‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 2 sur 58 · V. De lu Russie · texte numérisé non relu

V. De lu Russie

Nous voici parvenus au foyer des troubles du \ord , depuis le commencement de ce siècle jusqu'à la crise actuelle des affaires.

Le 'lénie brut mais sublime de Pierre V enfanta le projet, inconnu à ses prédécesseurs, de prendre son rang parmi les grandes puissances de l'Europe, et par l'effet toujours certain d'une volonté forte et décidée quand les moyens ne manquent pas et qu'on sait les mettre à profit, il parvint aussitôt à remplir ce grand et glorieux objet. A peine échappé de l'obscurité et de la barbarie, il avoit senti que, pour se donner une existence en Europe, il falloit d'abord s'ouvrir un débouché dans la Baltique pour les immenses productions de son vaste empire; que le commerce, en attirant les étrangers, feroit connoîlre ses ressources et sa puissance réelles, fondées sur cet excédant de richesses naturelles propres à l'exportation; que dès lors son crédit, sa considération s'établiroient parla renommée; qu'il les soutiendroit et les augmenteroit par l'établissement d'une marine redoutable; et qu'enfin il

1 ]']n 1525, Alberl II, cadet de la maison de Biaiideboiirg , prêta foi et hommage à Varsovie, entre les mains de Sigismond I'"", roi do Pologne, pour la partie orientale du diulié de Prusse. Ses successeurs ont tenu ce même pays à litre de fiel, en relevant du roi et de la république de Pologne, jusqu'en 1657, que l'électeur Frédéric-Guillaume, profitant di; la détresse où se trouva .lean-Casimir au commencement do son règne, s'affranchit de cette vassalité, on vertu du traité de Vehiati. (A.)

- Sobieski , roi de Pologne, di'lil les Turcs sous les murs de Vienne, délivra cotte ville assiégée par deux cent mille infidèles, sauva l'Aulriche et l'Empire en 1683 , sous le règne de l'empereur Lcopold I<' , rpii , sous prétexte de difficultés d'étiquette, refusa de le voir. (.4.)

GORRESPOXDANCE SECRÈTE. 17

donneroit la loi au Xord , et se feroit Lieiilôt rechercher de tout le reste de l'Europe.

Le Czar avoit deviné ou appris du Genevois Lefort ce qu'on a depuis érigé en système dogmatique, revêtu d'un jargon mystérieux, et publié avec l'emphase de la plus rare découverte, c'est que la supériorité en population et enproductions du sol fait la seide puissance et les seules richesses réelles. La France étoit alors le seul Etat qui pût ou égaler ou surpasser la Russie à ces deux égards, et peut-être l'est-elle encore. Infiniment moins étendue que les Etats du Czar, elle fournissoit, depuis soixante ans, un aliment inépuisable à la grandeur et à l'ambition de Louis XIV. Cet exemple étoit plus frappant, plus démonstratif" que tous les calculs si vantés de la science économique.

La ligue du Nord contre Charles XII fournit à Pierre I" l'occasion désirée de s'établir sur la Baltique, et le prétexte heureux de se mêler des affaires de la Pologne. Les malheurs d'Auguste II le jetèrent entre les bras de ce voisin terrible. Pendant que le Czar souffloit en Pologne le feu de la guerre intestine, le Roi de Suède, enivré de gloire et de vengeance, ravagcoit ce royaume pour faire reconnoiUe Stanislas, et laissoit la Livonie en proie aux armées russes, toujours battues et toujours renaissantes; leurs progrès étoient lenis, mais sûrs. Le Czar, en trois campagnes , avoit renqili son premier objet : il avoit pénétré à travers ringrie jusqu'au golfe de Finlande, et l'année 1703 vit sortir Pétersbourg des marais de la Neva, pour dominer bientôt sur toute la Baltique.

On ne parcourra point ici cette chaîne d'événements qui, en écrasant la Suède et bouleversant la Pologne, ont élevé si rapidement la Russie au point de grandeur et d'éclat oii elle brille aujourd'hui. Au milieu des conjura-

lions et des révolutions, elle n'a rien perdu de sa puissance, parce que ces secousses violentes et passagères n'ont pas même ébranlé le trône en y plaçant successivement plusieurs souverains différents. Le pouvoir a passé en d'autres mains : il est resté toujours le même. Il n'y a pas eu de guerre civile : tout a été, dans l'élorsbourg comme dans Constanlinople, l'ouvrage d'un jour ou d'une nuit; et toute la nation s'est réveillée ou couchée tranquille en apprenant qu'elle avoit changé de maître '.

Le syslèuje n'a pas changé non plus. On pourroit ajouter qu'il ne changera pas, quand même il arriveroit encore à Pétersbourg une révolution, ce qui n'est guère vraisemblable. Elle ne sauroit avoir lieu que par les Orloff ou par M. de Panin^. L'ancien favori et toute sa^famille auioicnt trop à craindre d'un changement (|uelcon(pie, trop à risquer, peu à gagner. Ils ne sont pas même en disgrâce et n'ont aucun motif raisonnable de désirer un changement. Tout lil de nouveau à leur parti, et le prince Orloff n'a peut-être perdu de sa laveur que le degré d'intimité qui pouvoit lui être devenu à charge, l-'assiduité même de simple courtisan lui a toujours paiu gênanle au plus fort de cette intimité; et souvent dès lors il alloit passer loin de la cour des semaines entières à différentes chasses, surtout en hiver à celle de l'ours, son divertissement lavori.

Libre donc du joug de l'amour, il jx'ul goùler en paix les fruits de l'amitié, jouir du sentiment (|ui lui attaeheia

^ .Allusion au coup d'I']lal ([ui ôla la lie à l'icrrc III cl donna la ronronne à (iatlicrinp II, 6 juillet I7()2.

- Xikita dp Panin , né en 1718, sneeessivrmenl clianibellan d'Klisabclh, ambassadeur à CiOprnliaîîue en.I7A7, puis à Slockliolni ; an mois de février 1700 «jonvernenr (In {[rand-duc laul; prit part à la révolution de I7G2, et devint ministre des all'aires étranjjères. Il fut créé comte en 1767, désapprouva le partage de la Pologne, et mourut le 31 mars 1783.

CORRESPOXDAXGE SECRETE. 19

loujoiirs sa souveraine ])ar les nœuds, les gages les plus tendres; conserver, augmenter peut-être sa considération, son pouvoir, sa fortune; et ne point envier le reste à un rival jeune, isolé, sans consistance, et qui, vraisenii)labiement,lui restera toujours ou subordonné ou peu redoutable.

Les OrlofT' pourroient trembler, il est vrai, à l'avénement du grand-duc au trône : mais ce moment peut être fort éloigné; et pour le prévenir, s'ils attentoient ouvertement à la vie de ce jeune prince, quel fruit en recueilleroieni-ils? ce ne seroit pasla couronne; ils se perdroient, et l'Impératrice avec eux. An contraire, en se tenant tranquilles, ils ont pour eux foutes les chances que le temps, le hasard ou un peu d'adresse peuvent et doivent amener dans ce long intervalle. Ils sont jeunes, et M. de I*anin ne l'est plus. Le grand-duc peut être bientôt marié, avoir des enfants, mais aussi il peut mourir après. M. de Panin n'étant plus, les Orloffpeuvent s'emparer des enfants qu'auroil laissés le grand-duc, se rendre maîtres de leur éducation, les former, les tourner à leur gré, et peut-être un jour régner encore sous le nom de ces pupilles. Le projet n'en est pas inouï, et la perspective pour les Orloff n'en est pas effrayante.

M. de Panin est encore moins dans le cas de faire une révolution; fùt-il assuré du grand-duc, sollicité même par lui d'en faire la tenla,live, il n'en courroit jamais les risques volontairement et de propos délibéré ; car il est entré le dernier et pour ainsi dire par force dans la conjuration contre Pierre III. Il a fallu le tromper pour Ty engager, et

' Les frères Orloff eurent pendant quelque tenq)s le plus grand crédit auprès de Catlierinc II. C'étaient: Grégoire, né en 173 V, favori de Callierinc après le départ de Poniatouski, exilé en 1771, rappeli', puis remplacé par Potemkin , mort fou en 178o ; .Alexandre, ciéé en 17GS grand amiral, célèbre par ses victoires sur les Turcs, mort en 1809. Ils coiilribuèrcn! Ions deux à la réi'olution de 17(52.

il craiiidroit de l'être encore. Il n'a ni l'audace el l'intrépidité des Orloff, ni les mêmes motifs qu'ils eurent alors pour tout tenter et tout risquer. Sans ressources et presque sans état, ces conjurés n'avoient rien à perdre. Ils espéroient de tout gagner, et ils ontréussi. M. de Panin jouit au contraire d'un sort heureux, tranquille, de la plus grande considération, de tout l'éclat du ministère, des charges et des dignités, ainsi que d'une représentation importante dans les affaires, et d'une opulence à laquelle sa modération seule a pu mettre des bornes.

