CCGLXXXI. — M. DUBOIS-MARTIX A LOUIS XV ET RÉPONSE DU ROI
[Autogr. Arcli. de l'Enij). Iv. 157.]
Du 6 avril 177V.
J'ay reçu et communiqué à M. le général de Monet le billet de Sa iMajesté par lequel elle a la bonté d'annoncer ce que lui mande secrètement AI. le prince Louis, et nous ne manquerons pas de nous conformer à ses ordres.
Nous ne concevons pas comment on peut deviner un chiffre, mais bien qu'on ait pu avoir à Vienne celui de M, Durand, comme M. de Saint-Priest a à Constantinople
la correspondance de l'ambassadeur d'Angleterre, ou par quelque moyen équivalent. 11 ne faut pas moins que la constance supérieure à tout de Sa Majesté pour que sa correspondance résiste à tant d'échecs.
De la main du Roi ' :
L'on renvoie les copies des lettres du ministre qui onts étée déchiffrée, et par cette découverte les nôtres ne sonts pas difficiles à découvrir. Voilà ce que je pense, et cela parce que pareille chose nous est arrivée. — Je veux bien accorder au sieur du Bois-Martin la grâce qu'il demande ^
CCCLXXXII. — XOTE DE M. DUB0IS-:MARTIX.
[Autofjr. Arcli. de l'Erap. K. 157-] Note sur le billet du Roy reçu le 18 avril 1774.
M. le comte de Broglie ayant eu la bonté de demander pour moi à Sa Majesté une augmentation de traitement, par sa lettre du 2 mars dernier, et Sa Majesté ayant demandé depuis par un petit billet de sa main reçu le 17 mars dernier, quel étoit mon traitement, j'ay joint, comme me l'ordonnoit M. le comte, à sa lettre du 1" avril l'explication que Sa Majesté paroissoit désirer. J'ay suplié Sa Majesté de faire commencer l'augmentation, si elle daignoit me l'accorder, à compter du 1" janvier 1774 au lieu du 1" mars, comme le demandoit M. le comte, et Sa Majesté a eu la bonté d'y consentir. Elle n'a pas renvoyé la feuille qui contenoit cette explication , et c'est ce qui fait que la grâce qu'elle daigne m'accorder est annoncée sur la feuille cy jointe à la suite de son observation sur ce que j'avois pris la liberté de lui dire sur l'avis donné par M. le prince
' En marge est la note suivante : s Ce billet de Sa Majesté est du 18 avril 1774. »
- Voyez la note du 18 avril.
Louis de l'interception du chiffre de la correspondance secretle avec M. Durand. Du Bois-Martim.
Paris, le !8 avril 1774.
CCCLXWIII. — LOUIS XV A AI. DUDOIS-MARTIX.
[Autogr. Arcli. del'Emp. K. 15".]
I\ Versailles, ce 23 avril 177t.
J'envoie les deux lettres originales que j'ay reçues de Vienne par des couriers du coadjuteur, et que M. de Soubise m'a remise de sa part. Il a gagne quelqu'un du cabinet de Vienne apparcment pour être si bien instruit. Vous pourres copier ce qui regarde la découverte de ma correspondance secrète pour l'envoier au comte de Broglie et me renvoier les originaux '.
COCLXXXIV. — LE PRI.XCE LOUIS DE ROH.^N A LOUIS XVI.
[Sëgur, Politique des cabinets de l'Europe, t. III, p. 239 et suis. , d'après l'original .trouvé en 1792 dans le cabinet du lloi -.]
Mes décolvertks , par le prince Louis de Rolian, pièce sfcrèlc qui accompagnait sa dépêche intitulée : Tableau abrégé de mes principales négociations à la cour de Vienne , de/mis le mois de janvier 1772 jusqu'au mois de juillet 177 !$■. Du 4 juillet 1774.
Je dois avouer que j'ai eu d'abord la plus forte répugnance pour me servir de ces moyens utiles, mais dangereux, qui compromettent la vie des hommes. Le désir du lloi, les instances de ses ministres m'ayant fait croire que l'intérêt de l'Etat devoit l'emporter sur mes appréhensions
• Voyez la pièce suivante.
- Xous croyons ulile de donner ici un extrait des Mémoires de l'abbé fieorgel, relatif à la iiianière dont le prince Louis fut amené h découvrir rinterccpfion de la correspondance secrète par le cabinet de Vienne. Gcorgcl ne dit pas toute la vérité en déclarant n'avoir pas connu l'auteur de ces révélations : le prince Louis ne paraît guère plus sincère, il ne sonjjc qu'à
CORRESPOiVDAXCK SECRETE. 379
et mes répugnances, je fis de premières tentatives dont le succès fut d'abord heureux. J'eus communication de pièces secrètes qui nous éclairoient sur les liaisons particulières et très-intimes de l'Empereur avec le Roi de Prusse, et s.ur les motifs qui avoient décidé aux entrevues de Neiss et de Neustadt. Celte union de sentiments et d'intérêts dont on voyoit déjà les pernicieux effets en Pologne, en dévoient faire appréheuderd'autres plus funestes encore à la liberté de l'Empire et à la tranquillité générale. L'homme qui me servoit travailloit à la chancellerie d'Elaf. Soit crainte excessive qui lui montra tout le danger de sa trahison , soit remords, «oit tout autre motif, il se noya dans le Danube après avoir laissé sur son bureau un papier oii il étoit écrit de sa main : J'étois indf'rjne de vivre.
se faire valoir. Sur la véracité de ces deux personnages sur ce sujet, voyez plus bas une ietire de Louis XVI à M. de Vergennes en date des premiers jours d'avril 1775.
11 Extrait des Alémoires de l'abbé Georjel, relatif à la découverte
de r interception à Vienne de la correspondance secrète.
[Mémoires , t. I, p. 269 cl suiv.]
a II m'arriva une aventure devenue la source des plus importantes découvertes, et dont les suites heureuses ont été un des plus grands sei'viccs rendus par l'ambassade du prince Louis de Roban. En rentrant un soir à l'bôtel, le suisse me remit un billet bien cacbeté à mon adresse : je l'ouvre, et je lis en lettres moulées : ii Trouvez-vous ce soir entre onze beures et minuit à tel lieu, sur le rempart ; on vous y révélera des cboses de la plus bautc importance. 3 ... Je me décidai à me trouver au lieu désigné. Je trouvai au rendez-vous un homme en manteau et masqué. H me remit des papiers en me disant à voix basse et conirefaite : ii V^ous m'avez inspiré de la confiance : je veux en conséquence concourir au succès de l'ambassade de M. le prince de Roban. Ces papiers vous diront les services essentiels que je puis vous rendre. Si vous les agréez, revenez demain, à la même heure, à tel autre endroit, et apportez-moi mille ducats, s
■ » Rentré à l'hôtel de France, je m'empressai d'examiner les papiers qui venoient de m'èlrc remis; leur contenu me causa la plus agréable surprise. Je vis que nous avions le pouvoir de nous procurer, deux fois la semaine,
Cette nouvelle n'encouragea pas mon premier essai. J'en donnai avis à la Cour, et je crus alors devoir d'autant plus suspendre mes recherches en ce genre, que dans le même temps on arrêta et on chassa ensuite de Vienne un particulier isolé, qui, par ses relations et son man.ége , me faisoit passer toutes les anecdotes de la vie privée de Leurs Majestés Impériales et de l'intérieur de leur cour. Cependant je sentis qu'il devenoit important et nécessaire de pénétrer les projets de l'Empereur. Toutes les apparences annonçoient une rupture avec la Porte. Je trouvai le moyen d'avoir dans la chancellerie de guerre un homme à mes gages. Il me faisoit passer tous les rescrits et tous les ordres envoyés en Croatie e( à l'armée impériale qui bordoit les frontières de l'Esclavonie, du bannatde Temeswar
tontes les découvertes du cabinet secret de Vienne, le mieux servi de l'Europe. Ce cabinet secret avoit au dernier degré l'art de déchiffrer en peu de temps les dépêches des ambassadeurs et des cours (|ui correspondoient avec sa cour. J'en eus la preuve par le déchiffrement de nos propres dépèches et de celles de notre cour, même celles qui étoient écrites avec le chiffre le plus compliqué et le plus récent; que ce même cabinet avoit trouvé le moyen de se procurer les dépêches de plusieurs cours de l'Europe, de leurs envoyés et de leurs agents, par l'infidélité des directeurs et maîtres des postes des frontières soudoyés à cet effet. On m'avoit remis des copies de dépêches du comte de Vergennes, notre ambassadeur à Stockholm, du marquis de Pons à Berlin , des dépèches secrètes du Roi de Prusse à ses agents secrets ù Vienne et à Paris, agents auxquels seuls il confioit la vraie marche de sa politique, et dont la mission étoit entièrement ignorée de ses agents en litre. Ce même cabinet avoit découvert la correspondance très-secrète de la politique privée de Louis XV ^ correspondance parfaitement ignorée de son conseil et surtout de son ministre des affaires étrangères. Le comte de Broglie, qui avoit succède au feu prince de Conti, étoit le ministre privé et surtout Irès-caché d'une diplomatie aussi extraordinaire. Il avoit pour secrétaire AI. Favier, auquel ses connoissances et ses ouvrages diplomatiques ont fait une réputation , et aussi M. Du Mouriez, élève de F"avier *. Le mystère de cette politique privée n'étoit pas confié à fous nos ambassadeurs ; quelquefois c'étoit le secrétaire
* C'est une PFfPur. Dumuuriez fut compromis ilans l'afraire delà Bastille, mais il n'avait aucun rapport avec le omie de Brojjlie.
