LE CAKACTÈRE ET LA POLITIQUE PERSOW'ELLE
LES CORRESPONDANCES I^TIUES•
L'élude du dix-huitième siècle est, à l'ordre du jour, non sans raison , car ce siècle fut une période de transition , d'enfantement, un champ de bataille entre le passé et l'avenir. 11 y a donc un très-grand intérêt à bien connaître les hommes qui représentèrent les éléments divers dont le choc devait amener la Révolution. A la tête de ceux qui personnifient le passé, est celui qu'on peut appeler le dernier roi de France, Louis XV, car le malheureux Louis XVI avait bien avant 1789 rompu avec l'ancienne tradition monarchique: il y avait en lui l'étoffe d'un roi constilutionneL Louis XV, au contraire, avait reçu et conserva intacte cette vieille foi dans le droit divin de la royauté , qui plaçait le prince dans une sphère au-dessus de l'humanité et subordonnait les intérêts de la France à ce que les courtisans appelaient la gloire du Roi.
Louis XV a été sévèrement jugé, mais on a plutôt flétri l'homme que le Roi : on n'a fait attention qu'à son immoralité , au funeste exemple qu'il donna. On n'a pas recherché si le gouvernant fut aussi coupable ou aussi négli-
gent qu'il le parait au premier abord. Ce jugement a été porté à la (in du siècle dernier, alors que le souvenir récent de SCS vices, la faiblesse de son successeur, la catastrophe qui fit tomber dans le sang la dynastie des Bourbons, étaient autant de causes qui empécbaient d'apporter dans l'appréciation de ce règne une impartialité suffisante; mais le temps semble verni de faire reprendre à la vérité ses droits. L'éloignement , la publication d'importants documents , l'étude de sources d'informations encore inédites, le progrès de la critique historique , et l'expérience politique acquise depuis plus d'un demi-siècle, nous mettent à même de procéder avec plus d'indépendance et de sûreté à l'examen du rôle qu'a joné Louis XV.
Posons nettement l'état de la question. S'il ne s'agissait que d'attirer de nouveau l'attention sur les hontes et les débauches de cette époque, nous n'aurions point pris là plume. Il y a des images et des récits auxquels l'histoire ne saurait se complaire, même en les réprouvant, sans compromettre sa pudeur et sa dignité ; mais parmi les points obscurs que l'on peut éclairer, il en est qui sont susceptibles de donner satisfaction an désir inné dans les cœurs honnêtes d'envisager les hommes sous un jour moins défavorable et de faire en toute chose, si petite qu'elle soit, la part du juste et du bien. Tel est lebut que nousnous proposons. La mémoire de Louis XV gagnera certainement aux révélations qu'il nous fournira 1 ui-même. Loin de nous toutefois la pensée de le réhabiliter : nous ne le voulons pas , nous ne le pourrions ; mais, entre la réhabilitation qu'il serait téméraire d'essayer et la flétrissure dont on l'a marqué au front , il y a des degrés. Le jugement porté n'en restera pas moins acquis dans ce qu'il a de général et d'essentiel ; l'humanité serait bien à plaindre s'il en était autrement, et que pour peser un homme public à sa valeur il
fallùi attendre un temps plus ou moins long et les lents travaux de l'érudition. Non : il y a la conscience de tous, qui, du vivant même, blâme ou glorifie, absout ou condamne, et prononce un arrêt dont il est rarement permis d'appeler. L'examen attentif des pièces du procès confirme toujours la sentence : elle procure tout au plus le bénéfice des circonstances attéauantes : ce bénéfice, nous croyons être en droit de le demander pour Louis XV.
lia été condamné par son époque et par les âges qui l'ont suivi, et à juste titre ; cependant les contemporains bien informés s'accordent à reconnaître en lui tout ce qu'il fallait pour faire un bonnéte homme et un boa roi , de la finesse dans Tesprit, de la dignité, et, qui le croirait? un sincère amour du bien, liais ces qualités furent annulées par des vices nombreux et par quelques-ans de ces défauts qui chez les princes sont aussi funestes que les vices. Il mit la débauche sur le trône et avilit la couronne en aban-^ donnant , par indolence , le gouvernement à des favorites ; en laissant la Pompadour et la du Barry arbitres des destinées de la France. Cet oubli honteux de tout devoir et de tonte bienséance avait sa source , non pas dans une coupable indifférence , mais dans une incroyable faiblesse de caractère et dans une défiance de soi-même qui n'était égalée que parcelle que lui inspiraient les gens dont il était entouré.
Il était persuadé qu'un honnête homme ne voudrait pas rester à sa cour; avec cela , il aimait son pays. Il se savait mal servi : maître absolu, il n'avait qu'à parler pour être obéi, et fort de sa conscience il pouvait ordonner; mais il était tellement timide , disons le mot , tellement pusillanime , qu'après avoir soigneusement cherché le bon parti et s'être éclairé dans son for intérieur, il se décidait presque toujours , quoique à regret , pour le mauvais qui lui
4 ÉTLDE SIR LOLIS XV.
était proposé par ses ministres ou par ses maîtresses. Il était de notoriété publique qu'au Conseil, lorsque le Roi ouvrait un avis , cet avis était toujours combattu et que le prince finissait, après quelques objections , par adopter le sentiment de ses conseillers , et cela en sachant quMl faisait mal , et en se disant tout bas : Tant pis, ils l'ont voulu. Il justifiait ainsi ces vers d'un ancien, qu'un de ses historiens a pris pour épigraphe de son livre :
Video meliora proboque ,
Dctcriora scquor.
Défiance et timidité , tel était le fond de son caractère. Cette tendance avait été fortifiée par l'éducation qu'on lui avait donnée. Unique et faible rejeton d'une illustre race , des bruits de poison répandus autour de son berceau avaient fait craindre pour sa vie les serviteurs dévoués de la monarchie qui plaçaient en lui leur dernière espérance. Enfant, il avait vu son gouverneur, le maréchal de Vilieroy, afficher les précautions les plus injurieuses pour le Régent, qui à bout de patience finit par ôter au petit roi ce mentor trop zélé mais cher à son pupille. Le duc d'Orléans mort, le poids des affaires tomba tout entier sur un enfant de treize ans qui, n'ayant pas comme son aïeul la force de saisir d'une main ferme les rênes de l'Etat , après avoir subi quelque temps à contre-cœur la direction du duc de Bourbon, fit de son ancien précepteur Fleury son ministre, et celui-ci eut sur le Roi un empire d'autant plus absol^i qu'il était volontaire et qu'il reposait sur une entière confiance. On ne saurait calculer l'influence qu'eut sur Louis XV cette longue tutelle, pendant laquelle il ne fut qu'un écolier docile , s'habitua à ne prendre aucune décision par lui-même et s'en remit sur toutes choses à son ministre.
CORRESPONDANCES IXTIMES. 5
Fleury gouveraa ainsi dix-sept ans. Quand il mourut y le pli était pris : le pouvoir était un fardeau trop lourd , Louis XV ne voulut pas le porter , et ne sachant à qui le confier y il laissa ses maîtresses s'en emparer. Ce furent elles qui gouvernèrent , nommèrent et chassèrent les mi«nistrcs, souvent sans que le Roi y eût d'autre part que celle d'un instrument docile , n'osant manifester son im* probation. Il lui échappait dans l'intimité de ces mots qui peignaient sa profonde faiblesse et les violences morales qu'il subissait. Ayant, par suite des obsessions de madame de Pompadour, remercié M. de Machault, ministre de la marine, il épanchait l'amertume de son âme dans une lettre à sa fille chérie la duchesse de Parme, a Ils ont tant fait, lui écrivait-il, qu'ils m'ont forcé à renvoyer Machault , l'homme selon mon cœur ; je ne m'en consolerai jamais, v Vers la fin de sa vie, il disait en parlant de H. de Monteynard , ministre de la guerre , que les intrigues du duc d'.^iguillon et de madame du Barry cherchaient à renverser : u 11 faudra bien qu'il tombe, car il n'y a que moi qnî le soutienne. »
Quand il avait pris une résolution importante , il ne savait comment l'exécuter ; sa timidité lui faisait même jouer un rôle odieux. Les disgrâces étaient toujours précédées de prévenances et de caresses; mais dès qu'il avait frappé , c'était pour toujours , moins par dureté de cœur et pour ne point pardonner, que pour éviter l'embarras de se trouver face à face avec celui contre lequel il avait sévi : on ne quittait le ministère que pour l'exil , et de l'exil on ne revenait jamais. Et cependant il avait au fond du cœur le sentiment profond et vivace de ce qui était bon et vrai, mais il craignait de se compromettre et d'engager sa responsabilité. Il faut reconnaître que si le courage d'imposer sa volonté ou sa conviction lui man*
quait, cette conviction il la gardait, et il cherchait dans son particulier à l'éclairer et à raiTermir. Il devint dissimulé et faux. Il s'habitua à jouer double jeu : c'est ainsi qu'il eut son trésor privé, sa politique personnelle, et même un gouvernement occulte , en opposition avec le gouverne* ment officiel ; l'homme passa une partie de sa vie à entraver et à contrarier le Roi.
C'est cet étrange caractère que je veux montrer dans tout son jour. Outre la satisfaction donnée à une curiosité légitime, il y aura peut-être quelque enseignement salutaire dans le spectacle d'un roi absolu réduit aux plus obscures intrigues pour chercher à faire prévaloir sa volonté qu'il n'osait pas déclarer, engageant avec ses ministres une lutte sourde et cachée, et, en fin de compte » déçu dans ses espérances, froissé dans son amour-propre, conspirateur émérite, persister jusqu'à son dernier souffle dans des intrigues percées à jour de toutes parts, et ne devant qu'à son rang suprême de ne point partager la captivité ou l'exil de ses agents, j'allais dire de ses com" plices. On croirait assister à quelque rêve, à quelque scène des Mille et une nuits, mais la réalité est là dans toute sa certitude, on peut dire dans tonte sa nudité, et c'est pièces en main que nous allons dérouler sous les yeux du lecteur quelques-unes des étranges péripéties du gouvernement secret de Louis XV. Nous ne prétendons pas faire une histoire complète de ce gouverneoient ; les documents qui nous sont parvenus ne nous le permettraient pas; nous nous bornerons à montrer la part que prit per^ sonnellement I^uis XV à cette politique souterraine qui était la véritable expression de sa pensée et dont il ne cessa jamais d'être l'àme.
Mais il n'arriva pas d'emblée à une situation aussi extraordinaire; il y fut conduit par degrés et insensible-
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ment. Elevé à l'école sénile de Fleury, il avait de bonne heure contracté des habitudes d'intrigpQ et de dissimulation qui du reste étaient d^accord avec le fond de son caractère, a La marotte du Roi, dit quelqu'un qui l'étudia de près , est de ne vouloir pas être pénétré *. » Personne, sauf Fleury, n'eut sa confiance entière. Il se complaisait dans les petits moyens et les voies tortueuses. Outre les rapports officiels que lui faisait chaque jour le lieutenant de police, qui avaient souvent pour objet les anecdotes les moins dignes de Tattention d'un roi et dont se repaissait sa lubricité , il avait à Paris et à Versailles des agents qui le tenaient au courant des intrigues politiques et des secrets de la vie privée. Un valet de chambre recueillait et transmettait à son maître les informations provenant de cette source impure ^
Tous les dimanches, l'intendant des postes entretenait le Roi des découvertes du cabinet noir, où des commis invisibles décachetaient les lettres et transcrivaient celles qui leur paraissaient intéressimtes. Personne n'échappait à cette inquisition , et Louis XV ne rougissait pas de se servir des notions qu'il acquérait ainsi'. Ce fut à la suite de l'interception d'une lettre à un ami que le comte d'Argenson, ministre de la guerre, fut disgracié et exilé. Le cabinet noir coûtait des sommes énormes. Il reçut une activité nouvelle sous l'intendant Jeannel, qui faisait participer madame de Pompadour à ses découvertes.
Du vivant même de Fleury, Louis XV entretenait en secret une correspondance politique avec M. de Chauvelin , qui voulut mettre à profit ce rôle de confident, pour supplanter le cardinal : mais celui-ci dominait encore son
, 1 Mémoires du marqué t, d'Argenson , édit. Rathery, t. IV, p. 42. » Mémoires de fabbé Georgel, t. 1, p. 278. 3 Mémoires de d'Argenson, t. VII, p. 92.
ancien élève, et M. de Chauvelin fut chassé du ministère et exilé à Bourges ^
Flenry mort, le Roi se trouva fort embarrassé. En pareille circonstance , à la mort de Mazarin , Louis XIV s'était écrié : a Enfin, je suis roi ! n Louis XV, plus modeste, se contenta de dire : «Me voilà premier ministre. « Il ne le fut même pas. Alors parait un homme qui , sans remplacer Fleury , et surtout sans titre officiel , eut pendant quelque temps une influence considérable sur les aflaires de l'Etat et dont Louis XV suivit avec déférence les conseils : je veux parler du maréchal de Noailles.
C'est une honnête figure que celle de M. de Noailles. Fils d'un maréchal de France, époux de mademoiselle d'Aubigny , nièce de madame de Maintenon, confident de Louis XIV, qui lui avait remis, comme à un gardien fidèle, les Mémoires de son règne et les papiers où il s'était plu à consigner ses réflexions sur le métier de roi, Adrien-Maurice de Noailles avait su , sans s'avilir, sans se compromettre, devenir l'ami du Régent et remplir, non sans intelligence et sans dignité , la place de président du conseil des finances. Il quitta cette position lors du triomphe des idées de Law, qu'il combattit, et fut admis à siéger au conseil de régence. Exilé par Dubois, il revint à la cour après la mort de ce dernier, et eut l'honneur de voir déclarer publiquement le mariage de sa sœur avec le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV. Maréchal de France en 1734, bien vu du Roi, qui aimait en lui le frère de la comtesse de Toulouse, son amie intime, et le père des deux compagnons de son enfance, le duc d'Ayen
< D*Argenson, t. VI, p. 58 et 50. — Il ne faut pas conrondre ce premier rxil avec une seconde disgrAcc épronvi^e par M. de Chauvelin pour avoir , après la mort du cardinal , adrcFsë au Roi un mémoire contre son admini^t ration.
CORRESPONDAXGES INTIMES. 9
ei le comte de Noailles, protégé du cardinal Fleury, M. de Noailles fut, au mois d'août 1742, appelé à organiser la défense des côtes de Flandre , menacées par les Anglais. Il entra à cette occasion en correspondance directe avec Louis XV, auquel il demanda la permission de soumettre avec franchise ses observations sur les affaires du temps. Louis XU accepta ces ouvertures, et, déposant l'étiquette, annonça qu'il laisserait désormais de côté, en écrivant au maréchal, les formules royales de Mon Cousin et de Que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde, a Je crois que vous ne voulez pas d'autre Gn qu'adieu, monsieur le maréchal, jusqu'au revoir, oii il plaira au bon Dieu, p (10 octobre 1742.)
Dès lors s'établit entre le Roi et le maréchal une correspondance intime, qui vient d'éire publiée d'après les originaux du Dépôt de la guerre , par ordre de M. le maréchal Randon , par M. Camille Rousset , l'heureux historien de Louvois'. Cette correspondance n'était ni inconnue ni entièrement inédite. En 1777, l'abbé Millot y avait largement puisé pour rédiger ses Mémoires politiques et mititaires,pour servira P histoire des règnes de Louis XIV et de Louis XI/, composés sur les pièces originales recueillies par Adrien*Maurice, duc de Noailles^. Des lettres intimes de la main de Louis XV étaient une trop heureuse fortune pour que Millot les négligeât : il en a publié une bonne partie , donné des extraits ou des analyses du reste; mais, écrivant quelques années après la
< Correspondance de Louis AT et du maréchal de Xoailles, publiée par ordre de S. E. le maréciial comte Randoo, ministre de la guerre, d'après les niannacrila du DépA( de la guerre, avec une îolroductio» par Camille Rouiict. Paris, 1865, 2 vol. iD-8«.
^ 6 vol. 10-12, réimprimes depuis dans les collcclîons des Mémoires sur C histoire de France, do PelHot et de Micliaud. \ous citerons d'après Tédilion originale.
iO KTUDE SLR LOUIS XV.
mort de Louis XV, à une époque où plusieurs des personnes nommées dans ces lettres étaient encore vivantes ou avaient laissé des descendants dont il fallait ménager le crédit ou Taonour^propre , il dut omettre des passages renfermant des jugements sévères ou des anecdotes fâcheuses. En outre, Millot n'entendait pas Tbistoire comme nous l'entendons; ce qu'il cherchait dans les lettres de Louis XV, c'étaient des marques de bonté pour M. de Noailles ; peu lui importait de nous faire connaître l'homme et le roi. Pour ces différentes raisons, les Mémoires rédigés par Millot, bien que contenant des documents de premier ordre, n'ont pas servi à éclairer le caractère de Louis XV. La correspondance complète du Roi et du maréchal de Noailles, publiée par le ministère de la guerre, nous révèle le Louis XV de la maturité, de 1742 à 1756. C'est pour ainsi dire le prologue de la correspondance secrète , avec cette différence que M. de Noailles provoqua les conâdences du Roi , tandis que les ageols du ministère secret étaient chargés d'instruire le Roi et d'exécuter ses volontés personnelles. Louis XV aimait beaucoup à écrire : il s'entretenait volontiers des affaires publiques et demandait conseil par écrit ' ; mais jusqu'ici peu de lettres de lui nous sont connues. Profitons donc de l'intéressante publication de M. Rousset et de celle des Mémoires du duc de Luynes et du marquis d'Argenson, pour demander aux lettres mêmes de Louis XV le secret de sa pensée.
Autorisé à écrire librement à Louis XV, M. de Noailles hésita ; il craignit de trop s'avancer et sollicita une permission plus explicite, a Quels que soient le zèle et le
^ Il enlrefint one correspondance avec les frères Paris. Espérons que peu k peu les lettres de Louis XV se produiront an jour et qu*on pourra publier sa correspondance complète.
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dévouement qui puissent remplir le cœur le plus pénétré de respect et d'amour pour Votre Majesté, une inBnité de raisons que sa pénétration lui fera aisément découvrir, retiennent ceux mêmes qui seroient le mieux intentionnés et le plus en état de la servir. Ainsi , jusqu'à ce qu'il plaise à Votre Majesté de me faire connoître ses intentions et sa volonté, me bornant uniquement à ce qui regarde la frontière dont elle m'a donné le commandement, je parlerai avec franchise et liberté sur l'objet qui est confié à mes soins, et je me tairai sur tout le reste, toujours prêt cependant à vous exposer. Sire, lorsque vous le voudrez, ce qu'un zèle sans bornes, l'attachement le plus véritable, l'amour de la vérité , quelque étude et quelque méditation soutenues d'une expérience de près de cinquante ans, peuvent m'avoir acquis des connoissances qui pourroient peut-être n'être pas inutiles au service de Votre Majesté et au bien de son royaume. Mais si vous voulez , Sire, qu'on rompe le silence, c'est à vous de l'ordonner*. » Le Roi donna l'exemple de la confiance au maréchal ; il lui fit part de ses sentiments, et expliqua , en fort bons termes , ses vues dans la lettre suivante :
A Versailles, ce 26 novembre 1742 ^.
a II est vrai que j'ai été très-sensible à nos malheurs d'Allemagne, mais par malheur il y a longtemps qu'ils durent; tâchons, je vous prie, qu'il n'en arrive pas autant en Flandre. M. le cardinal m'a envoyé une lettre que vous lui avez écrite en dernier lieu de Saint-Omer; elle dépeint bien nos ms^ux présents et futurs, et j'ai une grande confiance en vous pour les prévenir et les empêcher , s'il est possiUe. Tout ce qui m'est revenu de vous depuis que
i Saînt-Omcr, ÎO nov. 1742.— Millot, t. V, p. 314 —Roussel, 1. 1, p. 8. s Millot , t. V, p. 315. — Rousset , t. I , p. 9.
12 ÉTUDE SLR LOUIS W.
VOUS êtes sur celte froDtière m'en donne cette idée; lâchez
de ne pas la démentir dans la suite.
>y Tout le monde est bien persuadé qu'il faut faire . revenir nos troupes d'Allemagne y et vous croyez bien que quand cela sera les régiments de vos enfants seront des premiers; mais jusqu'à présent cela n'a pas été possible, et, pour l'exécution, il faudra un profond secret; car, sans cela, les ennemis qui pourroient le savoir d'assez bonne heure tomberoient aisément sur ce qui y resteroit : et quelle augmentation de malheurs si nous perdions encore ce reste d'armée-là ! Nous prenons des arrangements en conséquence , et nous songerons aux augmentations que vous jugez, avec grande raison, être si nécessaires, soit pour soutenir la guerre, soit pour ouvrir une négociation de laquelle je sens aussi bien que vous toute la nécessité : elle me coûtera peut-être d'une part, mais, de l'autre, quelle consolation pour moi de voir mes sujets goûter le repos d'une solide paix! Le feu Roi, mon bisaïeul , que je veux imiter autant qu'il me sera possible, m'a recommandé en mourant de prendre conseil en toutes choses et de chercher à connoitre le meilleur pour le suivre toujours; je serai donc ravi que vous m'en donniez; ainsi je vous ouvre la bouche , comme le Pape aux cardinaux, et vous permets de me dire ce que voire zèle et voire attachement pour moi et mon royaume vous inspireront. Je vous connois assez, et depuis assez de temps, pour ne pas mettre en doute la sincérité de vos sentiments et votre attachement à ma personne.
» Louis. r>
Sur ces entrefaites, Fleury meurt. M. deNoailles, pour qui Louis XIV était le type du monarque accompli, veut donner à son nrrière-pelit-fils le désir de gouverner luimémo. Il lui adresse dans ce sons un mémoire remar-
CORRKSPOXDAXGES IXTIMES. |:)
quable qu'il appuie du double des inslructions remises par Louis XIV au duc d'Anjou, quand celui-ci partit pour prendre possession du trône d'Espagne*. Ce que M. de NoaiUes recommande avant tout d'éviter, c'est d'avoir un premier ministre; honorable désintéressement, car M. de NoaiUes aurait pu chercher à profiter de la faveur du Roi pour se couler tout doucement à ce poste envié.
Parmi les conseils que Louis XIV donnait au Roi d'Espagne, et que M. de NoaiUes priait Louis XV de prendre pour lui, étaient ceux-ci :
tt Si vous êtes contraint de faire la guerre, mêliezvous à la tête de vos armées.
f> Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir.
9 Donnez une grande attention aux affaires ; quand on vous parle, écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien décider.
r> Quand vous aurez plus de connoissance , souvenezvous que c'est à vous de décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis e( tous les raisonnements de votre Conseil, avant que do faire cette décision.
n Je finis par un des plus importants avis que je puisise vous donner : -A/e vous laissez pas gouv^erner, soyez le maître. N'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Ecoutez, consultez votre Conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera toutes les lumières nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. »
C'était là un royal langage, dont Louis XV aurait dû profiter : les bonnes intentions, il les avait; celte Etude le prouve surabondamment; mais il n'avait pas la force de les imposer; il ne sut pas être roi. Le maréchal de Nonilles, à la suite de celle communication, fut nommé
1 Mitlot, t. n, p. 4. — Roiisset, t. I, p. 28.
ministre sans portefeuille, ce qu'on appelait ministre d'État ; il eut pendant quelque temps tellement l'oreille du maître, qu'il exerça un contrôle qui s'étendait à tout tt La survenue du maréchal de Noailles dans le Conseil rend la vie très-dure aux ministres , dit le marquis d'Argenson; ce n'est pas un premier ministre, mais c'est un inspecteur importun qui leur a été donné, lequel se mêle de tout, quoiqu'il ne soit le mattre de rien '. »
La tâche de M. de Noailles fut de rappeler sans cesse les traditions de Louis XIV : il alla même quelquefois trop loin dans cette direction, et cita des exemples qu'il eût été sage de taire ou de réprouver. 11 avait tort de dire, à propos de dépenses utiles, il est vrai : « Lorsque le feu Roi votre bisaïeul avoit jugé une dépensejuste et nécessaire , il falloit qu'on en trouvât les fonds, parce qu'il le vouloit. Votre Majesté doit expliquer sa volonté et la faire respecter : son royaume est fécond en ressources, et, dès qu'elle le voudra , et que l'on s'appliquera à rechercher les moyens et les expédients qu'on peut mettre en usage , Forgent ne doit pas manquer et ne manquera pas. « (23 mars 1743 '. ) Paroles imprudentes, surtout après avoir affirmé quelques mois auparavant que le pays était écrasé d'impôts dont il était urgent de le soulager (20 novembre 1742). Il était dangereux et impolitique de dire à un roi qu'il n'avait qu'à vouloir et à ordonner pour se procurer de l'argent
Nous ne suivrons pas M. de Noailles dans le détail de ses avis: nous ne voulons ni tracer sa biographie ni même faire ressortir ses mérites. Ce que nous cherchons, ce sont les traits qui peuvent nous procurer une notion plus complète du caractère de Louis XV , nous faire pénétrer dans
< Mémoires de d'Argenson, t. IV, p. 61. 2 Rousset, t. I, p. 41.
sa pensée , nous divulguer les habitudes de son esprit. Les éléments de cette étude psychologique se trouvent dans ses lettres, et ce sont elles que nous interrogerons. Nouslaisserons Louis XV parler autant qoe possible : nous l'aurons ainsi peint par lui-même ; non le Louis XV de la Pompadoor et de ia du Barry, mais le Louis XV de madame de Cbàteanroux : car bien que la correspondance avec M. de Noailles aille de 1742 à 1758, elle n'est suivie et véritablemeot intime que jusqu'en août 1744. Elle reprend quelque vivacité en 1746; mais dès la fin de cette dernière année elle fait place à un commerce irrégulier et sans épaocbements. S'il n'y a pas disgrâce pour M. de Noailles , il n'y a [dus faveur, et l'on ne rencontre plus du côlé du Roi cet abandon qui est le caractère de la correspondance des deux premières années. Aux lettres adressées à M. de Noailles nous joindrons celles que Louis XV écrivit à d'autres personnes de son intimité et qui nous sont parvenues : et nous réunirons tons les traits qui peuvent servir à nous donner sa physionomie. Les lettres du Roi à I^L de Noailles sont écrites sans art , mais non sans réflexion : tout y est mêlé, la politique, les nouvelles de cour; on y rencontre de nonffbreuses réflexions qui prouvent que le Roi savait envisager les vilains côtés de la vie et que bien des amer<tûmes venaient le troubler sur le trône. Il était clairvoyant par nature , équitable par tempérament , bienveillant par caractère : il lui coûtait de parler sévèrement, il lui répugnait de frapper. Pour donner une idée de ses procédés épistokûres, je vais rapporter en entier une lettre qu'il adressa à M. de Noailles, contre lequel on avait porté deux accusa* tiens fort graves : l'une, d'avoir divulguéau comtedeLooss, ambassadeur de Saxe, un secret d'État relatif à une négociation avec le Piémont ; l'autre , d'aller contre les instruc-
tO KTUDK SLB LOIIS W.
lions militaires que lui avait remises le Roi en l'envoyant commander une armée en Allemagne. -
Louis XV au maréchal de NoaiUes.
A VenMiUes, ce 90 mai t74S K a L'avis me venoit par le cardinal de Tenctn lui-même ; mais lui, je ne sais d'où il lui venoit. Comme j'étois bien persuadé de la fausseté de l'avis, je ne me suis pas fort tourmenté de ce qu'on y disoit sur vous. Une chose qui me fait plus de peine que cela , c'est de vous voir changer absolument le projet que vous aviez quand vous êtes parli d'ici. La dépêche que M. d'Argenson vous envoie de moi, ainsi que celle qu'il vous écrit de ma part sur ce sujet , vous instruira assez de mes volontés ; joint à cela, la copie de celle que j'envoie à M. de Broglie vous fera voir que mon intention n'est pas d'abandonner l'Empereur ni la Bavière , et que vous ne sauriez mieux faire que d'en revenir à votre premier projet. Je sais aussi fort bien que les choses qui devroient être les plus secrètes ne le sont pas toujours : j'en suis et en ai été assez peiné ; mais il faudroit donc faire toujours tout seul ce que l'on ne voudroit pas qui fût su, et vous savez que cela est presque toujours impossible. J'attends des nouvelles de Turin avec la dernière impatience , et je vous promets que vous ne tarderez pas à savoir le résultat de ce qui s'y sera passé.
tt Les envieux mourront, mais non jamais l'envie, et tant que vous n'y donnerez pas plus de prise , souciez-vous peu de ce qu'ils feront et diront. Qui est-ce qui est à l'abri des discours ?
tt Mes compliments, je vous prie, au ducd'Ayen et au comte de Noailles , l'un pour n'avoir pas été et Tautre
1 Millol, t. V, p. 340 (sauf la première cl la dornicrc phrase). — Rousset, t. I, p. G9.
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pour avoir été [nommé maréchal de camp]. Le premier doit être présentement installé dans la dignité de maréchal, presque comme vous. Je vous prie d'en faire part à ses amis et amies. Il doit voir aussi qu'on ne lui manque pas absolument de parole. La pauvre mademoiselle de Nantes ' est dans un pito3fable état , et périra vraisemblablement dans peu, ainsi que messieurs ses frères ^; j'en suis très-fàché, car c'étoitune très-bonne princesse. »
Lacorrespondanccdevientdeplusenplus intime; outre Testime que le Roi avait pour M. de Noailles, un nouveau lien les unissait : la faveur de madame delà Tournelle, qui devait depuis , sous le nom de duchesse de Châteauroux , jeterun scandaleux éclat sur la conduite privée de Louis XV. Madame de laToumelle était amie du maréchal. Je ferai remarquer que c'est surtout pendant le court règne de cette favorite que M. de Noailles eut la confiance du Roi, qui plus d'une fois entretint son correspondant de celle que, dans un moment d'agréable humeur, le maréchal avait appelée la Ritournelle. L'habitude de donner des surnoms était répandue dans la meilleure compagnie et même à la cour, et ces surnoms n'avaient pas toujours la délicatesse qu'auraient pu souhaiter ceux auxquels on les appliquait. Louis XV ne se faisait pas faute de ces appellations plus que familières, qui nous étonnent dans la bouche d'un prince : il désignait ses trois filles par les ignobles sobriquets de Chiffe, Loque et Graille; et dans sa correspondance même avec M. de Noailles il appelle la duchesse de Villars, fille de ce dernier , la bonne Idiote. Mais ne l'oublions pas , ce mauvais goût était celui du temps , et les lettres de madame du DefTand nous montrent les étranges surnoms ,
1 Fille de Louis XIV et de madame de MoDtcspan, mcrc du duc de Bourbon.
> Le duc du Maioc, et le comte de Toulouse.
18 ÉTUDE SUR.LOLIS \V.
l'Idole, les Oiseaux de Sieinkerque , le Merle, donnés et reçus par les hommes el les femmes les plus distingués, dans la société la plus élégante et la plus spirituelle.
Le maréchal avait à Tannée ses deux fils, le due d'Ayen et le comte de NoaîUea , tous deux favoris du Roi, dont ils avaient, ainsi que nous Tavons dit, partagé l'éducaiion. En père habile et prévoyant , le duc voulut faire participer un de ses fils à la faveur politique dont l'honorait Louis XV ; il demanda en badinant la permission de se servir, comme secrétaire dans sa correspondance intime , du comte de Noailles; Louis XV autorisa, mais aune condition : « Quand vous trouverez, ajouta*t*il, pour vous seul, je désire que cela n'aille pas plus loin que nous ^
Cette prudence était excessive, car Louis XV ne se corn* promettait pas dans ses épanchements avec M. de Aioailles : le tour de ces lettres est en général celui de la conversation : il est familier, il emploie souvent quelqu'une de ces expressions triviales que l'on croit être un signe de notre époque , témoin ce qu'il écrit :
A Versailles, ce 31 mai 1743 >.
u Pour ce qui est de la défense du Necker ou du
Mein , je ne vous avoîs prescrit votre Velour sur le Necker qu'au cas que vous ne fussiez pas assez en force présentement pour soutenir le Mein ; puisque vous vous croyez en état de cela, j'en suis ravi, et le serois encore bien davantage si je voyois arriver le duc d'Ayen avec la nouvelle que vous atez frotté d'importance le superbe Stairs et sa nation insulaire. N'oubliez pas pourtant que nous avons une armée en Bavière assez en presse , et que l'on en est plus près sur le haut Mein que sur le bas. » L'expression énergique
1 Rousset, 1. 1, p. 90.
3 Idem, p. 91.
GORRESPONDAIVGES INTIMES. 19
frotter lui revient une autre fois sous la plume ; et il demande grâce pour cette nouveauté , qui le séduit. Le 22 juin il émt : a J'espère que vous préviendrez les ennemis aux défilés^ ou au moinsque vous ne les y laisserez pas passer impunément , désirant autant que le comte de Noailles que vous puissiez yrol/^r d* importance ces mes-neurs Anglo-Autrichiens: vous voyez que Je me conforme aux mots nouveaux, quand ils me paraissent bons. »
Si le Roi s'eflaoede temps à autre devant le franc com* pagnon, il ne tarde pas- à reparaître ; mais il ne reste jamais sur une nouvelle politique : c'est le cœur qui parle en dernier, u Pour vous tenir la parole que je vous avois donnée de vous instruire des nouvelles de Turin y je vous dirai que nous en avons eu d-assez mauvaises. L'on ne veut pas de nos projets , l'on demande du temps ^ l'on nous en promet d'autres ; cependant, il n'y a encore rien de conclu avec les Anglois, et demain ou après, j'espère que nous aurons la réponse définitive, ayant promis à M. de Senneterre qu'on la lui feroit le 20 , et lui ayant un courrier à Gènes exprès pour nous l'apporter* — Je sais que vous avez été assez incommodé, mais que votre cœur a fait marcher votre corps: ménagez l'un et l'autre, je vous prie, et soyez sûr que j'ai été très en peine de vous, parce que je vois que vous me servez bien '. yi
Cette négociation avec la Sardaigne était une source d'inquiétude : le Piémoiiliis' étadt indécis entre l'alliance de la France et celle de l'Angleterre, désireux avant de se décider de voir clairement quel était le parti le plus avAitageux« En attendant, il prétait l'oreille à toutes les pro^ positions. Nous n'avions pas qu'à stipuler povr nous, mais «ooro p«ur PEspagoe : les prétentions de l'Infant don Philippe, anqpel ilfaUaitune souveraineté en Italie et qui
< Millot, u V., p. 346. — K—uei, t. I, p. 93.
la voulait la plus étendue possible, trouvaient dans le Roi de Sardaigne un contradicteur intéressé.
4 juin 17431.
tt Le courrier de Turin est arrivé : il a apporté une longue dépêche pour M. de Solar [ambassadeur du Roi de Sardaigne] , qu'on lui a envoyée; il vint hier la communiquer à M. Amelot : elle est très-haute. Il ne veut d'aucun de nos projets et il en propose un ridicule : ce* pendant je crois qu'il ne le faut pas rejeter. On l'a communiqué à M. de Campo-Florido (ambassadeur d'Espagne ), qui a envoyé sur-le-champ un courrier à sa cour pour avoir des pleins pouvoirs , parce qu'il veut, lui Roi de Sardaigne, que cela se traite à Paris. Il dit qu'il est toujours libre , mais il ne cache pas que sa négociation avec les Anglois n'est pas rompue et qu'il la suit toujours. Vous voyez ce que cela sent : il promet seulement de nous avertir de tout, et il veut gagner du temps. Il veut aussi que l'Empereur et moi soyons dans son traité. Je ne veux céder qu'une petite partie de la Savoie, et il veutMantoue; mais il nous est nécessaire : ainsi il faut lui céder quelque chose pour l'avoir. Xous lui avons promis du secours , et c'est le sujet de la lettre dont je parle ci-dessus, et qu'il est bien nécessaire qu'on ne sache pas. Il sent fort bien aussi qu'il peut [le corps qu*on envoie au secours du Roi de Sardaigne] se tourner contre lui ; nous avons un prétexte pour retenir ces troupes , qui est le Languedoc , et effectivement il s'y remue quelque chose. »
Ces citations prouvent que Louis XV avait l'intelligence politique et qu'il se rendait parfaitement compte des situations : aussi une pareille lettre n'avait-elle vraiment pas besoin de l'excuse qu'il crut devoir invoquer pour faire passer les négligences de rédaction qui s'y peuvent trou-
1 Roa$set, t. I, p. 97. — FragmenU dans Millot, t. V, p. 347.
GORRESPOX'UAXGES INTIMES. 21
ver. (c Ma lettre n'est pas trop bien conçue , mais je suis pressé : il est plus d'une heure ; je vais demain à la chasse à Rambouillet, et votre ambassadeur sera vraisemblablement parti quand je reviendrai. De plus, je ne suis pas plus spirituel que cela: mais ce qui est de sûr, c'est que je fais de mon mieux. » (4 juin 1743.)
Tranquillisez -vous, Sire, vous êtes assez spirituel comme cela : ne cherchez jamais à faire mieux. Contenlez-vousjde faire aussi bien, et vous serez un grand roi. Mais, hélas! ces bons sentiments avaient besoin d'être excités par un honnête homme de la trempe de M. de Noailles, qui préférait à tout la gloire de son roi et le bien de l'Etat. Louis XV était une nature bonne et faible qui ne pouvait persévérer dans le bien qu'à condition d'y être encouragé, soutenu. C'est un Télémaque à qui il faut un Mentor; mais Mentor devient un censeur fâcheux, on l'éloigné , et Télémaque se plonge dans les délices de l'ile de Calypso. Cependant jamais il n'oubliera cet idéal qu'on lai a montré, et vers lequel une force cachée le porte; mais pour l'atteindre, il faudrait un effort dont sa mollesse est incapable , et toute sa vie nous le verrons gardant précieusement cette notion du juste et du bon , si vivace en lui , l'alimentant en secret, désirant voir le bien triompher. Pour cela il faudrait dire un mot, exprimer une volonté, parler haut ,'en roi : il n'en a pas la force.