Son organisation est foible, sa constitution délicate, son imagination froide, son àme peu élevée, son caractère au fond est doux et paisible, quoique par boutade sujet à rhumeur et à l'entêtement; son tempérament attaqué de vapeurs et d'affections nerveuses, et sa mélancolie n'est pas celle d'un conjuré. Ce n'est point cette fermentation sombre, lente et profonde, qui, dans un cerveau grec ou romain , enfantoit et les plus grands crimes et les actions les plus héroïques; c'est le vide apathique d'uneàme triste qui cherche et craint la solitude, d'un esprit paresseux et point cultivé, qui croit se livrer aux affaires pour se dérobera l'ennui, et qui s'en échappe aussitôt pour retomber dans l'indolence.

Avec cet assemblage de qualités ou de privations, dont il ne résulte qu'un génie et un courage très-médiocres, on ne croira pas aisément que M. de Panin ait le goût ni l'étoffe d'une conjuration dont il faudroit qu'il fut l'auteur et le chef. Il n'y entreroit pas non plus en second. Il a été trompé dans la dernière, et, on le répète, il craindroit de l'être encore. Après tout, nous venons de voir ce qu'il pourroit y perdre, si elle échouoit : ajoutons-y la vie, et cherchons à présent ce qu'il pourroit y gagner. Seroit-ce le titre de chancelier qui manque seul à ses honneurs, à

ses prérogAlives? et, pour ce tilre vain , M. de Panin voiidroit-il compromettre tant de réalités commodes, agréables, honorables, et risquer l'échafaud ou tout au moins la Sibérie?

Seroient-ce le crédit, la considération, la prépondérance? Il en jouit au sein du repos et de la retraite qu'il s'est faite par goût au milieu de la cour. Il ne pourroit pas en acquérir davantage, même sous le règne de son pupille, qu'il auroit mis sur le trône au péril de sa vie.

Voilà donc et le ministre et les favoris, tous intéressés, pour la conservation de leur bien-être, à vivre politiquement ensemble, et que le sens commun doit également éloigner de courir en pure perte les risques d'une nouvelle conjuration; l'Impératrice, obligée de ménager les uns et les autres, bien aise peut-être de les balancer réciproquement, de rester l'arbitre, la conciliatrice de leurs différends, enfin de les contenir par là dans les bornes qu'elle leur a prescrites. Donc il n'est point du tout apparent qu'aucun des deux partis qui divisent aujourd'hui la cour de Russie, y fasse du moins de fort longtemps une révolution.

On s'est peut-être trop étendu là-dessus; mais il n'étoit pas inutile de développer ici les caractères et les intérêts des chefs des deux partis, et de calculer les degrés de probabilité d'un événement qui a pu être annoncé comme certain et prochain. Il résulte de tout ceci que cet événement entre à peine dans l'ordre dis futurs contingents. Mais il n'est que trop ordinaire que les exemples du passé nous en imposent sur l'avenir; que, s'il est arrivé dans un Etat, dans une cour, de fréquentes révolutions, on conclut de là qu'il en doit arriver encore incessamment; on en flatte les autres, on se le persuade à soi-même et on se laisse bercer d'un espoir commode, parce qu'il endort

22 LOLIS XV.

sur le présent, mais danjjcreiix, parce qu'il empêche de prendre des précautions pour l'avenir. On ne sauroit trop se tenir en garde contre celte sorte d'illusion; c'est celle d'un joueur qui, dans un jeu de calculs et de combinaisons , donneroit tout au hasard et à l'espérance.

Prouvons à présent ce que nous avons avancé, que le système de la Russie ne changeroit pas, quand même il y arriveroit une révolution. Nous avons d'abord établi qu'elle ne pourroit arriver que par deux cabales, des Orloff ou de AI. de Panin. Dans le premier cas, on connoît l'audace de ces quatre frères', leur inclination pour la guerre et pour les entreprises; ajoutons le besoin qu'ils auroient d'en faire de nouvelles, s'il n'y en avoit pas déjà de commencées; le grand-duc une fois écarté du chemin, Flmpératrice elle-même subjuguée par eux sous prétexte de la défendre; la nation étonnée et peut-être soumise, mais la fermentation subsistante encore dans les esprits; les régiments des gardes, ces janissaires de l'empire russe, déclarés pour les Orloff, mais toujours exigeants, remuants et dangereux : croira-'-on que le parti dominant feroit la paix avec les Turcs, renonceroit à tous projets contre la Suède, abandonneroit la portion usurpée sur la Pologne, ou même voudroit bien s'en contenter?

Non assurément; la personnalité du prince Orloff contre le Roi de Pologne est trop connue, et l'on a pu s'apercevoir combien elle influe à la cour de Pétersbourg sur les affaires de ce royaume. On sait, on voit tous les jours que les procédés ou favorables ou durs de cette cour à l'égard de Stanislas-Auguste dépendent des degrés de faveur ou de discrédit des Orloff, et c'est un thermomètre de leur

1 II Y CM ;i cinq: mais l'iiino de tous, lioinrno paisible et sans ambition, ne se mêle de rien , vit dans ses terres , et paroît très-rarement à la conr, pour y faire son service de chambellan. (.4.)

CORRESPOXDAXGE SECRÊTF:. 23

situation auquel il n'est plus permis de se tromper. Si donc ils étoient une fois les maîtres absolus, ils ne manqueroient pas, et par politique et par goût, de souffler le l'eu de la f^uerre et de la discorde, de tout tenter pour achever de dépouiller le Roi de Pologne, de le détrôner même et de lui donner un successeur, ou de partager encore avec l'Empereur et le Roi de Prusse ce qui lui auroit été réservé.

Ils ne traiteroient pas mieux le Roi de Suède; loin de dissimuler ou de désavouer, comme fait M. de Panin , le projet de détruire ce nouveau monarque, ils en feroient parade, et ce seroit leur jeu. Le respect que le ministère, le sénat de Russie conservent pour le vieux système d'écras'er la Suède et de l'empêcher de se relever jamais de ses ruines, la haine invétérée de la nation contre un peuple vaincu qui l'a mise jadis à deux doigts de sa perte, tout feroit aux Orloff une loi de se déclarer hautement, et d'entreprendre avec chaleur la guerre contre le Roi de Suède '. Par là ils seroient surs de captiver la nation russe, peut-être même une partie de la nation suédoise; ils ne poseroient pas les armes qu'ils n'eussent au moins remis ce royaume au point où il étoit à la mort d'Adolplie- Frédéric, en 1771. Ils iroient peut-être plus loin : ou ils le rédu iroient en république sous la protection de la Russie, ou même ils en feroient une nouvelle province de ce vaste empire; l'un ou l'autre de ces projets ne seroit pas nouveau. Le premier avoit été imaginé par mylord Carteret, le second par le colonel Guidickens, l'un ambassadeur, et l'autre ministre d'Angleterre en Suède; et

^ On craignit tellement cette éventualité d'une attaque de la Suède par la Russie , que le gouvernement de Louis XV, qui voulait maintenir l'état de choses élabli par le coup d'I'-lat de Gustave III, résolut d'envoyer des troupes en Suède. Voyez l'Etude préliminaire, t. I, p. 182, et les Mémoires de Du Mouriez, 1. I, p. 245 et suiv.

2V LOIIS XV.

Fallernative en a été quelquelois agitée pendant et depuis la guerre de 1744 entre les Français et l'Angleterre.

A l'égard des Turcs, le système de la Russie ])ourroit encore moins changer sous les Orloff ; ils sont déjà violemment soupçonnés d'avoir été guidés dans la guerre présente et dans la négociation de la paix par des intérêts personnels, et leurs ennemis s'en sont prévalu pour rendre leur ambition suspecte à l'Impératrice même. La Moldavie, la lalachic et les autres conquêtes de la Russie au midi, sembloient en effet bien propres à tenter celte ambition par l'espoir de former des établissements en souveraineté pour une famille nombreuse, audacieuse, et qui dès longtemps a prévu qu'elle pourroit avoir besoin d'un asile assuré.

Si les Orloff étoient les maîtres, ils trouveroient tous ces avantages dans la continuation de la guerre contre les Turcs, et dans les conditions de la paix qu'ils se flatteroient de prescrire, et cet espoir ne seroit pas mal fondé. Ils feroient trouver à la cour de Vienne ses avantages aussi dans cet arrangement; et celle-ci ne seroit point fâchée de placer entre ses frontières et celles de la Russie, vers le Danube, quelques Etats intermédiaires. Ils auroient tôt ou tard besoin de sa protection, et contre les Turcs et contre les Russes. Ce seroit pour l'Empereur autant de moyens de se faire valoir auprès de la Russie et de la Porte, et de contenir la première dans les limites que la saine politique exige toujours qu'on prescrive à un voisin trop puissant.

