‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie, Tercier, etc., et autres documents (volume 2)Chapitre 4 sur 211 · I. il · texte numérisé non relu

I. il

162 ÉTLDE SLR LOUIS XV.

mère, et de Taliéner entièrement de la France. IL de Scheffer n'a pas pa ou n'a pas voulu me dire si ectie wue fait du progrès^ et jusques> à quel point l^mpereur s'en montre siecepAible. Mais il ne m'a pas dissimnlé qae l'animosifé du Roi de Prusse coMlre la France est au plus baut point ^ que non-seulement il ne prend aucone peine de la cacher y mais qu'il Fesbale à tons propos, et ^oe nous ferions très-bien d'y veiller, et surtout à Vienne ,. on il seroit à désirer que noas eussions an ambassadeur plus à portée que ne pent l'être un minislre du secnad ordre d'éclairer et. d'approfondir b façon de penser et fat conduite de l'Empereur. Il est asseï adroit au Roi de Prusse de vouloir tourner l'ambition de l'Empereur conire la France^ mais il me paroil bien improbable que ce prince puisse s'égarer au point de nKConnoitre dans le Rot de Prusse lui-même le véritable ennemi de sa aiaîsoB et de sa grandeur * . n

Le duc d'Aiguillon, qui n'avait aucune vue politique sérieuse , et qui , poussé au pouvoir par une intrigue ^ ne s'y maintenait que par une complaisance servile envers la iavorite, appartenait, par des tradâtioas de famille, au parti anii-autrîchien. 11 avait des tendances vers l'alliance prussienne et montrait peu de confiance envers le Cabinet de Vienne. U n'avait pas même nommé d'ambassadeur auprès de cette Cour, bien que l'Autriche eût pour repré* sentant à Paris un de ses dîplonales les plus habiles, le comte de Merey-Argeoieau. M. de KauDits, qui intercep^ tait la correspondance secrète et en avait des copies, voulut, pour savoir à quoi s'en t^iir, s'adresser directement h celui qui jouait aufM-ès de Louis XV le rôle de confident ; en

1 Mémoires de r Académie Je Lyen, iïïSfl , p. de. ^ Mmêire de ii. de MotUherot sur la révolution de Suède en 1772 : Dépêche n*^ 7 , sans date , vers te mors de juin 1771 y époque de ravénemcnt de M. d'Aîgirillon au

ministère.

conséquence, M. de Mercy reçut Tordre de s'aboucher avec M. de Broglie. Ayant un jour rencontré le comte à Versailles dans le salon de M. de Noailles, il lui parla comme par hasard des affaires du moment.

L'Europe entière avait les regards fixés sur Constantinople : on était effrayé de Fextension probable de la Rus* sie sur la mer Noire ^ et Ton était ému de la possibilité de voir Byzance devoir la capitale d'un nouvel empire grec qui compromettrait l'équilibre du monde. L'Autriche avait le plus grand intérêt à ne pas laisser trop s'agrandir sa terrible voisine : c'était et c'est encore pour elle une question de vie ou de mort d'empêcher la Russie de s'emparer des Principautés danubiennes. Elle tenait donc à rétablir le plus proraptement possible la paix entre la Gzarine et le Sultan; la prolongation de la guerre ne pouvait qu'être funeste aux Turcs. Nous avons vu que Frédéric avait interposé ses bons offices et avait décidé l'Autriche à se joindre à lui. Son plan était d'amener la Russie à accorder à la Turquie de bonnes conditions moyennant un dédommagement en Pologne. Par ce moyen, les inquiétudes de l'Autriche étaient apaisées, la Prusse prenait sa part de la Pologne et empêchait la Russie de s'établir sur la mer Noire.

Hais l'Autriche n'était pas encore convertie à ce beau plan : elle tenta un rapprochement avec Versailles.

M. de Thugut, internonce autrichien, reçut ordre, pour plaire à la France, d'écarter les bons offices de l'Angleterre à Constantinople. M. de Mercy vanta beaucoup à M. de Broglie cette marque de déférence et de sympathie, que des dépêches secrètes vinrent confirmer, mais il ajouta cette phrase significative, a que cela ne pouvait aller tant que Von ne s^entendroit pas davantage. » (25 juin 1770.)

Quelques jours après cette entrevue , M. de Hercy vint rendre visite au comte de Broglie et reprit la conversation de Versailles ; il lui raconta que sa Cour l'avait chargé d'insister auprès du gouvernement français pour l'envoi prochain d'un ambassadeur à Vienne : s'il n'obtenait pas satisfaction sur ce point, il devait se retirer à Spa ou dans le duché de Luxembourg. H. de Broglie remercia M. de Mercy de la confiance qu'il lui marquait : a Sur les affaires, ajoute-t-il, je ne lui ai répondu que des lieux communs, et, en continuant de le remercier, j'ai aussi continué de l'assurer que je n'étois pas dans le cas de traiter avec lui aucune affaire de ce genre; à quoy il a répliqué que cela ne l'empécheroit pas de continuer à me les confier. »

M. de Mercy se le tint pour dit, et ayant trouvé dans M. de Broglie une discrétion à toute épreuve, se ligua contre lui avec M. d'Aiguillon. Dans son second entretien avec le comte, il avait prétendu que M. de Kaunitz a n'avoit pas caché à M. Orlow la résolution de Leurs Majestés Impériales de ne pas permettre l'affaiblissement de l'empire ottoman ni aucun changement sensible dans les possessions des puissances du \ord. y» Cette prétendue résolution de Leurs Majestés Impériales, au sujet de laquelle H. de Kaunitz n'avait pas été aussi explicite avec M. Durand, était subordonnée à une suite d'éventualités qui en diminuaient singulièrement la valeur.

Tout conspirait à la ruine de la Pologne. Du Mouriez fut battu K Les confédérés ne purent résister à une armée

1 t A Vienne, 12 juin 1771. L'échec qu*ont essuyé les confédérés est beaucoup moindre qu'on ne Ta d*abord cm. Plusieurs officiers présents k cette affaire ne font monter la perte qu'à deni cents hommes. L'ennemi... a fondu sur la division (de cavalerie) qui a été battue, ou pour mieux dire qui a lâché pied, abandonnant une poignée d'infanterie.... (Dépêche de 11. Durand; Vienne, 12 juin 1771.)

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aussi bien organisée que l'armée russa; la perte en hom* mes ne fut pas considérable , mais reffet moral fut désastreux. Il fut acquis que Ton ne pouvait résister à main armée, surtout avec des corps indisciplinés.

Ce fut dans ces circonstances que M. deBroglie adressa à Louis XV une lettre remarquable, oii l'intérêt de la France à préserver la Pologne était exposé dans toute sa force, en même temps qu'il éclairait le Roi sur les dangers prochains qui menaçaient ce pays infortuné. Après avoir raconté l'échec de du Mouriez à Landscron, il ajoutait: tt Cet échec arrive bien mal à propos dans le début du minière de M. le duc d'Aiguillon , qui m'en a paru un peu effarouché, et j'ai bien peur qu'il n'en résulte l'abandon total de ces malheureux Polonais. J'ose cependant supplier Votre Majesté de considérer les efforts qu'ils ont faits depuis trois ans sans être secourus de personne , et le bon usage qu'ils avoient fait du peu de secours qu'ils ont reçus. Le sieur du Mourier cherche à rejeter son imprudence sur leur lâcheté, même, dit-il, sur la trahison de quelques-uns des chefs; quelqu'un qui connoitroit mieux et les hommes et les affaires se seroit attendu à trouver de tout cela dans une multitude rassemblée au hasard, et, en conséquence , il ne se seroit pas commis vis-à-vis une milice nationale et enrégimentée. Le remède à tout cela ne seroit peut-être pas si difficile , si la cour de Vienne désiroit le bien de cette maUieureuse nation; mais je soupçonne qu'elle Vaime mieux débellée que victorieuse; elle sera plus dans le cas de subir la loi qu'on voudra lui faire, et c^est là l'attitude oit ses ambitieux voisins la désirent C'est dans Votre Majesté , Sire , qu'est leur unique ressource. Le nouveau ministère ne sauroit connaître encore combien le sort de cette république est politiquement intéressant pour la France, et le nouvel ambassadeur qu'on

nomme pour Vienne le connoitra encore bien moins ; c'est ainsi que la Providence réunit toutes les circonstances pour la destruction de nos intérêts et de notre système

dans cette partie de l'Europe n (25 juin 1771.)