Reprenons sa correspondance avec M. de Noailles. 11 continue à exposer avec une grande lucidité les péripéties des négociations avec la Sardaigne.
c 19 joih 1743.
a Le Roi de Sardaigne a proposé deux plans : le commandeur Solar n'a jamais voulu signer sans envoyer k sa cour notre ultimatum ; ainsi le courrier est parti il y a déjà quel* ques jours ; mais en voilà le précis, et qu'il est bon que vous
sachiez. Dans le premier plan, le Roi de Sardaigne ne veut point exclure la Reine dé Hongrie de Fltalie et lui laisse le Mantouan et le Crémonais; à Tlnfant (don Philippe), Parme , Plaisance, une petite partie du Lodésau dont vous avez déjà ouï parler, et le Roi de Sardaigne prend pour lui le reste du Milanais, avec le titre de Roi de la Lorobardie. * — Dans le deuxième plan, qui est supposé que la Reine de Hongrie n'accepte pas le premier plan : à rin&nt, Parme, Plaisance, la Sardaigne et toute la Savoie (il faut vous observer que le Roi de Sardaigne ne vouloit céder à l'Infant qu'une partie de la Savoie), au Roi de Sardaigne tout le Milanais, avec le même titre, et le Mantouan. Je ne sais si, vu le temps présent [après les succès des Autrichiens enBavière], ilvoudrasignerquelquechosedecela...))
L'insuccèsv, pour ne pas dire plus, éprouvé à Dettingen contre Tarmée anglaise, par M. de Noailles, inspire au Roi de sévères mais justes réflexions. La bataille avait été perdue par l'imprudente ardeur et la désobéissance du duc de Grammont. Ce qui manquait à la noblesse française, c'était la discipline, et sans discipline, ni soldats ni généraux. Il y avait là un signe très-grave. «J'ai toujours été bien persuadé , écrivit Louis XV au duc de Noailles, delà valeur de nos jeunes seigneurs, mais ce qu'il convient que vous étudiiez en eux, c'est les talents qu'ils développeront, pour que vous les cultiviez afin qu'ils puissent devenir bons généraux , ce dont tout le monde convient que nous manquons absolument. » (5 juillet 1743 ^) Les gardes françaises s'étaient mal conduits; ils avaient fui et traversé le Mein à la nage. Le duc , en apprenant ce triste événement au Roi, recommandait le silence. » Je garderai le secret que vous m'en mandez; mais le tout est déjà public^ et peut-être même plus enflé
1 Millot, t. V, p. 356.-- Rousset, t. I, p. 127.
CORRESPONDANCES INTIMES. t3
qu'il n'eet, car vous savez qu'en ce pays-ci l'on y va fort vite, soit d'uiie ftiçon, soit d'pne autre. » C'était connaître le caractère français, prompt à se porter aux extrêmes, à passer sans transition de l'enthousiasme à rabattement, de l'admiration an mépris. Quant au Roi, il ne se décourageait pas, et il était résolu de lutter avec énergie, a Dans l'hiver, nou« verrons ce qu'il y aura à faire pour l'année prochaine, et à la paix pour l'avenir, laquelle il ne faut pas faire honteose qu'on n'y soit contraint par la très-grande force, et j'y suis bien déterminé, au péril de ma vie. ))
La France était dans une pénible situation , et le maréchal, parlant avec franchise, demandait comment il se faisait qu'après trente ans de paix, interrompus seulement par des guerres de courte durée, le royaume fût si promptement sans fonds, sans ressources et épuisé (8 juillet 1143) ^ Louis XV fit cette réponse pleine de bon sens, qui justifiait en partie les ministres que M. de Noailles accnsait :
13 juillet 1743. «^ u On peut dire que nous avons en trente ans de paix; mais considérez, je vous prie, les événements qui sont arrivés pendant ce temps, dont l'agto' n'est pa« le moindre , puisqu'il a renversé toutes les têtes et fait perdre tout crédit. Combien ne faut-il pas de temps pour le faire revenir I De plus, ne payons^-nous pas tout ce que le feu Roi a fait de dettes pour afiairesextraerdinaires, et cinquante millions de rentes et plus qu'il faut com^ mencer de payer avant tout? De là', les maladies qui ont fait périr tant de monde, puis la famine dont nous avons été menacés; tout cela ne vaut<^il pas bien une guerre
1 Uillot, t. V, p. 36S. — Rousset, t. I, p. 149. s Le syilèmc de Lav.
3 De là, en oatre.
24 i ÉTUDE SLR LOLIS XV.
craelle, sans compter la peste de Provence? Et si nous sommes obligés de retarder le payement et de faire quelques mauvaises affaires, comme sûrement nous y serons forcés, adieu tout crédit, et l'argent, qui est déjà si rare, le sera encore bien davantage. Je vous dis tout cela, non pas pour ne pas faire tout ce qu'il faut, mais pour le faire comme il faut, et ne pas en user avec prodigalité et volerie, comme nous avons fait jusqu'à présent '. »
Est-ce bien là le Louis XV que l'histoire nous a fait connaître jusqu'ici? Et notez que ce langage n'est pas dicté , que ce n'est pas un discours de la couronne écrit par un ministre , une lettre destinée à formuler un programme de gouvernement; c'est l'expression spontanée de ce que pense le Roi, de ce qu'il sait, de ce qu'il sent , un épanchement intime, sans belles phrases, mais non sans finesse; de la franchise et de la simplicité , de la bonhomie même, témoin ce trait final, a Voilà une longue réponse à une longue lettre, passez-moi, je vous prie, ce qui pourroit s'y trouver de fautes; sûrement elles ne viendroient pas de mauvaise volonté de ma part, n
Un autre point qu'il faut faire ressortir, c'est l'indulgence du Roi. M. de Noailles avait justement insisté pour qu'on punit le maréchal de Broglie, qui, au mépris des ordres reçus, avait abandonné la Bavière. Il fallait un exemple : Louis XV marqua publiquement son mécontentement, mais avec de louables ménagements,* qui, sans affaiblir le blâme, le rendaient moins amer à celui qui en était l'objet.
13 juillet 1743. — a Vos désirs sont prévenus sur le maréchal de Broglie; je ne l'ai point puni tant qu'il ne l'avoit pas mérité, puisqu'il avoit carte blanche d'agir comme il le voudroit : à cette heure, qu'il n'est plus dans
1 Millot, t. V, p. 369. — Roussel, I. I, p. 16^.
GORRESPOXD ANGES IXTIMES. 25
le même c«is, m'ayant désobéi entièrement en évacuant totalement la Bavière avec une si grande précipitation , les ordres sont partis pour que, dès qu^il arrivera à Wlmpfen, il vous remette le commandement de son armée, et qu'il se rende à Strasbourg, où il recevra de nouveaux ordres. Ces nouveaux ordres doivent aussi être partis pour qu'il quitte l'Alsace et qu'il vienne à Cbambray ' sans passer à Paris ni a la Cour. Il est vrai que je n'ai pas voulu lui faire (aire cette dernière signification par mon ministre de la guerre, mais je la lui ai fait faire par le contrôleur général^, son ami, qui, par parentbèsc, l'abandonne entièrement dans cette occasion-ci ; cela lui sera plus doux, mais pourtant fera toujours le même effet de marquer mon mécontentement , tant envers la nation
françoise qu'envers l'Empereur Cela est incroyable :
pourtant l'on dit partout qu'il a sauvé l'armée par cette belle retraite; mais j'en dirois trop et en ferois trop si je me laissois gagner à ma mauvaise bumeur. Mais vous savez que je naime pas les grandes punitions, et que souvent , en punissant peu et en récompensant de peu, nous en faisons plus qu'avec les plus grandes rigueurs et les plus lucratives récompenses'. »
Jusqu'alors la France n'avait fait la guerre que comme alliée de l'empereur Charles VII; celui-ci ayant traité avec l'Autriche, la France devait se battre pour son propre compte. Le maréchal ne cessait de rappeler l'exemple de Louis XIV, et le Roi n'avait pas oublié le conseil que son aïeul donnait au duc d'Anjou de se mettre à la tête de ses armées. Aussi écrit-il à Noailles :
24 juillet 1743. — «tSelon toute apparence, nous allons
* Chambray, •ctoellcment BrogUc, dans le dcpartcment de l'Eure.
« M. Orry.
3 RouiMt, f. I, p. I6i. — En partie dans Uillot, t. V, p. 3C9.
avoir la guerre personnellement. La déclarerons-nous, ou atlendrons-nous qu'on nous la déclare, ftoit de fait, soit autrement? Dans tous les cas, il faudra faire quelque chose, soit à la fin de cette campagne, soit au commencement de Tautre. Vous savez ce que vous m'avez promis,
et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en grille d'envie
Je me hasarde peut-être un peu trop dans les circonstances critiques où nous sommes; mais si vous ne croyez pas la chose possible, maùdez-le-moi avec votre franchise ordinaire. Je suis accoutumé à me contenir sur les choses que je désire, et je saurai encore me contenir sur celle-ci, quoique je puisse vous assurer que j'ai un désir extrême de pouvoir connaître par moi-même un métier que mes pères ont si bien pratiqué, et qui jusqu'à présent ne m'a pas réussi par la voie d'autruL.... J'attendrai votre réponse avec honnêtement d'impatience * . d
Cette décision fit tressaillir de joie le vieux maréchal. En attendant mieux , le Roi suit avec attention les mouvements de l'armée; il s'inquiète de voir Noaillcs repasser la frontière; il craint une feinte du prince Charles de Lorraine, tt Personne ne m'a suggéré rien de tout ceci ; mais c'est le sujet des réflexions que j'ai faites à la lecture de vos lettres, je n'exécute que ce que vous m'avez fait pro* mettre de tout vous dire, tant ce que je pensois que ce que les autres pourroient me dire. Ainsi vous ne devez point vous alarmer, et au contraire être plus persuadé que jamais de la confiance que j'ai en vous. » (7 août 1743').
Louis XV se dispose en secret à se mettre à la tête de son armée. 11 embrasse cette idée avec ardeur et accorde une sérieuse attention à tout ce qui touche à l'armée. Il veille au maintien d'une exacte discipline.
* Millot, t. V, p. 39Î. — Rousset, 1. 1, p. 172. s Rousset , t. I , p. 187.
GORRE3PONDAN4:i!:S INTIMES. 27
25 aèiit 1743. — a Les étrangers et même nos François trouvent fort singulier que nos officiers soient à se divertir à Strasbourg au Heo d'être au lieu de leur destination , ou les colonels à leurs régiments. Ils disent : Est*ce la discipline qu'on a promise? De plus, je sais que les officiers particuliers tiennent de fort mauvais propos. Je vous prie de Rie mander ce qui en est et de ne pas oublier que c'est la discipline que je vous ai recommandée le plus fortement à votre départ.... Depuis ma lettre écrite, j'ai appris que plusieurs colonels vouloient avoir des congés , sous prétexte du rétablissement de leurs régiments. Je ne crois pas que vous leur en donniez, et je vous réponds qu'il n'en partira pas d'ici. Cela ne s'est jamais vu en pleine guerre * »
Et quelques jours après :
« Vous faites bien de ne pas jouer, malgré les reproches de la Bonne Idiote^ ; mais cependant de temps en temps quelques relâches à l'esprit sont nécessaires, tant pour le corps que pour l'esprit. A l'égard du jeu , puisque vous m'en parlez, je vous dirai que le duc de Biron m'a proposé de casser un capitaine de mon régiment, uniquement pour cela. Je l'ai fort approuvé, en lui accordant sa demande. Comment cela se passe-t-il dans le reste de votre armée? Car c'est la perte des officiers, et je veux que vous teniez la main aussi à ce que l'on ne joue que des jeux de commerce, et surtout qu'il n'y ait point de lieu destiné à cela chez aucun officier; et l'exemple de mon régiment seroit très-bon à suivre*. «
Le désordre de l'armée, l'inaction du maréchal de Noailles, l'indécision du gouvernement, produisaient de
1 Rousset, t. II, p. 1.
''' Uadomede Villan, fille du maréchal de Xoailles.
3 RouiMt, t. II, p. 9.
28 ÉTUDE SLR LOUIS \V.
mauvaises impressions , de là de mauvais bruits qui arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi.
a Les bruits de Paris sont assurément plus singuliers que jamais; mais il est difficile de faire taire une coborlc comme celle-là : si je vous disois tout, je ne finirois pas. Ce qui est sûr, c'est que je suis très-patient, peut-être trop, et que j'aime à voir clair daus les choses; après quoi je sais prendre mon parti, v (!*' septembre.)
Louis XV se flatte : il est vrai qu'il cherche pajliemnient, mais il ne prend pas de parti de lui-même, ou plutôt il n'a pas la force de l'exécuter. Se résoudre est chez lui un effort qu'il ne saurait faire tout seul; il aime pour ainsi dire obéir à une impulsion étrangère, même quand cette impulsion contrarie son penchant. Là est la source de tout le mal. Cette belle ardeur que nous venons de voir à se mettre à la télé des troupes, s'affaiblit vile; en vain le maréchal cherche à le maintenir dans ces bonnes dispositions ; il annonce que le moment est arrivé , Louis XV hésite.
3 septembre. — » Je vous dirai que si je suivois une vaine gloire, je ne prendrois certainement pas le parti que vous me proposez. Si je consultois quelqu'un, toutes les apparences sont qu'il penscroit de même ; reste donc à moi seul à balancer le commodo et incommoda. Ma tête a déjà fait du chemin et en fera d'ici à quelques jours. Si la saison étoit moins avancée, on pourroit prendre du temps; mais il me paroit qu'il n'y a pas à en perdre. La seule visite de mes frontières ne me convient en nulle façon en ce moment. Je vais faire mes dispositions secrètes, et attendrai une nouvelle lettre de vous pour me déterminer'. »
Le maréchal comprit, et sa réponse se mesura sur la
1 Roiif»rl, t. II, p. 12.
CORRESPOXDAXGES ULTIMES. Î9
tiédeur du Roi. Louis XV se trouvait de bonnes raisons pour renoncer à se rendre à l'armée cette année-là : la saison était trop avancée, Ton était au mois de septembre. Et puis, qu^est-ce qu'il pourrait y faire? S'illustrer par quelque coup d'éclat? Ce n'était pas vraisemblable. Le royaume était-il envahi? Fallait-il payer d'exemple? On n'en était pas encore réduit à cette extrémité. En outre, il est si bon de rester à Versailles, de se divertir par de petits voyages à Cboisy, à Marly I Et madame de la Tournelle, comment s'en séparer? Ce dernier motif n'est pas de notre part une supposition fâcheuse. La maîtresse déclarait ne vouloir pas abandonner son royal amant! Le maréchal avait cherché à la dissuader de la Jolie prétention qu'elle avait de suivre le Roi à l'armée, mais Louis XV était flatté de cet attachement si vif. a Les exemples que vous lui citez ne l'arréteroient pas, je crois, et elle a de lM>nnes raisons pour cela, que je ne puis vous dire, mais qu'il votis est permis de penser, w (18 septembre 1 743 '. ) Cependant sa conscience lui faisait des reproches; il sentait que le devoir l'appelait à la frontière, et il cherchait un prétexte plausible de s'en dispenser, a Jusqu'à la fin du mois je serai bien perplexe et comme l'oiseau sur la branche. Dans le courant du prochain, je serai un peu plus tranquille, mais je désirerai de vieillir à un point inexprimable'. »
Le traité entre la Savoie et l'Angleterre est enfin signé ; nous avons un ennemi de plus (13 septembre). M. de Xoailles, qui réussissait mal en Allemagne, dénonçait charitablement le maréchal de Coigny, qui ne faisait pas mieux, mais qui ne faisait pas pis. Louis XV se pique et donne une leçon à son correspondant, a J'ai promis de
< Lettre au duc de Noaillet. BooMet, t. 11, p. 16.
< Le 18 septembre. — MUIol, t. V, p. 403.— Rotissct, t. II, p. 16.
VOUS tout dire, vous voyez que je tiens parole. Vous connoisses Paris, l'on n'y est pas content de vous. L'on y dit encore du bien du maréchal de Coigny ; mais vraisemblablement cela ne durera pas longtemps. » Suit cette rude apostrophe et cet avertissement salutaire : u Pas de factiens , je vous prie. » Le bruit s'étant répandu que le Roi était tombé malade, et le maréchal lui ayant fait part de ses inquiétudes, Louis XV le rassure, non sans quelque aigreur et sans quelque dépit de l'attention que l'on met à surveiller ses faits et gestes, et de l'empressement à bâtir des commentaires sur le plus mince incident a Ala santé est très-bonne ; je sais qu'on m'a mené vite à Parts' ; mais^ Dieu merci, je n'ai eu qu'un effort dans le col, lequel a dégénéré en rhumatisme, dont je me sens encore un peu , mais qui ne m'empêche de rien , et mon sang en reste tout entier dans mes veines, sans qu'il en soit sorti plus d'une goutte, occasionnée par une coupure que je me suis faite au petit doigt en soupant dimanche dernier au grand couvert. » — (27 septembre.)
Le Roi de Prusse, Frédéric II, dit dans V Histoire de mon temps : a Ce siècle étoit stérile en grands hommes pour la France^. »
Un pareil jugement peut passer pour exagéré et semble bien placé dans la bouche de cet ami douteux qui ne demandait pas mieux que de devenir un ennemi, et qui ne connaissait qu'une chose, l'intérêt et la grandeur de sa patrie. Eh bien, il n'a rien que de juste, et l'on est tout surpris de trouver ce sévère arrêt formulé dans les mêmes termes et à la même époque par Louis XV , mais avec une restriction qui atténue ce qu'il pourrait avoir de trop humiliant pour l'amour-propre national. « Ce sîèdle^ci
< C'est-à-dire qu'on a amplîGé la nnladie» 3 BisUÀrtde nwm tempi, ch. yi , circa fincm.
CORRESPOXDAXGES IXTIMES. 3i
n'est pas fécond en grands hommes , et il serolt bien malheureux pour nous si cette stérilité n'étoit que pour la France, yy (21 octobre 1743) ^ il est bien entendu qu'il ne s'agit que d'hommes de guerre, car, dans la pensée de Louis XV el des hommes de cour, la grandeur était l'apanage exclusif de la noblesse et de l'épée.
La cordialité est encore le caractère dominant de la correspondance avec M. de Noailles, bien que de temps en temps Ton sente une pointe. (21 octobre 1-743.) a Le maréchal de Coigny vient d'essuyer une cruelle maladie pour un homme de son âge. Il en est quitte présentement ; mais l'on peut dire qu'à la bonne heure lui prit la pluie , car il est tombé malade le jour même qu'il n'a plus rien eu à faire. A l'égard des mauvais propos, sur cela je vous regarde comme moi , où l'on se donne bien de garde d'en tenir devant moi ; ainsi je ne suis point surpris que vous n'en ayez point entendu. » Ce qui protège le maréchal, c'est l'amitié de madame de la Tournelle , dont la faveur va toujours croissant, et qui est créée duchesse de Chàteauroux; le Roi s'empresse de faire savoir cette bonne nouvelle au duc. a Si la poste partie avant-hier arrive avant votre courrier, Son Excellence vous fera part du changement arrivé à votre Ritournelle; sinon je vous charge de lui dire qu'elle es4 duchesse de Chàteauroux , et en cette qualité elle vous fait bien ses compliments , ainsi qu'à toute votre famille', n
M. Rousset croit que par Son Excellence le Roi désigne M. d'Argenson, ministre de la guerre. C'est une erreur. Le Roi ne dommit jamais de l'Excellenoe à un ministre. D'ailleurs oommenl M. de Noailles, qui était à Strasbourg , aurait«il pa apprendre au ministre une nouvelle que celui-
< Hillot , t. V, p. 390. — Roauat, t. II, p. 49. 3 Roiitset, t. II, p. 50 et 51.
32 KTLDK SUR LOUIS \V.
ci avait dA savoir de première main? Son Excellence est ici un de ces sobriquets si familiers à la cour, oii chacun avait son surnom; il s'applique au duc d'Ayen. Dans sa réponse, M. de Noailies, après avoir annoncé le départ du duc d'Ayen , ajoute , quelques lignes plus bas : a Son Excellence étoit partie à la réception de la lettre de Votre Majesté , en sorte que nous n'avons pas eu le plaisir de nous féliciter Tun l'autre sur la nouvelle duchesse de Chàteauroux'. j)
Le commerce épistolaire languit pendant l'hiver avec les opérations militaires; mais au printemps il est convenu que le Roi prendra le commandement des troupes en Flandre. M. de Noailies, qui n'aimait pas M. Amelot, ministre des affaires étrangères, avait conseillé à Louis XV d'écrire directement aux représentants de la France en Russie et en Suède, en cachette du ministre. Cette petite intrigue déplut au Roi, qui sentait combien il importe à la dignité d'un prince d'être franc avec ceux qui sont audessous de IuL 11 repoussa cette suggestion.
24 avril 1744. — a Toute réflexion faite, je ne puis écrire à mes ministres en Russie et en Suède le billet que vous m'avez proposé : il faut qu^une porte soit ouverte ou fermée; et cette défiance de quelqu'un en qui il doit paroitre que j'ai de la confiance ne me convient point, non plus qu'à mes affaires ^ ^
Quelle satire de la conduite qu'il tint plus tard et du ministère secret qu'il institua pour contrôler son ministre des affaires étrangères!
Cependant le Roi avait de la peine à quitter Versailles ou plutôt madame de Châteauroux, qui n'osait pas se rendre à l'armée : aveu complet. » Je vais vous parler à
1 Roi:8S((, f. II, p. 54. ~ 28 ocIoLrc 1743.
2 Idfin, p. t::0.
CORRESPOXDAXCES INTIMES. 33
cœur ouvert : 1* je ne pourrai partir que le 29, aussi ne m'attendez à souper que le 30; 2"* vous croyez bien qu^une Princesse * ne seroit pas fâchée que je dificrasse encore de quelques jours; mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire quelque tort ou à mes affaires, n
Le Dauphin ayant supplié son père de lui permettre de le suivre à Tannée, le ftoi lui fit cette réponse, qui fût rendue publique et qui mérite d'être conservée :
6 mai 1744.
tt Je loue le désir que vous avez marqué de me suivre à la tête de mes armées ; mais votre personne est trop chère a rÉtat pour oser l'exposer avant que la succession, à la couronne soit assurée par votre mariage. Quand vous aurez des enfants, je vous promets que je ne ferai jamais de voyagea la guerre sans vous mener av^ec moi; mais je souhaite et j'espère n'être jamais dans le cas de vous tenir cette patole. Comme je ne fais la guerre^que pour assurer à mon peuple une paix solide et durable, si Dieu bénit mes bonnes intentions, je sacrifierai tout pour lui procurer cet avantage tout le reste de mon règne. 11 est bon que vous entriez de bonne heure dans ces sentiments et que vous vous accoutumiez à vous regarder comme le père plutôt que comme le maître des peuples qui doivent être un jour vos sujets*. »
Le Roi part; madame de Châteaurouxle rejoint, au grand scandale de tous; les affaires vont mal sur le Rhin; M. de Coiguy se retire sous Strasbourg ; l'ennemi traverse le Rhin ; XI. de Broglie accuse M. de Coigny : le Roi juge à propos de se rendre en Alsace pour relever par sa présence les courages
< La Princesse était le surnom de madame de Ghâteauroui , même avant sa faveur : on le lui donnait dans sa Tamille , ainsi que nous Tapprend H. de Luynes : on appelait sa scenr, madame de Vlavaconrt, la Poule.
'^ Millol, t. VI. Pièces délacbccs, p. 361.
3^ ETUDE SIR LOIIS W.
abatius. Il part précipitamment et lance cette phrase qui promettait : » Je sais me passer dVquipage, et^ s'il le faut, Tépaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira parfaitement. » M. de Noailles dénonçait les fautes de M. de Coigny, et ses insinuations allaient fort loin : le Roi, impatienté, lui donna une leçon de charité. « Vous deviez être sûr que M. de Coigny se retireroit sous Strasbourg, Tayant toujours mandé, ayant assemblé un conseil pour cela, et ne pouvant subsister ailleurs, à ce qu'il dit; et il faut que ce soit cetle dernière raison qui l'ait déterminé à ce parti-là, car je ne présume pas assez de mal de mon prochain pour croire qu'en ce moment-ci où j'arrive en personne avec un gros détachement pour me joindre à lui, d'autres raisons puissent y avoir eu part. Pour ce qui est de l'ordre (s'il s'est retiré sous Strasbourg et que le prince Charles [de Lorraine] soit en force entre nous deux) de remarcher en avant, [il] me fait un peu de peine, car c'est précisément le contraire de ce que vous lui avez fait mander, de ne point hasarder d'action avant notre jonction ; je vous l'envoie pourtant aussi , car vous et M. de Bclle-Isie devez en savoir encore plus que moi sur pareille chose '. v
Le Roi arrive à Metz, non en équipage de lieutenant^ mais traînant avec lui madame de Châteauroux; on sait qu'il manqua mourir. M. de Noailles laisse échapper le prince Charles, qui avait passé le Rhin : cette faute capitale le ruine comme général dans l'esprit du Roi. Aussi, quand il veut reprendre sa correspondance , il reçoit une réponse amicale, mais qui donnait implicitement congé à rhomme de guerre. — A Metz, ce 30 août 1744. a Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal ; vous me trouverez avec bien de la peine à revenir : il est bien vrai que
1 Millot, t. VI, p. 61. — Roussel, t. II , p. 174. — 31 jmllel.
c'est de la porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai appris TafTalre du Rhin ; mais la volonté de Dieu n'étoit pas que j'y fusse, et je m'y suis soumis de bon cœur, car il est bien vrai qu'il est le maître de toutes choses, mais un bon maîlre. En voilà assez. Je crois, pour une première fois *. »
Dès lors, le maréchal ne fut plus que spectateur des événements militaires, mais le Roi ne cessa pas de le consulter sur la direction générale de la politique. La maladie de Metz, l'amour que la France lui avait témoigné, avaient touché le cœur de Louis XV : il eut quelque temps le ferme désirde bien faire, et s'appliqua au gouvernement. Le marquis d'Argenson, nommé ministre des affaires étrangères, ayant demandé quelles étaient les intentions particulières du Roi^ s'il désirait réellement la paix, et dans quelle mesure il voulait qu'on y travaillât, Louis XV remit à son ministre une instruction précise.
< 23 décembre 174^.
tt Je vous envoie mon ultimatum pour la paix. Ne disons point que nous voulons la paix , mais désirons-la comme le plus grand bien, pourvu qu'elle puisse durer longtemps. Attendons ce qu'on nous dira, et ne négocions rien sur cela présentement avec nos alliés. Le Roi de Prusse ne veqt plus rien de nouveau pour lui ; et, pour les deux 'autres , il faudra bien qu'ils en passent par ce que nous voudrons pour leur bien. Si l'on nous prise aujourd'hui, c'est que l'on nous craint. Ne faisons mine que de vouloir la plus vigoureuse guerre; il n'y aura jamais que cela qui puisse amener la paix, que je désire autant et plus que tout autre. "
Sur un papier séparé, était ce qui suit :
«Ci-dessous est mon ultimatum ; mais je veux que tout
1 llillot , t. VI, p. 82. — Ronsset, t. II, p. 181.
vienne des autres. Xe rien dire et écouter est ma volonté.
n V Que l'Empereur soit empereur sans confirmation, n'en ayant pas besoin, mais d'une simple reconnoissancc de la Reine de Hongrie, qui est la seule puissance qui ne le rejconnoil pas ;
v 2"* Son rélablissement en entier dans la Bavière ;
n 3° La reconnoissancc pour lui et ses descendants de l'Aulriche antérieure ;
n 4"" Cession à l'Inrant don Philippe de la Savoie et du comté de Nice par le Roi de Sardaigne , en l'indemnisant du côté du Milanais , et Finale restant aux Génois ;
» 5*^ Restitution par la France des places de Flandre, à condition qu'il lui sera permis de faire ce qu'elle jugera de plus à propos pour la sûreté de Dunkerque.
n G"" La France et l'Espagne étant contentées par les articles ci-dessus, il est juste que l'Angleterre jouisse du vaisseau de permission et qu'on lui renouvelle le traité d'Arpenlo, et je me porterois volontiers pour médiateur sur le reste de leurs différends '. i)
Cette politique était un peu imprudente; mais, à l'époque où elle fut formulée, la position de la France semblait justifier ce langage. \ous étions alors intacts de tous côtés. Bientôt la mort de l'Empereur Charles VII, l'élection du grand-duc, notre expulsion de ^l'Allemagne, changèrent la face des choses. On eut pourtant, en 1745, de beaux succès en Flandre, mais des succès stériles. Le 1 1 mai , la bataille de Fontenoy est gagnée sous les yeux du Roi et du Dauphin : Louis XV annonce cette victoire à la Reine par ce billet lacoqjquc :
< Au champ de bataille de Fontenoy, ce 11 mai, à deux heures et demie.
» Les ennemis nous ont attaqués ce matin à cinq
1 Mémoires du marquis d'Argensou, t. IV, p. 254.
GOBRESPOXDAXGES IXTIMES. 37
heures : ils ont esté baltus. Je me porte bien et mon fils aussy. Je n'ay pas le tems de vous en dire davantage, élant bon, je crois, de rassurer Versailles et Paris. Le plus tost que je pourray, je vous enverray le détail '. y>
Frédéric II fait sa paix séparée avec l'Autriche ; Marie- Thérèse envoie de grandes forces en Italie ; les Espagnols, conduits par le comte de Gages, et les Français par M. de Maillebois, remportent d'importants avantages. Us occupent Parme, Plaisance, le Montferrat, la majeure partie du Milanais. Le Roi de Sardaigne demande la paix et négocie secrètement avec la France. 11 s'agissait de se partager l'Italie, là était la difficulté; nos prétentions étaient modestes, mais celles de l'Espagne et du Piémont s'excluaient. L'opposition de l'Espagne à tout accommodement était donc à craindre : aussi on se cacha d'elle pour négocier. Ou fit des propositions au duc de Savoie par Tintermédi^ire de M. de Champeaux, qu'on envoya déguisé à Turin. Voici l'ultimatum que reçut M. de Champeaux : u Au Roi de Sardaigne , tout le Milanais qui est à la rive gauche du Pô, et à la drt>ite jusqu'à la Scrivia. A rinfant, toute la rive droite, depuis la Scrivia jusques et y compris l'Etat de Parme, le Crémonois (le fort de Géra d'Adda rasé) , et la partie du Mantouan qui est entre rOglio et le Pô; celle par delà, à la république de Venise ; et ce qui est à la rive droite du Pu, au duc de Modène, avec l'éventualité du duché de Guastalla; et aux Génois la principauté d'Oneille avec Finale et le château de Serra-
valle.
T) Louis '. »
Ce projet était l'œuvre du Roi. M. d'Argenson, qui était alors ministre des affaires étrangères, nous donne de pré-
1 Mémoires du duc de Luynes, t. VI, p. 440. 3 Mémoires de d'Argenson, t. IV, p, 287.
38 llTUDE SUR LOIIS XV.
cieux renseignements sur la part active et intelligente que le Roi prenait à la direction de la politique extérieure, tt Quant au partage, dit-il, je le vanterai avec d'autant plus de plaisir que c'est Touvrage entier du Roi, et c'est peut-être le seul ouvrage de son règne qui soit bien à lui. Le Roi est bon géographe, il a présentes à l'esprit toutes les dispositions topographiques; il a l'esprit naturellenient juste, il ne s'agit que de le faire sortir de l'assoupissement, de l'indécision et de la timidité. J'eus ce talent avec mon maître en plusieurs affaires : je le plaçois sur les bonnes voies, et il y couroit mieux qu'un autre. Je ne l'ai jamais vu si grand que lorsqu'il écouta le rapport que M. de Champeaux lui fit de sa première négociation à Turin; il ordonnoit en maitre, il discutoit en ministre. Sa Majesté écrivit beaucoup de sa main sur ce partage... Je laissai à Champeaux quelques-uns de ces écrits de la main du Roi : ils firent merveille, ou plutôt ils firent tout quand il les montra au Roi de Sardaigne... Que de grandes choses feroient les princes, s'ils vouloient d'une volonté propre et indépendante des courtisans et des flatteurs '. » Le Roi de Sardaigne , certain de connaître la pensée de Louis XV, prêta l'oreille et se montra accommodant. M. de Alongardin , qui avait été envoyé pour traiter, ayant annoncé ces bonnes nouvelles, ajoutait que tout allait bien , sauf quelques changements dans le plan que l'on réclapfiait à Turin, et M. d'Argenson ayant communiqué cette dépêche au Roi, celui-ci répondit :
t 2S décembre 1745.
u Je vous renvoie sur-le-champ votre lettre de Mongar-
din ; l'on nous annonce quelques changements, ainsi je
ne vois pas la négociation aller si vite que vous croyez. Le
temps au dégel ne me permettra pas d'aller à Choisy
^ Mémoires du marquis d'Argenson, t. IV, p. S85.
CORRESPONDANCES INTÎMES. 39
dimanche , et Fétat de madame de Pompadour ne me permettra peut-être pas d'y aller avant mardy, qui sera peutêtre aussi reculé. Ainsi, vous ferez bien de prendre un jour pour aller à Paris la semaine prochaîne ; ce sera vraisemblablement le mardi tout au soir ou mercredi après le conseil , selon le jour où je le tiendrai ' . »
Cependant des préliminaires furent signés (17 février 1746) : le Roi de Sardaigne insistait pour la signature du traité définitif. Pour cela il fallait l'accession de TEspagne, avec laquelle on était lié par le traité de Fpnlainebleau (25 octobre 1743), qui établissait entre les deux couronnes une alliance offensive et défensive à perpétuité, à condition que Tlnfant don Philippe aurait le Milanais, Parme et Plaisance ; or, Louis XV reconnaissait au Roi de Piémont la partie du Milanais située à gauche du Pô et à droite de la Scrivia. L'Espagne ne voulait rien entendre : l'ambassadeur de France, M. de Vaurcal, évéque de Rennes , ne savait que répondre aux invectives de la cour de Madrid ; on criait à la trahison ; la Reine alla jusqu'à dire à l'ambassadeur : u On veut nous traiter comme des enfants, et l'on nous menace du fouet si nous ne faisons pas ce qu'on veut. » 11 fallait prendre un parti : il n'y avait d'autre ressource que d'envoyer à Madrid quelqu'un qui eût assez d'influence pour persuader à Philippe V que Louis XV était résolu à traiter quand même avec le Piémont, et que l'Espagne avait intérêt à prendre part à cette négoeiation. Le duc de Noailles s'offirit et fut pris au mot par le Roi.
tt J'accepte avec plaisir vos oflres, et j'espère que si quelqu'un peut réussir, ce sera vous. Je ne prétends pas qu'il vous en coûte rien. Vous emporterez avec vous une somme d'argent que je vous ferai donner, et, à
* Mémoires de cTArgenson, t. IV, p. 288.
votre retour, nous payerons le surplus de votre dépense. Je connois votre sagesse , et vous savez parfaitement ce qu'il faut faire. Ainsi, je m'en rapporte bien volontiers à vous sur ce chapitre, ainsi que sur le premier, qui est délicat; mais
A vaincre sons péril , on triomphe sans gloire <. t
Louis XV remit à M. de Noailles les instructions suivantes, qui sont fort courtes, se reposant, pour l'objet principal du voyage, sur l'intelligence du maréchnl :
tt Je charge particulièrement le maréchal de Noailles d'assurer Votre Majesté de ma tendresse extrême pour elle. Il est d'ailleurs pleinement convaincu de la nécessité qu'il y a que nous soyons unis à jamais. Je souhaite qu'il revienne satisfait de Votre Majesté, et qu'il la convainque que ce que j'ai fait, ce que je fais et ce que je ferai est pour l'accomplissement de ses désirs.
A la Reine.
Compliments, amitié, confiance.
A ma fille ^ Tendresse, amitié.
Au Prince et à la Princesse (des Asluries). Beaucoup d'amitiés en particulier \ j)
Cependant le duc de Savoie s'impatientait et demandait la conclusion du traité ; de leur côté, les Espagnols continuaient les hostilités , et s'apprêtaient à frapper un grand coup ; la France voulait que le Piémontais reconnût que l'armistice conclu était une suite de ses démarches ; les Piémontais prirent Toffensive, attaquèrent Asti, et firent la garnison française prisonnière ; Charles-Emma-
1 Millot, t. VI, p. 151. — n mars 1746.
> Louise-Élisabcth , ÉHc de Louis XV, mariée en 1739 à T Infant Philippe.
3 Rousset, t. Il, p. 196.
GORRESPOXDANCES IXTIMKS. 41
nuel se déclara libre de fout engagement Ce fut dans ces circonstances que M. de Noaillcs se rendit en Espagne (1"^ avril 1746). Il trouva Philippe V maussade et aigri, quoique resté Français de cœur, et la Reine hostile à la France et prévenue contre le maréchal. Louis XV n'ignorait pas cette particularité, a (12 avril 1746). Il me revient que la Reine vous craint auprès du Roi, et que Ton ne veut pas vous traiter si famiilièrement que révêque. Nous verrons ce qui arrivera. Vous êtes bien instruit et sage : je compte. Votre diligence me parait embourbée, tant pis pour vous, car j^espère me mettre en branle dans les premiers jours du mois prochain, pour être revenu pour les couches de ma belle-fille, et puis retourner, si besoin est ^ n
M. de Noailles parvint heureusement à calmer l'irritation du Roi et de la Reine d'Espagne, et à les faire renoncer au traité de Fontainebleau en ce qui concernait les seigneuries à donner en Italie à l'Infant don Philippe. M. de Noailles ne rendait pas un compte exact de ses démarches au ministre des affaires étrangères , M. d'Argenson, et le Roi faisait parvenir au maréchal des dépêches diplomatiques à l'insu de son ministre ^.
