‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie (volume 3)Chapitre 11 sur 253 · KTIDK SUR LOI IS · texte numérisé non relu

KTIDK SUR LOI IS

nomme pour Vienne le connoîtra encore bien moins ; c'est ainsi que la Providence réunit loules les circonstances pour la destruction de nos intérêts et de notre système

dans cette partie de l'Europe « (25 juin 1771.)

C'étaient là des vues politiques justes et nettement exprimées : la pénétration de AI. de Broglie perçait l'avenir. Cependant M. de Kaunilz, personnellement atlaclié à la France , hésitait encore avant de se compromettre avec la Russie et la Prusse : c'est ce qu'exprimait lord Cathcart, ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg, dans une lettre conlidcnlielle à l'envoyé britannique à Constantinople, lettre dont M. de Saint-Priest se ])rocura la copie, et qui prouve que pendant que Frédéric II croyait négocier secrètement le partage de la Pologne avec la Prusse, cette dernière puissance traitait de son côté la même affaire avec Vienne.

Vasiliotrophe, le 2G juillet 1771. « Le comte Panin est toujours inaccessible, ne quittant pas le grand-duc II n'a jusqu'à présent aucune réplique de Vienne : il pense, je crois, que la difGculté de la chose gît en un combat dans l'esprit du prince de Kaunitz, qu'il est fort naturel qu'il éprouve, sur le point de se prête?' à une disposition peu compatible avec celte durable connexion avec la France qui fait la base de son système^ mais que ce ministre autrichien la surmontera, l'Empereur n'y ayant pas d'ailleurs le moindre éloignement. Telle est aussi, j'imagine, l'idée du Roi de Prusse. «

Le langage que l'Autriche tenait à Saint-Pétersbourg était bien différent de celui qu'elle affectait à Versailles : vis-à-vis de la France elle se disait prèle à secourir les confédérés et paraissait disposée à prendre les armes pour es soutenir. AI. d'Aiguillon se laissa aller à la confiance, et il la témoignait en ces termes à M. de Saint-Priest :

« L'adoîile où on est à Vienne de recourir aux armes a déjà opéré un changement dans ses dispositions relativement aux confédérés. Klle vient de nous faire témoigner qu'elle sait gré au Roi des secours qu'il leur accorde, et leur promet de leur donner de son côté toute l'assistance possible, en ne leur fournissant néanmoins ni troupes ni argent, v (1" août 1771.)

Que dire pourtant de celte assistance, qui exclut tout secours en troupes et en argent? M. Durand, trompé luimême par AI. de Kaunitz, prolongeait involontairement l'erreur du cabinet de Versailles en lui faisant part des dispositions bienveillantes que l'Empereur affichait à l'égard des confédérés.

« Un homme en qui l'Empereur a de la confiance a déjà assuré le député des confédérés qu'ils pourroient faire des achats de munitions et d'armes, pourvu qu'ils fassent leurs contrats sous des noms de particuliers. 55 (Vienne, 14 août 1771.)

Les confédérés ne trouvaient pas la France négligente ni oublieuse. Le gouvernement français envoya plusieurs officiers sous les ordres de M. de Vioménil, D'accord avec M. Durand, M. de Vioménil s'efforça de mettre un peu de discipline dans les corps confédérés, mais c'était là une rude besogne.

Plusieurs palatinats occupés par la Russie, Varsovie et les points principaux du royaume maintenus dans l'obéissance par une armée russe alliée du roi Stanislas-Auguste, tel était l'état déplorable où se trouvait la Pologne; des maux plus grands encore lui étaient réservés. Au mois de septembre 1771 un corps ])russien envahit la Pologne amicalement, pour les motifs les plus simples. Le Cabinet de Versailles en fut instruit dans les termes suivants : « Le corps qui doit marcher en Pologne pour protéger^

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dit-on, Ja remonte de G, 000 chevaux que Sa Majesté Prussienne veut y faire , sera formé par des détachements de 200 hommes de ciiaque réji^imcnt de hussards et de dragons, ce qui excédera le nombre de 4,000 hommes.» (24 septembre 1771.)

Cet appareil ne laissait pas que d'être inquiétant, mais le gouvernement prussien avait de bonnes réponses à faire à notre envoyé.

« M. le baron de Swieten (ambassadeur d'Autriche à Berlin) prétend être de la plus grande tranquillité sur tous ces mouvements. Le Roi de Prusse n'a, dit-il, en vue qu'une opération immense sur les grains : toutes ces troupes qui marchent en avant n'ont que cet objet et celui de vivre aux dépens de la Pologne. C'est par conséquent sept ou huit mille chevaux que ce prince n'aura pas à nourrir cet hiver. 11 est possible, a-t-il ajouté, pour éluder le subside, que la cavalerie prussienne aille joindre les Russes afin de protéger seulement leurs quartiers en Pologne et de donner la liberté d'agir contre les confédérés ; mais il m'a bien assuré que celle opération ne s'étendroil que jusqu'au printemps prochain, et qu'alors le Roi de Prusse retireroit toutes ses troupes, qui, d'ailleurs, n'entreprendront rien directement, à moins qu'elles ne soient attaquées. » (Berlin, 12 octobre 1771.)

C'était un commencement de prise de possession par la Prusse de la part de la Pologne qu'elle s'attribuait , sauf, plus tard, à étendre son lot. Frédéric II pendant ce temps cherchait à amuser la France : il voulait, disait-il, la faire admettre à la réglementation de la paix cuire la Russie et la Porte.

A Fontainebleau, le 24 octobre 1771. « M. de Sandoz est venu, monsieur, ainsi qu'il me l'avait annoncé, me faire part des nouveaux ordres qu'il avait reçus du Roi son

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maître, mais ce qu'il a ajouté à ses ouvertures précédentes dont je vous ai fait part dans ma dernière dépêche, s'est réduit à articuler le désir de Sa Majesté Prussienne que la négociation pour la pacification pût être établie à Constantinople sous la forme d'un congrès, et que le Roi voulût se charger de faire agréer cette ouverture à la Cour de Vienne. Ce chargé d'affaires m'a, au surplus, répété sans fondement les mêmes discours dont je vous ai déjà mandé la substance. « (Dépêche de AI. d'Aiguillon à M. Durand. )

L'Autriche était encore indécise : l'ambition de la Prusse l'effrayait; elle se défiait de la Russie, qui ellemême, la regardant comme intimement liée avec la France, l'accusait d'encourager les Polonais.