C'étaient la des vues politiques justes et nettement exprimées : la pénétration de M. de Broglie perçait l'avenir. Cependant M. de Kauniti , personnellement attaché à la France , hésitait encore avant de se compromettre avec la Russie et la Prusse : c'est ce qu'exprimait lord Cath* cart, ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg, dans une lettre couGdentielle à l'envoyé britannique à Constantinople, lettre dont M. de Saint-Priest se procura la copie, et qui prouve que pendant que Frédéric II croyait négocier secrètement le partage de la Pologne avec la Prusse , cette dernière puissance traitait de son côté la même affaire avec Vienne.

Vasiliotrophe , le 26 juillet 1771. k Le comte Panin est toujours inaccessible , ne quittant pas le grand-doc. Il n'a jusqu'à présent aucune réplique de Vienne : il pense, je crois, que la difiBculté de la chose gtt en un combat dans l'esprit du prince de Kauniti, qu'il est fort naturel qu'il éprouve, sur le point de se prêter à une disposition peu compatible avec cette durable connexion avec la France qui fait la base de son système, mais que ce ministre autrichien la surmontera , l'Empereur n'y ayant pas d'ailleurs le moindre éloignement. Telle est aussi , j'imagine, l'idée du Roi de Prusse. »

Le langage que l'Autriche tenait à Saint-Pétersbourg était bien différent de celui qu'elle affectait à Versailles : vis-à-vis de la France elle se disait prête à secourir les confédérés et paraissait disposée à prendre les armes pour es soutenir. M. d'Aiguillon se laissa aller à la confiance, et il la témoignait en ces termes à M. de Saint-Priest :

CORRESPONDANCE SECBiTE. i«7

tt L'attente où on est à Vieene de rwoarir aux armes a défà opéré an diangenienl dans ses dispositions relatîiremeiit auK confédérés. Elle vient de nous £aire témoigner qu'elle sait gré au Roi des secoars qu'il leur acconde^ et leur promet de leur donner de son câté toute l'assistafiee posable, en ne leur faumissant néanmoins ai trMpes ni ar^mi.)) (P' août 1771.)

Que dire pourtant de cette assistance, qvi exelvt tout secours en troupes et en argent? M. Durand , trompé luiawme par M. de Kaunitz , prolongeait invoknrtairement l'errear du caUiiei de Versailles en lui faisant part des dispositions bienveillantes que t'iEmpereur affichait à regard des ^xxtfiédérés.

a Un homme en qoi l'Empereur a de la confiance a déjà assuré le député des confédérés qu'ils pourroient faire des achats de munitions et d'armes, pourvu qu'ils fassent leurs contrats sous des noms de particuliers, n (Vienne, 14 août 1771.)

Les confédérés ne trouvaient pas la France négligente ni ouUieuse. Le gouvernement français envoya plusieurs officiers sous les ordres de M. de Vioménil. D'accord avec M. Durand, If. de Vioménil s'efibrça de mettre un peu de discipline dans les oorps confédérés, mais c'était là une rude besogne.

Plusieurs palatinats occupés par la Russie, Varsovie et les points principaux du royaume maintenns dans l'obéissance par une armée russe alliée du roi Stanislas-Au^juste, tel était l'élat déplorable où se trouvait la Pologne ; des maux plus grands encore lui étaient réservés. Au mois de septembre 1771 un corps prussien envahit la Pologne amicalement, pour les motifs les plus simples. Le Cabinet de Versailles en fut instruit dans les termes suivants : « Le corps qui doit marcher en Pologne pour protéger,

dit-on, la remonte de 6,000 chevanx que Sa Majesté Prussienne veut y faire , sera formé par des détachements de 200 hommes de chaque régiment de hussards et de dragons, ce qui excédera le nombre de 4,000 hommes. « (24 septembre 1771.)

Cet appareil ne laissait pas que d'être inquiétant, mais le gouvernement prussien avait de bonnes réponses à faire à notre envoyé.

tt M. le baron de Swieten (ambassadeur d'Autriche à Berlin) prétend être de la plus grande tranquillité sur tous ces mouvements. Le Roi de Prusse n'a, dit-il , en vue qu'une opération immense sur les grains : toutes ces troupes qui marchent en avant n'ont que cet objet et celui de vivre aux dépens de In Pologne. C'est par conséquent sept ou huit millç chevaux que ce prince n'aura pas à nourrir cet hiver. II est possible, a-t-il ajouté, pour éluder le subside, que la cavalerie prussienne aille joindre les Russes afin de protéger seulement leurs quartiers en Pologne et de donner la liberté d'agir contre les confédérés; mais il m'a bien assuré que cette opération ne s'étendroit que jusqu'au printemps prochain, et qu'alors le Roi de Prusse retireroit toutes ses troupes, qui, d'ailleurs, n'entreprendront rien directement, à moins qu'elles ne soient attaquées. » (Berlin, 12 octobre 1771.)

C'était un commencement de prise de possession par la Prusse delà part de la Pologne qu'elle s'attribuait, sauf, plus tard, à étendre son lot. Frédéric II pendant ce temps cherchait à amuser la France : il voulait, disait-il, la faire admettre à la réglementation de la paix entre la Russie et la Porte.

A Fontainebleau, le 24 octobre 1771. a M. de Sandoz est venu, monsieur, ainsi qu'il me l'avait annoncé, me faire part des nouveaux ordres qu'il avait reçus du Roi son

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maitre, mais ce qu'il a ajouté à ses ouvertures précédentes dont je vous ai fait part dans ma dernière dépêche, s'est réduit à articuler le désir de Sa Majesté Prussienne que la négociation pour la pacification pût être éfablie à Constantinople sous la forme d'un congrès , et que le Roi voulût se charger de faire agréer cette ouverture à la Cour de Vienne. Ce chargé d'affaires m'a, au surplus, répété sans fondement les mêmes discours dont je vous ai déjà mandé la substance, v (Dépêche de M. d'Aiguillon à AL Durand. )

L'Autriche était encore indécise : l'ambition de la Prusse l'effrayait; elle se défiait de la Russie, qui ellemême, la regardant comme intimement liée avec la France, l'accusait d'encourager les Polonais.

a M. Panin a dit à lord Cathcart que Leurs Majestés Impériales n'ont donné aucun argent aux confédérés en Pologne , mais les ont favorisés d'ailleurs de toute manière ; que la France leur a envoyé des officiers et de l'argent; que la Cour de Vienne s'est expliquée à Pétersbourg en termes assez compassés pour rester tnailresse d'agir comme elle le jugera à propos , qu'elle fait valoir son intérêt de maintenir la balance de l'Orient... Que les raisons alléguées ne sont qu'un voile pour taire les vérités qu'on veut cacher; que la Cour de Vienne agit d'après un système d'union avec la France, mais que ce sera à la France et non pas à elle que le système actuel appartient. Lord Cathcart a répondu au comte Panin que le prince de Kaunitz sembloit avoir pris son parti et avoir intention d'aller au delà d'un simple refus des propositions russes, et il prétend que M. Panin a expliqué que cela étoît plausible \ »

Il y avait donc mauvaise disposition de la Russie pour

* Extrait d'une dépêche de Gonstantinople du 18 novembre 1771, d*après ta correspondance de Tambassadeur anglais de Sainl-Pctcrsbourg avec son collègue de Gonstantiaoplc.

l' Aatricbe ; mais le Roi 4e Prasse con^eillmt ht patience , objectant que rompre avec Vienne c'était la jeter entièrement dans les bras de la France et snsciter une guerre générale. Les deux grandes puissances do Nord se rénnîrent donc pour caresser l'Autriche et profiler ée Tambitîon de Joseph II pour amener M. de Kaunitjs à s'entendre avec elles au snjet ^de la Pologne et de h Forte.

