lui ordonnât en secret, aussi bien qu'au marquis de Botta, d'en agir l'un envers l'autre avec la plus parfaite confiance et de ne se rien cacher des secrets du pays et du gouvernement. Lorsque j'aurai l'honneur de voire S. M., j'aurai aussi celui de lui dire les raisons pour lesquelles je suggère cet ordre.
Je souhaite que le Pce de Lobkowitz se marie convenablement et suivant son inclination, s'il se peut; cela le fixera. mais je ne crois pas qu'il soit propre pour la Russie; il est encore trop jeune; une charge de cour ou une ambassade, où il y auroit une figure à faire, me paroitroit plus convenable.
M. le Ct0 de Schônborn est à peu près dans le même cas. En général il est certain que le projet de rendre ses sujets capables et riches, utiles à l'état ou de les retenir chez soi par des bonnes façons, est digne de l'attention de S. M. Il le seroit même de tâcher d'y attirer des étrangers opulens ou recommendables par leurs connexions. Le roi de Prusse employé pour cet effet tous les moyens inimaginables.
Le Cte de Rosemberg est assurément très propre pour le poste de Turin; j'en ai ouï dire beaucoup de bien.
Pour ce qui est de M. le Cle de Starhemberg, je ne lui ai pas fait encore beaucoup de confidence; il m'a paru préférable de remettre ii(i- conversations sur la fin, pour qu'il lui en restent les idées plus récentes.
Parmi les personnes qui briguent le poste de Vienne, j'apprens qu'il y a .Mr de Chauvelin, maréchal des camps qui est actuellement à I iènes et qui passe pour un homme fort leste et de beaucoup d'esprit, el M' d'Aubeterre, homme de nom et lieutenant Général. Mr de Si Contest auquel j'ai demandé hier si le roi son maitre n'avoit point nommé encore, m'a dit qu'il n'étoitpoint en état de pouvoir m'assurer jusqu'ici à qui ce prince donneroit la préférence; mais il m'a confirmé que le cboix rouloil sur un lieutenant Général et un maréchal de
camp, et je lui ai témoigné à cette occasion que j'espérois que Ton nommeroit un sujet de nom, à mettre vis-à-vis de celui de Starhemberg.
Vous aurez vu par mes dernières lettres à S. A. R. Msrle Pce Charles et à Mr de Neny, que j'ai tâché de développer nos affaires de la Barrière, et je suis bien aise de vous dire que les principes que j'ai établi, je les ai mis en avant exprès et avec le double projet de les faire adopter ou de les faire contester ouvertement, persuadé qu'il est nécessaire qu'une bonne fois la porte soit ouverte ou fermée, et qu'il faut que nous soyons d'accord, pour que nous ne prenions pas de fausses mesures. J'ai pris ce parti parce que j'ai vu que jusqu'ici on ne s'étoit occupé à Bruxelles, que de rénumération des difficultés sans chercher les moyens de les lever. Actuellement si on en a sur ce que je viens d'avoir l'honneur de proposer à S. A. R., on me le dira, et si on peut trouver mieux, j'y souscrirai de tout mon cœur; si non. cela nous mettra tous d'accord, et les choses pourront aller de façon ou d'autre. S. M. ne doit pas craindre que nous soyons trop faciles, ni moi ni Mr de Botta; nous tâcherons de prendre le juste milieu entre la foiblesse et l'obstination; c'est, je crois, ce qu'il faut.
Je vois de plus en plus que S. M. n'auroit pu envoyer en Espagne personne de plus convenable que le Cte de Migazzi; il a toutes les qualités qu'il faut pour ce pays-là. tel qu'il est dans le moment présent, et je vois d'ailleurs par toute sa conduite qu'il y a de la tête et que c'est un homme à pouvoir rendre de très bons services lors qu'il sera très bien conduit. Quelques endroits de ses derniers rapports ne plairont pas à notre ministère; selon moi cependant, on ne devroit pas les trouver mauvais, parceque du moment qu'un homme a bien raisonné d'après les notions qu'il a, et les circonstances clans lesquelles il se trouve,, il n'y a rien à dire. Le baron de Bartenstein travaille à le rectifier, c'est à dire, à lui donner une autre idée de l'Angleterre. Mais de la façon dont il s'y prend, je doute fort qu'il le persuade jamais, et il est certain qu'à moins qu'il n'y parvienne, il pourra bien lefaire taire, mais il ne le fera jamais opérer dans toutes les circonstances possibles contre ce dont il sera convaincu au fond de l'âme.
Je suis d'avis que l'on devroit non seulement ne pas trouver mauvais que les ministres dans les cours étrangères disent ce qu'ils pensent, mais que l'on devroit même les engager à s'expliquer lorsque, quelque fois retenus par la crainte de déplaire ou par esprit de dissimulation, on s'apperçoit qu'il y a de la réserve dans leur- rapports parce qu'on peut souvent puiser beaucoup de lumières clans leur
raisonnement, et qu'au moyen de la connoissance de ce qu'ils pensent, il en résulte l'important avantage de pouvoir les ramener lorsqu'ils se sont égarés ; chose impossible quand on ignore ce qu'ils ont dans lame.
Je pense comme vous qu'un national Espagnol, homme de distinction et d'esprit, et qui auroitde crédit à sa cour, auroit été préférable à l'abbé Grimaldi; mais la disette de sujets doués de ces qualités étant de notoriété telle en Espagne que l'on peut assurer qu'il n'y en a peut être pas un seul dans la monarchie, tel ni même à beaucoup près, que je viens de le peindre, je crois que l'abbé Grimaldi vaut encore mieux que tout autre qu'on auroit pu nous envoyer, qui auroit été vraisemblablement une espèce d'ours pour l'éducation, et unignorant sans nulle sorte d'expérience; d'ailleurs quelque prévenu que puisse être l'abbé en question, je n'en suis point inquiet du tout, parce que je suis très certain que S. M. le convertira et le gagnera du moment qu'elle voudra s'en donner la peine.
Pour le pauvre M" d'Hautefort, quoique seul de sa bande pour la façon de penser sur notre compte, il est admirable en vérité de voir qu'il tient bon.
J'aprouve fort votre idée par raport au Père Vanossi ; cela peut être fort utile, et personne ne peut mieux que vous rassurer ces prudents pères sur la crainte qu'ils ont d'être compromis.
Pour ce qui est du G,eFlemming, je crois qu'il sera convenable d'être sur ses gardes vis-à-vis de lui, sans cependant lui laisser entrevoir de la méfiance. Je recommande un peu de précaution avec lui, parce qu'il est très possible que l'Angleterre ait fait espérer beaucoup de belles choses à sa cour pour s'assurer de sa voix à l'élection du roi des Romains. Ce que vous me marquez de la nouvelle d'un changement subit dans le ministère de ce pays-ci, n'est pas impossible parce que rien ne l'est ici ; mais j'ai lieu de croire que, quand même cela seroit, Mr de Ghavigny n'y seroit pour rien ; il a la réputation d'être une tête fort inquiète, et tous ceux qui sont en crédit actuellement, n'en veulent point de cet espèce.
Mr de Wreden me paroit avoir pénétré Mr de Vergennes et par ce moyen la façon de penser de cette cour sur son compte ; cet homme qui est un intriguant du premier ordre, roule dans sa tète tout plein de projets, à ce qui me semble, et je pourrois peut être bien les deviner.
Les troubles de Constantinople ne me laissent pas sans quelqu'inquiétude, et la lettre de Mr de Diedo du 2 août me paroit très sérieuse (221).
Tout ce que vous dites de la conduite du ministère anglois et hanoverien dans l'affaire de l'élection, est très vrai; mais sachant comme je le sais par Mild Albemarle que le roy son maître a été fort satisfait de la déclaration qui a été faite par Mild Hyndford, il ne seroit pas impossible que la froideur, que l'on continuoit à affecter vis-à-vis de Mr de Vorstèr, n'eut été jouée pour faire croire Mr de Wreden qu'il ne devoit pas se flatter de rien au delà de ce qu'on lui avoit offert, et si cela étoit, il ne seroit pas si mal imaginé détromper Mr de Vorster pour qu'il trompe d'autant mieux Mr de Wreden ; mais cela doit s'éclaircir dans peu; je suis seulement fâché de ce que nous ne soyons pas actuellement à portée d'avoir la correspondance de ce dernier.
Vous n'imagineriez pas qu'un secret puisse me peser; il y en a un cependant qui est dans ce cas et est. de ne pas pouvoir dire à tout le monde que S. M. a plus de lumière et plus de prudence que tout son ministère ensemble, et que c'est elle qui raccommode ce que nous gâtons ; il n'y a pourtant rien de plus vrai, et elle vient d'en donner une nouvelle preuve par la dépèche secrète et de mieux tournée que vous venez d'addresser par son ordre au Ode Migazzi. Il est constant que nous ne ferons rien qui vaille, et que nous gâterons tout, si nous n'allons bride en main avec la cour de Madrid, et si nous nous avisons de mettre, comme on dit, la charue devant les bœufs.