« AI. Panin a dit à lord Calhcart que Leurs Alajestés Impériales n'ont donné aucun argent aux confédérés en Pologne , mais les ont favorisés d'ailleurs de toute manière j que la France leur a envoyé des officiers et de l'argent; que la Cour de Vienne s'est expliquée à Pétersbourg en termes assez compassés pour restei' maîtresse d'agir comme elle le jugera à propos , qu'elle fait valoir son intérêt de maintenir la balance de l'Orient... Que les raisons alléguées ne sont qu'un voile pour taire les vérités qu'on veut cacher; que la Cour de Vienne agit d'après un système d'union avec la France, mais que ce sera à la France et non pas à elle que le système aclucl appartient. Lord Cathcart a répondu au comte Panin que le prince de Kaunitz sembloit avoir pris son parti et avoir intention d'aller au delà d'un simple refus des propositions russes , et il prétend que AL Panin a expliqué que cela étoit plausible '. »

Il y avait donc mauvaise disposition de la Russie pour

* Extrait d'une dépêche de Consfantinople du 18 novembre 1771, d'après la l'orresporidaiice de l'ambassadeur anfjlais de Saint-Pctcrsbnur<{ avec son coUèjjue de Constantinople.

l'Aulricho; mais le Hoi de Prusse conseillait la patience, objectant que rompre avec Vienne c'était la jeter entièrement dans les bras de la France et susciter une ^juerre générale. Les deux grandes puissances du Nord se réunirent donc pour caresser l'Antriche et profiter de l'ambition de Joseph II pour amener M. de Kaunitz à s'entendre avec elles au sujet de la Pologne cl de la Porte,

M. de Kaunilz se tenait sur la réserve avec M. Durand, qui à son tour rassurait sa Cour.

A Vienne, le 26 octobre 1771. « M. le prince de Kaunitz m'a fait connoilre que le Roi de Prusse avoit faitdrs ouvertures vagues, mais qu'elles avoient été fort mal reçues parce qu'elles avoient été faites dans le moment où les Turcs ont été avertis des prétentions exorbitantes de la Cour de Pétersbourg. Ainsi donc, ai-je repris, le Roi de Prusse n'a j)as même articulé à la Porte les raisons qu'elle pourroit avoir pour se détacher de la Crimée et d'Azoph, comme le bruit en court? Non, m'a répondu le prince. Les insinuations n'ont eu rien de fixe ; quant aux engagements que le Roi de Prusse peut prendre avec la Russie, nous ne pouvons supposer que Catherine II veuille travailler à son agrandissement; les engagements que ce prince nous a formellement déclarés ne tombent que sur la composition des troubles de la République et sur la garantie du trône de Pologne au présent possesseur. S'il y a de nouveaux articles secrels, je l'ignore, v

Mais malgré sa confiance, qu'il garda jusqu'au dernier moment, M. Durand avait des inquiétudes : il en faisait part en ces termes :

Vienne, le 30 octobre 1771. «La sécurité de M. le prince de Kaunilz n'est point naturelle, car personne n'est moins disposé que lui à se confier à un prince qu'il m'a toujours dépeint sans principe fixe et n'ayant de politique

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que celle du moment. 11 faut donc que ce ministre, qui se montre peu ému des avis que nous lui donnons, soit plus instruit qu'il ne veut le paroitre de ce qui se passe entre le Roi de Prusse et les Turcs. •>•>

Les Turcs sont battus par les Russes. M. Durand va rendre visite au premier ministre autrichien.

A Vienne, le 4 décembre 1771. « Je trouvai samedi au soir M. le prince de Kaunitz vivement affecté de l'avantage que les Russes ont remporté sur les Turcs Je

marquai au récit de M. le prince de Kaunitz la peine que me causoit le désastre des Turcs et l'effet qu'il auroit d'augmenter l'inflexibilité de Catherine II. « Mettons-nous à sa place, " me répondit le prince, v et Jugeons ce fpi'elle fera par ce que nous ferions. »

C'était prendre gaiement son parti. M. de Kaunitz l'avait pris et sur la Pologne et sur la Turquie. Rien de plus instructif à cet égard que la conversation qu'il eut avec M. Durand : il était clair que c'était la Pologne qui devait faire les frais de la paix entre la Russie et la Turquie.

Vienne, le 11 décembre 1771. Dépêche de M. Durand. — ce M. le prince de Kaunitz, après avoir écouté l'exposé que je lui ai fait relativement aux dispositions du Roi de Prusse , m'a dit que ce prince n'agissoit certainement point de concert avec Catherine II; que celte princesse, personnellement aigrie contre nous, n'est nullement disposée à nous donner accès au congrès, ni même à nous voir entrer dans les négociations qui doivent précéder cette assemblée, sous prétexte de la violence commise contre M. Obreskow. Elle ne veut admettre aucun lieu de la dépendance des Turcs pour y traiter de la paix ; que le Roi de Prusse agissoit à la Porte pour y engager une négociation entre les Turcs et les Russes ; qu'à Versailles il témoignoit vouloir que la discussion se

portât dans un congrès où seroicnt admises j)lusieurs puissances, et notainincnl la France, dont la Russie a rejeté les bons offices; qu'à Vienne il varie dans ses pro|)OS, et qu'à Pctersbourg il aïoit, selon toutes les apparences, un autre langage que dans les autres cours ; qu'il avoit vraisemblablement des vues particulières et un plan oppose aux intérêts des autres; qu'il ne cherchoil à les faire travailler à son plan (jue pour s'acheminer vers son objet; qu'il s'efforceroit de les compromettre entre elles pour réussir; qu'après la manière dont la Russie s'est expliquée sur les conditions de la paix cl la résolution ferme des Turcs de n'y point accéder, il n'y auroit que du danger à les exciter à se voir et à se parler; qu'on ne pourroit avoir l'espérance de les concilier, et qu'on pourroit cependant craindre en même temps qu'une entrevue n'aboutit à faire la paix au préjudice d'un tiers, ei qu'un démembrement tel que celui de la Pologne ne pourroit qu'altéier le système de l'Europe; qu'à ce prix les Turcs, rentrant dans tout ce qu'ils ont perdu, seroicnt peu touchés d'un événement qui intéresseroit tant d'autres puissances et n'écouleroient aucune représentation ; que sans en venir même à cet expédient, la paix pourroit encore se conclure de leur part à telles conditions qui seroient onéreuses aux puissances qui, sans être en guerre, sont occupées de la manière dont elle se terminera; qu'une assemblée formée avant que d'avoir ébauché avec les j)arties un projet de pacification, ne présenloit aucune espérance de succès; que c'étoit tout ce qu'il pouvoit m'en dire. Je saisis ce moment pour lui demander comment il envisageoil la cession de la côte de la mer Noire et l'entrée des vaisseaux russes dans cette mer.

