‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie (volume 3)Chapitre 18 sur 253 · IX. — LOUIS XV A TERCIER · texte numérisé non relu

IX. — LOUIS XV A TERCIER

[.\utogr. Arch. dcrEmp. K. 13".]

Ce 4 may 1755.

J'approuve que vous envoies à Durand la lettre dont je vous renvoie le projet ".

X. — IXSTRUCTIOXS SECRÈTES DU PRIXCE DE COXTI , APPROUVÉES PAR LE ROI , AU CHEVALIER DOUGLAS, CHARGÉ D'UXE MISSIOX SECRÈTE EX RUSSIE.

[Arcli. des affaires étrangères. — Gaillardet, Mémoires du rhevalier d'Eon, l. I, p. 93.]

l*"'' juin 1755.

La situation de l'Europe en général, les troubles qui se sont élevés l'année dernière en Pologne, ceux que l'on craint d'y voir renaître, la part que la cour de Pétersbourg y a prise , l'apparence qu'elle va conclure dans peu un traité de subsides avec l'Angleterre, par le ministère du chevalier Williams, nommé ambassadeur de Sa Majesté Britannique auprès de Tirapératrice de Russie, tout demande que l'on donne la plus grande attention aux démarches et à la situation de cette cour.

^ Le baron de Tott fut envoyé à Coiistanlinoplc. Le Livre rouge contient, à la date du 3 février 1755, la mention d'une somme de 6,000 livres, t pci:r le voyage du siour de Totte à Constanliuoplei . C'est le père du fameux diplomate, auteur des Mémoires sur les Turcs et les Tartares.

- Pendant que AI. de Broglie suivait la cour d'Auguste III tantôt à Varsovie, tantôt à Dresde, M. Durand résidait à Varsovie. — Livre rouge, 22 aoiit , 4 novembre 1755.

Dcj)uis loi]glem|)s Sa Majesté n'y entrelient plus d'ambassadeur, de ministre, ni même de consul; par conséquent on en ignore prcscjuc entièrement l'état, d'autant plus (pie le caractère de la nation et le despotisme jaloux et soupçonneux du ministère ne permettent pas les correspondances usitées dans d'autres |)ays. On a pensé que, pour avoir des notions sur lesquelles on pût compter de ce qui se passe en Russie, il convenait d'y envoyer, sans aucune qualité apparente ni secrète, une personne capable de bien examiner par elle-même cette cour et d'en venir rendre compte ensuite. Un Français ne pouvait être propre à cette commission. Malgré l'amitié que l'on suppose toujours que rimpéralrice de Russie a pour Sa Majesté et son pencbant ])our la nation française, un sujet du Roi serait certainement troj) observé en Russie par le ministère pour qu'il y ])ùt être utile, de quelque prétexte qu'il se servît pour cacher le molil de son voyage.

Par cette raison, on a jeté les yeux sur le sieur Douglas, qui, étant sujet du roi de la Grande-Bretagne, ne ])ourra donner aucun soupçon. Les bons témoignages que l'on a rendus de son intelligence et de son zèle font espérer qu'il s'acquittera de cette commission avec succès. On propose de le laire partir d'ici de la manière la plus indifférente, comme un gentilhomme qui voyage uniquement pour sa santé et pour son amusement. C'est un usage suivi par beaucoup de ses compatriotes : par conséquent on n'y fera ])oint d'attention. 11 ne faut point qu'il paraisse avoir aucune relation avec les ministres de Sa Majesté, ni en France, ni dans ses voyages, ne devant en voir aucun dans les différents endroits où il eu pourrait trouver. Il peut partir avec un simple j)asse-port.

Pour éviter les questions qu'on pourrait lui faire dans les grandes cours d'AHemngne par la curiosité qu'il pour-

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rail exciter, il paraît convenable qu'il en Ire en Allemagne par la Sonabe, d'où il passera en lîoliènie, sous prétexte d'y voir pour son instruction les différentes mines de ce royaume. Les connaissances qu'il a de la minéralogie peuvent servir de prétexte à ce voyage.