Donc, s'il arrivoit en Russie une révolution par les Orloff, elle ne changeroit point le système actuel; et loin de le modifier ou de l'adoucir, elle lui donneroil un degré de plus de chaleur et d'activité. La guerre même devicndroit alors plus nécessaire au parti dominant pour flatter l'orgueil national, les passions, les préventions populaires,

CORRESPOXDA.VCK SECRETE. 25

détourner au dehors l'explosion des esprits qui fermentent au dedans, occuper les troupes, employer la noblesse, faire des promotions, des créatures, et fixer Topinion publique par des choses de grand éclat ; enfin tout ce qu'on se propose d'obtenir par la guerre dans un gouvernement ou un ministère mal affermi. Voyons à présent si le système changeroit dans le cas d'une autre révolution opérée par M. de Panin.

Ce ne seroit pas, du moins, à l'égard de la Suède. Ce ministre ne s'est jamais tant occuj)é , ni échauffé d'aucune affaire que de celles de ce royaume. La raison en est simple ; ce sont les seules dont il puisse se flatter d'avoir acquis sur les lieux mêmes une connoissance exacte et profonde , les seules auxquelles il se soit trouvé à portée de prendre un intérêt vif et personnel.

Il étoit jeune encore, et d'nne belle figure, qui avoitfait sur l'Impératrice Elisabeth une impression passagère : son règne fut très-court. On prétend que ce fut sa faute , pour avoir mal soutenu l'opinion que cette princesse en avoit conçue. Une intrigue de cour le fit exiler honorablement, sous prétexte de l'employer en pays étranger. Un séjour à Stockholm, de dix ou douze années, l'avoit presque naturalisé en Suède ; mais tout aussi contribue à faire de ce ministre le prosélyte et l'instrument d'un parti. Sa cour soutenoit celui des bonnets^ par le principe destructif qu'elle avoit adopté à l'égard de la Suède, pour le rendre plus fort et dévoué à la Russie. M. de Panin eut tous les moyens qu'il pouvoit désirer; Fargent surtout ne lui manqua point; et l'influence métallique, jointe à la terreur d'une puissance si grande et si voisine, donnoit à son ministre la plus haute considération.

L'intrigue, la vénalité et la flallerie entouroienf M. de Panin; les femmes s'en mêlèrent : il fut subjugué parcelle

26 LOIIS XV.

d'un sénateur '. Elle sut tirer parti de cet amant diplomatique, et pour sa cabale et pour elle-même, pendant que le ministre russe croyoit avoir trouvé dans cet attachement un jj[rand ressort de sa politique, et faire un coup d'Etat toutes les fois qu'il se livroit à un penchant si naturel. \é avec peu d'énerjjie, il a eu plutôt des goûts d'habitude que des passions ardentes; mais ces habitudes éloient nécessaires pour le dérober à la mélancolie où il retomboit aussitôt qu'il restoit livré à lui-même. Tel est encore son caractère, ou plutôt sa constitution ; il se plaint sans cesse de sa mauvaise santé, et craint, évite tant qu'il peut toute sorte de fatigue. Son penchant paroîl être de rester enfermé dans un intérieur oisif et commode, mais il s'y ennuie bientôt; aussi a-t-il eu besoin toute sa vie d'être bercé, pour ainsi dire, par des femmes. Il Irouvoit cette douceur dans la société de la sénatrice.

De ce long enchaînement de caresses et de séductions, il s'éloit formé dans l'esprit et dans le cœur de M. de Panin un système complet de préjugés et d'affections pour ou contre, auquel il tient bien plus, sans s'en apercevoir, qu'au système politique de sa cour : mais celui-ci se trouvant d'accord en général avec cet autre système personnel, ce ministre les a fondus ensemble. Ils n'en font plus qu'un seul auquel il s'est attaché jusqu'au fanatisme ^

A l'égard de la Pologne, il est vrai que dans les commencements il n'avoit pas mis dans les affaires de ce royaume le même degré de chaleur qu'il a montré depuis : mais les réclamations continuelles de la nation polonoise

' Madamr de Crdcrliiclin, nu Codorncrriilz, ou Lovcnliiclni , je no mo souvions pliis l;»(|ii(Hc; on doit troiivor sou nom dans les dépêches de AI. dUavrincourt. (A.)

' ' Lors de l'élccHon du comte Ponialouski, des ministres de Russie dans les cours étranjjères faisoienl , en plaisantant, parler ainsi M. de l'anin à l'Impératrice : Passez-moi la Suède, je vous passerai la Pologne, [à.)

contre le minislère de Russie, les expressions que le désespoir arrachoit à tant d'opprimés infortunés, et qu'ils n'osoient pourtant se permettre contre rim|)ératrice, mais qu'ils n'épargnoient point à ce ministère oppresseur; les plaintes surtout contre l'ambassadeur prince Rcpnin , neveu de AI. de Panin, et qui ont nécessité son rappel, tout a contribué à aigrir ce ministre. La hauteur qui dès lors a caractérisé tout ce qui partoit de sa chancellerie avoit manifesté en lui cette disposition ; et les violences atroces qui ont suivi ses menaces n'ont que trop justifié les déclamations des confédérés.

D'ailleurs, le partage de la Pologne est regardé par les trois puissances copartageantes comme une atiaire consommé^, et les pays usurpés comme des provinces réunies à leurs couronnes ; et ia nation russe a de plus un motif de religion pour regarder cette réunion comme l'acte le plus juste et le plus louable : c'est que, par là, tant de milliers de chrétiens grecs opprimés respirent enfin sous la domination de l'empire orthodoxe; que tant d'autres, égarés du bercail, sous le nom d'z/;//.s', y sont aussitôt rentrés pour n'en plus jamais sortir. Ces motifs, personnellement si indifférents à l'Impératrice, ne le sont point du tout à sa politique, à son ministère, à ses peuples; et comme elle a su les faire valoir pour autoriser cette usurpation, son successeur ne s'en serviroit pas moins utilement pour la consacrer; peut-être même ne seroit-il pas en son pouvoir de remettre les choses en leur j)remier état; ou s'il l'entreprenoit par une générosité qui ne lui sera point conseillée, il courroit dans cette entreprise le plus grand risque en pure perte.

1 C'est le nom qu'avoient en Pologne ceux qui, en conservant une partie de leurs rites, s'étoient soumis aux dogmes et à la discipline de la rcliyion catholique. (A.)

28 LOllS XV.

Les Turcs peut-être, dira-t-on , Irouveroient plus de facilité auprès de AI. de Panin devenu tout-puissant sous Paul I", que sous Catherine II, sur laquelle il n'a pas le même ascendant : la réponse est aisée. Cela pourroit être vrai si la guerre contre les Turcs étoit une guerre d'intrigue , une guerre personnelle à un ministre, à sa cabale, comme il arrive trop souvent dans d'autres cours de l'Euroj)e ; mais ici ce n'est point le cas; c'est une guerre nationale et d'intérêts réels, autant que de gloire et de vengeance. Il y a plus, c'est une guerre de commerce; et l'on sait qu'aujourd'hui ce sont les plus animées. L'esprit de gain a succédé à celui de conquête, qui avoit remplacé l'esprit de chevalerie. Le commerce de la mer Noire est aussi précieux à la Russie que celui de l'Amérique l'éloif à la France, à l'Espagne ou à l'Angleterre, avec la différence que pour elle c'est un commerce naturel, et pour ainsi dire à sa porte.

Depuis Pierre I", qui débuta par la prise d'Azof, ni lui ni ses successeurs n'ont jamais perdu de vue cet objet capilal; et si la cour de Vienne avoit secondé celle de Pélersbourg dans la guerre terminée par la paix de Belgrade en 1739; si la France alors n'avoit pas adroitement saisi un moment de détresse et d'humilialion pour détacher l'Autriche de la Russie, celle-ci n'auroit jamais posé les armes sans avoir obtenu pour ce coumiercc un débouché dans la mer de Zabache. La cour de Pélersbourg se trouve aujourd'hui dans une position aussi favorable, aussi victorieuse. Elle n'a plus à craindre ni la jalousie assez bien fondée que la cour de Vienne avoit conçue de ses progrès et de ses prétentions, ni l'influence prépondérante que la France conservoit alors. Cette influence la mit en état de donner la loi aux deux cours alliées, sous le titre de médiatrice '.

1 C'eût été le même rôle qu'il eût convenu de faire jouer à la l'^rance en

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 29

L'union intime de ces deux cours ende elles el avec le Roi de Prusse, relalivement aux objets d'intérêt dont elles sont occupées, mais surtout notre alliance avec l'Autriche ', a bien changé tout Fancicn système de leurs liaisons avec nous et des nôtres avec la Porte. C'étoit de ces dernières et de l'usage que nous avions la liberté et l'habileté d'en faire , que dépendoit notre ancienne considération dans cette partie de l'Europe. Elle est bien diminuée aujourd'hui, c'est une triste vérité; mais on ne peut plus se la dissimuler; et si, contre toute attente, AI. de Panin faisoit une révolution , il ne chercheroit ou respecteroit pas plus que les Orloff la médiation de. la France. 11 se feroit sans doute un point capital de détruire à la Porte les restes de son influence, el il seroit secondé dans ce projet par la cour de Vienne. Jamais celle-ci n'eut une si belle occasion de réussir dans un projet qu'elle a toujours suivi depuis deux cent cinquante ans : c'est d'annuler la France à Constantinople, comme dans le Xord, et de l'exclure de toute négociation relativement à la Porte.

