HENRI PLOX, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARAXCIÈRE, 10
r'^eiS-tas
De
CCCLWI. — MEMOIRES SLR LA POLITIQUE ETRAXGERE,
Eemis par M. de Brorjlie à Louis AI , du 16 avril à lu fm d'août 1773, [Original. Aicli. de l'Erap. K. 159.]
( s r iT K. ) III. De la Prusse.
Avant la paix de \V eslphalie, l'Europe ne comptoit dans le Nord que trois puissances : la Suède et le Danemark, dont nous venons d'examiner la position respective à l'égard de la France, et la Pologne, dont nous parlerons bientôt. La Russie éloit encore inconnue, et le duché de Prusse, fief de la Pologne, comme la Courlande , étoit obscur et ignoré comme elle. Mais dès que le grand électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, eut secoué, par le traité deVehlau (enl()57), le joug de la vassalité; après surtout que ce duché, revêtu depuis du titre royal, fut devenu celui de la maison de Brandebourg, elle a tenu dans le Nord un rang si considérable, qu'elle seule aujourd'hui seroit en état d'y balancer l'autre puissance nouvelle , qui a pris l'ascendant sur cette partie de l'Europe.
Pour continuer donc notre tournée de proche en proche et ne pas quitter le Xord sans en avoir parcouru tous les Etals, nous trouvons, en sortant de ceux du Danemark, II. 1
la domination prnssienne, qui n'en est séparée que par le Mecklenbourg; on pouiroil dire même qu'elle y est conliguii, et par les hypothèques de la maison de Brandebourg sur ce pays, dont elle a plusieurs bailliages en engagement, et par le droit du j)his Tort, qu'elle y exerce à toute rigueur.
De là jusqu'à la Courlande et la Samogitie, depuis l'embouchure de la Pehne jusqu'à celle du Niémen , le Roi de Prusse est aujourd'hui souverain de fait et dominateur absolu des bords de la Baltique. La basse Vistule ne coule plus que sous ses lois; Dantzig n'existe encore que sous son bon plaisir; et s'il daigne lui laisser le nom de ville libre, elle le |)ayera bien cher, ou viendra elle-même lui demander le litre de sujette. En effet, ce monarque, dont l'espiit fiscal n'a jamais eu une si belle occasion de se déployer, réduiroit bientôt à rien cette ville, si elle s'obstinoit à jouer encore à la répiiblique. Il achèveroit, comme il l'a commencé, de lui enlever le commerce des grains et de toutes les autres productions de la Pologne.
11 en est quatre moyens certains, et dont il a di^à fait l'essai.
Les droits exorbitants qu'il a mis et mettra sur la navigation de la Vislule; le monopole à son profit de la traite des grains, de la cire, des sels, et de toutes les autres denrées, dont l'entrepôt forcé elle marché exclusif étoient autrefois à Dantzig; la prétention de droit et l'occupation de lait du port de cette ville; la nouvelle direction de tout le commerce de la Pologne et de la navigation de la Vislule détournée dans l'Oder, parle nouveau canal projeté et commencé, pour en établir à Siettin l'enlrepôl et le débouché.
Il ne seroit pas mémo hors du caractère de ce monarque
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de meUre en usage ces quatre moyens ensemble. Jusqu'à présent, loin d'en abandonner aucun, il semble vouloir en tirer à la fois tous les avantages dont cbacun n'est susceptible qu'en particulier. Il a pu et dû observer qu'en fait de perception, trop de moyens différents se trouvent nécessairement opposés entre eux, qu'ils se nuisent réciproquement et se croisent les uns les autres. Mais \e]mï Ephraïm et le financier Dehitre, surtout cette fiscalité avide et précipitée qui a toujours séduit le Roi de Prusse, égarent encore ses vues et l'empêchent de les fixer. L'acquisition même de la nouvelle Prusse a rendu plus malheureux le sort de l'ancienne, par l'extension des nouveaux monopoles du sel, de la cire et autres denrées au port de Kœnigsberg , où jusqu'alors il n'étoit pas établi. Mais ces moyens, tout forcés, tout inconsistants et contradictoires qu'ils puissent être, remplissent l'objet momentané. C'est de l'argent, et les monopolistes en fournissent d'avance'. Le temps et l'expérience feront connoître les erreurs : on les corrigera; mais, en attendant, on jouit, on entreprend, on envahit, on réussit, et les dépouilles d'un pays fournissent à leur tour des moyens pour en usurper un autre.