De Boliême il ira en Saxe, où il se rendra par la même raison aux mines de Friberg. Après y avoir satisfait sa curiosité, il passera à Dantzick, soit par la Silésie, Varsovie et Thorn, soit par la Poméranie brandebourgeoise, en allant à Francfort sur l'Oder, et de là à Dantzick par la route qui lui conviendra le mieux. 11 séjournera dans cette ville pendant plusieurs jours pour tâcher d'approfondir la cause des démêlés qui subsistent depuis quelques années entre le magistrat et la bourgeoisie, et pénétrer, s'il est possible, les causes de ces dissensions, ce qui les fomente, et si elles sont soutenues par quelque puissance étrangère.

De là il continuera sa route parla Prusse, la Curlande, où il séjournera aussi sous prétexte de se reposer, mais dans la vue de savoir en quel état est ce duché, ce que pense la noblesse curlandaisc de l'exil et de la déposition du duc de Curlande et des vues du ministère russe pour confier cette principaulé.

11 s'informera aussi de la manière d'en administrer les revenus et la justice, et du nombre de troupes que la Russie y entretient.

De Curlande, il passera en Livonie et suivra la grande route jusqu'à Pétersbourg. Son premier soin en y arrivant sera de répandre sans affectation la cause de son voyage, qui n'est que de pure curiosité ; il cherchera à se faire des connaissances qui puissent l'entretenir de ce qu'il désire savoir. Il ne peut apporter trop de circonspcclion à la manière dont il fera ses recherches; il ne doit marquer d'affection pour aucune nation plus que pour les autres;

qiioi(juc la craisc qui l'a lait sortir d'Angleterre paraisse devoir l'enipècher de faire connaissance avec le chevalier \V iiliams, cependant, si, corame il l'assure, il n'en est point connu, il pourra le voir comme tout Anglais doit voir le ministre d'Angleterre.

Il s'informera aussi secrètement qu'il sera possible du succès des négociations de ce ministre pour les troupes à fournir à l'Angleterre ;

Du nombre des trou|)es que la Russie entretient également, de l'élat de sa flotte et de ses vaisseaux et galères ;

De ses finances, de son commerce, de la disposition de la nation pour le ministère présent ; du degré de crédit du conile de Bestuchcff ;

De celui du comte de Woronzow, des favoris de l'Impératrice, tant pour ses affaires que pour ses plaisirs; de l'influence qu'ils peuvent avoir sur les ministres ; de l'union ou de la jalousie qui règne entre les minisires, et de leur conduite vis-à-vis des favoris; du sort du prince Yuan, ci-devant czar, etdu prince de lîrunswick, son père;

De l'affection de la nation pour Je grand-duc de Russie, surtout depuis qu'il a un fils ; si le prince Yvan a quelques partisans secrets, et si l'Angleterre les soutient ;

Du désir que les Russes ont de vivre en paix, et de leur éloignement pour la guerre, surtout en Allemagne ;

Des imes de la Russie sur la Pologne pour le présent cl les cas à venir ;

De ses projets sur la Suède ;

De l'impression qu'aura faite la mort du sultan Mahmoud et de l'avènement d'Osman au trône ; de ses ménagements pour la Porte ;

Des causes qui ont fait rappeler d'Ukraine le comte Rasomowski, helinan des Cosaques ;

De ce qu'on pense de la fidélité de ces peuples et de la

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manière dont ils sont traites par la eour de Pétersbourg ;

Des sentiments de l'Impératrice pour la France, et de ceux que son ministère lui inspire vraisemblablement pour l'empêcher de rétablir la correspondance avec Sa Majesté ;

Des foctions qui peuvent diviser la cour ;

Des sujets, tant homme que femme, à qui l'Impératrice peut avoir confiance ;

De ses sentiments et de ceux de ses ministres pour les cours de Vienne et de Londres ;

Enfin de tout ce qui peut intéresser le service ou la curiosité de Sa Majesté.