D'après cet exposé, dont on ne craint pas que les faits puissent être contestés, concluons : 1" Qu'une révolution

17C9, au lieu de se laisser nommément et ouvertement exclure de la niéd.-alion par la Russie, et taciicment par la cour de \ienne. M. le duc de Choiseul en a senti un moment l'indécence; mais, pour en imposer, il laut avoir préparé les moyens, suit militairement, suit fédérativement , de nuire ou de servir; et nous n'avions fait ni l'un ni l'autre; peut-être les avions-nous détruits. Ce n'est pas avec des traits momenlanés de lumière, c'est avec un esprit de suite et très-réfléchi, qu'on sait amener les événements heureux et en profiter, ou prévenir les malheureux et s'y opposer. (A.)

1 C'est surtout la forme dans laquelle elle a été formée et suivie qui a causé tons les embarras où nous nous trouvons : il eût été possible de la rendre utile au moins pour le moment, et peut-être durable, en ne la faisant pas exclusive, et en ne mettant pas tous les avantages d'un côlé et les inconvénients de l'autre. (.4.)

30 LOLIS \V.

en Russie ne paroît ni ccilaine, ni prochaine, ni vraisemblable; 2" que s'il en arrivoit une par des circonstances subites, imprévues, incalculables, elle ne cliangeroil rien au système de cet empire. Mais il faut toujours partir d'où l'on est. Cherchons à présent quelle est, dans l'état actuel, la position respective de la llussie à l'égard de la France.

Oi) dit respective, parce que ce mot ne signifie pas seulement les rapports directs entre la France et la Russie, mais aussi les rapj)orts indirects qui résultent de la j)osition où celte puissance se trouve relativement à d'autres Etats de l'Europe, et ceux-ci réciproquement avec elle. De cotte situation plus ou moins avantageuse résulte, pour un Etat quelconque, la supériorité, ou du moins l'intluence que lui donnent ses moyens, ses ressources, et l'usage qu'il en peut faire pour ou contre d'autres puissances. De là aussi dépend, pour ces mêmes puissances, le degré de possibilité et la probabilité du succès dans l'attaque, ou dans la défense, ou dans la diversion. Ce dernier moyen est souvent le seul praticable, lorsqu'on est séparé par une trop grande distance ou par des obstacles intermédiaires.

C'est donc de tous ces différents rap|)orts d'un Etat quelconque, non-seulement avec, un seul, mais aussi avec d'autres Etats voisins ou alliés; des motifs d'intérêt, de crainte ou d'espérance qui peuvent en faire autant d'instruments ou d'obstacles à son système politique, que se forme la position respective de cet Etat à l'égard de tout autre; et c'est ainsi qu'on doit et qu'on a dû l'entendre dans les articles précédents. C'est aussi dans ce sens que nous allons examiner la position respective de la Russie à l'égard de la France.

Il faut se rappeler d'abord ce qui a déjà été dit plus

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. ^1

d'une fois dans ces mémoires sur les deux genres de puissances militaire et fédérative. Depuis que la Russie a commencé de jouer un rôle sur la scène de l'Europe, sa puissance militaire, fondée autrefois sur une mullihide lâche et indisciplinée, s'est établie peu à peu sur tous les autres avantages de l'art et de la discipline, qu'elle partage aujourd'hui avec toutes les nations guerrières policées. L'espèce du soldat y est devenue très-bonne; et s'il y a encore quelque chose à désirer sur celle de l'oftîcierj le mélange des étrangers pourra un jour y suppléer. L'émulation, les récomj)enscs doivent en accélérer l'époque; et il (aut bien croire qu'à ces deux égards le service russe n'est plus si loin de la perfection, puisque dans une guerre contre le Roi de Prusse les armées d'Elisabeth ont eu des avantages fréquents, et que celles de Catherine en ont encore de plus signalés dans la guerre présente. Cette puissance a donc ûiit des progrès dans tous les genres, et a conservé l'avantage du nombre, qui lui est resté jusqu'à présent'.

Ce n'est pas qu'on croie aux hyperboles politiques de la Russie sur sa poj)ulation, ni aux adulations de (pichjues

' Il manque encore des oénéraux, et même de hons officiers [)iirliciilicrs aux armées russes; car il ne Auit pas se laisser aveii<jier par les succès : en les considérant aiecdes yeux adentils et militaires, on s'apercevra que ceux que les armées russes ont remportés contre le Roi do Prusse n'ont été dus {pi'à la supériorité du nombre et à la nécessité où ce prince étoit de les attaquer dans des épn([ues fixes et dans telle bonne position oii il les (rouvoit, n'ayant pas le temps de manœuvrer avec elles, par l'oblijjation où il étoit de revenir avec toutes ses forces ((inlrc les Autriciiiciis. Il lui suffisoit de donner contre elles un coup de collier qui les rendît, même étant victorieuses, inutiles à l'alliance pour le reste de la campajjne.

(Juant aux victoires des Russes contre les 'l'tiics, tout le monde s^iil {prelles n'ont pas le mérite que les jjazeltes leur ont donné, et (jii'eiles ne sont dues qu'à la pusillanimité, à l'ineptie des jjeneraux ottomans, et au désordre qui règne dans les armées turques [A.) — 11 est inutile de faire remarcpier la fausseté de ce jugement : la note est du reste en contradiction avec le texte.

écrivains gagés pour étourdir l'Europe de dénombrements aussi exagérés que leurs panégyriques. On sait, malgré tout le mystère de l'administration russe, qu'à la fm de la dernière guerre elle étoit réduite à lever le quatorzième homme depuis dix-huit jusqu'à quarante ans; et au milieu de ses succès rapides contre l'Empire ottoman , de ses victoires romanesques par le peu qu'elles ont coûté, s'il en faut croire les gazettes russes, car les Turcs n'en font pas, on peut assurer liardinient que le taux des recrues est aujourd'hui au même point qu'à l'époque de 17G1.

La rupture du congrès de Bucharest exigera encore de plus grands efforts; l'armée de Finlande, et la flotte destinée à la seconder, en ont déjà fait faire de nouveaux. Ils sont lents, pénibles, et apparemment encore insuffisanls; car il est très-vraisemblable que les assurances de la cour de Russie jusqu'à présent, même les déclarations pacifiques qu'elle ne cesse de donner au sujet du Roi de Suède, n'ont d'autre vrai motif que cette insuffisance; si le coup avoit été prêt, il seroit déjà porté.

On doit savoir depuis longtemj)S la juste valeur de tous ces compliments et verbiages politiques. Ce fut ainsi que, pendant les deux ou trois premières années de ce siècle, toute l'Europe reconnut le nouveau Roi d'Espagne, et s'unit ensuite pour le renverser du trône. Tel fut encore le manège de l'Angleterre à l'égard de la France, avant de commencer la dernière guerre; mille autres exemples s'offrent en foule dans l'histoire moderne. Il est triste de l'avouer : mais de part ni d'autre on ne peut plus guère compter sur la sincérité des déclarations même les plus formelles, qu'autant qu'on en a pour garant l'impuissance de les violer. Si donc la Russie n'a pas encore attaqué la Suède, c'est en effet ])arce qu'elle ne l'a pas

cop.respo>;d.a\ce secrète. 33

pu '. Les équipages de sa flotte du Nord sont à peine au tiers du complet, et celles du Midi, dans la mer Xoire et dans l'Archipel, ont absorbé ses matelots, La dernière n'a j)as été recrutée depuis longtemps, et ne se soutient à grands frais que par ceux qu'elle engage dans la Méditerranée.

Il faut cependant l'avouer : tous ces inconvénients son! momentanés ; les matelots et les soldats viennent de loin et peu à peu , mais ils arriveront ; ils seront neufs au métier, mais ils s'y feront. Ces levées épuisent la population dans l'intérieur de ce vaste empire, mais elle peut être réparée. Un peuple d'esclaves qui ne manquent point de subsistance, et n'ont aucun souci du lendemain, se reproduit plus vite que des nations d'hommes soi-disant libres, pour qui la liberté sans propriété est un supplice , et la propriété même trop souvent un fardeau.

