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LETTRE SEPTIÈME
Dt V cisailles, le 12 février 17S7.
Il est enfin décidé que rassemblée des notables aura lieu le jeudi 22. Le contrôleur général, principal acteur de cette représentation extraordinaire, n'est pas encore rétabli; niais il a été porté dimanche au conseil, parce que ses vésicatoircs ue lui permettoient pas de se soutenir. M. de \ ergennes, qui depuis quelque temps tombe de rechute en rechute, est en ce moment très-mal. Il est un nouvel exemple de la variabilité de l'opinion. Son mérite politique diminue en raison de son état; on ne voit plus en lui qu'un esprit étroit sans vues, qu'un homme timide sans dignité, plus fait pour être minisire de l'Hospodar de Valachie que du Roi de France, ayant adopté les principes du despotisme et voulant les faire admettre dans le conseil d'un souverain bien plus sûr de régner par l'amour que par la crainte; on l'accuse de n'aimer que l'argent et de ne pas être exact à sa parole, défauts qui dévoient nuire à toutes les négociations.
La maladie du garde des sceaux a aussi fait éclater des sentiments contenus jusque-là par la crainte. On dit presque hautement que sa mort débarrassera le Roi, la magistrature, le conseil et les lettres d'un homme ignorant, méprisé, faux et ennemi de tout ce qui peut éclairer la nation. On désireroit fort que M. de Lamoignon lui succédât.
Quant au successeur de M. de Vergennes, la cour et la ville continuent d'être divisées sur les hommes qui peuvent prétendre à ce département, devenu assez difficile par l'agitation des cours du Nord et du Midi. On voit sur les rangs M. de la Vauguyon, M. de Saint-Priest, le duc du Chàteiet et le cardinal de Bernis. Il semble que la nation désireroit le dernier, la cour penche pour le duc. Quelques personnes ont cru que le baron de Breteuil garderoit le portefeuille, parce que toutes ses vues et ses démarches ont paru dirigées vers ce ministère, qu'il a parcouru toutes les cours, qu'il a essuyé tous les dégoûts; mais on assure qu'il trouve le département qu'il a plus tranquille et plus sûr, et qu'il y reste. D'ailleurs il veut achever des entreprises utiles qui doivent lim-
mortaliser : les embellissements de Paris, l'eau de F Yvette qui est déjà à Arcueil, et les hôpitaux, pour lesquels on reçoit journellement des dons considérables. A cette occasion, on a fait les vers que voici :
Quel heureux choix de circonstances !
Quatre ministres sont fort mal , Et Breteuil, par sa prévoyance, Pour chacun fait un hôpital.
Français, hâtez -vous de souscrire Pour le succès des hôpitaux :
Tous les plans, les projets nouveaux, Ont pour but de vous y conduire.
Outre l'établissement des assemblées provinciales et une grande réforme dans la finance et l'impôt, un changement total dans la manière d'être du clergé entrera pour beaucoup dans l'objet des délibérations de la diète des notables. L'archevêque de Toulouse, et ses commis les archevêques d'Aix et de Bordeaux, travaillent à ce dernier objet, et ils le font en hommes d'Etat, non en soutiens aveugles du clergé. Le premier veut être absolument ministre, et l'abbé de Vermond, son protecteur, le fait agir en ce moment de manière à le conduire à son but.
Le Parlement a délibéré de charger le premier président de se retirer par devers le seigneur Roi, pour lui demander un état civil aux protestants. Il n'a fait cette démarche que parce qu'il étoit accusé de s'opposer à cet acte de justice.
Madame de Polignac est encore à la cour et en fonctions. On cherche toujours les causes de cette démission, qui ne peut paroitre volontaire de la part d'une famille avide et difficile à contenter, accablée de bienfaits et de dettes; mais la gouvernante est indolente, paresseuse : la vie active et assujettissante influe sur sa santé. Les uns croient à ces raisons, les autres veulent toujours que ce soit une disgrâce dont l'origine remonte au voyage de Fontainebleau; ils prétendent que la résistance du Roi à agréer cette démission n'est qu'une manière honnête de se débarrasser de la duchesse. On n'a cependant point encore nommé à cette place, de laquelle dépend en partie le bonheur ou le malheur de vingt millions d'hommes, car l'éducation d'un roi doit commencer avec son existence.
Jos CORRESPONDANCE SECRÈTE.
Du 1 \ février.