Louis XV se rendit à l'armée, et continua sa correspondance avec le maréchal, mais il l'entretenait de choses de peu d'importance, a Au camp de Malines (16 mai 1746). Je vous prie de faire part au comte de Noailles que M. le cardinal d'Alsace, notre archevêque, qui est un saint, a permis de faire gras ces trois jours-ci, et que j'en profite avec grand plaisir ; il est vrai qu'il n'y avoit pas le le plus petit poisson d'arrivé ^. » Mais il y avait là calcul.
1 lllllot, t. VI, p. 165.
3 Roussel, t. Il, p. 199. — I.cs documcnls que transmcltAÎl le Roi étaient renfermés dans des boites.
^ Idem, p. 212.
42 ÉTUDE SUl LOUIS XV.
Il cachait volontairement à l'ambassadeur la négociation Quverte alors avec la Hollande : le partage de Fllalie était la grande difficulté ; il avait été question de donner à Flnfanl don Philippe la Toscane. Les plénipotentiaires hollandais ayant proposé de lui altribuer le Parmesan, Louis XV jugea ainsi cette proposition dans une lettre au marquis d'Argenson :
« 13 juillet 1746.
M Je crois que la Toscane apporterait aujourd'hui de grandes difficultés , et en cela seul je serois pour eux. S'il n'y avoit que cet article et qu'ils voulussent signer seuls et tout à l'heure , nous pourrions y condescendre encore ; mais la mauvaise foi, du reste, est si odieuse, que je vois que tout mon conseil s'y récriera fortement. Rendonsleur ce qu'ils ont voulu nous donner : amusons*Ies et allons notre chemin \ »
Tout le monde , en effet , cherchait à se tromper : on ne disait mot à l'Espagne de cette négociation , qui l'intéressait si vivement ; aussi Philippe V, qui en fut informé, fit de vifs reproches à M. de Noailles, qui n'était pas mieux instruit. Enfin il se désista, au nom de son fils, du Maiitouan et de la Lombardie, que lui assignait le traité de Fontainebleau, et s'en remit à Louis XV pour obtenir un équivalent en Italie.
Nous ne suivrons pas le duc de Noailles sur le terrain de la politique générale en analysant plusieurs mémoires qu'il remit au Roi ; nous ne perdrons pas de vue que Louis XV seul fait l'objet de cette Etude ; nous allons le voir sous un aspect nouveau pour nous, sous celui de père. La première Dauphine étant morte (22 juillet 1746), le Roi d'Espagne Ferdinand VI, qui venait de succéder à son père, oiTrit la sœur de la défunte, l'infante doua Anto-
* Mémoires du marquis d'Argenson, t. IV, p. 348.
nia. Le Roi refusa catégoriquement cette nouvelle alliance, qui lui semblait un inceste, et s'expliqua sur ce sujet avec le maréchal de Broglie, qui lui avait transmis une lettre du duc de Bournonville contenant des plaintes au nom de Madame Elisabeth, fille du Roi, mariée à don Philippe.
t Septembre 1746.
tt La lettre du duc de Bournonville n'est point bonne du tout ; il faut tacher d'y remédier. Je souhaite toutes sortes d'alliances avec l'Espagne, et les désire ainsi que notre union parfaite ; mais je ne consentirai jamais à voir mon fils épouser les deux sœurs en légitime mariage, surtout y ayant un témoin vivant de leur union \ A propos de ce témoin , comme il n'a plus rien à espérer ni prétendre à ma succession, il lui revient une dot que nous ne payons jamais en ligne directe. Si l'Espagne veut payer celle de ma fille, je tiendrai bon compte de celle-ci. Si l'Espagne veut payer la sienne, moi je payerai la mienne ; mais tant tenu, tant payé : voilà ce que vous pourrez mander au duc de Bournonville. A l'égard des arrérages, si nous en devons, l'on nous en doit : partant quitte ^. »
Pour comprendre la fin de cette lettre, il faut savoir que le Dauphin avait une fille de son mariage, et que la dot de Madame Elisabeth n'avait jamais été réglée ; le nouveau roi, Ferdinand VI, retrancha une partie de la pension que Philippe V avait assignée à son frère et à sa bellesœur. Celle-ci réclama les bontés du Roi, qui, dans un moment de mesquine rancune, voulait venger sa fille en faisant retomber la punition sur sa pelile-fiUe. Le maré-
^ Le mot 4111100 o*est pat dans roriginal : il j est remplacé par des points ; mais il n'y a pas, ainsi que le croît If. Rousset, de réticence; c'est tout simplement an oubli ou plutôt un expédient pour rendre plus vive la pensée : le Roi écrivît cette lettre sous l'empire du dépit.
2 Roimet,t. II, p. aS3.
chai de Noailles fut consulté ; il chercha et parvînt à adoucir Louis XV, qui n'avait agi que dans un moment de dépit causé par les insistances du Roi d'Espagne à offrir sa sœur pour le Dauphin. A la réponse faite tout d'abord que cette union était impossible, vu l'étroite alliance des futurs époux, la cour de Madrid objectait la possibilité d'obtenir une dispense du Pape. Cette objection fut combattue en invoquant l'usage de la France, qui n'admettait pas de dispense en pareil cas. On s'indignait en Espagne de ce prétexte ; et douter du pouvoir du Pape en cette matière était presque taxé d'hérésie. Louis XV ne savait que répondre ; il consulta de tout côté pour composer une épitre qui ôlàt au Roi d'Espagne toute espérance sans trop le blesser, et pour couper court à toute nouvelle demande, on déclara publiquement le mariage du Dauphin avec Marie- Josèphc de Saxe, fille d'Auguste IH. M. de Noailles ne termina pas l'année sans, selon sa louable coutume, dénoncer quelqu'un : général, il avait accusé d'autres généraux, MM. de Broglie et de Coigny, et provoqué leur disgrâce ; ambassadeur, il attaqua auprès du Roi le ministre des affaires étrangères, M. d'Argenson, qu'il avait trahi pendant son ambassade, et remit au Roi un volumineux pamphlet, qui fut suivi quelques jours après de la chute de M. d'Argenson ; mais celui-ci conserva la bienveillance du Roi, et, chose inouïe pour un ministre tombé, reparut à la Cour et fut bien accueilli du maître '.
Il ne faudrait pas formuler, d'après la lettre précédente, un jugement sur les sentiments paternels de Louis W : celle lettre fut dictée sous l'empire de circonstances particulières ; elle ne saurait donner une juste idée de la sensibilité du Roi ; je n'en veux d'autre preuve que la lettre
1 Rousset, t. II, p. 224. — Mémoires de dArgenson, t. IV, pouira.
GORRESPO^JDAXCES IX'TIIIES. 45
suivante à madame de Ventadour, qui fait connaître toute raffeelion et la bienveillance qu'il y avait dans son cœur :
t A Fonfaincbirau , ce 28 octobre 1739 ^
«Je suis très-aise de la bonne santé de mes filles, et encore plus de ce que vous me mandez en être contente. Nous sommes ici dans Taffliclion du pauvre M. d'Ancenis; tout le monde le regrette infiniment et admire au-dessus de tout le courage de son père. C'est ce qui s'appelle un honnête homme ; pour moi, je le regrette plus qu'aucun autre. J'avois fait connoissance avec lui dans son premier et dernier quartier, et je ne lui avois rien trouvé que de bon. Il est mort aussi avec beaucoup de courage et en vrai saint, ce qui fait que je ne doute pas jqu'il ne soit beaucoup mieux que partout où il eut pu être en ce bas monde. Voilà une pauvre famille bien tourmentée et désolée. II est venu des nouvelles d'Espagne qui disent qu'on attendoit ma fille à Alcala le 25. J'espère que mes parents en seront contents ; dans huit jours nous en saurons davantage. M. de Tallard sera ici à la fin de ce mois , et madame de Tallard vers la Saint-Martin. On ne peut être plus content d'eux que je suis, et principalement de madame de Tallard, ce qui ne me donne point de repentir sur le choix que j'ai fait d'elle. C'est vous, maman ^ qui me l'avez donnée; ainsi elle ne pourroit être guère autrement, à moins qu'elle ne se fût furieusement démentie, et, de plus, c'est votre même sang. A l'égard d'un moins important, qui est celui de Filleul, je suis charmé d'avoir trouvé un pareil sujet dans une famille que vous protégez; par tout le bien qu'on en dit, ainsi que de sa femme, et par ce que j'en connois , j'espère que j'en serai content. Adieu , maman, ménagez-vous bien, car nous avons encore long-
< Àfémoiresdu duc de Luynes, t. IIÏ, p. 62, nofc 1.
40 KTIDE SLR LOUIS XV.
tedfips besoin de voas. Je vous embrasse de tout mon cœur. V
Le maréchal perdit en 1748 sa mère, artisan habile de la fortune de sa famille, qui mourut presque centenaire. A cette occasion, Louis XV n'oublia pas son ancien serviteur :
c Juillet 1748.
tt Mon Cousin , j'ai le malheur de n'avoir jamais su ce que c'est que de perdre une mère; mais l'ayant senti pour des amis, je partage bien véritablement avec vous votre juste douleur. J'approuve fort que vous restiez encore quelques jours à Paris; après quoi, vous ferez bien de venir ici, pour vous dissiper et prendre l'air, ce dont vous devez avoir grand besoin. Dites au duc d'Ayen que j'attends la fin de sa quarantaine avec grande impatience ' ; pour ce qui est du comte de Noailles, je me contente du compliment qu'on lui fera de ma part. Je finis sans compliment.
» Louis *. »
La paix d'Aix-la-Chapelle ramène enfin la tranquillité. M. de Noailles n'est plus que de loin en loin consulté par le Roi sur différents projets tant militaires que politiques, tels que l'organisation et la défense des colonies d'Amérique (juillet 1749), l'état de l'Europe (5 février 1751), l'alliance avec la Sardaigne (7 mars 1751), la conduite à tenir avec le Parlement lors des troubles à propos de la bulle Unigeniius et des refus de sacrements (3 août 1753). Le Roi adressa au maréchal, sur ce dernier objet, une série de questions qui dénotent de sa part une grande perplexité.
^ La dnchesse d*A]fen venait d'être malade de la petite vérole, el son mari, qui Tavait soignée, s'abstenait pendant quelque temps de toute communication extérieure.
2 Rousset, t. Il, p. 283. — Millot, t. VI, p. 25'>.
CORRESPOXDAXCES INTIMES. 47
En 1 754, Louis XV voulant retenir dans ralliance française le Roi d'Espagne qui allait aux Anglais, demanda des conseils à M. de Noailles et même un projet de lettre à Ferdinand VI; mais après en avoir transcrit quelques lignes il s'arrêta, montrant ainsi son hésitation.
c A Crécf , ce 23 septembre 1754.
tt J'ai commencé à écrire votre lettre , mais je vous avoue avec sincérité , et pour vous seul , que je la trouve un peu longue , et que c'est un libelle diffamatoire contre la gent anglaise, qui est très-vrai ; maïs ne trouveriez-vous pas que, dans ma plume, cela n'est pas un peu fort? Je discontinuerai, si vous le trouvez bon, jusqu'à ce que j'aie votre réponse*. »
Voici un échantillon du style que Louis XV trouvait avec raison un peu trop énergique : a Les Anglois ont été de tout temps les ennemis constants et implacables de notre sang et de notre maison; nous n'en avons jamais eu de plus dangereux. » Sur l'insistance de M. de Noailles, cette lettre fut envoyée écrite de la main du Roi, accompagnée d'un volumineux mémoire, qui-servait de pièces justificatives. Le tout produisit refiet que redoutait Louis XV, et qu'il avait aperçu ; en voulant enlever le succès on avait dépassé le but, et Ferdinand VI, déjà inclinant vers les Anglais, n'avait pas été converti par le réquisitoire violent, quoique juste au fond, que M. de Noailles avait fait tracer à la plume de Louis XV. Le Roi d'Espagne donna une réponse polie, où il déclinait toute alliance intime avec la France.
Cette haine de M. de Noailles pour l'Angleterre fut justifiée par les événements. De 1749 à 1755 les Anglais se préparèrent à recommencer la lutte contre nous, à nous
t RooHet, t. Il, p. 330.
48 KTtDR SUR LOUIS W.
procurer des eonemis, à nous affaiblir. Tout à coup, en 1755, ils attaquent et prennent nos vaisseaux sans décla* ration de guerre et se liguent avec Frédéric H ; la guerre de sept ans commence, et avec elle une nouvelle politique : Talliance autrichienne. Af. de Xoailles se tronve dépaysé dans ce monde nouveau. L*àgc et les infirmités le décident à une retraite que les principes qu'il a suivis jusqu'ici, et qui sont maintenant mis de côté, lui conseillent. Il demande et obtient la permission de se retirer (13 avril 1756). Le Roi lui écrit encore deux fois : la première, pour le remercier des félicitations que le maréchal lui a envoyées lors de la prise de Mahon (14 juillet 1756); la dernière, le 30 décembre 1758, pour accorder au duc d'Ayen la charge de capitaine des gardes, dont le maréchal était en possession, et au comte d'Ayen la survivance de , son père.
tt Mon Cousin, vous savez la répugnance que j'ai d'accorder des survivances, votre fils étant plus jeune que moi, et par conséquent devant durer plus longtemps. Cependant les services de votre famille, depuis plus d'un siècle, les vôtres rendus à mes pères et à moi, ainsi que votre attachement à ma personne, me déterminent à vous accorder la grâce singulière et dernière que vous me demandez. Heureusement le sujet est dans sa vingtième année, car vous savez qu'à mon âge les enfants ne nous vont plus, et qu'il promet; et, malgré vos quatre-vingts ans accomplis, je me flatte que vous lui apprendrez encore à me bien servir et fidèlement. Je diminue les brevets de retenue ; ainsi, je n'en donnerai qu'un de quatre cent mille livres au comte d'Ayen, votre petit-fils; bien entendu que s'il lui arrivoit malheur avant son père, et que je n'accorde pas sa charge dans sa famille, celui qui lui succéderoit payeroil les cinq cent mille livres en entier à la succession
du duc d'Ayen. Un aussi zélé et aussi vieux serviteur peut et doit toujours compter sur mes bontés et sur mon amitié. Plaise à Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde*. « Loois. »
I A Versailles, ce 20 décembre 1758.
Ce fut le congé de Louis XV au maréchal de Noailles, qui mourut ]e 24 juin J766, âge de près de quatre-vingthuit ans.
M. Rousset a parfaitement saisi et rendu avec bonheur l'impression que laisse la correspondance de Louis XV et de M. de Noailles^ u Nous pouvons nous figurer, dit-il, Louis XV recevant, au meilleur temps de leur correspondance, les lettres du maréchal : il les lit attentivement, quoique un peu longues, et tranquillement, quoique un peu vives. La dernière ligne achevée , il réfléchit un moment, prend la plume et répond. Il ne contredit à rien, raisonne juste, explique très-clairement pourquoi les affaires vont mal, mais ne s'ingénie pas assez pour qu'elles aillent mieux. » Ce qui est de sûr, écrit-il un jour au maréchal, c'est que je suis très-patient, peut-être trop, et que j'aime à voir clair dans les choses; après quoi, je sais prendre mon parti. » Si Louis XV veut dire qu'il sait prendre un parti, se décider, il se flatte; mais il est vrai qu'il prend facilement son parti des événements; la doctrine des faits accomplis lui agrée à merveille. Le duc de Luynes a dit de Louis XV qu'il parlait et s'occupait historiquement des affaires : le mot est d'une justesse parfaite. Malheureusement, rhumcur historique, excellente pour le récit, ne vaut rien pour l'action : c'est l'humeur militante qui convient aux hommes politiques et aux chefs d'Etat, v
1 Millot, e. Vr, p. :y)d. — Roussel, l. If, p. 417.
2 Correspondancs de Louis XV, tome I, Inlroduclioii, p. ccxxxviii.
Telle est Tidée qu'il convient d'avoir du correspondant du maréchal de Noailles; plus tard le Roi se désintéressa moins du gouvernement qu'il ne le faisait par le passé, mais il lui manqua toujours cette humeur militante , ou, pour parler plus exactement, cette énergie de résolution qu'il faut pour conduire dignement les hommes. Ce nouveau personnage , nous allons le voir se développer dans la Correspondance secrète.
Dès les premières années dii règne de Louis XVI , le brait courot dans le public que le feu Roi avait à Tétranger des correspondants qui lui transmettaient les nouvelles politiques, et recevaient ses ordres par l'intermédiaire de personnes qui jouissaient de sa confiance intime. En 1 773, M. d'Aignillon, quiiétait alors minisire des affaires étranr» gères, avait en eifet surpris une correspondance de ce genre relative à la Pologne , et découvert que le comte de Broglie, frère dui maréchal, était* le confident du Roi. Louis XV, plutôt que d'imposer silence à AL d'Aiguillon, en couvrant M. de Broglie de son autorité, aima mieux sacrifier celui-ci en -apparence et l'exila, mais il continua jusqu'à sa moK à correspondre avec lui. A l'avènement de Louis XVI, le comte de Broglie réclama contre l'exil qu'on lui avait' imposé, et ne voulant pas rester sous le coup des accusations d'intrigues et même de trahison qui avaient été le prétexte de sa disgrâce, demanda qu'on examinât sa conduite, et mit sous' les yeux du Roi les originaux des ordres qu'il avait reçus de Louis XV : ordres qui témoignaient qu'il n'avait fait qu'obéir, et qu'il avait été à plusieurs reprises la victime de sa discrétion* Il remit en même temps les minutes de toutes les dépêches, revêtues de l'approbation royale, qu'il avait adressées aux agents secrets à l'étranger, ainsi que les dépêches que ceux-ci
avaient envoyées. MM. du Muy et de Vergennes, que Louis XVI chargea d'examiner ces papiers , après plusieurs entretiens avec le comte de Broglic, n'hésitèrent pas à déclarer que le comte s'était toujours conduit en sujet fidèle et discret, et que, plutôt que de divulguer le secret de sou maître, il avait subi sans se plaindre plusieurs exils, et s'était vu attaquer dans son honneur. Louis XVI, par une lettre rendue publique, justifia M. de Broglie , mais lui ordonna d'anéantir la correspondance. M. de Broglie fit des remontrances, et demanda qu'on conservât ces documents, dont plusieurs avaient, au point de vue politique, une grande valeur, et qui étaient tous des témoins de son zèle et de son habileté. Louis XVI, 'convaincu par ces raisons, revint sur sa première décision, et ordonna la remise au dépôt des afiaires étrangères des dépêches concernant la politique extérieure. Cet ordre a été exécuté. C'est donc à tort qu'on croit que ces papiers ont été brûlés. Malgré le mystère qui enveloppe le Dépôt des affaires étrangères, nous savons que la correspondance étrangère de Louis XV y est conservée; mais l'entrée de ce Dépôt est inaccessible. Heureusement , tous les documents relatifs à cette correspondance n'ont pas eu le même sort.
Peu de temps avant la mort de Louis XV, le comte de Broglie remit au Roi un volumineux travail intitulé Conjectures raisonnées sur les intérêts de la France avec les autres Etats de F Europe, Le manuscrit de ce travail , qui avait été rédigé sous la direction de M. de Broglie et sous ses inspirations, par un de ses secrétaires, F, Favier, fut trouvé en 17d2 dans le cabinet de Louis XVI, aux Tuileries , et publié l'année suivante avec les lettres et mémoires adressés à Louis XVI par M. de Broglie pour sa justifilcation. M. de Ségur donna, en 1801, sous le titre de
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Politique de tous les cubineh de l'Europe, une nouvelle édition du Mémoire de Favier et de la correspondance de Al. de Broglieavec Louis XVI et ses ministres, seuls monuments que l'on connût de la fameuse correspondance secrète. On croyait que le reste avait été détruit. Nous avons dit que cette opinion était erronée, car, outre leâ documents qui se trouvent au Dépôt des affaires étrangères, nous avons encore les originaux mêmes de plus de trois cents lettres ou billets adressés par Louis XV à Tercier, son premier confident, et au comte de Broglie. Ce dernier les avait gardées par devers lui, et c'est dans ses papiers qu'elles ont été trouvées à la révolution et déposées aux Archives nationales. Ces lettres sont écrites toutes au courant de la plume, sans recherche; c'est l'expression spontanée et peut-être quelquefois involontaire de la pensée. Ce ne sont souvent que des billets de quelques lignes annonçant l'envoi de papiers ou d'argent, mais une phrase, un mot viennent apporter une vive lumière. Toutes sont le témoignage irrécusable de la faiblesse de caractère que l'on a signalée chez Louis XV, mais aussi d'un désir obstiné du bien, et des petits moyens employés pour faire triompher ce qu'il regardait comme la bonne cause. La malheureuse Pologne avait en lui un partisan ardent et désintéressé, et il la servit à sa manière.
11 est sans doute regrettable de n'avoir pas à notre disposition la série complète des instructions envoyées par le cabinet secret , et les dépêches des agents occultes : on aurait pu tracer, à l'aide de ces documents, une histoire complète et sincère de la diplomatie française de 1750 à 1774; mais, dois-je le dire, il me semble que mieux vaut pour nous être privés de ces documents que des lettres personnelles de Louis XV, qui nous font des-
cendre dans la conscience royale , et grâce auxquelles il est permis de lire enfin dans ce cœur qui vivant se plaisait à rester fermé et impénétrable, cachant avec soin le bien qu'il faisait ou voulait faire^ et afficbant le scandale : singulier phénomène moral , étranges contradictions , qu'il * est curieux d'étudier et de saisir pour ainsi dire sur le vif.
Les notions que nous donnent les lettres de Louis XV, nous avons essayé de les compléter avec les quelques fragments de la correspondance secrète qui nous sont parvenus par des voies diverses. C'est ainsi qu'outre les trèscurieux mémoires de M. de Broglie, publiés par M. de Ségur, des lettres du Roi à M. de Breteuil, et des réponses de ce diplomate qui participait au secret, ont été insérées d'après les papiers de M. de Breteuil , par M. de Flassan , dans son Histoire de la diplomatie française. On trouve aussi de très-curieuses lettres de LouiâXV au chevalier d'Ëon dans les Mémoires du chevalier, rédigés par H. F. Galllardet, auquel une libéralité qui n'est plus de ce temps-ci avait ouvert les archives du ministère des afiaires étrangères. Que sont devenus les papiers de M. de Breteuil, du prince de Conti, de M. de Saint-Priest, de M. Durand, de M. Hennin? Je l'ignoi*e. Us offriraient les moyens de recomposer l'ensemble de la correspondance secrète; mais espérons qu'un jour viendra ou le Dépôt des archives étrangères s'ouvrira aux historiens dans les limites de discrétion et de convenance dont chacun reconnaît la nécessité.
En attendant , contentons-nous de ce qu'une heureuse fortune nous donne; essayons de faire ressortir les notions nouvelles que renferme la correspondance secrète, nous attachant à tout ce qui peut éclairer le caractère et la conduite de Louis XV '. Qui eût dit que ce prince se fût soucié
1 Voici quelques détails oarieux qu avait recueillis l'abbé Georgel , auoion
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de ce que Louis XIV appelait le métier de roi et qu'il voulût se tenir au conrant de ce qui se passait en France et à l'étranger? car ce n'était pas seulement sur les affaires extérieures que son attention se portait, il voulut avoir en
secrétaire d^ambessade à Vienne, et qui découvrit, ainsi que nous le dirons plus loin, la correspondance secrète. 11 rédigeait ces Mémoires au commencement de ce siècle, t |ja correspondance sécrète de Louis W était parfaitement ignorée de son conseil el surtout de son ministre des aiTaires étrangères. I<e comte de Broglîe, qui avait succédé au feu prince de Contî, était le ministre privé et surtout très-caché d*ane diplomatie aussi extraordinaire. Il avait pour secrétaire M. Favier, auquel ses connaissances et ses ouvrages diplomatiques ont iait une réputation; et enfin Du Mouriez, élève de Favier. Le mystère de cette politique privée n*éfait pas confié à tous nos ambassadeors. Quelquefois c'était le secrétaire d'ambassade ou tout antre Français, qui, voyageant sons différents prétextes , était trouvé propre à remplir ce rèle .... Ici je dois an lecteur quelques détails très-peu connus sur l'origine et la cause de la correspondance mystérieuse et de la politique secrète de Louis XV. Je me sois trouvé à portée par des relations intimes à Versailles de connaître la manière dont ce monarque a été amené à créer ce ministère secret. Louis XV, si mal élevé par son précepteur et son premier ministre le cardinal de Fleiiry, avait contracté une habitude de timidité, d'indécision et de méfiance qui influait sur son caractère et sa conduite. On lui avait persuadé qu'il remplissait ses^levoirs en suivant l'avis de son Conseil et en laissant agir ses ministres... A celte défiance de ses propres forces et à cet abandon total de volonté dans les affaires du gouvernement de son royaume, Louis XV joignait une excessive curiosité... Par une suite de son caractère défiant et curieux, ce monarqae s'était aussi ménagé près des conrs de l'Europe un ministère secret, absolument ignoré du ministre des aflaires étrangères. Le Roi , pour qui ce mystère était une véritable jouissance , voulait de cette manière pouvoir juger la conduite de son ministre avoué dans les difTércntes Cours, et comparer les rapports que celui-ci faisait avec ceux que lui transmettait son ministère secret. Les agents et les correspondants de cette ténébreuse politique étaient soudoyés par le Roi Ini-méme sur sa cassette particulière. Ils étaient au choix du ministre secret, qui travaillait directement avec Sa Majesté et lui répondait de la discrétion des personnes à qui par son intcnncdialre ses instructions étaient confiées. Le voile le plus épais couvrait cette obscure diplomatie.» (Georgel, Mémoires, t. 1, p. 271 et soiv.) — On voit que la part pcreonnelle que prenait Louis XV à la correspondance secrète était fort mal connue. \otre publication m^ pour la première fois dans son jour le travail incessant du Roi pendant près de vingt-deux ans.
dehors des voies officielles des renseignemcDls sur le <]ouvernement Intérieur et l'état des esprits en France.
Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle la France avait poursuivi en Europe rabaissement de la maison d'Autriche : Henri IV, Richelieu, Louis XIV avaient donné la consécration de leur génie et du succès à cette politique, qui était devenue véritablement nationale, et dont la France semblait ne pouvoir jamais se départir. Le traité de Westphalie, qui était la base de l'équilibre européen, avait fait de la France le protecteur et le garant officiel des intérêts des petits princes allemands, dont l'indépendance était menacée par la maison de Habsbourg. Cette dernière avait réussi à faire de la couronne impériale, élective en principe, l'apanage de la maison de Habsbourg; mais au milieu du dix-huitième siècle cet équilibre devait être changé, par suite d'importantes modifications survenues dans la situation respective des divers Etats. La Russie, tirée de la barbarie par Pierre le Grand, demandait qu'on comptât avec elle, et cherchait un prétexte pour appuyer de ses immenses armées sa prétention nouvelle de faire écouter sa parole en Europe. Plus près de nous, la Prusse grandissait, devant tout à deux de ses rois, qui, a force de persévérance, ont su créer un peuple destiné à jouer en Allemagne le rôle de contre-poids qui avait été si longtemps entre nos mains.
L'intérêt de la France était de favoriser cette nouvelle puissance antagoniste* née de l'Autriche, et qui pouvait devenir une barrière contre la Russie. Au centre de l'Europe, la Pologne, république aristocratique sous uu roi électif, avait été longtemps un rempart contre l'islamisme, mais elle ne donnait plus que le spectacle de l'anarchie et de la faiblesse, et offi*ait une proie facile à la convoitise de ses voisins. Longtemps étrangère à la France, elle
correspondaxcf: secri!:te. nr
lui était, depuis près de deux siècles , attachée par des liens d'affection : avant de onouter sur le trône de France, Henri lli avait ceint la couronne des Jagellons; c'était une Française qu'avait épousée le grand Sobiesky, le sauveur de l'Autriche, qui avait été lui-même dans sa jeunesse au service de Louis XiV. En 1697, les Polonais avaient jeté les yeux sur le prince de Conti pour en faire leur roi; enfin Louis XV avait épousé la fille de Stanislas Leczinski, roi détrôné de Pologne , et le seul fils issu de ce mariage, le Dauphin, s'était uni à Marie-Josèpbe, fille d'Auguste de Saxe, l'heureux compétiteur de Stanislas. Les mœurs et l'influence de la France gagnaient de jour en jour en Pologne : il y avait entre les deux peuples sympathie, mais la France était bien éloignée, tandis que les ennemis entouraient la Pologne de toutes parts.
La Turquie, qui naguère faisait trembler l'Europe, était bien déchue de son prestige; c'était déjà l'homme malade, et la Russie guettait le moment de la dépouiller. Il y avait entre la Turquie et la Pologne communauté de dangers et de craintes ; mais , par sa position géographique, la Pologne était appelée à succomber la première sous le poids de ses propres fautes et sous l'accord de la Russie, de l'Autriche etde la Prusse. La France était son seul appui et son seul espoir, et c'était vers elle que se tournaient les regards des Polonais aimant sincèrement leur patrie.
En 1745, plusieurs seigneurs polonais se rendirent à Paris, et 9 préparant de loin l'avenir, cherchèrent un prince français : ils portèrent leur choix sur le prince de Cpnti, petit-fils de celui qui sous Louis XIV avait été appelé à régner sur la Pologne. Louis XV, qui eut jusqu'à son dernier soupir un amour sincère de la Pologne, autorisa le prince de Conti à écouter les propositions de H. Mokranowski, patriote éminent, qui se distingua plus
58 ÉTUDE SIR LOl'IS XV.
tard au milieu de desastres et de lâchetés de toutes sortes par son inébranlable fermeté et par son dévouement sans bornes aux véritables intérêts de son pays.
Le; prince de Conti était digne de ce choix : c'était an hoimte d'uae grande valeur, intelligent, brave, ennemi de la flaCterie et de Tintriguc, auquel on pouvait même reprocher de laroideur, et qui passa la plus grande partie de sa vie à faire de l'opposition au gouvernement de Louis XV; mais alors il était le favori du Roi. Louis XV savait par tradition que son bisaïeul aimait à être informé par plusieurs voies de ce qui se passait dans les cours étrangères, et ne se fiait pas entièrement à ses ambassadeurs, dont il contrôlait les rapports au moyen de ceux que lui adressaient des agents secrets. Sous la Régence, Dubois,* étant ambassadeur en Angleterre, faisait parvenir au Régent des dépêches confidentielles qui étaient quelquefois en opposition avec celles qu'il envoyait au ministre. Le prince de Conti fut chargé par Louis XV de diriger une correspondance de ce genre, non-seulement en Pologne, mais encore dans d'autres parties de l'Europe. Outre le but primitif d'assurer pour l'avenir la couronne de Pologne au prince de Conti , il y en eut un autre plus élevé, de rattacher entre elles et à la France la Suède, la Pologne, la Turquie et la Prusse, pour les opposer à l'Autriche et à la Russie , et de maintenir l'état de choses établi en 1749 par le traité d'Aix-la-Chapelle.
Les correspondants secrets furent choisis en partie dans le corps diplomatique; tantôt c'était l'ambassadeur luimême qui rendait compte au Roi, par l'intermédiaire du prince de Conti, des événements qui se produisaient dans le pays où il représentait la France, et des instructions qu'il recevait du ministre dos affaires étrangères; tantôt, quand on n'avait pas jugé à propos d'accorder à l'ara-
bassadeur cette marque de haute confiance , le secret était donné à l'un de ses secrétaires; des étrangers étaient aussi admis à la correspondance. Ces divers agents étaient astreints, sous les peines les plus rigoureuses, et en vertu d'un ordre écrit du Roi, à garder la plus grande discrétion : ils ne se connaissaient pas entre eux et ignoraient même l'existence d'autres correspondances que celle à laquelle ils étaient appelés à prendre part. Au moyen de ce système, le Rot surveillait son ministre des affaires étrangères et découvrait ce que celui-ci aurait voulu lui cacher. La composition du corps diplomatique était alors excellente. Les ambassadeurs extraordinaires étaient pris dans la noblesse, mais leurs secrétaires étaient des hommes capables, rompus à la pratique des affaires, doqt les services étaient appréciés et récompensés par le titre de ministres plénipotentiaires; ce fut surtout parmi eux que l'on recruta les agents de la correspondance secrète , qui devint une école diplomatique où se formèrent des hommes éminents, tels que MM. dcBreteuil, de Vergennes et de Saint-Priest. La certitude de voir leurs dépêches mises sous les yeux du Roi, qui provoquait leurs réflexions sur les événements dont ils étaient témoins, était un puissant stimulant à bien faire, d'autant plus que Louis XV ne se montrait pas oublieux du zèle dont ils faisaient preuve.
Ce fut surtout à partir de 1750 que la correspondance secrète prit de l'extension et comprit les principaux Etats de l'Europe. Le ministre des affaires étrangères, M. de Puysieux, partageait les idées politiques du prince de Conti : les ambassadeurs qu'il nomma participèrent, à son insu, il est vrai, à la correspondance avec le prince : ce furent M. des AUeurs à Constantinople , M. des Issarls en Pologne; le marquis d'Havrincourt en Suède, le chevalier
de La Touche à Berlin. Le prince de Conti claii le ministre dirigeant, quoique non avoué, mais son influence fut bientôt contrariée par madame de Pompadour, qui ne put voir sans ombrage le prince s'enfermer pour travailler avec le Roi à des affaires dont Louis XV lui cacha toujours la nature ; car en politique il se défiait autant de ses maitresses que de ses ministres, et ne se sentant pas la force de leur résister, il prenait le parti de cacher aux uns et aux autres ses désirs et les moyens particuliers par lesquels il cherchait à les réaliser. Le mystère dont le prince de Conti et le Roi s'entouraient piquèrent vivement la curiosité des courtisans : on était étonné de voir les nombreuses conférences du prince avec Louis XV*. Mais quelles que fussent les précautions dont ils s'entouraient, ils ne purent faire que des yeux clairvoyants ne pénétrassent le but qu'ils poursuivaient. Le marquis d'Argenson, ancien ministre des affaires étrangères, en fut informé, et il en parle ainsi dans ses Mémoires, sous la date du 31 mars 1753 : u L'on m'informe de quelques secrets, eu voici un. Le travail si fréquent et si long de M. le prince de Conti avec le Roi regarde uniquement le dessein de faire ce prince roi de Pologne, soit après la mort du Roi
^ Le duc Je Liiyncs raconlc k la date du 14 fcvricr 1748 : « J*ai marqué que M. le prince de Gonly travailltt dimanche dernier avec le Roi. Tout le monde demande quel est le sujet do ce travail : il parait que personne ne le sait... Il y a des gens qui prétencfcnl que M. le prince de Gonly s* est instruit sur dilTérentes matières dont il vient rendre compte au Roi. On dit qu'il travaille beaucoup et qu*il a plusieurs secrétaires qui paroissent fort occupes. • (Mémoires du duc de Luyues^ t. IX, p. 177.)
M. d*Argcnson s'eiprimc ainsi (23 janvier 1748) : c On est toujours étonné de Timmixtion de M. le prince de Conti dans les alTaircs de l'État. M. le comte de Saint-Severin ne bouge pas de son cabinet, «ù ils travaillent dès quatre et cinq heures. Ce prince porte souvent de gros portefeailles chez le Roi et travaille longtemps avec Sa Majesté : il s'enferme aussi longtemps avec le ministre de la guerre. » (àfém. du marquis d'Argetuon, t. V, p. 107.)
CORRESPONDANCE SECRÈTE. Gl
régnant , soit même plus tôt. L'on croit que son parti est considérable et qu'on y a embarqué les puissances voisines, surtout le Roi de Prusse. La ligne contraire à la nôtre a aussi conçu , dit-on , qu'un prince aussi isolé que seroit ce prince François leur seroit meilleur que l'Electeur de Saxe y car celui-ci pourroit s'accommoder avec le Roi de Prusse, et se lier avec lui, son intérêt y étant net et clair ; mais en attendant le Roi de Prusse sacrifie à sa passion l'intérêt qu'il auroit de l'espérer. Ainsi on l'y aura embarqué pour le satisfaire, et avec lui la Suède et le Danemark , de sorte que toutes les puissances y concourroient, et l'Autriche diminueroit par là cette force qu'a un puissant Electeur de l'Empire et le réduiroit à l'Etat de Saxe , qui est accablé des dettes de ce prince. De mon temps j'ai vu ce projet travaillé secrètement et connu du Roi seul , mais je ne pouvois croire que le Roi y songeât sérieusement. Voilà cependant qu'on le lui a montré comme très-facile ,. car c'est ainsi que l'on fait toujours cheminer les grands et ruineux projets à des yeux superficiels et sans système. De là arrive ce travail assidu et souvent répété du prince de Conti avec le Roi, car ce prince reçoit quelquefois des dépêches à la chasse et surle-champ griffonne quelques lignes qu'il envoie au Roi par des courriers. Il y a peu de jours qu'il arriva pour travailler avec le Roi, et il retourna sur-le-champ à l'isle- Adam. L'on ne sauroit attribuer à d'autres affaires d'Etat cette correspondance secrète , car on ne lui voit aucun crédit dans les autres affaires '. n
En effet le prince se bornait à traiter avec le Roi des voies et moyens propres à amener l'éxcution du plan politique si bien défini par d'Argenson, qui en avait été informé d'une façon bizarre. En 1746, étant encore
* Mémoires du marquis d'Argenson, t VU, p. 437.
ministre des affaires étrangères y il reçut un jour la visite d'un Polonais nommé Blandowski, qui vint lui révéler les vues de M. de Conti sur le trône de Pologne et les moyens qu'il employait pour réussir : on comptait sur la mort prochaine d'Auguste m. Blandowski, qui était l'agent secret du prince, remit à M. d'Argenson copie de toutes les pièces relatives à cette négociation, laquelle il prétendait connue et autorisée du Roi. Quant à lui, il faisait cette démarche auprès du ministre, de crainte de se voir surpris, traité d'intrigant et mis à la Bastille. M. d'Argenson s'entretint de cette découverte avec son frère, le ministre de la guerre, qui lui donna à entendre qu'il pouvait y avoir quelque vérité dans, le récit du Polonais, et l'en* gagea à parler au Roi : M. d'Argenson n'osa pas, mais fut rassuré en faisant signer au Roi, pour M. des Issarts, des instructions contraires aux vues du prince de Couti'. Mais c'était là un jeu de la part de Louis XV, car M. des Issarts était a£Blié à la correspondance secrète.