5) Ce point, reprit-il, doit toucher beaucoup les puissances commerçantes. Mais la Cour de Vienne, repris-je,

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ne pcutyèfrc indifférente, car que seroit-ceque la Russie si elle acqnéroit un commerce si lucratif? Le prince en convint, mais ne s'expliqua pas davantage, en insinuant seulement que si les Turcs se laissoient aller à une négociation directe avec la Russie , la Cour de Vienne ne pourroit ni répondre de ce que ces puissances stipuleroient entre elles ;// s'y opposer. "

Cependant le Cabinet de Versailles s'était déterminé à envoyer un ambassadeur à Vienne. Son choix était tombé sur le prince Louis de Roban, coadjutcur de l'évêque de Strasbourg. C'était un bomme fastueux, uniquement connu par ses prodigalités, léger, mais intelligent et ambitieux. Il prit pour secrétaire l'abbé Georgel , esprit délié, qui a laissé de curieux Mémoires sur l'ambassade du prince Louis. Après de longs délais nécessités par des apprêls d'un luxe insensé, le nouvel ambassadeur fit son entrée à Vienne au mois de janvier 1772. Sous ses ordres en ap|)arencc, mais en fait pour le diriger et le contrôler, on plaça, avec le titre de résident, M. Durand, l'homme de confiance du Roi et de M. de Broglie. W. Durand reçut l'ordre de correspondre directement et secrètement avec le Roi, qui lui recommanda de donner sur les événements ses appréciations personnelles. (27 septembre 1771.) Malheureusement AL Durand, malgré son expérience, fut joué par le prince de Kaunilz.

Les négociations pour le démembrement de la Pologne étaient poursuivies dans le plus profond secret entre la Russie et la Prusse d'une part, et l'Autriche d'autre part. De son côté , la Prusse feignait de tenter un rapprochement avec la France, afin de mieux cacher son entente avec l'Autriche. Le gouvernement français communiqua les ouvertures de la Prusse à la cour de Vienne, mais ce n'était là qu'un jeu ; l'Autriche , selon le mot de Louis XV,

avait (\c\h pris sa part du (pllean , et j)en(]anl qii'o?i donnait à l'Autriche celle iiiai(jiie de confiance, celle-ci sijfnail le traité de parla,'][e. — 12 janvier 1772. Louis XI/ au comte de Hrojjlie. « C'est pour marquer toute notre confiance en la Cour de V'ienne que M. d'Aiguillon a communiqué les lettres de Prusse à M. de Mercy, et pour juger si elle ne voudrait pas avoir sa part du gâteau sur la Pologne, comme il y a tout lieu de le croire. Vienne peut avoir décliillré vos lettres, mais il faut toujours vous en tenir avec M. de Mercy comme ayant été ministre en Pologne. »

Le 4 mars, un traité fut conclu entre la Prusse et l'Aulri-. che, et peu de temps après, la même convention fut signée à Saint-Pétersbourg. L'Autriche, pour s'être fait prier, n'était pas la moins âpre à prendre, et ses prétentions furent plus d'une t'ois à la veille de tout compromeltre. Celte avidité, mêlée de certains remords, a élé admirablement peinte par Frédéric II lui-même, dans une conversation avec le jeune prince Charles de Hesse.

Ce dernier s'exprime ainsi dans ses Mémoires, récemment imprimés à Copenhague mais non rendus publics, et qui ne nous sont connus que par un article de AI. Saint- René Taillandier, dans la Revue des Deux-Mondes ' :

« Benoît, envoyé de Prusse en Pologne, avoit découvert en Pologne d'anciennes prétentions qu'il vouloit que je fisse valoir. Je les fis rechercher, et ne les trouvant pas sans fondement, je bàlis mon plan là-dessus. L'Impératrice l'accepta d'abord, mais Marie-Thérèse étoit beaucoup trop consciencieuse pour y entrer. J'envoyai alors Edelheim à V^ienne, pour gagner le confesseur, qui persuada à Marie-Thérèse qu'elle étoit obligée, pour le bien de .son âme, de prendre la |)orlion qui lui étoit assignée. Alors elle se mit à pleurer terriblement. En attendant, les troupes des * Revue des Deux-Mondes du 1'^'' décembre 1863, p. 797.

trois coparlageants entroienl en Polojjne et s'emparèrent de leurs portions, elle toujours en pleurant ; mais tout à coup nous apprîmes, à notre grande surprise, qu'elle avoit pris beaucoup plus que la part qu'on lui avoit assignée, car elle pleurait et prenoit toujours, et nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'elle se contentât de sa pari de (jdteau. Voilà connue elle est. 55

La ressemblance de ce portrait est singulièrement confirmée par une dépêche particulière du prince Louis de Rohan, ambassadeur de France à Vienne. « J'ai vu, écrivait le prince, iMarie-Thérèse pleurer sur les malheurs de la Pologne opprimée ; mais celte princesse, exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer, me paroît avoir les larmes à son commandement ; d'une main elle a le mouchoir pour essuyer les pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive de la négociation, pour être la troisième puissance copartageante '. « Les deux portraits sont identiques, mais la louche de Frédéric est plus légère, celle du futur héros du Collier de la Reine plus haineuse. Marie-Antoinette ne pardonna jamais au cardinal ce qu'elle regardait comme une insulte à sa mère. Le traité définitif de partage fut signé le 5 août 1772, alors que chaque puissance s'était emparée des provinces polonaises qu'elle s'était attribuées.

Le gouvernement français accueillit cette nouvelle avec indifférence ; et l'opinion publique dans notre pays ne comprit pas la grauité de cet événement, dont le comte de Broglie, dans un mémoire remis à Louis XV le 13 juin, avait démontré les suites funestes. L'Autriche, trahissant l'alliance intime, en avait fait un mystère au cabinet de Versailles. A ce dernier on peut reprocher de la faiblesse,

* Mémoires de l'abbé (îeorgel, t. I, p. 251. — L'abbé Georgel était bien informé ; il élait secrétaire du prince Louis de Rohan.

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mais (lu moins il ne fui pas perfide. Sous le règne do Louis XVI, le gouvernement aulricliien ayant besoin de la France, essaya de pallier le silence gardé lors des préliminaires du démembrement de la Pologne. Voici, d'après le rapport adressé à Louis XVI par M. de l^ergennes, les excuses invocpiées par M. de Kaunilz :

« M. le prince de Kaunilz, dans la lettre qui a été communiquée par M. le comte de Mercy, voulant justifier le silence que sa Cour a gardé depuis bien des années avec celle de France, et qu'il reconnoît peu analogue au système d'alliance et d'union qui subsiste entre les deux Cours, chercbe à en rejeter la cause d'abord sur le caractère, selon lui, vif, arbitraire et exigeant de M. le duc de Choiseul, ensuite sur certaines menées justement suspectes de la part de M. le duc d'Aiguillon, et enfin sur la découverte de la correspondance secrète de AL le comte de Broglie, dont on ne dissimule pas l'interception, et qui a donné des lumières sur le peu de conformité des principes par rapport aux affaires de Pologne.

5> M. le prince de Kaunitz annonce qu'il va s'expliquer :

« 1° Sur la Prusse ;

51 2" Sur la Russie ;

•>•> 3° Sur la Porte Ottomane.

w Ce ministre ne dissimule pas que la Prusse, qui comme puissance de second ordre pouvoit être un allié utile à la maison d'Autriche, est devenue par l'acquisition de la Silésie et par les différents accroissements qu'elle a reçus, un voisin dangereux dont on a tout à craindre et rien à espérer, et contre lequel on ne peut être trop soigneusement en garde. On pallie le concert dans lequel on a été avec cette puissance, par rapport au démembrement de la Pologne. On l'attribue à des casualités , dont l'objet ne pouvoit être que temporaire. On relève l'affectation du Roi de

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Prusse à noircir à dessein partout la Cour de Vienne, à lui imputer des desseins et des vues qu'elle n'eut jamais, à lui reprocher d'avoir songe à l'envahir, lorsque sa santé faisoit craindre pour ses jours. Le prince de Kaunitz prie le ministère de France de vouloir hien ne pas prêter l'oreille aux suggestions et aux insinuations malignes de ce prince, et de ne pas encourager son système d'illusion.