M. àe Kannitz se tenait sur la réserve avec M. Dnrand, qui à son tour rassurait sa Conr.

A Vienne , le 26 octobre 1771. « M. le prince de Kaunitz m'a fait connoitre que le Roi de Prusse avoit fait des t)uvertnres vagues, mais qu'elles avoient été fort mal reçues parce qu'elles avoient été faites dans le moment où les Tnrcs ont été avertis des prétentions exorbitantes de la Cour de Pétersbourg. Ainsi donc , ai-je repris , le Roi >de Prusse n'a pas même articulé à la Porte les raisons qu'elle pourroit avoir pour se détacher de la Crimée et •d'Aioph, comme le bruit en court? Non, m'a répondn le prince. Les insinuations n'ont eu rien de fixe ; quant aux engagements que le Roi de Prusse peut prendre avec la Russie, nous ne pouvons supposer que Catherine II veuille travailler à son agrandissement; les engagements que ce prince nous a formellement déclarés ne tombent que sur la composition des troubles de la République et sur la garantie du trône de Pologne au présent possesseur. S'il y a de nouveaux articles secrets, je l'ignore. »

Mais malgré sa confiance, qu'il garda jusqu'au dernier moment, M. Durand avait des inquiétudes : il en faisait part en ces termes :

Vienne, le 30 octobre 1771. «La sécurité de M. le prince de Kaunitz n'est point naturelle, car personne n'est moins disposé que lui à se confier à un prince qu'il m'a toujours dépeint sans principe fixe et n'ayant de politique

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que celle du moment. Il faut donc qne ce ministre, qui se montre peu ému des avis que nous lui donnons, soit plus instruit qu'il ne vent le paroitre de ce qui se passe entre le Roi de Prusse et les Turcs. »

Les Turcs sont battus par les Russes. M. Durand va rendre visite au premier ministre autrichien.

A Vienne, le 4 décembre 1771. « Je trouvai samedi an soir M. le prince de Kaunitz vivement affecté de l'avantage que les Russes ont remporté sur les Turcs Je

marquai au récit de M. le prince de Kaunitz la peine que me causoit le désastre des Turcs et Tefiet qu'il auroit d'augmenter l'inflexibilité de Catherine If. « Mettons-nous à sa place, » me répondit le prince , » et jugeons ce qu^elle fera par ce que nous ferions. »

C'était prendre gaiement son parti. M. de Kaunitz l'avait pris et sur la Pologne et sur la Turquie. Rien de plus instructif à cet égard que la conversation qu'il eut avec H. Durand : il était clair que c'était la Pologne qui devait faire les frais de la paix entre la Russie et la Turquie.

Vienne, le 11 décembre 1771. Dépêche de M. Durand. — a M. le prince de Kaunitz, après avoir écouté l'exposé que je lui ai fait relativefaent aux dispositions du Roi de Prusse, m'a dit que ce prince n'agissoit certainement point de concert avec Catherine 11; que cette princesse, personnellement aigrie contre nous, n'est nullement disposée à nous donner accès au congrès, ni même à nous voir entrer dans les négociations qui doivent précéder cette assemblée, sous prétexte de la violence commise contre M. Obreskow. Elle ne veut admettre aucun lieu de la dépendance des Turcs pour y traiter de la paix ; que le Roi de Prusse agissoit à la Porte pour y engager une négociation entre les Turcs et les Russes ; qu'à Versailles il témoignoit vouloir que la discussion se

portât dans un congrès où seroient admises plusieurs puissances, et notamment la France, dont la Russie a rejeté les bons ofiBces; qu'à Vienne il varie dans ses propos, et qu'à Pétersbourg il avoit, selon toutes les apparences, un autre langage que dans les autres cours ; qu'il avoit vraisemblablement des vues particulières et un plan opposé aux intérêts des autres ; qu'il ne cherchoit à les faire travailler à son plan que pour s'acheminer vers son objet; qu'il s'efforceroit de les compromettre entre elles pour réussir; qu'après la manière dont la Russie s'est expliquée sur les conditions de la paix et la résolution ferme des Turcs de n'y point accéder, il n'y auroit que du danger à les exciter à se voir et à se parler; qu'on ne pourroit avoir l'espérance de les concilier, et qu'on pourroit cependant craindre en même temps qu'une entrevue n'aboutit à faire la paix au préjudice d'un tiers, ei qu'un démembrement tel que celui de la Pologne ne pourroit qu'altérer le système de l'Europe; qu'à ce prix les Turcs, rentrant dans tout ce qu'ils ont perdu, seroient peu touchés d'un événement qui intéresseroit tant d'autres puissances et n'écouteroient aucune représentation ; que sans en venir même à cet expédient, la paix pourroit encore se conclure de leur part à telles conditions qui seroient onéreuses aux puissances qui, sans être en guerre, sont occupées de la manière dont elle se terminera; qu'une assemblée formée avant que d'avoir ébauché avec les parties un projet de pacification, ne présentoit aucune espérance de succès; que c'étoit tout ce qu'il pouvoit m'en dire. Je saisis ce moment pour loi demander comment il envisageoit la cession de la côte de la mer Noire et l'entrée des vaisseaux russes dans cette mer.

T) Ce point, reprit-il, doit toucher beaucoup les puissances commerçantes. Mais la Cour de Vienne, repris-je,

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ne peut y élre indifférente, car que seroit-ceque la Russie si elle acquéroit un commerce si lucratif? Le prince en convint, mais ne s'expliqua pas davantage , en insinuant seulement que si les Turcs se laissoient aller à une négociation directe avec la Russie , la Cour de Vienne ne pourroit ni répondre de ce que ces puissances stipuleroient entre elles ni sUj opposer. »

Cependant le Cabinet de Versailles s'était déterminé a envoyer un ambassadeur à Vienne. Son choix était tombé sur le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évéque de Strasbourg. C'était un homme fastueux, uniquement connu par ses prodigalités, léger, mais intelligent et ambitieux. Il prit pour secrétaire l'abbé Georgel, esprit délié , qui a laissé de curieux Mémoires sur l'ambassade du prince Louis. Après de longs délais nécessités par des apprêts d'un luxe insensé , le nouvel ambassadeur fit son entrée à Vienne au mois de janvier 1772. Sous ses ordres en apparence, mais en fait pour le diriger et le contrôler, on plaça, avec le titre de résident, M. Durand, l'homme de confiance du Roi et de M. de Broglie. M. Durand reçut l'ordre de correspondre directement et secrètement avec le Roi, qui lui recommanda de donner sur les événements ses appréciations personnelles. (27 septembre 1771.) Malheureusement M. Durand, malgré son expérience, fut joué par le prince de Kaunilz.