et de la Transylvanie. Ces ordres et ces rescrits, et mieux encore quelques lettres interceptées de la correspondance de l'Empereur avec le maréchal de Lascy, faisoient présumer une crise prochaine. J'envoyai toutes ces pièces à M. le duc d'Aiguillon , et je redoublai de zèle pour décider la neutralité.
Une découverte en attire une autre. Je m'apercevois sensiblement que le ministère autrichien avoit connoissance non-seulement de ma correspondance ordinaire avec M. le duc d'Aiguillon, mais même des détails intéressants et secrets que portoient mes courriers. J'en eus bientôt la certitude par l'interception de quelques lettres de la correspondance ])articulière entre le prince de Kaunitz et M. le comte de Mercy. J'appris par là que l'ambassadeur impé-
d'ambassade ou tout autre François qui, voyageant sous différenis prétextes , étoit trouvé propre à jouer ce rôle. Le comte de Broglic ne confioit le fil de ce labyrinthe qu'à des personnes dont il avoit éprouvé raltacheincnt et la discrétion. Une confiance si marquée, et des rapports si intimes avec le Roi, qui gratifioit lui-même sur sa cassette ce travail mystérieux , ne pouvoicnt que flatter ceux qui en étoient honorés.
j Le comte de Broglie, ennemi de la maison de Rohan, s'étoit bien gardé d'initier le prince Louis ou moi dans une semblable correspondance *. Au nombre des papiers qui me furent remis au rendez-vous nocturne se Irouvoit la correspondance déchiffrée du comte de Broglie avec le comte de Vcrgennes, notre ambassadeur à Stockholm. Muni de ces pièces et des preuves indubitables qui m'en assuroicnt l'authenticité, je me rendis près de l'ambassadeur pour lui en rendre compte : j'étalois dciant lui les échantillons du trésor politique oh nous pouvions puiser...
s Je reparus le lendemain au rendez-vous de l'homme masqué; je lui donnai les mille ducats, il me remit d'autres papiers dont l'intérêt alloit toujours en croissant, et pendant tout le temps de mon séjour à Vienne, il a gardé sa parole... Un courrier extraordinaire fut sur-le-champ expédié pour porter à Versailles les prémices du secret découvert. Il eut ordre de ne coucher nulle part et de porter sur lui, jusqu'à destination , le paquet particulier des dépêches secrètes. Cet envoi contenoit deux paquets, l'un adressé
' L'abbé Georgel ignorait que W. Durand était à Vienne l'agent de la correspondance secrète.
liai avoit à sa dévotion un vieux Argus qui lui donnoit avis de l'arrivée des courriers, de la sensation que les dépêches apportées par eux avoient faite dans les bureaux et dans l'intérieur du minisire, et de plus un ami zélé qui, par son rang, sa naissance et ses liaisons à la Cour, éloit à portée de donner des renseignements vrais et intéressants sur les opérations de notre ministère. C'est par cet«m/que M. de Mercy apprenoit et mandoit ici des particularités et des phrases entièresdc mesdépêchesà AI. le ducd'Aiguillon. Je me hâtai de marquer mes inquiétudes et d'envoyer les pièces justificatives de cette importante découverte. Le Roi en fut personnellement frappé. Tous les ministres eurent ordre de lui donner séparément par écrit leur avis, et sur qui ils faisoient tomber leurs soupçons. Comme mes relations subséquentes parloient de ces oiijels, et que j'en-
aii Hoi sur seconde enveloppe par l'enlremise du prince de Soubise, miiiisfrc d'Elat, ami de Louis XV et cousin de l'ambassadeur. Le prince de Soubise devoit le remeltre à Sa Majesté elle-même et sans intermédiaire. On supplioil le Roi de vouloir bien faire passer ses ordres en couséqucncc par le même canal, h. l'abri de toute indiscrétion. Ce premier paquet conlenoil les preuves de la correspondance niysléricuse du comte de Uroylie, autorisée par Sa ilajcsté. On assuroit Louis XV que dans l'envoi des autres découvertes adressées au duc d' .•aiguillon , on avoit pris les précautions les plus sévères, afin que ce ministre ne put avoir aucun indice delà correspondance privée dont le Roi avoit jugé à propos de lui dérober la conuoissance. Le second paquet secret fut adressé directement au ministre...
3 Le Roi, qui avoit mis M. le prince de Soubise dans le secret de sa politique privée*, lui avoua que notre découverte avoit jeté l'alarme parmi es ayenis de ce ministère secret. Le comte de Broglic surtout en éloit trcs-alarmé. Il craijijnoit, d'après le caractère bien connu de Louis XV, Ions les inconvénients qui pourroicnt en résulter si le duc d'.Aiguillon venoit ;\ percer ce voile, jus(ju'alors impi-nétrable à ses yeux. Sa Majesté le rassura en lui disant les précautions prises et l'ordre formel donné de sa part au prince Louis de garder sur cet objet le silence le plus inviolable. Cet ordre l'ut on effet transmis par le prince de Soubise. i>
' Celle afsertioii est, je crois, dénuée de foudemcnt.
CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 383
voyois en méujC (emps copie des lellres interceplées de la correspandanee du prince de Kauuitz avec le prince de Lobkowitz à Pétersbourg, leltris intéressanles qui nous révéloient le secret de la polilique de Vienne et de sa manière d'être avec la cour de Pétersbourg, M. de Mercy écrivit ici que j'avois sûrement pénétré dans le cabinet, que j'envoyoisà ma Cour des pièces qui en étoient extraites, qu'il falloit se hâter de parer à cet inconvénient si majeur, etc. J'eus communication de ces mêmes avis ; je les fis passer à notre ministère, et je le prévenois qu'en conséquence le prince de Kaunilz avoit fait changer ses clefs, et que le seul M. Kohaut, son secrétaire intime, étoit actuellement dépositaire de ces mêmes minutes secrètes. Je trouvai cependant encore les moyens d'en faire extraire quelques-unes ; mais des précautions excessives, une vigilance redoublée, l'indiscrétion d'un de mes agents et de petits altercats entre eux ont fait tarir cette source. J'ai donné des renseignements précis et détaillés sur Vargus et sur Vami. Cette découverte intrigua beaucoup M. le duc d'Aiguillon ; son attention en devint plus active ; ses mesures en conséquence parurent le tranquilliser.
