‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie, Tercier, etc., et autres documents (volume 2)Chapitre 86 sur 211 · GXXXII. — LE COMTE DE BROGLIE AU DUC DE GHOISEUL · texte numérisé non relu

GXXXII. — LE COMTE DE BROGLIE AU DUC DE GHOISEUL

(LKTTRR COSriOKNTlKLLK.) [Minute. Arcli. de TBop. Papiers de Bro3lie.]

Au camp de Paderbom, le 28 juillet 1761.

J'ay à répondre, monsieur le duc, à la lettre dont vous m'aves honoré par le retour d'un des couriers de mon frère, party le 22 : j'y ay vu la même chose que ce que vous luy mandies, c'est-à-dire que le Roy a pensé que mon frère avoit attaqué trop tôt et M. de Soubise trop tard. La besogne du premier vous fera voir qu'il n'a cherché qu'à déposter les ennemis du village de Villingsfaausen qu'en conséquence de ce dont on était convenu avec M. de Soubise, qui n'a attaqué ny trop tôt ny trop tard, car il n'a pas attaqué du tout, ne devant pas donner ce nom à des mousquetades de troupes légères et à quelques mauvaises volées de canon. En cela il n'y a rien à luy dire , car on n'étoit pas convenu du moment précis de j'attaque, et on l'étoit seulement qu'il devoit venir camper le 15 sur les défilés de Scheindinger et Neu et Kortmehl avec la plus grande

partie de l'armée ; que M. Dumesnil devoit menacer de près le flanc droit pour le contenir; que M. de Voyer devoit se porter entre Ham et le derrière de l'armée : rien de tout cela n'a été exécuté. C'est à vous de juger maintenant si mon frère a tort, et je crois que vous conviendres qu'il est fâcheux de se mettre en quatre pour tascfaer, malgré touts les obstacles, d'exécuter la volonté du Roy, et d'en retirer le malheur d'estre blasmé de son maître, et d'estre d'ailleurs surchargé de tracasseries.

J'ignore quel étoit le lien du concert de M. le prince Eugène et de Malboroug, mais je parierois qu'aucun de ces deux généraux n'y mettoit plus du sien que mon frère. Vous aves pu remarquer comme il a volé au secours de M. de Soubise. S'il ne l'eût pas fait, on eût dit, et on le disoit déjà, qu'il vouloit le faire battre. 11 est venu; ce n'est que pour estre crucifié de difficultés et finir par risquer sa vie, ce qui est peu de chose, mais sa- réputation, et surtout l'opinion de son maître.

Oseroi-je vous prier d'examiner ce que c'est que le rôle d'un homme qui ne peut rien ordonner, et à qui on ne veut pas ordonner : nous sommes peut-être les deux seuls hommes de France qui risquions dans cette position et dans touttes les autres circonstances que vous connoisses, de donner des avis. Nous étions encore bien tentés de donner celuy de recommencer une attaque, mais avec qui? Toute l'exécution dépendoit de gens qui n'en veulent pas entendre parler. Au reste, monsieur le duc, il ne s'agit plus de cela aujourdhuy. Nous sommes séparés , et certainement c'est ce qui pouvoit arriver de mieux ; mais si l'armée de Soubise s'en va dans le pays de Munster, la conservation de la Hesse devenant à notre charge, nous ne serons pas en état de parer à tout et d'attaquer en même temps le prince Ferdinand ; d'où il s'ensuivra une perte de

campagne seure. Vous verres ce que mon frère propose à M. de Soubise. C'est le seul moyen de faire quelque chose; je souhaite qu'il s'y rende, mais je doute que ses entours le luy permettent. J'ay cru que le meilleur moyen de l'y déterminer étoit de citer l'article de votre lettre oii vous me mandes qu'il consentoit à donner 40,000 hommes ; j'espère que vous ne le désapprouveres pas et que vous ne craignes pas d'estre cité sur des choses de ce genre : je ne l'anrois cependant pas fait si cela ne m'avoit paru nécessaire.

Comme les lettres de mon frère et les copies qui y sont jointes ne vous laissent rien ignorer, il seroit inutile que je vous le répétasse. Je finiray donc en vous remerciant de la confiance que vous me témoignes, à laqnelle je répondray toujours avec la plus grande franchise. Vous pouves également compter sur celle de mon frère. Il est bien plutôt délicat que méfiant, et j'ay déjà eu l'honneur de vous dire qu'il ne tenoit certainement qu'à vous, monsieur le duc, d'estre totalement maître de son esprit et de son cœur. Montres luy de l'amitié : personne n'y est plus sensible, et les marques de la vôtre le flatteront infiniement. Quant à moy, les asseurances que vous voules bien m'en donner excitent toutte ma reconnoissance : elle égale, monsieur le duc, l'inviolable et respectueux attachement que je vous ay voué depuis longtemps.

Page 1