Les négociations pour le démembrement de la Pologne étaient poursuivies dans le plus profond secret entre la Russie et la Prusse d'une part, et l'Autriche d'autre part. De son côté , la Prusse feignait de tenter un rapprochement avec la France, afin de mieux cacher son entente avec l'Autriche. Le gouvernement français communiqua les ouvertures de la Prusse à la cour de Vienne, mais ce n'était là qu'un jeu ; l'Autriche , selon le mot de Louis XV,

avait déjà pris sa part du gàUau, et pendant qu'on donnait à rAutrkhe cette marque de confiance, celle-ci signait le traité de partage. — 12 janvier 1772. Louis XV au comte de Broglie. & C'est pour marquer toute notre confiance en la Cour de Vienne que M. d'Aiguillon a communiqué les lettres de Pruase à M. de Mercy, et pour juger si elle ne voudroii pas avoir sa part du gdte€Ui sur la Pologne, comme il y a tout lieu de le croire. Vienne peut avoir déchiffré vos lettres, mais il faut toujours vous en temr avec M. deMercy comme ayant été ministre en Pologne. »

Le 4 mars, un traité fut conclu entre la Prusse et l'Autriche, et peu de temps après, la même convention fut signée à Saint-Pétersbourg. L'Autriche, pour s'être fait prier, n'était pas )a moins âpre à prendre, et ses prétentions furent plus d'une fois à la veille de tout compromeUre. Cette avidité, mêlée de certains remords, a été admirablement peinte par Frédéric II lui-même, dans une conversation avec le jeune prince Charles de Hesse.

Ce dernier s'exprime ainsi dans ses Mémoires, récemment imprimés à Copenhague mais non rendus publics, et qui ne nous sont connus que par un article de M. Saint- René Taillandier, dans la Bévue des Deux-Mondes ' :

tt Benoit, envoyé de Prusse en Pologne, a voit découvert en Pologne d'anciennes prétentions qu'il vouloit que je fisse valoir. Je les fis rechercher, et ne les trouvant pas sans fondement, je bâtis mon plan là-dessus. L'Impératrice l'accepta d'abord, mais Marie-Thérèse étoit beaucoup trop consciencieuse pour y entrer. J'envoyai alors Edel* heim à Vienne, pour gagner le confesseur, qui persuada à Marie-Thérèse qu'elle étoit obligée, pour le bien de son âme, de prendre la portion qui lui étoit assignée. Alors elle se mit à pleurer terriblement. En attendant, les troupes des 1 Remie des Deux^Mondes du i«r décenbrc 1865» p. 797.

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trois eopartageanls entroient en Pologne et s'emparèrent de leurs poriioDSy elle toujours en pleurant ;. mais tout à coup nous apprîmes , à notre grande surprise , qu'elle a voit paris beaucoup phis que la part qu'on lui avoit assignée, caat eUeplemviê et prenait toujours^ et nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'elle se contentai de sa part de ^ teau. Voilà comme elle est. »

La ressemblance de ce portrait est singulièrement confirmée par une dépêche particulière du prince Louis de Rohan, ambassadeur de France à Vienne . » i'ai vu , écrivait, le prince^ Marie-Tbérèse pleurer sur les malheurs de la Pologne opprimée ; mais cette princesse, exercée dans l'art de ne pohit se laisser pénétrer, me paroit avoir les larmes à son commandement ; d'une main elle a le mouchoir pour essuyer les pleurs , et de l'autre elle saisit le glaive de la négociation, pour être la troisième puissance coparlageante '. » Les deux portraits sont identiques, mais la touche de Frédéric est plus légère, celle du futur héros du CoUier de la Reine plus haineuse. Marie-Anim-^ nette ne pardonna jamais au cardinal ce qu'elle regardait comme une insulte à sa mère. Le traité définitif de partage fut signé le 5 août 1772, alors que chaque puissance s'était emparée des provinces polonaises qu'elle s'était attribuées.

Le gouvernement français accueillit cette nouvelle avec indifférence; et Topinioa publique dans noire pays ne comprit pas la gravité de cet événement^ dont le comte de Broglie, dans un mémoire remis à Louis XV le 13 juin, avait démontré les suites funestes. L'Autriche, trahissant l'alliance intime , e» avait fait un mystère au cabinet de Versailles. A ce dernier on peut reprocher de La faiblesse,

* itémoires de Cahbé Georgel, t. I, p. 531. — L*abbé Georgel était bien infonné; il était secrétaire da priace Loom de Rollao.

mais du moins il ne fut pas perfide. Sons le règne de Louis XVI, le gouvernement autrichien ayant besoin de la France, essaya de pallier le silence gardé lors des préliminaires du démembrement de la Pologne. Voici, d'après le rapport adressé à Louis XVI par M. de Vergennes , les excuses invoquées par M. de Kaunitz :

a \l, le prince de Kaunitz, dans la lettre qui a été communiquée par M. le comte de Mercy , voulant justifier le silence que sa Cour a gardé depuis bien des années avec celle de France, et qu'il reconnoit peu analogue au système d'alliance et d'union qui subsiste entre les deux Cours, cherche à en rejeter la cause d'abord sur le caractère, selon lui, vif, arbitraire et exigeant de M. le duc de Choiseul, ensuite sur certaines menées justement suspectes de la part de M. le duc d'Aiguillon, et enfin sur la découverte de la correspondance secrète de M. le comte de Broglie, dont on ne dissimule pas l'interception, et qui a donné des lumières sur le peu de conformité des principes par rapport aux afTaires de Pologne.

n M. le prince de Kaunitz annonce qu'il va s'expliquer :

r> V Sur la Prusse ;

» 2® Sur la Russie ;

V 3® Sur la Porte Ottomane.

» Ce ministre ne dissimule pas que la Prusse, qui comme puissance de second ordre pouvoit être un allié utile à la maison d'Autriche, est devenue par l'acquisition de la Silésie et par les différents accroissements qu'elle a reçus, un voisin dangereux dont on a tout à craindre et rien à espérer, et contre lequel on ne peut être trop soigneusement en garde. On pallie le concert dans lequel on a été avec cette puissance, par rapport au démembrement de la Pologne. On l'attribue à des casualités , dont l'objet ne pouvoit être que temporaire. On relève l'afTectation du Roi de

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Prusse à noircir à dessein partout la Cour de Vienne, à lui imputer des desseins et des vues qu'elle n'eut jamais, à lui reprocher d'avoir songé à l'envahir, lorsque sa santé faisoit craindre pour ses jours. Le prince de Kaunitz prie le minisière de France de vouloir bien ne pas prêter l'oreille aux suggestions et aux insinuations malignes de ce prince, et de ne pas encourager son système d'illusion.

» La Russie étoit un allié naturel de la maison d'Autriche, mais du moment que le Gzar Pierre III, fasciné par le Roi de Prusse, fit passer ses troupes dans le camp ennemi,* tous les liens furent rompus. Le système que Catherine II a suivi depuis ne les a pas renoués , et l'on s'est expliqué très-clairement avec elle , à l'occasion de la dernière guerre des Turcs, qu'il n'existoit pas d'alliance. Quoiqu'on ne pense point à la renouveler, et qu'on en soit même très-éloigné, on ne peut cependant se dispenser de la ménager, pour contre-balancer l'ascendant que le Roi de Prusse a pris sur cette princesse, en flattant son amourpropre, ses caprices et ses passions. Ce prince, au désespoir d'avoir été déjoué par le parti que la Cour de Vienne avait pris, en conséquence de sa déclaration que si celte Cour vouloit rendre ce qu'elle avoit pris en Pologne au delà de ce qui lui étoit assigné par la convention , il était prêt à en faire de même. Voyant que la Cour de Vienne avoit profité de cette ouverture pour finir avec les Polonais, et pour suppléer par la garantie de l'Impératrice de Russie à la ratification que le Conseil permanent ne se croyoit pas autorisé à donner, ce prince avoit tout mis en œuvre pour calomnier et noircir la Cour de Vienne dans l'esprit de la Czarine, lui insinuant qu'elle étoit l'auteur des lenteurs et de la résistance des Turcs à exécuter les stipulations de la dernière paix. Ces insinuations d'une part, et la maladresse des Turcs de l'autre, qui rejetoient I. it

le relard de l'exécution sur ce qu'on ne lear avoU pas rendu à la paix les terrains qu'ils avoient cédés depuis par un accord volontaire , tout cela avoit mis Tlmpératrice- Reine dans l'impossibilité de refuser l'office qui lui avoit été demandé auprès de la Porte Oltomane; mais elle n'enire pas pour cela dans les vues et dans les desseins de la Russie '. »

Remarquons parlni les excuses du silence gardé, la découverte de la correspondance secrète. Cette correspondance devait prouver au Cabinet autrichien l'intention formelle de Louis XV de sauvegarder la Pologne ; mais il y puisa aussi la conviction que le Roi Très-Chrétien voulait éviter la guerre à tout prix, même au prix de l'honneur.