» La Russie étoit un allié naturel de la maison d'Autriche, mais du moment que le Czar Pierre III, fasciné par le Roi de Prusse, fit passer ses troupes dans le camp ennemi, tous les liens furent rompus. Le système que Catherine II a suivi depuis ne les a pas renoués, et l'on s'est expliqué très-clairement avec elle, à l'occasion de la dernière guerre des Turcs, qu'il n'exisloit pas d'alliance. Quoiqu'on ne pense point à la renouveler, et qu'on en soit même très-éloigné, on ne peut cependant se dispenser de la ménager, pour contre-balancer l'ascendant que le Roi de Prusse a pris sur cette princesse, en flattant son amourpropre, ses caprices et ses passions. Ce prince, au désespoir d'avoir été déjoué par le parti que la Cour de Vienne avait pris, en conséquence de sa déclaration que si cette Cour vouloit rendre ce qu'elle avoit pris en Pologne au delà de ce qui lui étoit assigné par la convention, il était prêt à en faire de même. Voyant que la Cour de Vienne avoit profité de cette ouverture pour finir avec les Polonais, et pour suppléer par la garantie de l'Impératrice de Russie à la ratification que le Conseil permanent ne se croyoit pas autorisé à donner, ce prince avoit tout mis en œuvre pour calomnier et noircir la Cour de Vienne dans l'esprit de la Czarine, lui insinuant qu'elle étoit l'auteur des lenteurs et de la résistance des Turcs à exécuter les stipulations de la dernière paix. Ces insinuations d'une part, et la maladresse des Turcs de l'autre, qui rejetoient I. 12

17S KTUDE SI R LOTIS \V.

le rclard de l'exéculion sur ce qu'on ne leur avoit pas rendu à la paix les terrains qu'ils avoient cédés depuis par un accord volontaire , tout cela avoit mis l'Impératrice- Reine dans l'impossibilité de refuser l'office qui lui avoit été demandé auprès de la Porte Ottomane; mais elle n'entre pas pour cela dans les vues et dans les desseins de la Russie '. V

Remarquons parmi les excuses du silence gardé, la découverte de la correspondance secrète. Celte correspondance devait prouver au Cabinet autrichien l'intention formelle de Louis XV de sauvegarder la Pologne ; mais il y puisa aussi la conviction que le Roi Très-Chrétien voulait éviter la guerre à tout prix, même au prix de l'honneur.

Les Turcs ne purent comprendre que la France eût toléré le partage, et M. de Saint-Priest transmettait en ces termes les réflexions fort sensées du ministère ottoman :

« Le reïs-effendi me poursuit fréquemment de questions sur l'indilférence de l'Europe eu égard au démembrement de la Pologne. Il me demande en particulier comment la France peut le souffrir ; il me renouvelle des reproches de non assistance, de refus de vaisseaux et autres, et lorsque je réponds à tout cela par mille arguments que les faits me fournissent, ce ministre ne répète autre chose, sinon que la Porte s'est mal conduite, mais qu'il ne faut pas l'abandonner. 11 croit que l'.Anglelerre est plus occupée que nous des affaires présentes ". »

L'Angleterre ne montrait pas moins d'indifférence, et M. Murray, ambassadeur anglais à Constantinople, ayant voulu pousser les Turcs à marcher au secours de la Pologne, fut blàraé et désavoué. La lettre qu'il reçut du chef du Foreigii Office est un document instructif.

1 Arcliives de rF']mpire, Iv. l.jOi, année 1777.

2 Dépùche (lu 17 juillet 1772.

COJ{RKSPO\I).\\'CE SECRI':TE. 179

Saint -James, le 24 juillet 1772. « Monsieur, j'ai reçu et mis sous les yeux du Roi votre lettre du 3 juin dernier. J'ai regret de ne pouvoir marquer à Votre Excel- .lence l'approbation qu'elle désire sur la démarche qu'elle a faite auprès de la Porte, et d'être au contraire chargé de la fâcheuse commission de lui dire que le Iloi et ses ministres n'ont pu regarder que comme une étrange méprise dans votre devoir l'avis qu'en suivant vos propres spéculations relativement au démembrement projeté de la Pologne, vous avez pris sur vous de donner à la Porte, tendant à retarder la conclusion de cette paix que le Koi a désiré constamment d'accélérer autant que possible. Sa Majesté est personnellement disposée, en considération de vos longs et fidèles services, d'avoir de l'indulgence pour cette fausse démarche; mais si la Cour de Pétersbourg en fait une matière de plainte, ainsi que cela n'est que trop probable, il sera difficile de justifier une conduite si peu amicale dans son ambassadeur. Quant à l'événement extraordinaire et inattendu du partage de la Pologne par trois puissances qui ont paru quelque temps bien éloignées de se concerter pour cet objet, je dois informer Votre Excellence que, quoique cette variation fasse naître des appréhensions plausibles que le commerce de l'Europe en pourra dans la suite être affecté , Sa Majesté , non plus que les autres puissances commerciales, ne regarde pas la chose comme d'une importance actuelle au point de s'y opposer directement ou d'entrer en activité pour y obvier, ainsi que Votre Excellence le juge nécessaire. Le Roi est encore moins porté à essayer de la voie indirecte d'encourager la continuation de la guerre aux Turcs, laquelle, sans compter les maux d'interruption de commerce, de dévastation et de pertes qu'elle entraîne, ne pourroit aller au but d'une manière désirable pour la

ISO KTl DK SI R LOI IS \V.