Une découverte d'une tout autre conséquence encore, est la preuve certaine que j'ai fournie le 10 janvier de cette année, que la cour de Vienne étoit parvenue à déchiffrer non-seulement toutes les lettres de ma correspondance avec la cour, Constantinople, Pétersbourg, Stockholm, Dantzick, etc., mais même qu'elle s'étoit procuré l'interception, et qu'elle avoit le déchiffrement de toutes les relations qu'il y avoit entre M. le duc d\Aiguillon et les ministres du Roi dans toutes les cours du Nord et du Le- Aant. Pour ne laisser aucun doute sur un objet de cette nature, j'envoyai in ejYe/z50 et par extrait, copie des lettres mêmes de notre ministère à Berlin, à Munich, à Dresde, à
Stockholm, à Pélersbouig,àCons(anlinoplc, et des réponses qui y éloient faites. J'avertis que les enliej)ô(s de cette interception étoient à Liège, à Bruxelles, à Francfort et à Ralisbonne ; que la forme et la construction de nos chiffres de 1200 ne tenoient que peu de temps contre l'habileté des déchiffreurs autrichiens : j'indiquai leur n)arche , leur procédé , et comment en conséquence on devoit dorénavant construire les tables des chiffres pour être à l'abri d'une pareille inquisition. Je puise tous les jours dans cette source mystérieuse des connoissances très-utiles. De mon cabinet je lis toutes les correspondances dont je viens de parler : j'apprends les secrets que nos ministres croient devoir me taire dans les lettres qu'ils m'écrivent. C'est là que j'ai appris, d'après le déchiffrement de Vienne, que M. de Sainl-Priest a l'interception de la correspondance angloise à Conslantinople, et que je puis en juger par ce qu'il en mande à la Cour ; c'est là que j'ai connu et révélé au Roi dans une lettre secrète remise à Sa Majesté ])ar le prince de Soubise, que M. le comte de Broglie avoit par l'autorisation même de Sa Majesté, continué pendant son exil une correspondance secrète et particulière avec M. Durand à Pétersbourg, et avec d'autres ministres. A cette lettre au Roi étaient joints des extraits de ces lettres cachées, et le chiffre dont on se servoit. Je sus que ces sortes de correspondances furlivesdevenoicnt j)our la cour de Vienne une preuve que M. le duc d'Aiguillon n'avoit pas toute la confiance du Roi ; et c'est ce qui entretenoit encore l'éloignement que l'on avoit ici pour la personne de ce ministre.
Depuis ces connoissances heureusement acquises et communiquées avec empressement à notre ministère, je n'ai cessé d'insister sur la nécessité d'un changement de chiffres : j'en ai reçu un en dictionnaire pour la Cour ;
mais je me trouve toujours sans moyens sûrs pour les avis secrels que j'avois à transmettre à Conslantinople , Stockholm et Pétersbourg.
Une découverte récente, et dont je n'ai pas encore instruit la Cour, est la méthode mise en usage par la maison d'Autriche pour donner plus de consistance et de durée à ses plans politiques, et pour tirer un plus grand parti des notions qu'elle reçoit par les interceptions. Celte méthode très-secrète et ignorée m'a paru mériter l'attention du Roi.
Toutes les déj)êches du prince de Kaunitz, toutes celles des ministres impériaux en cours étrangères, toutes celles des cours et ministres étrangers qui sont interceptées, passent par ce qu'on appelle ici le Cabinet. C'est là que sont établis les bureaux des décliiffrcurs. Le baron de Pichler en est le directeur ; il traite directement avec l'Impératrice et ne rend compte qu'à elle. Ce directeur remet toujours à cette princesse cinrj copies de chacune des dépêches, soit impériales, soit interceptées. De ces cinq copies, l'Impératrice en donne une à l'Empereur, en envoie une à Florence, au grand-duc de Toscane, comme successeur éventuel de la monarchie autrichienne , si l'Empereur n'a point d'enfants ; une à Bruxelles au prince de Stahrenberg, comme désigné pour remplacer le prince de Kaunitz, et une au comte de Rosemberg, comme homme de confiance, dont on croit les conseils utiles. La copie réservée j)Our le dépôt est communiquée au prince de Kaunitz, lorsque j'eus une interruption : ces cinq copies sont transcrites à mi-marge ; chacun les renvoie ensuite directement à l'Impératrice avec des observations, et c'est de ces observations combinées et discutées que se forment les projets et les résolutions. Une autre anecdote singulière et très-vraie, c'est que l'Impératrice fait quelquefois ajou- II. 25
ter ou retrancher dans les dépêches interceptées. Elle emploie ce stratagème et se sert ainsi des prétendues notions données par les cours ou ministres étrangers, lorsqu'elle veut faire parvenir à l'Empereur des conseils ou des avis dont elle ne voiidroit pas être connue l'auteur. II est encore certain qu'on ne communique pas au prince de Kaunitz les observations et souvent les critiques que MM. de Slahrenberg et de Rosemberg font de ses opérations.
Ma dernière découverte me paroît la plus importante par ses effets et les circonstances actneiles ; elle est annoncée dans ma seconde lettre particulière, suite du numéro 177 , du 10 janvier 1774, et elle est pour l'ordinaire l'occasion des fréquents courriers qui ont été expédiés par moi depuis cette époque. C'est l'interception in extenso de la correspondance particulièie au Roi de Prusse avec son ministre à Vienne. Nous avons par ce canal des notions vraies et très-intéressantes sur la politique des deux cours actuellement amies, sur leurs desseins cachés, sur les nuances de leurs liaisons avec la cour de Pétersbourg, et sur le langage et les manœuvres d'un monarque qui, par son ambition connue et son mépris des lois qui lient les souverains et les Etats, doit nécessairement inquiéter les puissances dont toute l'occupation est d'assurer l'équilibre et la tranquillité. On a pu connoître tout le poids de cette interception par l'envoi successif de l'enchaînement de ces dépêches prussiennes, qui forment déjà une suite volumineuse. Mes ressorts secrets ont encore opéré un effet plus étendu. Cette interception n'est pas toujours bornée à la correspondance entre Potzdam et Vienne. Pour pénétrer de mieux en mieux l'esprit qui dirige la politique de Potzdam, j'ai encore trouvé les moyens de me procurer, lorsqu'il y a possibilité, des lettres entières, et plus sou-
CORRESPOXDAjVCE secrète. ;î87
rent des extraits fidèles de tout ce qui se traite entre le Roi de Prusse et son ministre à Constantinople. C'est par là que nous avons su les négociations isolées de ce monarque pour accélérer la paix sans l'intervention de la cour de Vienne, et pour s'attacher de plus en plus la Czarine, en lui donnant ainsi une grande idée de son influence à la Porte Ottomane. J'ai mandé comment, d'après la connoissance de ce manège, le ministre autrichien avoit parlé et agi à Constantinople.
Je termine cet exposé de mes découvertes par l'annonce d'une clef infaillible que je porte moi-même au Roi, pour connoître les détails les plus secrets de la correspondance du Roi de Prusse avec son ministre à Pai'is : c'est le déchiffrement de leur chiffre. Je ne parlerai pas des ressorts cachés que j'ai fait jouer pour parvenir à ce but ; j'en ai regardé le succès comme très-essentiel au bien du service. Dans ces sortes de cas, mon zèle n'est jamais arrêté par les obstacles et les difficultés ^
Vienne, ce 4 juillet 1774.
CCCLXXXV. — NOTE HISTORIQUE EWOYÉE PAR LE COMTE DE BROGLIE A LOUIS XVI.
[Original. Arcli. de l'Emp. K. 159.]
[13 mai 1774. 1
Le comte de Broglie a été nommé ambassadeur de France (en Pologne) le 14 mars 1752.
Le surlendemain de sa nomination, M. le prince de Conti lui remit un billet de Sa Majesté , par lequel elle lui enjoignoit de se conformer à tout ce qui lui seroil prescrit par ce prince et de lui en garder le secret.