Les Turcs ne purent comprendre que la France eût toléré le partage , et M. de Saint-Priest transmettait en ces termes les réflexions fort sensées du ministère ottoman :

a Le reïs-efTendi me poursuit fréquemment de questions sur l'indifTérence de l'Europe eu égard au démembrement de la Pologne. Il me demande en particulier comment la France peut le souffrir ; il me renouvelle des reproches de non assistance, de refus de vaisseaux et autres, et lorsque je réponds à tout cela par mille arguments que les faits me fournissent, ce ministre ne répète autre chose, sinon que la Porte s'est mal conduite, mais qu'il ne faut pas l'abandonner. 11 croit que l'Angleterre est plus occupée que nous des affaires présentes '• »

L'Angleterre ne montrait pas moins d'indifférence, et M. Murray, ambassadeur anglais à Constantinople , ayant voulu pousser les Turcs à marcher au secours de la Pologne, fut blâmé et désavoué. La lettre qu'il reçut du chef du Foreign Office est un document instructif.

1 Archives de l'Empire, K. 1304, année 1777. a Dépèche du 17 juillef 1772.

CORRESPONDAIVGE SECRETE. 179

Saint -James, le 24 juillet 1772. a Monsieur, j'ai reçu et mis sous les yeux du Roi votre lettre du 3 juin dernier. J'ai regret de ne pouvoir marquer à Votre Excel* lence l'approbation qu'elle désire sur la démarche qu'elle a faite auprès de la Porte, et d'être au contraire chargé de la fâcheuse commission de lui dire que le Roi et ses ministres n'ont pu regarder que comme une étrange méprise dans votre devoir l'avis qu'en suivant vos propres spéculations relativement au démembrement projeté de la Po<logne, vous avez pris sur vous de donner à la Porte, tendant à retarder la conclusion de cette paix que le Roi a désiré constamment d'accélérer autant que possible. Sa Majesté est personnellement disposée, en considération de vos longs et fidèles services, d'avoir de l'indulgence pour cette fausse démarche; mais si la Cour de Pétersbourg en fait une matière de plainte, ainsi que cela n'est que trop probable, il sera difficile de justifier une conduite si peu amicale dans son ambassadeur. Quant à l'événement extraordinaire et inattendu du partage de la Pologne par trois puissances qui ont paru quelque temps bien éloignées de se concerter pour cet objet, je dois informer Votre Excellence que, quoique cette variation fasse naître des appréhensions plausibles que le commerce de l'Europe en pourra dans la suite être affecté , Sa Majesté , non plus que les autres puissances commerciales, ne regarde pas la chose comme d'une importance actuelle au point de s'y opposer directement ou d'entrer en activité pour y obvier, ainsi que Votre Excellence le juge nécessaire. Le Roi est encore moins porté à essayer de la voie indirecte d'encourager la continuation de la guerre aux Turcs, laquelle, sans compter les maux d'interruption de commerce, de dévastation et de pertes qu'elle entraine, ne pourroit aller au but d'une manière désirable pour la

Grande-Bretagne, puisque, si la Russie avoit de nouveaux succès, la Porte en seroit plus hors de mesure de se mêler de l'indépendance de la Pologne, et dans le cas contraire, il en résulteroit l'affaiblissement de l'empire de Russie, qui, quoiqu'il n'ait pas témoigné en dernier lieu à Sa Majesté cette ouverture et cette confiance qu'elle mérite à juste titre , ne peut cependant être regardé que comme l'allié naturel de la couronne et conséquemment destiné selon les apparences à contracter tôt ou tard une liaison étroite. En même temps, cette puissance, dont il n'y a que les acquisitions en Pologne qui puissent nuire à la liberté du commerce britannique en Pologne, pourroit, ainsi que Votre Excellence l'observe, braver l'orage. Ainsi un parti de cette sorte, très-œnvenable et désirable pour la France, ne paraît nullement bon à être adopté par nous de concert avec elle, quoique nous puissions former le même désir que l'état de la Pologne n'eût souffert aucune altération. » Politique de crainte et d'égoîsme s'abritant derrière les intérêts du commerce britannique , que le partage de la Pologne n'atteignait pas. Comment ne pas se contenter du motif donné par M. de Panin à lord Cathcart, « que le partage avoit pour résultat d'éviter une guerre relative aux affaires de la République, laquelle guerre sembloit prête à s'allumer, n C'était là aussi le langage que tenait Frédéric II, qui s'applaudissait de ce qu'il regardait comme un chef-d'œuvre ' : a Telle fut la fin de tant de négociations qui demandoient de la patience , de la fermeté et de l'adresse. L'on parvint cette fois à préserver l'Europe d'une guerre générale qui étoit près d'éclater... C'est le premier exemple que l'histoire fournisse d'un partage réglé et terminé paisiblement entre trois puissances. Dans les conjonctures où l'Europe se trouvoit alors, les plus

t Mémoires, de 1763 à 1775.

habiles politiques y auroient échoué : tout dépend des occasions et du moment où les choses se font. »

Frédéric s'admirait dans son ouvrage ; mais tout homme impartial souscrira plus volontiers au jugement que portait sur le même fait un diplomate étranger devant notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg , qui en rendait compte en ces termes a M. d'Aiguillon : 11 septembre 1772. « II doutoit que dans le corps diplomatique entier il y eût un exemple de la méthode qu'on avoit suivie en dernier lieu pour s'accorder sur cet arrangement : il en trouveroit aussi peu dans l'histoire d'un abus aussi atroce des convenances et de la raison du plus fort.i*

D'après les anciennes traditions, la France avait pour alliée la Suède ; mais cette puissance était bien déchue depuis Charles XII : deux factions s'y disputaient le pouvoir. Le parti des bonnets soutenait la constitution aristocratique de 1719, qui plaçait la couronne sous le contrôle du sénat; l'autre, celui des chapeaux, visait à rendre le pouvoir royal indépendant. La France appuyait les chapeaux et aidait de son argent les principaux membres de ce parti '. Le 19 août 1772, Gustave III, encouragé par le gouvernement français , fit un coup d'Etat et se rendit absolu. Il fut puissamment secondé dans cette révolution par M. de Vergennes ', et l'argent de la France fut prodigué' pour un résultat que Louis XV regarda comme une victoire remportée par l'autorité monar-

< Oulre des pcDsioos fixes , ]*ambassadcur de France répandait beaucoup d'argent dans chaque diète; rien de plus instructif à cet égard que le livre roogc. En 1769 la diète coûta à Louis XV 1,648,000 livres, et en 1770, 1,400,000 livres.

2 Voir les curieuses dépêches de M. de Vergennes, publiées par M. de Moniherot, dans les Mémoires de r Académie de I. y on, année 1857.

*^ Livre rouge : 1772. — Fonds destinés aux dépenses de la Suède, 200,000 livres. — DéPKKSB dx la révolltiox os Scàus, 603,000 livres.

chique ^ Il comparait sa position à celle de Gustave III, et le triomphe de celui-ci sur le sénat n'était pas sans analogie avec son propre triomphe sur les parlements. Nous avons VU) d'après une de ses lettres au Roi d'Espagne, qu'il avait cru un instant son pouvoir en péril , et peutêtre avait-il entrevu le moment où il lui faudrait employer la force pour vaincre la résistance des parlements. Le cabinet secret joua un rôle important dans la révolution de Suède.