La marquise de Pompadour prit ombrage des rapports intimes du Roi et du prince de Conti : le prince engagé par la marquise à lui révéler le secret de ses entretiens, refusa de satisfaire sa curiosité; dès lors, il fut perdu. La guerre s'alluma entre le conBdent et la favorite, lutte dans laquelle le premier devait succomber. Le prince dirigeait la correspondance, c'était lui qui proposait au Roi les réponses à faire aux dépêches reçues, réponses qui étaient envoyées après avoir été approuvées par le Roi; mais il fallait faire parvenir au Roi les dépêches et envoyer les réponses sans attirer l'attention des ministres. Louis XV avait confiance dans Jeannel, le directeur des postes, cependant il ne lui révéla pas le secret; ce fut Tercier, premier commis des affaires étrangères, qui fut
^ Mémoires de (TAr^enson, t. V, p. 51 et suiv.
CORRESPONDAiVGE SECRETE. 63
chargé de ]a réception et de rexpédition des nombreuses let* Ires auquelïês donnait naissance la correspondance secrète.
Tercier était un homme intelligent et dévoué ; il s'était compromis, en 1728, à Varsovie, où il était secrétaire d'ambassade, par son ardeur à travailler à replacer sur le trône de Pologne Stanislas Leczinski. Il avait donné asile au prince, l'avait accompagné dans sa fuite à Danlzig. Arrêté pour ces faits, il était resté dik-huit mois prisonnier. Louis XV Taimait et lui accordait toute confiance. Tercier était lettré, et fut membre de l'Académie des inscriptions. La position de premier commis des affaires étrangères lui donnait toute facilité pour aider le Roi dans ses vues particulières. Les courriers de cabinet étaient employés par lui pour transporter les dépêches secrètes; souvent aussi le Roi remettait à Jeannel des lettres à expédier par une voie sûre et détournée.
Du reste, la question de transmission secrète des dépêches fut une des préoccupations constantes de Louis XV; il craignait surtout, en employant la poste, de révéler son secret aux commis du cabinet noir, chargés, ainsi que nous l'avons vu, de décacheter les lettres qui paraissaient importantes. Aussi finit-il par organiser un service grâce auquel les lettres adressées à certains noms lui étaient remises directement par Jeannel, et envoyées par lui-même à Tercier par l'intermédiaire de son valet de chambre Lebel; mais, malgré toutes ces précautions, il tremblait toujours de se voir découvert.
En 1752, parait sur la scène un nouveau personnage qui était appelé à jouer un rôle important, le comte Charles de Broglie, frère cadet de celui qui fut depuis le maréchal duc de Broglie, homme d'épée et de plume, vif, brave, hardi, singulièrement pénétrant. Au mois dé mars de cette année , le comte de Broglie fut nommé ambassa-
deur en Pologne; le lendemain de sa nomination, le 12, il reçut le billet suivant, par lequel s'ouvre la série des letlres originales de Louis XV qui nous sont parvenues :
K A Versailles, ce 12» mars 1752.
ce Le comlc de Broglie adjoulera foy à ce que lui dira M. le prince de Conly, et n'en parlera à àme qui vive.
» Louis. »
Cette nomination surprit la cour. On parlait généralement pour ce poste de M. de Poyanne * ou de M. d'Aubeterre. D'Argenso» se fait Técho de cet élonnement. a Le comte de Broglie, frère puiné du duc de ce nom, dit-il dans ses Mémoires, vient d'être déclaré ambassadeur du Roi de France près du Roi de Pologne , électeur de Saxe, C'est un fort petit homme, droit de la léte comme un petit coq. Il a quelque esprit et beaucoup de vivacité en tout : on le dit homme de mérite. La grande question est de savoir s'il entre dans les intérêts favorisés par M. le prince de Conti^. » D'Argenson, quoique fort au courant, ne put parvenir à connaître l'influence qui avait porté M. de Broglie au poste élevé qui lui était donné. » Le comte de Broglie, ajoute-t-il après avoir pris de nouvelles informations, notre nouvel ambassadeur en Pologne, est un petit homme colère, vif et d'assez d'esprit, mais de peu de lecture. Sa nomination a surpris; tout le ministère était pour nommer à cette place M. Dopter^, car les mesures étaient déjà prises pour qu'il fût bien dévoué aux intérêts de M. le prince de Conti; mais un crédit tout neuf a fait déclarer M. de Broglie. L'on croit que c'est celui de madame de Pom-
< Mémoires du duc de Luynes, t. XI , p. 273. Mémoires de d*Argenson, t. VII, p. 14^. (15 mars 1752.)
2 Mémoires de d'Argenson, t. VII, p. 145. (16 mars 1752.)
3 Le savant cdilciir des Mémoires de cTArgenson a reconnu qu*il s'agit ici de \î. d'.^iibclerrc.
padour. L'on croit aussi que ceci repousse loin les vues du prince de Conti, et que le Roi ne veut pas courir les risques de cette aventure. »
Il est impossible de se mieux tromper que ne le faisait M. d'Argenson, mais à cela il n'y a rien d'étonnant, car le mystère le plus profond et le plus intelligent ne cessa d'envelopper dès ses débuts la correspondance secrète. La nomination de M. de Broglie était due à son oncle l'abbé deBroglie, le même qui entretenait une correspondance intime avec le Roi sur les affaires intérieures, et qui con* naissant le goût que Louis XV prenait au travail du prince de Conli, lui désigna son neveu comme capable de concourir aux vues communes du Roi et du prince sur la Pologne V
M. d'Argenson a tracé en quelques mots, du comte de Broglie, un portrait dont la ressemblance est attestée par tous les contemporains, notamment par l'abbé Georgel, dont l'inimitié publique pour le comte de Broglie rend le témoignage précieux : a Le comte de Broglie , avec une âme remplie d'ambition, ressembloit à un volcan; ses yeux étincelants déceloient l'inquiétude et l'activité de son esprit. Ami chaud, ennemi implacable, il mettoit tout en œuvre pour servir ses amis et perdre ses ennemis. II avoit de grands talents pour la politique et pour la guerre; mais le despotisme de ses idées et les calculs d'une ambition démesurée le portoient toujours avec impétuosité audelà de toutes les bornes^. »
< Voyex Mémoires de Vabbé Georgel, t. I , p. 283. — Voici le portrait que Georgel trace de Tabbé : < Cet homme frondeur et toujours mécontent n'avait jamais brigué l'épiscopat, que sa naissance , ses talents et des qualités estimables auraient pu très-aisément lui faire obtenir; il préféra son indépendance, afin de pouvoir donner plus librement l'essor à ses opinions satiriques sur le gouvernement.
Pour achever de faire bien connaître ce personnage, qui joue dans la correspondance secrète un si grand rôle et qui mérite à tous égards de jouir de la considéra tioti qui jusquMci a été refusée À ses talents restés ensevelis dans l'ombre, nous reproduirons un portrait admirablement tracé par Rulhière, à uae époque où le comte de Broglie était mort et où il était entré déjà dans la postérité.
(c La guerre avait occupé sa jeunesse. Formé à des mœurs austères, dans le sein d'une famille ambitieuse qui sortait de la plus ancienne noblesse d'une ville libre d'Italie, et qui, fixée en France depuis un «ècle, y devait sa plus graâde illustration à des services militaires et politiques; élevé dans les camps, sous les yeux d'un père vigilant et sévère, que la religion attachait à tous les principes d'une probité rigoureuse; instruit dans l'art de l'intrigue par un de ses oncles, un vieil abbé qui suivait très-faabilement à la cour les intérêts de sa famille, tandis que ses frères et ses neveux en assuraient la gloire par l'éclat de leurs actions, le comte de Broglie ne tarda pas à développer un esprit actif, appliqué, laborieux, également propre à tous les soins de la guerre et aux négociations les plus mystérieuses et les plus étendues; mais un esprit inquiet, remuant et allier, ne sachant ni fléchir ni se détourner, quels que fussent les obstacles. Il se montra dès lors ce qu'il fut toujours dans la suite : ami et protecteur ardent et fidèle, ennemi implacable, opiniâtre, livré sans relâche et sans trêve à la fureur de ses animosités; passionné pour la gloire du nom français; ne connaissant ni le luxe, ni la mollesse, ni les délassements de l'esprit; pratiquant toutes les vertus domestiques, moins comme un bon père, un mari tendre, un parent zélé, que comme un factieux, et faisant de sa famille même un parti dans TEtat; capable du plus profond secret dans ses longues et impé-
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néirables intrigues, mais sans dissimulation dans la société; se laissant emporter par ses ressentiments et ses haines, soit qu'il dût uniquement l'espèce d'assurance et d'audace qui paraissait dans toutes ses actions à la certitude des appuis sûrs et cachés qu'il avait à la cour, soit plutôt qu'une telle certitude ne servit qu'à renforcer son caractère; mais enfin dans ce rdle singulier, où il fut conduit par les conjonctures, affectant et devant affecter le rôle d'un censeur; portant la sévérité de ses principes jusqu'à l'exigence la plus rigoureuse dans les moindres devoirs, jusqu'à la pédanterie dans les affaires ; portant la justice même jusqu'à cet excès où elle cesse d'être juste; ne pardonnant rien à ceux qui ne lui étaient pas dévoués; plus indulgent et plus facile pour ceux qui lui consacraient leurs talents; ne s'étant jamais trompé sur le choix des hommes qui secondèrent ses desseins, quoique les événements l'aient presque toujours trompé dans ses vues; inspirant au petit nombre de ceux qui l'approchaient un attachement qui allait jusqu'au fanatisme, et pour indiquer dès à présent ce que les événements nous forceront successivement à développer, oubliant quelquefois, par la violence de ses haines, par l'aigreur que lui causaient les contrariétés, et surtout les desseins d'une ambition profonde et réfléchie, ce grand amour du bien de l'Etat, cette probité rigide qu'il exigeait dans ses adversaires , et que lui-même suivait constamment dans le cours ordinaire de
sa vie ' . D
La vivacité extrême du comte de Broglie est attestée par Louis XV lui-même en plusieurs endroits de la correspondance secrète. Cette vivacité, que des malveillants ont exagérée et imputée à crime, était le signe d'une âme ardente; elle attira à M. de Broglie bien des mécomptes,
< Ruihière, Bévolutiim de Pologne, édit. Ostrow«ki, t. I, p. 154.
car elle était accompagnée d'une franchise et d'une certaine hauteur qui lui firent des ennemis implacables. Il n'est pas jusqu'à sa position ambiguë de confident non avoué qui ne l'exposât à être regardé comme un intrigant et un brouillon, et cette opinion que l'on eut de lui fut confirmée par les disgrâces éclatantes que lui infligea publiquement le Roi pour dérouter les soupçons, pendant qu'en secret il lui continuait la plus entière confiance'.
Dès qu'il eut reçu l'ordre du Roi qui l'admettait à la correspondance occulte, M.deBroglie alla trouver le prince de Conti, qui l'initia à son plan politique et lui ordonna de l'instruire de tout ce qui se passerait en Pologne*. M. de Broglie remplit les espérances que l'on avait fondées sur lui ; il restaura et affermit en Pologne le parti français, qui devint le parti patriote. Quelques années après , on admit
1 M. de Broglie, roéme après tvoir été reconno par Louis XVI comme an loyal scrviiear da feu roi , fut en batte aoz braits les plas injurieni. Il eut , en 1779, au parlement un procès avec l'abbé Georgel, qui avait tenu des propos désavantageai sur son compte : il publia à cette occasion un mémoire, dont il nous a été impossible de rencontrer un exemplaire, malgré nos recherches , et dans lequel il donnait un résumé de ses rapports diplomatiques avec Louis \V. On peut voir dans le premier volume des Mémoires de Vabbê Georgel Thistoire de ce procès, qui préoccupa tout Paris. L*abbé, ayant désavoué tonte intention blessante pour le comte de Broglie, fut renvoyé des fins de la plainte en difTamation portée contre lui.
2 M. de Broglie raconte qu*il hésita avant d'exécuter les ordres du Roi, transmis par le prince de Gonti. ]| écrivit à Louis XVI, le 13 mai 1774, que ce n'avait été que sur un ordre réitéré du Roi qu'il avait consenti à participer à la correspondance secrète. Il revient sur ce fait dans un mémoire à Louis XVI en date du 14 juin 1774. i 11 (le comte de Broglie) a déjà eu l'honnenr d'observer au Roi qu'il n'y était entré qu*avec une peine inunie, et que sa résistance ne fut vaincue qu'au second ordre que M. le prince de Conti lui remit de la part du feu Roi. Ces deux ordres existent , ainsi que M. le prince de Conti, et prouvent invinciblement que le comte de Broglie n'a point recherché d'être chargé de cette correspondance. Il sentait que son attachement inébranlable pour son maître le rendrait tôt ou lard la victime de sa ûdélité constante, et cette crainte ne s'est que trop justifiée. *
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au secreile chevalier de Vergennes, nommé àFambassade de Constaniinople, le même qui devint ministre de Louis XVI, et M. Durand , homme utile et modeste qui fut quelque temps garde du dépôt des archives du ministère des affaires étrangères, et remplit avec distinction plusieurs missions à l'étranger, notamment à Londres et à Vienne. Nous retrouverons par la suite ces personnages.
La correspondance s'étendait chaque jour, ce qui augmentait les alarmes du Roi : il craignait d'être trahi par ses confidents; ses lettres offrent le témoignage de cette préoccupation.
Ayant appris, par une voie détournée, que Tercier entretenait une correspondance quotidienne en chiffres avec un employé du cabinet noir, nommé Avril, il lui demanda des explications et lui ordonna d'envoyer le déchiffrement de cette correspondance (4 novembre 1755). Quelque temps après , Tercier ayant accepté quelques cadeaux , il lui écrivit : u Dans la place de confiance où vous êtes, vous ne devez recevoir de présents de personne que de moy ou des miens qui ne sont qu'un avec moy. » (1" avril 1756).
Tercier aurait dû être à l'abri de ces soupçons et le Roi ne tarda pas à en être persuadé, mais cette défiance n'était pas le signe d'un caractère malveillant et égoïste; car ce serait se tromper que de représenter Louis XV, ainsi que l'ont fait quelques-uns, comme un voluptueux insouciant, méconnaissant les services qu'on lui rendait; on trouve dans ses lettres des preuves nombreuses de sa bonté et même de sa patience, mais il avait trop d'esprit pour être dupe de son cœur, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver s'il s'était montré confiant dans le milieu corrompu où il vivait. J'oserai même dire que livré à lui-même il était bienveillant et reconnaissant, témoin la
lettre qu'il écrivait au comte de Broglie, dont la belle conduite en Pologne avait trouvé dans le Roi un apprécia* teur éclairé :
u Monsieur le comte de Broglie^ je suis disposé à vons donner des marques de la satisfaction que j'ay des services que vous me rendez en qualité de mon ambassadeur, en vous nommant à un des cordons de mon ordre du Saint- Esprit qui sonts à présent vacquants. Des engagements et des circonstances font que je ne puis vous assurer du moment où je pourray effectuer ma bonne volonté, sur laquelle cependant vous pouves compter, et être assuré que je ne vous oubiieray point dans les occasions où je pourrai faire de ces sortes de grâces à ceux qui sont emploies pareillement que vous pour mon service. Sur ce je prie Dieu qu'il vous aie, monsieur le comte de Broglie , en sa sainte garde. » (28 octobre 1755.) Dès que M. de Broglie fut initié, la correspondance secrète poursuivit un double but: en première ligne, les moyens d'assurer la liberté de la Pologne ; au second rang, l'élection du prince de Conti\ L'année 1755 vit une révolution dans la politique étrangère. La guerre s'étant allumée entre la France et l'Angleterre en Amérique, au sujet des limites de la Nouvelle- Ecosse, les hostilités furent transportées en Europe; on se ménagea de part et d'autre des alliances, et une guerre européenne devint imminente. La Prusse, notre ancienne alliée, s'empressa de conclure un traité de neutralité avec PAngleterre , et excita par cette conduite le ressentiment de Louis XV, qui déjà ne pouvait pardonner à Frédéric II ses plaisanteries sur madame de Pompadour et sur le Roi lui'-métne *•
L'Impératrice Marier-Thérèse n'oubliait pas non plus que
< Lettres des 4 novembre 1755 et !«>' avril 1756.
3 Frédéric appelait madame de Pompadour un d'Amboise en jupons.
Frédéric II lui avait pris la Silésîe ; eUe cherchait à reconquérir cette province. L'ancienne inîiintié qui - régnait entre la France et TAutricbe était vîwace dans son cœur, mais cette inimitié devait céder devant sa haine contre le Roi de Prusse* Frédéric II avait été prévenu à cet égard par M. de Podewils, son ambassadeur, qui dans des dépé^ ches coniidentielles' s'exprimait ainsi ^ : ce La Reine Marie- Thérèse a hérité de ses ancêtres la haine contre la France, avec laquelle je doute fort qu'^e soit jamais bien , quot^ qu'elle soit assez maîtresse de ses passions lorsque son intérêt l'eûge. i> Ces préventions contre la France étaient générales à Vienne, elles étaient surtout partagées par l'archiduc Joseph, héritier de la couronne, u On lui inspire, écrivait aussi M. de Podewils, beaucoup d'animosité contre la France , et il s'y prête si bien qu'il refuse d'apprendre la langue fraaçoise et ne la parle jamais. L'Empereur désapprouve extrêmement qu'on lui donne de pareils principes , mais il n'est pas le maître et n'ose même pas le blâmer, pour ne pas accréditer encore davantage l'idée où l'on est qu'il ne hait pas les François. » L'Emperenr dont il est question ici est François P% ancien duc de Lorraine, mari de l'Impératrice, qui ne jouissait d'aucune influence à la cour, et était même suspect de partialité pour la France.
Marie-Thérèse fit voir que M. de Podewils l'avait bien jugée, et qu'elle savait faire passer son penchant après son intérêt. Elle chercha à se rapprocher de la France ; elle fut puissamment secondée dans cette tentative difficile de conciliation par le comte de Kaunitz, qui fut son ambassadeur à Paris de 1750 à 1752« M. de Kannilz n'avait pas les vieux préjugés autrichiens, et regardait comme néces-
* Sitiungtberichte der philosophisch-historischen Classe der haiserlichen Académie der Wissenschaften , t. V, p. 486 et suiv.
saire de modifier la politique Iraditionnelle de Vienne, en raccommodant aux circonstances présentes. L'alliance intime de la France et de l'Autriche lui paraissait indispensable pour arrêter les progrès de la Russie, et pendant son ambassade il travailla avec ardeur, mais discrétion , à amener cette alliance.
Frivole en apparence , efféminé , fat même , il n'inspirait aucune crainte ; il vivait loin de la cour et des ministres dans le monde des financiers, paraissant uniquement occupé de ses plaisirs; mais sous ces dehors trompeurs, sous cette insouciance légère, il cachait une âme ferme et persévérante ; il allait droit au but désiré, sans s'occuper d'iolrigues vulgaires, donnant juste la mesure d'efforts qu'il fallait pour obtenir ce qu'il cherchait. A quelqu'un qui s'étonnait un jour devant lui de l'existence épicurienne qu'il affichait et du peu de soin qu'il paraissait mettre à remplir ses fonctions diplomatiques, il lui arriva de dévoiler le secret de cette conduite : a Je ne suis ici, dit-il , que pour deux choses : pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que moi. La représentation m'ennuierait et me gênerait, je m'en dispense. J'ai deux personnes à ménager, le Roi et sa maîtresse, je suis bien avec tous les deux. » Quand en 1753 il fut nommé chancelier de cour et d'Etat, il eut pour successeur à Paris son secrétaire, M. de Stahremberg, qui continua sa politique.
Les tentatives de rapprochement faites auprès des ministres français n'avaient trouve qu'indifférence, on avaient même suscité une vive opposition ; mais madame de Pompadour et Louis XV étaient à moitié gagnés lorsque l'ouverture des hostilités en 1755 entre la France et l'Angleterre, ainsi que la défection du Roi de Prusse, fournirent l'occasion à M. de Stahremberg de presser la conclusion
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d'une alliance qui semblait être devenue une nécessité. Marie-Thérèse frappa un coup décisif en écrivant de sa main à madame de Pompadour un billet flatteur qui détermina la favorite à embrasser avec feu la politique autrichienne '. Le Roi ne fut pas difficile à décider ; il n'aimait pas le Roi de Prusse, qu'il regardait comme un hérétique, et souhaitait de former une ligue catholique capable de côntre-balancer en Allemagne le parti protestant, à la tête duquel était Frédéric II ; mais l'alliance autrichienne était pour tous les ministres une chose tellement monstrueuse, que les négociations furent faites à leur insu entre M. de Stahremberg et l'abbé de Bernis. Le traité de Versailles, qui couronna ces négociations, anéantit la politique traditionnelle de la France et souleva une réprobation générale, tant était forte cette vieille haine contre l'Autriche, qui prit une nouvelle intensité dans ce traité qui était destiné à y mettre fin.
Le prince de Conti vit par là ses espérances ruinées , d'autant plus qu'il avait dirigé une intrigue de cour tendant à renverser madame de Pompadour. Celle^l ne le lui pardonna pas. Louis XV lui avait promis le comman^' dément en chef des armées si la guerre éclatait-, il lui manqua de parole. Le prince se plaignit., éerivit urte lettre remplie d'amertume , où il se prétendait déshonorth Louis XV fut piqué, u Parce que je ne lui ay pas-donné le commandement de l'armée qui vraysembiablemient s'Aê<* semblera sur le Rbin, il dit qu'il est déshonoré. C'est nu mot qu'on met toujours en avant présentement , et qui' me '
' lladame de Pompadour, qui se piquait de cultfver fes beaux-arts, Gt <]raver MUS M direction, par Legay, et peut-être <{rava-t-elld en paHie crn . médaillon représentant Talliancc de la France et de IMulricbe qu elle daignait regarder comme son œuvre. On peut voir un dessin de ce médaillon diui.H Soulavie, Mémoires hitioriques, — Sur les productions artistiques de madame de Tompadour, voyes Chabouiiict, Catalogue des Camées, p. 09.
choque infinieraent. Il mettra peut-être de Teau dedans son vin; ce qui est sûr, c'est que je le recevres, mais que je n'ires pas au-devant de lui , surtout après les lettres qu'il a écrites. Ce sonts ses affaires , et il n'en rejaillira de mal qu'à lui, s'il plaisit à Dieu. r> (A Tercier, 9 novembre 1756. ) Cet incident n'eut pas d'influence sur la marche générale de la correspondance secrète et sur le but qu'elle poursuivait , but ainsi formulé par le Roi : & de soutenir les Polonois et de leur laisser se choisir un roi à leur libre volonté, n Car, ainsi que nous l'avons déjà dit, ce but était depuis quelque temps le seul que le Roi se proposât d'atteindre, l'élection du prince de Conti étant, devenue un objet accessoire. Cette ferme résolution de favoriser et d'aider la Pologne est exprimée non moins catég<H*iquement dans une autre lettre écrite quelques jours après; et cette bonne volonté ne fut point passagère, car I^ouis XV consacra pendant toute la durée de son règne une somme annuelle à cet objet : je ne parle pas des sommes considérables qui étaient envoyées dans les circonstances graves ; mais la pénurie du Trésor public ne permettait pas à la France de lutter avec avantage .contre la Russie, qui prodiguait l'or dans ce malheureux pays où tout s'achetait et se vendait. Une autre difficulté se présen* tait, celle de faire parvenir en Pologne l'argent dont le Roi pouvait disposer, u Je vous dires que je ne changeray jamais de façon de penser et d'agir pour la liberté entière des Polonois , sur le chois à venir de leur roy, et que, malgré la bouderie du prince de Conty (que je pense mal fondée , étant, je croy, très-libre dans le choix que je veux et dois faire de mes généraux) , si les Polonois le choisissent j'en seray charmé, ainsy je veux qu'on continue à faire tout ce qui a été fait par le passé. » (A Tercier, 27 novembre 1756.)
Le prince de Conti boudait le Roi, mais ceiui-ci Taî* mait encore : ce ne fut que par degrés que le prince arriva à une rupture ouverte et complète ; il était encore retenu par l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne , et c'était uniquement dans cette vue qu'il continuait de prendre part à la correspondance secrète. Celui qui menait tout sous les yeux du Roi, c'était Tercier. Dès lors le comte de Broglie inspirait au monarque une confiance qui s'accroissait sans cesse en présence des témoignages d'habileté que donnait le comte en Pologne ; mais M. de Broglie était de l'ancienne école et n'aimait pas l'Autriche : cette disposition d'esprit perçait dans ses dépêches. Le Roi jugea à propos de lui signifier quelle était sa manière de voir : a J'ay très-bien vu dans toutes vos lettres, comte de Broglie, que vous aviez de la peine à adopter le sistème nouveau que j'ay pris ; vous n'éties pas le seul, mais telle est ma volonté, il faut que vous y concouries. A l'égard de M. le prince de Conty , c'est lui qui me boude, parce que je lui ay dit que je ne l'avois pas destiné de commander l'armée qui doit s'assembler dans le Rhin. Je croiois être le maître de mon chois, tant pis pour lui , c'est tout ce que je vous en puis dire. Faites-moy passer par la voie de Lebel tous les mémoires que vous voudrez ; il me les remettra et vous faira tenir les réponses. Il vous donnera aussi de l'argent pour la Pologne, quand je lui en aurai fait remettre, ce qui sera incessamment, étant tout prêt pour cela depuis du temps. Je fairay instruire Durand, ou je vous en chargeray. » (24 décembre 1756.)
La politique personnelle de Louis XV se formule ainsi : liberté pour les Polonais de se choisir un roi; alliance indissoluble avec l'Autriche. Sur ce dernier point les mauvaises dispositions de M. de Broglie l'inquiétaient,
aussi ne cessait-il de lui recommander de respecter ce qu'il regardait comme son ouvrage, a Je trouve très-bon, comte de Broglie , que vous me fassiez toules les représentations que vous croirez devoir me faire et à mes ministres, mais ayez toujours en vue l'union intime avec Vienne , c'est mon ouvrage, je le croy bon , et je le veux soutenir. Dans ces circonstances je croy votre présence très-nécessaire à Varsovie; vous êtes aimé et estimé des Polonois, et un nouveau ministre ne seroit pas capable de leur faire faire bien des choses qu'ils faut qu'ils fassent, sans y abandonner notre parti , car je le veux soutenir : c'est leur bien et leur liberté. Aussy je vous conseille d'abandonner l'idée de Vienne et de n'être pas si changeant, surtout après que je vous ay tenu mes promesses, et que je vous croy capable de me bien servire encore. MM. de Bellisle et de Bernis ne sont pour rien dans ce que je vous dis icy. Continues à envoier les lettres que vous recevres là-dessus au prince de Conty, jusqu'à ce que je vous aie fait scavoir à qui, à l'aveoir, je jugerai à propos que vous vous adressiez. Je n'ay pas douté de vos sentiments sur ce qui m'est arrivé. Peu de François ont, je croy et j'espère, pensé autrement, d (22 janvier 1757.) Cette lettre mérite de fixer l'attention : Louis XV y parait tel qu'il était, animé de bonnes intentions, et bienveillant. Pour en bien comprendre certains passages, il faut savoir que le comte de Broglie avait demandé l'ambassade de Vienne : le Roi la lui refuse en alléguant les services que lui seul est capable de rendre à cette Pologne dont il veut le bien et la liberté; et ce refus, il le lui adoucit en lui rappelant qu'il a tenu envers lui ses promesses , ce qui n'avait pas été aisé, car il lui avait donné le Saint- Esprit, malgré madame de Pompadour. Quant à la dernière phrase, elle se rapporte à la tentative de régicide de
GORRESPO\DA\GE SKGRKTE. 77
Damiens, et le Roi s'y exprime avec une vraie dignité. Le passage où Louis XV invite M. de Broglie à n'être pas si changeant, se rapporte à une autre demande du comte de servir dans l'armée; il avait, il parait, insisté pour qu'on lui permit d'abandonner la diplomatie pour la guerre, mais le Roi n'accéda pas à son désir. H lui refusa sa demande dans les termes les plus bienveillants, lui déclarant qu'il ne connaissait personne qui pût aussi bien que lui représenter la France en Pologne * ; et c'était toute justice, carie comte avait rendu à la Pologne et à son pays des services éminents.
On a publié récemment^ un Mémoire du comte de Broglie sur l'état de la République de Pologne , qui est regardé par les juges compétents comme présentant le tableau le plus exact et le plus complet du gouvernement intérieur de la Pologne, dont la bizarre organisation a été saisie par M. de Broglie avec la plus ingénieuse sagacité. Ce travail est le fruit de l'étude la plus attentive des faits et des détails unie à la perspicacité la plus pénétrante et à l'intelligence politique la plus exercée. M. de Broglie aperçut ce qui arriverait si on ne combattait pas énergi* quement les causes de dissolution qui menaçaient, à ses yeux clairvoyants, la République polonaise : il prédit l'avenir avec l'énergie de la conviction et la prévision des difficultés que la chute de la Pologne devait créer en Europe : mais il ne fut pas écouté. Tercier fut chargé de remettre des instructions à M. de Broglie, et Lebel de lui faire passer l'argent que le Roi destinait à soutenir le parti national en Pologne.
Sur ces entrefaites, Louis XV éprouva des inquiétudes sur le secret de sa correspondance. M. Durand, qui était
' Lctirc du 11 mars 1757.
2 Un Polonais, M. Kurzwcill. Paris, 18*0, inS".
resté à Vtrgovie en qualité de ministre résidant et qui était affilié à la correspondance secrète , entretenait des cominunioatioos suivies avec le prince de Conti : quelques-unes de ses lettres tombèrent entre les mains, du cabinet autrichien, et l'ambassadeur de Marie-Thérèse, M. de Stahremberg, vint se plaindre à Versailles de ce commerce, dont il ne pénétrait ni le but ni la nature réelle. Le Roi , prévenu par le ministre des affaires étrangères , prit d'abord la chose assez légèrement , croyant qu'il était impossible qu'on eût trouvé la clef des chiffres employés, ni qu'on ait pu pénétrer les fausses adresses sous lesquelles les lettres de la correspondance secrète étaient transmises.
Mais quelque temps après il revint sur ce sujet et chercha, en se procurant une des lettres interceptées, à découvrir si le ministre autrichien avait réellement surpris la correspondance , ou s'il plaidait le faux pour savoir le vrai et convertir ses soupçons en certitude. (11 mars 1757,àTercier.)
A cette époque parait M. de Monnet, qui fut un des agents les plus intelligents et les plus dévoués de Louis XV. Il avait servi pendant quelque temps en Pologne, où il avait acquis par ses services le grade de général. Entré dans la diplomatie , il avait épousé à Varsovie une Suédoise de distinction , veuve de M. de la Fayardie , émissaire du prince de Conti. Madame de Monnet était admise au secret : s'étant convertie au catholicisme, elle s'était vu fermer l'accès de son pays natal et priver de sa fortune. Les bienfaits du Roi s'efforcèrent de réparer une disgrâce si peu méritée. M. le général de Monnet touchait sur le Trésor une pension de douze mille livres, plus une autre pension sur les fonds de la correspondance secrète.
Le comte de Broglie déclare , dans un mémoire adressé à Louis XVI, que le Roi consacrait encore dix mille litres par mois à la correspondance secrète : cette somme était soflBsante; les agents employés à cette correspondance étant presque tous attachés officiellement au département des affaires étrangères , et touchant en cette qualité un traitement régulier, on se bornait à leur allouer une indemnité annuelle assez minime. 11 n'y avait pas de fonds spéciaux affectés à cet objet , et la correspondance secrète ne figure pas dans le fameux Livre Rouge. On sait que l'Assemblée nationale ayant demandé un état des dépenses faites depuis l'avènement de Louis XVI, Necker produisit à l'Assemblée un livre rouge sur lequel étaient inscrites les dépenses secrètes qui s'acquittaient au Trésor sor un bon du Roi au porteur, sans spécification de la bature de la dépense. Ces bons s'appelaient des ordonnances au comptant, et la Chambre des comptes était tenue d'apurer les comptes du garde du Trésor, qui avait payé sur le vu de ces ordonnances. C'étaient donc là des dépenses qui échappaient au contrôle. Les ordonnances au comptant allaient toujours en augmentant, et sous Louis XV elles atteignaient plus de cent millions par an. Mais elles n'étaient pas délivrées sans qu'on en prit note sur un registre paraphé par le Roi et qu'il gardait dans son cabinet. Necker communiqua à l'Assemblée constituante un registre en maroquin rouge qui contenait toutes les ordonnances au comptant signées par Louis XVI ; mais ce volume renfermant aussi une partie remontant au règne de Louis XV, les feuillets qui appartenaient aux époques antérieures à Louis XVI furent scellés et dérobés à la connaissance de l'Assemblée. Le livre rouge fut remis à Louis XVI , et on ignorait ce qu'il était devenu, quand , en 1793, on trouva dans une armoire de fer pra-
tiquée dans un mur d'une des salles du palais de Versailles le livre rouge déjà connu en partie, plus deux autres entièrement inconnus, où étaient inscrites les ordonnances au comptant depuis 1750. La Convention s'empressa de faire imprimer les trois livres rouges, qui sont un des plus curieux monuments pour l'histoire du dix-huitième siècle, et où l'on trouve l'explication de bien des faits obscurs; mais, pour être compris, les renseignements donnés par les livres rouges doivent être rapprochés des faits aux* quels ils se rapportent, et c'est faute de s'être livré à ces rapprochements que l'on n'a jusqu'ici tiré que très-peu d' utilité de ces précieux registres.
Nous y avons largement puisé pour l'annotation et l'éclaircissement de la correspondance secrète ; car c'est surtout pour ce qui regarde les affaires étrangères que les ordonnances au comptant fournissent de précieuses lumières. On y voit quel fâcheux système suivait alors pour la politique extérieure le gouvernement, qui croyait établir sûrement l'influence française en donnant des subsides aux princes, en soudoyant leurs ministres, en intervenant avec de l'argent dans les affaires intérieures des pays voisins. Des sommes énormes furent englouties de cette sorte , et l'on ne recueillit de ces profusions qu'abandon et mécompte, car on trouve de bien mauvais appuis dans les gens qui reçoivent de l'argent de l'étranger '.
Ml y a sans doute beaucoup d'eiagération dons le discours suivant, que tinrent à la Convention les administrateurs du département de Seine-ct-Oisc en lui apportant les livres rouges qu'ils venaient de découvrir, mois au fond il y avait du vrai. « ... Le peuple saura combien de millions ont clé versés de nos coffres dans ceux de rorgueîUeusc maison d\Autriche, et nos soldats formeront le désir de les recouvrer.... La France monarcbique était la fermière
de rKurope Les trois livres rouges vous diront combien la monarcbie eut
en horreur la liberté des nations, et comment elle changeait nos ambassadeurs en vils corrupteurs des peuples, eux qui répandaient jusque dans le sénat et
CORRËSPONDAMCË SECRÈTE. 81
La correspondance secrèle ne figure pas nominalement dans les livres rouges; mais j'ai reconnu que certaines sommes qui eurent celte destination furent ordonnancées sur le Trésor avec la simple mention pour le RoL Quelquefois aussi Louis XV employait à cet objet des fonds personnels : des actions, des billets de loterie ayant obtenu un lot; il était souvent à court, et M. de Broglie et Tercier devaient faire des avances. L'argent était remis par Lebel, valet de chambré et proxénète royal, et par un autre garçon du château nommé Guimard, qui le faisait passer à Tercier, chargé de le distribuer.
Vers 1755 se place une négociation dont le comte de Broglie fut exclu , mais à laquelle prit part un personnage dont le nom est célèbre , le chevalier d'Ëon. Depuis une quinzaine d'années les relations diplomatiques étaient interrompues entre la France et la Russie. Après le traité de Paris et l'alliance avec l'Autriche , Louis XV, à ce excité parle prince de Conti, qui avait toujours les yeux fixés vers le Nord dans l'espérance d'une couronne, essaya un rap* prochement. On savait à la Cour de Versailles que l'Impératrice Elisabeth avait de la sympathie pour la France et de l'amitié pour la personne de Louis XV, avec lequel il avait été question de la marier; mais on avait à redouter l'hostilité du chancelier Bestuchetf , eotièrement dévoué à la Prusse et à l'Angleterre. D'un autre côté on pouvait compter sur l'appui secret du comte Woronzoff, vicechancelier. C'était donc une mission qui demandait beaucoup de prudence, car on ne pouvait, vu l'état des
dans la diète de Suède des sommes de six cent mille livres pour y faire passer des décrets. Ces volumes vous parattront la réponse la plus énergique que vous paissiez faire aux insolcoccs de Brunswick et à ses manifestes... ils seront la réplique enfin... des «jaznttcs stipendiées des princes c(ran<{(T!t, tons désolés de ne pouvoir sucer la république comme ils sucèrent la monarchie française »
choses 9 envoyer ud représentant officiel, et l'envoi d'agents secrets offirait des dangers, outre la difficulté de pénétrer dans un pays dont les frontières étaient mieux gardées que celles de la Chine. Un émissaire français, le chevalier de Valcroissant , qui avait réussi à franchir ces barrières, avait été arrêté et jeté dans un cachot du château de Schlasselbourg, oii il était oublié depuis un an. Le prince de Gonti imagina d'envoyer quelqu'un qui déroutât les soupçons : il choisit le chevalier Douglas Mackensie, jacobite écossais , qui avait été diligé de quitter son pays et vivait en France ; on le chargea de se rendre en Russie comme un gentilhomme qui voyageait pour s(m agrément ; on lui donna pour le seconder le chevalier d'Ëon, protégé du prince de Conti, qui, revêtu d'un costume de femme, passa pour sa nièce. Tout devait être singulier dans la vie de cet homme, car il était homme, ainsi que le constata l'autopsie de son corps faite à Londres en 1810; mais pendant une grande partie de son existence il fut regardé par les gens les pins sérieux comme une femme qui avait pris le costume et les habitudes d'un autre sexe ^ le comte de Broglie partageait cette conviction.