Ce n'est pas un portrait flatté de l'administration prus-
' On ne croira pas aiVément (jne le Roi de Prusse, qui a un trésor plus considérablL' qu'aucun autre souverain d(! l'Europe, prenne de l'ar;rcnl d'avance (ce qui est et sera toujours, pour un souverain comme pour uu particulier, une affaire de fils de famille). Mais la crainte de toucher à ce trésor, qu'il réserve pour les dernières extrémités, lui fait tous les jours essuyer des pertes réelles dans ses opérations de finances. Ceux avec qui il traite n'ont ni fortune ni crédit. On peut jujjer de là ce que l'argent leur coule, et ce qu'ils le lui font payer. Cependant il se fait illusion là-dessus, parce que, dans tous ces marcliés, il n'y a point d'intérêts stipulés Ses ministres mêmes ont reconnu ce foible, et ne peuvent s'empêcher de le remarquer. (A.) — W y a dans ce jugement une jurande exagération; on peut .'^e renseigner à cet égard dans la partie des Mémoires de Frédéric II embrassant de l'an 1763 à l'an 1775, chapitre i, Des finances.
sienne dans ses nouvelles acquisitions, il est ressemblant ; mais, on le répète, la force réelle et actuelle de l'usurpateur, en un mot le nerf de la guerre, est le produit et le résullat de ses opérations, même les plus mal combinées. Il ne s'agit point à présent pour le Roi de Prusse de former un plan solide et durable. Il lui falloit dans le moment des ressources abondantes en hommes ou en argent, pour soutenir l'ouvrage de l'injustice : il les trouve dans la violence ; la possession s'élablit, elle s'accroît encore; et une fois fixée, elle n'aura plus besoin, pour se maintenir, que d'un certain courant, dans lequel on peut rétablir à loisir la proportion et l'harmonie entre les différentes branches de perception.
Le Roi de Prusse peut donc être regardé aujourd'hui comme jouissant du plus haut degré de puissance en Europe. Son trésor, auquel il ne touche point pour les conquêtes d'un genre nouveau qu'il fait en Pologne, est toujours prêt à faire face au premier moment d'une grande crise, et ce moment est encore loin. Son armée est, dit-on, de deux cent cinquante mille hommes, et ce nombre ne paroît pas exagéré, en y comprenant les recrues qu'il a faites et fait encore tous les jours, tant dans ses nouvelles acquisitions que dans les palatinats voisins. Son autorité n'est pas moins établie dans ceux-ci par la force, que dans les autres par un droit fabuleux; mais de grandes réalités, beaucoup d'hommes et d'argent, sont le résultat de toutes ces chimères.
Premier moteur et instigateur des troubles de la Pologne, il a su , presque sans paroître et sans y mettre rien du sien, amener les choses au point d'engager les cours de Vienne et de Pétcrsbourg à partager avec lui ce royaume'. Il a séduit un jeune prince ambitieux par l'en-
1 Voyez l'Ktudc préliminaire, t. I, p. 153.
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Ihousiasme de la guerre, el une princesse bel esprit par celui de la philosophie et de la législation; il s'est établi entre eu\' l'arbitre et le lien de cette union nouvelle, poulies faire servir tous deux d'instruments à ses vues et à ses projets. Il a prévu les circonstances qui pourroient produire la défiance et le refroidissement des deux autres alliés à son égard et entre eux réciproquement; mais il a vu en même temps tous les obstacles qui les empêcheroient de s'unir contre lui, et il s'est ménagé d'avance la certitude d'être recherché par celui des deux qui seroit tenté ou forcé de rompre avec l'autre.