Graiide-lîrc'lagnfi, puisque, si la Russie avoit de uouvcaux succès, la Porte en seroit plus hors de mesure de se mêler de rindépendance de la Polojjne, et dans le cas contraire, il en résulteroit l'affaiblissement de l'empire de Rus-. sie, qui, quoiqu'il n'ait pas témoi,q[nc en dernier lieu à Sa Majesté celte ouverture et cette confiance qu'elle mérite à juste titre, ne peut cependant être regardé que comme l'allié naturel de la couronne et conséquemment destiné selon les apparences à contracter tôt ou tard une liaison étroite. En même temps, cette puissance, dont il n'y a que les acquisitions en Pologne qui puissent nuire à la liberté du commerce britannique en Pologne, pourroit, ainsi que Votre Excellence l'observe, braver l'orage. Ainsi un parti de cette sorte, très-convenahie et désirable pour la France, ne paroit nullement bon a être adopté par nous de concert avec elle, quoique nous puissions former le même désir que l'état de la Pologne n'eût souffert aucune altération. « Politique de crainte et d'égoïsme s'abritant derrière les intérêts du commerce britannique, que le partage de la Pologne n'atteignait pas. Comment ne pas se contenter du motif donné par M. de Panin à lord Cathcart, « que le partage avoit pour résultat d'éviter une guerre relative aux affaires de la République, laquelle guerre sembloit prête à s'allumer. « C'était là aussi le langage que tenait Frédéric II, qui s'applaudissait de ce qu'il regardait comme un chef-d'œuvre ' : « Telle fut la fin de tant de négociations qui demandoient de la patience , de la fermeté et de l'adresse. L'on parvint cette fois à préserver l'Europe d'une guerre générale qui étoit près d'éclater... C'est le premier exemple que l'histoire fournisse d'un partage réglé et terminé paisibletnent entre trois puissances. Dans les conjonctures où l'Europe se trouvoit alors, les plus

1 Mémoires, de 176:5 h 177,5.

CORRESPOX'DAXCF, SKCRKTE. ISl

habiles politiques y aiiroienl échoué : loiil dépend des occasions cl du niomcnl on h's choses se font. »

Frédéric s'admirait dans son ouvrage ; mais tout homme impartial souscrira plus volontiers au jugement que portait sur le même fait un diplomate étranger devant noire chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, qui en rendait compte en ces termes à AI. d'Aiguillon : 11 septembre 1772. i( Il douloit que dans le corps diplomatique entier il y eût un exemple de la méthode qu'on avoit suivie en dernier lieu pour s'accorder sur cet arrangement : il entrouveroit aussi peu dans l'histoire d'un abus aussi atroce des convenances et de la raison du plus fort.»-

D'après les anciennes traditions, la France avait pour alliée la Suède ; mais celte puissance était bien déchue depuis Charles \II : deux factions s'y disputaient le pouvoir. Le parti des bonnets soutenait la constitution aristocratique de 1719, qui plaçait la couronne sous le contrôle du sénat; l'autre, celui des chapeaux, visait à rendre le pouvoir royal indépendant. La France appuyait les chapeaux et aidait de son argent les principaux membres de ce parti '. Le 11) août 1772, Gustave III, encouragé parle gouvernement français, fit un coup d'Etat et se rendit absolu. Il fut puissamment secondé dans cette révolution par AI. de V ergennes ", et l'argent de la France fut prodigué ^ pour un résullat que Louis XV regarda comme une victoire remportée par l'autorité monar-

' Oiilrc des pensions fixes , rainbassadeur de France répandait beaucoup d'ar;{ent dans chaque diète; rien de plus inslruclif à cet égard (jue le liirc rouge, l-ln 1769 la diète coula à Louis XV 1,648,000 livres, et eu 1770, 1,400,000 livres.

- Voiries curieuses dépêches de AI. de \ ergennes, publiées par M. de Moiitlierol, dans les Mémoires de l'Acadiviie de l.ijun, année 1S57.

"^ Livre rouge : 1772. — Fonds dcsiinés aux dépenses de la Suède, 200, OJO livres. — Dki'k.nsk dv. l\ nihoLiriox de Slkdk, 603,000 livres.

chique '. Il comparait sa position à celle de Gustave III, et le triomphe de celui-ci sur le sénat n'était pas sans analogie avec son propre triomphe sur les parlements. Nous avons vu, d'après une de ses lettres au Roi d'Espagne, qu'il avait cru un instant son pouvoir en péril , et peutêtre avait-il entrevu le moment où il lui faudrait employer la force pour vaincre la résistance des parlements. Le cabinet secret joua un rôle important dans la révolution de Suède.

Mais cette révolution , accomplie sans verser de sang, avait profondément humilié le parti aristocratique, qui chercha à prendre sa revanche. On put craindre qu'il n'appelât à son secours la Russie. Le gouvernement français, voulant soutenir son œuvre, se disposa à envoyer des troupes en Suède. Faire passer des régiments français dans ce pays était difficile : on craignait l'opposition de l'Angleterre. Du Mouriez fut chargé par le ministre de la guerre, M. de Monteynard, avec l'agrément du Roi, de se rendre à Hambourg et d'y préparer des enrôlements d'étrangers. Cette mission lut cachée à AL d'Aiguillon ; mais celui-ci ayant été instruit de ce qui se passait, intercepta la correspondance de du Mouriez avec M. de Monteynard, Favier et Guibert. On saisit des lettres de M. de Ségur qui s'exprimaient en termes énergiques sur le compte de madame du lîarry '^.

M. d'Aiguillon s'imagina avoir trouvé l'occasion de se venger de M. de Broglie et de M. de Monteynard ; il crut ou feignit de croire à une sorte de conspiration. Il se plaignit vivement au Roi.

Le Roi prévint immédiatement son ministre secret. — 21 août, au soir, à Compiègne. « M. d'Aigaillon a découvert une correspondance d'un nommé Du Mouriez,

' Voyez plus bas le mémoire de M. de Broglie en date du 16 février 1775. - Mémoires de du Mouriez, t. I, p. 21-5 et suiv.

qui est à Hambourg, avec M. de Monfeynard ; il parle aussi du fils de Guibert, d'un nommé Favier, en correspondance avec le prince de Prusse et la Russie ; il dit que vous êtes en rappoi t avec M. de Monteynard. Éclaircissezmoy sur ce (|ue vous pourres savoir de tout cela ; et de là il [M. d'Aiguillon] tomba fort sur le ministre [M. de Monteynard] et sur vous. »

Louis XV fut inquiet, car M. d'Aiguillon parlait d'intrigues de M. de lîroglie avec le Roi de Prusse ; on y mêlait le nom de AI. de Choiseul. Favier était compromis par ses lettres à du Mouriez, et le Roi entrevoyait une cabale organisée pour le faire changer de politique. Il était d'autant plus autorisé dans ses conjectures, que M. de Broglie lui remettait depuis le mois d'avril une série de mémoires rédigés sous ses yeux et sous son inspiration par Favier. Or, dansées mémoires, M. de Broglie s'étudiait à faire ressortir tous les inconvénients de l'alliance avec l'Autriche. Comme il connaissait les intentions du Roi, il n'osait ouvertement attaquer cette alliance , mais il faisait parler éloquemment les faits, et s'eiïorçait de persuader au Roi que les intérêts de la France avaient souffert de la politique suivie depuis le traité de Versailles.

Du Mouriez et Favier furent renfermés à la Bastille ; M. d'Aiguillon demanda un ordre pour faire arrêter Dubois-Martin, secrétaire de M. de Broglie : le Roi refusa, M. d'Aiguillon insistant, Louis XV avoua que le comte lui avait envoyé de temps à autre des mémoires politiques, ajoutant qu'il ne les lisait pas. Il en remit quelques-uns au ministre.

M. d'Aiguillon comprit et ne parla plus de M. de Broglie ; mais il fit continuer la procédure contre les prisonniers de^la Bastille ; il voulait surtout perdre M. de Monteynard.

