CCCLXIX. — LOUIS XV AU COMTE DE BROGLIE
[Autogr. Arch. del'Erap. K. 157.]
A Compiègne , ce 21 aoiist 1773, au soir.
M. d'Aiguillon a découvert une correspondance d'un nommé du Mourier, qui est à Hambourg, avec M. de Monteinard ' ; il p'arle aussy du fils de Guibert, d'un nommé
1 Sur cctfe intrigue de la Bastille, loyez Etude préliminaire, t. I, p. 182, et les Mémoires de Duniourie/, t. I, p. 256 et siiiv. Xoiis nous contenterons de rappeler que le ministre de la guerre, M. de Monteynard , avait envoyé secrètement, de l'aveu du Roi, Dumouriez à Hambourg faire des levées d'hommes pour aider Gustave III à se maintenir dans la position ([u'il s'était faite par son coup d'Etat, position qui était menacée. M. de Broglie était étranger à celte afiairc; mais AI. d'Aiguillon, qui avait eu vent de ces menées, fit surveiller Dumouriez; il apprit que celui-ci était en relation a-vec Favier, qui lui avait donné une lettre de recommandation pour le Roi de Prusse. M. d'Aiguillon crut ou feignit de croire à une conspiration ourdie par M. de Choiseul et M. de Broglie pour changer le système politique de la France à l'étranger. Dumouriez, Favier, Guibert , furent arrêtés. MM. de Villevault, de Marville et de Sartines furent chargés d'instruire leur procès. Voici quelques extraits des Mémoires de Dumouriez qui fi.xent l'objet que le duc d'Aiguillon voulait atteindre, c'est-à-dire de perdre M. de Broglie.
t Ce ne fut que le neuvième jour qu'on le fit descendre dans la chambre du conseil, où il trouva autour d'une table trois commissaires et un greffier. Après qu'on lui eut fait prêter son serment, il eut à son tour la curiosité de les connoitre. Le président étoit un vieux conseiller d'Etat, nommé Marville, homme d'esprit, mais grossier et goguenard. Le second étoit M. de Sartines, lieutenant de police et conseiller d'Etat, homme fia et très-poli. Le troisième étoit un maitre des requêtes, nomme Villevault, homme très-faux et grand chicaneur...
s On lui demanda pourquoi il vouloit aller en Prusse. Il répondit que c'éloit pour voir un grand roi et do belles troupes. — D. Pourquoi aviez-vous une lettre de Favier pour le prince Henri? — R. Parce que je l'avois demandée à Favier, pour qui ce prince a des bontés. — I). X'allicz-vous pas pour faire à cette cour des propositions? — R. Quelles propositions, et de quelle part? - — D. De la part du comte de Broglie ou du duc de Choiseul? — R. Xon ; et
Favier en corresponcTance avec le prince de Prusse et la Russie; il dit que vous êtes en commerce avec M. de Monleinard. Eclaircissez-moy sur ce que vous poures scavoir de (ont cela, et de là il tomba fort sur le ministre et sur vous.
si vous ne loiis expliquez pas plus clairement, je ne vous entends pas. — D. On sait, monsieur, que vous désirez la guerre, ainsi que le duc de Choiseul et le comte de Bro;jiie, et vous pouvez avoir été chargé de leur part de clicrclier à troubler l'Kuropc? — R. Je ne sais ce que désirent MM. fie Choiseul et de Brnjjlic, mais, dans tous les cas, je les crois trop sages pour négocier en leur nom. D'ailleurs, connoissez-vous le lîoi de Prusse? Gommt)nt a-t-on pu imaginer, qu'en cas que deux seigneurs François fussent assez étourdis et moi assez (ou pour aller entamer, sans mission, des négociations de quehjue genre que ce fût, il anroit la complaisance de changer ou plier sa politique sur les insinuations d'un simple colonel françois? Tout cela est absurde. — D. .'\vcz-vous jamais écrit au Roi? — R. A quel Roi? — D. Au Roi de France? — R. Jamais; mais quand cela seroit, (jui oscroil m'en faire un crime? — I). Ijui avez-vous jamais parlé? — R. Jamais. — Ce fut là tout le premier interrogatoire
D Kn sortant de la conférence, Jumilhac, gouverneur de la Raslille, l'instruisit de choses fort importantes. 11 lui apprit d'ahord que le comte de Broglie, ayant eu une dispute très-violente avec le duc d'Aiguillon et lui ayant écrit une lettre très-déplacée, avoit été exilé dans sa terre de Ruffec, en Angoumois; que Favier et Scgur etoient au>si à la B;isliile, ainsi qu'une \ieille comtesse de Barnaval, maîtresse do Ségur ; que le duc d'Aiguillon avoit voulu y faire mettre mademoiselle Legrand , Guibert, La Touche et tous ses amis, pour faire croire à une grande intrigue; qu'on cherchoit le baron de Bon, maréchal de camp, ami du comte de Broglie ; qu'on répandoit dans Paris que (luibrrt et Dnmouriez avoient été envoyés en IVusse pour engager Frédéric à faire la guerre; qu'on disoit que le duc de Choiseul étoit le chef du parti, Favier le conseil et lui l'agent principal; que le Roi avoit dit que M. d' .'aiguillon s'y casseroit le nez, et que tout cela n'étoit que des folies....
