SUR LA POLITIQUE DE LA FRAXCE EX TURQUIE
[Ségur, Polilifjne des rahinets de l'Europe, d'a|)rùs l'oiirjinal trouïc dans le nabiiut de Louis AVI '.]
[.Iiiin 17G8.]
La ])olitique des Turcs étant fort affoihlie par les disgrâces qui signalèrent la fin du règne de Mahomet IV'', l'incapacité de ses successeurs les plus immédiats **, les pertes que l'Empire essuya dans les guerres qui précédèrent la paix de Carlowitz et de Passarowitz, enfin les révoltes qui firent tomher successivement du trône des
1 Allusion ù la mort de lu Reine, décédéc le 23 juin.
- Ce mémoire fut rédigé pour la correspondance secrète au moment où AI. de Vcrgennes quitta ('onstanlinoplc, où il fut remplacé ])ar M. de Saint- Pricst. (Voyez la pièce suivante.) M. de V'cr;]ennes avait reçu ordre d'esciter les Turcs à déclarer la «jucrre ;'; la Russie, et il. de Clioiseut le rappela, sous préicxie qu'il n'avait [)ns rempli ses ordres.
•5 Tome lil, p. 105 et suiv. — XI. de Vcrgennes eut son audience de congé du Sulfan le 17 d('ci'iid)re 1708. C'est vers le mois de juin qu'il faut placer la rédaction du curieux mémoire que nous publions.
* La levée du siège de Vienne, en 1683, et des malheurs subséquents et rapides opérèrent sa déposition.
■> Siillnn Alimet et sultan Soliman, frères de Mahomet IV, princes faibles rt incapables.
COHRESPO\DA.\CK SKCRKTi:. ;J(J5
princes dignes de roccuper', ne la rendirent qne plus languissante. Loin de se relever do sa léthargie, elle recul, sous le règne de sultan Mahmouth, nn déchet plus notable, dont les traces profondes s'cflhcent diflicilenienl. Ce prince, doué de qualités suffisantes pour faire un règne glorieux dans un Etat réglé et soumis, appelé à l'empire par l'effervescence d'une sédition populaire, dirigea tous les efforts de son génie à prévenir les attentats de son peuple, qu'il redonloit d'autant plus qu'il lui éloit redevable de son élévation. Toutes ses vues se concentrèrent dans l'intérêt de sa sûreté personnelle ; l'emploi des moyens les ^îlus violents ne lui coûta rien pour l'affermïv. L'âge augmentant sa défiance, et le malheur qu'il eut d'être privé de postérité aigrissant ses inquiéliides, il versa des torrents de sang pour assurer la tranquillité intérieure de Constantinople, qui fit, dans les dernières périodes de sa vie, l'objet capital, peut-être même l'unique, de sa prévoyance et de ses soins. Ce n'est pas exagérer de dire que ce prince avoit en quelque nuinière circonscrit les bornes de son empire dans l'enceinte de sa capitale. C'est sous le règne de sultan Mahmouth que la Russie ". au mépris du traité de Prutli alors en vigueur, osa écarter à main armée, du trône de la Pologne, nn prince que les vœux unanimes de la nation y avoient rappelé. La Porte Ottomane fit, dans cette occasion, quelques déclarations fortes et menaçantes : elles furent même accompagnées de quelques démonstrations ; mais comme celles-ci ne furent suivies d'aucun effet plus réel, elles ne servirent qu'à constater la (aiblesse du gouvernement ottoman.
t Sultan Mustapha II, piTC des sultans Mahmouth et Osman, déposé pu
Sultan Ahmct , son frèro et son successeur, déposé en 1730. Il est pè.'C de Mustapha IFI, actuellement réjjnant.
- Sultan Mahmouth monta sur le trône en 1730. Il mourut en \7ô^.
La Russie, enhardie par le succès de sa témérité, ne tarda pas à porter des coups plus directs aux Turcs. L'invasion de la Crimée et le siège d'Azof furent le prélude de la guerre qu'elle leur déclara, et dans laquelle elle entraîna la maison d'Autriche. On ne récapitulera pas ici les événements d'une guerre qu'il n'avoit pas tenu à sultan Mahmoulh d'éviter. Comme il n'y étoit entré que malgré lui, il ne profita des succès assez distingués qu'il y eut que pour en sortir promplement. 11 dut à la médiation de la France une paix assez honorable, quant à l'acquisition qu'il fit de Belgrade (année 1739), mais fatale, par rapport à la révocation de tous les traités antérieurs qui existoient entre la Porte et la Russie.