184 KTl DE SIH LOI IS W.

M. (le lirojjlie , se seiiianl hors d'alleinle, eut le verlige, el se croyant sur de l'appui du Roi, osa provoquer publiquement le ininislrc II avait été nommé ambassadeur extraordinaire pour aller au-devant de la princesse de Savoie, destinée au comte d'Artois 5 il demanda la permission de j)Ousser son voyage jusqu'à Turin , où l'appelaient ses affaires ; le duc d'Aiguillon lui remontra qu'étant revêtu d'un caractère ofEciel , il ne pouvait se rendre en simple jiarticulier à la Cour de Savoie. Le comte persistant dans sa demande, le duc lui promit de porter l'affaire au Conseil. Alors M. de Broglie lui écrivit une lettre qui est un chef-d'œuvre d'impertinence, et qui montre quels résultats funestes produisait celte manie de Louis XV de faire surveiller le supérieur par l'inférieur et de rompre toute hiérarchie. Quel respect, quelle déférence pouvait avoir pour le ministre officiel le ministre secret, employé par leur maître commun à contrôler le premier, et souvent à contrarier toutes ses mesures? C'est à ce titre que cette lettre est curieuse. Mais M. de Broglie se trompait en supposant que Louis XV laisserait publiquement bafouer un de ses ministres ; il avait pourtant par devers lui l'exemple de Tercier et sa propre expérience. Il avait été exilé une première fois et avait subi une disgrâce aux yeux de tous, pendant qu'il ne cessait d'avoir la confiance du Roi, qui voulait que les apparences fussent sauvées, et que les représentants avoués de son autorité fussent obéis. Louis XV' ne tint pas une conduite différente dans la circonstance présente. Le comte était alors invité au château de Choisy. Le Roi lui fit bon visage, joua avec lui au trictrac. Mais à son retour à Paris, il reçut un ordre du Roi qui l'exilait à Ruffec.

Le Roi avait craint un instant une trahison de la part de M. de Broglie, et, sous Tinspiration de M. d'Aiguillon,

CORHl'^SPOXDAXCK SKCRKTE. 185

il écrivit à M. Dubois-Martin une lettre désespérée. — ](] octobre 1773. "Le secret est presque découvert : il faut qu'il y ait eu un traître ou un canard privé. Le général Monet seul presque n'est point nommé ; le comte de lîroglie avait des émissaires partout : d'Éon en Angleterre, Bon à Bruxelles ; Dumourier à Hambourg ; Cbrétien à Stockbolm ; Marbeau à Pétersbourg ; Guibert à Vienne, et le prince Louis de moitié, Cliàleauneuf en Espagne. Par les lettres de Dumourier à M. de Monteynard, c'est un fou qui voulait la guerre et rompre l'alliance avec Vienne. J'ai fiiit cette alliance et elle subsistera sûrement tant que l'Impératrice vivra, et l'Empereur, je n'ai que lieu de me louer de lui. Je ne veux point de guerre ; je m'en suis assez expliqué. A cinq cents lieues il est dilBcile de secourir la Pologne. J'aurois désiré qu'elle fût restée intacte, mais je ne puis y rien faire que des vœux. Le comte de lîroglie a eu une conversation bien indiscrète avec M. de Mercy. Il faut tenir une conduite bien sage, et laisser dormir pendant quelque temps les cboses, en continuant cependant les correspondances et prenant garde à tout. »

Mais il ne (arda |)as à s'apaiser. Comme il voulait, malgré son mauvais succès, poursuivre la correspondance secrète, M. de Broglie lui était nécessaire. Il l'autorisa donc de nouveau à lui écrire et augmenta même ses appointements, mais il le laissa en exil. Deux maîtres des requêtes avaient été cbargés d'instruire le procès des prisonniers de la Bastille, c'étaient MM. de Marville et de Villevault.

Les commissaires interrogèrent Favier et du Mouriez, ils n'en purent rien tirer ; on peut lire dans les Alémoires de du Mouriez le piquant récit de sa captivité '. Le Roi les fit mettre en liberté; M. de Monteynnrd ayant été renvoyé

1 Méinnires de du Mouriez, i. I, p. 2.5G c( siiiv.

186 KTUDE Sri{ LOTIS \V.

(In ministère, M. d'Ai^q^nillon , dont le bnt principal était atteint, se déclara prêta pardonner à M. de FJrojjlie; il ne demandait que des avances, mais il s'adressait mal. M. de Broglie préféra rester en exil, mais non sans protester auprès du Roi contre les bruits injurieux que le ministre et les commissaires de l'alTairc de la Bastille répandaient sur son compte.

Louis XV reconnut l'innocence de M. de Broglie, et de sa retraite de Ruffec celui-ci correspondait fréquemment avec le Roi. Il lui recommanda avec chaleur (2 mars 1774) M. Dubois-Martin, qui avait réussi à soustraire les papiers trouvés chez Favier, et avait noblement résisté aux menaces et aux tentatives de séduction dont il avait été l'objet pour qu'il livrât le secret. En l'absence de M. de Bro,']lie, il était resté seul charf^é de la réception et du déchiffrement des dépêches. Le Roi , sur la proposition du comte, lui accorda une pension de six mille livres. En même temps il rassura AL Durand. Je cite ce billet pour montrer que le comte de Broglie n'avait pas cessé de diriger la correspondance secrète. — 20 mars 1774. « Monsieur Durand, tout ce qui est arrivé au comte de Broglie ne doit pas vous effraier : il m'a envoie les lettres que vous lui aves écrites les 11 et 14 décembre dernier, contenant comme par le passé tout ce dont je vous ay chargé. Ce billet vous sera envoie en chiffre par lui : vos services me sont toujours agréables. « Louis. »

L'année 1773 avait apporté de nombreux soucis à Louis XV et à ses agents secrets. Un Français réfugié en Angleterre, Théveneau de Morande, avait composé sous le titre de Mémoires secrets d'une fille publique , une histoire de madame du Barry où la personne du Roi était fort maltraitée. M. de Broglie ayant appris ce fait, proj)Osa à Louis XV de faire acheter par d'Eon le manuscrit de

CORRESPONDAXCK SECRKTE. 187

Thcveneaii de Morande. L'auteur de ce pamphlet était une de ces âmes vénales qui vivent de scandale et font de la plume une arme dont ils vous menacent pour vous amener à composition. Il publiait un journal intitulé le Gazetier cuirassé, où il diffamait et calomniait ceux qui n'avaient pas consenti à acheter son silence.