Telle est la position actuelle du Roi de Prusse. Elle réunit tous les avantages de la puissance pécuniaire , de la puissance militaire et de lu puissance fédérât ive .
Voyons à présent tout ce qui en résulte pour lui, relativement au crédit et à la considération. Dans l'Empire, il avoit balancé longtemps la cour de Vienne; el tant que notre ancien système avoit duré, cet équilibre, maintenu par notre impartialité, assuroit la tranquillité et la liberté du corps germanique, ainsi que le crédit, la considération de la France, et par conséquent sa dignité et sa prééminence dans l'ordre politique.
\otre alliance exclusive avec l'Impératrice, et la guerre qui la suivit, firent éclore un autre système. Le Roi de Prusse ne vit plus la France que comme un instrument de la cour devienne. Il sentit qu'appuyé par nous, le chef de l'Empire y seroit toujours le maître, et que dès lors il falloit renoncer à l'idée d'un équilibre qui ne pouvoit plus subsistei'. 11 se contenta de guetter le moment favora])le pour l'exécution de ses projets relativement à la Pologne. Une alliance entre lui et la cour de \ ienne en devoit être le moyen. Cetlemême alliance, cimentée parl'intérèt et par le succès, devoit amener de nouveaux projets d'agrandis-
sèment et de domination en Allemagne, par l'attrait naturel de l'ambition et de la cupidité. Ces projets, tant de l'Empereur que du Roi de Prusse, ne pouvoient réussir que par l'union et le concert les plus intimes. Dès lors la France , déjà devenue une puissance secondaire, relativement à l'Kmpire, deviendroit étrangère, nulle dans les affaires d'Allemagne. Les deux cours de Vienne et de Berlin les arrangeroient à leur gré, et chacun des membres du corps germanique n'auroit plusd'appuinid'espoir que dans l'intercession réciproque de ces deux cours dominantes. Elles réserveroient entre elles ceux qu'on devroit conserver, et proscriroient de concert ceux qu'on voudroit détruire; et la France, ou toujours séduite par l'Autriche, ou dessillée trop tard, et dans l'impuissance de s'opposer au torrent, seroit réduite à une contemplation purement passive ^
C'est cette perspective qui assure aujourd'hui au Roi de Prusse dans l'Empire le plus grand crédit et la plus haute considération. Elle est fondée sur la terreur, et ce moyen, s'il n'est pas le plus agréable, est au moins toujours le plus sur.
Le Roi de Prusse n'influe pas moins dans le Nord par son alliance avec la Russie; et celle-ci, le craignant toujours, l'en ménagera davantage. Ses intrigues à la Porte, encouragées par la Russie même, lui ont donné un nouveau degré d'importance dans les négociations de la paix; et s'il peut y servir, on ne doute pas qu'il ne se soit rais à portée d'y nuire. Il est encore plus en état de faire à son choix l'un ou l'autre dans les démêlés de la Russie avec la Suède, et, selon l'occasion, avec le Danemark. Enfin le partage de la Pologne en a donné au roi de Prusse la seule
< Ce lableaii (le rrlfet que produit, rclatiioiiu'ril à r.Allcni;i|jiiL', l'allianc-e do l'Llmpcrc'iir et du Roi de Prusse, n'est aulleruciil char<je. Le rôle de la IVance est celui ([u'elle joue récHcincnt depuis cet événement, et les conséquences funestes s'en feront sentir tous les jours. (A.)
portion qui puisse inléresser les puissances maritimes et commerçantes. iMaître des côtes et des ports qui éloient restés à ce royaume, il devient un objet de la plus grande attention pour l'Angleterre, pour la Hollande.
Cette attention peut-être exigeroit des précautions promptes et efficaces et des mesures vigoureuses de la part de ces deux puissances ; mais on oseroit assurer qu'elles n'en prendront point de concert, et que toutes les démarches de chacune en particulier seront officieuses et pacifiques.
