CCCLXXXVIII. — LE COMTE DE BROGLIE A LOUIS XVI
fOiig. Arcli. (loTEmp. K. 157-.]
Ujiiin 1774.
Sire , J'ai reçu la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'ho-
' Voyez les Ictlres de Louis XV en date du 9 novembre et du 24 décembre i756, t. I, p. 212et 2U.
- La signature seule est autographe.
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norer le 6 de ce mois '. Elle daigne préienir les souhaits que je formols depuis longtemps, en me donnant l'ordre de mettre fin à la correspondance secrète, suivie par ceux du feu Roi. Je n'aurois pas osé, Sire, le solliciter dansées premiers moments , votre illustre aïeul me l'ayant constamment refusé en différents temps. Mais en me conformant aux ordres de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de mettre sous ses yeux les observations respectueuses que je prends la liberté de joindre à cette lettre. J'espère qu'elles lui feront counoître la nécessité qu'un travail aussi long soit examiné dans le silence par quelque ministre d'Etat, afin d'en rendre compte à Votre Majesté. Ce sera ensuite à elle à juger de son importance. Le sceau de votre approbation sacrée, Sire, jointe à celle dont le feu Roi a toujours honoré ce travail, ne me laissera plus rien à désirer, et c'est la récompense la plus flatteuse que j'ambitionne. Cependant pour la mériter plus sûrement encore, je crois indispensable que le? détails en soient scrupuleusement examinés par des ministres aussi vertueux que ceux que Votre Majesté vient de choisir. Cela exige du temps, et celui de Votre Majesté est trop précieux pour que j'ose lui demander d'en prendre la peine. Je la supplierai seulement de trouver bon que j'aie l'honneur de lui présenter moi-même les pouvoirs et les autorisations que j'ai eus de la main du feu Roi, tant pour moi que pour ceux qui ont travaillé sous ma direction dans celle partie. Votre Majesté ayant alors une conviction entière de ma fidélité, de mon zèle, et une connoissance parfaite du genre de confiance dont j'élois honoré de la part du feu Roi son auguste aïeul, daignera m'en donner une assurance de sa main, et je recevrai par cet acte de bonté la digne récompense et le fruit de mes longs travaux, pour
1 Cette lettre de Louis XVI ne nous est point parvenue.
lesquels j'ai constamment sacrifié ce que j'ai de plus cher dans le monde.
Je ne peux me dissimuler que ma réputation a été cruellement compromise, surtout dans ces derniers temps, par les imputations d'intrigues dont j'ai été accablé. Il m'est impossible de n'en pas trouver la preuve dans la propre lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 6 de ce mois. Je vois qu'elle regarde comme une précaution utile pour moi de brûler tout ce qui a trait à cette correspondance, et qu'elle attache à la sincérité avec laquelle j'exécuterai ses ordres , et au soin que je prendrai de ne me mêler désormais d'aucune affaire , la permission de revenir à la cour.
Pourrois-je, Sire, être affligé d'une manière plus sensible par mon maître? Et me seroit-il possible de résistera un pareil malheur, si je n'étois pas assuré qu'il ne tardera pas à connoître la vérité ?
Loin de regarder comme un avantage celui de brûler tous les papiers de la correspondance secrète, je regarderois comme le souverain des malheurs d'y être condamné, malgré la confiance qu'elle daigne me marquer en s'en rapportant à moi seul pour l'exécution de cet ordre. J'ai besoin, Sire, de témoins irréprochables de ma conduite passée, qui me mettent en même temps à l'abri d'être accusé à l'avenir d'avoir conservé des traces des objets que Votre Majesté paroît vouloir anéantir. Il m'est encore plus essentiel que ces mêmes témoins puissent répondre h Votre Majesté que je ne me suis mêlé d'aucune affaire depuis quarante ans que je suis dans le monde, et qu'il n'y a jamais eu que ce travail que le feu Roi m'a ordonné de suivre -, qui m'ait donné l'air d'avoir des relations qu'on a dépeintes comme suspectes. Mais quand Votre Majesté se sera convaincue qu'en cela je ne faisois qu'un acte d'obéis-
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sance vis-à-vis de mon maître, dont je l'ai même supplié plus d'une fois de me dispenser, en me permettant de remettre cette correspondance à ses ministres , j'ose espérer qu'elle ne sauroit approuver les menées qui ont été faites contre moi ; que les marques précieuses de son estime serviront de consolation à mes peines ; qu'elle poussera sa bonté infinie jusqu'à détruire elle-même les impressions défavorables qu'on a cherché à donner à Sa Majesté la Reine, et qu'elle voudra bien enfin regarder ces marques de bienfaisance comme un des actes de justice qui ont déjà caractérisé les premiers moments de son avènement au trône.
Je ne saurois être assez malheureux , Sire , pour que le cœur de Votre Majesté soit inaccessible à mes respectueuses représentations. Elle sentira sans doute qu'en laissant subsister la disgrâce où je gémis depuis tant de temps, elle me flétriroit aux yeux de toute l'Europe; j'y serois regardé comme un vil intrigant, tandis que ce n'est que par un excès d'amour et d'obéissance pour votre auguste aïeul que je me suis soumis momentanément à en supporter l'apparence. Cette soumission peu commune auroit été au-dessus de mes forces, sans la certitude où j'étois que le feu Roi ne m'en estimoit que davantage ; mais je ne saurois soutenir le moindre doute sur mon compte de la part de Votre Majesté.
Qu'elle daigne donc commencer par m'ôter le vernis odieux dont la prolongation de ma disgrâce me terniroit, et dont elle regretteroit sûrement elle-même d'être la cause, quand elle verra combien peu je l'ai méritée. Faites de moi. Sire, tout ce que vous voudrez après l'examen de ma conduite ; je dépose à vos pieds les grâces, les honneurs que quarante ans de service m'ont procurés, si Votre Majesté juge, quand j'aurai le bonheur d'être connu
il2 LOUIS XV.
d'elle, que j'en étois indigne. Mais qu'elle daigne ménager ma réputation et mon honneur, dont, j'ose m'en assurer, elle ne voudroit pas disposer. Je la conjure donc de jeter un regard de bonté et de bienfaisance sur le plus pur, le plus zélé de ses sujets, et le plus empressé à lui donner toute sa lie les témoignages de la plus entière soumission et du plus profond respect avec lequel je suis. Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant et trèsfidèle serviteur et sujet. Le comte de Broglie.
A Ruffec, le 14 juin J774.