La mort dr AI. de Vergennes a fait d'abord mie grande sensation; mais la nomination de AI. le comte de Montmorin à son département a calmé les craintes on détruit l'espoir de ceux qui espéroient que cet événement produirait une grande révolution dans le système politique de notre cour, dans celui même de l'Europe. Le monarque a été également dirigé dans ce choix par son attachement pour les personnes qui ont entouré sa jeunesse, et par les mêmes motifs qui avoient assuré sa confiance à AI. de Vergennes : c'est le désir de conserver la paix générale et l'équilibre entre les partis qui divisent nos conseils.
LETTRE HUITIÈME
De Versailles, le 17 février 1787.
Le Roi a témoigné la plus vive part à la mort de M. de Vergennes. Il en reçut la nouvelle au moment qu'il se disposoit à partir pour la chasse. « Il n'y en aura point aujourd'hui, dit Sa Majesté; je perds le seul ami sur lequel je pouvois compter, le seul ministre qui ne me trompa jamais. » M. de Montmorin est .entré hier au conseil.
Lorsqu'on instruisit le Roi de la faillite de AI. de Saint-James, Sa Majesté déclara avec vivacité qu'elle vouloit que cette affaire fut poursuivie extraordinairement. Ayant appris ensuite que les principaux débiteurs de ce financier étoient des gens du plus haut rang, elle ajouta avec cette énergie qui appartient à la franchise et à l'honnêteté de son caractère : « Eh hien ! ils n'ont
qu'à payer; je ne prétends plus être responsable de toutes leurs folies. » Pour dérober au public la connoissanec des augustes débiteurs de M. de Saint- James, on s'est dépêché d'oter à la chambre des comptes la connoissance de cette affaire et de nommer une commission à cet effet. On croit que le Roi, naturellement bon, finira par payer comme à l'ordinaire.
On craint que l'ouverture de l'assemblée des notables ne soit encore différée. De mauvais plaisants disent qu'à l'ouverture de l'assemblée il y aura un sermon prêché par l'abbé de l'Epée , instituteur des sourds-muets.
La conduite de la Reine envers madame de Polignac semble démentir tous les bruits qui s'étoient répandus sur la cause de la retraite de cette favorite. On prétend qu'elle a été concertée avec Sa Majesté même, qui a eu le dessein d'aller aux eaux et de se faire accompagner par madame de Polignac. Le Roi n'auroit certainement pas consenti que la gouvernante des Enfants de France s'éloignât ainsi; une démission étoit nécessaire, et tout a parfaitement réussi, dans la supposition que ceci n'est point une fable, puisque le Roi a remis jusqu'au retour des eaux sa décision sur la démission proposée. Quoi qu'il en soit, la Reine, en sortant de l'Opéra la semaine dernière, a encore assisté à un grand concert qu'a donné madame de Polignac.
Le duc d'Aiguillon a, conformément à l'arrêté du Parlement, été interrogé par M. Tandeau, et le baron Linguet se dispose à faire de nouveau courir au palais tous les badauds de Paris.
Du 19 février.
On ne pourroit porter sur le nouveau ministre des affaires étrangères qu'un jugement prématuré. Sa probité est reconnue, on ne doute point de ses lumières, mais on craint qu'il n'ait point la finesse et le liant de son prédécesseur. Ce n'est qu'avec infiniment d'adresse que les inconvénients du système adopté par M. de Vergennes pouvoient être détournés : le moment actuel est, si l'on peut se permettre une telle métapborc, celui du dénoùment de la pièce filée avec tant d'art par le minisire que nous venons de perdre ; et peut-être eût-il eu lui-même à craindre de voir sa gloire y éprouver quelque échec. On s'attend à de grands changements dans le corps diplomatique.
La semaine dernière, la Reine, en arrivant à l'Opéra, fut trèsapplaudie et fit trois révérences au public, suivant l'usage. On entendit en ce moment un coup de sifflet s'élever de la foule. Quoique cette insolence ne pût provenir que d'un fou ou d'un homme abominable, la Reine en parut extrêmement affectée. Elle s'enfonça dans sa loge, et l'on prétend qu'elle déclara qu'à l'avenir, lorsqu'elle vi endroit au spectacle, les portes en scroient fermées, et sa suite seule y seroit admise.
Lorsque l'on annonça au Roi une dépu talion du Parlement
pour lui présenter l'arrêté de la cour tendant ;i ce que Sa Majesté soit suppliée d'accorder un état civil aux protestants, le monarque ponsoit que cette démarche avoit an but contraire. Il dit avec humeur : « Eh! de quoi se mêle mon Parlement ? Ces objets-là ne sont pas de sa compétence, n
On remarque de grands mouvements dans le clergé : les prêtres n'ignorent pas qu'un des principaux objets de rassemblée des notables est de les soumettre aux impositions ainsi que les autres citoyens, en les dispensant de tout don gratuit.