L'Angleterre, il est irai, seroit toujours en état de donner aux siennes un poids d'autant plus considérable que le Roi de Prusse a aujourd'hui plus de ports et de côtes sur la Baltique. Toute puissance sans marine est plus foible en proportion de celle qui en a, selon qu'elle lui offre plus de surface et de circonférence maritime '. Ce sont autant de points d'attaque pour l'ennemi fort en vaisseaux ; et les ports et les côtes qui ne sont pas soutenus par des escadres en station peuvent être comparés à des remparts qui n'ont ni flancs ni ouvrages extérieurs. A cet égard donc, le Roi de Prusse est et seroit encore longtemps commandé et vu à revers par le Roi d'Angleterre; mais d'un autre côté il a bien supérieurement les avantages sur l'électeur de Hanovre, dont les possessions, entourées des siennes, lui sont ouvertes de tous côtés et absolument sans défense.
De ces deux désavantages, balancés et combinés ensemble, il doit de part et d'autre résulter un esprit de conciliation.
Il faut s'attendre cependant que celui qui est déjà en train de gagner et qui ne craint pas de perdre autant ni
' L'auteur du Alémoiro énonce ici une viirité dont la Prusse est convaincue; 1rs derniers événements le démontrent surabondamment.
de perdre silôt, sera un peu avantageux dans la négociation. Celui, au contraire, qui ne gagne ni ne peut gagner, mais qui peut perdre beaucoup et tout à l'heure, doit nécessairement être beaucoup moins difficile.
De là on peut conjecturer que l'électeur de Hanovre étant responsable des démarches du Roi d'Angleterre, celui-ci mettra dans les siennes beaucoup de modération et d'insinuation, malgré le peu de goût et de pencliant naturel qu'il a pour le Roi de Prusse. Celte attention même qu'a dû exciter de la part des puissances maritimes la nouvelle position de ce monarque sur la Baltique, semble devoir lui être un garant de plus d'un nouveau degré de considération, sinon de la nation angloise, du moins de George III et de son ministère.
A l'égard de la Hollande, on connoît en général la constitution foible et tremblante de celle réj)ublique. Elle a peur de tout, souffre tout, se plaint de tout, et ne se garantit de rien. Lorsque nous parlerons de ce gouvernement vicieux dans son principe et vicié dans ses conséquences, nous dirons pourquoi la Hollande sera et doit être quelquefois plaignante, mais toujours passive dans les différends qui peuvent résulter des nouvelles propriétés que le Roi de Prusse s'est acquises sur la Baltique.
Voilà donc l'Allemagne, le Xord, le Roi d'Angleterre, les Etats-Généraux, dont ce monarque n'a rien à craindre, qui ont tout à redouter de sa part, et a qui la terreur et l'intérêt tiennent et tiendront longtemps encore les mains liées. Les siennes cependant restent libres, et aucun scrupule ne le relient sur l'usage qu'il pourroit en faire, selon les circonstances. Ceci nous conduit à chercher quelle est sa position actuelle à l'égard de la France.
On ne remontera point aux époques de nos deux allian-
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ces avec le Roi de Prusse. On a dit, on le répète encore, qu'il nous a trompés. C'est trop souvent la phrase de ceux qui se sont trompés eux-mêmes. On se récrie sans cesse qu'il ne connoît que ses intérêts : on a raison, sans doute, et quel autre motif pourroit le décider? Mais cet intérêt n'est pas circonscrit dans un seul parti, dans. une seule alliance; il n'est pas renfermé dans le présent seulement; il embrasse l'avenir, et il ilotle toujours entre les probabilités du plus ou du moins grand avantage. Les circonstances plus ou moins favorables qui peuvent résulter de la disposition des cours avec qui il auroit à traiter, la solidité de leurs plans et de leurs systèmes, ou la légèreté, la foiblesse ou la fluctuation de leur conduite, tout cela fait naître autant de combinaisons différentes de ce même intérêt, qu'on croit avec raison être le principe invariable de sa politique; et, par une suite de ce principe, le Roi de Prusse auroit dû céder, conmie il cédera toujours, à la conviction qui lui auroit montré un plus grand avantage dans un autre parti quelconque '.