La guerre qui s'alluma en Allemagne peu après la signature des traités de Belgrade, ne rendit la politique du sultan Mahmouth ni plus élevée, ni plus ambitieuse. Son parti étoit pris : il vouloit conserver la paix au dehors, pour èlre pins assuré de celle du dedans; il vit donc passivement les puissances prétendantes à la succession de la maison d'Autriche en disputer les dépouilles. Si, réveillé par différentes insinuations, il se détermina à offrir sa médiation , le refus qui en fut fait n'intéressa pas assez sa gloire pour provoquer son ressentiment. Ce fut même à la suite de cette crise que, ne voulant point laisser lieu à des défiances à la cour de Vienne, il consentit de convertir avec la nouvelle maison d'Autriche (1747), dans une paix perpétuelle , la trêve de trente ans qu'il avoit stipulée avec l'ancienne.
La paix rétablie en Allemagne, la Russie, dont l'ambition ne repose jamais, commença alors ses établissements de Tuu et de l'autre côté du Borysthène, et notamment celui qui est connu sous le nom de Nouvelle-Servie. Quoique ces établissements, considérés relativement à leur em-
placement, ne fussent pas formellement contraires à la lettre du dernier traité de paix, cependant ils ne dévoient pas paroître moins offensifs aux Ottomans. Les vastes déserts qui servent de frontières dans cette partie aux deux empires, font une barrière suffisante pour leur sûreté respective. La Russie ne ])ouvoit donc espérer d'y élever des forts, ni d'y former des lieux de dépôt, sans annoncer le dessein, non-seulement de resserrer les Tartares dans leurs communications, mais encore de se mettre en mesure d'attaquer avec avantage le territoire ottoman, et de s'ouvrir la route à se procurer un établissement solide sur la mer Noire,
Tout alarmante que fût cette vue, il se passa bien du temps avant que le divan se laissât convaincre de l'intérêt qu'il avoit à y mettre des obstacles. Enfin , réveillé par les cris des Tartares, comme par les représentations de ses amis, il exigea de la Russie qu'elle discontinueroit ses travaux: celle-ci le promit (en 1754); mais, suivant les notions que l'on a été à portée d'avoir, elle ne les a jamais suspendus entièrement , elle s'est seulement contentée de les pousser avec moins de vigueur.
Un mal non moins réel et plus durable encore , que sultan Mabmoutb a fait à son empire, est qu'il a banni cette simplicité de mœurs et l'esprit de frugalité qui distinguoient anciennement sa nation. Ce prince, né avec le goût de la volupté, de la magnificence et du luxe, ne distingua essentiellement que ceux qui savoient servir ses passions favorites. Bientôt cbacun se fit une étude particulière d'y réussir ; c'étoit la voie la plus sûre pour s'ouvrir l'accès aux honneurs, aux emplois et aux grâces. Le goût du prince gagnant de proche en proche, chacun s'épuisa à l'envi pour gratifier celui du monarque, et pour satisfaire le sien propre. Les richesses que chacun épar-
jjnoil auparavant pour sorvir l'Klat dans ses besoins, lurcnl consoiniiiées en supciUuilcs ; le hixe enlanlant de nouveaux besoins, l'avidKc s'accrut; (eut moyen parut légitime pour les satisfaire; les Turcs, jadis économes, peut-être même avares, mais ricbes, s'éj)uiscrent en j)rodigalités; appauvris, ils sont devenus^ extorsionnaires et tyrans.
Sultan Osman, qui succéda' à sultan Alabmoutli son frère, n'étoit pas capable de réparer les brèches que l'adniinistralion j)récédente avoit faites à la constitution de TKtat et à l'esprit national. Parvenu au trône à l'âge de cinquante-trois ans, il était encore dans les brassières de l'enfance. En sortant de sa retraite, il voyoit pour la première fois des êtres différents de ceux qui avoient été commis à sa garde; tout étoit nouveau pour lui et l'amusoit. Son règne, qui, heureusement fut très-court, ne fut, à le bien prendre, qu'un tissu de légèretés, d'inconséquences et d'absurdités. Dans l'espace de moins de trois ans qu'il occupa le trône, on vit plus de ministres installés et destitués, qu'on n'en voit communément dans le cours du plus long règne. Ceux-ci, plus occupés de résister au choc des cabales que de soigner les intérêts de l'Empire, laissoient flotter les rênes du gouvernement au gré du hasard.
Sultan Mustapha, actuellement régnant, qui succéda, en 1757, à sultan Osman, n'arriva pas au trône aussi dépourvu de connoissances et de lumières que son jirédécesseur. Il avoit été témoin des disgrâces de sultan Ahmet son père, dans un âge où la raison est assez formée pour se faire des idées vraies: il avoit reçu des instructions de ce prince, qui éloit vraiment digne d'un meilleur sort ; et quoique par l'ordre de la naissance il dût se considérer
1 Osman pariini au trône en décembre 175'<-, cl mourut en 1757.
conr.ESPo.vn.AXCi'; skchktk. 300
comme Irès-éloigné du Irônc, son caractère mélancolique, qni le portoit à la vie spéculalive, lui avoit donné la facilité de fortifier ses connoissances |)ar l'élnde cl par la réflexion. Il ne lui manquoil que la connoissancc des hommes et rexpéricnce des affaires, deux choses que le temps seul peut donner, et dont la première est Irès-difficilc à acquérir pour un souverain mahoméfan, qu'on n'approche, en quelque manière, que pour l'adorer.