M. de Condorcet s'avoue hautement l'auteur de la brochure intitulée «Réflexions d'un citoyen non gradué , » qui vient d'être dénoncée au Parlement. On prétend même qu'il voit avec plaisir le nuage se former, dans l'espérance qu'il sera suivi d'un beau jour qui, en éclairant les erreurs de notre jurisprudence criminelle, en amènera enfin la réforme.
Le mémoire de M. Dupaty, en réponse au réquisitoire, est imprimé. Les personnes qui l'ont lu le trouvent sublime.
LETTRE NEUVIEME
De Versailles, le 26 février 1787.
La première séance de l'assemblée des notables a déjà fait connoître qu'elle a bien moins pour objet de consulter les membres dont elle est composée , que de renverser d'un seul coup les obstacles qui pouvoient s'élever, de diverses parts, contre des projets adoptés. Les délibérations se continuent, le clergé jette des cris impuissants, et les autres ordres préparent des réflexions stériles.
Quelle que soit la version vraie de l'aventure de madame de Polignac, il est au moins certain qu'il y a eu entre la Reine et elle une explication qui s'est terminée par une effusion de sentiments, des témoignages de tendresse et des larmes. La démission n'aura point lieu, et la gouvernante ira aux eaux s'occuper de sa santé , sans que son absence puisse nuire à son crédit. La Reine ira aussi à Spa rendre à sa sœur la visite qu'elle en a reçue l'été dernier.
M. de Mirabeau est de retour à Paris : sans doute qu'il n'a pas
trouvé à Berlin l'accueil et la considération qu'il espéroit. Le Roi Guillaume ne se connoit pas en hommes, puisqu'il n'a pas mis toute sa confiance dans ses talents politiques, économiques et d'administration. Il travaille à des Réflexions sur V agiotage.
Du 27 février.
Voici les objets soumis aux délibérations de la diète nationale. 1° L'institution d'assemblées provinciales. Chaque paroisse élira un député à l'assemblée du district; le district sera composé de trente paroisses au moins et de quarante au plus. Le district nommera un député à l'assemblée provinciale. Le président sera nommé à la pluralité des voix, et ne pourra l'être qu'une année. Pour être électeur dans chaque paroisse , il faudra y posséder 600 livres de rentes. 2° La suppression des vingtièmes et des quatre sous par livre, ainsi que de la capitation noble et du don gratuit du clergé. On substitue à ces impositions un impôt assis sur toutes les terres, soit domaniales, soit apanagées, soit ecclésiastiques. Cet impôt sera levé en nature et affermé dans chaque paroisse à un fermier qui sera forcé d'y vendre les denrées qu'il aura recueillies. Il n'excédera jamais le vingtième de la récolte effective ; il ne sera porté qu'au trentième dans les terres médiocres et au quarantième dans les mauvaises. Les maisons, moulins, forges, etc., seront taxés en argent dans les mêmes proportions. 3° Le Roi remet au peuple dix millions sur les tailles. 4° Le clergé sera tenu de rembourser environ cent quarante millions qu'il doit. Pour cet effet, le Roi autorise tous les débiteurs de rentes foncières envers le clergé à se libérer au denier trente. Ces fonds éteindront la dette, et s'ils ne sont pas suffisants, le Roi autorisera le clergé à vendre sa chasse et ses justices. 5° Une loi sur l'exportation et l'importation des blés. 6" Un droit de timbre sur les billets, les quittances, et autres effets de comptabilité. 7° Un changement dans la gabelle : on forcera à prendre au prix actuel tout le sel qui se consomme aujourd'hui, et l'on fournira à un prix très-bas celui que Ton voudra consommer de plus. 8" Un changement dans les droits d'aides : les barrières seront toutes repoussées aux frontières. 9° Des réformes dans les départements, sans diminuer les forces de l'Etat. 10° L'inféodation des domaines, non compris les forêts.
Il n'est pas question dans tout cela <le l'étal des protestants; mais le Parlement ayant été sur cet objet au-devant des désirs dn Roi, il étoit superflu d'en entretenir rassemblée nationale.
De tous les pasquils que la méchanceté a vomis contre cette auguste assemblée, voici le plus cruel, et peut-être le plus injuste.