J'ai d'ailleurs dans la tète que la cour de Londres pourroit peut-être fort bien avoir déjà flatté par le canal de Mr Keene les idées de l'Espagne sur la succession de Parme et Plaisance, et en ce cas là vous sentez bien que la prudence et la circonspection devient d'autant plus nécessaire de notre part.
J'ai revu la lettre du Cle Cristiani à Mr le C'e d'Ulfeld, et je vous avoue que je n'y vois pas du tout ce qu'on veut bien indiquer ; mais ce qui m'a étonné au delà de l'imagination, c'est que l'abbé Grossatesta ait appris la communication du secret qui a été fait à Mr le duc de Modène par le canal du Gte Cristiani, à ce qu'il assure par Mr de Vorster, pendant que le dernier assure tout au contraire que c'est Grossatesta qui lui en a parlé le premier, ce qui n'est presque pas possible d'après toutes les circonstances. Il est possible que Mr de Vorster en ait parlé le premier, dans la persuasion que l'abbé, d'ailleurs informé de toute l'affaire, n'ignoroit pas cette circonstance et ne sentant pas peut-être les conséquences de ce qu'il faisoit. J'ignore si on lui a ordonné le secret comme onauroit dû le faire, mais il est certain que, si on ne l'a pas fait, cela est très mal, et il est presque inconcevable que pareilles choses puissent s'oublier. Quoiqu'il en soit, cette singularité
est si importante que je crois qu'il convient de la tirer au clair; mais je serois d'avis néantmoins qu'il seroit bon que S. M. attendit le retour de Mr de Vorster,et qu'elle se' donnât la peine de le questionner là dessus elle même et en secret.
Je me flatte en attendant que le Gle Cristiani n'en ira pas moins son chemin et qu'il continuera à gagner du terrain, S. M. ayant daigné lui addresser la nouvelle lettre secrèette et ostensible, conçue de façon à ne pouvoir faire qu'un très bon effet sur l'esprit de Monsieur le duc de Modène.
Je vous suis très obligé pour l'information que vous voulez bien me donner sur l'état de notre commerce. On a déjà fait beaucoup de bonnes choses en faveur de notre balance, mais il peut s'en faire encore bien d'autres que je suis certain que nous ferons sous les auspices et avec le secours des lumières de S. M.
Koch à Kit unit:.
Vienne le 29 septembre 1752.
Monseigneur.
Après avoir informé V. E. par ma précédente du précis de ce qui étoit venu de Modène, je me donne l'honneur de luy envoyer ci-jointe la suitte de la correspondance de Mr de Cristiani avec moy pour la mettre au fait de tout le cours de l'affaire. Les lettres otensibles de S. M. ayant produit jusques icy un si bon effet sur l'esprit du duc, S. M. a trouvé à propos que j'en fasse une nouvelle à l'occasion de la lettre de ce prince, jointe à la relation secrette du dit ministre; ayant été signée et approuvée par l'Impératice, je la fis partir, il y a trois jours, par une estaffette telle que V. E. la trouvera ci-jointe en copie avec ma lettre d'accompagnement à Mr de Cristiani (222). En m'ordonnant de la coucher, S. M. me dit que les ministres étoient d'accord avec l'expédient proposé par le duc de la rétention du troisième million, mais qu'ils croyoient qu'il falloit ne pas céder sur le point de l'admission des garnisons, ni permettre que le duc fasse l'ouverture à la France avant que l'on ne soit pleinement convenus sur les deux conventions, et que l'Angleterre concourre de son coté à l'ouverture à faire.
C'est sur ce pied que j'ay couché la lettre, en luy donnant la tour-
mire qui me paroissoit la plus convenable au génie du duc. Du depuis S. M. me fit la grâce de me communiquer avant hier la nuit un long Vortrag fait par Mr de Bartenstein pour analiser les projets nouvellement faits àModène de deux conventions à signer, où j'ay trouvé entre autres la remarque qu'on ne pouvoit se pretter à la rétention projettée qu'en se stipulant que ce troisième million soit employé à satisfaire ceux ou celles qui pourroient avoir des prétensions sur les Etats de Massa, et que les intérêts en soyent payés ci raison de 5 ^ au Serme archiduc jusques à tant quil ne fut en possession des dits Etats.
Ceci étant contraire d'une certaine façon au passage de la lettre ostensible dans la quelle il n'étoit fait aucune mention des intérêts, j'ay dépêché de mon chef une autre estaffette hier de grand matin à Mr de Cristiani. pour le prier de différer, s'il en étoit encore tems, de faire usage de la lettre ostensible jusques à tant que ne luy parvienne par le rescrit de la cour la résolution de S. M. sur la conférence qui devoit avoir eu lieu hier sur ledit Vortrag. J'étois même si pressé de la faire partir que je n'ay pas même gardé copie de ma lettre, pour ne pas perdre un instant. Le secret de l'histoire est, qu'en faisant ses comptes, le duc se trouve hors d'état de constituer une dette de trois millions en cas que la princesse héréditaire venoit à avoir des enfans mâles, et qu'en se désistant de la prétension de l'indissolubilité des Etats de Masse avec ceux de Modene, il saisit ce prétexte pour demander la rétention du troisième million.
En se désistant, si on le trouve à propos, des intérêts, on auroit un motif de plus d'insister à notre tour avec d'autant plus de vigueur sur les garnisons, point qui ne devient que trop difficile après l'espérance donnée du contraire par Mrs de Munchhausen et Vorster à Grossatesta, selon ce qu'elle verra par la copie de sa dernière relation ; il n'y a que la jalousie qui subsiste entre Grossatesta et Sabatini qui me fasse désormais espérer que ce dernier pourroit s'employer à appuyer notre demande pour en avoir seul le méritte.
En attendant, il est aisé à prévoir que l'affaire ne scauroit plus être terminée à Hannovre à cause de prochain départ du roy.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 7 octobre 1752.
Monseigneur.
Je félicite V. E. du fond de mon àme beaucoup moins sur l'approbation universelle que son entrée et ses harangues ont rencontrées, que sur le peu plus de repos dont elle aura pu jouir après être débarrassée de tous les embarras et soings que tant des dispositions doivent luy avoir données. M. le Cle de Stahrenberg ne nous a rien dit de nouveau en nous instruisant de l'applaudissement de la cour et de tout le publicq sur la magnificence et le bon goût qui a éclaté dans le premier et sur la dignité et l'éloquence avec la quelle vous avez prononcé les secondes.
Tout ceci n'a rien qui doive surprendre ceux qui ont le bonheur de connuitre le génie supérieur de V. E.; ce qui me surprend infiniment plus, c'est de voir paroitre dans le même tems qu'elle se trouvoit occupée jour et nuit des arrangemens de ces fonctions pénibles, des pièces d'une beauté et solidité aussi achevée que le sont sa relation secrette à S. M. sur la négotiation avec l'Espagne et ses deux lettres à S. A. 1». et à Mr de Neni sur celle avec la république. Aussi puis-je l'asseurer, revenant dans cet instant de S. M., que je l'ay trouvée charmée pour ne pas dire enchantée de leur contenu, et surtout l'ay -je trouvée plus empressée que jamais sur votre prompt retour, Monseigneur, dans- la résolution enfin cle vous faire envoyer au plutôt vos lettres de rapel, circonstance que j'ay cru ne devoir pas laisser ignorer V. E. pour qu'elle se prépare à pouvoir entreprendre d'autant plutôt le voyage après les avoir reçeues ; quelque diligence qu'elle fasse, je doutte beaucoup qu'elle puisse être icy avant la mi décembre, et cela même au plus vite.
J'ignore si S. M. communiquera à la conférence la relation susdite, ou si elle la retiendra jusques à l'arrivée de la réponse de Mr de Megazzi sur les dépèches du courrier qui luy fut expédié en dernier lieu, pour savoir les ultérieurs ouvertures de Mr de Caravajal, s'il luy en a faittes pour la mettre en état de voir plus clair dans les vues de l'Espagne. M'ayant ordonné cependant d'en faire tirer une copie, je
supose qu'elle pourroit bien se déterminer à la leur communiquer dès à présent. S. M. ne pourra se trouver que bien en suivant les principes y établis, et je ne scaurois doutter que toute la conférence ne soit d'accord à les adopter; mais le meilleur sera toujours que V. E. soit présente aux délibérations sur cette matière importante, et j'espère qu'elle arrivera assez à tems pour y être, le succès des négotiations dépendant pour la plupart de la tournure bonne ou mauvaise qu'on leur donne du commencement, et celle dont il s'agit me paroit d'une délicatesse et nature à être susceptible des suittes les plus salutaires ou les plus dangereuses.