Ce prince eut le bonheur de rencontrer., à son avènement à l'Empire, un grand vizir sage et instruit, et, ce qui fait son éloge, il l'a gardé jusqu'à ce que la mort l'en ait privé, quoique l'ascendant que ce ministre avoit pris sur lui, et qu'il prétendoit conserver, lui fût parfois sensible et à charge.
Aidé d'un coopérateur aussi intelligent, sultan Aiuslapha débuta par des réformes très-sages et très-utiles. Il a retranché beaucoup de dépenses superflues, et a diminué celles qui étoient susceptibles de l'être. Il a rappelé l'ordre" dans les finances ; il les a même augmentées considérablement, en extirpant des abus qui fouloient le trésor public, sans que le sujet en reçût aucun soulagement. Des règlements qui tendent à limiter la cupidité, excitent le mécontentement et le murmure de ceux (jui sont autorisés à la favoriser. L'administration de ce prince a éprouvé beaucoup de critique et de censure ; on l'a taxé personnellement de lésine et d'avarice sordide ; les apparences scmbloient désigner, en effet, que ce reproche n'éloit pas tout à fait injuste : mais le Sultan, qui ne pouvoit ignorer les bruits qu'on semoit, n'en a tenu aucun compte. Selon lui, l'argent devoit être réservé ])0ur la guerre ; et, si jamais elle devenoit nécessaire, on connoîtroit s'il étoit avare. L'événement actuel justifie, en effet, que ce ])rincc, en s'exprimant ainsi, ne disoit que ce qu'il pensoil.
Si sullan ?Juslnpha a pu par lui-même faire des réforuics utiles, il n'a pu alleindre à toutes celles (ju'il se proposoif. Ne connoissaril d'autres amusements et d'autres plaisirs que de veiller à la conduite de ses alTaircs, il n'a rien négligé pour rappeler, par le p,réccpte et par l'exemple, celte ancienne IVugalilé qui ("aisoit la ("orce de son empire. Il s'est occupé d'éteindre celte soif de l'or qu'un luxe désordonné a allumée, et qui a corrompu tous les ordres de l'Etat, enfin, (Redonner à son administration cette vigueur nialc, qui peut seule lui assurer nu dehors le degré de considération et d'influence auquel la puissance ottomane est en droit de prétendre.
De jiuissants obstacles s'y sont constamment opposés, et triompheroienl vraisemblablement encore de l'inclination que ce prince a souvent montrée pour la guerre, si des circonstances qu'on ne [ion voit guère prévoir n'avoient forcé la révolution qui vient de s'opérer dans le système ottoman. Ceci demande explication : mais, comme cette matière se trouve étroitement liée avec les négociations dont le (lîcvnlier de Vergennes a été chargé à Constantinople, il .«îo réserve de la traiter suivant l'ordre des temps et des choses.
Le Roi voyant dans les empiétements successifs que la Russie se pcrmettoit sur la Suède et sur la Pologne, dont elle nsurpoit l'indépendance et les droits, ce que l'Europe avoil à craindre de l'ambition de cette puissance orgueiliense. Sa Alajesté jugea devoir lui opposer nne digue qui pût la resserrer et la contenir'. Les Turcs sont les seuls (jui, par leur situation, peuvent la ibrmer avec succès. Engagés, par des intérêts plus directs que ceux de la France, à prévenir que celle puissance, déjà (roj) vaste, n'acquière de nouvelles forces par l'assujettissement des
' Correspondance secrète de S. M. avec M. des Aileurs. [Vei-cjeiines .)
nalions qui Favoisiticnt à l'occidciil, Sa Majcsio ju^JP-i devoir leur communiquer sa prévoyance et ses vues ; elle ne leur proposoil rien qui piil leur être à char^je, et par conséquent les effrayer ; il ne s'aj^issoit que d'établir un concert éventuel pour les cas ultérieurs qui pourroienl se présenter relativement à la Polojpie.
