CCXXXIX. — LOUIS XV A M. DE BRETEUIL
[Flastan . HUt. de la diplomaiie . t. VI . p. 325. J
[Août 1764.]
Monsieur de Breteuil, j'ai reçu voire lellre n" 5 du mois dernier, à laquelle étoit jointe la copie de votre correspondance avec mon ministre des affaires étrangères. Trois choses contenues dans cette expédition méritent une grande attention.
l** Les soins que la Russie se donne pour faire entrer la Suède dans ses vues sur les affaires de Pologne ;
' parce qu'il y a un certain chapeau que j'ai de la peine ù perdre de vue. Je ne sais si vous aurez appris que le Roi a bien voulu permettre à mon frère (le solliciler la confimialiôn de cette [jrÂce, et qu'en conséquence il a envoyé son petit ambassadeur à Varsovie. i\ous ignorons le succès de cette importante négociation : nous avons la justice pour nous, mais c'est un faible avocat dans tout pays.
> Je ne vous dirai rien de mon voyage sur les côlcs; je n'y ai rien vu que d'affligeant. ponr une âme françoisc et patriotique, ce détail ne pourroit que vous ennuyer; mais ce sera avec plaisir que je vous ferai le tableau de l'île de Ré, qui a l'air d'être un pays d'une autre domination. Pendant que la France se dépeuple presque partout, et que les campagnes y deviennent incultes et désertes, ce petit pays augmente à vue d'œil d'habitants; il n'y a pas grand comme la main de terrain qui n'y soit cultivé : tout le monde y est riche et content, il n'y a ni taille ni commis, et, pour comble de bonheur, elle est gouvernée par le plus aimable et le plus respectable des hommes ; il , y est adoré; il est le juge, le père, en vérité le souverain de l'île : il est obéi' sans examen sur tout ce qu'il ordonne; cnfm c'est un pays de délices, et où j'ai passé , ainsi que madame de Broglie , une journée avec la plus grande satisfaction. Le chevalier d'Aulan nous a reçus cent fois mieux que nous ne'le méritions, si ce n'est par l'empressement que nous avions de l'aller voir. Xous avons beaucoup parlé de vous, pour que rien ne manquât u notre commune satisfaction. L'abbé porteur de cette lettre, et qui a été de notre voyage, vous fera un plus long détail, et il me promet de ne pas oublier de vous présenter les assurances de la reconnoissance de madame de Broglie, et celles de mon tendre et respectueux attachement. *
' Dépêche rédigée par le comte de Broglie. M. de Breteuil était ambassadeur de France à Stockholm, mais de ce poste il surveillait les Etats du Nord, surtout la Russie.
2'' La manière dont le Stolnick ' s'explique dans la lettre qu'il vous a écrite ;
3® La fermentation qui subsiste toujours en Russie.
Sur le premier article, je ne puis qu'approuver la réserve dans laquelle se tient le ministre suédois, en répondant au comte d'Ostermann '. Ce n'est point à nne nation libre qu'on doit proposer de contribuer à l'asservissement d'une autre qui jouit du 'même avantage. Ces propositions doivent être encore moins fiatvorablement écoutées quand elles viennent de la part d'une puissance qui a déjà fait comoître combien la liberté de la Suède la gêne ; et les ministres suédois sont trop éclairés pour ne pas voir jusqu'où tendent les vues de l'Impératrice de Russie : ainsi je ne doute pas qu'ils ne rejettent toutes les propositions qu'on pourra leur faire à cet égard. Je m'en rapporte à votre zèle et à la connoissance*que vous avez de mes intentions pour leur faire sentir le danger que la Pologne court, et combien toutes les puissances voisines doivent s'y intéresser. Si j'ai rappelé de Varsovie mon ambassadeur, c'est qu'il n'étoit plus possible qu'il y restât témoin d'une assemblée aussi irrégulière et aussi illégitime que celle à laquelle le parti russe donne le nom . de diète. Je ne continue pas moins à m'intéresser à ce qui regarde cette république; ainsi la retraite de mon ambassadeur n'est point un abandon des affaires de Pologne : c'est, au contraire, une marque que je désapprouve publiquement tout ce qui s'y est fait. Le Stolnick a parfaitement justifié ce qu'il vous faisoit entendre sur les projets de cbanger la forme du gouvernement, et les résolutions de la prétendue diète l'ont assez prouvé. Ce doit être un nouveau motif pour toutes les puissances de
^ Le comte PonUtowski.
3 Ambassadeur de Russie en Suède.
CORRESPOKDiINCE SECRÈTE. aSJ
s'intéresser au sort des patriotes qui défendent leur liberté et leur constitution, qui ne peut être changée que par le concours unanime de la nation, et non parla seule volonté d'une puissance voisine, qui, dans ce moment-ci, n'a en vue que d'opprimer la république de Pologne , afin d'étendre son despotisme dans le Nord.
Les circonstances présentes ne me permettent pas de faire encore partir le ministre que j'ai nommé pour résider à Pétersbonrg ' . H seroit à désirer que la fermentalion qui y règne produisit l'avantage d'arrêter les projets de l'Impératrice; mais le temps est bien court, puisque nous touchons au mois où doit commencer la diète d'élection. Si cependant le parti russe entreprend de la faire contre les lois, et parce qu'il verra une partie des citoyens sans armes pour défendre leur liberté, cette élection, si elle a lieu, ne pourra jamais être qu'illégitime.