t Dnmouriez jugea, ce qui étoit vrai, que d'Aiguillon plaidoit le faux pour découvrir le vrai; que sachant qu'il existoil une correspondance entre le Roi et le comte de Broglie, n'osant pas faire de questions sur cet article sacré, il cspéroit par la suite du procès en apprendre des détails... Quant à Favier, on dirigea différemment le procès contre lui; on l'interrogea sur im grand travail politique très-connu qu'il avoit composé sur les intérêts de toutes les puissances de l'Furope, et on lui parla irès-Iégèrement du voyage de Prusse... ï Au bout de six mois, on envoya Dnmouriez à (^aen, Favier à Doullcns , et Ségur dans un château des Pyrénées.
GCCLXX. — ORDRE DU ROI ' A M. DE SARTIXES , LIEITEXAXT DE POLICE, D'IXTERROGER M. DE SÉGLR, FAVIER ET DLMOURIEZ , DÉTEXLS A LA BASTILLE, (officiel.)
[Minute, .irch. de l'Emp. 0. 118. fol. "230.]
A Versailles, le 8 septembre 1773.
Alons de Sartine ^ ayant, par des considérations essentielles, jugé à propos de faire arrêter et conduire en mon château de la Bastille le comte de Ségur ^, le sieur Favier et le sieur du Mourier, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que notre amé et féal le sieur de Marville, conseiller d'Etat et en mon conseil royal, et notre amé et féal le sieur de lillevault, maître des requêtes ordinaires de mon hôtel, se transportent en mon château de la Bastille pour, avec vous conjointement ou séparément, procéder à la levée des scellés apposés sur les papiers des prisonniers cy-dessus nommés et de tous autres qui pourroient par suite de la' même affaire être conduits en mondit château de la Bastille, les interroger et dresser procès-verbaux nécessaires à ce sujet, pour du tout nous être par vous rendu compte , et la présente n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, Mons de Sartine, en sa sainte garde. Ecrit à Versailles, le 8 septembre 1773.
1 C'esl, ainsi que ie suivant, un ordre mini.stéricl.
~ Il était encore lieutenant de police.
^ Ce n'est pas le fils du maréchal, mais un membre d'une autre famille qui alla périr misérablement, en 1789, en Espagne, où il ai ait fait le métier de pamphlétaire contre la famille royale. On avait saisi sur Dumouripz des lettres de ce Ségur, qui racontait en termes scandaleux la présentation de madame du Barry à la Dauphine. Il paraît que ce Ségur ne montra pas de fermeté lors de son interrogatoire à la Bastille, et qu'il ne tint pas à lui de compromettre gravement ceux que .AI. d'.Aiguillon enveloppait dans une accusation commune de conspiration ayant pour but de nouer à l'étranger des relations contraires à la politique officielle du gouvernement français.
36i . LOUIS XV.
CGCLXXI. — ORDRE DU ROI A MM. DE VILLEVAULT i ET DE MAR- VILLE D'IXTERROGER Al. DE SÉGUR , FAVIEK ET SOULAVIE, DÉTEXUS A LA BASTILLE, (officiel.)