Mr le vice chancellier de l'Empire a été chargé de confier en secret à Mr de Keith que la négotiation de Bruxelles étoit renvoyée en entier à S. A. R. et qu'elle avoit la permission de se consulter avec V. E. Vous jugerez bien, Monseigneur, que cette confiance ne peut avoir fait que beaucoup de plaisir à Kith ; il n'y a que S. M. l'Empereur qui en soit informé, et c'est même luyqui, à l'instance de l'Impératrice, en a donné la commission au dit ministre à l'occasion delà lettre que V. E. luy écrivit par son dernier courrier. De cette façon le roy et le duc de Neucastle en seront prévenus avant leur arrivée en Hollande, et Mr de Bentinck aura occasion de faire valoir ses bons sentimens à leur prochain passage.
Il n'est que trop seur qu'il convient de ne pas tirer en longeur la négotiation pour ne pas laisser le tems aux insinuations des mal intentionnés de la rendre encore plus difficile, que la liberté du tarif est le point qui nous importe le plus, qu'il n'y a pas lieu de se flatter qu'on obtienne et cette liberté et une diminution du subside, et que tout ce que nous avons à espérer c'est, que la république se prette à l'expédient de retenir chacque année une partie des 500000 patacons pour être employés à la réparation des places. En nous roidissant plus, nous courrerions risque de ne convenir jamais, et le Pce Louis ne fera pas peu avec Mr de Bentinck d'y disposer les esprits en Hollande. En attendant que vous veniez, Monseigneur, à Bruxelles, le dernier aura eu occasion d'y travailler et de vous informer à votre arrivée des notions qui vous seront nécessaires pour vous mettre en état de dire avec d'autant plus de précision à S. A. R. votre sentiment sur ce qu'il y aura à faire pour conduire la négotiation à une fin prompte et heureuse. Et peut-être conviendroit-il, si cela se pourroit sans faire de l'éclat, que V. E. eut quelque part en chemin faisant une entrevue secrette avec Mr de Bentinck pour convenir confidemment sur les moyens d'applanir d'autant plus aisément les difficultés réciproques.
N'ayant rien de secret pour V. E. je me donne l'honneur de luy communiquer les copies ci jointes de trois dernières lettres de Mr de Cristianidans lesquelles elle trouvera quelques passages que je ne voudrois communiquer à personne d'autre (223). Je n*ajouteray rien de plus pour éclaircir la matière, supposant que par les dépêches du dernier courrier on luy aura envoyé copie de nouvelles conventions icy projettées et des rescrits expédiés à Mr8 de Cristiani et de Vorster.
Je ne vois presque plus moyen qu'elle puisse être terminée à Hannover avant le départ du roy ; peut être n'en seroit-il que mieux si elle le pouvoit être, ou secrettement par Mr de Cristiani ou icy avec le concours du ministre anglois. pourvu que cela on puisse sans chocquer le roy et sans luy donner un prétexte de refuser la garantie.
La négotiation en général me paroit pour le présent dans un état beaucoup plus embrouillé de ce qu'elle étoit, il y a six semaines.
Mr du Beyne marque d'avoir eu une conversation assez intéressante avec le secrétaire d'Espagne. Ce dernier luy dit à l'occasion du voyage de l'infante qu'ennuyée du séjour de Parme, elle alloit en France pour arretter le mariage de la princesse sa fille avec le fils du prince de Condé, et qu'en cas que le Roy ne voulut pas s'ypretter. elle luy demanderoit un autre époux. Il y ajoutta qu'il seroit à souhaitter pour la conservation de la tranquillité de l'Italie que la princesse héréditaire de Modène eut une succession mâle et que, si elle ne l'avoit pas, le duc nepourroit mieux faire que de demander à S. M. un archiduc pour mari de sa nièce, afin d'unir ses Etats à ceux de la maison d'Autriche. Discours qui me fait craindre qu'on pourroit avoir découvert quelque chose de notre négotiation, ou que l'on en a du moins quelque soupçon.
Il y a plusieurs pièces assez curieuses parmi les ci-jointes, entre autres la dernière du ministère à Klingraff, celle de Wreden à Vergenes et celle de Desalleurs à St-Contest. On voit par la première la tournure malicieuse que donne le roy de Prusse au discours de S. E. le C d'Ulfeld pour animer contre nous la France; par la deuxième que nous devons nous attendre à quelque proposition nouvelle en faveur de l'électeur de Cologne dès que celle du palatin aura été adjustée; et par la troisième les manigeances de la France avec le chach des Tartares à l'occasion de la prochaine diette de Pologne, et pour aigrir la Porte contre la Russie. Deux autres également curieuses qu'importantes sont celles de Havrincourt à Vergenes et celle du ministre d'Hollande qui est en Suède à Aigueblanche(224). Ne devoit-on pas en juger que la reine de Suède est en intelligence secrette avec l'Angleterre .'
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Fontainebleau ce 14 octobre 1752.
N'ayant pu vous écrire qu'à la hâte en dernier lieu, je repondrai aujourd'hui un peu plus particulièrement à tout ce que vous avez eu la bonté de m'ecrire par vos deux lettres n. 10 et 11 (225). Mais recevez avant tout mes remercimens pour l'approbation dont vous avez honoré mes deux premières lettres au Cte de Migazzi. Vos bontés pour moi vous les ont fait aprécier beaucoup au delà de leur juste valeur; j'en suis très persuadé, et c'est ce qui augmente le plaisir que j'ai eu en aprenant que vous en avez été content. Par la troisième lettre que j'ai écrite au Gle de Migazzi et dont je vous ai envoyé copie le 7 de ce mois, mon projet a été, comme vous vous en serez aperçu, de le persuader de quelques vérités d'après lesquelles il me paroit nécessaire qu'il se conduise dans les occasions à venir. Les Espagnols en général sont dans le goût du mistère dans les affaires, et Mr de Garavajal est beaucoup dans ce gout-là personnellement; avec des gens de cette espèce il est encore plus nécessaire qu'avec d'autres de se conduire de façon à leur donner de la confiance, et je souhaite moyenant cela plus que je ne l'espère que Mr de Migazzi parvienne à faire expliquer Mr de Garavajal, sans lui faire confidence pour confidence et sans le rassurer sur le secret. Il ne peut plus être question actuellement de tout ce que je vous ai mandé le 7 et le 20 du mois dernier (226) depuis 31r de Migazzi est chargé du soin de faire abandonner, s'il le peut, à Mr de Garavajal tout son projet. J'ai compassé par conséquent sur ces ordres du Cte de Migazzi la dernière lettre que je lui ai écrite, comme vous le verrez par la copie ci-jointe (227).
J'ai été fort aise de voir que S. M. ait fait ordonner à Mr de Migazzi, de ne point faire usage de l'ordre de communiquer nos nouveaux griefs contre la cour de Londres et de Naples. Tout ce que vous lui dites là-dessus est sans réplique, et il est certain qu'en se rappellant sans prévention la façon dont nous en avons agi en maintes occasions vis-à-vis de ceux dont nous nous plaignons, il n'est pas fort étonnant que nous ayons à nous en plaindre.
Je ne reconnois pas Mr de Keith dans la façon dont il s'est émancipé
cette fois; il en a été bien puni, et je ne crois pas qu'il y revienne. Les mots souslignés dans votre lettre doivent avoir fait beaucoup d'impression et auront détruit vraisemblablement de fort anciens préjugés. .T'ai eu encore de quoi admirer dans cette occasion les merveilleuses qualités de S. M. Je ne crois pas que Ton ait jamais vu autant de prudence, de douceur, de fermeté, de modération et de dignité dans un même sujet; cela est étonnant.
J'ai été frappé d'abord de ce que vous me mandez que Mr Guidickens doit avoir dit au chancelier Bestouchef; mais depuis que par les dernières dépêches de la cour on m'a envoyé copie d'une lettre de Mr de Pretlack du 22 août, je suis rassuré, y ayant vu que Mr Guidickens n'a rien dit au chancelier et que ce n'est qu'à Mr de Pretlack, qu'il a communiqué les ordres qu'il avoit eu de sa cour; cela me fait croire que ce pourroit bien n'avoir été comme on dit, qu'un Scltreck-Sclniss, une finesse dans le goût de celles du duc de Newcastle, imaginée pour nous engager en nous faisant peur, à être plus accommodant dans l'affaire de l'élection laquelle est enfin, grâce à Dieu, dans le cas de devoir finir bientôt de façon ou d'autre, et c'est tout ce que je désire, mon petit sistème de politique me faisant envisager la longue durée et l'indécision d'affaires de cette importance comme la chose du monde la plus pernicieuse; elles gênent de tous cotés tant qu'elles sont imparfaites, et celle-ci nous a gêné à beaucoup d'égards depuis qu'elle existe.
