‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 10 sur 79 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

opéra-comique de Paisiello, intitulé TesorOj dans lequel un roi se plaint que l<'s finances de son royaume sont en mauvais ordre. lu plaisant du parterre cria qu'il lalloil assembler 1rs notables. La Heine étoit présente : elle rit beaucoup de celle hardiesse. On vouloit arrêter le donneur de conseil : elle l'empêcha.

Le Parlement de Dijon a voulu que les octrois de Ja province ne fussent perçus qu'après l'enregistrement; les députés des Etats, de concert avec l'intendant, ont voulu procéder à la perception sans cette formalité. Le Parlement a décrété de prise de corps l'agent des Etats, et d'ajournement personne] l'intendant. Celui-ci a écrit au ministre qu'il n'étoit pas en sûreté, et qu'il avoit besoin de défenseurs. On a donné ordre au gouverneur de se rendre promptement à Dijon, et à quatre cents hommes du régiment d'artillerie d'Auxonne de partir dans la nuit. Ils arrivent devant la ville, croyant avoir un siège à faire : tous les habitants étoient endormis. Les Dijonnois , qui payent pour n'avoir pas de soldats, refusoient de les recevoir; cependant, il a fallu loger et nourrir la troupe. Le commandant de la province a trouvé fort mauvais que sur une crainte pusillanime le commissaire départi ait osé troubler une province entière et donner des inquiétudes au gouvernement. Il a dit que l'intendant avoit plus besoin d'une garde-malade que d'une garde militaire.

Le Parlement de Dijon a été mandé en conséquence. Les audiences que le Roi doit lui donner et la tenue des États de Bretagne, qui ne finissent que le 23, sont les motifs qui ont fait différer l'ouverture de l'assemblée nationale, qui tiendra ici ses séances dans la salle des Menus.

Il faut regarder comme un fléau pour le peuple l'envoi de ces intendants qui, sortis à peine du collège, sont chargés de l'administration d'une province. On ne vouloit plus à la cour de M. Amelot le ministre; il a cherché à tirer le meilleur parti possible de sa retraite, et une des conditions a été l'intendance de Bourgogne pour son fils , jeune homme de vingt-deux ans , inexpérimenté, et, s'il ressemble à son père, à jamais incapable de remplir la moindre charge. Cet administrateur à la lisière part, se croit le maître, ne connoit ni les formes ni les conseils, se livre à ses plaisirs , et laisse agir un secrétaire qui le compro-

met. Le gouvernement , sans examiner la conduite de l'écolier, croit devoir soutenir ses opérations, qui ne sont que des sottises, et l'on autorise ainsi les déprédations, le despotisme et l'injustice. Telle est la source des troubles de Dijon. Les missi dominicij qui alloient autrefois examiner et censurer les justices mêmes , nous seroient bien nécessaires.

Les tripotages de l'avidité à la Bourse, les accaparements des effets publics continuent avec fureur, malgré les arrêts et les commissions. Le prix des actions des eaux monte de nouveau, non que l'entreprise soit améliorée, mais parce que des bommes puissants abusent de leur crédit pour s'emparer de tout, et donnent de la valeur même aux choses les plus idéales.

LETTRE QUATRIÈME

De Versailles, le 22 janvier 1787.

On ne s'occupe encore que de la fameuse assemblée , dont l'ouverture se fera, dit-on, enfin le 9 février. « Ce n'est point une assemblée des notables que je convoque, disoit dernièrement le Roi, mon château ne seroit pas assez grand pour les contenir; mais une assemblée de notables. » Depuis cette sage remarque, c'est ainsi que l'on s'exprime. Le 1er décembre, jour auquel la convocation fut décidée, la séance du conseil dura jusqu'à deux heures du matin. Le Roi reprocha vivement aux ministres de lui dissimuler les besoins des peuples et le désordre des finances, n Je sais, ajouta Sa Majesté, que la quatrième année d'avance des revenus de l'Etat est déjà consommée, et que l'on a même anticipé sur l'année 1792. Je prétends remédier à ces énormes abus. »

Les pairs du royaume prétendent avoir le droit de siéger dans cette assemblée. N'ayant point été convoqués en corps, ils ont voulu s'assembler au Parlement pour réclamer leur privilège, mais le Roi le leur a défendu.