[Minute. Aicli. de l'Eiiip. 0. 118, fol, -231.]
A Versailles, le 8 seplembrc 1773.
Alons de Villevault ayant, pour des considérations essentielles, jugé à propos de faire arrêter et conduire en mon château de la Bastille le sieur comte de Ségur, le sieur Favier et le nommé Soulavies, domestique dudit sieur Favier, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous vous transportiez en mondit château de la Bastille avec notre amé et féal le sieur de Marville, conseiller d'Etat ordinaire en mon conseil et en mon conseil royal, pour, avec lui et notre amé et féal le sieur de Sarlines, conseiller d'Etat , lieutenant général de police de notre bonne ville de Paris, conjointement ou séparément, faire la reconnoissance des scellés apposés en vertu de nos ordres sur les papiers desdils prisonniers cydessus nommés, les interroger et dresser tous procèsverbaux nécessaires à ce sujet, dont ensuite il nous sera par vous rendu compte. Sur ce , etc. '
CGCLXXII. — LE COMTE DE BROGLIE A M. D'.IIGUILLOX.
[Observateur anglais , t. I, p. 102^.]
A Paris, ce 22 septembre 1773.
Comme j'imagine, Monsieur le duc, que ce sera demain
' M. de Villevault était un maître des requêtes. Il fut eharjjé de continuer la grande collection des Ordonnances des rois de France, commencée sous Louis XIV par Lauricre, continuée avec succès par Secousse et Bréqui- <{ny, et terminée de nos jours par l'.Académie des inscriptions et belleslettres.
- Une lettre identique fut adressée à M. de Marville. Même source. M. de Marville était conseiller d'Etat.
3 Xous donnons cette lettre d'après V Observateur Ofighis, Londres, chez
au conseil que vous traiferez l'affaire de mon loyage de Turin, qui, en vérité, n'éloit pas digne d'y être portée, je me presse de vous représenter de nouveau qu'il scroit bien étonnant qu'après vous avoir annoncé, il y a près de deux mois, à Compiègne, le projet et le motif de ce voyage que vous avez approuvé, après que, conséquemment à cette permission, j'en ai fait part à MM. les ambassadeurs de Sardaigne pour les prier de témoigner à leur maître
John Adamson, M.DCCIjXXVIII. Ce qui prouve rautlicnticité de la version donnée par Y Obsercatenr , c'est la lettre de Louis W an comte de Bro'jlic, qu'il reproduit conforme à l'orijjinal que nous avons sous les yeux. Voici du reste les détails dont l'Observateur accompagne ces documents importants.
il Je suis bien aise de vous instruire d'un événement passé sous mes yeux, dont je puis vous parler en connoissance de cause et que les gazettes n'ont fait qu'eftleurer. il est question de l'exil d'un grand seigneur arrivé depuis peu.
1 II avoit été nommé ambassadeur extraordinaire pour aller au-devant de madame la future comtesse d'.Arlois. Depuis longtemps il sollicitoit la permission de pousser son voyage jusqu'à Turin. M. le duc d'Aiguillon lui représentoit qu'il n'étoit pas possible qu'ayant un caractère publie, mais dont les fonctions et le titre ne s'étendoient que juscju'au terme désigné, il put redevenir simple particulier à la cour où il désiroit se montrer. Le comte de Broglie insistant, le ministre lui dit qu'il en réfereroit au conseil et mettroit sa demande sous les yeux du Roi. C'est en conséquence de cette réponse qu'il a écrit la lettre suivante, qui a fait tant de bruit. (Suif la lettre. )
» il. le duc d'.Aiguillon fit en effet rapport de cette lettre au conseil, tenu à Choisy le jeudi 23. M. l'abbé Terray s'éleva fortement contre l'audace du comte i!i vouloir rendre M. le duc d'.^iguillon responsable de l'événement; il dit qu'il seroit bien malheureux pour les personnes qui ont la confiance de Sa Majesté d'être ainsi prises à partie lorsque les choses ne tourneroirnt pas au gré du grand seigneur qui solliciteroit une grâce. Sa AIajest(!, très-sensible elle-même à l'injure faite à un de ses ministres, dit qu'elle se cbirgeoit de la réponse. Cependant elle ne fit pas mauvaise mine au comte de Broglie, qui avoit été nommé du voyage. Il eut l'honneur de manger avec elle et de faire sa partie au trictrac. Il revint le vendredi. Dès le samedi matin, le bruit de sa disgrâce étoit répandu dans Paris. Il l'ignoroit encore, lorsqu'à onze heures W. le duc de la Vrillièrc lui est venu signifier la lettre de cachet cijointe de la propre main du Roi. (Suit la teneur de la lettre.)