Je vous suis très obligé pour la communication de tout ce qui a raport à notre négociation Modenoise; j'ai vu avec beaucoup de plaisir que Mr le duc s'est enfin relâché sur l'indissolubilité de l'union de ses Etats avec Massa; j'ai toujours envisagé cet article comme le plus important et le plus difficile, et il n'est pas douteux que ce nouveau changement favorable est encore dû à la dernière lettre secrète et ostensible au Gte de Cristiani. Je ne crois pas de bonne foi que l'on fut jamais venu à bout de rien, si S. M. ne s'en etoit mêlée. Par les dernières dépèches de la chancellerie d'Etat on me communique une relation de Mr de Vorster dans laquelle il rend compte d'une conférence qu'il a eue avec l'abbé Grossatesta; ce sont des petits coquins de fourbes que ces Italiens; il faut toujours être sur ses gardes avec eux; mais on peut fort bien aussi quelque fois se servir d'eux comme de la patte du chat pour tirer les marons du feu.
Je me flatte que toutes les difficultés qui restent encore, ne tarderont pas non plus à être levées, surtout si le Cte Cristiani vient à Vienne et se trouve à portée de donner de bouche touts les éclarcissemens qui peuvent être nécesaires.
Il est certain que rien ne peut être plus avantageux à la religion, qu'une intelligence parfaite entre le Pape et S. M.; cela est déjà fort bien entamé par la correspondance secrète établie depuis peu. Mais il faudra prendre garde seulement que la cour de Rome ne s'avise d'en profiter pour ses vues temporelles; je n'ignore pas ce qu'elle désireroit aux Pais-Bas; mais je sais aussi que, selon la constitution de ce pais-là, S. M. ne peut guère s'y prêter, et il conviendra par conséquent de tâcher de briser sur pareille matières dans la correspondance en question.
Je ne vous envoyé point copies de la dernière lettre que S. A. R. Mer le Pce Charles m'a fait l'honneur de nrécrire, non plus que de la réponse de nos commissaires au dernier Mémoire de ceux des Puissances Maritimes parce que je suppose que tout cela a été envoyé à S. M. Vous aurez vu par la lettre que S. A. R. adopte le fond de mon plan; tout ce qui me reste à désirer, c'est que les Etats généraux puissent être engagés à nous accorder tout ce que nous demandons et à nous laisser encore outre cela en même tems pendant nombre d'années la moitié du subside. Je conviens que cela est très désirable, personne ne le souhaite plus que moi, je voudrois seulement pouvoir raisonablement m'en flatter autant que je le désire.
Pour ce qui est de la réponse de nos commissaires, je la trouve actuellement très bien et telle que je la souhaitois. Elle ne plaira pas à la Haye; mais je crois qu'elle pourra servir aux bien intentionnés pour amener les esprits à un accommodement raisonnable. Si S. M. persiste, comme je crois qu'il est de son service, dans la résolution de terminer cette négociation importante et de me faire repasser par Bruxelles, je crois qu'étant sur les lieux, je pourrois, de concert avec le gouvernement, faire beaucoup de chemin en peu de tems.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 14 octobre 1752.
Monseigneur.
En conformité de ce que je m'étois donné l'honneur de marquer à V. E. par ma précédente, elle recevra par les dépêches de ce soir ses
lettres de rapel avec l'ordre du départ. S. M. continue à souhaitter avec empressement son prompt retour, et cette connoissance seule suffira à vous engager. Monseigneur, à le presser le plus qu'il sera possible. Quantité des raisons exigent effectivement votre présence et il y en a qui ne sauroient s'expliquer que de vive voix.
J'ay prié S. M. de faire prévenir incessamment Mr d'Hautefort du rappel de V. E., me paroissant qu'il méritte cette attention et que sa cour pourroit même trouver mal si on en usoit autrement (228).
S. M. approuve de toutte façon qu'elle prenne le chemin de Bruxelles, important trop qu'il y soit pris un concert solide sur la négotiation avec la république. J'espère que Mr de Reischach s'y trouvera vers le même tems, au moins S. M. paroit-elle de cette intention, résolue de faire écrire tant à lui qu'à Mr de Botta pour qu'ils agissent ensemble d'une parfaitte confiance.
Les différens éclaircissemens contenus dans la lettre de V. E. du premier (229) sur plusieurs points sur lesquels l'Impératrice luy avoit fait demander son sentiment par mes précédentes, luy ont fait beaucoup de plaisir. Il y a de l'apparence qu'on procédera dans peu à la publication des ministres à nommer aux cours étrangères, S. M. venant d'ordonner à la conférence de luy en faire le Vortrag.
Le secret qui pèse à V. E. n'est que trop certain; il y a peu de jours où S. M. n'en donne des marques, et elle a certainement besoin de toutte l'étendue de ses lumières dans la situation épineuse où elle se trouve. Hatez-vous, Monseigneur, de revenir pour luy rendre son fardeau plus léger.
Il n'y a rien de nouveau que je sache sur l'affaire de l'élection, et V. E. verra par les deux pièces de Grossatesta ce qui est passé à Hannover dans celle de Modene. Mr de Vorster ne pouvoit pas avoir reçeu encore alors les instructions qui accompagnoient les deux conventions nouvellement dressées icy. Mr de Cristiani ne les avoit non plus encore, en me dépêchant l'estaffette que je viens de recevoir de luy et de laquelle je me donneray l'honneur de luy remettre la copie par ma suivante. Le duc a pris au mieux la dernière lettre ostensible de S. M., Mr de Cristiani la luy ayant envoyée sur le champ et avant que luy parvint ma deuxième estaffette, il consent à faire entrer nos trouppes dans une de ses places en tems de paix, et promet de les recevoir en tems de guerre dans touttes, à y rester dans la place dont on conviendroit jusques à tant qu'il resteroit dans la possession du gouvernement, promettant de plus de différer la communication à faire à la France jusques à tant que le roy d'Angleterre y donnoit aussi son approbation. Reste à voir ce qu'il dira après
avoir vu les deux conventions icy formées nommément sur le point du troisième million qui fait le point qui luy tient le plus à cœur, et c'est ce que nous scaurons au plus tard dans huit jours. Mr de Cristiani croit qu'il n'y a aucun mal à la communication de la lettre ostensible, qu'on peut donner une explication toutte naturelle à son contenu pour la combiner avec les conventions projettées, en disant que le sens de la première n'avoit regardé que la rétention du capital; tandis que la convention ne faisoit mention que du payement des intérêts, mais dans le fond il donne presque pour asseuré que le duc ne s'y prettera pas à moins que le roy d'Angleterre n'y insiste, les trois millions ayant été offerts dans le tems que le duc croyoit de n'avoir plus de succession à espérer, au lieu que la grossesse survenue de la princesse héréditaire a fait faire de sérieuses réflexions et à luy et à ses ministres sur l'impossibilité de fournir une dette si grande sans porter un préjudice trop considérable à la postérité qu'il pourroit avoir.
Fontainebleau ce 20 octobre 1752.
Monsieur.
Je ne veux point arrêter ce courrier, quoique ses dépêches ne contiennent rien de bien essentiel parce que je suppose qu'il y en a un de Vienne en chemin, n'ayant eu ni de vos nouvelles, ni de celles de la chancellerie d'Etat la semaine dernière. Vous verrez cependant par celle que vous écrit le O de Migazzi et par la mienne dont je vous envoyé copie (230), que les réflexions que je lui ai communiquées le 25 du mois dernier, lui ont fait impression. Par sa réponse aux Dépêches dont a été chargé le courier Zinner, nous pourrons juger un peu plus pertinemment des mesures qu'il conviendra de prendre ultérieurement vis-à-vis de la cour de Madrid; on ne sait point encore ici notre réponse au projet d'acommodement proposé par Mr de Stadion, et comme on se proposoit à Hannover d*y attendre le retour de Mr de Wrede, pour le communiquer à la cour de Manheim par son canal, et que ce ministre qui n'est parti que le 16 ne peut être que
le 21, à Hanovre, en calculant le tems qu'il faudra pour que cela aille à Manheim et revienne de là ici, je compte que cette cour n'en sera instruite que le 3 ou 4 du mois prochain. On paroit ici fort impatient de savoir notre réponse; on a fait plusieurs tentatives pour me faire expliquer, mais je me suis borné à répondre dans les termes généraux qui m'ont paru pouvoir disposer les esprits, à apprendre notre détermination sans étonnement et même avec une surprise agréable s'il est possible.