Ce fut dans les dernières années du règne de sultan Mahmoulli que le feu comte des Alleurs fut chargé de faire celte ouverture an ministère ottoman. On ne peut donner assez d'éloges à la sagesse avec laquelle cet ambassadeur conduisit cette négociation ; mais il avoit les circonstances contre lui. Le système du Grand Seigneur éloit fixé ; il vouloit son repos, et ne vouîoit pas s'affecler des objets d'une prévoyance éloignée. L'incurie dominante triompha de la sagacité do négociateur : son zèle et son habileté ne purent obtenir, après bien des mouvements, que des espérances vagues et des expectatives illimitées, lesquelles, à le bien prendre, étoient des réponses absolument déclinaloires.
Cet ambassadeur étant mort, il plut au Roi de jeter les yeux sur le chevalier de lergcnnes, pour lui confier la gestion de ses affaires à Constantinople. Sa Majesté lui fit confirmer les instructions qui avoient été données à son prédécesseur ; elle le chargea de mettre dans l'exécuîion de ses ordres la plus grande activité. La circonstance éioit pressante. La France se voyoit à !a veille d'une guerre ma • rilime avec FAngleterre ; on s'atlendoit bien que celle-ci voudroit l'étendre sur le continent, et pour cet effet, qu'elle chercheroit à attirer les Russes en Allemagne, soit pour tenir le Roi de Prusse en échec, soit pour l'attaquer, si, fidèle à ses engagements avec la France, il atiaquoit lui-même l'électoral de Hanovre, Le grand objet alors étoit donc d'engager les Turcs, par le motif de la conservation de l'intégrité des droits du territoire de la Pologne, à in-
leidire aux Russes lo passage par ce royaume. Jamais la circonslancc ne ])ourroit èlrc moins iieureuse. Sultan Osman léguoit : la ioiblesse et les vices de son jjouverncmenl éloient si à découvert, que son propre ministère ne les dissimuloit pas. En vain le chevalier de Vergennes agil-il par des offices directs et par des pratiques secrètes, en vain emp!oya-l-il la ressource du raisonnement, et, ce qui est quelquefois plus efficace, celle des présents et des promesses , il ne put rien avancer; la léthargie ctoil incurable. D'ailleurs les révolutions ministérielles, qui se succédoient coup sur coup, le remeltoient sans cesse au point d'oîi il étoit parti. Quoique son zèle et sa constance ne se démentissent point, ses progrès n'en furent ni plus réels ni plus satisfaisants.
C'est dans cet état des choses qu'une révolution des moins attendues changea la face des affaires et des connexions dans la chrétienté. Le Iloi d'.^ngleterre, comme il avoit été prévu, voulant ])ourvoir à la sùrelé de ses ElaLs d'Allemagne, resserra, par un traité d'alliance et de subsides, les liens qui l'unissoient déjà à la Russie. Cette puissance, lui garantissant ses possessions allemandes, s'obli<|eoit à lui fournir un corps nombreux de troupes pour sa défense.
Le Roi de Prusse, intimidé par celte nouvelle convention, appréhendant de voir la Prusse inondée par un essaim de troupes russes (et vraisemblablement aussi que Ja cour de Vienne ne choisît cette conjoncture pour revendiquer la Silésie) , se replia sur l'Angleterre, et convint avec Sa Aîajeslé Britannique d'un traité d'alliance et de garantie mutuelle.
Celte double défection de l'Angleterre et de la Prusse manquant chacune de leur côté à leurs alliés respectifs, produisit un changement aussi subit que total dans le sys-
(ènic de rriuro|)e ; la France et la cour de Vienne, dont l'état habituel éloit de s'observer avec défiance, s'unirent aussitôt; un traité de neutralité, d'amitié et d'alliance, scella le lien de leur union ; la cour de Pétersbourg, étroitement attachée pour lors à celle de Vienne, ne crut pas devoir s'en séparer ; les engagements qu'elle venoit de prendre avec l'Angleterre cessèrent de lui paroître utiles ; elle accéda à la liaison que la France et la maison d'Autriche venoient de former entre elles.
Cet événement n'avoitrien que de très-naturel pour des yeux instruits et éclairés ' : mais les Turcs ne le sont pas. Accoutumés depuis plus de deux siècles à considérer l'amitié de la France principalement en raison de son opposition constante, et qu'ils supposoient invincible, aux intérêts de la maison d'Autriche, ils n'apprirent qu'avec la plus grande surprise que deux cours qu'ils réputoient inconciliables venoient de s'unir par les liens les plus étroits de l'amitié et de l'alliance. Mais leur surprise ne tarda pas à dégénérer dans un sentiment plus chagrin et plus aigre, lorsque le traité leur ayant été communiqué, ils observèrent que la France n'avoit pas jugé devoir les excepter des cas où elle seroit obligée d'administrer des secours à son nouvel allié.