Pierre I" avoit sacrifié des millions d'hommes dans ses guerres et dans ses travaux publics ; ses successeurs en ont prodigué autant dans les provinces malsaines qu'il avoit conquises au nord de la Perse, et dans les campagnes destructives du maréchal de Munich contre les Turcs et les Tartares. Il n'y paroissoit plus sous le règne d'Elisabeth, lorsqu'elle s'engagea dans la guerre contre le Roi de Prusse. Ainsi l'épuisement réel de la population ne fera pas encore une diminution apparente à la puissance militaire de la Russie, au moins de deux ou trois camj)agnes-, et c'est plus qu'il n'en faut pour remi)lir tous les

* La Russie n'a jamais fait entrer la conquête de la Suède dans son système; Tauteur se trompe totalement sur ce point. Toutes les intrigues russes dans ce pays n'ont eu pour objet que d'y semer la division, pour n'avoir point à en craindre de diversion dans le cas d'une guerre contre les Turcs. Ainsi Catherine suivoit son véritable intérêt en y favorisant le parti du sénat, et la cour de Versailles se conduisoit très-politiquement en secondant Gustave lorsqu'il travailloit à y augmenter la force du pouvoir exécutif, {S )

objets de la cour de Pélersbourg. Ses acquisitions en Lithuanie, quoique dans la partie la moins peuplée de ce vaste pays, lui donnent un moyen de soulager son intérieur par les recrues qu'elle y lèvera; et la proportion y est au moins la même entre la population et l'étendue, que dans les anciennes provinces de son empire.

La Russie peut donc être regardée comme étant aussi considérable qu'elle Tait jantais été par sa puissance militaire. Ajoutons que ses succès dans la dernière guerre contre le Roi de Prusse, et dans celle-ci contre les Turcs, ont dû porter l'esprit de ses troupes au plus haut degré de confiance et d'audace. Les hommes ne sont que ce qu'ils croient être, et plus ils sont simples et grossiers, plus il est facile de leur donner une haute opinion d'euxmêmes. C'est en cela peut-être que consiste aujourd'hui le plus grand avantage de la Russie.

Il ne lui manquoit pour tirer parti de ses forces réelles, et même de cette supériorité idéale, que d'y réunir toutes les utilités de la puissance fédérative. Elle s'en étoit acquis une partie bien importante par les liaisons qu'on lui a laissé former à loisir, depuis la dernière paix avec le Roi de Prusse '. Mais ce n'étoit pas encore assez pour elle. Attaquée par les Turcs, contrariée, harcelée par les confédérés, elle n'auroit jamais pu soumettre seule la Pologne ; elle étoit réduite à la ravager, et ces ravages mêmes détruisoient les ressources qu'elle en tiroit sans cesse pour la guerre contre les Turcs. Le Roi de Prusse avoit déjà calculé tout ce qu'il pourroit tirer du nord de ce royaume; il ne vouloit ni le détruire ni le laisser en proie.

1 C'est peut-être une des plus grandes fautes qu'on ait faites depuis la paix de 1762, que de laisser former ces liaisons, et surtout de ne pas prévenir la réunion de la cour de Vienne à ces deux puissances, en parlant au ministère autrichitm avec ouverture, franchise et fermeté. (A.)

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 35

La cour de Vienne, spectatrice des malhenrs de la Pologne et des pertes des Turcs, pouvoit seule en arrêter le cours; mais, appuyée par notre alliance, elle s'en est servie pour augmenter sa considération et son importance. Elle s'est fait également rechercher par les deux puissances, dont l'une aïoit envahi la Pologne, et l'autre guettoit le moment d'en joindre à ses Etats la plus helle partie.

Ce fut le moment qu'on saisit pour engager la cour de Vienne à partager la dépouille. Elle y a été entraînée, forcée même, s'il faut l'en croire. Elle a pu s'en faire prier, et sa conduite en a été d'autant plus adroite; mais enfin cette douce violence a rempli son objet, autant que ceux de la Russie et du Roi de Prusse. Il s'agissoit pour eux d'achever tranquillement leur partage inique, et pour elle d'en avoir sa part ; elle a réussi, et chacune des trois cours copartageantes a augmenté, cimenté par là sa puissance fédérative.

La Russie est des trois celle qui va en recueillir les plus grands avantages. L'alliance de l'Autriche la met en état, et de ne plus craindre que celle-ci arrête ses progrès dans sa guerre contre les Turcs, et de redouter encore moins les restes du crédit que la France avoit eu jadis à la Porte. Ce crédit, quoique bien affoibli par le traité de 1756, auroit pu renaître et reprendre toute sa prépondérance , si la cour de Vienne eût agi de bonne foi et dans un concert intime avec celle de Versailles.

Voilà donc la Porte à sa discrétion, objet bien plus intéressant pour nous que la Pologne et la Suède. Nous voilà témoins de l'abaissement et peut-être de la destruction de cet empire, qui seul, au nord-est de l'Europe, pouvoit balancer l'Autriche et la Russie, les tenir en respect, et par notre influence, et par la crainte des-

diversions que nous pouvions toujours ou faire en sa faveur ou nous ménager de sa part.

Ce n'est pas là tout ce qui résulte d'avantages pour la Russie et de désavantages pour nous de cette alliance foudroyante entre elle et la cour de Vienne : maîtresse par là d'imposer à la Porte les conditions de la paix, celle de Pétersbourg va porter un coup fatal à notre commerce du Levant. Il est menacé de déchoir en proportion des avantages que la Russie veut obtenir, et qu'elle arrachera vraisemblablement pour le sien dans la mer Noire. Elle ne se bornera point à ce commerce intérieur, qui cependant deviendra pour elle un objet de cabotage et d'échange fort lucratif, aux dépens du trafic qui se fait à Smyrne par les caravanes d'Angora, de Sinope , de Tréhizonde, d'Amasie, et de toutes les côtes de la mer Noire, au nord de la Turquie asiatique. Elle extorquera au moins des octrois et des privilèges pour un certain nombre de vaisseaux de registre. Ils porteront dans les Echelles les productions de la Russie, de l'Angleterre même et de ses colonies ; ils enlèveront leur part de celles de la Natolie, de la Syrie et de \q. Perse ; et par cette nouvelle concurrence , ils en feront hausser le prix pour nos marchands, comme ils feront baisser celui de nos manufactures.

Mais continuons, et voyons si la Russie a quelque chose à craindre, dans l'exécution de ses projets, de la part de quelque autre puissance. Les deux qui auraient pu l'arrêter dans ses opérations de terre , sont l'Autriche et le Roi de Prussç. Elle est liguée avec l'une et l'autre, et, par conséquent, elle n'a plus rien à redouter de leur part, tant qu'elle restera étroitement unie avec elles. L'intérêt commun semble être un garant sur de la durée de cette union, au moins jusqu'à l'entier accomplissement du désir commun, c'est-à-dire de prendre cl de partager en-

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. :'>7

semble tout ce qui leur conviendra. Il y a de l'étoffe de reste , elle ne manquera pas sitôt ; et les apparences de quelques démêlés relativement au partage actuel semblent encore fort éloignées.

Les réclamations de la république de Pologne sont également méprisées des trois puissances copartageantes et ne peuvent former entre elles aucun sujet de dispute.

Les plaintes amères du magistrat de Dantzig, de Thorn, et l'intercession en leur faveur des autres villes anséatiques semblent avoir touché la cour de Russie, ou plutôt celle de Londres, qui a sollicité la première d'interposer ses bons offices auprès du Roi de Prusse. Il est question en conséquence d'un congrès à Dantzig, et l'Impératrice de Russie y a déjà nommé son ministre ' ; mais on trouvera dans l'entêtement du magistrat de ces deux villes des prétextes pour ne leur accorder qu'une légère protection.

Celui de Dantzig a déjà manqué de confiance et d'égards pour le consul anglois, qui avoit offert ses bons offices. Il ne se comportera peut-être pas mieux avec le comte Golowkin. Le Roi de Prusse voulant tout avoir, et le magistrat tout garder, il en résulteroit vraisemblablement la rupture du congrès (supposé même qu'il soit assemblé); les cours médiatrices ou protectrices ne romproient point pour cela avec le Roi de Prusse. L'Impératrice de Russie, justement mdignée du peu d'égards que la ville de Dantzig aura marqué pour sa médiation, l'abandonneroit au

' Le comie luan Golowkin, fils de celui qui a été si longtemps ambassadeur en Hollande, où il est mort, et où presque toute sa famille s'est établie. Le comte luan y est marié lui-même; mais le dérangement de ses affaires l'a obligé de se retirer en Russie, où il est entré, seul de tous ses frères, au .service de cette cour, en qualité de conseiller d'État. C'est un bon et galant homme, mais si peu capable, que le choix du plénipotentiaire feroit soupçonner le futur congrès d'être encore une farce politique. [A.)