P. S. J'ai fait vis-à-vis de moi-même quelques réflexions que je crois devoir vous communiquer; voici ce que c'est : D'après l'état où en sont les choses actuellement et à en juger par toutes les circonstances, je compte que la convention avec la cour de Manheim et par conséquent l'élection du roy des Romains sera une affaire ajustée à peu près au mois de janvier prochain; si cela est, L. L. M. M. se rendront à Francfort avec leur ministère pour cetems-là. et il deviendroitnon seulement inutil que je me rendis d'ici à Vienne pour revenir de là à Francfort avec la cour, mais je n'en aurois pas même le tems, puisqu'en supposant même que tout me réussisse à souhait, je ne pourrai jamais avoir mes audiences de congé avant le commencement du mois prochain; après quoi il me reste encore toutes mes visites à Paris et un tas d'arrangemens pour mon voyage et le transport de mes équipages, ce qui fait ensemble un embaras si considérable à Paris que je suis persuadé que quelqu'un qui ne seroit pas fort entendu et fort actif, ne s'en tireroit pas en trois mois. D'ailleurs je crois aussi qu'il seroit désirable pour le service de S. M. que je pusse m'arrèter à Bruxelles pendant quelques semaines pour y arranger avec le gouvernement non seulement les affaires de la Barrière, mais y examiner aussi à fond avec S. A. R. et les ministres de ce pais-là plusieurs autres objets de conséquence. Pour tout cela il ne faudroit pas moins de tems que l'interval d'ici à l'arrivée de la cour à Francfort où je pourrois me rendre au tems auquel Elle compteroit y arriver. Tout dépend cependant des ordres de S. M. que je tâcherai d'exécuter tels qu'ils soient, autant qu'il me sera possible. Je vous prie cependant de faire vos réflexions et en conséquence vos représentations sur ce que je viens de vous dire. Cela ne changeroit en rien à l'arrangement que vous savez et sur lequel je vous ai écrit fort au long au mois de Décembre de l'année dernière, puisque aussi bien je ne crois pas qu'il conviendroit de l'entreprendre dans la confusion du voyage avec de nouveaux subalternes.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 21 octobre 1752.
Monseigneur.
Mr de Megazzi avoit peut-être besoin d'être un peu rectifié, paroissant trop prévenu pour les Anglois et trop animé contre la France. Docile comme il est, homme d'esprit et rempli de zèle, la force de ce que vous luy avés marqué, Monseigneur, ne scauroit manquer de luy faire impression, et le faire réfléchir sur la différence de notre situation d'avec celle des Anglois, et sur la nécessité du milieu à garder, entre conserver une bonne intelligence avec eux, et entre être leurs dépendans, en suivant aveuglément leurs idées qui nous entraineroient bientôt dans de nouveaux embarras, ces messieurs se souciant fort peu de ce qui peut nous arriver du coté de la Prusse et de la Porte, pourvu qu'ils ayent une partie liée contre la France qui fait leur unique point de vue. J'espère que Mr de Megazzi aura présent ces principes dans sa conduitte à tenir en Espagne et que votre présence contribuera, Monseigneur, à les faire suivre constamment aussi icy dans les cas où il s'agira de les adopter, qui ne seront que trop frequens.
Il n'y a rien de nouveau de M. de Vorster, que je sache, dans l'affaire de l'élection , à la réserve que le duc de Neucastle luy a insinué que le roy s'attendu que les premiers six cent mille fl. à payer à l'Electeur Palatin seroient fournis par S. M., en quoy il n'y aura aucune difficulté. Je souhaitte qu'il n'y en aye pas plus sur le reste des conditions; mais j'en crains beaucoup, la Cour Palatine se voyant épaulée si fortement par la France et la Prusse et trouvant tant de facilité dans les Anglois à appuyer leurs demandes. J'en augure ainsi par la réponse donnée à Neucastle de Wreden qu'il retourneroit à Hannover, dès que ce Ministre asseureroit l'Electeur de garantie que le plan adjusté à Hannover étoit accepté dans tous ses points par S. M. Nous voilà ainsi à la veille d'avoir à essuyer probablement de nouvelles attaques des anglois.
Le courrier dépêché à Mr de Cristiani n'est pas encore de retour; il devroit cependant l'être à tout instant.
Peu des jours nous eclairciront de ce qu'il y a à attendre de cette négotiation. Les pièces de Grossatesta ne contribueront pas beaucoup à l'avancer; il y a du micmac dans l'affaire qui se mettra au clair à l'arrivée de Messieurs de Gristiani et de Vorster. Cristiani se plaint que touttes ses lettres venues à la chancellerie d'Etat ont été communiquées à Vorster et par luy à Grossatesta, Grossatesta se récrie que tout ce qu'il mande au duc, vient à notre connoissance, et Vorster soutient que Grossatesta a été le premier à luy confier la négotiation secrette du C. Cristiani et qu'il en a été averti par son frère demeurant à Modene; cela se peut, mais comment pouvoit-il savoir la circonstance de l'idée que l'on a sur le mariage de la princesse sœur de la princesse héréditaire de Modène, lorsque cette dernière seule en etoit informée avec son confident le Cte Toretti, et que ni le duc ni ses ministres en savoient quelque chose ?
V. E. sera surpris en apprenant que le duc de Neucastle a abordé Mr de Vorster pour presser le départ de M. le Cte d'Esterhasi, disant qu'il seroit fort agréable au roy et que Keene en avoit fait un portrait des plus avantageux, langage opposé du tout au tout à celui que Kith et surtout Hindfort ont tenus icy, il y a très peu de tems. Je doutte cependant qu'il soit déterminé quelque chose sur son envoy, avant que ne vienne la réponse de M. de Pretlach par rapport à luy et à M. le Gte d'Hazfeld, proposés pour l'ambassade de Russie, et sur les quels il devoit s'attendre avec le chancellier.
La pièce de Broglie à Desalleurs meritte mention; celle de Bruhl à Fleming et sa réponse à Brùhl n'en merittent pas moins (231). Autant qu'il convient de ne donner aucune prise fondée au roy de Prusse contre nous, autant convient-il aussi, à mon foible avis, que ni luy ni nos alliés ne croyent que nous avons une crainte si grande de luy. Une telle idée le rendroit plus fier dans le même tems qu'elle feroit rechercher de beaucoup moins l'amitié de S. M. à ceux qui ont intérêt d'être mal avec luy.
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 28 octobre 1752.
Monseigneur.
La veille de ma précédente il se passa un fait dont l'Impératrice a voulu que je me donne l'honneur d'informer V. E et dont je n'ay pas pu l'informer alors, ne l'ayant seu qu'au retour de S. M. de Feldsberg. S. E. le Gte d'Ulfeld s'étant rendu le soir à Schônbrunn, le discours tomba, je ne scais comment, sur le prochain retour de V. E. S. M. saisit cette occasion pour luy dire qu'à son arrivée elle étoit résolue de disposer de l'emploi de grand-maître, qu'elle balancoit entre V. E. et luy, et qu'en cas que le choix tombât sur Iuy,V. E. seroit fait chancelier à sa place. Il en parut frappé, alléguant différentes raisons pour lesquelles le dit employ ne luy convenoit pas, que S. M. feroit mieux de le conférer à Mr le Pce de Ditrichstein, et qu'à l'exemple de feu le Ct0 de Starhenberg il se contenteroit d'assister à la conférence en qualité de ministre plus ancien, si elle persistoit à faire V: E. chancellier. L'Impératrice repondit que cette expédient n'etoit pas de son goût, que ce n'étoit pas sans surprise qu'elle voyoit qu'il balancoit d'accepter un emploi si distingué, le premier de la cour, qu'elle luy laissoit encore du tems pour y réfléchir, mais qu'elle le prévenoit que son parti étoit pris, qu'il n'y auroit pas d'autre grand-maître, que V. E. ou luy et que, s'il faisoit le difficile à l'accepter, S. 31. vous nommerait, Monseigneur, en y ajouttant des prérogatives qui vous mettroient en état de remettre cet employ dans tout son lustre. Il voulut sonder S. M. sur ce qui seroit de Mr de Bartenstein en cas que V. E. fut chancellier et en quoy consisteroient les dittes prérogatives si elle seroit fait grand-maître. S. M. répliqua sur le premier qu'il ne resteroit alors pas secrétaire d'Etat, mais que, connoissant son méritte, elle le récompenseroit d'une façon que tout le monde auroit lieu de connoitre l'estime et le cas qu'elle en fait. Il n'en fut pas de même à l'égard du second, s'étant bornée à luy dire que c'étoit un secret qu'elle se réservoit à elle, et dont il seroit informé lorsque le cas existeroit.
Telle fut la substance du discours qui fut un peu animé, et le vice
chancellier d'Empire étant entré après luy, S. M. luy en confia une partie, luy confiant en môme tems que sa resolution étoit absolument de vous faire, Monseigneur, chancellier de cour qu'elle vouloit que par le bien de son service il y eut une parfaitte intelligence entre V. E. et luy, mais qu'elle luy defendoit de confier à quelque autre ce qu'elle venoit de luy dire.
