SECTION II
DE LA POSITION RRMPBCTIVK DBS PUISSANCRS DB l'kUROPK
A l'Égard db la prancb.
ï. De la Suède, *
On a déjà traité, dans la section précédente, de l'alliance de cette couronne. H ne serait pas difficile de démontrer que, depuis Gustave-Adolphe, elle ne fut jamais utile à la France, même dans le temps des plus grandes prospérités des armées suédoises, et que dans les adversités dont cette nation a été accablée /lepuis, son alliance nous fut toujours onéreuse.
Les progrès de Gustave-Adolphe , qui s'avança comme un torrent jusqu'à nos frontières, nous l'avoient rendue formidable. Sa mort nous la rendit plus coûteuse et plus épineuse, et la politique du chancelier Oxenstiern embarrassa souvent celle du cardinal de Richelieu. ' Les négociations de la paix de Westphalie ne traînèrent si longtemps que par l'opposition oii se trouvoient presque toujours les intérêts et les prétentions de la Suéde avec les nôtres.
Vingt ans après, sans aucun motif apparent qu'une basse jalousie, elle se laissa engager dans la triple alliance
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(en 1668), et osa partager avec l'Angleterre et la Hollande la gloire d'avoir arrctché les Pays-Bas à la France.
Dans la guerre qui précéda le traité de Nimègue, la Suède, il est vrai, éloit revenue à l'ancien système d'union avec la France; mais le malheur de ses armes et les fautes de son gouvernement lui firent perdre en deux campagnes tous ses Etals dans l'Empire et les plus belles provinces de son territoire propre. Elle allait perdre tout le reste; Louis XIV le sauva, en portant ses armes victorieuses dans la basse Allemagne , pour faire restituer h la Suède tout ce qu'on lui avait pris. Le grand électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, attaqué par elle, et conquérant ajuste titre de la Poméranie, fut trop heureux de recevoir la paix à cette condition. Le roi de Danemark s'y soumit aussi par le même traité de Saint- Germain, en 1679.
11 en coûta sans doute à la France pour le rétablissement de la Suède dans toutes ses possessions. Quelque avantageuses qu'eussent été pour la première les conditions de la paix de Ximègue (en 1678), elles l'auroient été encore davantage , si Louis XIV n'avoit préféré à ses intérêts particuliers la gloire de protéger une puissance alliée, quoiqu'il en eût éprouvé, dix ans avant, une espèce d'infidélité qu'il lui avoit pardonnée.
Relevée par la France au plus haut degré de prospérité, la Suède n'en fut guère plus reconnoissanle. Au fort d'une guerre où tous ses ennemis naturels étoient engagés contre la France, elle ne lui offrit que sa médiation; et pendant les négociations de la paix de Ryswyck (en 1697), cette médiation fut toujours partiale pour les alliés, et désavantageuse pour la France.
Les victoires de Charles XII auroient été pour Louis XIV un sujet de consolation dans ses propres malheurs, une
ressource même pour la France, si ce conquérant n'eûl pas méconnu et ses intérêts et ceux de TEurope entière. Il pouvoit lui rendre la paix, et devenir le bienfaiteur de la France et de rhumanité. Il alla se perdre en Ukraine. Réduit à chercher un asile en Turquie, et rentré enfin dans ses États pour les perdre pièce à pièce, il y reçut toujours les bienfaits de Louis XIV, qu'il u'avoit pas voulu secourir, et qui éioit lui-même accablé d'infortunes.
Depuis cette époque jusqu'à la guerre malheureuse de la Suède , en 1742, celte puissance, toujours à charge à la France, le devint encore davantage parce mauvais succès.
Si dans la guerre de 1757 la Suède fut engagée avec nous dans la même cause, ce ne fut que pour son malheur, et sans nous être d'aucune utilité. Le parti russe s'étoil trouvé momentanément réuni avec le nôtre par les circonstances bizarres de ce temps-là. Il ne fallut donc pas de grands efforts d'intrigue ou d'éloquence pour engager des gens accoutumés à la corruption à se faire payer fort cher pour une chose à laquelle tous les partis étoient d'ailleurs déterminés.
La convention de Stockholm fut conclue (en 1757); les» subsides promis dévoient être payés moitié par la France et moitié par la cour de Vienne : mais l'article IV du traité secret conclu à Versailles, le 30 décembre 1758, entre le Roi et l'Impératrice Reine, la soulagea de ce fardeau. Il retomba tout entier à la charge de la France, même à compter du V^ juin précédent. Ainsi, tout bien considéré, on exagéra beaucoup, dans cette occasion, les services de notre parti en Suède et son attachement ponr nous. On n'avoit pas moins grossi la part qu'on nous donnoil aux révolutions arrivées dans ce royaume. A bien apprécier ces événements , la France n'y fut que pour son argent.
On a vu comment la Suède l'a gagné et employé dans cette guerre. On sait ce qu'il en a coûté depuis, jusqu'à Tannée dernière, pour nourrir sans effet la corruption, toujours évaluée trop haut, de gens qui n'y étoient que trop accoutumés. Quelques avantages obtenus (en 1769) pour notre commerce , quelques succès d'intrigue que la cour de Suède eut en même temps, présentèrent pour le moment une perspective plus riante : mais elle dispa* roissoit déjà, lorsque la révolution est enfin arrivée.