38 LOLIS XV.

ressentiment tout aussi juste de ce monarque. Il feroit insulter un ouvrage extérieur ; et au premier coup de fusil , la ville tremblante offriroit de l'argent ; on en demanderoit davantage; il faudroit bien le donner, et le Roi de Prusse le parlageroit avec l'Impératrice de Russie. Ainsi l'affaire de Dantzig ne seroit point un germe de discorde entre les cours copartageantes (car celle de Vienne n'a ni prétexte ni intérêt de s'en mêler, à moins que ce ne fût pour partager aussi). De ce côté donc, la Russie ne faisant point d'obstacle réel aux vues du Roi de Prusse, il n'en fera point aux projets de la Russie, ni sur la mer Noire, ni sur la Baltique.

La Suède sans doute n'est pas sans intérêt à la guerre contre les Turcs, ni au traité de paix qui doit nécessairement les réduire si bas. L'ancien système de celle couronne faisoit partie du nôtre; et par son alliance avec les Turcs, depuis Charles XII, elle s'étoit flattée de balancer la puissance énorme de la Russie. Ce système a prévalu toutes les fois que la France et les cliapcaux ont eu la supériorité dans VanarcJne oligarchique qui avoit succédé au pouvoir absolu; mais la Suède, toujours divisée, déchirée, n'en avoit recueilli aucun avantage réel.

Klle auroit cependant pu espérer, après la révolution, de ressusciter, pour ainsi dire, ce système par un nouveau trailé avec la Porte. Il en a été question, du moins par les bruits publics ; mais dans quelles circonstances entameroit-on cette négociation?

Les Turcs, battus de tous côtés, poursuivis ])ar les Russes au delîi du Danube, désolés dans la mer Noire, bloqués dans l'Archipel, renfermés dans les Dardanelles, trahis, et peut-être bientôt attaqués par les Autrichiens, abandonnés de la France ou foiblement secourus par de bons offices, qui n'en imposent point par deux raisons :

GORRESPOXDAXCE SECRKTE. 39

l'une, que la France ne s'est pas mise en mesure pour secourir la Porte plus efficacement ' ; l'autre , qu'elle paroît le vouloir encore moins que le pouvoir, (ant que son alliance subsistera de nom avec la cour de Vienne, quoique défait, on ose dire qu'elle ne subsiste plus depuis le traité de partage ; mais enfin le prétexte d'alliance, eu n'empècbant point les Autrichiens de faire tout ce qu'il leur plaît, paroît tenir à la France les mains liées.

Dans cette position , de quoi pourroit servir à la Suède un traité avec la Porte? Divisée encore au dedans, menacée au dehors, ira-t-elle seule attaquer le colosse formidable de la puissance russe, étayé par celle des deux autres cours copartageantes? C'est ce qui n'est pas vraisemblable. Se bornera-t-elle à une ligue défensive? Mais qu'en résulteroit-il pour les Turcs, que l'obligation de secourir la Suède, si elle est attaquée, sans tirer d'elle aucun secours dans leur détresse actuelle? Et comment pourroient-ils désormais tenter en sa faveur une diversion, lorsqu'ils seront séparés de la Pologne par une barrière impénétrable, et relégués vraisemblablement au delà du Danube?

Ce triste tableau n'est que trop fidèle; et, d'après cet exposé, on ne voit pas que la Suède puisse seulement songera croiser les projets de la Russie sur la mer Noire. Ce seroit bien assez pour elle de pouvoir arrêter ceux de celte puissance sur la Baltique , en l'empêchant de l'atta-

1 II auroit été très-facile de la secourir par mer, en coulant à fond la flotte russe à son arrivée dans l'Archipel. Il le seroit encore, surtout ai ant l'arriiée de l'escadre danoise, qu'on annonce devoir joindre la première, et opérer conjointement contre les Turcs. Rien ne seroit plus instant que de prendre un parti à cet égard; car la destruction de l'empire ottoman est le coup le plus funeste qui puisse arriver à la France, et bien plus important encore à parer que l'attaque de la Suède, d'autant que cette attaque ne sera que rclardce, pour être faite avec beaucoup plus de succès après ranéan;is— sèment des Turcs. {.\.)

hO LOUIS XV.

quer incessamment, et malheureusement elle n'en est que trop menacée. Loin de trouver aucun appui dans son voisinage, elle en a tout à craindre (comme on croit l'avoir démontré aux chapitres de celte puissance) par l'alliance du Roi de Prusse avec la Russie, et l'assujettissement du Danemark à celte dernière.

Parla même raison, la cour de Copenhague n'auroit garde de s'opposer aux projets de la Russie contre la Porte'. Ainsi, de tout le \ord, la cour de Pélersbourg n'a plus à craindre aucun obstacle à l'accomplissement de ses vastes desseins. Il est jusqu'à présent d'accord avec la cour de Vienne, et le sera longtemps encore, quoiqu'on puisse espérer d'une division entre les trois copartageanls. On a déjà observé et peut-être prouvé qu'il ne faudroit pas se laisser éblouir de celle flatteuse perspective.

Le Midi, on l'a déjà dit, est nul quant à présent, à cet égard. Ces obstacles donc ne sauroienl plus naître que de la part de l'Angleterre ou de la France.

La première, sans doute, sembleroit avoir le même intérêt que l'autre à prévenir la ruine totale de l'empire ottoman : cet empire est pour elle le siège d'un commerce riche et florissant. Elle n'en partage presque le bénéfice qu'avec nous; et il |)aroîl, au piemiercoup d'oeil, qu'elle auroit également à craindre l'établissement de celui de la Russie au Levant par la mer X'oire : mais si l'on veut examiner et combiner d'autres rapports existants entre la Russie et l'Angleterre, on reconnoîtra que sa position et ses intérêts à cet égard sont bien difTérenls des nôtres. Mais ce sera l'objet d'un mémoire séparé, dans lequel

1 On a toujours dû croire ([iic le Danemark concourra, au contraire, an succès des projets russes; et si l'escadre danoise vient dans l' Archipel, à la solde de Catherine II, cela sera démontré. (A.)

CORRKSPOXDAXCI'] SEGRETi:. 41

nous discuterons les motifs qui pourroient faire envisager à l'Angleterre, comme avantageuses pour elle, les concessions que la Russie auroit arrachées de la Porte, relativement au commerce de la mer Xoire.

Si l'on avoit entrepris de les apprécier ici, ou se seroit trop livré à des discussions commerciales et topographiques. Ces détails, cependant, loin d'être trop étendus dans ce mémoire, pourront à peine y être effleurés.

Il étoit nécessaire de bien constater l'espèce d'intérêt que l'Angleterre pourroit prendre à la guerre présente entre la Porte et la Russie. Il falloit aussi calculer le degré de chaleur que la première pourroit mettre dans ses démarches à Pétersbourget à Coustantinople, pour amener par son crédit une conciliation. On a dû enfin développer et apprécier au juste les motifs généralement peu connus qui peuvent nourrir dans le cabinet de Saint-James une partialité secrète en faveur de la Russie. Il en existe une publique dans la cité de Londres. Les bruits, quoique peu vraisemblables, d'une alliance entre la France, l'Espagne et l'Angleterre , n'y avoient donné l'alarme que par la crainte des négociants que le commerce avec la Russie ne fût troublé ou compromis par cette alliance.

Un peuple animé par l'amour du gain est toujours éclairé par l'esprit mercantile. Libre de réclamer contre les fausses mesures de l'administration, celui de l'Angleterre s'y laisse rarement tromper, ou l'illusion ne dure pas longtemps. L'administration alors devient responsable des résultats en perte pour le commerce britannique, ou eu gain pour celui des nations rivales. C'est le point le plus délicat, et sur lequel le ministre a le plus de ménagements à garder.

En partant donc et des principes et des intérêts de l'Angleterre comme puissance maritime et commerçante,

du vœu de la nation et de la clameur populaire contre tout engagement désagréable à la Russie, on ne peut guère supposer que celle-ci ait quelque chose à craindre de la cour de Londres pour raccomplissemcnt de ses projets dans la guerre contre les Turcs. Elle n'a pas non plus à se garantir de son iniluence dans la négociation de la paix. L'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople y est pour ainsi dire le chargé d'affaires de la Russie '. Voilà donc la Russie dans une position brillante, victorieuse, assurée de tous côtés, réunissant et recueillant déjà les plus grands avantages de la puissance militaire et delà puissance fédérative. Il ne reste, dans l'ordre des grandes puissances, que la France seule qui soit véritablement intéressée à troubler, s'il se ])eut, son triomphe, et à tendre aux infortunés Ottomans une main secourable; car pour la Pologne c'est une affiiire faite, il n'en est plus question; et s'il y arrivoit quelque changement, ce ne seroit pas en mieux pour les restes de la république. Mais avant de conclure sur la position respective de la Russie à l'égard de la France, relativement à la puissance militaire et à la puissance fédérative, jetons encore un coup d'œil sur ce vaste empire, et chercbons s'il joint ou peut joindre à ce double avantage celui de la puissance pécuniuiie. C'est, dit-on, son endroit foiblc. On sait que

' Il peut arriver qu'un aml)assacleur d'Angleterre suive monienlanc'nu'nl une aulre marche, comme la fait M. ilurray en 1772, au premier instant (le la ligue de la cour de Vienne avec celles de IJerlin et de Pétcrsbourg; mais il ne larda pas à èlre redressé par mylord Rocliefort, qui lui dévoila le véritable secret de la cour de Londres, en lui mandant (juc dès qu'un arrangement ou événement quelconque contrarioit les intérêts de la France et sou sysiènie politique, il ne pouvoit manquer d'être agréable à Sa Majesté Britannique, lors même que, sous un certain point de vue et à d'autres égards, il éloit accompagné de circonslances qui, en elles-mêmes, ne scroient pas agréables à l'Angleterre. {A.) — Voyez la dépêche du ministre jiiiy'ais, t I , p. 179.