Remarquez, Monseigneur, s'il vous plait, que S. M. qui a confié au vice chancellier sa vraie résolution, s'est expliqué envers l'autre d'une façon, à le laisser indécis, si c'étoit V. E. ou luy qui seroit grandmaître. Au finir de la conférence qui étoit le lendemain chez luy, il pria Mrs les comtes de Colloredo, de Kevenhiller et de Battiani de s'arretter un instant, et Mr de Bartenstein étant sorti de la chambre, il leur confia ce qui étoit passé la veille, en les priant de luy en garder le secret et de luy conseiller en amis ce qu'il y avoit à faire. Tous les trois luy repondirent d'une voix unanime qu'il ne devoit pas balancer un instant, que rien ne pouvoit luy arriver de plus heureux qu'une sortie aussi glorieuse et honorable, et qu'il avoit tout lieu de se louer de la clémence de S. M. en luy destinant l'employ de grand-maître. Aussi paroit-il qu'il sera visé et qu'il ne se fera pas prier pour l'accepter. Il s'est passé des anectodes que V. E. scaura à son retour et que je crois inutile de luy marquer, ne faisant rien à la substance, et le tems vous étant désormais, Monseigneur, trop précieux pour vous arretter avec des lectures inutiles. Ce que S. M. m'a ordonné bien précisément d'y ajoutter, c'est que vous pressiez votre retour le plus qu'il sera possible, qu'elle vous attend avec impatience et que le masque étant désormais levé, il importe d'autant plus que V. E. soit au plutôt icy pour mettre la main au nouveau sistème de l'arrangement à prendre sur la chancellerie et des affaires d'Etat (232).
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Koch.
Paris le H novembre 1752.
Cette lettre vous sera rendue par un courrier que je suis dans le cas de devoir dépêcher, parce qu'il me faut, et même promtemcnt, des ordres de S. M. l'Empereur, pour pouvoir aller en avant dans l'affaire de ses prétentions à charge de la France, du chef de la
cession de la Lorraine. Vous savez que ce Prince m'a fait l'honneur de me charger au mois d'avril dernier de la poursuite de cette négociation qui avoit été jusqu'alors entre les mains de Mr de Stainville. Elle avoit près de 15 ans dans ce moment-là, par conséquent un âge qui ne rend pas une affaire d'intérêt meilleure et avoit été d'ailleurs très mal conduite depuis la paix, comme ne l'ignore je crois, ni S. M. l'empereur, ni ses ministres. Le Mémoire, entre autres remis à Mr de Stainville au mois de juillet de l'année dernière, et la façon dont on envisageoit ici la déclaration ou prétendue décision qu'il contenoit, nous mettoit dans le cas de n'oser presque plus rien espérer au-delà de ce que la France y accordoit. Le Roy prétendoit avoirfait connoitre par là sa résolution finale et soutenoit que l'Empereur s'en étant rapporté à lui sur ce qu'il jugeroit équitable d'après sa dite déclaration, cette affaire devoit être regardée comme une affaire finie dont il ne devoit plus être question et sur laquelle on n'avoit plus rien à entendre. 11 m'a donc fallu d'abord travailler à obtenir seulement qu'elle fut remise sur le tapis. J'ai fait pour cet effet l'impossible pendant le séjour de Compiègne de cette année, sans pouvoir rien obtenir cependant, parce que les ministres qui profitentordinairement, de ce tems pour faire des voyages de leur coté, n'y étoient pas rassemblés. Je ne l'ai cependant abandonnée un moment depuis, et beaucoup plus empressé certainement de la terminer à la satisfaction de l'Empereur, que si elle me regardoit personnellement, j'ai redoublé s'il est possible, de soins et d'attentions pendant mon dernier séjour de Fontainebleau. J'y ai employé tous les moyens les plus capables de faire réussir une affaire dans ce pais-ci; toutes les personnes et tous les ressorts inimaginables, enfin le verd et le sec. On a fait revenir exprès Mr de Trudaine qui étoit en province, entre lequel un nommé Mr Courchetet designé second commissaire, Mr Richard et moi, il s'est tenu à la fin deux grandes et longues conférences le 30 et 31 du mois dernier. Il faut apparemment que l'envie d'être utile à S. M. l'Empereur, m'ait rendu dans cette occasion plus éloquent que je ne le suis, puisqu'on m'a fait beaucoup de complimens sur la façon dont j'avois plaidé sa cause; mais malgrez cela, ayant à faire dans la personne de Mr de Trudaine à un des plus habiles gens sans contredit dans ce pais-ci, le résultat des conférences a été que chacun de nous est resté de son avis. Ayant donc eu de quoi me confirmer par là dans l'idée que non seulement on ne finira jamais, mais que l'on n'avancera pas même par ce moyen, je me suis retourné du coté de ceux des ministres qui ont quelque amitié pour moi et entre autres Mr le maréchal de Noailles qui m'en a toujours témoigné beaucoup et qui a
actuellement, on ne peut pas dire, un crédit décidé, niais au moins plus de crédit qu'un autre. J"ai trouvé moyen de l'intéresser et de concert avec lui. M" de Puyzieulx et de St. Severin; en un mot, je me suis fait un parti dans le conseil. Je sais que le maréchal s'est employé chaudement vis-à-vis de Mr le garde des sceaux et M' de Trudaine; enfin je sais que je l'ai si hien mis dans les intérêts de S. M. l'Empereur que nous aurions tout lieu d'être satisfaits, si le succès de l'affaire dependoit de lui absolument. Mais malheureusement, il ne peut pas à beaucoup près tout ce qu'il voudroit, surtout lorsqu'il est question d'argent, le dérangement des finances étant actuellement au point que je sais à n'en pouvoir douter que Mr le garde des sceaux ne sait pour ainsi dire, où donner de la tète du jour au lendemain.
Notre affaire est dans le cas de ne finir jamais, si elle n'est terminée par un accommodement. S. M. l'Empereur m'avoit autorisé à traiter sur ce pied lorsqu'il daigna me la confier. Comme il ne pouvoit en être question qu'après qu'elle auroit été remise sur le tapis, j'ai sollicité les conférences que j'ai enfin obtenues. Je n'ai jamais imaginé que le succès en seroit autre 'qu'il n'a été; et je ne les ai pressées que parce que c'étoit le seul moyen qui pouvoit honnêtement nous faire faire des propositions ou nous mettre dans le cas de pouvoir en faire. Aussi en ai-je profité déz que j'ai vu que j'étois parvenu à disposer les esprit- à les écouter; faisant réflexion cependant en même tems que. si je les faisois à Mr de St. Contest, elles seroient censées faites i nom de l'Empereur, tout ce qu'un ambassadeur dit au secrétaire d Etat des affaires étrangères, ministre auquel il est assigné, ne pouvant être regardé que comme dit d'office et par ordre. Pour ne commettre ni l'Empereur ni la proposition, j'ai pris le parti de m'expliquer vis-à-vis du maréchal de Noailles comme à un ami qui m'offroil et m'accordoit ses bons offices pour lui faire comprendre la somme dont S. M. l'Empereur pourroit se contenter et lui en faire sentir en môme tems la modicité, j'ai imaginé de former et lui remettre de lui à moi un état des prétentions en deux colonnes, que vou> imaginez bien que j'ai fait aussi fort que possible.
C'est sur cet état que nous avons raisonné avant mon départ de Fontainebleau; sans me dissimuler toutes les difficultés qu'il prevovoit, il m'a promis la continuation de ses bons offices et au plutôt une réponse de sa part qui me mettroit à même de juger de ce que je devois attendre, et de me décider sur les propositions que je jugerois à propos de faire ou d'accepter.
Il vient de m'envoyer cette réponse; on y entrevoit quejepourrois peut-être obtenir i ou ^ au delà de ce qu'on avoit accordé à Mr de Stani-
ville ; mais comme cette proposition est beaucoup trop au dessous de ce à quoi mes ordres me permettent de consentir, que l'on me fait entendre assez clairement que. si cette affaire ne finit pas entre mes mains, elle ne finira jamais plus, que Mr Richard en est persuadé, et que moi-même je n'en sens que trop la vérité, j'ai cru devoir prendre le parti d'envoyer ce courrier pour savoir les intentions de S. M. l'empereur et jusqu'où je puis aller in pessimum casum.
J'ajouterai seulement encore que j'ai reçu les deux dernières du 13 et 14 (233) que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; je compte que nous nous verrons bientôt et moyenant cela, je n'entrerai dans aucun détail à cet égard. Je vous dirai seulement qu'après y avoir bien pensé, je suis d'avis qu'il vaut mieux différer l'entrevue entre moi et Mr de Bentinck ; les choses ne me paroissent pas encore assez mûres pour que cela puisse être utile. D'ailleurs cette entrevue ne sauroit être ignorée, elle feroit du bruit et elle témoigneroit en même tems à Mr8 les Ilollandois un peu trop d'empressement de s'accommoder. Il vaut mieux que je voye auparavant par mes yeux à Bruxelles, ce que l'on pourra ou ne pourra point faire. Il faut commencer par être d'accord entre nous ; tout sera facile après cela, et l'on pourra alors plus utilement, si on veut faire aboucher Mr de Bentinck avec S. A. R. J'écris aujourd'hui à ce prince en conformité de ce que je viens de vous dire.
Sachez encore que la lettre de Mr d'Hautefort à Mr de St. Contest du 15 octobre m'a paru être venue fortà propos (234). Revoyez-là, s'il vous plait; J'attens le moment de vous embrasser avec beaucoup d'impatience et j'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 11 novembre 1752.
Monseigneur.