Al. des Cars instruisit AI. de Broglie du projet de publication dont madame du Barry était menacée, et lui remontra de quel intérêt il était pour le Roi d'empêcher un pareil scandale. Il pensait que d'Eon pourrait être charjjé de négocier la suppression du libelle en question. Le comte de Broglie sonda le chevalier d'Eon, qui répondit qu'il était on ne peut mieux à même de rendre ce service, connaissant personnellement Alorande, et fit savoir que moyennant huit cents guinées Alorande renoncerait à sa publication,

AL des Cars, qui voulait faire sa cour à madame du Barry, lui fit part de ce qu'il savait et offrit ses services. Celle-ci reçut cette ouverture avec une indifférence calculée, qui fit soupçonner à AL des Cars que la comtesse, déjà prévenue, préférait suivre une autre voie. AL de Broglie crut devoir porter ces faits à la connaissance du Roi, en le suppliant de ne rien négliger pour empêcher un tel scandale de souiller la majesté royale. Louis XV répondit : « Ce n'est pas la première fois qu'on a dit du mal de moy dans ce genre; ils sont les maîtres, je ne me cache pas ; l'on ne peut scurement que répéter ce que l'on a dit de la famille du Barry, c'est à eux à voir ce qu'ils veulent faire, je les seconderes. »

Hélas ! il ne se cachait pas, et c'était là le mal, car il scandalisait la France entière en se montrant en public avec madame du Barry, et en lui accordant les honneurs royaux. Aladame du Barry et AL d'Aiguillon étaient plus

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soucieux {|U(' lui de sa dij^nilé, et s'ils s'claimt monlrés IVoids lors dos ouvcrlures (juc leur fil W. do Hiojjlie, c'est qu'ils préférèrent se servir d'un autre agent. AI. d'Aiguillon envoya à Londres un inlrigant nommé Uenaven , |)our traiter avec Tliévencau de Morandc de l'achat de son manuscrit ; ce dernier demanda vingl-quatre mille livres. On hésita, dans la crainte que le pamphlétaire ne gardât copie de son ouvrage; on essaya de le faire enlever, mais les agents chargés de cette opération furent surpris et durent s'enfuir pour éviter la potence. Pendant ce temps-là une autre négociation se poursuivait par les soins du comte de Broglie et du chevalier d'Eon ; mais ce fut Beaumarchais qui se fit charger par M. d'Aiguillon de la négociation définitive. Morande renonça à la puhlicationde son pamphlet, moyennant trente-six mille livres une fois payées, quatre mille livres de pension viagère, dont moitié réversible sur la tête de sa femme et de ses enfants. A la suite de ce traité, Beaumarchais reçut livraison de l'édition entière, tirée à six mille exemplaires, qui furent brûlés dans un four à briques que l'on loua pour cet effet à un mille de Londres. C'était cher, beaucoup trop cher'.

A peine l'affaire de la Bastille était-elle terminée, à peine Louis XI' avait-il repris sa sécurité, qu'un nouveau coup qu'on ne pouvait parer vint lui démontrer que son secret était connu non plus de ses ministres, mais de ceux auxquels il avait le plus d'intérêt à le cacher, de la Cour de Vienne. Le 6 avril 1774, il écrit à M. Dubois- Alartin : u A Vienne on a découvert le chiffre avec Durand, et toute sa correspondance y est découverte avec le comte de Broglie. C'est le prince Louis qui me le mande secrètement. \e lui envoies plus de lettres passant parles Etats

* Vnyrz ro|)iisciilo de d'Kon intiliilt- Campagnes du sieur Cnron de Beaiimarcliais peudiiiit les avnèrs 177V, 1775, i77G. — Mémoires, t II, p. 179.

CORRESPOMDAXT.K SKCHKTK. 189

de l'Impératrice, non plus qu'à (lonslaritinople, où il pourroi t y aller de la vie de mon ministre à la Porte. 5»

Au reçu de celte dépèche, M. Dubois-Martin s'étonne; il ne comprend pas qu'un secret si bien combiné |)uisse avoir été pénétré. — G avril 1774. « J'ay reçu et communiqué à M. le général Monnet le billet de Sa Majesté par lequel elle a la bonté d'annoncer ce que mande secrètement M, le prince Louis, et nous ne manquerons pas de nous conformer à ses ordres. Mous ne concevons pas comment on peut deviner un chiffre, mais bien qu'on ait pu avoir à Vienne celui de M. Durand, comme M. de Saint- Priest à Constantinople la correspondance de l'ambassadeur d'Angleterre, ou par quelque moyen équivalent. Il ne faut pas moins que la constance supérieure de Sa Majesté pour que sa correspondance résiste à tant d'échecs. 55

Louis XV crut avoir trouvé l'explication de ce mystère. — 18 avril 1774. « L'on envoie les copies des lettres du ministre qui ont été déchiffrées, et par cette découverte les nôtres ne sont pas difficiles à découvrir. Voilà ce que je pense, et cela, parce que pareille chose nous est arrivée. » Mais le Roi ne connaissait pas encore toute l'étendue du mal. Deux dépêches secrètes du coadjuteur de Strasbourg, transmises par M. de Soubise , vinrent l'éclairer et le désespérer'. — A M. Dubois-Martin, 26 août 1774. «J'envoie les deux lettres originales que j'ay reçues de Vienne par des couriers du coadjuteur, et que M. de Soubise m'a remise de sa part. Il a gagné quelqu'un du cabinet apparemment pour être si bien instruit. Vous pourres copier ce qui regarde la découverte de ma correspondance secrète pour l'envoier au comte de Broglie et me renvoier les originaux, w

* Voyez plus bas la dépêche du coadjuteur jointe à la lettre du Roi en date du 26 avril 1774, et (îeor<jei. Mémoires, i. I, p. 273 et suiv.

Le prince Louis avait fait d'importantes mais tardives découvertes. En corrompant des secrétaires du prince de Kaunitz, il avait a|)pris que la Cour de Vienne était parvenue à se procurer et à décliiflrer les dépêches diplomatiques échangées entre le gouvernement français et ses représentants à Constantinople , à Stockholm et à Pétersbourg, au moyen de cabinets noirs qu'il avait à Bruxelles, à Francfort et à Ralisbonne. La correspondance secrète n'avait pas échappé à ses investigations; le prince envoyait en même temps des copies du déchiffrement fait à Vienne des correspondances interceptées. Le doute n'était plus possible. Louis XV se sentit vaincu, mais l'humiliation qu'il en ressentit ne fut pas longue, car la dernière lettre dans laquelle il annonçait à Dubois-Martin la découverte de la correspondance secrète est du 26 avril 1774, et le 10 mai suivant il était mort.

J'ai dit, en commençant, comment M. dcBroglie, accusé d'intrigues auprès de Louis XVI, parvint à se disculper en produisant les originaux de la corres|)ondance secrète, ma tâche est donc terminée ; toutefois je ne saurais finir sans tirer la conclusion de cette esquisse incomplète mais véridique du gouvernement personnel de Louis XV. Pendant plus de vingt ans il employa à la correspondance secrète un temps et une intelligence qu'il refusait aux affaires de son royaume. Que n'accordait-il un peu de ce temps à s'occuper de l'administration de la France, qui dépérissait entre des mains négligentes ou coupables? Il se défiait de ses ministres et il les laissait faire, se contentant de contrebalancer en dessous leur influence.