» Dans l'instant il se répandit des copies de la lettre du covifc ci-dessus.
3fi6 LOUIS XV.
l'empressement que j'avois de lui porler l'hommage de toute ma famille; après avoir reçu par M. de \ iry ' la réponse de ce prince avec une espèce d'invitation de venir le voir et les assurances du plaisir qu'il auroit (ce sont ses propres termes) de me recevoir; combien, dis-je, il seroit étonnant qu'au moment de mon départ Sa Majesté me le défendît. Je sais , Monsieur le duc , et je vous l'ai déjà dit, que vous êtes le maitre d'obtenir de Sa Majesté cette décision, et que le Conseil, ignorant toutes ces circonstances , adhérera à votre avis. Mais de quelque façon que cette défense me parvienne, vous ne devez pas douter que ce ne soit à vous que je doive l'attribuer, et je ne puis vous dissimuler que je vous en saurai mauvais gré. Je vous prie même d'observer que le désagrément que j'éprouverai sera partagé par toute ma famille. L'évêque de Xoyon ^ ayant trouvé à Lausanne et à Chambéri M. le prince de Carignan et plusieurs autres personnes considérables de la cour de Turin, avoit reçu les compliments les plus flatteurs sur le plaisir qu'ils se faisoient de m'y recevoir. Le maréchal a conservé pour cette circonstance l'arrangement de plusieurs affaires qui le regardent, sur la décision desquels ma présence et l'occasion pourront beaucoup
<}iie le ministre des affaires étrangères avoit laissé transpirer vraiseinblalilcnienl pour sajusliUcatioii... Un bon mot attribue à M. le duc de Clioiseul à l'occasion de cette disyràcc... Cet ex-ministre, exilé à Chanleloup, sou château non loin d'Amboise, ville par où le comte de Broglie devoit se rendre à sa terre, se trouvoit au passage de ses équipages. II fait semblant d'ignorer ce que «'est : on lui répond que c'est le train du seigneur en question qui va à Ruffcc. — (jomiiKMit ! reprend le duc, je le croyois ambassadeur extraordinaire, ministre? On lui réplique qu'il ne l'est plus, qu'il est exilé. — Ah! ah ! s'écria-t-il en riant , je l'avois toujours bien connu pour une mauvaise tète, pour un homme qui faisoit les choses à rebours ; il prend le ministère par la queue. » Obsercakur amjlois, t. I, p. 101.
1 Ambassadeur de Sardaigne en France.
2 Frère du comte de Broglie , le même qui avait manqué le chapeau de cardinal. ^
influer. Il m'a donné des letlres pour le Roi de Sardaigne dans lesquelles il remercie ce prince de l'honneur qu'il iaitd'èlre parrain d'un de ses enfants. Ils ne vous écrivent ni l'un ni l'autre à celle occasion, parce que ni eux ni moi n'avions pas imaginé que sous aucun prétexte la possibilité de faire ce voyage dût faire une question. J'espère qu'avec un peu de réflexion vous sentirez, Monsieur le duc, que non-seulement nous aurions bien lieu de nous plaindre de vous, si vous en étiez la cause, mais que nous devons attendre que si, par impossible, il y avoit des obstacles qui ne vinssent pas de vous, vous sauriez prendre les moyens de les lever, et que vous ne voudriez certainement pas que les personnes qui ont été les plus citées pour s'être occupées de vos intérêts dans des circonstances un peu plus importantes fju'une simple permission de voyager', puissent l'être aujourd'hui pour recevoir des marques non équivoques de votre mauvaise volonté; mais j'espère que cela n'arrivera pas, et que je serai toujours dans le cas de pouvoir vous assurer avec la même sincérité de l'inviolable et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être... î'