1 On voit par ce passage cl ce (jiii le précèiln , coitibicii il. de Vcrgcnnes, inslniit des véritables causes du cliangeinent du système de ia France, ctoit l-oiii de désapprouver l'alliance défensive tle 1756. I/omission de l'article qu'il désiroit pour rassurer les Turcs fut réparée par la garantie ([u'on cxifrea de l'Eiripcreur, et par les déclarations subséquentes que firent, à différentes reprises, nos ambassadeurs à la Porte. Malgré les nœuds qui lioient la France et l'Autriche, le cabinet de Versailles n'a pas cesse de donner au Grand Seigneur des secours en ingénieurs, en officiers d'artillerie. Si ces secours ont été insuffisants, il laut en accuser, non le traité de 1750, mais l'opiniâtre fanatisme des Turcs, qui ont toujours refusé l'admission des vaisseaux Irançois dans la mer \oirc , cl l'incorporation des soldats françois avec leurs troupes. {X'ote de M. de Ségnr.)
Ce fut très-inulilement qu'on leur opposa les raisons les plus solides pour leur faire comprendre que la France n'avoit pu faire autrement que ce ((u'elle avoit l'ail; il n'y auoil pas lieu de craindre qu'elle se séparât de cette amitié, et qu'elle pût jamais se prêter à des mesures offensives et hostiles contre l'Empire ottoman. L'impression étoit faite ; il n'y avoit que le réiahiissement de l'exception omise qui jmt l'effacer. Celle-ci étoit apparemment imj)0ssible, puisqu'elle n'a pas été suppléée et qu'elle ne l'est pas encore '.
Toute défavorable que fût cette impression , l'effet en auroit été peu sensible, si le règne de sultan Osman avoit été plus long, ou si la guerre qui s'alluma en Allemagne, peu après la conclusion de l'alliance de Versailles, avoit été moins traversée par des événements fâcheux. En Turquie, comme en beaucoup d'autres endroits, les succès influent sur l'opinion et sur la considération.
Sultan Mustapha, en montant sur le trône, adopla les préventions que les liaisons de la cour de France avec la cour de Vienne avoient répandues. Son vizir ne négligea rien pour les aigrir. Ce premier ministre ne pardonnoit pas à la cour de Vienne la surprise qu'elle avoit faite à l'Empire oKoman , lorsque, sous prétexte de contribuer par sa médiation à rétablir la paix entre la Porte et la Russie, elle avoit retiré furtivement son ambassadeui-, envahi le territoire ottoman, et s'étoit emparée de Nissa (1737). Sa rancune à cet égard étoit si forte, qu'elle s'étendoit à tout ce qui avoit des liaisons avec cette même
• L.i guerre des Turcs contre la Russie suspend leur prévenlion. La conduite (In vicomte de Vergcnnes a contribué à l'affoiblir; les sûretés qu'il s'est mis sur la l'oie de faire procurer à la Porte , de la part de la cour de V?icnnc, sont un service réel dont on a paru tenir compte. Toutefois, il seroit do la plus haute importance, pour l'avenir, de faire rétablir cette exception. Ç\'Ote de M. de Vergenncs.)
CORRESPONDANCE SErJUCTE. 375
cour. C'est du moins le seul piélexte plausible auquel on croit pouvoir rapporter l'aliénation {ju'il montra constamment, pendant tout son lonjj ministère, pour les intérêts de la France. H ne tint pas à lui de la l'aire partager à son maitre. Dans l'intention de décrier celte puissance, il fal- Joil qu'il la lui eût dépeinte sous des couleurs bien sombres, puisque le Sultan, se défiant apparemment des exagérations de son ministre, jugea à propos de s'adresser an sieur de Vergennes par le moyen d'une personne tierce, pour savoir quelles étoient la nature et l'essence des engagements de la France avec la maison d'Aulriclie, et s'il étoil possible que la première put jamais èlre entraînée par l'autre dans une rupture ouverte avec son enipire. Les éclaircissements préliminaires que le sieur de l ergennes donîia à Sa Hautesse, et ceux plus affirmatifs qu'il eut ordre ensuite de communiquer à la Porte, parurent satisfaire ce prince, et ils auroient vraisemblablement détruit toutes les préventions, si l'ambassadeur avoil pu condescendre à la demande de la Porte, qui en exigeoit la déclaration j)ar écrit.