Le comte de Broglie, novice encore dans les affaires
1 Nous n'avons pu Irouier aux Archives de l'Empire l'original do ce Mémoire important. Le cardinal ne dit pas toute la vérité, ni l'abbé Gror;;c! non plus. Xous verrons qne telle était l'opinion de Louis XVI.
politiques, fit quelque difficulté de recevoir par une autre voie que celle du ministre ces ordres du Roi, dont l'exécution d'ailleurs lui paroissoit très-difficile.
M. le prince de Conti en rendit compte au Roi, qui écrivit un second billet au comte de Broglie pour lui ordonner de se conformer au premier.
De ce moment le comte de Broglie obéit, et reçut par M. le prince de Conti les ordres secrets de Sa Majesté, et des instructions relatives à des projets qu'elle avoit sur la Pologne et qu'elle jugeoit devoir cacher à ses ministres.
Il avoit eu le bonheur de les suivre h la satisfaction de Sa Majesté et d'en amener les négociations presque au point désiré, lorsqu'en 1756 M. le prince de Conti demanda à Sa Majesté la permission de ne plus s'occuper des affaires politiques, sur lesquelles il avoit l'honneur de travailler avec elle en secret depuis 1740 ou 1741.
Ce prince remit en conséquence tous les papiers et chiffres qui y étoient relatifs au sieur Tercier, alors premier commis des affaires étrangères, qui étoit admis à ce secret et à qui le Roi ordonna de les garder jusqu'à nouvel ordre.
Le comte de Broglie vint par congé en France à la fin de cette même année 1756, et le sieur Tercier eut ordre du Roi de lui tout communiquer. Il fut instruit par là d'une correspondance secrète entretenue ci-devant par le canal de M. le prince de Conti et alors par celui du sieur Tercier, entre le Roi et plusieurs de ses ministres en différentes cours.
Celte correspondance, dont la direction principale fut confiée dès lors au comte de Broglie, a été continuée dans cette forme jusqu'à ce jour.
Quoique plusieurs personnes y aient été employées nécessairement, le fond en étoit toujours demeuré secret^
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 389
et le comte de Broglie n'a pas connoissance qu'aucun des ambassadeurs , ministres ou secrétaires qui y ont été admis ou le sont encore aient manqué à la fidélité qu'ils doivent à leur maître ; mais quelques incidents particuliers ayant donné lieu de soupçonner qu'il existoit quelque relation secrète entre le Roi et le comte de Broglie, il en est résulté des haines et des jalousies dont celui-ci a eu beaucoup à souffrir.
Quelques années avant la retraite de M. le duc de Choiseul, le comte de Broglie, croyant que son concours étoit absolument nécessaire au succès de quelques vues que Sa Majesté paroissoit avoir alors, eut l'honneur de proposer au Roi de lui découvrir le secret de la correspondance. Sa Majesté ne le jugea pas à propos ' • et le comte de Broglie crut apercevoir qu'elle regardoit comme nécessaire de se conserver un moyen d'être instruite par plus d'un canal des affaires politiques , comme elle disoit que Louis XIV l'avoit toujours pratiqué.
Il y a lieu de croire que madame du Barry, peu après son arrivée à la cour, avoit découvert cette correspondance, dont elle chercha à avoir l'aveu du comte de Broglie. Sa Majesté , à qui il rendit compte que cette dame l'avoit assuré avoir vu de ses lettres, lui manda qu'en effet elle en avoit vu une, mais de ne pas s'en ouvrir davantage pour cela avec elle ".
Le comte de Broglie a lieu de croire que c'est de ce moment que madame du Barry et M. le duc d'Aiguillon lui ont voué une mauvaise volonté qui s'est d'abord exercée en secret, mais qui a fini par lui être funeste.
Le comte de Broglie avoit prévu que l'un et l'autre ne lui pardonneroient pas ses relations secrètes avec le Roi;
1 \ oyez la lettre de Louis XV en date du 6 février 1767, t. I, p. 354. - Voyez la lettre du Roi en date 22 mars 17G9 , t. I, p. 407.
et il avoit eu l'honneur de proposer à Sa Majesté , au moment de la nomination de AL le duc d'Aiguillon aux affaires étrangères , de lui laisser connoître la correspondance secrète; mais Sa Alajesté s'y refusa comme elle i'avoit fait pour AI. le duc de Choiseul.
Il a donc fallu se livrer au danger évident qui étoit attaché au rôle assigné au comte de Broglie de directeur de cette correspondance, et il n'a pas tardé à en éprouver les effets. Il a d'abord été averti par un billet de la propre main de Sa Aïajeslé, du 21 août 1773, des mauvais services qu'on lui rendoit auprès d'elle'.
Il ignore tous les moyens qui ont été employés depuis pour tâcher de le rendre suspect, ainsi que AI. le marquis de Alonteynard, avec lequel il n'a eu aucune liaison; mais par tout ce que le comte de Droglie a pu recueillir dans l'éloignement où il est, il paroît que le Roi , embarrassé d'avouer la correspondance qu'il tenoit et vouloit tenir secrète, a regardé comme un moyen d'y parvenir de saisir la lettre écrite le 22 septembre par le comte de Broglie au duc d'Aiguillon, pour le soustraire aux poursuites qu'on faisoit indirectement contre lui en l'impliquant dans une procédure ténébreuse qui s'instruisoit à la Basiille, et qui ne lendoit à rien moins qu'à le faire regarder comme ayant une correspondance criminelle et des émissaires furtifs dans toutes les cours pour y discréditer les opérations des ministres du Roi et allumer partout le flambeau de la guerre.
Sa Majesté connoissoit tout le faux de ces imputations. Le comte de Broglie ne peut donc attribuer à d'autres motifs qu'au désir de sauver son secret la résolution que prit Sa Alajesté de l'exiler, puisqu'en même temps qu'elle lui donnoit une marque extérieure de mécontentement,
* V^oycz cette lettre plus haut, t. II, p. 361, n» CCCLXIX.
elle n'a pas cessé de l'honorer de sa confiance; qu'elle voulut bien même lui donner quelque connoissance de ce qui se passoit et lui permettre d'informer les ambassadeurs et ministres admis à la correspondance secrète du motif apparent de son exil, et leur faire renouveler l'ordre de la continuer. L'un d'eux ayant témoigné, après ce qui arrivoit au comte de Broglie , beaucoup de crainte de se trouver compromis si sa correspondance , que le ministre soupçonnoit, venoit à en être totalement découverte. Sa Majesté daigna elle-même le rassurer et lui mander de sa propre main que ce qui arrivoit au comte de Broglie ne devoit pas l'effrayer, qu'elle étoit satisfaite de ses services et qu'elle désiroit qu'il continuât comme par le passé.
Le comte de Broglie doit avoir l'honneur d'observer à Sa Alajesté que c'est M. d'Ogny ' qui rctiroit de la poste et remettoit au Roi les lettres des ambassadeurs ou ministres admis à la correspondance secrète, et que Sa Majesté les envoyoit au comte de Broglie par Guimard, garçon du château , par les mains de qui Sa Majesté faisoit aussi passer l'argent nécessaire pour les objets de dépense ordonnés par elle et relatifs à cette correspondance.
Le sieur Dubois-Maitin, secrétaire du comte de Broglie, approuvé par Sa Majesté pour cette partie, recevoit et déchiffroit avec quelques autres commis toutes les dépêches; les extraits en étoient faits ensuite et envoyés au Roi, ainsi que les déchiffrements, avec les projets de réponses, auxquels Sa Majesté mettoit chaque fois son approuvé après y avoir fait les changements ou corrections qu'elle jugeoit à propos.
M. d'Ogny ignoroit, à ce qu'on croit, que ces lettres ou paquets fussent remis par le Roi au comte de Broglie. Il est probable que cet intendant des postes en a actuelle-
' Inlendant (les postes, neveu et successeur de Jeanne!.
ment entre les mains que la maladie du Roi n'aura pas permis de lui remettre. Il paroît convenable que Sa Majesté veuille bien lui donner l'ordre de les lui remettre à elle-même; elle jugera ensuite ce qui lui convient d'en faire.