On assure que M. de Calonne a dit à l'OKil-de-bœuf qu'il s'éloit répandu un faux bruit sur le projet d'ôter au Parlement le droit d'enregistrer les lois émanées du trône, mais que Sa Majesté n'avoit jamais eu l'intention de porter atteinte à celle formalité respectable, consacrée par un usage de plusieurs siècles.

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loo CORRESPONDANCE SECRÈTE.

(n Anglois admis au jea de la Reine y woit fait des pertes considérables. La fortuné le favorisa ces jours derniers. Le jeu B* étant prolongé plus lard qu'à l'ordinaire, le Roi entra dans la salle avec quelque humeur; elle éclata lorsqu'il apprit que la Reine avoit perdu cent mille écus dans la soirée. « C'est une revanche, dit la Heine. » — a Avec de telles revanches on se ruine, répondit le Hoi.

On dit que le précepteur des enfants de madame de Sabran est renfermé à Bicêtre pour toute sa vie : c'est une correction paternelle un peu forte.

Le calembour suivant est, dit-on, échappé ces jours-ci au Hoi : « De quelle secte sont les puces ?» Personne ne pouvoit répondre. « Eh! de la secte d'Épicure » (des piqûres).

Du 25 janvier.

M. le comte de Vergennes est assez sérieusement malade : il a les jambes ouvertes et l'on craint pour ses jours. Il paroit que divers motifs de chagrin influent sur sa situation. Le ministère de France se trouve compromis par le mauvais succès du plan de conciliation pour lequel il a envoyé un de ses agents à la Haye. Il semble qu'on n'auroit dû faire cette démarche, et surtout en vanter l'immanquable réussite, qu'avec plus de certitude de ne point échouer. M. le comte de Maillebois , qui avoit différé son retour pour faire connoitre à M. de Rayneval les caractères et la façon de penser des individus avec lesquels il avoit à traiter, doit arriver au premier jour. Tout est manqué. La ferme résistance du Stathouder dans le moment où l'on ne mettoit pas même en question s'il accepteroit ou non la loi qu'on lui imposoit, fait penser que les véritables dispositions de certaines cours ne nous sont pas parfaitement connues.

Ainsi, les suites des troubles de la Hollande nous causent de nouvelles alarmes. Elles nous obligent d'abandonner cette politique versatile qui nous faisoit ménager à la fois tout le monde et flatter successivement tous les partis opposés. Puissions-nous trouver aussi facilement des amis, si la guerre vient à éclater,

que le beau rôle de pacificateurs nous a procuré d'admirateurs

Au reste, on ne croit pas ici que l'Empereur et même l'Impéra-

trice de Russie aient réellement des vues hostiles sur le Levant. Que scroit-ce si nous avions à la fois à défendre les Hollandois et les Turcs, si l'Europe se partageoit entre plusieurs partis, et si nos intérêts les plus chers se trouvoient en opposition avec ceux de tous les autres?

Je vous ai déjà parlé, Monsieur, de la réclamation du comte de Miaczinski. Il est toujours au Temple, d'où il continue h lancer des mémoires vigoureux contre notre ministère et les agents qu'il a employés en Pologne. Dans le temps de la guerre civile, il étoit maréchal de la confédération de Bar. Le sieur Dumouriez, instrument subalterne du comte de Broglie , l'a engagé à agir hostilement; il n'a point été heureux. Il est ruiné, et réclame quatre millions que lui a coûté son dévouement pour nous.