L'impatience de S. M. de revoir V. E. s'augmente à mesure que le tems de son retour s'approche. Nous voici à l'onze jour destiné à l'arrivée du Roy à Versailles. Selon le compte que l'on fait icy, vous avez, Monseigneur, votre audience de congé dans une couple des jours d'icy, votre départ la suivra de très près, et vous
serez à peu près à Bruxelles dans le même tems que la présente.
Vous apprendrez. Monseigneur, par S. A. R. ce qui est passé à Hannover devant le dernier séjour de Wrede; il y auroit lieu de se llatter que l'on sortiroit d'affaire avec la Cour palatine, à ce qu'il me semble, si elle etoit à elle seule; mais devant suivre la loix de la France et surtout celle de la Prusse, je crains qu'il ne passe bien du tems encore avant que nous en soyons à la fin.
V. E. trouvera deux passages qui le regardent dans les pièces cijointes; celle de Keith Iuy fera du plaisir et celle du ministère àKlingraff ne luy en fera pas moins (235). C'est peut-être la première fois que se rencontrent les souhaits de S. M. avec ceux du roy de Prusse, quoyque par des motifs très différens, le roy étant bien aise du départ de V. E. de Paris pour y avoir un ennemi redoutable de moins, et S. M. pour avoir à ses cotés le ministre dans le quel elle a le plus de confiance.
La diette de Pologne est rompue. Nous venons de recevoir une pièce de près de trente pages tout chiffrée de Mr de Broglie qui contiendra apparemment le récit de ses menées et de celles du ministre de Prusse. Elle nous est parvenue par une voye oblique et servira, jespere àeclaircir des mistères que nous ignorons. Elle est d'un nouveau chiffre, mais je n'en espère pas moins que nous en serons à bout à l'arrivée de V. E.
Le .\Tord paroit sujet à bien des événemens encore et la contrée où s'allumera probablement le premier le feu de la guerre.
J'ay l'honneur...
Kaunitz à Ko<h.
Taris le 12 novembre 1752.
Je viens de recevoir encore vos lettres du 28 au 29 dernier avant le départ du courier. Je suis enthousiasmé de la sagacité et en même tems de la bonté avec laquelle S. M. en a usé vis-à-vis de Mr le comte d'I'lfeld, et je vous avoue que je ne comprens pas trop les raisons qu'il peut avoir eues pour ne pas accepter sans balancer les offres généreusesdeS. M. dignes assurément de toute sareconnoissance; mais je ne doute pas qu'il ne se ravise; en tout cas il auroit grand tort.
Je comprends fort bien que le masque étant levé actuellement, il
convient d'accélérer mon départ; aussi pouvez-vous compter que je ne le différerai pas d'une heure au delà du tems qu'il me faudra pour être en état de m'en aller. J'ai assez fait l'impossible, j'ose le dire, jusques ici pour satisfaire aux ordres de S. M. pour que Ton ne doive pas douter que j'en userai de même par rapport à mon départ. Tout ce que je désirerois passionnément, ce seroit de pouvoir terminer encore avant que je m'en aille, cette fâcheuse affaire des prétensions de S. M. l'Empereur; aussi bien cela n'est pas possible de quelques semaines et d'ici à ce tems-la j'espère, que ce courier sera revenu.
S. M. a compté que je pourrai être à Vienne à la fin de l'année. Si le bon Dieu me conserve la santé, cela pourra être ou à peu près. Je souhaite seulement que le courrier revienne bientôt. J'ai travaillé entre autres à Fontainebleau à faire nommer pour Arienne M. le G. d'Aubeterre; il est maréchal de camp, d'un beau nom dans ce pais-ci, galant homme, fort raisonnable et fort aimable. Si on pouvoit compter sur quelque chose dans ce pais-ci, j'oserois assurer que ce sera lui et point M. de Ghauvelin, qui est à Gênes, dont cependant on parle toujours beaucoup.
J'ai l'honneur...
Koch à Kaunitz.
m Vienne le 18 novembre 1752.
Monseigneur.
J'avois déjà supposé, en me donnant l'honneur d'écrire à V. E. ma précédente du onze, qu'elle pourroit bien la trouver déjà à Bruxelles, je suppose ainsi à plus forte raison que du moins la présente l'y trouvera. La première demande que me fait S. M. touttes les fois que j'ay la grâce de l'approcher est, si je n'ay pas des nouvelles de V. E. et du jour fixé pour son départ, et en me le demandant ce matin, elle y a ajoutté qu'elle seroit très fâchée si Grovenbrock avoit dit vray, en marquant qu'elle ne quitteroit Paris qu'à l'entrée du mois prochain.
M. de Bartenstein scait aussi désormais l'idée de S. M. de le faire ministre de conférence. Groirez-vous, Monseigneur, qu'il fait difficulté ou qu'il l'affecte du moins, de l'accepter, disant qu'il aime mieux rester ce qu'il est sous la direction de V. E. ? qu'en pense-t-elle ?
J'ay l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 24 novembre 1752.
Monseigneur.
On m'avertit dans cet instant du départ du courier Motte, mais si j'en avois aussi été averti plutôt, je n'auroispas eu de quoy faire une plus longue lettre à V. E., la sienne du onze dont il étoit le porteur ne regardant principalement que la négotiation des prétentions de S. M. l'Empereur dont l'Impératrice même n'a aucune connoissance, ne sachant non plus rien — à vous le dire confidemment, Monseigneur — des ordres qu'il vous porte de la part de ce monarque. Elle s'attendoit d'ailleurs bien plus à apprendre votre arrivée à Bruxelles qu'à celle du dit courrier, et tout ce qu'elle a pu, c'étoit de presser son renvoy afin que V. E. en soit d'autant plutôt en état de quitter Paris. Qu'elle se souvienne, s'il luy plait. que le masque est désormais levé, et qu'il importe infiniment et pour le bien du service et pour quantité d'autres raisons qu'elle soit icy et au plutôt.
J'av l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 25 novembre 1752.
Monseigneur.
Je suis charmé que le courrier Motte qui devoit être expédié hier, >e trouve encore icy pour que je puisse faire parvenir d'autant plutôt à Y. E. cette autre lettre du P,e Louis qui vient d'arriver (236). Vous la trouverez, Monseigneur, tout aussi intéressante, que celle qui est jointe à mon paquet d'hier et dune certaine façon encore plus, à cause du récit que le prince y fait du discours confident que luy a tenu le roy sur les differens objets y détaillés, et nommément sur l'affaire
de la Barrière, sur le sujet de V. E. et sur le voyage de M'deBentinck à Bruxelles. S. M. a cru qu'il importe que V. E. en soit informée au plutôt, pour qu'elle puisse d'autant mieux en juger s'il convient qu'elle tache d'éviter son entrevue ou s'il vaut mieux qu'elle luy donne à connoitre combien elle la trouve utile de son coté que, connoissant la juste confiance que l'Impératrice avoit en luy, elle étoit persuadée que S. M. en penseroit de même, et qu'étant au fait plus que personne de la situation des esprits en Hollande, personne n'étoit aussi plus en état que luy déjuger de l'effet bon ou mauvais qu'y produiroit son voyage tant pour le bien des affaires que par rapport à luy même.
Ce n'est d'ailleurs que sur le pied d'une simple pensée que j'ay ordre de marquer ceci à V. E., S. M. luy laissant une entière liberté de faire ce qu'elle trouvera le plus à propos à cet égard.
Je profitte en même tems de cette occasion pour luy faire tenir la suitte des pièces secrettes (237), ayant l'honneur...
Koch à Kaunitz.
Vienne le 2 décembre 1752.
Monseigneur.
J'ay déjà eu l'honneur de la prévenir par ma précédente sur l'idée de Mr de Bartenstein de vouloir continuer à manier la plume. Non contente de l'avoir déclaré de vive voix à l'Impératrice, il vient de le répéter par écrit au moyen de deux pièces ci-jointes en copie (238). Il y a ajoutté en les présentant qu'il ne doutoit pas que, quoyque subalterne, V. E. auroit la bonté d'avoir des égards par luy et qu'il demandoit en grâce que, lorsqu'on trouveroit quelque chose à charger à ses minuttes, que le changement se fasse de la main d'autrui et pas de la sienne. S. M. n'a pas changé pour cela d'opinion, persistant à croire qu'il convient qu'il ne la manie plus, elle n'en désire pas moins de savoir ce que V. E. en pense, et ce qu'il y auroit à faire en cas qu'il voulût ne pas se départir de son idée.
Les dépèches de Mr de Megazzi paraissent fort satisfaisantes. Je n'ay pas vu ce matin S. M. et ne scaurois marquer par conséquent à V. E. ce qu'elle en juge, quoyque persuadé d'avance qu'elle n'aura aucune difficulté de faire écrire une lettre secrette au dit prélat, tournée de
ht façon que V. E. a bien voulu le suggérer par celle dont elle m'a honnoré par Ziner, afin qu'il puisse la produire à Mr de Caravajal, ne fut-ce que pour avoir occasion de différer jusques à son retour la dislocussion d'une affaire si délicate. Nous n'avons pas peu gagné en attendant par l'ouverture plus claire faitte à Mr de Megazzi par Caravajal, et encore plus par la découverte faitte par ce ministre et par le confesseur de l'instruction de Mr de Duras. C'est un hazard de plus heureux qui ne peut qu'animer l'un et l'autre à tenir leur maître d'autant plus uni à S. M., et Mr de Megazzi est trop habile pour ne pas savoir en profitter à s'attirer toujours plus leur confiance.