Quoique les circonstances dont on a l'honneur de rendre compte rendissent la position du sieur de Vergennes délicate et critique, cependant il ne perdit de vue dans aucun temps les objets qui étoient confiés à son zèle. Il ne poui/oit plus, comme dans les commencements de sa résideiice, diriger l'attention des Turcs vers les projets des cours de Vienne et de Pétersbourg. Il devoit, au contraire, prévenir qu'il n'arrivât rien qui barrât les efforts qu'elles faisoient pour le soutien d'une cause qui étoit devenue commune à la France : mais en soignant cette partie de sa mission , il n'abandonna pas le fil des affaires de la Pologne, et il n'en arriva, dans ces enîrefailes, aucune entre la République et la Porte dont il n'eût la direction, ou
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dans laquelle il ne s'assurât une influence principale. {Correspondance secrète de Sa Majesté avec le sieur de l'erfjennes. )
Il ne fui pas possible d'empêcher que la Porte, éblouie par les succès éloiinanls que le iloi de Prusse obtenoilsur les efforts combinés des deux Impératrices, ne le considérât comme un ami intéressant, et ne se l'attachât par un traité d'amitié et de connnerce. Ce n'éloit pas tout ce que ce prince rccherchoit ; il vouloit être l'allié des Turcs et les intéresser à sa défense. Dans les derniers temps de la guerre les conjonctures éloient séduisantes ; la Hongrie étoit dégarnie de troupes ; la maison d'Autriche paroissoit épuisée ; la Russie l'abandonnoit ; d'auxiliaire, elle étoit ennemie ; les étendards suisses floltoient dans le camp prussien; le grand vizir, Uaguil-Méhémet-Pacha, étoit avide de gloire ; il voyoit l'occasion d'en acquérir à bon marché ; il ne vouloit pas la laisser échapper : le coup étoit j)rêt à ])arlir, lorsque la mine fut éventée ; elle resta sans effet. Il étoit de l'intérêt de la France que les Turcs n'embarrassassent pas le rétablissement de la tranquilli'.é publique par une diversion dont les suites auroient pu être funestes à la maison d'Autriche ; ils ne le firent point '.
L'Europe commencoit à peine à goûter les prémices de la paix, lorsque la mort d'Auguste III, Roi de Pologne, ouvrit une nouvelle scène dont le dénoijment peut être encore aussi éloigné qu'il paroit incertain. La Russie, alliée du Roi de Prusse, crut, à l'aide de cette coopération, pouvoir
1 Cet pvc'iicmnit, qui n'a pour ainsi dire pas clé rcMiarqiic , n'est pas le moins intéressant de l'ambassade du sieur de Verycnnes. l'ii Mémoire dans lequel, à la faveur des ordres socrels de Sa Majesté, il exposa les suites fùiiestrs pour la Po!o<jnc du parti que la Porte étoit sur le point do prendre, ramena le Grand Seigneur , et avee lui les chefs de la loi et plusieurs mcm- Iires du divan, à des combinaisons plus éfpiitables (lue celles que le jjrand vizir avoit fait adopter. {Xote de M. de l'crgeiuicx.)
ronRKSPox'n.vxci-: skchkti:. 377
disposer du Irùne de ce royaume ; la lassitude de toutes les grandes puissances de l'Europe lui faisoit une sûreté qu'elles ne formeroient pas des obstacles insurmontables à son dessein ; elle n'avoit à en craindre que de la part des Turcs ; elle sut, avec le secours de ses artifices ordinaires, les faire accéder à ses vues. Ceux-ci, indifférents pour la maison de Saxe, qui s'étoit peu souciée de rechercher et de cultiver leur amitié, donnèrent dans le piège que la Russie leur lendit en les invitant à se déclarer pour un roi Piast. Ils crurent qu'un pareil choix qui honoreroit la nation polonoisc , sans déroger à sa liberté, feroit tout à la fois la convenance de la Pologne et celle de ses voisins ; mais ils ne comprirent pas assez tôt que le but de la Czarine étoit bien moins de laisser un choix libre aux Polonois, que de le fixer sur celui d'entre eux qu'elle s'étoit proposé d'élever.
Lorsque ensuite ils connurent distinctement où tendoient les manèges et les mesures de cette princesse, ils tentèrent de s'y opposer ; ils donnèrent pour cet effet l'exclusion à Stanislas-Auguste ; mais ils s'y prirent si maladroitement, que cette démarche ne servit qu'à accélérer l'élection de celui qu'ils vouloient éloigner du trône.
La Porte, peu sensible à ce que sa gloire et sa dignité exigeoient d'elle, ne se ressentit j)as, comme elle devoit, du peu d'égards que la Russie lui avoit témoignés dans cette occasion. Fascinée de nouveau par des assurances captieuses et par les promc'sses frauduleuses que cette puissance lui fit, et dont le détail n'a jamais été bien connu, elle consentit à ce qu'elle continuât, avec un nombre de troupes limité, l'ouvrage de la prétendue réformation qu'elle s'étoit permis d'établir en Pologne. La Porte, se bornant à différer lareconnoissance de l'élection au trône du candidat qu'elle en avoit exclu, vit sans
inquiétude et sans jalousie la Russie détruire la mesure que les Polonois avoienl commencé à prendre |)Our l'anjélioration de leur gouvernement, et rojjlonger la répul)li(|ue dans le chaos de l'anarchie et delà confusion. On pourroit même dire, sans craindre de trop s'avancer, que les ministres du divan applaudissoient auv motifs de prévoyance qui dirigeoient la conduite de ia cour de Pétershourg. Aussi prévenus qu'ils le sont que les |)uissances chrétiennes ne peuvent pas leur vouloir ])!us de bien qu'ils ne leur en veulent eux-mêmes, ils appréhenderoient , si la Pologne pouvoit regagner de la force et de la consistance, que ses efforts et ses vues ne portassent contre l'Empire ottoman : comme si la République pouvoit méconnoîlre que le seul, le véritable ennemi contre lequel elle doit se prémunir et s'armer, est la puissance (}ui en veut à sa liberté et à son indépendance souveraine !