M. Douglas et M. d'Eon devaient chercher à renouer les rapports diplomatiques entre la France et la Russie, et à procurer au prince de Conti soit la main d'Elisabeth , soit le commandement des armées russes , soit même une principauté, celle de Courlande. Le prince remit, le 1*' juin 1755, à M. Douglas des instructions secrètes sur le but à atteindre et sur les moyens à employer. Il devait, entre autres choses, prendre des renseignements exacts sur la Courlande, sur les dispositions de la Russie à l'égard de cette principauté alors vacante, sur les vues de l'Impératrice sur la Pologne. On donna au chevalier la
clef d'une correspondance allégorique qui, sous prétexte d'achat de fourrures, permit de tenir le Roi et le prince au courant des progrès et des vicissitudes de la mission : Tambassadeur anglais était le Renard noir; si son crédit l'emportait, le renard était cher; V hermine en vogue signifiait que le vieux parti russe triomphait; les martres zibelines sont en baisse indiquait la diminution du crédit de BestucbefT. Ces instructions, écrites en abrégé et en caractères très-fins , furent remises à M. Douglas dans une tabatière d'écaillé à double fond \
Ces précautions n'étaient pas superflues : M. Douglas pénétra bien en Russie, mais, en butte aux soupçons bien fondés du chancelier et de l'ambassadeur d'Angleterre , il fut contraint de se retirer. Mais il laissa le chevalier d'Éon , qui fut présenté par IkL de Woronzoff à l'Impératrice comme un agent secret de Louis XV et accueilli par Elisabeth, qui se l'attacha en qualité de /^c/nV^. D'Eon avait remis à la Czarine des lettres de Louis XV renfermées dans lai . couverture d'un exemplaire in-quarto de tEsprit des lois. Il réussit et fut chargé d'apporter à Louis XV une lettre autographe par laquelle Elisabeth demandait que le Roi de France lui envoyât un représentant officiel (1756). Ce représentant officiel fut le chevalier Douglas, auquel on donna pour secrétaire d'Éon, qui cette fois parut en costume masculin.
Louis XV proposa à l'Impératrice Elisabeth d'entretenir avec elle une correspondance directe et intime. Le 24 février 1759, il écrit à Tercier : a J'approuve le projet de lettre au chevalier Douglas, mais si ma lettre à l'Impératrice de Russie réussit, je lui propose déjà ce petit com« merce. v
Elisabeth n'eut garde de refuser ce petit commerce que
' Vofes cet instrocUons »oot la date du l^'' juin 1755.
lui offrait Louis XV, car s'il n'était pas de grande utilifé, il ne pouvait offrir de graves inconvénients. Connu qu'il était des ministres des deux cours , c'était plutôt un acte de politesse qu'une correspondance secrète. D'Eon fut chargé de cette correspondance au nom de l'Impératrice, sous les ordres de Woronzoff, et travailla de son mieux à perdre Beslucheff dans l'esprit de la (^zarine. Les efforts combinés de Douglas , de d'Eon et du vice-chancelier parvinrent à détacher Elisabeth de la Prusse et de l'Angleterre : la Russie accéda au traité de Versailles, et les quatre-vingt mille hommes de troupes russes rassemblés en Livonie et en Courlande pour soutenir les Anglais et les Prussiens durent opérer de concert avec les armées de Louis XV et de Marie-Thérèse.
En admettant l'accession de la Russie au traité de Versailles, la France prétendait excepter de l'alliance générale offensive et défensive formée avec la Russie notre antique alliée la Porte Ottomane, exception d'autant plus nécessaire, qu'on pouvait craindre que les Russes ne se fissent payer au détriment de la Turquie les secours qu'ils nous donnaient. Il avait d'abord été question d'insérer cette exception dans le traité : la Cour de Pétersbourg s'y refusa. L'Autriche, qui avait un intérêt immédiat à obtenir le plus tôt possible Le concours armé de la Russie, chargea son ambassadeur, le comte Eslerhazy, de presser vivement M. Douglas de se désister de sa demande : le comte Ësterhazy détermina l'envoyé français à signer à la fois un traité dans lequel les Turcs, étaient exceptés du castis fœderis^ et un article dit secretissîme, par lequel Louis XV s'engageait, en cas de guerre entre la Russie et la Porte, à fournir des subsides en argent à la Russie.
La faiblesse de Douglas excita la réprobation du minis-
CORRKSPOXDAXCE SËCRKTE. 85
tère francjais, du prince de Gonti cl de Louis XV. Celui-ci s'exprimait ainsi en s'adressantà Tercier. — «(13 février 1757). J'approuve fort ce que M. le prince de Conty se propose d'écrire au chevalier Douglas, et désapprouve pareillement se bel acte secret que le chevalier Douglas a eu la bestise de signer. Dans cette circonslance, ce que H. Rouillé me propose de lui écrire me paroit bien. Ne me parles plus du prince de Conty, j'approuve que vous écriviez à mots couverts au chevalier Douglas comme vous vous le proposes, en retranchant tout ce qui peut regarder M. le prince de Conty. n M. Douglas fut désavoué, rappelé, et remplacé par M. de l'Hôpital. En même lemps M. de Broglie fut renvoyé en Pologne, oii le Roi le jugeait nécessaire, après avoir reçu le cordon bleu que le Roi lui avait promis pour le dédommager de l'ambas- .sade de Vienne, que le comte avait sollicilée et que Louis XV lui aurait accordée s'il n'eût jugé plus avantageux pour son service de l'envoyer de nouveau en Pologne. (A Tercier, 22 janvier 1757.)
Un des soucis de Louis XV était la future succession de la couronne de Pologne. Il y avait plusieurs candidats à ce trône, qui n'était pas encore vacant, mais qui allumait de toutes parts d'ardentes convoitises. On comptait . sur les rangs, outre le prince de Conti, un Infant d'Espagne et plusieurs fils de l'Electeur de Saxe, roi de Pologne. Parmi ceux-ci on distinguait le prince Xavier, frère chéri de Madame la Dauphine. Louis XV ne voulait donner ni troupes ni argent, et promettait, à cette condition, de favoriser un des prétendants. i\u fond , peu lui importait qui ; mais dès lors il cherchait au sujet de la Pologne à s'entendre avec la Russie. — « (A Tercier, 9 avril 1757.) Je n'ay mis en avant l'infant don Louis que par ce que je ne voulois pas qu'on songeât à l'infant don Philippe.
Sans doute qu'il en faudroit prévenir TEspagne , maîg il faudroii que cette idée vint aux Polonois et que de là on la communiquât à FEspagne ; mais je ne puis l'aider de subisdes. S'ils en veulent pour leur roy, c'est à eux à le soutenir entièrement. Il en seroit de même du prince Xavier. Mais pour tout cela, je pense qu'il faut voir ce que deviendra la négotiation secrette entamée à Pétersbourg. Je pense aussi qu'il faut bien se garder de prévenir le roy de Pologne; i] faudra bien qu'il en passe par ce que F on voudra y^
M. de Broglie était parti pour son poste le 5 mai : il passa par Vienne, où il fut mal reçu, car on connaissait son peu de sympathie pour l'alliance autrichienne. Le comte vit les fautes commises dans la conduite de la guerre : il fit part de ses craintes au Roi , et exposa l'urgente nécessité d'envoyer de nouvelles troupes en Allemagne. Il demandait en même temps de prendre part à la guerre, et de verser son sang sur les champs de bataille, l'action de la diplomatie étant désormais inutile. Louis XV reçut ces ouvertures avec plaisir, annonça en confidence au comte qu'on avait prévenu ses désirs, que des troupes étaient en marche pour l'Alsace, lesquelles seraient suivies d'autres troupes, et étaient destinées à former un corps d'armée prêt à se porter sur la Franconie, et de là où le besoin l'exigerait. (2 juin 1757.)
D'Ëon était revenu à Paris, chargé par M. de Woronzoff de propositions pour le prince de Conti : l'Impératrice de Russie dissuadait ce dernier d'aspirer au trône de Pologne, et lui faisait espérer le duché de Courtaude ou le commandement des armées russes. Louis XV autorisa cette négociation, mais il voulut en surveiller tous les détails et les connaître par plusieurs voies différentes : d'Eon reçut l'ordre de faire à Tercier un récit exact de son
entrevae avec le prince, afin de contrôler le compte rendu que celui-ci 'en ferait au Roi.
Le prince était hésitant; il ne savait que résoudre, et traînait en longueur. 11 travaillait à la rédaction d'un mémoire sur la question ; il demanda et obtint la permission de conférer avec Tercier, et de lui faire part de ses vues ; le Roi surveillait de près cette négociation , qui ne laissait pas que de le préoccuper et de l'inquiéter. Ce que le prince de Conti voulait, c'était une souveraineté quelconque. Plusieurs perspectives s'ouvraient à lui, la Pologne, la Courlande et Neufchàtel. En présence des difficultés qui naissaient de tous côtés, il avait presque renoncé à la Pologne : restaient Neufchàtel et la Courlande ; mais Louis XV n'agréait pas également ces différents projets.
a Vous scaves, écrivait-il à Tercier le 15septembre 1757, que nous n'avons encore pris aucun engagement formel sur la succession au throsnede Pologne, depuis que M. le prince de Cooty a paru se désister absolument, mais que nous sommes bien prest d'en prendre. Si l'Impératrice ^e Russie appelle véritablement M. le prince de Conty pour commander ses armées et qu'elle veuille lui donner la Courlande, en attendant mieux, j'en seres très^aise; mais, pour le présent, je n'y puis plus prendre d'autre part directe que celle de ne m'y pas opposer et d'y donner mon consentement. quand il n'y aura plus besoing que de cela. Neufchàtel est un procès dont je ne veux ni ne me soucie de me charger. J'ay lu le mémoire sur la Courlande et l'extrait ou précis de celui de Neufchàtel; je vous les renvoie l'un et l'autre , et garde le compte du comte de Broglie, que n'ay pas encore examiné »
Louis XV devenait ami de la paix : la désastreuse guerre de sept ans, dans laquelle il était engagé et dont il ne prévoyait pas l'issue, lui faisait prendre la ferme réso-
88 KTLDE SUR LOUIS W.
ludon d'éviter tout ce qui pourrait par la suite amener une nouvelle guerre. H ne voulait surtout pas se compromettre pour le prince de Cooti. H récrivit sans détours à Tercier : « Je vous renvoie la lellre du prince de Conty ; quand je voires une certitude morale que Timpératrice de Russie lui destine le commandement de son armée et la Courlande, je donneray toutes les authorisations et promissions qu'on me demandera. Jusques-là j'y répugne beaucoup, craignant de faire une fausse démarche qui nous fairait pli\s de mal que de bien... » (21 septembre 1757.) En fin de compte, Louis XV ne donne pas de réponse et le prince de Conti non plus.
La grande question, l'éventualité de la vacance du trône de Pologne, était l'objet de l'attention inquiète de Louis XV. 11 sentait que là était le danger, et que le changement de roi serait mis à profit par la Russie et la Prusse.
Cependant le comte de Broglie ne réussissait pas en Pologne : son activité à reconstituer le parti national lui attirait l'inimitié de tous ceux qui espéraient pécher en eau trouble. Louis XV ne savait à quoi se décider; mais une chose sur laquelle il ne variait pas, c'était son désir de voir la Pologne libre et forte. Un instant il avait été question de l'abdication d'Auguste III. « (G décembre 1 757. ) Je pense, écrivait-il, qu'il faut éloigner plutôt qu'appro^ cher l'abdication du Roi de Pologne... J'aimerois mieux le prince Xavier que le prince électoral, mais par-dessus tout la liberté des Polonois. »
Louis XV était en Europe le seul souverain qui portât un intérêt véritable à la Pologne ; mais il fallait autre chose que de bonnes intentions pour sauver ce pays, dont tant de gens désiraient la ruine. Le comte de Broglie, qui agissait dans le sens des idées du Roi, fut bientôt victime de son zèle; les cours de Vienne et de Pétersbourg ne purent voir
GORRËSPOXDANCK SECRKTK. 89
sans inquiétude ce diplomate qui menaçait d'entraver leurs desseins et qui devinait leurs cupides projets; luimême s'accordait mal avec le ministère français, qui se soaciait assez peu de la Polo<]ne. Cet état de choses n'échappait pas à la pénétration du Roi. — «(16 décembre 1757, à Tercier.) A l'égard du comte de Broglie, il me semble qu'il s'embrouille fort avec l'abbé de Bernis'. Tachez qu'il n'y ait pas de contradiction dans les lettres, et que, si l'on est obligé de le rappeler, qu'on ne puisse découvrir notre secret. »
En dehors de ses habitudes galantes, on n'a que peu de détails sur la vie privée de Louis XV et surtout sur la nature de ses sentiments politiques. L'étude de sa correspondance inédite éclaire certains côtés intéressants de son existence. On le représente comme étant hostile à son fils le Dauphin, que l'on dépeint comme un ennemi déclaré de l'alliance autrichienne. 11 est certain que les partisans du Dauphin professèrent toujours cette politique et cherchèrent à l'inspirer à Louis XVI; que ce furent eux qui firent une guerre sourde à Marie-Antoinette, pour laquelle ils trouvèrent le surnom odieux d'Autrichienne. Nous trouverons à cet égard des déclarations formelles de Louis XV qui atténuent l'attitude décidée prêtée au Dauphin. Quant à la Dauphine, elle était fille du Roi de Pologne, et plusieurs de ses frères étaient candidats à la couronne. Voici le jugement de Louis XV sur ces différentes prétentions.
tt (A Tercier, 10 janvier 1758.) Je vous renvoie les trois lettres du comte de Broglie; si on lui envoie son congé, je croy inutile de répondre à ces importantes questions, sinon j'y réfléchiray encore; mais mon intention a toujours été la liberté des Polonois, et seulement celui qui leur seroit le plus agréable. Le prince Charles est plus
1 Al. de Bcrnis dtoit alors ministre des arTaîrcs éfrangôrrs.
ouvert, plus parlant et d'une plus belle figure que le prince Xavier; mais il a raison de craindre que Madame la Daupbine n'aime mieux ce dernier, et la raison en est simple, elle le connoit beaucoup et presque point l'antre, l'ayant toujours regardé comme un enfSemt. A l'égard du prince royal, il faut toujours l'éloigner, à moins qu'on ne voie clairement qu'il en faudra passer par là. Tous les autres, je crois bien qu'il faut les laisser de coté... y*
M. de Brogiie ne trouvant plus la position tenable a Varsovie, demanda et obtint un congé. Arrivé à Paris, le ministre des affaires étrangères, M. de Bernis, l'admonesta vertement, à propos de ses querelles avec le comte de Bruhl, ministre dirigeant de l'Electeur. Le comte demanda des instructions au Roi, qui lui répondit (25 mars 1758) : a J'ay lu toutes vos lettres et mémoires, mais il s'en faut de beaucoup que j'aie le temps d'y répondre aussy viste que vous le désireries. Je ne vois point d'inconvénient que M. Jacobousky et vous voies M. le prince de Conty, selon vostre coutume. Modères vostre vivacité et prenes patience jusqu'à ma réponse. L'abbé de Bernis ne vous a rien dit de plus que ce que nous étions conv^ius qu'iLvous diroit, mais ne vous effraies pas, quoique je pense qu'il soit bien difficile que vous retoumies en Pologne tant que Bruhl y sera. »
M. Jaeobowski, dont il s'agit dans cette lettre, était un officier polonais qui avait rendu des services importants à Stanislas Leczinski, et qui recevait une pension de la France. M. de Brogiie paraissait en pleine disgrâce, le Roi éclaire Tercier à cet égard (10 avril 1758). « Le comte de Brogiie a bien servi, mais il est un peu vif, et vis*à-vis du comte de Bruhl il n'y avoit plus molen de l'y faire trouver ; voilà uniquement ce qui m'a detterminé à son rappel. Continues à me bien servir et laisses là l'approbation des beaux
CORRESPONDAXCE SECRKTE. 91
esprits , ce qui à achevé de bouleverser les têtes. Je suis content de vous; renfermez-vous dans votre besogne. » Notons cette dernière phrase, ce mépris pour les beaux esprits. Désonnais les lettres de Louis XV à Tercier con* tiendront on certain nombre de ces traits qui nous permettront de connaître le fond de la pensée du Roi : c'est que, sûr de la fidélité de Tercier, il ne craignait pas de s'épancher dans le sein de celui qu'il avait reconnu comme un honnête homme. Un commis, qui n'était pas admis à la table du ministre, était devenu le confident d'un prince qui ne voyait dans ses ministres que des hommes à craindre ou à mépriser, qu'on lui imposait et qu'il ne se sentait pas la force de renverser, tant que leur arrêt n'avait pas été dicté par la maîtresse en faveur.
Le caractère loyal du comte de Broglie lui conciliait aussi de plus en plus l'estime du Roi, qui ne laissait pas que de redouter un peu sa vivacité et sa franchise. Le comte , définitivement rappelé de Pologne , attendait , non sans impatience, qu'on lui donnât un emploi : Louis XV, qui avait déjà jeté ses vues sur lui, le rassura (21 mai 1758). Il n'était plus possible de le renvoyer en Pologne tant que le comte de Bruhl y serait à la tête du ministère saxon ; M. de Broglie en profita pour demander du service à l'armée. La Dauphine , qui lui savait gré des services qu'il avait rendus à sa famille, le recommanda vivement pour l'inspection ; mais ce que M. de Broglie voulait, c'était se battre. Il obtint enfin ce qu'il demandait : il fut envoyé à l'armée sous les ordres de son frère aîné, qui, à la fin de 1759, fut fait maréchal de France. Le duc de Broglie s'était distingué sous M. de Contades en contribuant puissamment au gain de la bataille de Berghen. Devenu commandant en chef, le maréchal s'illustra par une nouvelle victoire, celle de Corbach, où il défit
02 KTIDE SUR LOUIS \V.
trente mille Hiiiiovriens (10 juillet 1760) ; mais plus tard, obligé d'agir de concert avec le maréchal de Soubise, la discorde se mit entre les deux généraux, et le manque d'accord eut les résultais les plusfunestes.On a porté contre le comte de Broglie de fortes accusations à propos de sa conduite à l'armée, on lui a imputé les revers et les fautes de son frère, qu'on prétendait n'agir que par ses conseils, u Jaloux, envieux, turbulent, brouillon, haut et dur, il étoit, )) dit-on, u aussi détesté des troupes que le maréchal en étoit aimé, et l'asservissement de celui-ci à son cadet devoit souvent lui faire perdre le fruit de ses bonnes qualités \ »
11 y a sans doute beaucoup d'exagération dans ce jugement d'un contemporain qui se faisait l'écho du bruit public. Que le comte de Broglie fût vif, hardi, entreprenant, c'est le jugement qu'en porte Louis XV ; mais il y a de l'injustice à le représenter comme un être tracassier et malHiisant, qui voulait imposer despotiquement ses volontés. On lui reproche d'avoir tellement abreuvé de dégoûts un de nos meilleurs généraux , M. de Saint-Germain, que celui-ci préféra renoncer à son grade, au cordon de Saint-Louis et à sa patrie, plutôt que dé continuer à servir sous ses ordres. M. de Broglie était fier, et même haut, ot, au milieu de l'abaissement des esprits, on ne peut lui en faire un crime : mais la discrétion et la patience qu'il mit pendant près de vingt années qu'il dirigea la correspondance secrète avec l'approbation du Roi, les relations suivies qu'il eut pendant ce temps avec des hommes tels que MM. de Vergennes, de Breteuil et de Saint-Priest, qui, après être arrivés au pouvoir, lui témoignèrent de la considération et de la déférence, sont d'imposants témoignages en faveur de l'honorabilité de son caractère.
» Vieprhét de Louis XV, t. IV, p. 484.
CORRESPOXDANCE SECRETE. 93
CependaDt, on ne saurait nier qu'il n'exerçât un grand empire sur son frère : on en a la preuve dans la correspondance intime qu'il entretint avec le duc de Choiseul pendant la campagne de 1761, campagne qui fut couronnée par la perte de la bataille de Filingshausen. Ce désastre fut le résultat de la discorde des deux généraux qui commandaient l'armée française; et cette même cause fut celle qui nous fit perdre dans la guerre de sept ans plusieurs autres batailles. La bravoure du soldat était infinie, l'officier affrontait la mort de la manière la plus chevaleresque ; mais, il faut le dire, il n'y avait de discipline que chez le soldat : les oificiers, quel que fut leur grade, accordaient difficilement à leurs supérieurs l'obéissance qu'ils exigeaient de ceux qui étaient placés sous leurs ordres. Les généraux ne s'entendaient pas, et ne pouvaient s'habituer à plier devant l'autorité : c'est que ces hommes si braves n'étalent pas seulement militaires ; c'étaient avant tout des membres de l'aristocratie, qui voyaient dans leurs supérieurs hiérarchiques non le grade, mais l'homme. Celui dont la généalogie remontait à 1399 supportait impatiemment les ordres d'un chef d'une noblesse moins antique. A Filingshausen, il y avait deux armées françaises commandées chacune par un maréchal : réunies, elles étaient supérieures en nombre à l'ennemi ; elles n'allaquèrent pas avec ensemble. Le prince de Soubise accusa le duc de Broglie d'avoir, dans l'espoir de se réserver l'honneur de la victoire, attaqué trop tôt; le duc de Broglie imputait à son collègue de n'avoir pas attaqué du tout, pour l'empêcher d'établir solidement les avantages qu'il avait déjà remportés. lia correspondance du comte de Broglie fournira sur cet événement caraclérislique du temps des détails intéressants. Il semblerait que M. de Soubise eût tort ; mais Louis XV et madame de Pompa-
dour lui donnèrent raison. M. de Broglie fut exilé, mais ropinion publique le vengea ^ Le comte de Broglie, après avoir partagé la gloire de s<hi frère , partagea sa disgrâce, il fut exilé à RuiTec; mais, par une bigarre contradiction, il continua à jouir de la faveur intime du Roi, et à diriger la correspondance secrète, comme il Tavaii fait étant à l'armée.
Pour Louis XV, tout, même la Pologne, était subordonné à la conservation de Talliance autrichienne. Il ne cessait dé le répéter, u En conservant notre parti en Pologne, écrivait-il à Tercier, mettez-leur bien dans la teste (aux Polonais) que jusqu'à ma mort je ne me séparerai point de rimpératrice-Reine , et que monJUs est dansées mêmes sentiments, » (26 octobre 1758). Cette dernière assertion est importante. ^ Il y a, poursuivait le Roi, apparence que le prince Charles va être duc de Cour* lande ; il y a apparence qu'un seul des cadets va entrer dans l'État ecclésiastique : l'électoral de Cologne pourra être son fait. Madame la Dauphine n'aime véritablemeot que le prince Xavier, et depuis qu'il est à mon armée, il a acquis l'estioke générale de tous les François ; mais il faut attendre le dénouement de tout cecy avant que
^ Le lendemain de l'exil du maréchal on jouait Tancrède de Voltaire à la • Comédie française; mademoiselle Clairon remplissait le rôle d* Aménaïde. Quand elle récita ces vers :
Ou dépouille Tancrède , on IViile , on l'outrage ,
C'est le sort don iiëros d'être persécuté.
Tout son parti to tait : qui sera «on appui ? Sa gloire
ractrice mit dans sa prononciation une telle affectation que les spectateurs saisirent Tallusion et battirent des mains. (Vie privée de Louis XV , t. IV, p. 187.) — Voyet ansst une lettre de d*Argcns à Frédéric II et la réponse du Roi, (XEuvret de Frédéric II, t. XIX, p. 300 et 301.
CORRESPOXDANGE SECRÈTE. 95
de se déterminer, conserver nos amis en Pologne , et sur* tout M. Mocranowsky, car le palatin de B... me paroit doutteox, et surtout que Durand prenne bien garde aux papiers secrets. Avant la fin de l'année, sûrement nous verrons plus clair pour prendre un parti sur »
L'avènement au ministère de M. de Ghoiseul, partisan zélé de l'alliance autrichienne, et par conséquent selon le cœur du Roi, n'apporta aucune modification à la correspondance secrète, dont l'existence fut cachée au nou^ veau ministre, malgré les instances du duc de Broglie, qui comprenait bien que le ministère secret, réduit à ses seules forces , serait toujours impulsant. Le Roi attendait avec impatience l'arrivée de M. de Gboiseul poor s'éclairer, — « (2 décembre 1758, à Tercier). Le changement de votre ministre me fait garder la lettre pour Durand, étant bien aise de voir tout ce qu'il me dira de Vienne auparavant... )>
Trompé sur la véritable situation des choses en Allemagne , Louis XV croyait Frédéric près de succomber. Le 7 décembre 1758, il écrit à Tercier : u Je tous renvoie les lettres de Ruben ; il est fort au fait de la cour de Berlin, et, s'il étoit besoing , je pense qu'il y pourroit mieux servir qu'aucun autre ; mais nous ne sommes pas dans ce cas-là, et je n'aime guère les menées sourdes. Si Sa Majesté Prussienne tombe dans le précipice, tant pis pour lui, je ne me départirai jamais de l'alliance de l'Impératrice. » Il est évident, d'après cette lettre, qu'on montrait à Louis XV les conséquences fâcheuses d'une complète victoire de l'Autriche et de la ruine de la Prusse ; on lui conseillait même un rapprochement avec cette dernière puissance, rapprochement contraire à l'alliance autrichienne, mais il repoussa ces suggestions. Quant à la répulsion qu'il affiche pour les menées sourdes , elle est
peu justifiée de ]a part de Fauteur de la correspondance secrète. Cependant il pouvait se rendre la justice qu'il ne trompait que ses ministres, et quUl ne trahit jamais ses alliés.
Il ne se défiait pas encore de M. de Choiseul, aussi a-t-il pour lui toutes sortes de ménagements. Le 23 février 1759, il annonce àTercier Tenvoi prochain avec l'approbation royale d'une dépêche pour M. d'Havrincourt, ambassadeur en Suède, et admis à la correspondance-, mais il se ravise : » Je rouvre ma lettre pour vous renvoier celle à M. d'Havrincourt ; je trouve qu'elle lui donneroit trop lieu de croire que je ne suis pas content de M. de Choisieul. Ainsy, renvoies-moy un autre projet corrigé. »
C'étaient là des scrupules étranges. Mais, pour Louis XV, un ministre, tant qu'il n'était pas disgracie, avait droit aux respects de tous, même de ceux que le Roi employait en dessous à contrecarrer ce ministre ; il n'hésitait jamais à lui abandonner ses serviteurs les plus dévoués, sauf à leur donner secrètement des compensations. Tercier était censeur royal ; il avait été chargé d'examiner le fameux livre de De l'Esprit, d'Helvétius : il avait donné son approbation à la légère à cet ouvrage, dont l'apparition fit grand bruit, et causa du scandale. On prit prétexte de cette approbation pour rendre Tercier odieux à la Reine, qui avait horreur de l'impiété ; il fut destitué des fonctions de premier commis des affaires étrangères, qu'il remplissait depuis longtemps. La vérité n'échappa pas au Roi.
a Depuis l'approbation que Tercier a donnée à l'ouvrage DetEspriiy l'on a cherché un prétexte pour le renvoyer des Affaires étrangères : le cardinal de Demis, dans ce tempslà, en fut sur le point, mais se contenta de lui laver la teste. La Reine n'a pas voulu garder Helvétius dans sa maison, et M. de Choiseuil a pris ce prétexte-là pour ren*
voyer Tercier. Moi , je ne connois ni ne veux connoUre que mon secrétaire d'État ; ainsyje les laisse entièrement les maîtres de leurs commis. Voies avec lui ce qu'il veut demander et comment cotitinuer les affaires secrettes de la Pologne. J'ay été fasché pour lui de l'affaire où il s'est engagé, et d'autant plus, que sûrement iln'avoit leu ce livre De tËsprii que très-superficiellement. » (3 mars 1759.) — En laissant renvoyer Tercier du ministère des affaires étrangères , Louis XV espérait donner le change, niais personne ne fut dupe de cette duplicité. En tout cas, Tercier n'eut pas à se plaindre , car le Roi s'occupa de réparer à son égard l'injustice dont il avait permis qu'il fût publiquement victime. M. de Choiseul lui avait accordé une pension de six mille livres, réversible en partie sur sa femme et ses enfants ; le Roi ajouta trois mille livres sur les fonds extraordinaires de Pologne , ce qui , avec une pension de six mille livres sur les postes, faisait un total de quinze mille livres, u Vu le temps , il m'est impossible d'aller plus loing. Comme vous êtes boiteux et que votre santé est desrangée, mon intention est que vous ne retournies plus au cabinet ; je verrai avec Jannel si l'on pouroit vous doner le brevet que vous desires , mais sans aucune fonction, seulement ad honores. Du reste, j'approuve l'arrangement que vous continues la correspondance secrette. m Cette dernière lettre prouve que Louis XV n'était ni ingrat ni égoïste ; les détails dans lesquels il entre spontanément pour assurer le sort de Tercier et de sa famille, le souvenir qu'il garde de ses infirmités et de sa mauvaise santé, témoignent de la bonté d'âme de cet homme qui gardait encore quelques vertus, et qui avait certainement encore d'autres occupations que celles de ses plaisirs. Tercier vit à la suite de cet événement, qui aurait pu lui être si funeste, la confiance du Roi augmenter ; il devint l'agent
principal de la correspondance secrète, en vertu de l'ordre suivant : u Je vous charge, Tercier, de continuer l'expédition de mes ordres secrets à mes ministres en Pologne, pour la négotiation dont vous avez connoissance, ainsy que des autres parties qui peuvent y avoir raport. Vous communiquerez le tout au comte de Broglie , et vous vous concerteres avec lui sur les projets de réponse à leur faire. Je vous ordonne d'observer le plus grand secret dans toute cette affaire. Fait à Versailles ce 22 mars 1759. Louis. » Il n'est plus question du prince de Conti, qui était définitivement entré dans cette opposition à la Cour oii il devait persister toute sa vie.
M. de Broglie n'était appelé à donner son avis que sur les affaires de Pologne ; il apprit la. marque de confiance dont l'honorait le Roi par l'ordre suivant : u Monsieur le comte de Broglie, mon intention étant de continuer en Pologne la négotiation secrette que vous y aves suivie pendant votre ambassade avec zèle et succès, je veux que vous en aies la principale direction. En conséquence, j'ordonne au sieur Tercier, que j'ay chargé de l'expédition de mes ordres secrets à mes différents ministres qui peuvent concourir à cette affaire, de vous communiquer exactement tout ce qu'il recevra de relatif à cette négotiation , et de se concerter avec vous sur les projets de réponse à y faire, pour, après que je les aures approuvés, en faire l'expédition. Votre attachement à ma personne m'assure que vous faires un usage utile des connoissances que vous avez acquises dans cette partie , et qiie vous continueres à observer le plus exact secret , comme vous aves fait par le passé. Fait à Versailles , ce 23 mars 1759* Louis. »
Cet ordre explique suffisamment le mécanisme de la correspondance secrète et les attributions de M. de Bro-
CORBESPOXDAX'CE SECRETE. 99
glie. Il ne devait s'occuper que de ]a Pologne, mais la question polonaise était une question européenne, et peu à peu M. de Broglie fut amené et autorisé par le Roi à prendre connaissance de Tensemble des négociations suivies par les agents particuliers de Louis XV dans les différentes cours.
En 1759, M. de Paulmy fut désigné comme ambassadeur en Pologne ; M. de Broglie proposa de l'admettre au secret ; Louis XV refusa, préférant donner à M. de Paulmy pour secrétaire M. Hennin, qui était déjà initié; il ne craignait rien tant que d'étendre le nombre de ses agents, persuadé avec raison qu'un secret communiqué à plusieurs personnes cesse d'être gardé. Il se défiait surtout des employés de la poste. Il se doutait que le cabinet noir pourrait bien ne pas respecter les fausses adresses que portaient les lettres qui lui étaient envoyées.
La Russie donnait des inquiétudes ; les rapports faits par d'Eon s'étaient trouvés démentis par les faits ; M. de Broglie fut mis au courant de la correspondance avec M. de Woronsof. L'ambassadeur du Roi à Pétersbourg, M. de l'Hôpital, ne rendait aucun service j dans une dépêche du 11 juillet, Louis XV écrivait à Tercier : a M. de l'Hospital est bien cher à Pétersbourg, il seroit à désirer qu'il en fût déjà revenu ; mais l'ambarras seroit son successeur. » Le 4 décembre, il motivait ses griefs contre M. de l'Hôpital, dont l'ambassade n'était pas seu* lemeot dispendieuse , mais qui donnait des sujets fondés de plainte. « M. le duc de Ghoiseuil a mandé à M. de l'Hôpital de scavoir si M. de Breteuil seroit agréable à la czarine, soit en sous-ordre, soit seul, étant très-mécontent dudit M. de l'Hôpital, lequel, quand on lui mande d'éclaircir un fait, s'en ouvre d'abord avec M. de Woronzof , même le regardant ; ainsy, il faut bien se donner de garde de lui
confier le secret des Anglois venu par la Suède, car il iroit lui dire d'abord tout cruemeni et sans aucuns préparatifs. Je vous renvoie la lettre pour le comte de Broglie approuvée; cependant, je ne sçay s'il n'y £aut pas faire quelques changements , vu ce que dessus. Je pense aussi qu'il faut attendre le moment du départ de M. de Paulmi pour mettre au fait le sieur Hénin. n
M. de Broglie fit nommer M. de Breteuil ministre en Russie, et insista pour le faire admettre au secret. Dans une lettre du 22 février 17G0, Louis XV fait part de ses hésitations à Tercier : u II n'y a certainement rien à craindre de la découverte des lettres de madame la Daupbine et du comte de Luzace. Je lui en ay parlé, et elle m'a assuré qu'il n'y avoit que le comte de Bruhl qui put en être scandalisé, mais que cela ne lui apprendra rien qu'il ne scache. J'approuve qu'on continue l'aSaire secrète. J'ay beaucoup réfléchi sur le secret à confier au baron de Breteuil, et j'y réfléchires encore. Cependant, envoies-moy un projet des deux ordres que le comte de Broglie propose, mais au moins je ne lui dirois qu'au dernier moment de son départ, qui doit être prochain, et je lui tournerai de façon que c'est pour madame la Daupbine qu'on travaille principalement, et le secret pour la surprendre agréablement. »
Cette surprise agréable devait être l'élection du prince Xavier comme Roi de Pologne. Louis XV se résout enfin, et le 24 écrit à M. de Broglie : « Le comte de Broglie remettra l'ordre cy-joint au baron de Breteuil , et recevra de lui la communication des instructions , soit verbales, soit par écrit, qui lui auronts été remises par le duc de Cboiseuil, pour, après les avoir examinés de concert avec le sieur Tercier, en dresser de particulières et secrètes, relativement à ce qu'ils connoissent de mes intentions, tant sur la Russie que sur la Pologne, et me les envoyer
GORRESPONDAXGE SECRÈTE. iOi
a6n que je puisse les examiner, les approuver ou les corriger avant qu'elles soient remises au baron de Breteuil. » Louis XV désirait autant surveiller son propre ministre des affaires étrangères qu'être instruit exactement de ce qui se passait dans les autres cours ; c'est ce qui ressort de l'ordre qu'il fit remettre par M. de Broglie à M. de Breteuil, où il enjoignait à ce dernier de communiquer au comte et à Tercier les instructions verbales ou écrites qu'il recevait de M. de Choiseul ; il lui ordonnait même de différer son départ, sous un prétexte quelconque, pour mettre les confidents du Roi au courant de ce que lui aurait dit le ministre. En même temps d'Eon était chargé d'instruire , de diriger et même de contrôler M. de Breteuil, mais d'apporter dans ses relations avec l'ambassadeur toute réserve et toute discrétion. M. de Breteuil ne fut pas longtemps avant de se trouver dans l'embarras, par suite de sa double position d'ambassadeur et d'agent secret. Le prince Auguste Poniatowski, ministre de Pologne à la cour de Russie, s'était, quelque temps auparavant, compromis par ses intrigues galantes avec la femme du Czarewitz , qui fut depuis l'Impératrice Catherine IL M. de Poniatowski étant du parti anglais, l'Impératrice Elis£A>eth avait profité de cette circonstance pour attirer sur lui l'attention du marquis de l'Hôpital, ambassadeur de France; celui-ci avait, au nom de son gouvernement, demandé au Roi de Pologne le rappel de son ministre, connu par son amitié pour les Anglais, et dont le crédit auprès de la princesse pouvait devenir funeste à la France ; M. Poniatowski avait été rappelé. A peine installé à Pétersbourg, M. de Breteuil reçut de la part de Catherine des insinuations pour demander le retour de M. Poniatowski, dont la princesse supportait di£Bcilement l'absence. M. de Choiseul avait prévu le cas et prescrit à M. de Breteuil de
lOÎ ÉTUDE SUR LOUIS XV.
se concilier la future Impératrice, en travaillant à faire revenir M. Poniatowski en Russie. M. Durand,' notre ministre à Varsovie, reçut ordre d'agir dans ce sens auprès du comte de Bruhl , premier ministre du Roi de Pologne. Mais on ne peut contenter tout le monde à la fois : rimpératrice Elisabeth trouva la demande de M. Durand inconvenante , et crut qu'il avait agi sans ordre. Elle profita du commerce épistolaire qu'elle entretenait avec Louis XV pour lui faire part de son mécontentement et demander quelles étaient les intentions du Roi.