D'après cette règle, nous avons déjà discuté la position respective du Roi de Prusse à l'égard des autres puissances. Partons à présent du même principe , pour chercher quelle est et doit être actuellement la position respective de ce monarque à l'égard de la France.
L'éloignement qui a régné entre les deux cours, depuis l'année 1756 jusqu'à la paix, a dû nécessairement causer une méfiance ; et tout ce qui s'est passé depuis cette époque jusqu'en 1771, et qu'on a indiqué dans le commencement de cet ouvrage, n'a pu servir qu'à la coniîrmer. On doit donc convenir que, pendant tout ce temps,
1 Voyez sur les motifs qui guidaient Frédéric II dans sa coiidiiile politique SCS propres déclarations, Mémoires, t. I, p. 5 et 6, édition de II. Pion.
le Roi de Prusse a en el dû conserver peu d'espoir de renouer avec la France.
On ajoutera qu'alors il s'est flatté de la voir revenir à son ancien système, ou du moins que le nouveau recevroit beaucoup de modifications.
Sj le désir qu'il en lémoignoit pouvoit absolument n'être pas sincère, au moins n'étoit-il pas sans vraisemblance : la position (opojrrajjliique du Roi de Prusse, et dans l'Empire et dans le Nord , le met toit dans le cas d'avoir peu à craindre de nous, mais beaucoup à en espérer; on ne risquoit rien de se prêter |)onr le moins aux insinuations qui ont dû être tentées de sa part, à laisser entrevoir qu'on pouvoit revenir d'un éloijpiement fondé sur des causes étrangères à la France, personnelles peut-être à des individus qui n'y pouvoient plus influer; enfin à se laisser tàter et à tàter réciproquement. L'a-t-on lait? c'est encore le sujet de conjeclur(\s.
Concbions seulement que la position du Roi de Prusse à réîjard de la France est celle d'un prince autrefois allié, qu'on a liaité comme ennemi', qu'on a voulu anéantir, et qui n'existe que par des prodiges; que sorti de cette crise, il n'a peut-être |)as du nous aimer beancouj), mais il n'en auroit pas été moins disposé à se lier encore avec nous, dès qu'il y auroit pu trouver son avantage; que notre alliance exclusive avec la cour de l'ienne lui en a ôté l'espoir, et l'a réduit à la nécessité de se lier avec cette même cour qui avoit lâché sur lui la France |)our le détruire ; qu'engagé trop avant, il seroit difficile, mais non pas impossible, de le ramener par intérêt au point d'où il étoit parti par nécessité; et enfin, tant qu'on en restera aux termes où on en est avec la cour de Vienne , il suffira au Roi de Prusse de rester ligué avec
' Voyez t. 1, \i. 235 , la lellrc de Louis \V en ilale du 7 (léccriibrc 1758.
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elle, sans craindre notre inimitié, ni rechercher noire alliance.
IV^ De la Pulurjne '.
On ne remontera jjoint ici à l'origine de nos alliances avec ce royaume. La France n'en a jamais eu, à proprement parler, avec la république, et n'avoit contracté avec elle en 16(30 que rengagement gratuit de la protéger, comme garante et médiatrice du traité d'Oliva. Cependant elle s'est souvent beaucoup mêlée des affaires de la Pologne, mais jamais avec les moyens qu'elle auroit dû y employer.
Le premier plan sage et raisonné d'un système à l'égard de cette républiquefut celui qui a été commencé en 1752. On avoit réussi à donner quelque consistance au ])arfi patriotique dans la diète de cette année et dans celle de 1754, et depuis 1756 jusqu'en 1758; on proposa plusieurs fois de la rendre utile en la rendant considérable dans l'alliance entre la France, la cour de Vienne et la Russie.
Cette alliance une fois adoptée et n'étant pas encore permis alors d'en apprécier ni les motifs ni les conséquences, il ne fut plus question que d'en diminuer le danger et les inconvénients.