L'affaire de Modène est sur sa fin. Grossatesta est arrivé, et les deux cours étant désormais d'accord, on écrira, je pense, en Angleterre pour en informer le roj- et pour passer de suitte à la signature.
Kaunitz à Koch.
Paris le 8 décembre 1752.
Le courier Motte est enfin arrivé avant hier avec l'instruction finale de S. M. l'Empereur. Il est fâcheux qu'il ne soit pas arrivé la veille parce que j'aurois pu faire usage des ordres qu'il m'a apportés le dernier mardi à Versailles ; actuellement je suis occupé et très intrigué pour faire porter l'affaire au prochain conseil de dimanche, et pour y faire prendre une résolution finale d'après laquelle on puisse procéder à conclure avec moi au plutôt ; si j'y parviens comme je l'espère, je pourrai ajuster toutes choses en peu de jours avec les ministres aux quels j'aurai à faire, et m'en aller content et satisfait, au lieu que si j'avois pris le parti d'abandonner cette affaire dans la crise dans laquelle elle étoit, et si je n'avois point envoyé le courier Motte, j'aurois manqué à S. M. l'Empereur; on fait ce que l'on peut, et non pas ce que l'on veut.
J'ai l'honneur...
Kaunitz à Kocli.
Paris ce 17 décembre 1752.
Depuis le retour du courier Motte, j'ai été dans un mouvement et dans une agitation continuelle par raport à l'affaire des prétensions de S. M. l'Empereur ; j'ai couru tout Paris, j"ai été extraordinairement à Versailles, j'ai écrit, j'ai dit, enfin il n'y a rien que je n'aye fait; jamais affaire ne m'a donné plus de peine et ne m'a fait faire plus de mauvais sang, soit par les difficultés que je rencontre, soit parce qu'elle rend ma situation plus embarassantes. Mon devoir ne me permet pas de la négliger et le malheur veut qu'il faut que ce soit exactement, pour ainsi dire, au moment de mon départ qu'elle se trouve dans le cas de ne pas pouvoir être abandonnée sans être exposée au sort presque certain d'être perdue sans ressource. Il m'arrive encore pour surcroît de désagrément qu'après avoir eu le bonheur de gagner presque tous les ministres pendant mon séjour de Fontainebleau et d'avoir mis même ceux des finances dans des dispositions qui pouvoient me faire espérer des sentimens plus équitables de leur part, choses dont j'ai les preuves en mains, que ces derniers ont changé tout d'un coup de sentimens et de langage lorsque je devois le moins m'y attendre. Mr Richard a là-dessus des soupçons assez vraisemblables, mais comme ils me font horreur, je veux bien ne pas m'y abandonner pour ne faire tort à personne ; mais vous pouvez penser combien je dois avoir été sensible à un changement aussi inattendu ; j'ai remué ciel et terre du depuis pour remettre les choses dans une meilleure position; je puis me flatter d'être parvenu à intéresser presque tous les ministres d'Etat, par l'amitié dont ils m'honorent ; mais je suis malgrez cela fort éloigné de pouvoir compter qu'ils l'emporteront sur ceux des finances. Dans cet état violent où en sont les choses, j'ai imaginé et pris même un parti, après avoir consulté cependant auparavant le maréchal de Noailles et Mr de St-Severin, moyenant lequel vraisemblablement et presqu'inevitablement il faudra que dans deux ou trois jours d'ici la porte soit ouverte ou fermée. Vous pensez bien que je désire ardemment qu'il s'en suive ce qui peut être le plus utile et le plus agréable à S. M. l'Empereur; mais quoiqu'il arrive, je ne me laisserai pas arrêter ici plus longtems. Je
rendrai compte de tout de vive voix à S. M. l'Empereur auquel je n'écris pas aujourd'hui parce que je ne puis pas prévoir encore quelle sera la fin de tout ceci. Je vous dirai seulement que j'aurai aprèsdemain mes dernières audiences de congé; je ne pense pas que l'on puisse faire plus de diligence.
Je crois devoir vous prévenir en attendant que l'on est mécontent ici de Mr de A'orster et de ce qui doit s'être passé en dernier lieu à Hanover, dans la négociation dont il étoit chargé ; apparemment il y at eu des choses que peut-être on ne sait pas encore bien exactement à Vienne ; je n'ai pas pu parvenir jusqu'à présent à savoir au juste ce que c'est. L'humeur que cela a donné ici en attendant, a porté aussi sur la négociation dont je suis chargé pour S. M. l'Empereur ; quelques uns des ministres cependant continuent malgrez cela à me rendre de bons offices.
Je vous prie de faire mes très humbles remercimens à S. M. l'Impératrice de la communication qu'elle vous a permise de me faire des deux Mémoires que lui a adresés Mr de Bartenstein ; j'y ai retrouvé le moyen, qu'il a déjà employé plus dune fois dans les occasions dans les quelles il a cru avoir besoin d'intéresser en sa faveur la bonté de S. M. Les hommes ordinairement se sauvent par où ils peuvent. D'ailleurs je ne suis point étonné du tout de ce qu'il ne veut pas être ministre de conférences; il l'a été en effet jusqu'à présent, avec l'influence et les moyens de plus que lui donnent tout naturellement le maniment de la plume, au moyen duquel au fond il faisoit tout lui seul et à peu près comme il le vouloit; en un mot, il a été jusqu'à présent à la tête d'un département et ne seroit plus rien, au moins par comparaison s'il étoit que ministre de conférence; il est trop avisé pour ne pas sentir tout cela avec beaucoup d'autres raisons qui lui rendent sa situation présente plus utile et plus agréable. S. M. d'ailleurs est la maîtresse; c'est à elle à savoir si elle veut que ses affaires soient conduites à l'avenir comme elles l'ont été jusqu'à présent. Tout ce que je puis prendre la liberté d'observer c'est, que selon mes principes non seulement il n'y a rien de mieux, mais il n'y a que du pire à attendre des demies choses. Je crois devoir me borner à cette réflexion, pamque tout ce que je pourrois dire de plus, auroit l'air d'être dicté par quelque passion ou mes vues secondes, sentimens dont cependant je suis très éloigné, ne voulant rien au monde, comme je me flatte que S. M. en est persuadée que la servir aussi longtems et du mieux qu'il me sera possible. En général le parti que S. M. a à prendre dans cette occasion, est d'une assez grande conséquence pour mériter le tems d'une mûre reflexion.
J'ai eu occasion de voir déjà plus d'une fois Mr d'Hautefort ; il m'a paru un très-galant homme et tout-à-fait conforme à l'idée que vous m'en avez donnée; d'ailleurs, quant à ce qui nous regarde, dans les sentimens les plus désirables, fort attaché àL.L. M. M. et très-sensible aux bontés qu'elles ont daigné lui témoigner. Comme les honnêtes gens prennent assez promtement de l'amitié les uns pour les autres, deux ou trois conversations ont suffi pour me faire mériter quelque part dans la sienne; il m'a prié de porter à la connoissance de L.L. M. M. le respect et l'attachement qu'il se propose de conserver toujours pour Elles (239).
Je ne puis attendre le moment de vous revoir, de me retrouver aux pieds de S. M. et de pouvoir vous assurer de vive voix de la tendre amitié...
P. S. Je souhaiterois pour plus d'une raison que S. M. ne prit aucun parti au sujet de Mr de Bartenstein, que je ne sois arrivé.
Paris le 28 décembre 1752.
Vous n'avez point eu de mes nouvelles depuis quelque tems, parce que j'ai été de jour en jour dans l'espérance de pouvoir vous annoncer que j'allois partir. Mais j'ai été arrêté jusqu'à présent, ne pouvant m'en défendre sans manquer aux ordres et à la confiance de S. M. l'Empereur, par l'affaire de ses prétentions, dont vous savez que j'ai été chargé. Elle est enfin terminée quant à la somme, c'està-dire l'essentiel. Il se rencontre encore quelques difficultés sur l'acte de la convention à signer en conséquence de l'arrangement, et je m'en vais à Versailles toute à l'heure pour tâcher de les lever. Mais quel que puisse être le succès de mon voyage, je me propose de partir sans faute pour Bruxelles samedi ou dimanche prochain. Je rendrai compte de là en détail à S. M. l'Empereur de tout ce que j'ai ou n'ai pas pu faire dans cette fâcheuse négociation. Je vous prie de l'en informer en attendant, de me mettre aux pieds de S. M. l'Impératrice et d'être persuadé de l'amitié inaltérable...