On ne pouvait avouer à l'Impératrice quelles vues avaient dirigé M. de Ghoiseul ; on lui affirma que l'on n'avait jamais eu dessein de lui déplaire. Louis XV écrivait à ce sujet à Tercier : a M. le duc de Choiseul n'a eu en vue, dans ce qu'il a mandé à M. Durand, qu'une véritable indifférence , partant du principe que si on l'avoit laissé, t amour nauroitpm duré, vu le caractère de la princes^, et que s'il y retournoit, il en seroit encore de même; mais il n'a point du tout eu en vue de l'y faire retourner, et il ne pressera pas pour cela, même au contraires, surtout sachant l'effet que cela fairoit sur la Czarine. » (23 juillet 1760). Peut-être la conduite indiquée par Louis XV, qui en pareille matière était passé maître, et qui connaissait le caractère de la princesse, aurait-elle été préférable à l'éclat qui avait eu lieu. Quoi qu'il en soit, M. Poniatowski ne retourna pas à Saint-Pétersbourg, mais Catherine ne l'oublia pas, et en fit un roi de Pologne.
La position de M. de Breteuil à Saint-Pétersbourg était difficile : il fallait à la fois contenter l'Impératrice et ménager la grande-duchesse ; l'ancien ambassadeur, M. de l'Hôpital , avait négligé de faire la cour à Catherine et à son entourage, entièrement livré aux Anglais ; c'était là nn tort qu'il fallait réparer, mais avec discrétion, car trop
CORRESPOXD.AXCE SECRÈTE. 103
d'empressement pour la femme de l'héritier de la couronne aurait blessé l'Impératrice. Mais il y avait pour M. de Breteuil des difficultés encore plus grandes : M. de Cboiseul lui avait prescrit dans ses instructions de travailler à amener la paix par l'intermédiaire de la Russie ; mais M. de Breteuil, à ce encouragé par le ministère secret, avait suivi une marche contraire, de crainte que la médiation de la Russie ne lui assurât une trop grande prépondérance. C'est ici qu'il y a lieu de remarquer quels embarras et même quels dangers préparait cette double politique, l'une avouée, l'autre secrète, qui est le caractère du gouvernement de Louis XV. Les instructions secrètes étaient, par rapport à la Russie, entièrement en opposition avec celles de H. de Cboiseul. Cependant , M. de Breteuil reconnut bientôt la nécessité de revenir à la politique officielle, seul moyen de terminer une guerre que le gouvernement secret de Louis XV réussit à faire durer encore pendant trois années, pour aboutir à une paix honteuse.
La Pologne était toujours l'objet de la sollicitude du Roi. — (5 avril 1 760, au comte de Broglie. ) Il est vrai que M. de Choiseuil a lu au dernier Conseil des instructions pour M. de Paulmi ; elles promettent protection aux Polonois pour la liberté du choix de leur roy, et peu d'argent ; et en cela je ne puis le désaprouver, car le temps ne le permet absolument pas. Si la diette se tient, comme cela est fort . doutteux, l'on voira pour lors ce qu'il y aura à faire ; mais vous scavez que tant de personnes ont intérest de la rompre, que je pense qu'avec peu d'argent l'on fera beaucoup, n y a déjà du temps qu'il me parle du rapel de M. Durand ; ce ne sera point par congé , mais tout à fait. L'on poura l'employer ailleurs, mais sûrement il ne partira pas que M. de Paulmi ne soit arrivé et qu'il n'ait eu le temps
de l'instruire, ainsi que M. Hénin. Si j'avois contredit le retour de Durand, cela auroit donné du soupçon à M. de Chéiseuil, et mis sur les voies de découvrir ce qu'il ne sait certainement pas. v
Tercier, bien qu'ayant cessé d'être premier commis, était de temps à autre employé par M. de Cboiseul à rédiger des mémoires politiques ; Louis XV voulait être tenu au courant des travaux de Tercier, et donnait son avis sur des points délicats. — (10 mai 1760.) « Je vous renvoie la lettre de Stockholm. S'il est parlé dans les négociations avec l'Espagne des démarches que la Reine d'Espagne avoit faites en 1733 pour la couronne de Pologne en faveur de l'Infant don Philippe, vous ne pouvez pas vous dispenser d'en parler dans l'ouvrage que vous faites, mais sans réflexion qui ait lieu à la circonstance présente en Pologne. Si le duc de Ghoiseuil vous en fait [la remarque], vous lui en dires votre pensée. S'il vouloit absolument que vous le retranchassies de votre mémoire , vous le faires, puisque vous pensies qu'il n'y avoit pas grand inconvénient de ne l'y pas mettre. »
Louis XV lisait avec la plus scrupuleuse attention les dépêches de ses correspondants, ainsi que les projets de réponse de Tercier ou de M. de Broglie ; il n'approuvait pas un seul de ces projets sans le corriger. Voici un exemple de ce travail de révision. Le projet est de Tercier. Note de ce que te sieur BiUet se propose de dire :
ttj'ai réfléchi sur cette réponse. J'y entrevois que, quoique la personne principale soit liée par des motifs qui l'empêchent de faire usage de l'ouverture qu'on luy indique, elle conserve néanmoins dans son coBur le fond de son ancienne amitié. » (Rédaction de Louis XV : « a néanmoins dans son cosur le désir de voir finir les troubles qui subsistent avec ce luy à qui on donne cette réponse,) Il est à
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présumer que s'il est dans les mêmes sentiroens , et qu'il s'occupe des moiens de terminer^ je désirerois fort quMl en imaginât qui, conformément à la réponse, pussent tout concilier. » Ce changement, Louis XV le déclare nécessaire. 11 s'agissait de tentatives de rapprochement avec la Prusse.
Nous avons vu que le gouvernement français avait formellement excepté les Turcs de l'alliance offensive et défensive conclue avec la Russie ; la Porte demandait à la France des garanties écrites, qui lui furent refusées; Louis XV en instruisit Tercier : a 11 a été décidé dans le Conseil qu'on ne donneroit rien par écrit aux ministres de la Porte. » (24 avril 1760.)
En 1762, l'Impératrice Elisabeth, l'intime alliée de Louis XV, meurt; elle a pour successeur Pierre III, admirateur du Roi de Prusse. A ce sujet, le ministère secret adresse à M. de Breteuil d'importantes instructions. On remarque le passage suivant : a Quoique l'Impératrice (celle qui fut Catherine 1!) ne paroisse pas avoir de crédit, vous devez cependant, autant que vous pourrez, tout concilier avec ce qui est dû à l'Ënïpereur, et tâcher de mériter la continuation de la confiance qu'elle vous a marquée étant grnnde-duchesse. j> H. de Breteuil oublia trop cette prescription.
Le Roi s'intéressait à tous les sujets qui méritent d'exciter la curiosité d'un homme intelligent; témoin ce billet à Tercier, en date du 29 juillet 1760 : « J'ay lu un peu tard votre mémoire sur l'Angleterre; je trouve bon que vous en écriviez pour vérifier les faits et surtout cette nouvelle secte dont j'avois déjà entendu parler pour l'Allemagne, M. de Sinzendorf étant de ce pays-là. w Louis XV fait allusion aux Frères Moraves, dont le comte de Zinzendorf avait réuni les restes dispersés, et qu'il avait organisés^
non-seu]ement en Allemagne, mais encore en Hollande, où il y en a encore, en Angleterre et en Amérique.
Le Roi s'occupait toujours des moindres détails. — (4 mai 1762, à Tercier.) « Janell propose de s'adresser à M. Orneca, banquier à Amsterdam, qui faira passer le paquet à Hambourg, à son correspondant, lequel l'envoie à Péters* bourg. Voilà ce qu'il pense pour détourner la curiosité sur le paquet, puisqu'il parotstra venir d'un banquier d'Hollande... » M. de Breteuil ne réussissait pas à la conr de Russie ; il était question de le remplacer et d'envoyer d'Éonà Saint-Pétersbourg.— l*'juin 1762. A Tercier. a Je vous renvoie la lettre de M. le comte de Broglie. M. de Choiseul m'a dit qu'il me proposeroit le sieur d'Eon pour envoier à Pétersbourg, lorsque le retour de M. de Breteuil seroit certain; mais, dans l'interval, M. de Breteuil laissera sûrement un secrétaires, et j'ignore si ce sera le sien ou le sieur Michel. M. de Choiseuil m'a dit aossy que, jusqu'à présent, il n'y avoit que M. deTurpin qui se proposa pour la Prusse lors de la paix, mais celui-là ce n'est qu'en conversation. » Le rappel de M. de Breteuil est décidé. Il remplacera en Suède M. d'Havrincourt.
19 juin 1762.
tt J'approuve entièrement la façon de penser du comte de Broglie, par raport à la Russie et à l'envoi du sieur d'Ëon : il connoist notre pénurie sur les dépenses d'argent, il faut lui recommander d'en être bien avare. L'on peut demander le mémoire raisonné à M. d'Avrincourt. A l'égard de M. de Breteuil, il passera par icy en allant en Suède et on lui dira tout ce qu'il y a à dire, vu les circonstances présentes et à venir d'icy là. A l'égard de la Pologne, je n'ai rien à en dire de nouveau. »
La question d'argeni était un des soucis du Roi; il craignait toujours de manquer. Inhabile dans l'art de se
procurer des ressoDrces, il regardait comme le plus sûr de dépenser le moins possible, pour se créer des réserves. On a dit qu'il avait puisé dans de longues conversations avec Quesnay, médecin de madame de Pompadour, les éléments de réconomie politique, science nouvelle dont Quesnay était l'apdtre en France ; mais Quesnay était de Técole dés physiocrates , qui prenait Tagriculture pour base de la richesse publique : ses théories ne pouvaient donc être que de peu de secours en matière d'impôts et de finances publiques. En somme, il faut reconnaître que Quesnay eut un élève qui lui fit peu d'honneur dans le prince qui ne craignit pas de spéculer sur les blés.
Le Roi même reconnaissait son incompétence en pareille matière. Teroier lui ayant soumis un plan financier, il lui répondit ( 16 novembre 1 759) : « Je me connois fort mal en projets de finances; mais celui que vous m'avesaddressé pourra être bon quand le crédit sera revenu. Vous faires bien de le remettre à M. le duc de Ghoiseuil par la voie que vous croirez la plus convenable. r> Cette renaissance du crédit qu'espérait Louis XV, il ne devait pas la voir. Loin de là, la détresse du trésor s'accroissait; aussi, quand il s'agissait de donner de l'argent pour la Pologne, il se trouvait dans un étrange embarras, partagé entre son désir bien justifié d'économie et son afiection pour les Polonais.
7 juillet 1762. a 11 faut être bien circonspect en promesse d'argent, cependant l'on peut en promettre, comme vous le proposez, pour de grandes choses, et seulement après qu'elles auront eu lieu pleinement... Songez toujours à la disette, d'argent où nous sommes , et qu'une confédération feroit peut-être plus de mal que de bien à la liberté de la Pologne, même dans les circonstances présautes... »
108 KTLDE SLR LOUIS XV.
Quelle naïveté de ne vouloir payer qu'après le succès ! De grands événements se préparaient. M. Durand, mi* nistre en Pologne , fut rappelé. Le Roi ignorait quel serait son successeur. — (15 juillet 1762.) a Le duc de Choiseul m'avoit déjà parlé de Durand pour lui confier le dépôt des archives du ministère des affaires étrangères. Je voiray, sans lui rien faire soubçonner, qui il destine à Warsovie ou en Saxe quand le Roi de Pologne ira. Le baron de Breteuil doit être parti du 15 du mois passé. Quand nous le seaurons à Vienne, il sera temps je croy de luy écrire, mais cela ne peut tarder. » M. de Breteuil s'était en effet mis en route, mais d'importants événements le firent revenir sur ses pas. Laissons la parole à Louis XV.
A Tercier, 28 juillet 1762. « Par un courier du marquis de Paulmi ' arrivé hier au soir, nous avons apris que le roi de Pologne vcnoit de recevoir la nouvelle de Kœnigsberg que le Czar Pierre III ayant abjuré publiquement la religion grecque pour retourner à l'hérésie luthérienne, avoit été détrosné et enfermé, et que sa femme avoit accepté les rênes du gouvernement; nous ne sçavons si c'est en son nom ou en celui de son fils Paul. M. de Breteuil, qui se trou voit le 17 à Varsovie, s'offre dans ces circonstances pour retourner à Pétersbourg, et M. de Choiscuil accepte avec plaisir sa proposition, si cette grande nouvelle se confirme, ce qui ne peut manquer d'arriver d'icy à quelques jours. Il a encore adjouté qu'elle a annuUé les derniers traités de son mari et envoyé l'ordre aux troupes russes de rentrer aussytost dans leur pais. Voilà au moins le départ du sieur d'Eon différé et vraysemblablement aussy toutes les affaires de Pologne. »
M. de Breteuil avait été maladroit, et ce fut avec justice que le Roi lui fit adresser par M. de Choiseul de vifs re«-
i Ambassadeur eo Pologne.
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proches. L'Impératrice^ qui songeait à renverser son mari, avait fait sonder M. de Breteuil et lui avait demandé de Fargent. M. de Breteuil avait répondu qu'il n'en avait pas, et voyant la conjuration prête à éclater avait jugé à propos de quitter la Russie. Ce fut à Varsovie qu'il reçut la nouvelle de la mort de Pierre III. Voyant le succès de la conspiration, il s'offrit à retourner à son poste. Le ministère secret lui fit tenir une instruction détaillée et très-remarquable. On y observait que le changement de gouvernement en Russie amènerait des modifications dans la conduite des puissances étrangères. On chargeait M. de Breteuil d'étudier le caractère de l'Impératrice, a dont la dissimulation et le courage au moment de l'exécution de son projet indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. y> On lui recommandait aussi de rechercher et de cultiver ses favoris, a car si cette princesse a l'àme haute, elle a le cœur sensible. » Quant à l'alliance intime, elle était jugée sinon perdue, du moins compromise. Il était à craindre que l'Autriche n'eût essayé de reprendre son ancien crédit, a Le comte de Merci aura sans doute profité des premiers moments du nouveau règne et de votre absence; Tlmpératrice-Reine lui en aura fourni les moyens, tant en lettres qu'en présents, et je ne doute pas que ce ministre n'ait gagné bien du terrain avant votre arrivée. Vous devez donc vous attendre à ne plus trouver dans l'ambassadeur de Vienne auprès de l'Impératrice Catherine, celui que vous avez laissé auprès de Pierre III. » Prévisions qui furent entièrement justifiées.
On a reproché à Catherine son éloignement pour la France, le reproche est fondé; mais la faute en est tout d'abord à Louis XV, qui formulait ainsi à M. de Breteuil sa ligne politique : a Vous savez déjà, et je le répéterai ici
bien clairement, que Tobjet de ma politique avec la Russie est de Téloigner autant qu'il sera possible des affaires de TEurope, sans rien faire personnellement qui puisse donner lieu à se plaindre de vous. L'objet de votre attention doit être de donner de la consistance à tous les partis qui se formeront immanquablement dans cette cour. C'est par la dissension qui y régnera qu'elle sera moins en état de se livrer aux vues que d'autres cours pourroient lui suggérer. Il ne doit pas être question de ma part de former des liaisons avec la Russie; il suffira d'entretenir celles qui sont de bienséance, et de détourner adroitement les engagements qu'on pourroit prendre contre mes vues. » (Dépêche du 9 février I7G2.)
Telle était la politique personnelle de Louis XV vis-àvis de la Russie, politique de froideur et de défiance qui produisit de mauvais fruits. Le but secret du Roi était, ainsi qu'il le disait lui-même dans son instruction à M. de Breteuil, la liberté de la Pologne. Il fallait donc montrer pour la Russie d'autres sentiments que celui de l'indifférence. Catherine ayant demandé de continuer avec Louis XV la correspondance intime qu'il entretenait avec Elisabeth, celui-ci refusa, et les lettres de l'ancienne correspondance furent brûlées par M. de Woronzoff , en présence de M. de Breteuil.
Je ne sais à quel événement fait allusion la lettre suivante. Il est clair qu'un danger de mort avait menacé le Roi, qui s'exprima, dans une lettre à Tercier, en date du 31 août 1762, en ces termes significatifs : u Je sçavois, il y a du temps, par M. le Chancelier, l'affaire des Jésuites d'Artois , mais je l'avais entièrement oubliée, me souciant assezpeupar quelle manière Je sortiraide ce monde,puisque tôt au tard il en faut sortir. Je ne ferai pourtant rien qui me puisse me le faire faire tost^ parce que tout homme doit
tâcher de vivrejwquà l'âge le plus reculé. L'on m'a reparlé depuis votre lettre de cette aflTaire; elle est entre les mains de la justice, qui la jugera apparemment selon l'équité. »
L'aveu est franc et même naïf. Que dire de la justice qui jugera apparenunent selon l'équité? Le Roi a disparu pour faire place à l'épicurien qui ne songe qu'à une chose , à vivre le plus longtemps et le plus voluptueusement possible, sans se soucier de l'honneur et des devoirs dont l'accomplissement est le but et la raison d'être de la vie. Voici des sentiments plus nobles. — A Tercier, 27 octobre 1762 : a Je suis fàohé de la mort de Baron; l'on disoit que c'étoit un parfait honnête homme, et étoit fils d'un homme de feu M. le comte de Toulouse, que je connoissois beaucoup. »
Glanons quelques nouvelles politiques. — 26 octobre 1762 : tt La diète de Pologne n'a duré que deux jours, et elle a été rompue à l'occasion du fils du comte de Bruhl, que l'on n'a pas voulu reconnoitre comme naturel polonois. » — 27 janvier 1763 : <( Je ne crois pas que M. de Praslin se soucie de laisser M. de Paulmi en Pologne , mais je crois que c'est qu'il ne sait qu'en faire après. Je lui en parlerai au premier travail. i> Pauvre M. de Paulmy, qui ne reste ambassadeur que parce qu'il est incapable de remplir d'autres fonctions! En 1763, la paix vint mettre un terme aux désastres de la guerre de sept ans. La France cédait à l'Angleterre le Canada, l'ile du Cap-Breton, les îles du Saint-^Laurent, une partie du Sénégal, interdiction de fortifier Dunkerque ; un commissaire anglais payé par la France devait veiller à l'exécution de cette clause du traité. Cette paix était déplorable, et cependant elle n'était pas aussi funeste que semblait l'exiger l'abaissement où nous étions tombés. Louis XV sentit l'amertume d'une pareille situation, mais il s'estima heureux d'en être
quitte à si bon compte. Il s^en ouvrit à Tercier : u Vous pouves envoier la lettre du comte de Broglie à Durand. Ce dernier témoigne un peu trop que la paix que nous venons de faire n'est pas bonne ni glorieuse; personne ne le sent mieux que moi; mais, dans les circonstances malheureuses, elle ne pouvoit être meilleure, et je vous réponds bien que si nous avions continué la guerre, nous en aurions fait encore une pire l'année prochaine. Tant que je vivray, je ne me départiray jamais de l'alliance de l'Impératrice, et ne me lieray jamais intimement avec ce Roy de Prusse-cy. Raccommodons-nous avec ce que nous avons, pour nous préparer à ne pas être engloutis par nos ^rays ennemis. Pour cela il ne faut pas recommencer une guerre. Il est fâcheux que le trône de Pologne vienne à vaquer dans ce moment-cy; heureusement le Roy est mieux depuis l'opération qui lui a été faite le 6, et coopérons de notre mieux à la nouvelle élection; mais je ne faire aucune guerre pour ce throsne, qu'avec le peu d'argent qui nous reste...» (26 février 1763.)
Quels étaient les ennemis par lesquels Louis XV craignait d'être englouti? Il y en avait certainement au dedans, mais ceux que le Roi regardait comme les plus redoutables étaient les Anglais, pour lesquels il avait conçu une haine vigoureuse. Dès 1763, il songea à se venger un jour ou l'autre des humiliations qu'il avait reçues, en opérant un débarquement en Angleterre, et il fit ses prépa* ratifs longtemps à l'avance. Dès le 7 avril de cette année, c'est-à-dire le lendemain du traité de Fontainebleau, il voulut s'assurer les moyens de prendre sa revanche. Il ordonna au comte de Broglie de faire procéder à des études en Angleterre a pour faciliter l'exécution des projets que les circonstances pourroient engager à former un jour très-éloigné y j'espère, d II l'autorisait à envoyer un
OORRËSPOiVDAXCE SECRÈTE. U3
officier capable et iDtelligent, M. de la Rosière, reconnaître les côtes d'Angleterre. M. de Broglie, Tercier, d'Éon et Durand, furent seuls admis à la connaissance de cette mission, dont la découverte aurait pu avoir les suites les plus graves:
M. de la Rosière fut envoyé avec un traitement de mille livres par mois. Il parait que c'était Durand qui avait parlé au comte de Broglie « des moyens les plus propres à emploier pour s'opposer à l'ambition et à l'arrogance de la nation anglaise. " Le Roi lui ordonna de communiquer au comte et à Tercier tout ce qu'il trouverait de relatif à cet objet dans le dépôt des affaires étrangères, à la tête duquel il avait été placé. (Lettre du 25 juin 1763). La mission de M. de la Rosière dura plus d'une année ; on le charge ensuite d'examiner les côtes de France, le tout à l'insu des ministres. — (A Tercier, 14 juillet 1764.) tt Qu'on recommande bien au sieur de la
Rosière de prendre bien garde > dans les reconnoissances qu'il fera de nos côtes, qu'on ne le découvre, car il est bien connu dans ce pays*ci, et M. de Ghoiseuil scait que c'est lui qui a levé la carte de Hesse par ordre du comte de Broglie. »
Cette mission produisit les fruits qu'en attendait le Roi, qui conserva précieusement les plans que M. de la Rosière était parvenu à lever ou à se procurer ; et les ministres de Louis XVI, qui en prirent connaissance, n'hésitèrent pas à déclarer qu'on y pourrait trouver les plus utiles renseignements, dans le cas où l'on voudrait faire une descente en Angleterre.
Quand, au mois de novembre 1770, il fut un instant question d'avoir la guerre avec les Anglais, les plans recueillis par M. de la Rosière furent produits au Conseil à Fontainebleau, et expliqués parleur auteur; ce projet fut
approuvé ^ Mais, par suite du renvoi de M. de Cboiseul, la paix fut maiotenue, et les plans reBtrèrent dans leurs étuis. En 1793, on avait déjà perdu la trace et on regrettait vivement la perte de ces documents, qui étaient, par suite des événements, devenus susceptibles de recevoir une application utile et de concourir au but que s'était proposé Louis XV en se préparant de loin aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre ^. Mais , si on ne les avait pas trouvés , c'était faute de les chercher : ils étaient et sont encore au dépôt des affaires étrangères, oii on les cache à tous les yeux. Mais ils n'ont plus d'intérêt pratique ; les canons rayés et les navires cuirassés, en modifiant les conditions de la guerre, ont rendu sans objet ces plans surannés.
La correspondance secrète donne de précieux éclaircissements sur un singulier incident qui fit beaucoup de bruit ; je veux parler de la querelle du chevalier d'Eon avec le comte de Guerchy, ambassadeur de France en Angleterre*
C'est dans cet épisode que le caiactère de Louis XV se révèle tout entier, que l'on voit son goût pour les petites choses ; mais, sous une anecdote en apparence puérile, se trouve caché un enseignement profond dont la moralité n'échappera à personne.
Lors de la paix de 1763, M. d'Ëon avait été envoyé à Londres comme secrétaire d'ambassade sous le duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire ; il avait tellement réussi auprès de la cour d'Angleterre, qu'après le départ de M. de Nivernais, on le nomma ministre plénipotentiaire chargé de l'intérim, jusqu'à l'arrivée du nouvel ambassa-
^ Mémoires du duc d'AigwUon » p. 50.
2 Pour l'histoire des relations de Louis XV avec d'Éoo, j*u trouvé de précieux documents dans les Mémoires de d'Éon par M. Goillardet , qui a reçu des communications des Archives des aflaires étrangères où Ton conserve ce finuenx projet de descente.
GORRESPONDANIGE SECRÈTE. 115
deur, M. de Guerchy. Il entretenait en même temps avec ie Roi^ le comte de Broglie et Tercier une correspondance iotime qui avait pour objet de faire connaître à Louis XV les intrigues anglaises, et surtout de préparer le grand projet d'invasion dont nous avons parlé. U avait aussi pour mission de surveiller M. de Guerchy. GeUe correspondance, pour plus de sûreté, avait recours àFallégorie.
L'Avoeai, désignait le Roi ;
Le Suàêiitué, le comie de Broglie ;.
Le Procureur, M. Tercier ;
Le Président, M. Durand y
Le Mielleux, le duc de Nivernaia;
L'Amer, le duc de Praslin ;
Le Lion rouge ou la Porcelaine, le duc de Ghoieeul ;
L'Intrépide, ou h Tête de dragon, le chevalier d'Ëon ;
Le Novice, le Bélier ou le Mouton cornu, le comte de Guerchy.
D'£on fit des dépenses assez fortes , dont il présenta la note à payer à M. de Guerchy, qui se plaignit au ministre, M. de Praslin. IVËon , poussé à bout, engagea avec M. de Praslin, M. de Goerchy et M. de Nivernais une correspondance où il se permetiait les plus vives insolences. U se sentait soutenu* parle comte de fooglie et par Louis XV, qui appréciait les services qu'il rendait au ministère secret. M. de Praslin demanda son rappel au Roi , qui , tout en laissant prendre publiquement des mesures sévères contre d'Eon, le faisait avertir en secret, et le prévenait que l'ordre de rappel n'était signé qu'à la griffe, circonstance dont le chevalier profita habilement pour refuser d'exécuter cet ordre, prétendant qu'ayant été nommé par un ordre signé de la main du Roi, un ordre signé de la même manière était nécessaire pour le rappeler. (4 octobre 1763.)
De son côté, Louis XV écrivait à Tercier : a D'Eon a écrit plusieurs lettres fort singulières ; c'est apparemment son caractère de ministre plénipotentiaire qui lui a tourné la teste. En conséquence , M. de Praslin m'a proposé de le faire venir icy pour juger de ce qui en est Pretics garde à tout ce qu'il a du secret, et, s'il est fol, qu'il ne découvre quelque chose, n (11 octobre 1763.) Remarquez que Louis XV ne disait pas toute la vérité à Tercier, qu'il ne lui faisait pas connaître l'avertissement secret que d'Ëon avait reçu de lui plusieurs jours auparavant 11 poussait même la dissimulation jusqu'à charger Tercier de voir d'Eon à son retour en France , et de l'empêcher de commettre quelque imprudence. (12 octobre 1763.)
On trouvera sans doute étonnant que le rappel d'un simple secrétaire d'ambassade ait fait tant de bruit , et que pendant plusieurs années le Roi, son ministre secret, le ministre des affaires étrangères, l'ambassadeur de France en Angleterre, aient été occupés d'un objet si minime en apparence ; c'est que sous cette question frivole se cachail un intérêt supérieur : c'était la politique personnelle de Louis XV qui était en jeu ; c'était au fond une lutte entre lui et ses ministres. Madame de Pompadour s'était aperçue que Louis XV lui cachait certains papiers, qui étaient renfermés dans un meuble placé dans le cabinet du Roi, et dont Louis XV portait toujours la clef sur lui \ Quand elle demandait quels étaient ces papiers, le Roi lui répondait : tt Des papiers d'Etat » 11 parait qu'elle voulut en avoir le cœur net ; elle s'empara un jour de la clef, et Louis XV reconnut, au désordre qu'il trouva dans ces papiers , qu'on y avait touché. Il attribua cette indiscrétion à madame de Pompadour, et fit part à Tercier du
1 Ce meuble est aujourd'hui au Musée des souverains.
chagrin que lui causait cette découverte. (Tercier à d'Eon, 10 juin 1763.)
Madame de Pompadour , et par elle MAI. de Choiseul, de Praslin, et M. de Guerchy, ami intime de ce dernier, avaient donc, sinon connu entièrement, du moins pénétré en partie le secret du Roi. D^Ëon leur était signalé comme un des agents secrets du prince ; ils le savaient détenteur de papiers importants, et tous leurs efforts tendirent à s'en emparer.
D'Éon , qui avait reçu l'ordre entièrement écrit de la main de Louis XV de rester à Londres , refusa , comme noas l'avons vu , d'obéir à un ordre de rappel signé avec la griffe royale ; il provoqua même publiquement M. de Guerchy. Un éclat devient inévitable : pour le prévenir, Louis XV prend le parti d'écrire directement à M. de Guerchy ; craignant que d'Éon ne tombe dans les embûches qu'on lui tend, il veut au moins sauver ses papiers; il ordonne à M. de Guerchy de s'emparer des papiers d'Eon, de les mettre sous scellés, et de les apporter lui-même au Roi lors de son prochain voyage en France. (4 novembre 1763.) 11 lui enjoint la discrétion la plus absolue. (A Tercier, 4 novembre 1763.) En même temps, fidèle à son système de duplicité, il écrit à d'Éon pour le prévenir qu'un ordre d'extradition a été transmis au gouvernement anglais, et que cette demande est accompagnée d'exempts pour prêter main forte à son exécution. « Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos papiers, et défiez-vous du sieur Monin, secrétaire de Guerchy et votre ami ; il vous trahit. » (4 novembre. )
Monin avait élé le précepteur du comte de Guerchy, puis secrétaire du prince de Conti, et, en cette qualité, initié à la partie de la correspondance secrète relative à la Pologne ; il était actuellement secrétaire d'ambassade à
Londres ; il avait appris à M. de Gnerchy les anciennes relations de d'Ëon avec le Roi. M. de Guerchy, poassé à bout par les insultes de d'Eon , et excité par M. de Praslin, est à la veille de trahir le secret que Louis XV lui a confié^ c'est-à-dire que d'Ëon est un espion diargé d'observer la cour de Londres et de favoriser la combinaison des projets hostiles conçus contre l'Angleterre. M. de Broglie et Tercier sont dans les alarmes ; le Roi les rassure. » Si Guerchy manquoit au secret, ce seroit à moy présentement qu'il manqueroit, et il seroit perdu. S'il est honneste homme , il ne le faira pas ; si c'est un fripon , il faudroit le faire pendre. Je vois bien que vous et le comte de Broglie êtes inquiet ; rassures-vons. Je suis plus firoit ; si j'envoiais un second ordre présentement à Guerchy, il ne sauroit pourquoi, et croiroit peut-être que je n'ai pas assez de confiance en lui. L'ayant mis si aisément dans mon secret, il le gardera. S'il douttoit de toute ma confiance, peut-être au contraire cela l'engageroit-il à le divulguer, non pas en entier (je ne le peux croire), mais en partie, qui pourroit faire ce que vous craignes. Madame de Guerchy n'est pas tout à fait dans le cas de son mary ; par ma lettre au mary, j'espère qu'il ne le dira pas à sa femme. L'affaire du sieur d'Eon n'est pas an clair : attendons son arrivée. J'ay confié à Guerchy, par votre conseil, mon secret; attendons ce qu'il en aura fait, mais croyons qu'il m'aura obéi. (11 novembre 1763.)
Mais, malgré ses aflBrmations contraires, Louis XV n'était pas sans inquiétude. M. de Guerchy ne répondait pas, et laissait dans l'incertitude sur la conduite qu'il tiendrait. Les nouvelles qu'on recevait n'étaient pas rassurantes : (( Je n'ai point de nouvelles directes de M. de GUerchy, écrivait le Roi à Tercier le 9 novembre ; mais
GORRESPOl^DANGE SEGIËTE. 119
je scay par M. de Prasiin que d'Eon est «orti de chez lui '; qu'il est renrermé avec quatre personnes, dont M. de Praslio scay que la Rozière en est un, et un parent à lui. Peutc .re Monin est-il le quatrième , et que H. de Prasiin ne scay ce que c'est que tout cela, et qu'il n'en est pas content. J'aurois mieux aimé que tout cela se fût passé avec moins d'éclat, et que d'Eon fût déjà revenue. Le temps nous éclaircira du reste. « Voici quelques explications : d*Éon avait, par ordre de M. de Broglie, quitté l'hôtel de M. de Guercby, loué un appartement en ville, et s'y était installé avec M. de la Rosière et d'Eon de Mouloize, son cousin, tt afin que dans aucun cas, soit de surprise, soit de mort, de feu, ou autrement, la correspondance ne tombât en aucunes mains étrangères , et surtout en celles de l'ambassadeur et du ministre du Roi \ »
D'Éon accusait publiquement M. de Guercby de l'avoir voulu empoisonner. Enfin, l'ambassadeur répondit au Roi (6 décembre 1763). Il lui apprenait qu'il n'avait pu s'emparer des papiers de d'Eon, qu'il regardait comme fou. Le^ gouvernement anglais avait rejeté la demande d'extradition que lui avait transmise l'ambassadeur, qui ajoutait : tt II n'a pas dépendu de moi de m'en saisir par moi-même, ainsi que de sa personne , par force ou par adresse, d En même temps Monin écrivait confidentiellement au Roi qu'il n'avait pu tirer de d'Eon aucun renseignement sur l'endroit où il avait déposé ses papiers, qu'il savait pertinemment qu'il en avait dans le temps, en sa présence, remis une partie à Tercier.
H. de la Rosière avait été envoyé par d'Eon à Paris, porteur pour le Roi d'une note secrète, où le chevalier récapitulait ses griefs contre l'ambassadeur : tentative d'em-
' «.'cst-à-dire deThâtel de M. de Giicrchy.
* Lettre de M. de Broglie du 5 juin 1763. ^
poisonnement, d'enlèvement, etc. Louis XV était dans une grande perplexité. « Il n'est pas possible, écrivait-il à Tercier le 17 décembre, de vous répondre encore sur ce qui regarde le sieur d'Ëon ; les réflexions en sont trop grandes, y* Il n'osait pas signifier sa volonté, et ordonner à M. de PrasHn de cesser de poursuivre d'Ëon ; il était à craindre qu'il ne laissât son ministre prendre à l'égard du chevalier quelque mesure décisive ; c'est ce qu'appréhendait Tercier, qui écrivait à d'Eon : « Vous et M. le comte de Broglie êtes perdus, si vous ne vous servez de tout le courage et de toute la prudence que le ciel vous a donnés, pour ne laisser ni compromettre ni prendre votre personne ni enlever vos papiers. Vous et M. le comte de Broglie n'avez qu'à compter, mais en secret, sur le Roi, qui ne peut vous abandonner, mais dont la politique, malgré tout l'attachement qu'il vous porte, vous sacrifieroit entièrement peut-élre à sa maîtresse et à ses ministres, n
M. de Prasiin voulait prendre un parti violent ; M. de Broglie proposa d'adoucir ce ministre ; Louis XV ne crut pas à l'efficacité de ce moyen, et chercha à gagner du temps, persuadé qu'il fallait avant tout ne pas poiïsser le chevalier à bout.
a II n'est pas fol, je le pense bien , mais orgueilleux et fort exlraordinaire. Je crois donc qu'il faut laisser écouler assez de temps, le soutenir de quelqu'argent, et qu'il resle là où il est en sûreté , et surtout qu'il ne fasse paside nouvelles affaires. J'avois mis quelques apostilles au mémoire que vous m'avez adressé avec la lettre du comte de Broglie , mais , après un mur examen , j'en suis revenu à ce que je vous ai dit ci-dessus et vous renvoie le tout tel qu'il est. Je ne crois point Alonin capable de trahir mon secret, non plus que d'Eon de se faire Anglois , car il n'y gagneroit rien du côté du ministère; et dans le parti de
GORRESPO\DA\GE SECRÈTE. i2i
Topposition que feroit-il ? Faites donc passer deux cents ducats à d'Éon : j'approuve que le comte de Broglie mette
son nouveau secrétaire de Nort dans le secret »
(30 décembre 1 763 , à Tercier. )
D'Eon , ne tenant aucun compte de la position difficile où il place le Roi, continue sa guerre contre M. de Goerchy : il publie à Londres un volumineux pamphlet renfermant des lettres de MM. de Praslin , de Nivernais et de Guerchy : ce dernier est couvert de ridicule par la publication de cette correspondance, où l'on voit le peu de cas que faisait de ses talents M. de Praslin. On craint que d'Éon n'aille plus loin et ne découvre le but véritable de sa mission. Louis XV autorise l'envoi à Londres du secrétaire de M. de Broglie pour ramener d'Eon à la raison et aubesoin l'empêcher de nuire. Cependant d'Éon, exaspéré, à court d'argent, ne recevant plus de réponses aux lettres, notes et communications dont il accablait le comte de Broglie et le Roi, n'écoute plus que son désespoir, et le 23 mars 1764 envoie un ultimatum à M. de Broglie : il menace, si on ne lui donne pas satisfaction, de se faire Anglais et de se disculper aux yeux de tous en montrant les ordres secrets en vertu desquels il agissait. Les chefs de l'opposition dans le parlement britannique lui offraient de lui prêter tout l'argent qu'il désirerait contre le dépôt de ses papiers secrets ; mais il ne voulait pas s'en dessaisir avant d'avoir reçu une réponse déBnitive. «Mais, ajoutait'il, si d'ici au 22 avril, jour de PAques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait M. de Guerchy va être réparé, alors, je le déclare, toute espérance est perdue pour moi , et en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du Roi d'Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des communes, iljaui vous
lis ÉTUDE SUR LOUIS XV.
déterminer à une guerre des plus prochaines, dont je ne serai certainement que l'aateur innocent, et cette guerre sera inémtable. »
Louis XV reçut cette nouvelle assez froidement. Il écrit à Tercier : a Je vous renvoie la lettre du comte de Broglie. Je ne dis rien sur le compte du sieur d'Ëon. Je doute que nous eussions la guerre quand il diroit tout, mais il faut arrêter ce scandale. »
9 avril 1764. — a Le sieur de Nort partira pour l'Angleterre aussitôt qu^il le lui sera ordonné de ma part par le comte de Broglie, et il se conformera aux instmctions qu'il lui donnera en mon nom et pour mon service , afin de régler sa conduite tant vis-à-vis du sieur d'Ëon que visà-vis le comte de Guerchy , mon ambassadeur. Il exécu* tera également tout ce qui lui sera dit ou écrit sur cet objet par le sieur Tercier, et gardera le plus profond silence sur cette mission, généralement avec tout le monde, sans nulle exception que les cy-dessus nommés. Louis. y>
M. de Nort était chargé de protéger d'Eon contre les violences dont il pourrait être l'objet de la part du ministère français , bien que le Roi eût à cet égard signifié sa volonté à M. de Praslin et à M. de Guerchy. — (A Tercier, 10 avril 1764, au soir.) a L'ancienne instruction pour le sieur de Nort n'est plus bonne dans le moment présent et demande à être refondue. Je ne me souviens plus trop de ce que j'ay mandé à Guerchy, mais cela est analogue à ce que vous m'aves mandé , et surtout qu'il n'use de voie de rigueur qu'après toutes celles de douceur, car l'homme envoyé en Angleterre par M. de Praslin lui a demandé s'il faloit l'avoir mort ou vif, et le ministre lui a défendu sur toutes choses de l'avoir autrement que vif. » Il s'agissait en effet d'un enlèvement, mais le Roi répugnait à cette
mesure, qui aurait exaspéré d'Éon et Taurait engagé à révéler les secrets dont il était dépositaire ; c'est ce qu'il exprime nettement à Tercier. — (Ce 11 avril 1764, au matin. ) a J'approuve la lettre du comte de Broglie pour d'Eon. M. de Praslin voudroit bien voir arriver d'Éon en France et qu'il y fût bien enfermé. Ces lettres particulières, avouez-le, le roériteroient bien, mais le point essentiel est de l'adoucir et de ravoir mes papiers. A l'avenir, soyons plus circonspects sur les choix de confiance : il est pourtant le seul jusqu'à présent qui ait branlé et menacé de trahison au premier chef. Dans les tribunaux que croies-vons qu'on lui fit! » L'arrivée à Londres de M. de Nort, qui apportait de l'argent et une lettre de M. de Broglie, releva le courage de d'Eon et lui inspira la plus vive reconnaissance. 11 oublia toutes les injm*es reçues, pour se consacrer entièrement à l'exécution du grand projet contre l'Angleterre \
Mais le chevalier ne put maîtriser sa pétulance , et il donna encore bien du souci au Roi et à M. de Broglie.