Mais cette révolution , accomplie sans verser de sang, avait profondément humilié le parti aristocratique, qui chercha à prendre sa revanche. On put craindre qu'il n'appelât à son secours la Russie. Le gouvernement français, voulant soutenir son œuvre, se disposa à envoyer des troupes en Suède. Faire passer des régiments français dans ce pays était difficile : on craignait l'opposition de l'Angleterre. Du Mouriez fut chargé par le ministre de la guerre, M. de Monteynard, avec l'agrément du Roi, de se rendre à Hambourg et d'y préparer des enrôlements d'étrangers. Cette mission fut cachée à M. d'Aiguillon ; mais celui-ci ayant été instruit de ce qui se passait, intercepta la correspondance de du Mouriez avec M. de Monteynard, Favier et Guibert. On saisit des lettres de M. de Ségur qui s'exprimaient en termes énergiques sur le compte de madame du Barry ^.

M. d'Aiguillon s'imagina avoir trouvé l'occasion de se venger de M. de Broglie et de M. de Monteynard ; il crut ou feignit de croire à une sorte de conspiration. Il se plaignit vivement au Roi.

Le Roi prévint immédiatement son ministre secret. — 21 août, au soir, à Compiègne. u M. d'Aiguillon a découvert une correspondance d'un nommé Du Mouriez,

1 Voyez plus bas le mémoire de If. de firoglie en date du 16 février 1775. 3 Mémoires de du Mouriez, 1. 1, p. t45 et siiiv.

GORRESPOXDAXCË SEGRIâTE. 183

qui est à Hambourg , avec M. de Monteynard ; il parle aussi du 61s de Guibert, d'un nommé Favier, en correspondance avec le prince de Prusse et la Russie ; il dit que vous êtes en rapport avec M. de Monteynard. Éclaircissezmoy sur ce que vous pourres savoir de tout cela ; et de là il [M. d'Aiguillon] tomba fort sur le ministre [M. de Monteynard] et sur vous. »

Louis XV fut inquiet, car M. d'Aiguillon parlait d'intrigues de M', de Broglie avec le Roi de Prusse ; on y mêlait le nom de M. de Choiseul. Favier était compromis par ses lettres à du Mouriez, et le Roi entrevoyait une cabale organisée pour le faire changer de politique. Il était d'autant plus autorisé dans ses conjectures, que M. de Broglie lui remettait depuis le mois d'avril une série de mémoires rédigés sous ses yeux et sous son inspiration par Favier. Or, dans ces mémoires, M. de Broglie s'étudiait à faire ressortir tous les inconvénients de l'alliance avec l'Autricbe. Comme il connaissait les intentions du Roi , il n'osait ouvertement attaquer cette alliance, mais il faisait parler éloquemment les faits, et s'eflbrçait de persuader au Roi que les intérêts de la France avaient souffert de la politique suivie depuis le traité de Versailles.

Du Mouriez et Favier furent renfermés à la Bastille ; M. d'Aiguillon demanda un ordre pour faire arrêter Dubois-Martin , secrétaire de M. de Broglie : le Roi refusa , M. d'Aiguillon insistant, Louis XV avoua que le comte lui avait envoyé de temps à autre des mémoires politiques, ajoutant qu'il ne les lisait pas. Il en remit quelques-uns au ministre.

M. d'Aiguillon comprit et ne parla plus de M. de Broglie ; mais il fit continuer la procédure contre les prisonniers de la Bastille ; il voulait surtout perdre M. de Monteynard.

M. de Broglie , se sentant hors d'atteinte y eut le vertige, et se croyant sûr de l'appui du Roi, osa provoquer publiquement le ministre. Il avait été nommé ambassadeur extraordinaire pour aller au*devant de la princesse de Savoie, destinée au comte d'Artois; il demanda la permission de pousser son voyage jusqu'à Turin , où l'appelaient ses affaires ; le duc d'Aiguillon lui remontra qu'étant revêtu d'un caractère officiel , il ne pouvait se rendre en simple particulier à la Cour de Savoie. Le comte persistant dans sa demande , le duc lui promit de porter l'affaire au Conseil. Alors M. de Broglie lui écrivit une lettre qui est un chef-d'œuvre d'impertinence, et qui montre quels résultats funestes produisait cette manie de Louis XV de faire surveiller le supérieur par l'inférieur et de rompre toute hiérarchie. Quel respect, quelle déférence pouvait avoir pour le ministre officiel le ministre secret, employé par leur maître commun à conlrôler le premier, et souvent à contrarier toutes ses mesures? C'est à ce titre que cette lettre est curieuse. Mais M. de Broglie se trompait en supposant que Louis XV laisserait publiquement bafouer un de ses ministres ; il avait pourtant par devers lui l'exemple de Tercier et sa propre expérience. Il avait été exilé une première fois et avait subi une disgrâce aux yeux de tous, pendant qu'il ne cessait d'avoir la confiance du Roi, qui voulait que les apparences fussent sauvées, et que les représentants avoués de son autorité fussent obéis. Louis XV ne tint pas une conduite différente dans la circonstance présente. Le comte était alors invité au château de Choisy. Le Roi lui fit bon visage, joua avec lui au trictrac. Mais à son retour à Paris, il reçut un ordre du Roi qui l'exilait à Ruffec.

Le Roi avait craint un instant une trahison de la part de M. de Broglie, et, sous l'inspiration de M. d'Aiguillon,

GORRESPONDAXGE SECRÈTE. 185

il écrivit à M. Dubois-Mariio une lettre désespérée. — 16 octobre 1773. a Le secret est presque découvert : il faut qu'il y ait eu un traître ou un canard privé. Le général Honet seul presque n'est point nommé ; le comte de Broglie avait des émissaires partout : d'Eon en Angleterre, Bon à Bruxelles ; Dumourîer à Hambourg ; Chrétien à Stockholm ; Marbeau à Pétersbourg ; Guibert à Vienne, et le prince Louis de moitié, Chàteauneuf en Espagne. Par les lettres de Dumourier à M. de Monteynard, c'est un fou qui voulait la guerre et rompre l'alliance avec Vienne. J'ai fait cette alliance et elle subsistera sûrement tant que l'Impératrice vivra , et l'Empereur, je n'ai que lieu de me louer de lui. Je ne veux point de guerre ; je m'en suis assez expliqué. A cinq cents lieues il est difficile de secourir la Pologne. J'aurois désiré qu'elle fût restée intacte, mais je ne puis y rien faire que des vœux. Le comte de Broglie a eu une conversation bien indiscrète avec M. de Mercy. Il faut tenir une conduite bien sage, et laisser dormir pendant quelque temps les choses , en continuant cependant les correspondances et prenant garde à tout. »

Mais il ne larda pas à s'apaiser. Comme il voulait, malgré son mauvais succès, poursuivre la correspondance secrète, M. de Broglie lui était nécessaire. Il l'autorisa donc de nouveau à lui écrire et augmenta même ses appointements, mais il le laissa en exil. Deux maîtres des requêtes avaient été chargés d'instruire le procès des prisonniers de la Bastille, c'étaient MM. de Marville et de Villevault.

Les commissaires interrogèrent Favier et du Mouriez, ils n'en purent rien tirer ; on peut lire dans les Mémoires de du Mouriez le piquant récit de sa captivité '. Le Roi les, fit mettre en liberté ; M. de Monteynard ayant été renvoyé

^ Mémoires de du Mouriez, t. I, p. S56 et miIv.

du ministère, M. d'Aiguillon, dont le but principal était atteint , se déclara prêt à pardonner à M. de Broglie ; il ne demandait que des avances , mais il s'adressait mal. M. de Broglie préféra rester en exil, mais non sans prolester auprès du Roi contre les bruits injurieux que le ministre et les commissaires de l'affaire de la Bastille répandaôent sur son compte.