La Porte, indifférente et passive sur l'usurpation que la Russie faisoit des droits constitutionnels de ia Pologne, le fut moins sur l'invasion qu'on craignoit de son territoire. Réveillée par les conseils et les exhortations de la France, elle comprit que la Russie, sous la couleur d'une démarcation de limites avec la Pologne, visoit à un démembrement de territoire, lequel, par son étendue et par son emplacement, seroit incommode et nuisible aux intérêts de l'Empire ottoman. La Porte s'en expliqua de manière à faire sentir qu'elle ne souffriroil pas paisiblement un accaparement quelconque. La négociation entamée sur le fiiit des limites, quoique assez avancée , se ralentit tout à coup : on ignore si elle a été reprise depuis ; mais elle ne paroît pas avoir fait aucun progrès considérable.
Tel étoit l'élat des choses à ia fin de la diète ordinaire de l'année 176G. La Russie awit lieu de s'applaudir de la docilité qu'elle y avoit rencontrée ; tout s'étoit passé au
gré (lo sa volonté ; l'arlicle seul des dissidcnis el des Grecs désunis dans le rétablissement de leurs prétendus anciens droits avoit éprouvé de la résistance. Cette proj)Osilion irrita l'orgueil de la Russie ; elle croyoit avoir droit à l'obéissance passive des Polonois ; elle résolut de les y contraindre: assurée que les (iissidents, dont tout l'espoir reposoit dans sa protection, ne se refuseroient à aucune de ses vues, elle songea à les réunir dans un corps de confédération qu'elle ieroit mouvoir à son gré. Cette trame fut ourdie dans le plus grand secret : cependant celui-ci fut pénétré ; la Porte en fut informée à l'avance : on lui fit connoître le désordre exirème qu'un projet aussi révollant ne pouvoit manquer de produire ; qu'une guerre civile et religieuse en seroit la suite; que l'embrasement formé , les frontières ottomanes pourroient n'être pas épargnées ; qu'on étoit à temps de le prévenir, mais que, pour y obvier, il n'y en avoit point à perdre , et qu'il failoiî presser la cour de Pétersbourg de rappeler, sans plus de délai, les troupes qu'elle avoit en Pologne. La Porte voyoit le mal, et elle en craignoit les suites ; mais, concentrée dans le goût du repos, elle répugnoit au remède qu'on lui indiquoit, parce que, ne pouvant être assurée que la Russie se prèteroit à retirer ses troupes sur la réquisition qu'elle en feroit, elle ne vouloit pas se compromettre et former l'engagement qu'elle étoit déterminée d'éviter. La Porte, incertaine du parti qu'elle avoit à prendre, et n'en prenant aucun, la Russie eut les mains libres pour entreprendre tout ce qu'elle voulut; les dissidents se confédérèrent et reçurent de cette puissance l'assurance d'une protection victorieuse.
Le zèle religieux que la Russie affichoit pour leur cause, quoique réalisé par les effets, n'étoit cependant qu'un voile dont son ambition se couvroit pour atteindre à un but
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et j)lus ilallcur cl plus intcrcssanl. La réunion des dissi- (lonls, sous l'élendard de sa protection, lui assuroit un j)arti nombreux; mais elle vouloit dominer sur le corps entier de la Républi(|uc. Des garanties non avouées ou faussement interprétées avoient jusque-là servi de fondement à son régime et à son despotisme. Ce titre étoit trop caduc, il ne |)ouvoit même se soutenir; elle s'occupa de s'en j)rocurer un plus réel et plus durable.
Le mécontentement de la nation polonoise contre son Roi étoit général; la Russie connut le parti qu'elle pouvoit en tirer : elle affecta de le partager ; elle annonça que son intention étoit de faire redresser tous les grieis quelconques; et gagnant par cet artifice la confiance des mécontents, elle les conduisit par degrés à former la dernière confédération générale, laquelle, j)ar l'enchaîncmenl' des événernenls, est devenue la cause essentielle de leur ruine et de l'asservissement de leur patrie.