Je vais indiquer de suite les lettres de Louis XV qui ont trait à cette affaire, dont il fut très-affecté et dans laquelle il fit preuve de beaucoup de modération. — (1" mars 1764.) a Je ne suis pas surpris que le sieur de Nort aie adopté les principes que le comte de Broglie juge en voiant la conduite du sieur d'Eon (qui est fol et capable de tout); mais il faut tâcher de le tirer de là et nos papiers. j> — (9 janvier 1765.) a Je suis après à examiner le projet de réponse à M. de Guerchy, mais la dernière lettre du sieur de Nort est le comble de la folie, et mériteroif d'être pillé comme le muphti. » Je crois que le reproche de folie ne s'adresse pas à M. de Nort, mais à d'Eon, dont il rapportait sans doute quelque nouvelle
1 D'Éon au Roi. 20 avril 1764.
excentricité, et c'était, dans la pensée du Roi, d'Éon qui méritait d'être pilé comme le mupbti. Mais Louis XV n'était pas an bout de ses tribulations dans cette maiheureuse affaire : il voulait avant tout cacher à ses ministres l'existence de ses relations avec d'Eon; une lettre d'un agent secret de M. de Broglie à d'Eon fut saisie. De là grand empressement de la part de M. de Praslin, qui se doutait bien de quelque chose, mais qui voulait forcer Louis XV à se déclarer : celui-ci recourut à tous les moyens plutôt que de laisser punir ses agents ou de les reconnaître publiquement — (A Tercier, 14 janvier 1765.)» Le sieur Hugonet a été arresté à Calais et l'on a trouvé sur lui une lettre du sieur Drouet ' au sieur d'Ëon , ce qui a desterminer le Conseil à faire arrester le sieur Drouet. J'ai prévenu de tous M. de Sartines pour me remettre directement les papiers qui regarderoient M. de Broglie, Durand ou vous. Vous voiez que voila à peu près tout découvert. La lettre n'est pas signée, mais l'écriture connue a tout découvert. Vous deves savoir son contenu, mais le substitut, les avocats, etc., tout y est tout du long. Comment est-ce que cet homme s'est chargé de quelque chose d'aussi important en clair ' de la main de Drouet? »
Louis XV fut réduit, malgré sa répugnance, à instruire le lieutenant de police, M. de Sartines, qu'il chargea de communiquer avec Drouet, alors détenu à la Bastille, et de prendre, pour les remettre au Roi, des papiers corapro-
1 Sur Drouet, voyez une lettre du 30 juin 1764, où Louis XV écrit à Tcrcîer : • En récompense du zèle et de la fidélité avec laquelle le sieur Drouet a servi pendant plusieurs années dans des aiïaires très-secrètes et à condition qu*il continuera à la garder très-scnipulcuscmcnl, je veux bien lui conserver la moitié de ses appointements. «
- En clair, c* est-à-dire en écriture ordinaire, sans avoir recours à récriture cliiiïrce.
GORRESPONDAMGE SECRÈTE. 125
meUants. — (A Tercîer, Marly, 16 janvier 1765.) « La lettre que j'ay vue trouvée sur le sieur Huguonet est sans adresse ni signature, mais elle a été reconnue pour être de l'écriture du sieur Drouet, et par son contenu devoir
être pour le sieur d^Eon de , cousin de Tautre, et qui
a actuellement la petite vérole ; je n'ay pu prendre copie de cette lettre ny me ressouvenir de tout son contenue. Je sçay seulement qu'il nomme Durand et qu'il parle du substitut, des avocats, de l'argent que d'Éon doit avoir touché , qu'il le traitte en ami et comme dans une grande correspondance avec lui. M. de Praslin doit faire une visite ce soir des papiers , mais j'espère que M. de Sartine aura mis à l'écart ceux que lui ay le plus recommandé. Je vous en instruires quand j'en scauray davantage. Huguonet n'est pas encore arrivé, je croy, à Paris, mais il est à craindre qu'il n'ait parlé en chemin. Il n'est pas possible que vous puissies aller à la Bastille examiner les papiers avec M. le lieutenant de police, ce seroit tout découvrir. Je me suis ouvert et confié à lui, il me paroitque cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et de cetle marque de confiance qu'il faira bien. Si le contraires arrive, nous verrons ce qu'il y aura à faire à M. de Guerchy. — L. — Tranquillises-vous. »
Au même, 17 janvier 1765, àMarly. — «J'ay peur que notre affaire ne s'embrouille un peu. J'ay mandé à M. de Sartines qui est au fait de tout, de vous envoier chercher (je n'ai pas voulu le faire sçavoir plus tost) et de vous ouvrir à lui, mais de vous voir secrètement. Vous êtes nommé dans les papiers du sieur Drouet, mais point M. de Broglie. Il n'est pas possible que vous assi^lies aux confrontations et recollements; mais, comme vous dires tout à M. de Sartines, que vous vous arrangeres ensemble et qu'il n'en rendra compte, je ne m'étends pas davantage
en ce moment. Est-ce sur le secret en général ou sur Taffaire d^ Angleterre que porte le papier que d'Ëon a sur lui et qu'il ne veut pas rendre? Le sieur de Nort ne doit rien craindre : il n'est nommé nulle part, à ce qu'il me semble, ainsy vous pouves le rassurer. i>
u Ce 18 au matin. — J'allois faire partir cette lettre hier au soir , quand j'ai reçu la votre. Sur le premier interrogatoire M. de Praslio nous a dit qu'il se oiequoit d'eux, mais il a demandes à parler en- particulier à M. de Sartines, et il lui a dit assez pour vous tranquiliser de ce costé-là; mais Huguonet va arriver et il y a à craindre qu'il ne soit pas si sûr de lui. Je crois bien que Drouet s'est un peu embrouillé, mais il se remettra. (Je sens un peu que je m'embrouille un peu.] M. de Sartine sera instruit sans doute de l'état des affaires de M^ Drouet , et il y apportera tous les remèdes qui lui seronts possibles. Son avanture est malheureuse : son écriture en est seul la cause. »
Louis XV au milieu de ces petites intrigue^ était dans son élément; il s'embrouillait bien un peu, ainsi qu'il l'avouait lui-même, mais il trouvait dans l'obligation de cacher à ses ministres le secret compromis de sa correspondance et de dégager ses agents pris sur le fait, un plaisir inquiet qui faisait diversion à l'ennui incurable dont il était dévoré. — a A M. de Broglie , 21 janvier 1765, à Versailles. 11 n'est pas surprenant qu'un homme dans la position de M. de Sartines seroit embarrassé , mais il ne peut manquer à ce que j'ai exigé de lui sans se perdre pour jamais. U m'a déjà envoéé une liasse de papiers où M. le comte de Broglie m'a paru désigné en plusieurs endroits , n'aiant pu que les parcourir. M. de Praslin est icy pour jusqu'à demain au soir; ainsy il ne pourra aller à la Bastille que mercredi au plus tost ; mais il pourroit bien n'y aller que vendredi. Ce qui m'a fait différer de vous répon-
GORRESPONDAiyJGE SECRÈTE. 127
dre pour réHécbir encore , et différer encore en ce moment de vous envoier Tordilî que vous desires , parce qu'il ne sera pas possible, je pense, que Tercier aille à la Bastille sans que quelqu'un ne le scacbe, et par conséquent ne le dise au ministre... » Cependant le Roi se ravisa, il trouva le moyen de faire pénétrer Tercier à la Bastille.
a A Tercier, 24 janvier 1765. J'ai autorisé M. de Jumillac à vous faire voiries prisonniers, et H. de Jumillac (lisez Sartînes. M. de Jumillac était gouverneur de la Bastille) à vous y laisser entrer. J'approuve le second point du pro* jet de lettre à écrire au sieur de Nort , mais point le se* coud, car jamais on ne déterminera M. de Praslin à donner cent cinquante mille livres... » Il s'agissait d'acbeter le silence de d'Eon , et l'argent en question était destiné à cet usage. L'affaire de Drouet et d'Hugonin prend une tournure favorable ; les papiers compromettants ont été soustraits par M. de Sarlines; les deux prisonniers, avertis à temps , nient énergiquement ; le ministre se sent joué, mais il ne peut insister. — (6 février 1765, à Tercier.) a M. de Praslin a rapporté [au Conseil] du dimancbe l'affaire du sieur Drouet ; il persiste à croire qu'il n'a pas dit tout à fait la vérité , et cela est un peu vray. Il subira encore un interrogatoire, et puis il sera mis bors de prison à la fin de cette semaine. Hugonet y restera un peu plus , mais j'espère que voilà cette affaire-là finie. Tout s'est très-bien passé au conseil et l'on ne s'y est doutté de rien. Je n'ay pas cru devoir ordonner sur-le-cbamp l'élargissement de Drouet, afin de
détourner tout soubcon. »
tf
C'était là une fausse sécurité; le secret était éventé, et les ministres guetteront toutes les occasions de le sur* prendre et de faire avouer au Roi ce qu'il voulait cacber. C'est désormais une lutte de ruse et d'expédients. La correspondance est décacbetée à Versailles et arrive en cet
état au Roi. Alarmes de Tercier. Le Roi , qui ne veut pas céder à Tévidence , explique ce fait par un accident. — 24 avril 1765, au Roi. » Ce n'est pas la première fois que cet inconvénient est arrivé, parce que la lettre addressée à Le Bel est ouverte par son camarade qui est auprès de moy quand je ne suis pas icy, lequel me remet celle qui m'est adressée. Je vais prendre des mesures pour que cela n'arrive plus. )) Mais un beau jour, il est obligé de se rendre à l'évidence. La correspondance secrète a été ouverte à la poste. 11 n'y a pas moyen de se faire illusion ; mais le Roi dans son optimisme ne tarde pas à se rassurer. — A Tercier, 10 août 1765. u Je suis bien fasché de la nou* velle avanture qui vient d'arriver, heureusement vous n'y paroisses pas compromis. Tascbes qu'on ne puisse pas avoir de longtemps de l'écriture du sieur Gbrestien '. A la poste on se plaint depuis longtemps des contreseings dont on fait des fraudes, et voilà ce qu'on veut découvrir. J'examinerai les moyens de faire passer sûrement les lettres et je vous le manderai. Il y a deux jours que M. de Guerchy est ici ; mais je ne scais si le sieur de Nort y est. Je n'y ai vu que Monin. Je vais m'en informer par Le Bel ou Guimard. » Cependant le Roi conçoit quelque défiance à l'égard de la poste. — A Tercier, 22 septembre 1765. a J'examinerai encore ce que vous me proposes sur les correspondances. Celles au dehors et en cbiflre me paroissent assurées par le moyen des adresses, celles du dedans et en clair pourroient donner de la curiosité. Ce n'est pas que j'accuse Jeanel de cela, mais j'aime les secrètes, d
Terminons tout de suite ce qui a rapport à d'Éon. On lui dépéchait des émissaires, entre autres un nommé Lefèvre. Le ministère, instruit de ces manœuvres, donne l'ordre de
< Chreslien, secrétaire de M. de Broglie, fut mis auprès de Tercier pour l'aider, en vertu d'un ordre de Louis XV daté du 20 août 1765.
Tairêter; le Roi prévient Tercîer. — « Aune heure, ce 27 septembre 1765. Lefèvre doit-il aller en Angleterre, et n'est-ce pas lui que vous m'aves mandé qui feroit un grand tour pour y aller? Il faira bien, et peut-être même feroit-il mieux de ne pas aller droit par la route d'Hollande, r) Le lendemain 28 , Tercier reçoit des indications plus précises sur les desseins du ministère : a C'est à Calais, s'il y passe, que M. de Crouy a ordre d'arrester Lefèvre, et point à Paris. Je vous ai parlé de Lille parce que comme c'est une routte on peut y avoir envoie le même ordre , quoique je ne le croie pas. C'est tout ce que j'ai le temps de vous mander en ce moment que je pars pour Choisy. Vous pouves , s'il est besoing , en parler à M. de Sartines. »
Le Roi avait de tristes préoccupations : le Dauphin était mourant. — ATercier, Fontainebleau, 24novembre 1765. ul/^ous ne seres pas surpris, vu l'état de mon fils, que je n'aie répondu à aucune de vos lettres depuis que je suis icy. Je vais les reprendre par ordre. S'il est nécessaire que le sieur de Nord aille à Londres , je le lui permets. » — ttCe 30. Il ne m'a pas été possible d'aller plus vite depuis le 24. \L de Praslin doit travailler avec moi demain, ainsy ce ne sera qu'après, que je répondrai sur le sieur Lefèvre.*» Le V avril 1766, le Roi signe un ordre, portant concession d'une pension annuelle de 12,000 livres à d'Eon. AI. Durand passa en Angleterre , flatta et calma le chevalier, qui fut depuis un serviteur dévoué.
Après avoir épuisé l'important incident auquel donna lieu le chevalier d'Ëon , revenons en arrière et reprenons l'exposé des négociations relatives à la Pologne et au reste de l'Europe. Le roi Auguste III était malade, et l'on prévoyait le moment prochain où sa succession laisserait le champ libre non plus à des compétitions personnelles, mais aux vues spoliatrices des puissances voisines. Louis XV I. 9
130 feTUOE SUE LOUIS XV.
était resté invariablement fidèle et sympathique à ce malheureux pays.
ttA Tercier, 17 mars 1763. Ce que je désire premièrement pour l'élection prodiaîaeen Pologne, c'est la liberté des Polonois dans leur choix, ensuite un des frères de Madame la Dauphine 9 Xavier préféré aux autres', l'aisné exclus de lui-même, sans que nous y paroissiens. S'ils prennent le prince de Conty, je ne m'y opposeres pas. D'autres princes de notre maison ne conviennent pas. i» Il y avait une combinaison consistant à faire épouser à Catherine de Russie le futur Roi de Pologne. Louis XV trouvait ce projet irréalisable. — 8 mai i7G3. u Je vous envoie la lettre pour M. de Breteuil approuvée. La religion ferait, je croy, un grand obstacle pour que l'Impératrice pût épouser un roy de Pologne. » Dès lors la Russie jetait les yeux sur la Pologne et cherchait un moyen de se l'approprier. Elle songea d'abord à un mariage , mais cette voie pacifique ayant été reconnue impossible , elle résolut de recourir à la force.
Pendant que de graves événements se préparaient dans le Nord, M. de Broglie était exilé, mais il n'avait pas perdu la confiance du Roi , dont il continuait à diriger la correspondance secrète. Pour tout le monde il était disgracié , et nul ne s'imaginait que le comte , du fond de son exil à Ruffec , prit une part active et directe aux grandes intrigues qui agitaient une partie de l'Europe. Tercier luimême , qui savait pourtant à quoi s'en tenir, avait manifesté son étonnement au Roi de cette disgrâce prolongée , et le mot de haine lui avait échappé. Louis XV voulut le détromper, et lui affirma que le comte de Broglie n'était
1 Dans UDC lettre du 6 octobre 1762 le Roi écrivait à Tercier : s Le prince Xavier est le chéri de cœur de Madame la Dauphine, et jamais elle ne changera pour aucun de ses antres frères.
COSRESPON'DAXGE SECRÈTE. 131
exUé qu'à cdii«e de son frère le maréchal , dont il avait partagé la disgrâce après avoir participé à ses succès militaires. 11 permît an comte de se rendre à Paris y m le réclamaient d'importantes affaires de famille, mais il releva vivement ce mot haïr dont s'était servi Tcrcier.
« A Marly, le 8 mai 1763. Un roy ne se sert point du mot haïr avec ces sujets, mais quand il a un sujet d'en exiler un , il ne les fait pas souvent revenir. Le comte de Broglie n'étoit pas de ce cas , mais il n'étoit pas possible de le séparer de son frère. 11 peut voir Tercier, je pense , avec des précautions, mais je ne lui conseille pas de voir Durand pendant son séjour à Paris. Je loi ai permis d'y veiller à ses affaires , par conséquent il. peut voir les persomies qui lui seronts nécessaires pour cela , ainsy que le maréchal, pendant le temps que je lui ay marqué qu'il pouvoit rester à Paris. »
Le Roi'de Pologne meurt ; de Broglie demande à revenir à Paris. Le Roi refuse ; en même temps il expose à Tercier ses vues sur la Pologne. L'électeur de Saxe, fils aîné d'Auguste, se met sur les rangs, ce que Louis XV désapprouve. — (16 octobre 1763.) A Tercier. ail n'est pas possible qu'on puisse faire revenir dans ce moment ci le comte de Broglie. Si son oncle étoit fort mal ou mort, à la bonne heure ; pour lors ce seroit un prétexte autre que celui de la mort du Roi de Pologne. Du reste, vous ferez pour le mieux et pouvez envoyer des courriers si cela est absolument nécessaire. Le nouvel électeur de Saxe, en me faisant part de Ja mont de son père , se recommande a moi pour le trâne «vaccant, sur lequel il se présente, dit«*il, comme candidat, et M. de Paulmy ajoute que ses frères lui ont donné parole qu'ils ne concourroient pas avec lui ; l'Ëlectrice se défie pourtant de la bonne foi du prince
Charles. N'étant pas Xavier y Madame la Dauphine désire un de ces frères sans autre préférence. y>
Le tour du billet par lequel Louis XV instruit Tercier de la disgrâce de M. de Bruhl, ministre d'Auguste, est piquant. — (28 octobre 1763.) a L'Électeur a destitué le comte de Brul de tous ces emplois, voyant qu^il ne mouvoit pas, comme il l'avoii d abord cru. Je joins ici une lettre qui vous l'apprend peut-être. » Touchante oraison funèbre d'un ministre qui ne fait pas à son maître le plaisir de mourir pour le débarrasser d'un serviteur devenu incommode. La Russie fait entrer des troupes en Pologne, mais cette violation du droit des gens est colorée sous un prétexte stratégique et accompagnée des plus belles promesses. (2 novembre 1763.) « Le ministre de Russie est chargé de dire à M. de Praslin, de la part de sa maitresse, et cela avant qu'elle sçut la mort du Roi de Pologne , que les troupes qui onts entrés en Pologne n'étoient que pour racourcir leur chemin, et qu'elle ne désiroit dans la future élection que l'entière liberté des Polonois et le maintien de leurs lois et privilèges. »
Cependant Catherine laisse déjà entrevoir ses projets d'intervention. «A Tercier, 1*8 novembre 1763. L'électeur de Saxe a reçu en réponse à celle qu'il avoit écrite à l'Impératrice de Russie pour lui noti&er la mort de son père et ses désirs, qu'elle lui coftseilloit de s'en désister, parce qu'il ne seroit jamais élu unanimement, qui est tout ce qu'elle désiroit , ainsi que la liberté des Polonais dans leur élection; mais elle lui fait entendre que, pour peu qu'il y ait de la scission , elle y entrera pour mettre V unanimité du costé qu^elle voudra.... n En présence de ces insinuations , Louis XV ne modifie pas sa ligne de conduite. 11 favorisera toujours la Pologne , mais ne tirera pas l'épée pour elle, u Au même, même date. Vous scaves
GORRESPONDAXGE SECRKTE. 133
que je ne veux pas recommencer la guerre pour la Pologne ; d'après les autres notions que vous avez de ma façon de penser et de ce qui est cy dessus, c'est à vous à arranger avec Durand ce que vous croires devoir me proposer. »
Le comte de Broglie insistait pour obtenir son' rappel ; il demandait qu'on permit à sa femme de provoquer auprès des minisires le retour de son mari. Louis XI/ conseilla d'attendre. (3 février 1764.) « La demande de la comtesse de Broglie feroit de l'éclat et gâteroit plutost les affaires de son mari qu'elle ne les raccommod croit. Il faut prendre patience, n'en plus reparler, c'est le vrai moien d'arriver plutost à son retour, d Or, dans cette même année le comte fut autorisé à revenir à Paris. Notons la décla* ration suivante sur les principes qui guidaient, ou mieux que le Roi croyait le guider dans la concession des évéchés. Même date. » Je ne donne les éveschés ny au nom ny à la faveur, mais à ceux qui je croy faironts plus le bien de la religion et la paix du royaume. // s^en faut que je sois infaillible, y*
Cependant le prince Xavier, le chéri de cœur de Madame la Dauphine, ne perdait pas toute espérance; mais il ne trouvait partout que de bonnes paroles, a ATercier, 12 février 1764. Vos dernières lettres de Vienne annoncent clairement que cette cour ne donnera ni troupes ni argent au prince Xavier, mais lui promet tous ses bons ofGces et l'exhorte à se présenter pour candidat. Avec cette certitude, tout l'argent que nous donnerions seroit perdu, et nous n'en avons pas à perdre. L'Espagne pensera de mesme, je pense; Madame la Dauphine scait tout cela, mais nous ne scavons pas encore le parti que les princes de Saxe prendront en conséquence. De là, je croy qu'il faut que vous retardiez la lettre projettée au sieur Hennin. Les
134 ETUDE SiR LQUIS XV.
nouvelles des Turcs sont aussi fort mauvaises , et ils paroissent vouloir exclure tout étranger et ne désirer quwi Piasi. n Le mot est lâché , le nouveau Roi de Pologne doit être un Polonais, un Piast ! Les princes de la maison de Saxe sont abandonnés de tous.
A Tercier, 22 mars 1764. a L'Espagne se refuse à tout secours, Vienne aussy; par conséquent nous ne pouvons rien donner aux princes de Saxe, que, comme eux, des recommandations. Avec ces réponses le prince Xavier ne se présentera peut-être pas, quoiqu'on le lui conseille toujours^ mais sûrement ne sera pas élu. Jedoutte pareillement que le prince Charles puisse l'être , encore plus que les autres princes de Saxe. De cecy je croy qu'il faudra changer une partie de ces instructions pour Le sieur Hénin, et des lettres que je vous renvoie avant que de les envoyer. Si j'ay tant.différéy c'est parce quej'avois d'autres choses à penser; aucun prince étranger ne réussira celte fois ci ; ainsi, il faut se jeter sur les Piast. .. »
Les prévisions les plus funestes sont dépassées ; ce n'est plus le trône qui est enjeu, mais la Pologne. —A Tercier, 22 mai 1764. a II est arrivé hier un courrier de Varsovie du 7 ou du 8, tout y est en combustion. Le grand général s'est retiré avec son parti, tout esl confédéré. M. de Paulmi demande à revenir, et je le lui ay accordé. Il y aura vraisemblablement deux élections. Il y a eu beaucoup de coups de sabre donnés, mais peu ou point de blessés. Voila tout ce qu'ay pu retenir. Dans ces circonstances je ne croy pas que nous devions presser le prince Xavier de se mettre sur les rangs. Peut-être l'a-tnl fait , car il a envoyé de l'argent. »
De l'argent ! c'était le nœud de la question ; mais il en fallait beaucoup, et le succès était réservé à celui qui en répandrait le plus. Au milieu de ces tristes intrigues, on lit
CORRESPOXDAXGE SECRÈTE. «39
avec plaisir le billet suivant de Louis XV. — A Tereier , 25 août 1764. « Je trouve le mémoire du sieur Monnet très-juste et bon. Je suis content de son zèle, il faudra voir dans la suite, après l'élection , ce qu'on pourra faire pour la salisfaetion et le bonlieur de la république de Pologne, rt
La Russie portait pour candidat et appuyait par les armes le comte Poniatowski, ce dernier cherchait à se concilier l'appui de la France. Il s'était adressé au baron de Breteuil , ambassadeur du Rot en Suède, que Louis XV avait secrètement chargé d'avoir l'œil ouvert sur les intrigues de la Russie ; il n'y avait alors d'ambassadeur français ni à Saint-Pétersbourg, ni à Varsovie, M. de Paulmy ayant reçu ordre de quitter un pays livré à l'anarchie. Dans une dépêche secrète à M. deBreteuil, du mois de juillet 1764, Louis XV l'invitait fortement à veiller aux intérêts de la Pologne. (1 La retraite de mon ambassadeur, disaitril, n'est point un abandon des affaires de Pologne, c'est au con* traire une marque que je désapprouve publiquement tout ce qui s'y fait, n Quant au comte Poniatowski , ou plutôt au Stzolnick, comme on l'appelait, Louis XV avait parfaitement compris qu'il voulait modifier la constitution polonaise ; mais , ajoutait-il , a ce doit être un nouveau motif pour toutes les puissances de s'intéresser au sort des patriotes qui défendent leur liberté et leur constitution , laquelle ne peut être changée que par le concours unanime de la nation, et non par la seule volonté d'une puissance voisine qui dans ce moment ci n^a en vue que dopprimer la république de Pologne afin détendre son despotisme dans le Nord. »
Ces prévisions n'ont été que trop justifiées par les événements ; mais cette perspicacité du cabinet secret n'était point le partage du ministre des affaires étrangères, d'ail-
leurs il ne s'agissait pas de voir clair dans l'avenir, il fallait chercher les moyens de combattre les dangers que l'on entrevoyait y et on ne le fit pas.
Le comte Poniatovski finit par être agréé par la France, bien qu'à regret ; on proposa même à Louis XV de faire épouser au futur Roi la fille du duc d*Orléans, déjà promise au prince de Condé, il refuse. — A Tercier, 30 août 1764. «M. le duc d'Orléans a promis formellement sa fille à M. le prince de Condé. Si l'Impératrice en avoit voulu pour le Roi des Romains, j'aurois rompu par mon authorité le mariage du prince de Condé , mais pour M. Poniatowski , je ne le fairay certainement pas. Ce dernier a un frère à qui il doit donner le chapeau, j'avois trouvé bon que le feu Roi de Pologne donne sa nomination à l'abbé de Broglie, celui-ci n'est pas tenu à cette promesse et ne la confirmera certainement pas. Du reste, je doute fort que l'archevêque de Cambray l'obtienne. » Le Roi Auguste avait promis le chapeau de cardinal à l'abbé de Broglie, frère du comte; mais, lui mort, son successeur, ainsi que le reconnaissait Louis XV, n'avait aucun engagement à tenir. Le comte de Broglie tomba dans le découragement à la vue de la ruine des espérances qu'il nourrissait pour la Pologne et pour son frère, et il s'épanchait ainsi dans le sein de l'amitié, u L'Impératrice de Russie, dit-il dans une lettre à madame du Deffand (4 octobre 1764), continue à donner à l'Europe des spectacles qu'on n'auroit pas dû attendre d'une princesse née dans des climats plqs policés que la Sibérie. Elle extermine la race des vrais souverains de son empire : elle en donne un par la force à un royaume voisin , et elle ne regarde pas qu'une couronne puisse être mieux placée que sur la tête de celui qui a eu le bonheur de lui plaire. Si elle se croit obligée de traiter de même tous ceux qui ont eu ou auront
GORRESPOX'DAXGE SECRÈTE. 137
k même avantage, il n'y en aura pas assez en Europe pour cet usage... J'espère que vous me pardonnerez de songer encore à la Pologne, parce qu'il y a un certain chapeau que j'ai de la peine à perdre de vue. Je ne sais si vous aurez appris que le Roi a bien voulu permettre à mon frère de solliciter la confirmation de cette grâce , et qu'en conséquence il a envoyé son petit ambassadeur à Varsovie: nous ignorons le succès de cette importante négociation ; nous avons la justice pour nous, mais c'est un faible avocat en tout pays '. » En effet, l'abbé de Broglie ne fut pas cardinal, et le sacré collège n'y perdit pas.
M. de Broglie renouvelait sans cesse ses instances pour être rappelé d'exil. Les ministres lui opposaient des refus : il se plaignit et s'attira du Roi cette réponse sévère : — (A Tercier, 14 janvier 1765). ((Vous pourrez dire au comte de Broglie, que quand mes ministres envoient de pareils ordres, ce n'est pas à mon insu et qu'il fauty souscrire. »
Louis XV ne perdit pas de vue les affaires de Pologne. — A AI. de Broglie. 29 août 1764. » La situation actuelle de la Pologne me faisant désirer d'être instruit précisément de tout ce qui s'y est passé depuis l'interrègne, vous dires de ma part au général Monet, qu'il vous communique les instructions et les lettres qu'il a reçues du duc de Praslin, ainsi que ses réponses, de même que ses lettres au comte Poniatomrsky et les réponses qu'il en reçoit, pour que du tout vous en composies un extrait exact que vous m'envoieres. » — (A Tercier, 19 février 1765.) «Les orateurs, le maréchal , les députés des évéques et du peuple sont du parti contraire; il y a apparence que la pluralité y sera aussy dansla noblesse pour le comité secret : c'est ce que nous devons scavoir samedi. » — (Au même, Il décem-
< Voyez Texcellente édition des Lettres de madame du DefTand que vient de publier M. de Lescure.
bre 1765 au soir. ) a L'Impératrice a déjà reconnu le Roi de Pologne, et dès que Thomme qui doit venir sera arrivé, nous le reconnoitroDS aussi, ainsy que le Roi d'Espagne. »
Au mois de janvier 1767, Tercier meurt subitement d'apoplexie. M. de Broglie, qui avait vu finir son exil, mais qui était alors en province, revient précipitamment pour s'emparer des papiers compromettants, d'autant plus qoe M. de Ghoiseul avait l'attention éveillée. Louis XV fîit frappé de la mort de Tercier : il perdait en lui un fidèle serviteur, et dès lors ce fut au comte de Broglie qu'il transmit les ordres pour la rédaction de la correspondance secrète; mais il ne lui témoigna jamais la même confiance qu'à Tercier. — (24 janvier 1767.) a Guimard est malade, ainsi c'est Le Bel qui m'a remis vottre lettre. Je savais déjà la mort subite du sieur Tercier, vous me manderes dimanche, à votre arrivée, à qui j'adresserai les paquets qui m'arriveront. Madame Tercier doit se tranquilliser, car je fairay tout ce qui me sera possible pour elle et sa famille. » Les effets suivent de près cette promesse , et dans deux billets datés du 26 janvier, le Roi indique à M. de Broglie les différentes mesures qu'il doit prendre pour éviter toute découverte du secret, assurer pour l'avenir la transmission des lettres dont Tercier avait été chargé jusqu'alors, et rassurer sa veuve sur son avenir.
(26 janvier 1767. ) u Le comte de Broglie dira de ma part à madame Tercier que la satisfaction que j'ay des services et de la fidélité de feu son mary m'engage à donner à son fils deux mille livres de gratification annuelle, pour servir à son éducation, lequel ni personne ne doit en avoir connoissance. J'exige donc d'elle qu'elle en garde un profond secret , ainsy que sur tout ce dont elle a pu avoir connoissance des relations que le sieur Tercier par mes ordres entretenoit avec moy. — Le comte de Broglie ira chez
M. de Sartine, et lui remettra la lettre ci-jointe; après qaoi il se concertera avec lui sur les moyens à prendre de prévenir et de parer aux éclats que les soubcons centre le sieur Tercier pourroient ocasionner, et il me rendra compte exactement de tout ce qui se passera à cet égard, par la voie de Lebel ou de Gaimard, lesquels^ suivront la mêm« route du feu sieur Tercier , tant pour recevoir que pour faire lever les paquets. » Le même jour Louis XV rendait compte à M. de Broglie de la manière dont il avait trompé M. de ChoiseuL a M. le duc de Choiseuil m'a dit hier soir qu'on lui avoit dit que Tercier pouvoit avoir de mes lettres. Je lui ay répondu que je ne le eroiois pas , mais que , comme ayant été commis , apparament qu'il y envcrroit quelqu'un, et il me dit que ce seroit Durand. Je suis donc tranquille puisque vous m'assares devoir l'être , et de plus Durand m'est bien sûr. »
En effet, tout se passa pour le mieux. M. de Broglie, aidé de M. de Sartine, avait fait enlever*du cabinet de Tercier tous les documents relatifs à la correspondance secrète, et quand M. Durand vint, au nom du ministre, lever les scellés, on ne trouva que des mémoires politiques que MM. de Choiseul et de Praslin avaient demandés à Tercier; mais M. de Choiseul ne fut pas trompé, et lorsqu'on lui rendit compte du résultat de la levée des scellés, il se contenta de dire : « On s'est levé avant nous. » Il était en partie instruit, aussi M. de Broglie voulut se donner le mérite de lui révéler ce qu'il savait déjà, mais vaguement II demanda la permission d'initier M. de Choiseul à la correspondance secrète, mais le Roi le lui défendit absolument, voulant se réserver les moyens de surveiller son ministre. 11 y avait d'autant plus d'utilité à garder le secret, que la politique occulte n'était pas toujours d'accord avec la politique ministérielle , et cela de
l'aveu du Roi. M. de Broglie recul Tordre de vivre en bonne intelligence avec M. de Choiseul y de l'assurer de sa déférence, mais de lui cacher les négociations qu'il dirigeait, u M. le duc de Choiseul est (in et a beaucoup d'esprit : il veut en sçavoir beaucoup trop, mais tout ce qu'il a dit est peut-estre beaucoup plus sur. Moy je pense qu'il faut rester comme nous sommes et ne lui en pas dire davantage. Soutenes lui que ce sont des soubçons de sa part; retranches le mot de chimères, mais que vous êtes bien éloigné de rien faire contre lui personnellement. Cela a pu ne pas avoir toujatirs été peut-être; enfin il faut que vous soies bien avec lui. » (6 janvier 1767.)
Le chevalier d'Eon revient un instant sur le tapis, mais le Roi n'en veut plus entendre parler, car il le regarde comme fou, et il u hait les fols mortellement. y> On poursuivait toujours l'élude d'un plan de débarquement en Angleterre, qui était le grand projet de Louis XV. Ce prince fit alors une perte sensible dans la personne de AI. d'Havrincourt, qui avait rendu de grands services en Suède, et qui était alors ambassadeur en Hollande, participant au secret. Le Roi appréciait ses services, et regrettait de ne le pas récompenser comme il le méritait, mais il se réservait de le faire plus tard. Le 12 février 1767, il écrivait à M. de Broglie : » M. d'Havrincourt est sur ma liste, mais il falloit que mes promesses passassent avant tout; et en faisant des heureux nous sommes obligés d'en affliger d'autres. Mais leur tour viendra, j'espère, y en aiant encore de bien vieux. » Au risque de tomber dans des redites, je ferai de nouveau remarquer combien il y avait de vraie sensibilité dans le cœur de Louis XV : en faisant des heureux il n'oubliait pas ceux qui étaient moins favorisés. La correspondance secrète nous le montre à cet égard sous un jour bien avantageux : il faut reconnaître aussi que M. de
Broglie se fit toujours un devoir de rappeler au Roi les services des agents placés sous ses ordres y et qu'il provoqua souvent pour eux des bienfaits que le Roi ne refusa jamais. Je n'en veux d'autre témoin qu'une somme de vingt mille livres que Louis XV, à la sollicitation de M. de Broglie, accorda à M. Hennin pour l'aider à contracter un mariage avantageux ' , et le traitement généreux que reçut M. de Bombelles, alors dénué de fortune.