Il existe vraisemblablement parmi les papiers du feu Roi des choses relatives à cette correspondance dont Sa Majesté trouvera peut-être à propos de s'emparer ellemême, pour pouvoir en prendre connoissance et se déterminer sur un objet qu'il importe à la mémoire du feu Roi de tenir secret et qui peut intéresser Sa Majesté.
On suppose que Guimard peut indiquer l'endroit oii le Roi renfermoit ces papiers. S'ils ctoient sous des scellés et que Sa Majesté ne put pas les retirer elle-même, on pense qu'elle pourroit ordonner qu'on les lui remît, ou charger une personne ayant sa confiance de les recevoir lors de la levée des scellés ; ce qui peut mériter quelque attention de la part de Sa Majesté, à qui il paroîtra juste d'éviter d'exposer les personnes qui ont eu part au secret du feu Roi, et qui pourroient se trouver compromises vis-à-vis des ministres pour y être restées fidèles.
Le comte de Broglie supplie Sa Majesté de lui pardonner la longueur de cette note, devenue indispensable pour lui faire connoître la position où il se trouve depuis vingtdeux ans, et les raisons qui le mettent dans la nécessité de s'adresser directement à elle pour avoir ses ordres, ne pouvant les recevoir par la voie des ministres sur un objet qui ne leur est pas connu.
CCCLXXXVI. — LE COMITE DE RRO(iLIE A LOUIS XVI.
[Orig. Arcli. delEmp. K. 1,VJ.]
[30 mai 1774.] SlRE,
J'aurois désiré de ne pas fatiguer Votre Majesté par une
CORRESPONDAXCE SECRÈTE. - 393
trop longue lettre ; mais je réflécliis , en relisant celle que j'ai eu l'honneur de lui écrire hier, que j'ai oublié beaucoup d'objels dont il est nécessaire qu'elle soit instruite, et je lui demande la permission de le réparer.
Je commencerai par ce qui regarde le sieur d'Eon. J'imagine qu'il est possible que Votre Majesté en ail entendu mal parler, et qu'ainsi elle pourroit êlre étonnée de le trouver compris dans le nombre des personnes honorées de la confiance du feu Roi. Je ne puis donc me dispenser de lui observer qu'il avoit été initié à la correspondance secrète du temps que M. le prince de Conti la dirigeoit. Il fut envoyé par ce prince à Pétcrsbourg en 1 756. Depuis, il fut choisi avec distinction par MM. les ducs de Praslin et de Nivernois pour la négociation de la paix à Londres en 17(12 ; et alors le feu Roi, ayant des vues importantes sur l'Angleterre , lui ordonna de lui rendre des comptes directs. Il fut ensuite fait ministre plénipotentiaire en Angleterre dans l'intervalle de l'ambassade de i\I. le duc de Nivernois à l'arrivée de M. le comte de Guerchy.
Il est apparent que c'est cette marque de -confiance particulière qui lui fit espérer qu'il seroit soutenu dans ses démêlés déplacés avec cet ambassadeur, qui, de son côté, y mit peut-être d'abord de la vivacité et ensuite un peu de maladresse; mais cela n'excuse pas les torts du sieur d'Eon, dont l'extrême vivacité l'emporta outre mesure et occasionna des éclats peu décents entre des personnes honorées des caractères dont ils éloient respectivement revêtus. M. le duc de Praslin employa, dans cette occasion , une sévérité outrée qui ne ramena pas le sieur d'Eon; et le moment ctoit arrivé où ce dernier, ne pouvant plus revenir en France, alloit se livrer au désespoir et se Irouvoit dans des embarras capables de le faire manquer à la fidélité qu'il devoit à Sa Majesté et peut-être de
divulguer le secret qui lui étoit confie ; ce qui auroit compromis d'une manière fort scandaleuse, surtout dans un pays comme Fx^nglelerre, le nom sacré du feu Roi. Je fus longtemps dans les plus grandes transes à cet égard. Je demandai à Sa Majesté ses ordres , et pris la liberté de lui représenter que tout étoit préférable à laisser connoître en Angleterre l'objet de la correspondance secrète. J'eus ordre en conséquence d'enioyer mon secrétaire à Londres. Il connoissoit le sieur d'Eon; il le ramena un peu; et enfin on convint qu'il resteroil à Londres chargé de donner des nouvelles; mais il fallut lui assurer, de la propre main du feu Roi, un traitement de mille livres par mois dont il jouit depuis ce temps-là '.
Cet être singulier (puisque le sieur d'Eon est une femme) est, plus que bien d'autres encore , un composé de bonnes qualités et de défauts, et il pousse l'un et l'autre à l'extrême. Il sera nécessaire que j'aie l'honneur d'entrer à ce sujet dans de plus grands détails vis-à-vis de Votre Majesté, lorsqu'elle aura pris un parti définitif sur la correspondance, secrète. J'ose en attendant prendre la liberté de la supplier de ne pas se déterminer entièrement sur son compte, sans avoir permis que je misse sous ses yeux mes respectueuses observations à cet égird. Je ne dois pas finir l'article du sieur d'Eon sans avoir l'honneur d'observer q^i'il écrit quelquefois des lettres en clair signées U illiani IVo/jff''^. C'est apparemment une de ces lettres que Votre Majesté aura trouvées non chiffrées. Il me semble du moins qu'il n'y a que lui et le sieur Des Rivaux, consul à Raguse, qui soient dans le cas de ne pas chiffrer toutes leurs lettres.
1 Voyez cet ordre do traifcment en date du U'' airil 1766, t. I, p. ,34-9. - M. Gaillardct a donné dans les Mémoires du chevalier d'Eon plusieurs lettres des plus curieuses ainsi signées.
CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 395
Quoiqu'il puisse paroître préniaturé, Sire, à Votre Majesté que je me permette de hasarder des réflexions sur des objets qui ne me regardent pas, je crois cependant que c'est un devoir indispensable pour moi de meltre sous les yeux d'un mailre de vingt ans, qui est déjà renommé par l'amour qu'il témoigne pour la vérité, toutes celles qull me paroît important de lui découvrir, et je regarderois comme un crime de les lui cacher.
Ce que Votre Majesté a eu la bonté de me dire de M. d'Ogny me paroît donc mériter une observation de ma part. Je n'ai aucun reproche à faire à cet intendant des postes dont je n'ai jamais entendu dire que du bien, et je serois fàcbé de donner de mauvaises impressions sur son compte ; mais je ne dois pas celer qu'il étoit anciennement créature de M. le prince de Condé : qu'il a paru entièrement voué à madame du Barry, et par conséquent à M. le duc d'Aiguillon : qu'ainsi il n'est pas impossible qu'il ait suivi l'exemple de son prédécesseur et de son oncle, le sieur Janel, qui avoit fini par se livrer à M. de Choiseul , ce que le feu Roi avoit bien su , et ne l'avoit gardé qu'à cause de son extrême vieillesse; car, dans une place comme celle-là, il faut absolument un homme qui ne soit qu'à son maître.
Votre Majesté pourroit ne pas ronnoître encore la nature de cette place : elle ne sera peut-être pas fâchée d'en êîre instruite.
On a de très-ancienne date établi à l'hôtel des postes un bureau secret M. d'Ogny en est aujourd'hui le chef, et a une douzaine de commis sous lui pour ouvrir toutes les lelires, ou du moins celles qu'on suspecte, et en tirer promptemeni des copies ou des extraits. CeUe institution a eu pour principe d'instruire les rois et le gouvernement de tous les objets qui peuvent intéresser l'État, afin de
pouvoir prévenir les événements nuisibles au prince et au public. De ce bon principe il a résulté , comme il arrive souvent, de très-grands inconvénients pour les particuliers, et de là conséquemment pour le maître. Les ministres ont regardé comme une chose essentielle de mettre dans cette place quelqu'un qui leur fut affidé, afin de profiter des moyens de mettre des copies ou des extraits de lettres sous les yeux du Roi pour servir leurs passions, leur haine ou leur amitié. Il n'est même pas sans exemple , dit-on , que cela ait donné lieu à supposer les lettres entières ou à en faire des extraits pour faire des crimes à des gens qui étoient innocents '.