Louis XV reconnut l'innocence de M. de Broglie, et de sa retraite de Ruffec celui-ci correspondait fréquemment avec le Roi. Il lui recommanda avec chaleur (2 mars 1774) M. Dubois-Martin, qni avait réussi à soustraire les papiers trouvés chez Favier, et avait noblement résisté aux menaces et aux tentatives de séduction dont il avait été l'objet pour qu'il livr&t le secret. En l'absence de M. de Broglie, il était resté senl chargé de la réception et du déchiffrement des dépêches. Le Roi , sur la proposition du comte, lui accorda une pension de six mille livres. En même temps il rassura M. Durand. Je cite ce billet pour montrer que le comte de Broglie n'avait pas cessé de diriger la correspondance secrète. — 20 mars 1774. a Monsieur Durand, tout ce qui est arrivé au comte de Broglie ne doit pas vous effraier : il m'a envoie les lettres que vous lui aves écrites les 1 1 et 14 décembre dernier, contenant comme par le passé tout ce dont je vons ay chargé. Ce billet vous sera envoie en chiffre par lui : vos services me sont toujours agréables. a Louis. »

L'année 1773 avait apporté de nombreux soucis à Louis XV et à ses agents secrets. Un Français réfugié en Angleterre, Tbévenean de Morande, avait composé sous le titre de Mémoires secrets d'une fille publique , une histoire de madame du Barry où la personne du Roi était fort maltraitée. M. de Broglie ayant appris ce fait, proposa à Louis XV de faire acheter par d'Ëon le manuscrit de

Théveneau de Morande. L'auteur de ce pamphlet était une de ces âmes vénales qui vivent de scandale et font de la plume une arme dont ils vous menacent pour vous amener à composition. Il publiait un journal intitulé le Gazetier cuirassé, où il diffamait et calomniait ceux qui n'avaient pas consenti à acheter son silence.

M. des Cars instruisit M. de Broglie du projet de publication dont madame du Barry était menacée, et lui remontra de quel intérêt il était pour le Roi d'empêcher un pareil scandale. Il pensait que d'Éon pourrait être chargé de négocier la suppression du libelle en question. Le comte de Broglie sonda le chevalier d'Eon, qui répondit qu'il était on ne peut mieux à même de rendre ce service, connaissant personnellement Morande, et fit savoir que moyennant huit cents guinées Morande renoncerait à sa publication.

M. des Gars, qui voulait faire sa cour à madame du Barry, lui fit part de ce qu'il savait et offrit ses services. Celle-ci reçut cette ouverture avec une indifférence calculée , qui fit soupçonner à M. des Cars que la comtesse , déjà prévenue, préférait suivre une autre voie. M. de Broglie crut devoir porter ces faits à la connaissance du Roi , en le suppliant de ne rien négliger pour empêcher un tel scandale de souiller la majesté royale. Louis XV répondit : a Ce n'est pas la première fois qu'on a dit du mal de moy dans ce genre ; ils sont les maîtres , je ne me cache pas ; Ton ne peut scurement que répéter ce que l'on a dit de la famille du Barry, c'est à eux à voir ce qu'ils veulent faire, je les seconderes. »

Hélas I il ne se cachait pas, et c'était là le mal, car il scandalisait la France entière en se montrant en public avec madame du Barry, et en lui accordant les honneurs royaux. Madame du Barry et M. d'Aiguillon étaient plus

188 ETUDE SLR LOLIS XV.

soucieux que lui de sa dignité, et s'ils s'étaient montrés froids lors des ouvertures que leur fit M. de Broglie, c'est qu'ils préférèrent se servir d'un autre agent. M. d'Aiguillon envoya à Londres un intrigant nommé Benaven , pour traiter avec Théveneau de Morande de l'achat de son manuscrit ; ce dernier demanda vingt-quatre mille livres. On hésita, dans la crainte que le pamphlétaire ne gardât copie de son ouvrage ; on essaya de le faire enlever, mais les agents chargés de cette opération furent surpris et durent s'enfuir pour éviter la potence. Pendant ce temps-là une autre négociation se poursuivait par les soins du comte de Broglie et du chevalier d'Ëon ; mais ce fut Beaumarchais qui se fit charger par M. d'Aiguillon de la négociation définitive. Morande renonça à la publication de son pamphlet, moyennant trente-six mille livres une fois payées, quatre mille livres de pension viagère , dont moitié réversible sur la tête de sa femme et de ses enfants. A la suite de ce traité, Beaumarchais reçut livraison de l'édition entière, tirée à six mille exemplaires, qui furent brûlés dans un four à briques que l'on loua pour cet eiïet à un mille de Londres. C'était cher, beaucoup trop cher \

A peine l'affaire de la Bastille était-elle terminée, à peine Louis XV avait-il repris sa sécurité , qu'un nouveau coup qu'on ne pouvait parer vint lui démontrer que son secret était connu non plus de ses ministres, mais de ceux auxquels il avait le plus d'intérêt à le cacher, de la Cour de Vienne. Le 6 avril 1774, il écrit à M. Dubois- Martin : u A Vienne on a découvert le chiffre avec Durand, et toute sa correspondance y est découverte avec le comte de Broglie. C'est le prince Louis qui me le mande secrète* ment. Ne lui envoies plus de lettres passant par les Etats

< Voyez l'opiisctile de d*Ëon intitulé Campagnes du sieur Cnron de BeaU" marchais pendutU les années 1774, 1775, 1770. — Mémoires, t. II, p. 179.

GORRESPOIVDANCE SECRETE. 189

de l'Impératrice, non plus qu^à Conslantinople, où il pourroit y aller de la vie de mon ministre à la Porte. »

Au reçu de cette dépêche, M. Dubois-Martin s'étonne; il ne comprend pas qu'un secret si bien combiné puisse avoir été pénétré. — 6 avril 1774. « J'ay reçu et communiqué à M. le général Monnet le billet de Sa Majesté par lequel elle a la bonté d'annoncer ce que mande secrètement M. le prince Louis , et nous ne manquerons pas de nous conformer à ses ordres. Nous ne concevons pas comment on peut deviner un chiffre, mais bien qu'on ait pu avoir à Vienne celui de M. Durand , comme M. de Saint- Priest à Constantinople la correspondance de l'ambassadeur d'Angleterre , ou par quelque moyen équivalent. Il ne faut pas moins que la constance supérieure de Sa Majesté pour que sa correspondance résiste à tant d'échecs, n

Louis XV crut avoir trouvé l'explication de ce mystère. — 18 avril 1774. ce L'on envoie les copies des lettres du ministre qui ont été déchiffrées , et par cette découverte les nôtres ne sont pas difficiles à découvrir. Voilà ce que je pense, et cela, parce que pareille chose nous est arrivée. » Mais le Roi ne connaissait pas encore toute l'étendue du mal. Deux dépêches secrètes du coadjuteur de Strasbourg, transmises par M. de Soubise, vinrent l'éclairer et le désesdérer'. — A M. Dubois-Martin, 26 août 1774. a J'envoie les deux lettres originales que j'ay reçues de Vienne par des couriers du coadjuteur, et que M. de Soubise m'a remise de sa part. Il a gagné quelqu'un du cabinet apparemment pour être si bien instruit. Vous pourres copier ce qui regarde la découverte de ma correspondance secrète pour l'envoier au comte de Broglie et me renvoier les originaux. i»

1 Voyez plus bas la dépêche du coadjuteur joiotc à la lettre du Roi en date du 26 avril 1774, et Cteorgel, Mémoires, t. I, p. 273 et suiv.