Il rassemblera toutes ces connaissances autant que le pays peu communicatif lui permettra de le faire. Il prendra des notes sur tous ces objets, qui serviront à former un mémoire qu'il ne fera et n'enverra en France qu'après être sorti des Etats de Russie, ou dans le cas que le ministre de Suède à Pétersbourg, à qui on fera écrire de se changer de ses paquets pour les envoyer par un courrier à Stockholm , en Suède. Il ne risquera jamais rien par la poste ordinaire que l'avis de son arrivée et les progrès qu'il pourra faire dans la recherche des différents articles détaillés ci-dessus, et, pour le faire, il se servira d'un langage allégorique et très-court dont on conviendra avec lui, et des adresses qu'on lui indiquera.

Lorsqu'il croira avoir rempli à peu près tous les objets qu'on vient de lire, il en informera, afin qu'on lui donne l'ordre de revenir en France, ou par la même route, ou par la Suède, sous le même prétexte d'y voir des mines, afin de continuer à cacher le sujet de son voyage, en paraissant toujours avoir en vue le même objet. C'est de la manière dont il remplira une commission si importante et si délicate, qu'il peut espérer que Sa Majesté, dai>s d'autres occasions, usera de ses talents et de son zèle, et

par conséquent les grâces qui lui marquent la satisfaction qu'elle aura de ses services.

XI. — NOTE SLR LA MAXIKHK ALLÉCiOHIOlE D'ÉCRIRE, COWEXli: .AVEC M. I,E CHEVAMEH 1)01 (JLAS .AIXAXT E.\ RUSSIE.

[Annexe du nuiui'io prc'cétienl.]

l" juin 1755.

Le fond du lan^jage allégorique sera des achats de fourrures.

Le renard tio/'r signifiera le chevalier Williams; s'il réussit, le renard ?2oir sera elier, parce qu'on a donné d'Angleterre commission d'en acheter.

Ces mots l'hermine est en vogue, signifieront que le parti Russien domine, et que j)ar conséquent les étrangers n'ont pas de crédit. Si au contraire le parti autrichien, à la tète duquel est M. de Oeslucheff ', est prépondérant, on écrira, que le lonp-ccrvi'er a son prix. On se servira de cette phrase : les soholes ou martres zibelines diminuent de prix, pour marquer la diminution du crédit de M. de Bestucheff; ou elles sont toujours au même prix, pour indiquer qu'il est toujours dans la même faveur. Lg?, peaux dep>etit' gris signifieront les troupes à la solde de l'.Angleterre. Pour l'entendre, on augmentera toujours de deux tiers en sus le nomhre des peaux à envoyer, pour signifier le nombre des troupes, de sorte que dix peaux signifieront trente mille hommes, et vingt, soixante ou soixante-dix.

M... n'écrira point qu'il enverra les fourrures , mais il marquera seulement qu'il les apportera en revenant. En passant à Danlzick, M. .. enverra un de ses domestiques à Graudenfz, petite ville de la Prusse polonaise, y mettre à la poste une lettre dans laquelle il donnera avis de ce qu'il aura pu découvrir à Dantzick des dissensions entre le ma-

* Alexandre Rcsliicluf , ilevcnu comte et grand chancelier de Russie sous la czarinc Eiisabclh; disjfracié en 1758.

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gislrat et la ])ourgeoisie. Celte Icllrc j)ortera l'adresse de M. .. Ces lettres seront en style de lettres de ehange et selon le plus ou moins de succès dans les recherches, ce qui fera allonjjcr ou diminuer le séjour. On marquera que l'on a besoin de remises ou que l'on n'en a pas besoin. Si l'on ne peut rien faire, M... marquera que l'air est tout à fait contraire à sa santé, et que l'on demande des remises pour pouvoir passer ailleurs. SiM. .. ne doit point passer en Suède, on lui réj)ondra que, puisque sa santé souffre, on croit que le meilleur pour lui est de revenir en droiture. Si au contraire on juge qu'il doive y aller, on le lui insinuera par forme de conseil.

Si l'on pense qu'il doive revenir , on lui écrira que l'on a trouvé ici un ma?ic/ion, que par conséquent on le prie de n'en point acheter.

Tout ceci écrit en très-petits caractères et en abrégé, sera mis par M... dans une tabatière d'écaillé à double fond, ce qui ne pourra donner aucun soupçon.

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