La pureté du cœur de Voire Majesté doit se révolter à cet exposé, et lui faire au premier coup d'œil regarder comme impossibles des actions si criminelles ; mais il n'est pas moins nécessaire qu'elle s'efforce de croire que tout le mal est possible pour le prévenir; et sa pénétration lui fera juger combien il lui importe de mettre dans cette place quelqu'un de la probité et de la fidélité duquel elle soit siire. Il ne m'appartient pas de désigner personne; je sais que le feu Roi avoit eu des vues sur M. Durand , qui a toutes les qualités requises; et la connoissance qu'il a des affaires politiques le rendroit plus propre à celle place qu'un autre, d'autant qu'il pourroit servir à mettre de l'ordre dans les papiers secrets de Votre Majesté et lui procureroit toutes les connoissances qu'elle désireroit d'acquérir. Elle a sous la main un valet de chambre que je ne connois que de nom. C'est M. Thierry, de la probité duquel tout le monde parle bien : elle peut savoir s'il est propre à ce poste; et alors il seroit facile de donner à M. d'Ogny un dédommagement dans une des premières places de la finance. Si , au contraire , elle croit devoir le
' Sur le Cabinet noir, voyez l'Etude préliminaire, t. I, p. 7.
garder, j'ose lui observer la nécessité de lui parler eu maître et de lui recommander sérieusement de ne rendre aucun compte à personne , même à des ministres, que par ses ordres, en mettant d'ailleurs de la délicatesse jusqu'au scrupule dans une place où l'on peut disposer du secret de tous les citoyens.
Votre Majesté aura vu, dans la première lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire, que je ne lui ai pas caché que je croyois avoir à me méfier beaucoup des mauvais offices de M. d'Aiguillon. J'ose me flatter qu'elle trouvera mes défiances excusables quand elle aura pris lecture du billet du feu Roi, du 21 août 1773 , et des autres dont je prends la liberté de mettre ici la copie sous ses yeux avec quelques notes pour y servir d'explication. Cela me fait espérer qu'elle daignera puiser dans d'autres sources que celles de ce ministre les notions qu'elle se propose de prendre sur les causes de mon exil. Si je ne me trompe, la réunion des différents billets du feu Roi prouve jusqu'à la démonstration qu'il n'y en a jamais eu d'autres que le désir qu'a eu Sa Majesté de cacher un secret qu'il voyoit que son ministre, aidé par madame du Barry, dont il étoit le conseil et le maître, vouloit lui arracher; et certainement ma lettre à ce même ministre, qu'il a plu au feu Roi de donner pour raison de ma disgrâce dans celle qui me l'a annoncée, n'auroit pas été suffisante pour me faire perdre, même ostensiblement , ses bontés. Aussi Votre Alajesté verra qu'à l'exception de mon rappel qu'elle étoit embarrassée d'effectuer, elle continuoitàme donner des marques précieuses de sa confiance, jusqu'à accorder tout ce que j'ai eu l'honneur de lui demander depuis mon exil, quoique mes instances fussent motivées sur la nécessité d'un dédommagement à donner des persécutions que l'honneur d'être admis à sa confiance faisoit éprouver.
C'est à la haute sagesse de l'otre Majesté à lui inspirer les moyens bien difficiles de pénétrer la vérité. Je suppose qu'il existe quelques personnes dignes de sa confiance; le public s'étoit réjoui d'entendre nommer dans ce nombre le vertueux comte du Muy ' ; mais si elle l'avoit placée dans quelques-uns des anciens ministres du feu Roi, je ne croirois pas manquer de respect à la place qu'ils occupent, en avouant à Votre Majesté que j'aurois lieu de craindre des préventions de leur part. Ils me soupçonnent tous d'avoir été honoré de la confiance secrète du maître; il n'y a pas de ministres qui pardonnent ce crime-là, d'autant qu'ils craignent qu'on n'en profite pour les desservir. Si elle daigne jeter les yeux sur mes lettres au feu Roi, elle verra cependant que je n'en ai jamais fait cet usage. Je désire fort qu'elle me permette de les lui présenter moi-même; car je ne puis les remettre qu'à elle, puisque ces lettres, qui sont en grand nombre, ainsi que celles du feu Roi, et ses instructions ou ordres, font toute ma sûreté. Elle ne voudra pas que je risque , en les remetlaiit à quelqu'un d'inattentif ou malintentionné, qu'on y suppose fies choses qui ne s'y trouvent pas, ce qu'il faut que je sois toujours en état de prouver.
C'étoit, Sire, pour assurer ce dépôt et constater les objets d'une correspondance multipliée pendant vingtdeux ans, que j'avois pris la liberté de la supplier de me permettre de me rendre à ses pieds ; mais si les preuves que j'ai l'honneur de lui envoyer de ma fidélité, de mon innocence, et de la persuasion même que le feu Roi en avoit, ne lui paroissoient pas suffisantes, j'oserois lui proposer de me rendre de Ruffec à la Bastille, où je resterois
* Lo comte du Muy, né en 171 J, nicnin du Dauphin père de Louis XVI, fnt nommé ministre de la guerre et marcclial de France en 1774. Il mourut en 1775 des suites de l'opération de la pierre.
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 399
jusqirà ce qu'elle eût pris les éclaircis^emenls les plus étendus sur ce qui me regarde. Quoiqu'à la Bastille, je serois à portée de recevoir les ordres de Votre Majesté et de communiquer toutes les preuves de la pureté de ma conduite à qui il lui plairoit d'ordonner. Je n'ai nulle liaison avec M. de Sartines, qui est le commissaire naturel de la Bastille; mais si elle a confiance en ce magistrat, cela confirmera la bonté de sa réputation. J'ai de plus été instruit que, dans le temps où M. le duc d'Aiguillon fit mettre à la Bastille les sieurs de Ségur, Favier et Dnniourier, sur des soupçons dans lesquels il vouloit envelopper M. de ^lonteynard et moi , ce ministre fit nommer MM. de Marville, conseiller d'Etat, et de Villevault, maître des requêtes, pour commissaires de cette pitoyable affaire, et M. de Sartines en fut d'abord exclu '. Cette exclusion lui fit honneur dans le public, en prouvant qu'on ne le croyoit pas propre à servir l'animosité de personne. Cependant il demanda à faire les fonctions de commissaire-né de la Bastille. Sa Majesté l'accorda, et lui dit même que s'il n'avoit pas été nommé d'abord, c'est qu'on avoit dit qu'il étoit malade et qu'il étoit chargé de trop d'autres affjiires. Votre Majesté peut juger par ce détail qu'on n'avoit pas envie d'avoir un témoin tel que M. de Sartines. Pour moi. Sire, je le désire et je n'en redoute aucun dans l'examen de toute ma vie. Je regarderai même comme une grâce qu'il soit fait, pourvu que sa suprême justice ordonne qu'on me communique les accusations pour que j'y puisse répondre ; et j'ose espérer que cet examen ne pourra que me procurer le bonheur d'être estimé de mon nouveau maître comme je Fétois de l'ancien : alors je n'aurai rien
1 Inexactitude, l'oyez plus liaul, p. 3G3 , l'ordre en date du 8 septembre 1773, qui nomme M. de Sartines commissaire dans l'affiiire de la Bastille : il est de la même date que celui adressé aux deux autres commissaires.