Le danger étoit que la Russie ne prît le prétexte de la guerre contre le Roi de Prusse, pour prendre de force sur le territoire de la Pologne le passage, les subsistances, et même les quartiers d'hiver. En lui permettant d'em-
1 On trouve au cliapitre consacré à la politique russe les ronspigneinents les plus curieux sur les malheurs et le dénicmbrenicnt de la l'olounc L original (lu mémoire sur la Pologne étant en déficit aux Archives de I Krupirc, nous le reproduisons d'après Ségur, Politique des cabinets de l'Europe, t. I, p. 2'j9 et suii .
ployer de nouveau ces moyens arbitraires , on livroit ce vaste pays à l'avidité des généraux russes, au despotisme de leur cour et à Ions les projets d'usurpations futures qu'elle seroit tentée de former par la facilité d'exercer toutes sortes de vexations sur une nation divisée, isolée et abandonnée.
Ces inconvénients étoient encore plus fâcheux pour la France, ])uisqu'en permettant ces vexations elle laissoit porter atteinte à son crédit , à sa considération , à sa prééminence.
Cette foiblesse de sa part sembloit d'autant moins excusable que, s'étant alliée sans aucun intérêt avec la cour de Vienne, et par elle avec la Russie contre le Roi de Prusse, elle éloit en droit de faire la loi et point du tout dans le cas de la recevoir.
La France alors auroit donc pu et dû se prévaloir du besoin qu'on avoit d'elle dans celte alliance pour y présider, la diriger et en être l'arbitre. Elle se laissa entraîner dans des mesures si précipitées qu'on eût dit, à voir ses démarches, que sa grandeur ou son salut dépendoit de cette même alliance.
Dans la pente rapide que nous suivions alors il étoil difficile de nous arrêter; nuiis il auroit été possible de modérer cette chaleur, de conserver au moins la dignité et la su|)ériorilé que nous n'avions pas encore laissé enlamei'.
Par ce système tempéré, l'objet de l'alliance en général se trouvoil rempli, autant que nos engagements mettoient nos alliés en droit de l'exiger et que la prudence j)ouvoit le permettre; et l'objet réel, important pour nous, n'auroil pas été négligé, sacrifié, c'est-à-dire notre prépondérance et noire droit de protection ou de médiation dans le Xord , aussi bien que dans l'empire. On l'a déjà dit, ce
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droit nous cfoit acquis dans l'un par le traité d'Oliva, comme dans l'autre par la paix de Westphalie.
A ce titre la France pouvoit et devoit exif^er que toutes les demandes et réquisitions que les deux Impératrices auroient à faire, soit an Roi, soit à la république de Pologne, fussent préalablement communiquées au cabinet de Versailles pour avoir son approbation, et qu'ensuite elles fussent portées, sous ses auspices, à un senaius-consilitim, ou même à une diète extraordinaire et confédérée.
La France, en même temps qu'elle auroit appuyé les sollicitations de ses alliés, se seroit rendue garante de l'exécution de leurs promesses. La république n'auroit cédé qu'à la prépondérance de cette couronne ; et ses alliés l'auroient également re'spectée, en n'entreprenant rien au delà de ce qu'elle auroit obtenu ou garanti. La Pologne l'auroit dès lors regardée comme son unique appui. Le Nord, l'Europe entière auroit continué de rechercher, ou sa protection, ou son amitié; et cette conduite soutenue, de la part de la France , auroit préservé la Pologne de tous les malheurs qui l'ont accablée et anéantie.
Ce plan fut proposé : il ne fut pas adopté '. Les auteurs du nouveau système, toujours entraînés j)ar la cour de
1 M. lo comte de lîrojjlie , ambassadeur en Pologne, proposa ce plan, avec beaucoup plus de détails, en septembre 1757. Il demandoit qu'on fit alors une confédération de neutralité d'abord , et avec laquelle, ([uand elle auroit en pris toute sa consistance, les trois cours alliées auroient fait un traité, dont l'objet primitif devoit être tourné contre le lioi de Prusse , à qui cinquante mille bommes de troupes légères à cheval auroient été bien incommodes, depuis la Poméranie jnsqu'ù la frontière orientale de la Silésie. On demandoit que lu même confédération à laquelli; le Roi de Pologne auroit accédé, eût travaillé à assurer la succession au trône de Pologne l'i un prince cadet de la maison de Saxe, ce qui auroit prévenu tous les malheurs que la république éprouve aujourd'hui , et dont les contre-coups peuvent et doivent s'étendre beaucoup plus loin. (-1.)