L'objet de ce Mémoire n'étant pas de tracer l'histoire des troubles et des malheurs de la Pologne, on se borne à crayonner les traits les plus saillants, ceux qni ont le rap- ])ort le |)lus immédiat avec les affaires que le sieur de l'ergcnnes a été chargé de soigner. Ainsi on passe rapidement sur les moyens illégaux que la Russie mit en œuvre |)oin' faire requérir sa garantie, et sur les violences de toute espèce et sur les actes de tyrannie dont elle ne rougit pas de se souiller pour en obtenir la concession.
Le tableau en a été mis régulièrement et fidèlement sous les yeux de la Porte. S'il n'a pas fait toute l'impression à laquelle il auroit été naturel de s'attendre, ce n'est pas qu'on ait jamais négligé de le rendre frappant et énergique ; mais l'aveuglement étoit volontaire, il faîloit des ressorts plus puissants que ceux du raisonnement j)our en triompher.
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Il n'est pas (oui à l'ail surprenant (jiic les Turcs, distinguant mal les raj)ports politiques des rapports religieux, n'aient pas saisi Fintérèt (ju'il leur conipéloit de prendre à la question des dissidents. Dans leurs principes, un latin ou un grec , un catholique on un protestant, sont des èlres également séparés d'eux, et ils ne concevoient ])as (ju'une différence sur quelques articles de croyance dût jjriierdcs citoyens libres des droits de leur naissance et de la société. Pour tout dire, la cause des dissidents leur paroissoit plus juste que celle de leurs adversaires. Mais ce qui a dû paroître inconcevable est le flegme en quelque sorte slupidc avec lequel les Turcs ont vu la Russie rechercher, poursuivre et faire décerner une garantie dont l'objet réel étoit de mettre le Roi de Pologne dans la dépendance la plus absolue, et, sans la soumettre tout à fait à la condition d'une province russe, la lier cependant si étroitement, qu'elle ne put avoir de mouvement et d'action que par l'impulsion de la puissance garante.
Les lumières n'ont pas manqué aux Turcs pour s'éclairer sur les conséquences d'un accaparement aussi monstrneux. Que n'a-t-on pas fait pour leur faire sentir que la Russie, manutentrice des libertés et des droits de la Pologne qu'elle ravissoit, chargée d'assurer la tranquillilé intérieure d'un Etat où l'union et la concorde sont imj)ossibles et qu'elle se garderoit bien d'y rétablir, se créoil des prétextes intarissables pour s'y perpétuer armée, pour en usurper l'empire souverain ; et qu'elle ne pouvoit avoir d'autre but que de s'y mettre en situation et en mesure, après s'être assurée de sa nouvelle conquête, de fondre sur l'Empire ottoman, et de lui porter les coups les plus sensibles et les plus funestes ! Ces réflexions, quoique vraies, effleuroient à peine Pattention des minisires du divan : à les entendre, peu imporioit que la Russie se fit
décerner un droit qu'elle exer.oil de fail dej)nls |)his d'un demi-siècle, sans qu'il en fût lésultc aucun inconvénient bien notable; après (ont, il suffiroit que la Russie ne se mît pas en devoir de conquérir physiqueincnl la Polojjne; la Porte sauroit toujours bien restreindre son influence, lorsqu'il lui conviendroil de l'entreprendre.
Ces sophisnies et bien d'iiulres, que la pusillanimité, peut-être même la conuption, enTantoif, ne sont jamais demeurés sans réponse ; ils on! été soigneusement éclaircis et réfutés. Mais quelque convaincantes que fussent les répliques, ce ne lut pas sans peine que la Porte, pressée par nos lives remontrances, et jugeant par la tournure que prenoient les affaires dans la diète extraordinaire, asseuiblée en 1767, que tout y succédoit an gré de la Russie, se détermina à requérir cette puissance de borner à ce dernier acte de sa tyrannie ses entreprises et ses usurpations, et pour cet effet, de retirer d'abord, après la clôture de la diète, toutes les troupes qu'elle tenoit en Pologne.
11 y a lieu de croire que la Porte, en faisant cette demande, déféroit plus à une impulsion étrangère qu'à un sentiment profondément senti de son intérêt, puisque, après en avoir obtenu la promesse, elle n'a fait que de foibles efforts pour en jjrocurer l'accomplissement. Loin que la confédération de Bar, qui éclata dans ces enirefailes , rendît les offices et les démarches du divan plus actifs pour presser l'évacuation demandée, elle lui parut au contraire un motif suffisant pour autoriser la Russie à différer l'exécution de ses j)romesses, à se maintenir armée en Pologne, et à y continuer ses rigueurs et ses violences. Xi l'arrogance des Russes qui osoient faire flotter audacieusement leurs étendards sur les bords du Mester, ni l'intégrité des frontières ollomanes violée et outragée en plus