En politique il ne suffit pas d'avoir de bonnes intentions, il faut vouloir le bien franchement, fermement. Louis XV n'eut que des velléités timides que décourageait le premier obstacle. Aussi tout ce qu'il craignait se réalisa.

Il voulut la j)aix à tout j)rix; sa feriiielé à conserver l'alliance autrichienne n'eut pas d'autre raison d'être. Il s'imagina que, tant qu'il serait uni à cette puissance, personne n'oserait l'attaquer. Par cette conduite, il froissa le sentiment national, trouva dans ses ministres des interprètes infidèles de sa politique, et dans ses agents secrets des instruments indociles. Il compromit cette alliance qui lui était si chère, et la rendit stérile. Il assista sans remords au partage de la Pologne qu'il aimait et qu'il aurait souhaitée libre et heureuse. Dans un pays où les ministres avaient à leur discrétion la Bastille, les lettres de cachet et le cabinet noir, il espéra leur cacher ses mesquines intrigues, bien puériles au fond, mais qui devinrent funestes en discréditant les dépositaires de son autorité et en affaiblissant le gouvernement.

Toujours tremblant d'être surpris, d'illusion en illusion, il atteignit le terme de son règne et de sa vie; mais au moment de mourir il eut la honte de voir ses petits mystères découverts en France et à l'étranger, sa duplicité mise à jour, et s'écrouler l'éditice auquel il avait depuis si longtemps consacré tous les instants qu'il dérobait à ses plaisirs ou à son ennui. Cependant, à tout prendre, on doit lui savoir gré de n'avoir pas été entièrement cet égoïste et ce roi fainéant que nous dépeint l'histoire , et dans le jugement définitif que l'on portera sur lui , jugement qui ne pourra qu'être sévère, il faudra tenir compte des quelques sentiments généreux et du bon vouloir dont il a déposé le témoignage dans la Correspondance secrète.

La lecture de cette correspondance ne permet pas seulement de mieux connaître l'individualité de Louis XV, elle fait naître aussi des réflexions d'un ordre plus général.

En dehors des fautes qui lui sont personnelles et qu'on ne saurait ni dissimuler ni atténuer, Louis XV se trouva

102 KTl DK SI» L0[ IS \V.

dans une |)osilion difficile par le fait même du pouvoir royal tel qu'il l'avait reçu de Louis XIV. Depuis plusieurs siècles, la royauté française avait travaillé sans relâche à détruire ou du moins à amoindrir les pouvoirs rivaux qui pouvaient l'arrêter ou la contenir dans son essor. Les Etats généraux, qui représentaient la nation, n'avaient pas été convoqués depuis 161-i. Les Ktats provinciaux, là où on les avait laissés vivre, étaient privés de toute initiative et sans force réelle. Le tiers état avait été dépouillé peu à peu des (rancliises communales qu'il avait si péniblement acquises au moyen âge. I^e clergé, à la suite du concordat, était sous la main du Roi, qui disposait à son gré des bénéfices ecclésiastiques. Il n'y avait pas d'aristocratie comme en Angleterre, gouvernant ou participant en vertu d'un droit reconnu au gouvernement du pays, mais une noblesse sans puissance qui ne possédait que des privilèges individuels. Les honneurs de la Cour, les grades de l'armée , les dignités de l'Eglise, étaient la récompense de sa soumission ; mais elle était écartée avec soin de l'administration, qui était confiée à une race à part ' , sortie de la bourgeoisie, gens de robe et fonctionnaires qu'on décorait de titres nobiliaires, et chez qui on recrutait les ministres, les conseillers d'Etat, les intendants.

Nulle résistance que dans les parlements, mais résistance stérile, illégale même, bien que sanctionnée par l'opinion; que l'on faisait taire avec des lettres de jussion et des lits de justice, et que Louis XV finit par briser en supprimant les parlements eux-mêmes. La royauté s'était donc mise en possession de l'absolutisme le plus complet, mais cet absolutisme, le Roi ne pouvait l'exercer tout seul :

* ilM. (le Bernis et de Clioisenl, qui étaient de noblesse ancienne, parurent déroger en acceptant les fonctions de secrétaire d'Etat. C'est là un fait caractéristique.

COUllKSPO.VD.WCI'] SKCRKTE. 193

ii fut contraint d'abandonner à ses ministres nn pouvoiieffrayant dont ils n'étaient comptables qu'à lui, pendant qu'il n'avait sur eux aucun moyen de contrôle. Tant que le Roi fut Louis Xll', et que les ministres s'appelèrent Colbert ou Louvois, les cboses allèrent à peu près bien; mais Louis XV n'eut ni la volonté ni le génie de son bisaïeul : il trouva trop lourd et trop difficile de surveiller les détails de l'administration, détails qui s'accroissaient et se compliquaient de jour en jour. Il n'eiàt pas demandé mieux que de donner une direction générale, surtout aux affaires étrangères, mais ses ministres ne souffraient de sa part aucune contradiction. En changeant de ministres, il n'eût fait que changer de maîtres. Dans l'impuissance de ftiire prévaloir sa volonté en la manifestant publiquement, il eut recours à l'intrigue, à des correspondances secrètes ; il fut réduit à tromper ses ministres, à les contrecarrer eu dessous, en un mot, à avoir une sorte de gouvernement occulte à côté du gouvernement officiel. Sous son règne, l'omnipotence ministérielle fit d'immenses progrès : le Roi dut plier, et n'eut d'autre moyen de manifester de ten)ps à autre son autorité qu'en chassant le ministre qui avait régné en son nom.

Cet état de choses était notoire ; aussi le chevalier d'Éon, témoin des efforts de Louis XV pour faire prévaloir sa volonté personnelle contre celle de ses ministres, écrivait, quelque temps après sa mort, au comte de Broglic : «Le Roi, au milieu de sa propre cour, avait moins de pouvoir qu'un avocat du Roi au Chàtelet ; « et il ajoutait : « Jamais la postérité ne pourra croire de tels faits, si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater, et de plus incroyables encore '. »

Le pouvoir résida entre les mains des ministres en fait

1 Lettre du 17 juillet 1774.

19i ETUDE SUR LOUIS XV.

et j)resquc en droit, et cela de l'aveu de tous; aussi le ministère devint-il l'objet des plus ardentes convoitises. Le règne de Louis Xl'I se consuma dans des luttes pour des portefeuilles. L'oj)iuion publique réveillée ne demandait plus au trône telle ou (clic réforme, mais tel ou tel ministre, tant était grand le prestige atlacbé à ce titre, tant était grande la force de ceux qui le portaient. Le Roi s'effaçait devant le ministre, Louis Xl/I devant Turgot ou Xecker. Et remarquez que, dans certains pays, le nom des bonimes d'Ktat j)or(és au pouvoir a une signification, parce que ces liommes représentent un parti ; mais en France, vers la fin de l'ancien régime, il n'y avait pas même de partis politiques. Une royauté placée dans ces conditions devait se transformer ou périr : elle périt.

DK LOUIS XV.

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