Vienne, se livrèrent à l'impatience qu'elle avoit d'écraser le Roi de Prusse en une campagne et à l'animosité moins intéressée , mais aussi vive , de la Russie contre ce monarque. On laissa celle-ci prendre de force sur la Pologne tout ce qu'elle auroit pu en obtenir légalement par l'intercession de la France. Le Roi-électeur ' , chassé de ses Etals héréditaires, se flatta d'y rentrer plutôt en connivant à ces violences, sous prétexte de ne pouvoir les empêcher.
La nation polonoise ne vit plus dès lors la France que comme un instrument des cours de Vienne et de Pétersbourg. Elle perdit bientôt l'opinion qui subsistoit encore, et de notre amitié , et de notre protection. Elle se divisa en différents partis, dont les uns s'abandonnèrent à la Russie, les autres aux cabales, aux séditions, à la guerre intestine. La France ne fut plus comptée pour rien, et le Nord entier suivit l'exemple de la Pologne. Voilà l'origine de notre discrédit, de notre nullité, lors de l'élection du comte Poniafowski et du mauvais succès de tout ce que nous avons tenté ou favorisé depuis cette époque. Il seroit inutile et désagréable de rappeler ici tout ce qui s'en est suivi, jusqu'au traité de partage et à la prise de possession des trois copartageants. C'est de ce point qu'il faut partir pour apprécier la position respective de la Pologne à l'égard de la France.
Tout est dit là-dessus : il n'y a plus de république; le royaume est démembré. Il y reste un roi, tant qu'il plaira à Dieu ou aux trois puissances copartageanles; et les choses sont venues au point que, s'il leur étoit plus commode de le chasser pour partager encore ce qu'on lui a laissé, la France, ainsi que tout le reste de l'Europe, ne
1 Auguste m.
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cherchcroit pointa les en empêcher. Les efforts des Turcs n'ont abouti qu'à leur propre ruine; et pour sauver au moins quelques débris de leur naufrage, ils consentiront à laisser mettre désormais entre eux et ce royaume une barrière impénétrable.
Qu'il r^ste donc un roi au nom de la Pologne, ou qu'elle soit enlièremcnl démembrée et partagée, ce pays n'aura plus ni relation ni connexion avec la France, ni avec aucune autre puissance de l'Europe , à moins de quelque prompte révolution qu'il n'est pas permis de prévoir.
Dans le premier cas elle restera, relativement aux trois copartageants, ce qu'éloient la Lorraine et le Comtat-lenaissin àl'égarddela France; il n'y aura d'autre différence que le plus ou moins d'étendue entre des Etats également entourés et subjugués.
Dans le second, les trois portions n'étant plus que de nouvelles provinces de trois grandes dominations, elles n'auront rien de commun avec les puissances étrangères; et tous leurs rapports, même entre elles, dépendront de la bonne ou mauvaise intelligence entre les trois souverains qui auront achevé de les usurper.
La position respective de la Pologne à l'égard de la France et de toutes les autres puissances de l'Europe est donc celle d'un membre retranché de la société, d'un citoyen privé de ses droits naturels, réduit à l'esclavage, mort civilement, et par conséquent n'ayant plus dans l'ordre moral ni propriété ni personnalité. Tel est, en effet, dans l'ordre politique, le sort d'une nation autrefois appelée illustre, qui avoit fait proclamer czarle fils de son roi dans Moscou', reçu dans Varsovie Thommage de la
1 Sigisniond 111, roi de Suède et de Pologne, fit proclamer lia(li>Ias IV, frère de Jcaii-Gasimir, czar à Moscow, en 1626. {A.)
Prusse ' , et sauvé sous les murs de Vienne rAutriche orgueilleuse et humiliée"^.