Le prince Louis avait fait d'importantes mais tardives découvertes. En corrompant des secrétaires dû prince de Kaunitz, il avait appris que la Cour de Vienne était parvenue à se procurer et à déchiffrer ]es dépêches diplomatiques échangées entre le gouvernement français et ses représentants à Constantinople , à Stockholm et à Pétersbourg, au moyen de cabinets noirs qu'il avait à Bruxelles^ à Francfort et à Ratisbonne. La correspondance secrète n'avait pas échappé à ses investigations ; le prince envoyait en même temps des copies du déchiffrement £ait à Vienne des correspondances interceptées. Le doute n'était plas possible. Louis XV se sentit vaincu, mais l'humiliation qu'il en ressentit ne fut pas longue, car la dernière lettre dans laquelle il annonçait à Dubois-Martin la découverte de la correspondance secrète est du 26 avril 1774, et le 10 mai suivant il était mort

J'ai dit, en commençant, comment M. deBroglie, accusé d'intrigues auprès de Louis XVI, parvint à se disculper en produisant les originaux de la correspondance secrète, ma tache est donc terminée ; toutefois je ne saurais finir sans tirer la conclusion de cette esquisse incomplète mais véridique du gouvernement personnel de Louis XV. Pendant plus de vingt ans il employa à la correspondance secrète un temps et une intelligence qu'il refusait aux affaires de son royaume. Que n'accordai C-il un peu de ce temps à s'occuper de l'administration de la France, qui dépérissait entre des mains négligentes ou coupables? Il se défiait de ses ministres et il les laissait faire, se contentant de contrebalancer en dessous leur influence.

En politique il ne suffit pas d'avoir de bonnes intentions, il faut vouloir le bien franchement, fermement. Louis XV n'eut que des velléités timides que décourageait le premier obstacle. Aussi tout ce qu'il craignait se réalisa.

GORRESPOXDANGE SECRETE. 191

Il voulut la pals à tout prix; 8a fermeté à conserver l'ailiaoce autrichienne n'eut pas d'autre raison d'être. Il s'imagina que , tant qu'il serait uni à cette puissance , personne n'oserait l'attaquer. Par cette conduite y il froissa le sentiment national , trouva dans ses ministres des interprètes infidèles de sa politique, et dans ses agents secrets des instruments indociles. Il compromit cette alliance qui lui étaiisi chère, et la rendit stérile. Il assista sans remords au partage de la Pologne qu'il aimait et qu'il aurait souhaitée libre et heureuse. Dans un pays où les ministres avaient à leur discrétion la Bastille, les lettres de cachet et le cabinet noir, il espéra leur cacher ses mesquines intrigues, bien puériles au fond , mais qui devinrent funestes en discréditant les dépositaires de son autorité et en affaiblissant le gouvernement.

Toujours tremblant d'être surpris, d'illusion en illusion, il atteignit le terme de son règne et de sa vie; mais au moment de mourir il eut la honte de voir ses petits mystères découverts en France et à l'étranger, sa duplicité mise à jour, et s'écrouler l'édifice auquel il avait depuis si longtemps coosacré tous les instants qu'il dérobait à ses plaisirs ou à son ennui. Cependant , à tout prendre , on doit lui savoir gré de n'avoir pas été entièrement cet égoïste et ce roi fainéant que nous dépeint l'histoire , et dans le jugement définitif que l'on portera sur lui , jugement qui ne pourra qu'être sévère, il faudra tenir compte des quelques sentiments généreux et du bon vouloir dont il a déposé le témoignage dans la Correspondance secrète.

La lecture de cette correspondance ne permet pas seulement de mieux connaître l'individualité de Louis XV, elle fait naître aussi des réflexions d'un ordre plus général.

En dehors des fautes qui lui sont personnelles et qu'on ne saurait ni dissimuler ni atténuer, Louis XV se trouva

192 KTLDË SLR LOLIS \V.

dans une position difficile par le fait même du pouvoir royal tel quMl l'avait reçu de Louis XIV. Depuis plusieurs siècles y la royauté française avait travaillé sans relâche à détruire ou du moins à amoindrir les pouvoirs rivaux qui pouvaient l'arrêter ou la contenir dans son essor. Les États généraux 9 qui représentaient la nation, n'avaient pas été convoqués depuis 1614. Les Etats provinciaux , là où on les avait laissés vivre , étaient privés de toute initiative et sans force réelle. Le tiers état avait été dépouillé peu à peu des franchises communales qu'il avait si péniblement acquises au moyen âge. Le clergé , à la suite du concordat , était sous la main du Roi, qui disposait à son gré des béné6ces ecclésiastiques. 11 n'y avait pas d'aristocratie comme en Angleterre, gouvernant ou participant en vertu d'un droit reconnu au gouvernement du pays, mais une noblesse sans puissance qui ne possédait que des privilèges individuels. Les honneurs de la Cour, les grades de l'armée , les dignités de l'Église, étaient la récompense de sa soumission ; mais elle était écartée avec soin de l'administration, qui était confiée à une race à part ' , sortie de la bourgeoisie, gens de robe et fonctionnaires qu'on décorait de titres nobiliaires, et chez qui on recrutait les ministres, les conseillers d'Etat, les intendants.

Nulle résistance que dans les parlements, mais résistance stérile, illégale même, bien que sanctionnée par l'opinion ; que l'on faisait taire avec des lettres de jussion et des lits de justice, et que Louis XV finit par briser en supprimant les parlements eux-mêmes. La royauté s'était donc mise en possession de l'absolutisme le plus complet, mais cet absolutisme, le Roi ne pouvait l'exercer tout seul :

^ MM. de Bernis et de Gboiseul , qui ëUicnt de noblesse ancienDe , ptnircnt déroger en acceptant les fonctions de secrétaire d*Ét«t. G* est là un fait caractëristiqoe.

GORRESPOXDAXCE SECRETE. 193

il fut contraint d'abandonner à ses ministres un pouvoir effrayant dont ils n'élaîent comptables qu'à lui, pendant qu'il n'avait sur eux aucun moyen de contrôle. Tant que le Roi fut Louis XIV, et que les ministres s'appelèrent Colbert ou Louvois, les choses allèrent à peu près bien; mais Louis XV n'eut ni la volonté ni le génie de son bisaïeul : il trouva trop lourd et trop difficile de surveiller les détails de l'administration, détails qui s'accroissaient et se compliquaient de jour en jour. Il n'eût pas demandé mieux que de donner une direction générale, surtout aux affaires étrangères , mais ses ministres ne souffraient de sa part aucune contradiction. En cbangeant de ministres, il n'eût fait que changer de maîtres. Dans l'impuissance de faire prévaloir sa volonté en la manifestant publiquement, il eut recours à l'intrigue, à des correspondances secrètes ; il fut réduit à tromper ses ministres, à les contrecarrer en dessous, en un mot, à avoir une sorte de gouvernement occulte à côté du gouvernement officiel. Sous son règne, l'omnipotence ministérielle fit d'immenses progrès : le Roi dut plier, et n'eut d'autre moyen de manifester de temps à autre son autorité qu'en chassant le ministre qui avait régné en son nom.

Cet état de choses était notoire ; aussi le chevalier d'Eon, témoin des efforts de Louis XV pour faire prévaloir sa volonté personnelle contre celle de ses ministres, écrivait, quelque temps après sa mort, au comte de Broglie : ttLe Roi, au milieu de sa propre cour, avait moins de pouvoir qu'un avocat du Roi au Chàtelet ; n et il ajoutait : tt Jamais la postérité ne pourra croire de tels faits, si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater, et de plus incroyables encore '. n

Le pouvoir résida entre les mains des ministres en fait

1 Lettredn 17 juillet 1774.

et presque en droit, et cela de l'aveu de tous; aussi le ministère devint-il l'objet des plus ardentes convoitises. Le règne de Louis XVI se consuma dans des luttes pour des portefeuilles. L'opinion publique réveillée ne demandait plus au trône telle ou telle réforme , mais tel ou tel ministre, tant était grand le prestige attaché à ce titre, tant était grande la force de ceux qui le portaient. Le Roi s'efihçait devant le ministre, Louis XVI devant Turgot ou Necker. Et remarquez que,, dans certains pays, le nom des- hommes d'État portés au pouvoir a une signification, parce que ces hommes représentent un parti ; mais en France, vers la fin de l'ancien régime, il n'y avait pas même de partis politiques. Une royauté placée dans ces conditions devmt se transformer ou. périr : elle péri!.

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