à désirer. Si Votre Majesté craignoit de commencer son règne par un acte qui eût l'air de la sévérité, quoique je le reçusse comme une faveur, elle pourroit seulement me permettre de me rendre à Paris, sans m'accorder encore la grâce que je désire le plus vivement, qui est de pouvoir aller mettre à ses pieds l'hommage de mon respect et de mon obéissance. J'y serois au moins à portée de recevoir et d'exécuter ses ordres; je pourrois rassembler tous les papiers et documents de la correspondance secrète que j'ai mis en différents dépôts, de peur qu'on ne les fît enlever chez mon secrétaire. Je ferois les notes capables de donner à Votre Majesté une idée de chaque objet; je mettrois le tableau de tout ce travail sous ses yeux; enfin je ferois préparer par le sieur Dubois-Martin les comptes des dépenses faites par ordre du feu Roi. Tout cela ne peut pas être fait en mon absence ; et il sera indispensable qu'elle ait réuni toutes ces notions pour prendre avec connoissance de cause le parti qu'elle jugera convenable sur cet objet.
Votre Majesté voudra bien remarquer que ce n'est pas le désir de sortir de la situation où je suis qui m'engage à prendre la liberté de lui proposer de me rendre à la Bastille ou de fixer mon exil à Paris : c'est uniquement le bien de son service qui me fait préférer ce changement de position au séjour de ma terre. Je crains seulement que Votre Majesté ne trouve quelque difficulté à paroître s'occuper de moi, de crainte de faire connoître la correspondance qu'elle m'a permis d'entretenir avec elle. Cette réflexion me fait prendre le parti de prier mon frère de remettre, avant son départ, un mémoire à Votre Majesté pour la supplier de mettre fin à ma disgrâce. Elle sera alors autorisée à faire la réponse qu'elle jugera à proj)OS, sans que cela donne aucun soupçon; et quelle qu'elle
COKiil^SPOXDAXCE SECRETE. 401
soit, je la recevrai avec le respect el la soumission que je dois.
Je crains, Sire, d'abuser de la patience de Votre Majesté au milieu des occupations importantes dont elle est accablée. J'imagine cependant qu'elle désire d'être instruite de tout; et ce qui m'intéresse personnellement est lié à tant d'autres objets dignes de son attention, que j'ose espérer qu'elle excusera la longueur de cette lettre; je suis même encore obligé d'y joindre une observation.
J'ai lieu de croire que M. le comte de Mercy, qui me témoignoit cependant beaucoup d'amitié, croyant apparemment suivre en cela les intérêts de sa cour, a favorisé les desseins de M. d'Aiguillon contre moi, ce ministre l'ayant assuré que j'employois l'accès que me donnoit la correspondance secrète auprès du feu Roi pour rompre l'alliance avec la cour de Vienne; et j'ai lieu de craindre, comme j'ai déjà eu l'honneur de le marquer à Votre Majesté, qu'on n'ait donné par le moyen de cet ambassadeur les mêmes impressions à la Reine. Je dois donc vous faire. Sire, les plus respectueuses instances de suspendre votre jugement sur ce qui pourra vous revenir de la part de M. le comte de Mercy jusqu'à ce que j'aie pu mettre sous vos yeux les preuves évidentes de la fausseté de cette accusation. Si j'éfois dans l'opinion qu'il fût utile à vos intérêts de rompre cette alliance, je ne balancerois pas à le dire à Votre Majesté ; je ne craindrois pas même de le dire à la Reine elle-même , qui sûrement n'a rien de plus cher que les intérêts d'une couronne qu'elle porte. Sire, si glorieusement avec vous, et qui est d'autant plus sûrement attachée à la France qu'elle a déjà réuni tous les cœurs de la nation. Elle ne me feroit sûrement pas un crime de dire ce que je pense ; mais j'ose, espérer que Votre Majesté voudra bien me servir un jour d'avocat au-
Ji.02 LOUIS XV.
))rès de son auguste épouse lorsqu'elle ponnoîtra toute ma conduite. C'est le seul objet de uion ambition, ainsi que de pou^joir la convaincre du zèle ardent que j'aurai toujours pour son service, d'un attachement inviolable pour sa personne sacrée, et du très-profond respect avec lequel je suis , Sire, de Votre Majesté, le très-humble , très-obéis- .sant et très-fidèle serviteur et sujet,
Le comte de Broglie.
A Ruffec , le 30 mai 1774.
P. S. Au moment oii cette lettre alloil partir, j'en recois, Sire, plusieurs de Paris où l'on me mande comme une nouvelle publique que M. d'Aiguillon répand que Votre Majesté doit aller à Versailles pour chercher, dit-il , une correspondance de dix-huit ans de M. le comte de Broglie avec le feu Roi; et sur cela il se répand en plaisanteries sur l'utilité dont elle m'a été. Il paroît que ce ministre veut tâcher d'ébruiter encore cette correspondance, soit pour en dégoûter d'avance Votre Majesté, soit pour lui persuader que c'est par moi qu'elle est connue. J'espère qu'elle daignera me rendre justice à ce sujet. J'ai gardé le silence du temps du feu Roi , quoique ma justification fîit attachée à dévoiler le secret; et je le garderai tant qu'elle l'ordonnera. Quant à ces papiers, j'ignore si Sa Majesté a gardé dans ses armoires tous les papiers , mémoires , cartes et plans que je lui ai fait passer : il y en a de l'année 1765 ou 17G6 sur l'Angleterre, avec des cartes renfermées dans de longues boîtes de ferblanc \ Ces objets devroient être renfermés bien précieusement. Si M. le duc d'Aiguillon pouvoit les avoir, il les eommuniqueroit peut-être à mylord Stormont pour gagner
' C'est le fameux projet de descente en Angleterre auquel travaillèrent A'Vjdh et M. de la Rozière.
CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. VOS
toutes les cours étrangères, ce dont il est fort occupé. Il y a aussi mon travail de l'année dernière, qui est le commencement d'un système général de politique dont la troisième partie n'a pas été faite. Le feu Roi a gardé les mémoires et m'a renvoyé seulement les lettres d'accompagnement qui ne devroient pas en être séparées. Si Votre Majesté trouve tous ces papiers, j'oserois la supplier de me les renvoyer pour les mettre en ordre, et les lui faire ensuite repasser avec les lettres d'accompagnement qui y sont nécessaires pour connoitre l'esprit de tout ce travail.
CCCLXXXVII. — EXTRAIT D'LX MÉMOIRE EXVOVÉ PAR LE COMTE DE BROGLIE A LOUIS XVI.
[0ri<î. Irch. de lEmp. K. 159.]
9 juin 1774.
Sa Majesté est déjà instruite que M. le prince de Couti a été chargé le premier de diriger la correspondance politique secrète que le feu Roi a entretenue jusqu'à sa mort. Il n'est pas possible au comte de Broglie d'en indiquer précisément l'origine; mais il est apparent qu'elle a commencé en 1743 ou 1744.
M. le cardinal de Fleury avoit eu la confiance exclusive du feu Roi depuis le commencement de son règne jusqu'à sa mort, arrivée au commencement de l'année 1743. Aladame de Châteauroux parut alors prendre beaucoup d'ascendant sur l'esprit du maître, et son premier soin fut vraisemblablement d'empêcher qu'il ne fît un premier ministre. Les départements restèrent donc indépendants les uns des autres , et celui des affaires étrangères étoit occupé par AT. Amelot de Chaillou. Il est apparent que madame de Châteauroux inspira au feu Roi l'idée de consulter sur la politique AI. le prince de Conti, avec qui elle étoit fort liée. Ce qu'on croit de certain, c'est que ce fut à peu près
à cette époque qu'on le vit commencer à travailler avec le Roi et y porter toutes les semaines des portefeuilles pleins de papiers dont aucun ministre n'avoit connoissance.
Madame de Chàteauroux mourut en 1744 ou au commencement de 1745 ', après avoir été éloignée vers le milieu de l'année 1744, à l'époque de la maladie du feu Roi à Metz. Il ne parut pas que cela apportât aucun changement à la faveur de M. le prince de Conli , qui conserva son travail et eut le commandement de l'armée en Allemagne en 1745.
Ce fut au commencement de cette année qu'il arriva un certain nombre de seigneurs polonois à Paris , chargés de la procuration de quelques autres, pour offrir à ce prince leur désir pour son élection éventuelle à la couronne de Pologne. Le Roi permit à M. le prince de Couti d'écouter ces propositions et de faire toutes ses dispositions en conséquence. Il falloit beaucoup de travail pour préparer les moyens de cette élection : c'est ce qui donna lieu à la formation du système général de politique dont M. le prince de Conli fut l'auteur-.
