HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIËRE. 10 1866r,^
IIVTRODUCTIOIV.
La publication des documents que nous mettons sooift les yeux du public aura pour résultat de modifier Topinion que Ton a eue jusqu'ici de Louis XV. Nous avons essayé dans une Étude préliminaire de faire ressortir les notions nouvelles que fournit, sur le caractère et la politique personnelle de ce Roi , la correspondance secrète, jusqu'ici restée inédite et même ijiconnue, qu'il entretint pendant plus de vingt ans avec le comte de Broglie et avec Tercier. On apprendra, non sans étonnement, que Louis XV eut des idées politiques arrêtées; qu'il voulut fermement la liberté de la Pologne ; que l'alliance autrichienne fut son ouvrage ; qu'il s'occupa sérieusement du gouvernement, à l'insu de ses ministres et de ses maîtresses ; et qu'il eut un ministère secret, à la tète duquel était le comte de Broglie.
Aux lettres inédifeS' de Louis XV, dont les autographes sont déposés aux Archives de FEmpire, nous avons joint divers documents relatifs au ministère secret
Il IXTRODLGTIOX.
qui ont été publiés dans différents ouvrages. Nous n'avons admis que ceux dont l'authenticité nous était démontrée ; et, sauf quelques rares exceptions, le tout a été publié d'après les originaux.
Le lecteur aura donc sous les yeux l'ensemble de ce qui nous est parvenu de la Correspondance secrète. Chaque document est précédé de l'indication de sa provenance , seul moyen d'assurer à ces pièces une créance que l'on serait tenté de leur refuser autrement.
Outre les lumières nouvelles qu'elle nous donné sur Louis XV, la Correspondance secrète a une importance historique très-haute. L'ordre définitif qui doit régler l'équilibre européen n'est pas encore établi ; il était, dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, dansl'enfanlement ; et il y a entre la situation présente et l'état de choses constaté dans la Correspondance secrète des analogies qui fixeront l'attention des hommes d'Etat On a dit que le passé était le miroir de l'avenir; si cette maxime est une vérité, c'est surtout pour l'histoire des relations des différents peuples entre eux.
Dès lors , les périls qui menacent l'avenir se dessinaient nettement : l'ambition de la Prusse , qui ne peut acquérir de consistance que par des conquêtes incessantes; la faiblesse de la Turquie; l'extension formidable de la Russie, qui s'étendait vers Constantinople ; l'embarras de l'Autriche. Un instant le partage de la Pologne , qui est l'œuvre de Frédéric II , vint reculer le danger, en donnant à chacune des trois grandes puis-
INTRODLCÏIOX'. m
sances voisines ce que Louis XV appelait une part du gâteau ; mais ce partage devait un jour ou Fautre créer de nouvelles difficultés.
Cette situation fut vue et décrite avec la plus grande perspicacité par les hommes distingués qui prirent part à la Correspondance secrète, par MM. de Broglie, de Breteuil, Favier, de Vergennes, de Saint- Priest. Ces diplomates éroinents, qui étaient animés d*un sincère amour delà France et de vues généreuses , ont cherché quels étaient les moyens de conjurer Forage. Ce qui était pour eux Favenir est devenu le présent, et a démontré la justesse de leurs vues. Ils ont donné franche* ment leur avis à Louis XV, qui n'eut pas la force d'en profiter; mais peut-être leurs lumières et leur expérience ne seront pas perdues.
Ce travail , où les intérêts actuels sont unis au charme singulier que Ton éprouve à explorer un passé inconnu, a été pour moi le délassement de travaux non pas plus sérieux, mais plus arides; il a occupé ce que j'appellerai mes loisirs, loisirs studieux , comme en sait faire aux archivistes placés sous ses ordres M. le marquis de Laborde, directeur général des Archives de l'Empire. Cet esprit élevé, qui a toutes les intelligences, a compris que les travaux officiels , tels que publications d'inventaires et de documents, classement d'archives, etc. , ne pouvaient contenter les archivistes qui vivent an milieu des richesses incroyables accumulées au palais Soubise. Il n'a pas voulu leur imposer le supplice de
iir INTRODUCTION.
Tantale; et coaciliant ses devoirs de directeur général avec la sympathie que le savant accorde à ceux qui demandent à l'étude un aliment à l'activité de leur esprit ou un adoucissement à de cruels chagrins, il n'a pas voulu les traiter moins favorablenient que les personnes qui viennent chaque jour consolter les Archives pour leurs études et leurs intérêts. En dehors des heures dues à l'administration , il les a conviés à profiter des trésors confiés à sa garde , non plus comme archivistes, mais comme hommes de lettres. C'est là une mesure libérale que l'on ne saurait trop signaler, qui sauvegarde tous les droits et tous les devoirs et impose silence à la malveillance , en donnant à l'archiviste vis-à-vis de tons l'assurance que sa conscience lui donne vis-à-vis de lui-même. Il n'a plus Tairde se dérober à son devoir; sons un contrôle légitime et avec toute la réserve que lai commande sa position, il use d'un droit, du droit au travail intellectuel, le plus noble , le plus désintéressé' de toas. . Mais là ne se bornent pas les droits de M. de La* borde à ma gratitude; il s'est créé des titres particuliers à ma reconnaissance, et il m'est doux de la lui témoigner publiquement, pour ces nombreuses marques de bienveillance et pour un de ces gages solennels d'estime qui élèvent un homme aux yeux de tous et le fortifient dans la voie du devoir et de l'honneur.