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 43

tous ses revenus ordinaires ne s'élèvent pas au-dessus de seize millions de roubles, quatre-vingts millions de France; et n'ayant point d'autres ressources que d'en augmenter quelques branches en forçant l'impôt d'un cinquième au plus, il n'est pas possible que ses plus grands efforts l'aient porté ou soutenu à cent vingt millions de notre monnoie. Connnent, avec des moyens si bornés, la Russie a-t-elle et pourroit-elle encore longtemps soutenir le poids de ses entreprises, pousser la guerre contre les Turcs, la commencer contre la Suède , achever à main armée la dissolution de la Pologne; et, pour remplir ces grands objets, entretenir et recruter trois flottes et quatre armées; faire en même temps des acquisitions de galeries, de cabinets, de bibliothèques; donner des commissions dans toute l'Europe pour des articles de luxe et de magnificence, et bien payer le tout; enfin prêter journellement de grosses sommes aux seigneurs et grands propriétaires, pour n'en recevoir le remboursement qu'en plusieurs termes éloignés? Cela n'est pas concevable. «Elle n'a point, ajoutera-t-on ,

V les autres ressources connues des autres Etats de l'Eu- -' rope; c'est de se soutenir dans un état forcé de guerre " ou de dépense par des emprunts continuels. La nation

V entière n'étant composée que de nobles et d'esclaves, et

V ceux-ci faisant toute la richesse de ceux-là, l'Etat peut à r peine tirer des propriétaires quelques nouveaux secours

V par un surcroît de capitation et par une augmentation :) de recrues : mais le numéraire étant aussi rare qu'il 5) l'est dans l'intérieur du pays, l'industrie languissante et » la circulation presque nulle; la Russie n'ayant pas de » corps représentatifs ou municij)aux , parce qu'elle n'a 5' point de tiers-état; point de compagnies de financiers, 55 ressource toujours onéreuse, mais quelquefois utile 55 quand elle est bien administrée; et les gros négociants

» qu'elle a dans ses Etals y étant presque tous étrangers, » isolés, sans aucun intérêt à la chose publique, comment 5> pourroit-elle suppléer par des emprunts à l'excédant de î) sa dépense? Il faut donc qu'à la fin elle soit épuisée, 55 ruinée, sans crédit, sans ressources, et qu'une impuis- » sance totale lui fasse tomber les armes des mains. «

Oui, sans doute, à la fin, c'est-à-dire lorsqu'en effet elle n'auroit plus de ressources, et ce moment peut-être arriveroit au bout de deux ou trois campagnes ; mais, on l'a déjà dit, il ne lui en faut pas tant pour achever l'exécution de tous ses projets. Celle-ci contre les Turcs sera vraisemblablement la dernière. Il faudra bien par force que la Porte, accablée par la Russie et menacée parla cour de Vienne, sans appui, sans espoir du côté de la France, plie sous le faix de l'adversité , et se soumette aux conditions qu'on voudra lui imposer'.

Il ne faudroit aussi qu'une campagne à la Russie, de concert avec le Danemark, pour écraser la Suède et la remettre, par une nouvelle révolution, sur le même pied qu'elle étoit sous le feu roi Adolphe-Frédéric, ou en chasser Gustave III ( car on ne pourroit plus se fier à lui , et il ne voudroit lui-même se fier au sénat , ni à la cour de Pélersbourg) , et peut-être, pour abréger, mettre ce royaume en république "^.

A l'égard de la Pologne, la force achèvera encore plus tôt

' On croit pouvoir supposer que la cour de Vienne commencera par aider sous main les Russes cette année, et que si les Turcs ne succombent pas, elle ira plus loin l'iiniiée prochaine, en joignant réellement ses troupes à celles des Fusses. On suppose également (jue la France laissera les flo(l„cs danoises, réunies à celles cjuc Catherine II a déjà dans l'Archipel, atla(|uer vigoureusement les Dardanelles. Il seroit lort à désirer (pie ces suppositions fussent fausses, par les raisons qui ont souvent été répétées. (A.)

- Si celte entreprise ne peut avoir lieu pendant la guerre avec la Turquie, on ne doit pas moins en prévoir la possibilité, et s'allendre qu'elle sera exécutée aussitôt après la conclusion de la paix avec la Porte. (A.)

CORRESPONDAIVCE SECRETE. /,5

ce qu'elle a commencé ; et puisque les trois copartageanls s'obstinent à vouloir y mettre de la forme, il est très-apparent qu'ils auront aussi cette satisfaction. Peut-être en ce moment l'ouvrage est consommé. On a pris pour cela le meilleur moyen, c'est-à-dire de former la diète en confédération; les nonces en petit nombre qui s'y trouvent, enfermés, entourés d'une triple armée, et gardés à vue jusque dans leurs maisons, sont ou gagnés d'avance, ou forcés de céder à la violence pour sauver leur vie ou leur liberté. La pluralité se conformera aux vues des trois puissances ; et dans une diète tenue sub vincido confœderationîs , la pluralité décide. Les trois coparlageants n'auront plus qu'à faire publier, cbacun de son côté, les décrets de cette diète jugulée. Ils sont exécutés d'avance; le partage est fait, et chacun des trois est en possession. Alors, armés du droit pour soutenir le fait, ils traiteroient de rebelle quiconque oseroit réclamer contre le partage et refuser l'hommage ou le serment de fidélité; son procès lui seroit fait; et s'il étoit pris, il pourroit bien servir d'exemple. (La diète de Hongrie et les échafauds d'Epéries, en 1687, en sont de terribles pour toute nation qu'un voisin puissant veut subjuguer.) S'il étoit en fuite, ses biens confisqués, sa famille à Faumône, et lui-même errant et mendiant dans les cours étrangères, apprendroient au reste de la Pologne à plier sous le joug. Tout cela, on le répète, est presque fait ; et dans six mois au plus tard il n'y aura rien à faire.

Alors la Russie n'aura plus besoin de tenir une armée en Pologne. La paix avec les Turcs , ou déjà faite , ou bien avancée , la mettra aussi en état de retirer beaucoup de troupes de cette frontière , et de les faire marcher en Livonie et en Esthonie, pour faire à Revel un embarquement parallèle à celui de Cronstadt , si même elle attend tout

cela pour attaquer la Suède qui seroit alors sans ressource. Mais pour l'exécution entière de ce grand plan de la Russie, il lui reste encore plus de moyens et de ressources pécuniaires que ne lui en supposent peut-être des gens intéressés à se flatter là-dessus.

Elle en a déjà trouvé, elle en trouvera encore ; c'est ce qu'il seroit aisé de prouver ici. On renvoie celte discussion à un second Mémoire séparé. Il servira de réponse aux objections qu'on s'est faites d'avance, et qu'on a promis de résoudre. Cette réponse établira en même temps que la Russie, dans l'état actuel, et pour deux ou trois années encore, jouit à~ certains égards de tous les avantages de la puissance pécuniaire, ou du moins qu'elle peut les puiser dans une proportion suffisante à ceux de la puissance militaire et de la puissance fédérative.

Dans cette supposition, il ne nous reste plus qu'à bien apprécier les rapports directs qui forment actuellement la j)Osition respective de la Russie avec la France,

S'il en falloit juger par les apparences flatteuses que présente toujours, après une longue froideur, le rapprochement de deux grandes cours, par les compliments, les égards réciproques de cérémonie et d'étiquette, par l'envoi d'un ministre et la nomination d'un autre, il sembleroit peut-être que la France et la Russie ne seroient pas éloignées de se réunir; mais si, d'un autre côté, on réfléchit sur l'opposition des vues équitables et pacifiques du Roi avec les projets ambitieux et injustes de l'Impératrice de Russie ; si l'on considère qu'elle en a déjà exécuté une bonne partie, et que les circonstances lui présentent de toutes parts les plus grandes facilités pour achever de les remplir, on verra bientôt disparoître cette espérance.