Le plus grand avantage que la France, pour le présent, en puisse retirer, sera celui d'avoir affaire uniquement et directement au nouveau monarque; de ne plus jeter son argent en dépenses secrètes, ou , si l'on avoit encore malheureusement besoin de corruption, d'en laisser le détail et le maniement à celui qui y est le plus intéressé. Elle peut et doit s'assurer par là d'un emploi utile , clair et régulier , des secours pécuniaires qu'elle continueroit d'accorder au roi de Suède personnellement, ainsi que des subsides promis à sa couronne.
Mais, on l'a déjà dit, ce n'est encore que semer; on n'est pas près de recueillir. Puisque cependant on se trouve engagé depuis cent cinquante ans dans cette cuN ture, il ne faut pas l'abandonner aujourd'hui, quelque ingrate qu'elle ait été jusqu'à présent.
11 nous faut, dît-on sans cesse, un allié dans le \ord. On a raison ; mais il en faudroit deux pour se soutenir réciproquement et balancer dans la Baltique la puissauce énorme de la Russie. C'est ce que nous discuterons dans l'article suivant : revenons à l'état présent de la Suède.
Il doit nous occuper, non-seulement par la crainte d'une attaque de la Russie, qui peut tout au plus être retardée, mais encore par le besoin de tenir ensemble le
parti du nouveau monarque, et le «garantir des effets funestes d'une division intestine.
Le parti même des bonnets ne peut pas être regardé comme anéanti ^ La force a étouffé sa réclamation : la force peut la faire élever de nouveau. La Russie et le Danemark auroient beau protester de leurs intentions pacifiques, tant que ces deux puissances resteront armées dans la Baltique, on ne peut compter sur rien.
C'est ce qu'on examinera dans les articles de ces deux puissances. Résumons cepeudani surin position respective de la Suède à l'égard de la France.
Le vœu du Roi de Suède est certainement de conserver l'amitié, et de se prêtera toutes les mesures qui pourront lui mériter et lui assurer la protection de la France ; mais, pour ne pas perdre celle dont le Roi Thonore personnellement, il doit se gouverner d'après les directions de la seule cour qui ait pris son parti. Il faut qu'il soit absolument impartial entre les cabales qui peuvent diviser son royaume ; qu'il mette toute son industrie, non à les fomenter et les balancer l'une par l'autre, ce qui est et fut toujours un misérable expédient , mais h les réunir dans l'intérêt commun de son service et du bien public, qui ne doit jamais en être séparé. H auroit dû conséquemment se livrer moins a l'influence de M. Scheffer, et en même temps ne pas dégoûter M. le comte de Fersen ^.
Les circonstances dans lesquelles ce chef du parti soidisant patriotique s'cloit réuni à celui de la cour n'annonçoient de sa part que l'impossibilité de maintenir le sien. Celle de le relever un jour n'e.st pas aussi décidée. La retraite de ce chef, qui par les circon-
^ Il y avait en Suéde dcui partis qui se disputaient le pouvoir : celui des bonnets et celui des chapeaux. Voyez TKtude préliminaire, p. 181. 2 Père de celui qui montra tant de dévouement à Marie*Anloinelle.
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stances, peut paroitre équivoque, mérite beaucoup d'attention '.
En vain se laisseroit-on endormir par les assurances de la Russie : son ministre à Stockholm * restera toujours à la tête du parti des bonwtSj qu'il connoit, qu'il manie à son gré, et qu'il réunira facilement, surtout si M. de Fersen se concertoit avec loi. Dans cette position, l'intrigue au dedans pourroit rendre inutiles toutes les mesures qu'on auroit prises au dehors.
Si la fermentation étoit une fois portée, par les intrigues delà Russie, au point de l'explosion, ce seroit en vain qu'on voudroit se prévaloir de ses assurances et de ses protestations. Toute portée pour soutenir immédiatement le parti qui auroit éclaté, on forcé la cour à le prévenir, elle ne lui refuseroit point sa protection, et se tireroit d'affaire par une distinction aisée à trouver. Elle n*attaqueroit point le Roi, mais elle défendroit la nation opprimée.
Pour prévenir ce coup toujours inévitable, s'il n'est pas bien prévu on cherchera , dans la suite de cet ouvrage les moyens de donner au nouveau monarque une consis* tance fixe et permanente, qui puisse en même temps nous rendre son alliance moins inutile et moins onéreuse.
Concluons seulement ici que la position respective de la Suède à l'égard de la France est celle d'un État sans moyens, sans ressources de son propre fonds, encore divisé, déchiré au dedans, menacé au dehors, expose à l'attaque de plusieurs ennemis puissants et voisins, et qui
1 On ne parle pas ici da général Pechlin. Il a été longtemps le ITilkrs de k Saède ; mais il a le désavantage d*une vénalité connue et scandaleuse, nW^nic dans un pays où elle a été universelle. Il finira de même, si Ton veut, malgré Fimportance qii*il a voulu se donner aussi par sa retraite. Il y a la mi^me dilTérence de If. de Fersen à lui, que demylord Cbatham à II. Wilkes. (.'1 )
2 Le comte d'Ostermann.
n'a pour appui qu'un allié unique , puissant aussi, maïs éloigne ; sans communication avec lui par terre y et dans des circonstances où il est, dit-on, difficile, peut-être impossible, de le secourir par mer.