On ne ])eul pas disconvenir qu'il n'eût été fait conformément aux véritables principes et selon les intérêts de la France. Ilconsistoità garder en Europe l'équilibre établi par les traités de Westphalie, à protéger les libertés du corps germanique, dont la France étoit garante par ses traités; à lier, par un autre traité perpétuel , In Turquie, la Pologne, la Suède et la Prusse, sous la médiation et ensuite avec l'accession de la France ; et enfin à séparer par ce moyen la maison d'Autriche d'avec la Russie, en rejetant celle
' La date exacte de la mort de la duchesse de Gliàteauroux est le 8 décembre 174 V.
- Sur ce plan, voyez ce que nous en:, vous ditd'apris le marquis d'Arjjenson clans l'Étude | rélimiualre , !. I, p. (!0 cl siii.
CORRESPONDAiVCF SECRÈTE. 403
dernière dans ses vastes déserts, et la reléguant pour les affaires hors des limites de l'Europe.
M. le prince de Conti , malgré sa faveur et la confiance dont il étoit honoré, n'étant pas admis au Conseil , on sent combien cela devoit diminuer son influence dans les affaires d'Etal, d'autant que M. le maréchal de Noailles , qui y jouoit un des principaux rôles, étoit fort attentif à contrecarrer les idées qu'il pouvoit supposer que le Roi recevoit indirectement '. Cela rendit nécessaire à M. le prince de Conti de proposer l'établissement d'une correspondance secrète. Il la présenta apparemment sous le point de vue de Vutilité que Sa Majesté retireroit d'être instruite par plusieurs voies différentes, et d'être par là plus sûre de la vérité.
Cet établissement se fit à mesure que M. le prince de Conti put contribuer à la nomination des ministres dans les cours étrangères. Il paroît cependant que cette correspondance ne prit une véritable consistance qu'après la paix de 1748, sous le ministère de AI. le marquis de Puisieux, qui avoit remplacé M. le marquis d'Argenson , successeur de AI. Amelot.
Dans les arrangements qui se firent dans les différentes missions , AI. le prince de Conli fit placer AI. le comte des Alleurs à Constantinople, AI. le marquis d'Havrincourt en Suède, AI. le chevalier de la Touche à Berlin; et il avoit précédemment procuré l'ambassade de Pologne à AI. le marquis des Issarts ^ avec qui il avoit des liaisons d'amitié dès le collège.
Parvenu à ce point, AI. le prince de Conti se trouva le
* Sur l'intluence politique et secrète du duc de Aoailles, voyez la Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles , publiée par M. Rousset, Introduction, et l'Etude préliminaire placée en tète de notre premier volume.
- l'oyez l'Etude préliminaire, t. 1 , p. 62.
maître de diriger toute la politique du Nord , qui eutraînoit pour ainsi dire celle de toute l'Europe.
Il y trouva d'autant plus de facilité que M. le marquis de Puisieux, sans avoir en vue la couronne de Pologne pour M. le prince de Conti, avoit d'ailleurs à peu près les mêmes principes politiques qui étoient suivis par ce prince. M. de Puisieux étoit un ministre parfaitement intentionné, et avoit aussi plus de capacité qu'on ne lui en accordoit généralement. On lui doit la justice de dire qu'il a rempli sa place avec honneur pour lui et utilité pour son maître, et qu'en la quittant, il a laissé la France jouissant de la juste considération qui lui appartiendra toujours lorsqu'elle sera bien gouvernée.
Madame de Pompadour, admise à la cour dès 1745- 1746, ne tarda pas à y prendre une influence aussi funeste qu'absolue. Quoiqu'elle eût été présentée par madame la princesse de Conti, de qui le feu Roi avoit exigé cette marque de soumission , elle ne procura pas à son fils l'amitié de la nouvelle favorite 5 elle vit avec jalousie le travail de ce prince dont le feu Roi lui fît toujours un mystère, et elle ne le pardonna pas à M. le prince de Conti.
Madame de Pompadour mit inutilement tout en usage pour le découvrir; et la résistance que le comte de Broglie, qu'elle soupçonna d'en être instruit, fit à ses volontés a été la cause de la haine dont elle l'a poursuivi jusqu'à sa mort.
Elle sentit que tant qu'elle n'auroit pas pris pour ainsi dire le timon des affaires, en mettant au département des affaires étrangères un de ses favoris , elle n'influeroit qu'indirectement sur cette partie.
Pour y parvenir, on lui persuada qu'il falloit faire une révolution générale dans le système de la politique de l'Euroj)e. On a supposé que cette idée lui fut suggérée par
M. l'abbé de Bernis, Ce qui est certain, c'est que Sa Majesté, ennuyée du peu de sûreté et de la despoticité qu' elle avoit éprouvée de la part du Roi de Prusse depuis 1741 , qui fut le commencement de l'alliance avec ce prince , adopta sans peine les principes qui tendoient à former des liaisons contre lui, donna ordre à M. l'abbé de Bernis de suivre et de terminer la négociation qui fut suivie sur cet objet avec M. de Staremberg- et le traité fut signé à Versailles par M. de Rouillé, qui, précédemment, n'en avoit eu aucune connoissance, le l"mai 1756 '.
Madame de Pompadour se trouva alors au suprême degré de sa puissance; elle joua le rôle de premier ministre et s'occupa de placer aux affaires étrangères celui qui avoit conduit cette révolution.
Il faut avouer que la tournure des affaires générales de l'Europe avoit aussi contribué beaucoup à amener cet événement. Le Roi de Prusse, entraîné par son caractère, avoit cru pouvoir manquer pour ainsi dire au Roi eu se permettant des plaisanteries déplacées sur madame de Pompadour; cela avoit influé sur les affaires, comme cela arrive toujours malheureusement. La rupture des Anglois mettant dans la nécessité de se concerter avec ses alliés ou d'en faire de nouveaux, le Roi de Prusse croyoit qu'on avoit besoin de lui et se rendit très-difficile. Enfin, voyant qu'on ne cédoit point à ses volontés, il fut le premier à faire un traité avec nos ennemis. Madame de Pompadour ne manqua pas cette occasion, et le traité de Vienne fut conclu.
M. le prince de Conti fut scrupuleusement éloigné de la
^ On trouve sur les préliminaires et la signature du traité de 1756 les détails les plus curieux et les plus exacts dans les Mémoires secrets de Dubois, qui aiait été renseigné sur ce sujet par l'un des négociateurs du traité, M. de Bernis. Édit. de 1763, t. II, p. 263 et suiv.
confidence de celte négociation, qui détriiisoit en un jour son travail de douze années, qui, ayant été continué avec soin, eut eu un succès complet. Les négociations suivies sous sa direction dans les cours de Constantinople, Varsovie et Stockholm, avoient parfaitement réussi. Le Roi de Prusse avoit lui-même concouru à tout ce qu'on désiroit de lui pour cette partie. Les événements des diètes de 1752 et ]754 en Pologne, où le comte de Broglic avoit été ambassadeur en 1752, avoient tourné à l'avantage du parti François, et on étoit au moment de former une confédération propre à assurer l'élection désirée également par les Polonois et par le Roi. La Russie et l'Angleterre avoient perdu tout leur crédit dans cette république, et l'influence de la France y étoit montée au point le plus désirable.
Dans de pareilles circonstances, M. le prince de Conti paroissoit ne devoir pas craindre que la direction de la politique lui fût ôlée. Il dut donc être étonné de l'événement ; il espéra de pouvoir en être dédommagé par le commandement des armées, dont il avoit eu une ancienne promesse dans les termes les plus formels. Aladame de Pompadour trouva encore le moyen de la faire éluder; et ce fut ce dernier coup qui détermina ce prince à remettre à Sa Majesté la direction de la correspondance secrète et à renoncer entièrement aux affaires '.