Revenons à M. d'Havrincourt :
19 février 1767. — a Je vous envoie des lettres pour ces messieurs approuvées, hors celle pour M. d'Havrincourt, car j'appris avant-hier qu'il avoit la petite vérole, et hier au soir j'ai appris sa mort par un courier du sieur des Rivaux, son secrétaire; les scellés ont été mis, tant par lui que par l'ambassadeur d'Espagne. Gomme je croy qu'il étoit dans le secret , j'espère qu'il aura mis à part les papiers secrets. » — a (20 février 1767.) Si M. de Vergences savoit qu'il çorrespondoit avec Tercier, vous n'aves qu'à lui envoier votre lettre, sinon supprimes la. Le chevalier d'Havrincourt est parti sur le champ qu'il a su la mort de son frère pour ramener ces enfants et veiller à ces efiTets. Je ne sçay s'il a été chargé d'autre chose , je m'en éclairciray et je vous le ferai sçavoir. Que votre lettre au sieur des Rivaux ne tombe pas entre ces mains, quoique ce soit un très-honnéte homme. »
Le billet suivant est empreint d'une forte dose de philosophie : le Roi prend en pitié les petites intrigues, les rivalités dont il est entouré, il va son chemin. — (A M. de Broglie, 3 avril.) u Le Bel est brouillé avec Janel, parce que ce dernier a cru qu'il vouloit me proposer un successeur, et l'homme n'aime pas cela : ce qui produit dans l'humanité de vilaines choses. Je réponds de Le Bel , il
< Lettre du 10 mars 1769.
répond des autres ; je ne scay si quelqu'un a trahL Au deiseurant les grands aime à tout scavoir; un mâniBlre «OHHne M. de Choiseuil est plus à portée qu'un autre. Les grands se vantent aussy plus que d'autres ; moy je vais bmmi chemin sans me soucier des petites intrigues et tracasseries. »
Voici des témoignages honorables pour M. Durand, le financier Beaujon , et madame Tercier. — (16 avril 1707, Au comte de Broglie.) « L'idée de M. Durand peut être bonne, il peut se mettre sur les rangs; mais je ne compte pas remplir cette place avant le mariage de mon petit-fils. Beaujon est un très honneste homme et que je connois beaucoup ainsi que sa femme , mais il faut encore que j'examine avant que je vous réponde sur son article; en attendant je vous envoie encore six mille livres. » — (22 avril 1767. Au comte de Broglie). « Vous pouvez faire chercher à madame Tercier ce qui étoil dû à son mari quand vous aurez reçu de l'argent et que je ne vous en auray pas marqué une autre destination. A l'égard de ce que feu son mary avoit sur les postes, il n'est pas possible de lui rien accorder. »
M. de Broglie propose de faire reconnaître les côtes d'Irlande; le Roi approuve. La Porte donne de grandes inquiétudes. — (8 janvier 1768.) u Oo a lu hier au Conseil une lettre volumineuse de M. de Vergennes, par laquelle il paroit qu'il n'y a rien a espérer de ce costé4à ; elle est du 7 septembre. » M. de Vcrgennes est rappelé : il a pour successeur M. de Saint-Prîest, qui est admis à la correspondance secrète , non sans hésitation de la part du Roi. (29 janvier 1768.) En même temps &L de Breteuil est transporté de Suède en Hollande, point central d'où il reçut mission de Louis XV (24 juillet 1768) de surveiller ce qui se passait dans le Nord et en Angleterre. 11 reçut l'ordre d'entretenir une correspondance intime
avec M. da Chatelet, ambassadeur à Londres, et d'en faire parvenir un double an Roi. En Hollande oomme en Rus»e, H. de Breteuil fut chargé par le ministère secret de suivre une politique différente de celle qui avait été recommandée par le ministre des affaires étrangères. M. de Choiseul avait écrit à M. de Breteuil de rechercher M. de Thurlen^eyer, ambassadeur de Prusse, et de tenter d'amener un rapprochement entre les cours de Versailles et de Berlin , ce qui était en contradiction avec la politique personnelle du Roi , qui voulait tout sacrifier au maintien de l'alliance autrichienne. Dans une dépêche du mois de septembre , M. de Broglie exposait à M. de Breteuil le danger de cette négociation; on ne pouvait manquer par cette conduite d'exciter le mécontentement de l'Autriche, bien qu'on agit dans l'ombre : il lui recommandait aossi de s'informer comment les Anglais voyaient l'occupation de la Corse, et s'ils étaient disposés à intervenir publiquem^it, ainsi que cela était à craindre d'après ie langage de Paoli. Cette dépêche se terminait ainsi : «Quoique je vous adresse cette lettre de Ruffec, où je serai encore quelque temps, elle ne partira cependant pas sans avoir reçu , comme toutes celles que j'aurai l'honneur de vous écrire, l'approbation de Sa Majesté. » Et au-dessous de l'approuvé on lit de la main du Roi cette phrase, ayant trait aux rapports de M. de Breteuil avec l'ambassadeur de Prusse à la Haye : » Vienne est instruit de toutes nos démarches avec la Prusse. »
L'activité de Louis XV se ralentit : c'est le règne de madame du Barry ; cependant ses lettres offrent encore de temps à autre quelque renseignement curieux, quelque réflexion digne d'être relevée. — (Au comte de Broglie, 24 may 1768). « Durand ne peut que bien faire à Varsovie, mais nous sommes bien loin pour pouvoir sur-
lU ETUDE SUR LOUIS XV.
passer et même égaliser ce qu'a joué le prince Repnin, tant que nous ne serons pas aidés de Vienne et de la Porte. » On sait quel était le jeu du prince Repnin, il tenait la Pologne muette et opprimée sous les baïonnettes russes. Comment lutter contre la Russie en consacrant, comme le faisait Louis XV, une modique somme de six mille livres par mois à soutenir les patriotes polonais? De Broglie demandait une somme assez forte pour H. Mocranowsky , l'un des chefs du parti français. Louis XV lui répond : — (18 septembre 17G9.) a D*icy à la fin de l'année mes arrangements ne me permettronts d'augmenter en rien les six mille livres que je vous donne par mois; de plus, la somme que vous demandes est un peu forte. Si les services du sieur Mocranovrsky étoient rendus, à la bonne heure I »
M. de Broglie insiste de nouveau pour mettre M. de Choiseul dans la confidence , attendu que le ministre sait tout , et qu'il faut avoir la bonne grâce de ne pas lui celer ce qu'il connaît parfaitement. Louis XV prend mal cette ouverture, et adresse au comte ce billet rempli de défiance, écrit sous l'impression pénible de la mort de son fidèle le Bel. — (28 août 1768.) a M. le duc de Choiseûil peut avoir des notions et il doit en chercher la certitude ; mais il ne m'a rien dit du tout sur vottre correspondance avec moy ni ne m'en a parlé ; et de là vous pouves être très sur qu'on vous a menti grossièrement ou que vous aves voulu me sonder. Du reste , je ne réponds sûrement que de moy. Quand j'auray donné un successeur au pauvre Le Bel, si je lui donne ma confiance avec vous, je vous le fairay scavoir. »
La position de M. de Broglie devenait de plus en plus difficile : madame du Barry avait vent de la correspondance secrète : elle avait cherché à la faire avouer au comte
en lui faisant luire l'espoir du ministère. N'ayant pu obtenir une confidence, elle résolut de découvrir le mystère et y parvint en partie. M. de Broglie fit part de ses craintes au Roi, lequel, cherchant toujours à se faire illusion, donne l'explication suivante, qui nous fait assister à une scène d'intérieur. — (22 mars 1769, à deux heures.) a Madame du Barry avoit vu votre lettre sur le gouvernement : ce n'étoit pas un secret. A l'égard du gros paquet, elle le trouva sur ma table ; elle voulut voir ce que c'étoit, je ne voulus pas le luy montrer. Le lendemain elle re%int à la charge. Je lui dis que c'étoit sur des affaires de Pologne, que comme vous y aviez été ambassadeur, vous y avies encore quelques relations dont vous me rendiez compte. Voila tout ce que j'ay dit et fait. Je vois que vous aves été plus loin que moi. Je ne crains pas qu'elle le divulgue à M. de Choiseuil. Il n'y a pas de mal à ce ique vous avez fait. r>
En 1767, des dissentiments s'étant élevés entre le sénat et les citoyens de Genève, la médiation de la France fut invoquée, mais le projet de conciliation fut rejeté par les électeurs, et toute relation fut interrompue entre la France et la République. M. de Choiseuil forma le dessein de fonder sur le territoire français et sur les rives du lac Léman, à Versoix, une ville pour contre-balancer Genève. Dans le but d'y attirer des commerçants étrangers, il voulut y établir la liberté de conscience. Ce dernier article déplut à Louis XV, qui s'en expliqua nettement à M. Hennin, résident de France en Suisse et afiGlié à la correspondance secrète. Le 26 mars 1770, il désapprouva pareillement, par la même voie, la promesse faite par M. de Choiseul aux Bernois de ne construire aucune fortification ^
< Voyez plus bas le Mémoire de M. de Broglie à Louis XVI, en date du 16 février 1775. Sur la fondation de Versoix, on peut aussi consulter un travail récent de M. G. Faiy, de Genève.
■ iO
iV6 ÉTUDE SUR LOUIS XV.
La fin de Tannée 1770 vit la chute de M. de Ghoiseul , chute que Ton a attribuée aux circonstances suivantes. Les Espagnols, mécontents de ce que les Anglais avaient construit un fort et mis une garnison dans une des iles Malouines, y envoyèrent, au mois de juin 1770, des troupes qui prirent le fort et firent la garnison anglaise prisonnière. Devant cette insulte TAngleterrc ne pouvait hésiter, et la guerre était imminente. On accusa M. de Ghoiseul d'avoir poussé l'Espagne à cette mesure violente, pour faire naître des hostilités. Nous avons deux importantes lettres intimes de Louis XV au Roi d'Espagne pour l'engager à la paix. Elles sont toutes les deux sans date, mais l'une est antérieure au renvoi de M. de Ghoiseul , et doit être datée des premiers jours de décembre 1770 ; la seconde , postérieure au changement de ministère, est du mois de janvier 1771. Louis XV invitait son parent et allié à la patience, et lui exprimait nettement son intention de ne pas se battre , remettant à une époque plus opportune le soin de prendre une revanche désirée. Cette époque, Louis XV la croyait prochaine, grâce a aux opérations aux moiens desquelles j'ai déjà commencé avec succès à rétablir mes Jinances. » Etrange illusion I
Dans la seconde lettre, Louis XV remercie le Roi d'Espagne de la part que celui-ci a prise à la nouvelle de la révolution ministérielle opérée en France, a Je ne puis être que pénétré du retour de tendresse avec laquelle Votre Majesté répond dans la lettre du 2 de ce courant à la confiance avec laquelle je lui ai exposé les embarras domestiques que me causoient mes Parlements, et lui faits les plus sincères remerciements sur la vivacité d'intérest qu'elle prend à l'intégrité de mon autorité, et sur l'ofifre généreuse qu'c/fe méfait de son secours pour forcer, s'il était nécessaire , la désobéissance des malintentionnés. Je
puis dès aujourd'huy assurer Votre Majesté que, sans être obligé de recourir aux moiens extrêmes, la nature des arraogemens que j'ai pris ramènera bientôt aux termes du devoir et de l'obéissance des corps qui s'en sont écartés bien moins par principes que par suggestions. »
On voit par cette dernière citation que Louis XV avait saisi la gravité de la situation politique intérieure. C'était déjà la Révolution qui débuiait, et les Parlements étaient les premiers, à leur insu il est vrai, à entamer la lutte avec l'absolutisme royal. Il n'est pas jusqu'aux secours offerts par le Roi d'Espagne qui ne soient un signe de l'importance que l'on attachait à l'étranger à la résistance des Parlements.
Le Roi d'Espagne croyait à une connivence secrète de l'Angleterre avec la Russie. Louis XV partageait cette appréhension, mais il en tirait un nouvel argument en faveur de la modération. La présence des flottes russes et anglaises dans la Méditerranée était un danger redoutable. On pouvait craindre qu'elles ne s'unissent contre la France et contre l'Espagne. Mais ce n'était que partie remise, et Louis XV montrait à son parent la possibilité de faire la guerre avec avantage grâce au rétablissement de ses finances. Il ajoutait : u Les changements que je viens de faire dans mon ministère me mettront au-dessus des obstacles que l'intérêt particulier d'ambition et de jalousie personnelle pourroit élever contre le succès de cette importante opération, n L'abbé Terray se chargea de donner un démenti à ces espérances.
La chute de M. de Choiseul ne porta pas atteinte dans Tesprit du Roi au pacte de famille ; les ambassadeurs français reçurent l'ordre d'en instruire les cours auprès desquelles ils étaient accrédités.
C'est une bien étrange appréciation sur les colonies,
jointe à une certaine perspicacité, que celle qu'on trouve dans une lettre au comte de Bro,^lie , en date du 16 mai 17G9 : (c Prenons garde quant voulant faire trop fleurir nos isles nous ne leur donnions les moiens un jour et peut-être promplement de se soustraire à la France , car cela arrivera sûrement un jour de toute cette partie du mande » . Ce n'était pas en favorisant la prospérité de l'Amérique que l'Angleterre devait perdre sa grande colonie de l'Amérique du Nord, mais en pratiquant à son égard la politique recommandée par Louis XV.
Revenons à la Pologne. La Prusse et la Russie montraient ouvertement leur intention d'en prendre chacune un morceau. L'Autriche n'aurait peut-être pas demandé mieux que de s'opposer à cette spoliation, mais il fallait l'appui de la France, qui le refusait. — A M. de Broglie , 21 mars 1770. « M. le prince Charles m'a parlé hier dans son audience. Il a remis de grands mémoires à M. de Choiseuil. Les secours d'hommes sont impossibles, ceux d'argent bien difficiles et l'empioy un peu douteux. Quand nous aurons vu les mémoires, nous verrons ce qu'il sera possible de faire pour la Pologne. A l'égard de la Porte, un traité avec cette puissance est bien scabreux. Un secours pourroit amener la guerre, ce que je ne veux pas. » Suit une explosion furibonde contre M. Pitt, qui, au Parlement anglais , avait mal parlé du Roi et de la France. — a M. Pitt est un fol et fol dangereux ; ce qu'il dit de nous mériteroit la corde, et l'exécution seroit dans tout autre pais. Quels cruels voisins nous avons là! »
Le mariage du Dauphin avec l'archiduchesse d'Autriche Marie -Antoinette donna au vieux Roi la velléité de se remarier et de prendre femme dans la maison de Habsbourg. Il porta ses vues sur l'archiduchesse Elisabeth. Il chargea M. de Broglie d'ordonner à M. Durand , qui se
GORRESPOXDAXGË SECRETE. 149
rendait à Vienne en mission, de prendre sur la princesse les renseignements les plus complets. — 6 juin 1770. tt Comme Ton ne scait ce qui peut arriver, si Durand n'est pas parti, montres-lui ce billet, sinon envoies lui en la copie bien chiffrée. Qu'il en examine bien la figure de la teste aux pieds, sans rien excepter de ce qu^il lui serapossiblede voir de rurchiduchesse Elisabeth, et qu'il s'informe de mesme de son caractère, le tout sous le plus grand secret, et sans trop donner de suspicions à Vienne, et il en rendra compte sans se presser par une occasion sure. » Cette instruction rappelle les détails que le cynique vieillard demandait à l'un de ses confidents sur la jeune Daupbine lors de son arrivée en France. Sa curiosité fut pleinement satisfaite par une dépêche en chiffres qu'envoya H. Durand.
Ce beau projet en resta là. La cour de Vienne eût accueilli avec peu d'empressement les propositions de Louis XV. En outre, celui-ci était tellement enivré de madame du Barry, qu'il ne dut pas donner suite à cette velléité matrimoniale.
Madame du Barry n'avait pas abandonné son projet de connaître la correspondance secrète ; son ami, le futur ministre des affaires étrangères , M. d'Aiguillon , la maintenait dans ce propos ; ils eurent l'un et l'autre des notions certaines. M. de Broglie en prévint le Roi, qui, avec son incurable optimisme, lui répondit : — 14 février 1771. «Madame du Barry n'en scait pas plus qu'elle scavoit, et je ne scache pas que M. d'Aiguillon soit instruit. Continues avec eux sur le même pied. »
Le baron de Breteuil, rebuté parles déboires qu'il éprouvait dans la diplomatie , avait demandé un emploi dans l'armée. Cela déplut au Roi, qui n'aimait pas avec raison que l'on voulût courir plusieurs carrières à la fois. Il
exprima son mécontentement à M. de Broglie, tout en reconnaissant le mérite et les services de M. de Breteuil. — 23 janvier 1771. a M. de Montaynar (ministre de la guerre) m'a parlé de la demande du baron de Breteuil. Vous qui estes militaires , comment pouves vous adopter une telle demande? Je vois pourtant que vous ne la croies pas dans l'ordre des militaires et vous le lui aves dit, et aves bien fait. Du reste , il est susceptible de toute autre grâces y mais il faut qu'il quitte toute intrigue, et qu'il s'occupe uniquement des affaires de son ambassade et de me plaire, i*
Le Roi avait pensé à M. de Breteuil pour l'ambassade de Suède ; mais il renonça à ée projet. Il eut un instant l'idée de l'envoyer à Vienne , mais comme il était connu comme un des partisans de M. de Choiseul , qui avait été renvoyé avec éclat du ministère, Louis XV ne voulut pas que la promotion de M. de Breteuil pût être regardée comme un triomphe pour le parti Choiseul On parlait alors du retour probable de ce ministre et de la rentrée du Parle* ment, qui était alors supprimé et remplacé par des conseils supérieurs. Le Roi , qui haïssait M. de Choiseul et le Parlement, réfuta ces bruits avec vivacité.
A M. de Broglie , 18 mars 1771. « J'ay reçu la lettre du baron de Breteuil. C'était moi uniquement qui avois imaginé de l'envoyer en Suède dans ce moment-ci, comme plus au fait qu'un autre ; il n'y fairait pas le bien que j'en attends, je n'y pense plus. A l'égard de Vienne, si s'étoit un triomphe pour le parti Choiseuil, il n'yroit pas non plus. Quel sot propos que celui de son retour aux affaires étrangères! Quel méchant que celui du Parlement! »
L'alliance avec Vienne tenait au cœur à Louis XV. Mais cette alliance était bien compromise , à son insu , par ses ministres et par l'ambition du nouvel empereur Jo-
seph II, qui, admirateur passionné an Roi de Prusse et avide de conquêtes , s'éloignait de jour en jour de la prudente ligne de conduite adoptée et suivie avec tant de succès par Marie-Thérèse. On travailla un instant aux instructions secrètes destinées à M. de Breteui! lorsqu'il était question de l'envoyer à Vienne. C'était là une besogne délicate. — » Les instructions du baron de Breteuil pour Vienne sont assez difficiles à faire, et je ne suis pas surpris que Géraud y soit embarrassé. Je travaillerai moimême aux points essentiels. Je ne vous cacherai pas que dans le cas présent j'avais fait proposer an Roi de Pologne si pour la diète il n'aimeroit pas mieux avoir le baron de Breteuil qu'un nouveau venu. M. de Scheffer l'aime mi^ux à Vienne... M. d'Ayen-sera-t-il assez délié pour cette diète orageuse? n Enfin le Roi prit un parti : M. de Breteuil fut nommé au poste de représentant de la France à Naples.
Nous touchons à l'un des plus graves et des plus douloureux événements des temps modernes , dont les conséquences funestes se font sentir tous les jours, et qui sera longtemps encore, il faut le craindre, une cause de troubles en Europe ; je veux parier du démembrement de la Pologne. On sait assez comment la Prusse, la Russie et l'Autriche s'emparèrent chacune, sous un spécieux prétexte, des provinces polonaises qui étaien t à leur convenance , mais l^s préliminaires de ce partage et les actes qui le préparaient sont encore enveloppés d'obscurité. Nous nous bornerons à en examiner deux points importants et très-controversés : la part que prit l'Autriche et la conduite de la France.
On a prétendu que l'Autriche n'avait consenti que forcée au partage de la Pologne ; elle n'aurait pu , a-t-on dit, résister seule au concert de la Prusse et de la Russie, car elle était abandonnée par la France. Cette indifférence de la
France envers la Pologne est-elle prouvée? La correspondance secrète et quelques autres documents diplomatiques inédits ou peu connus peuvent à cet égard nous fournir quelques lumières.
Voici comment s'exprime M. de Broglie dans un mémoire remis en 1775 à MM. de Vergennes et du Muy, oii il résume à grands traits les travaux de la correspondance secrète :
tt Nous ne saurions nous dissimuler que le partage de la Pologne, que le comte de Broglie avoit prévu et annoncé depuis longtemps, n'a été effectué que par notre négligence à en prévenir Torigine, ou par la faiblesse des moyens que nous avons employés pour en arrêter le cours. Ce sont des fails bien clairement développés dans les dépêches adressées à M. Durand, et dans les relations de ce ministre. . . En parcourant les dépêches de M. Durand, on n'aura pas de peine à convenir que le silence qu'on a tant reproché à M. de Kaunitz peut fort bien être imputé à notre ministère. On ose même avancer qu'il a donné lieu, ou au moins servi de prétexte, à la réunion des trois cours copartageantes. Cette assertion n'est point hasardée. On s'en convaincra plus facilement encore dans les lettres que le comte de Broglie avait eu l'honneur d'écrire au Roi à cette occasion , et dans le compte qu'il eut celui de rendre de deux conversations que M. de Mercy avoit eu l'adresse de lier avec lui \ »
L'exposé des négociations, d'après des documents inédits, montrera que M. de Broglie disait vrai ; mais s'il y eut faiblesse du côté de la France, il y eut violence d'autre part, coalition armée et abus impitoyable de la force.
Il faut d'abord reconnaître un fait capital , c'est que l'initiative du partage appartient à Frédéric II; il en reven*
1 Voyez ce Mémoire à la date du 16 janvier 1775.
GORRESPOX'DAXGE SECRÈTE. 153
dique sinon Thonneur, du moins le profit, il explique lui-même avec franchise, j'allais dire avec cynisme, comment il fut amené à cet acte, dont la responsabilité ne pèse pas assez lourdement sur son nom. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire la partie de ses Mémoires embrassant la période écoulée de la paix d'Huberlsbourg en 1763, jusqu'à la fin du partage de la Pologne en 1775 '.
Les Turcs avaient déclaré, à l'instigation de la France, la guerre à la Russie ; de notre part c'était une grande faute que de pousser la Porte à une guerre qu'elle n'était pas en état de soutenir avec avantage (1769). Les progrès des Russes inquiétèrent la Prusse et l'Autriche : Frédéric II et l'Empereur Joseph 11 eurent une entrevue à Neisse (25 août): ils convinrent de s'unir pour maintenir la neu* tralité en Allemagne. Ce premier pas fait, Frédéric travailla à amener la paix entre la Turquie et la Russie, dans le but d'arrêter les succès inquiétants de cette dernière puissance. Mais les victoires des Russes, qui s'emparèrent de la Moldavie et de la Valachie, vinrent entraver ces tentatives de conciliation et alarknèrent l'Autriche, qui réunit de nombreuses troupes en Hongrie, et se tint prête à secourir la Turquie. Une guerre générale était imminente; le Roi de Prusse, que ses engagements secrets avec la Russie devaient forcer de marcher, et qui, ne voyant rien à gagner, ne voulait rien risquer, propose une nouvelle entrevue à l'Empereur: les deux souverains se rencontrent à Neustadt (3 septembre 1770).
M. de Kaunitz réclama l'alliance austro-prussienne. Frédéric II déclina cette proposition dans ce qu'elle avait d'absolu, lié qu'il était avec la Russie; mais l'entente s'établit, et la France en fit les frais. La Porte pria les deux
^ T. V des OEuvres complètes de Frédéric II, édilion de Berlin. — On ne laarait trop étudier cette par lie des Mémoires.
grandes puissances allemandes de se porter médiatrices entre elle et la Russie '. Cette médiation fut acceptée par Catherine , que Frédéric II menaça d'une intervention de la France.
M. de Kaunitz se garda bien de donner à M. Durand, notre envoyé , des détails précis sur les engagements pris à Neusladt. L'alliance austro-française était virtuellement rompue ; l'Empereur ne cachait pas do reste son inimitié pour la France. Dans un voyage en Hongrie , il donna cours publiquement à son hostilité : le cabinet de Versailles en fut immédiatement informé.
M. de Choîseul n'avait pas été sans comprendre l'intérêt qu'il y avait pour la France à ne pas laisser accabler la Pologne. Les patriotes, honteux de voir le Roi Stanislas- Auguste livré aux Russes, qui occupaient la Pologne comme un pays conquis, avaient pris les armes et formé plusieurs confédérations pour chasser ces étrangers; mais mal armés, sans argent, sans vivres, ils ne pouvaient faire qu'une guerre de partisans, dangereuse sans doute, mais impuissante contre les formidables armées de la Russie *. Des partis polonais repoussés par des forces supérieures furent contraints de chercher un refuge sur les terres de l'Empereur : c'est dans ces circonstances que Joseph II tint le langage suivant , qui ne tarda pas à parvenir à la connaissance de notre chargé d'affaires , lequel en rendit compte au minisire des affaires étrangères.
u Dans le voyage que l'Empereur a fait en Hongrie au mois de mai dernier, il a séjourné deux jours à Szelespus, et il a bien voulu admettre à son audience les confédérés, malgré tous les efforts qu'ont faits les protestants domiciliés dans cette ville pour l'en détourner. Sa Majesté Impériale a vu les confédérés, d'abord chacun en particulier,
^ Voir les Mémoiret de Dumourlez et les lettres de M. de Vioménil.
et ensuite tous ensemble. Il leur a parlé avec humanité et leur a promis ses bons offices auprès de la Russie et du Roi de Prusse. Jusque-là rien de plus digne de sa bonté. — Mais il a ajouté, ce que j'anrois peine à croire si je n'avois pas vu deux lettres uniformes sur ce fait : « Voilà donc à quoi abou^ tissent Us promesses et le^ insinuations de la France et le fruit de votre cof^ance en elle. »
Il paraît qu'avant l'entrevue de Neustadt, le prince Charles de Lorraine s'était rendu à Versailles et avait sondé le Roi sur le secours qu'il comptait donner à la Pologne. Louis XV avait refusé de prendre aucun engagement; témoin le billet suivant, qu*il adressa au comte de Broglie :
21 mars 1770. — « M. le prince Charles m'a parlé hier dans son audience : il a remis de grands mémoires à H. de Cboiseuil. Les secours d'hommes sont impossibles. Ceux d'argent bien difficiles et l'employ un peu doulteux. Quand nous aurons vu les mémoires, nous verrons ce qu'il sera possible de faire pour la Pologne. »
Après une telle déclaration , l'Autriche comprit qu'il ne fallait faire aucun fonds sur la France pour protéger la Pologne parla force des armes, et dès lors elle agit en dehors de nous.
Cependant le gouvernement français se ravisa; mais il fit mal les choses : on donna des sommes insuffisantes '
i Voici le relevé sur le Livre rouge des sulisides donnés pendant dix-huit mois, 1771 et 1772, aui confédérés :
1771. N** 5. Pour les conTédérésde Pologne.
— No 18. Jdem,
— N» 55. Jdem. (Quartier d*avril)
— \o 121. Jdem.
— Ko 184. Idem.
A reporter.
60,000 lîv.
560,000 liv.
156 KTUDË SLR LOUIS \V.
et on envoya quelques officiers français aux confédérés. Parmi ces officiers figure un homme qui a joué un grand rôle dans la Révolution française, du Mouriez, alors simple capitaine', du Mouriez, jeune et plein d'ardeur , ne tarda pas à gagner la confiance des Polonais. La résistance s'organisait à merveille, et TAutriche étonnée y donnait les mains ; M. Durand s'applaudissait de cet heureux résultat :
a Tous les points dont je vais rendre compte sont. déjà convenus avec la généralité et avec la plupart des chefs de troupes qui agissent en Pologne. La facilité que M. du Mouriez a trouvée à la faire adopter ne peut être attribuée qu'à la reconnoissance de la nation pour les secours généreux de Sa Majesté, et nous nous servirons du même ressort pour maintenir avec la fermeté nécessaire l'exécution des choses convenues. — Le subside sera uniquement employé en munitions, solde d'officiers étrangers ou nationaux, et formation d'une troupe étrangère, composée principalement de Français, qui doit servir de modèle au
111 uc luiiuuiivu UC9 ^uui|ja^uico a pieu c
Report . .
560,000 liy.
1772. N» 28. Secours aux Gonrédérës de Pologne.
(Quartier de janvier.).
— N« 106. Idem, (Quartier d'avril. . . .
— Xo 189. Mem. (Juillet, aoûl*.). . . .
Total. . . 1,040,000 iiv.
* ExtraiU du Livre rouge :
1770. Ko 95. M. du Mourier, 6,000 Iiv.
1771. K^ 122. M. le baron de Vioménil, 52,000 iiv.
— No 185. Mission de M. de Vioménil, 12,000 Iiv.
1772. W» 190. Entretien d*o(ficien français en Pologne, 12,000 Iiv.
— N° 298. Dépense concernant la mission de M. de Vioménil en Po-
logne, 42,261 Iiv.
* tl u'eit {Mil fait mention des tnbtides dri mots de mai et juin.
CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 157
Cetfe troupe est absolument nécessaire, parce qu'il ne seroit pas possible sans cet appui de faire obéir les chefs , de leur donner de l'ensemble et surtout de tirer du pouvoir arbitraire des particuliers les troupes que chacun d'eux s'eât appropriées personnellement, quoiqu'elles appartiennent aux diiférenis palatinats qui les ont fournies par contingent '. »
On était parvenu à former une armée.
tt M. du Mouriez est entré le 7 en Pologne Les
troupes sont belles, bien entretenues. Une leur manque que de ta discipline, et elle ne tardera pas à se rétablir. Ces troupes montent actuellement à dix mille hommes. Elles se joindront dans le mois de mai sur trois points. Nous occupons, ajoute M. du Mouriez, la campagne depuis Bochnia jusqu'à la Silésie , ce qui fait environ vingt-cinq à trente lieues d'un pays qui est au reste tellement ruiné, qu'il n'y a pas de quoi vivre, y» (Dépêche de M. Durand. Vienne, le 29 avril 1771.)
Notez cette phrase : Il ne leur manque que la discipline ; c'est-à-dire que tout manquait à cette armée, ou plutôt que ce n'était pas une armée. L'événement ne tarda pas à le prouver.
On voit que la France n'abandonnait pas entièrement la Pologne; mais les événements vinrent entraver le peu de bonne volonté que l'on avait pour elle à Versailles. M. de Choiseul ayant été renvoyé du ministère , ainsi que nous l'avons dit, la direction des affaires étrangères fut, après un intérim de quelques mois, remise à M. d'Aiguillon, qui s'attacha , par haine pour M. de Choiseul^ à prendre le contre-pied de son prédécesseur.
Pendant que cette révolution s'opérait en France, l'orage se formait contre la Pologne. Le prince Henri de
< Dépêche de M. Durand, en date de Vienne, 2 mars 1771.
Prusse, frère du Roi, s'étant rendu à Saint-Pétersbourg, s'efforça de persuadera Catherine de conclure la paix avec la Turquie, en lui montrant l'Autriche prête à soutenir la Porte par les armes. Sur ces entrefaites, l'Impératrice Marie-Thérèse fit occuper militairement le comté de Zips et quatre starosties du palatinat de Cracovie. Il serait assez difficile de connaître au juste le motif réel de cette démarche : le cabinet de Vienne invoquait une donsiiion faite en 1238 par Boleslas le Chaste au roi Bêla II/; il mettait en avant aussi des réclamations pécuniaires.
Ce qui se passa ensuite, Frédéric II va nous le dire, revendiquant avec franchise, et non sans quelque satisfaction, l'idée du partage de la Pologne. Il s'exprime ainsi ' : a L'Impératrice de Russie, irritée de ce que d'autres troupes que les siennes osaient faire la loi en Pologne, dit au prince Henri que si la Cour de Vienne voulait démembrer la Pologne , les autres voisins de ce royaume étaient en droit d'en faire aulant. » Cette ouverture se fit à propos; car après avoir tout examiné, c'était l'unique voie qui restât d'éviter de nouveaux troubles et de contenter tout le monde. La Russie pouvait s'indemniser de ce que lui avait coûté la guerre avec les Turcs , et au lieu de la Valachie et de la Moldavie qu'elle ne pouvait posséder qu'après avoir remporté autant de victoires sur les Autrichiens que sur les musulmans, elle n'avait qu'à choisir une province de la Pologne à sa bienséance , sans avoir de nouveaux risques à courir. On pouvait assigner à l'Impératrice-Reine une province limitrophe de la Hongrie, et au Roi ce morceau de la Prusse polonaise qui sépare les États de la Prusse royale; et par ce nivellement politique, la balance des pouvoirs entre les trois puissances demeurait à peu près la même, n i Mémoires, de 1764 à 1775, édition de Berlin, t. V.
Voilà le plan tel qu'il fut conçu par le Roi de Prusse : il le fit proposer à la Czarine par M. de Solms. M. de Panin, premier ministre , Taccueillit avec froideur, mais Catherine 11 l'adopta avec enthousiasme. Frédéric II fut chargé de sonder l'Autriche. Laissons-lui la parole.
a Cette ouverture, toute cordiale qu'elle étoit, ne fut point accueillie par la cour de l/ienne comme on s'en étoit flatté. Le prince Kaunitz répondit sèchement que si sa Cour avait fait occuper quelques parcelles de la Pologne sur les confins de la Hongrie , ce n'étoit pas à dessein de les garder; mais uniquement pour obtenir justice sur quelques sommes que la n^aison d'Autriche réclamoit de la République, et qu'il n'avoit pas imaginé qu'un objet d'aussi peu de valeur pût faire naître l'idée d'un plan de partage dont l'exécution seroit hérissée de difficultés insurmontables, à cause qu'il étoit autant qu'impossible d'établir une égalité parfaite entre les différentes portions des trois puissances; qu'enfin un tel projet ne pouvant servir qu'à rendre la situation de l'Europe plus critique encore qu'elle n'étoit, il déconseilloit Sa Majesté Prussienne d'entrer dans de pareilles mesures. ))
Frédéric ne se tint pas pour battu. II résolut d'imposer, en se liant intimement à la Russie, le partage de la Pologne à l'Autriche.
« Pouvant prévoir que la cour de Vienne changeroit de sentiment situt que la Prusse et la Russie seroient bien d'accord, parce que les Autrichiens préféreraient d'avoir part à ce partage à tenter les hasards de la guerre contre aussi forte partie. »
L'aveu est assez explicite. Le Roi de Prusse s'adressa donc à la Russie; on fut longtemps avant de s'entendre ^ car la Czarine voulait tout prendre; enfin, le 17 janvier 1777, un accord secret fut signé à Saint-Pétersbourg:
on convint d'inviter rimpératrice-Reine à consentir au partage.
Revenons un peu sur nos pas, et citons quelques documents qui confirmeront et compléteront le récit du Roi de Prusse *. Les premières propositions de Frédéric II au cabinet de Vienne n'avaient pu échapper à l'œil de la diplomatie, bien que leur objet ne pût être exactement connu.
Notre ambassadeur à Berlin recevait des confidences qui devaient donner à réfléchir et en faisait part au ministère français : a Le ministre de Suède, avec lequel je suis très-lié, m'a parlé avec l'air d'assurance qui suppose qu'on est bien instruit, et voici sa réponse au sujet du prince Lobkovitz *, dont je prétendois la négociation incertaine pour le succès : « Tout est déjà fini ; le Roi de )) Prusse a tout arrangé, et la paix sera signée avant » quatre mois. La Pologne sera la victime de tout : c'est M vous dire assez. y> (Dépêche du 2 avril 1771.)
Quelques jours après, le même diplomate donnait des renseignements plus précis sur la participation de la cour de Vienne aux projets qui se formaient dans l'ombre contre la Pologne.
(Berlin, 29 avril 1771.) a M. de Scheffer, ambassadeur de Suède, paroit dans la plus grande inquiétude sur la position actuelle des cours de Vienne et de Berlin. Il m'a demandé avec un très-vif intérêt si j'avois les yeux ouverts sur leurs mouvements secrets, et m'a chargé particulièrement, Monseigneur, de vous marquer que le moment devenoit très-sérieux. Il n'a pas pu s'expliquer
< Ces documents ont été tirés des dépôts des afTaircs étrangères par Rulhièrcs pour la composition de son Histoire de l'anarchie de Pologne, Daunou et M. Ostrowski n*en ont pas assoi tiré parti.
^ Ce prince était ambassadeur d'Autriche ù Saint-Pétersbourg.
entièrement à cet égard : ce n'est qu'à la volée que J'ai trouvé le moyen d'obtenir un instant de conversation de con6ance, et c'étoit dans un moment oit nous étions trop observés; mais par ce que ce sénateur m'a dit, il m'a paru persuadé des arrangements secrets pris entre la Cour de Vienne et Berlin relativement à la Pologne j au détriment de cette dernière. Peut-être cette conviction n'est-elle que la suite de la façon de penser de M. le baron de Zoge : j'ai eu Thonneur de vous en rendre compte j Monseigneur, dans ma dépêche n® 15, et il est certain que les propos de M. de Scheffer et celui du ministre suédois se rapportent parfaitement ^ »
En même temps, M. de Vergennes, notre ambassadeur en Suède, affilié à la correspondance secrète, recevait du Roi Gustave et de M. de Scheffer, sénateur, des renseignements du plus haut intérêt sur les rapports des Cours de Vienne et de Berlin et en faisait part à Louis XV.
a Le Roi de Suède m'ayant fait l'honneur de me dire, dans une promenade , qu'il avoit écrit au Roi depuis son retour, et que, faute de. chiffre, il n'avoit pu lui faire part d'une remarque intéregsante qu'il avoit faite à Berlin, mais que nous étions trop observés pour qu'il pût m'en parler lui-même , et que si je voulois m'adresser au baron de Scheffer il m'en instruirolt avec détail ; j'ai saisi l'occasion de rencontrer celui-ci, qpi est rarement en ville, pour tirer des notions si intéressantes. Suivant ce qu'il m'a confié , il y a une correspondance très-amicale et très-suivie entre le Roi de Prusse et l'Empereur. Un certain abbé Bartiani , chanoine de Breslau , qui est souvent à Potsdam, en est le centre, et l'on ne doute, pas que l'objet ne soit de dégoûter l'Empereur et l'Impératrice, sa
1 Voyez plus bas dépêche de septembre 1771 et lettre de &f . de Broglie du 16 février 1775, article Suède.