L'Impératrice de Russie ne trouve pas moins dans les foiblesses de l'amour-propre que dans les calculs de l'am-

bition, des raisons de chérir ses vastes projets, et d'en presser l'entière exécution. Persuadée que la gloire, l'éclat, la célébrité, c'est la même chose, elle n'a rien épargné pour en confondre les idées aux yeux de l'univers; et il lui est arrivé ce qui arrive presque toujours, c'est-à-dire de partager elle-même l'illusion.

Avec tous ces motifs d'intérêt et de persuasion , il paroit difficile que toute l'éloquence et la dextérité d'un ministre étranger puissent amener cette princesse à reconnoître la monarchie de Suède , encore moins à rétablir la république de Pologne, ou à modérer, dans les négociations de la paix , ses prétentions sur la dépouille de l'empire ottoman.

Son orgueil, sans doute, a dû être flatté d'une démarche à laquelle peut-être elle ne s'altendoit plus de la part de la France ' ; mais on ne doit pas présumer qu'elle en ait été fort touchée : les compliments se payent en compliments, et il est à croire qu'on ne nous les aura pas épargnés. L'ivresse du système de 1756 nous avoit fait faire une pareille avance dans un temps où du moins les mesures et les sentiments qu'on avoit adoptés étoient précisément les mêmes à Vienne et à Pétersbourg. Le succès de cette démarche n'éfoit pas douteux, parce qu'on n'alloit rien proposer à l'Impératrice Elisabeth que ce qu'elle désiroit de tout son cœur, aussi bien que Marie-Thérèse ; c'étoit d'écraser le Roi de Prusse. Ici nous avons à combattre, dans le cabinet de Pétersbourg, et cet ennemi mal réconcilié qui s'y est acquis une si grande influence, et notre

' On croit que le moment d'envoyer un ministre en Russie auroit pu être différé ; mais le clioix étant tombé sur un homme sage et éclairé, on en tirera toujours l'avantage d'être mieux instruit des projcis de cette puissance, et peut-être en découvrira-t-on qu'il seroit très-utile de pénétrer. (A.) — Ce rapprochement n'éfait qu'apparent, car la France recherchait alors l'alliance anglaise; elle essayait aussi de brouiller la Prusse et la Ru.ssie. Xnus avons vu que Louis XV avait une antipathie personnelle contre Catherine.

ancienne alliée qui nous a presque quilles , el rimpératrice de Russie, el son minislère, et loute la nation. Echouer contre tant d'obstacles, c'est l'ordre naturel; les surmonter tous , seroit un miracle.

Nous n'avons cependant que la voie de la persuasion. Celle de la force n'étoit praticable que par une puissante et prompte diversion ; elle ne pourroit avojr lieu que par mer. On ignore les raisons qui apparemment ont empêché de tenter ce moyen, el plus tôt, et plus à propos, c'està-dire lors des premières hostilités des Russes dans l'Archipel, ou môme auparavant, par un traité de neutralité pour la Méditerranée , dont on auroit proposé à la cour de Londres d'être arbitre et garante '.

Si la partialité déclarée de l'Angleterre en faveur de la Russie l'avoit engagée dès lors à rejeter cet expédient, on n'a pas dû se flatter depuis qu'elle changeroitde principes, d'affections, d'intérêts au gré de nos désirs. Au contraire, on a dû s'attendre que toute démonstration de noire côté , tendante à exécuter celte diversion tardive, seroit aussitôt suivie d'une contre-démonstration de la part de l'Angleterre. C'est ce que nous discuterons à l'article de cette puissance. Résumons à présent la position respective de la Russie à l'égard de la France.

De tout ce qu'on vient d'exposer et d'analyser, il résulte :

1" Qu'il y a peu ou point d'apparence d'une révolution en Russie ;

2" Que si, contre toute allenle, il en arrivoit une, elle ne changeroit rien au système de celte cour ;

1 On prétend que ce liaité a élé proposé depuis peu, el qu'il a été refusé par l'Angleterre. Si cela est, el que cette puissance permette à toutes les autres nations d'envoyer leurs flottes dans toutes les mers, et en interdise la liberté à la France seule, que ne doit-on pas craindre de cette despoticilé à notre égard? (A.)

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 49

3" Que la Russie , victorieuse et menaçante de tous côtés, est en état de soutenir encore quelque temps ce pied formidable de puissance militaire ;

4" Que son alliance avec la cour de Vienne et le Roi de Prusse l'a mise au plus haut point de la puissance fédérative ;

5° Que des trois grandes puissances qui auroient pu arrêter ses progrès contre les Turcs , elle n'a rien à craindre de l'Autriche ni du Roi de Prusse ligués avec elle, et fort peu de la France, qui paroît au contraire la ménager et la rechercher;

6" Qu'elle trouvera, par. conséquent, peu ou point d'obstacles à l'accomplissement de ses projets particuliers dans la négociation de la paix avec la Porte ; qu'il est même très-apparent qu'elle en dictera les conditions, et que l'influence de la France, autrefois si prépondérante , sera ou foible ou nulle dans cette pacification ;

7° Que si la Russie cherche ses avantages dans l'exécution de ces mêmes projets, les deux autres copartageants ont aussi leurs raisons pour y conniver; que l'intérêt commun et présent semble être un garant trop sûr de leur union, du moins jusqu'à l'entier accomplissement de leurs desseins respectifs; et que, par conséquent, l'espoir d'une dissension prochaine entre ces trois puissances ne semble fondé que sur le désir qu'on en a conçu ;

8° Que la Suède , bien loin de pouvoir mettre un poids dans la balance entre la Russie et la Porte, ne prendroit avec celle-ci que des engagements dangereux à former, impossibles à remplir, et que, de son côté, l'empire ottoman, isolé désormais de la Pologne , n'auroit plus avec la Suède aucune ligne de communication ; que celle-ci auroit assez à faire de se garantir de l'attaque dont elle est menacée ; enfin que toutes les assurances et les déclarations

de la Russie à cet égard, données ou à donner, ne signifient rien du tout, tant qu'elle restera puissamment armée sur la Baltique ;

9° Que, loin de s'opposer aux projets de la Russie, la cour de Copenhague, assujettie depuis longtemps à son influence , ne sera vraisemblablement qu'un instrument de plus pour leur exécution ;

10° Que l'Angleterre, considérée comme première puissance maritime et commerçante , n'a aucun intérêt réel à croiser les desseins de la Russie sur la mer Noire et sur la liberté du commerce du Levant; que même elle a peut-être des motifs assez bien fondés pour les favoriser sous main, puisqu'il n'en résulteroit aucun détriment pour elle qui ne fût balancé par un accroissement, et qu'au contraire tout le préjudice en retomberoit sans compensation sur le commerce de la France dans la même partie ;

IP Qu'en partant des mêmes principes et intérêts de rAnglcterrc, de la partialité qu'elle a montrée jusqu'à présent pour la Russie, du vœu de la nation et de la clameur populaire, il ne paroît pas possible, ni même vraisemblable, que le ministère anglois puisse entrer dans aucunes mesures contraires aux vues de la Russie, et moins encore contracter des engagements qui s'y trouveroient diamétralement opposés;

12" Que si la Russie n'a pas des revenus proportionnés à son étendue, ni la faculté des moyens extraordinaires usités par d'autres puissances, elle a su et saura se faire encoie des ressources au moins pour une ou deux campagnes, et qu'à cet égard elle jouit aussi dans l'état actuel de tous les avantages de ]a. puissance pécwiiaire ;

13" Qu'il ne faut, en effet, à la Russie qu'une ou deux campagnes pour remplir toute l'étendue de son plan ac-

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 51

tuel, même beaucoup moins pour raccomplissement de ses desseins sur la Pologne; que, dès à présent, ceux qu'elle a daigné avouer, de concert avec les deux auties copariageanls, peuvent et doivent être regardés comme exécutés; enfin, que si la Russie, toujours d'accord avec ses deux alliés , avoit des projets ultérieurs , même pour la dissolution entière de la république , son objet seroit aussitôt rempli;

14° Qu'avec tant d'avantages réunis pour pousser ses opérations guerrières et politiques, on doit peu se flatter de réussir à l'en détourner par la persuasion;

15° Que la voie des négociations avec l'Angleterre auroit pu el dû être tentée, dès le commencement, pour en arrêter le cours, au moins dans la Méditerranée; que si la tentative en fut faite alors sans succès, on n'a pas dû, dans ces derniers temps, s'en prometire davantage;

IG" Que la voie de la force, par une puissante et prompte diversion, auroit été le moyen le plus sûr ou le plus praticable d'arrêter ce torrent ou d'en modérer l'impétuosité ; mais que cette diversion ne pouvant avoir lieu que par mer, elle n'auroit pu réussir qu'autant qu'elle auroit été imprévue, subilc cl vigoureuse ; que si, pour la tenter, on avoit attendu le consentement ou le concours de l'Angleterre, on se seroit beaucoup trop flatté ; enfin que, par cette raison , on n'auroit peut-être pas dû faire une démonstration , dès qu'on n'éloit pas déterminé à la réaliser,

Page 1