La Reine a déclaré, dimanche dernier, les coopérateurs du duc d'Harcourt. Les deux sous-gouverneurs sont M. d'Allonville, maréchal de camp, et le chevalier du Puget, colonel du régiment d'artillerie des colonies. Il y aura deux sous-précepteurs, et l'on nomme un abbé d'Avaux, regardé comme un homme supérieur, pour avoir préservé M. de Chinon de l'influence du mauvais exemple qu'il avoit sous les yeux.

Le ministre de la guerre vient d'envoyer, par ordre du Roi, à leurs régiments respectifs, trois jeunes étourdis de cour, qui ont abandonné le bal de la Reine, peu nombreux, pour aller perdre au billard l'argent qu'ils n'avoient pas. Le prince de Talmond, en qui l'on reconnoît tous les goûts du duc de la Trémouille, son père, jouoit en dupe contre le marquis de Vaudreuil et le comte de Belzunco. Il a perdu quatorze cent cinquante louis. Madame d'AVgougc, sa belle-mère, venoit de payer ses dettes : il paroit qu'elle payera encore celle-ci. Ces joueurs sont partis en regrettant les filles avec lesquelles ils vivoient, leurs chevaux qu'ils dévoient, et leswiskysqui promenoicnl les unes et les autres.

Les plaisants appellent l'assemblée des notables la cour des notés, à cause du duc de Guines, connu par son procès avec le sieur Tort, du maréchal de Mouchy pour son affaire avec le maire de Bordeaux, et de quelques autres personnages qui ont acquis une célébrité de la même espèce. Le corps municipal de Paris fera partie de cette assemblée. Comme le premier échevin se

nomme Gobelet, un plaisant a dit en regardant la liste : - Voila

bien des cruches pour un gobelet •

L'assassinat de AI. Uaudry a été mal rendu dans les feuilles publiques. Il avoil eu la foiblesse d'aller chez la maîtresse de son frère, ecclésiastique et comte de Lyon, âgé de dix-huit ans, contre lequel il avoit obtenu une lettre de cachet. Tous deux se sont réunis pour l'assommer. Le Koi a juré qu'il ne feroit point de grâce; mais comme le coupable est cousin de AI. Séguier, on croit que cette affaire s'arrangera comme bien d'autres.

LETTRE CINQUIEME

De Versailles, le 31 janvier 1787.

M. de Vergennes est dans l'état le plus alarmant. On croit que son mal provient d'une goutte vague qui s'est mêlée dans le sang, qui dérange toute la circulation des fluides et travaille a les décomposer. L'estomac ne fait plus de fonctions et rejette les aliments comme les médicaments.

M. de la Vauguyon , qui est arrivé de Aladrid, est désigné pour son successeur par le public, qui veut toujours donner un motif aux simples démarches de l'homme en place. Cet ambassadeur, que les nouvellistes avoient d'abord envoyé en Hollande comme conciliateur, est venu à Paris pour marier son iîls avec la fille du comte de Lusace : voilà la cause de son voyage. On parle aussi de M. de Saint-Priest pour les affaires étrangères : il a peut-être plus le mérite de la place, mais ce ne sera certainement pas AI. de Vergennes qui le désignera. La plupart des courtisans voient dans AI. de Castries et M. de Breteuil les véritables aspirants à ce beau poste, et pensent que le premier remportera.

Le bruit s'est répandu hier que madame la duchesse de Duras remplaçoit la duchesse de Polignac en qualité de gouvernante des Enfants de France. Cet événement paroitroit incroyable, eu égard au tendre et long attachement de la Reine pour cette dernière, si on ne devoit pas s'attendre dans les cours aux révolutions du crédit et de l'intrigue.

L'assemblée des notables est enfin fixée au 7 février. La première séance sera précédée d'une messe du Saint-Esprit, après

laquelle le Roi se rendra avec tout l'appareil de la royauté à la salle des Menus, lieu fixé pour le congrès national. Il en fera l'ouverture par un discours. M. le garde des sceaux et M. le contrôleur général parleront ensuite, et feront connoître les objets sur lesquels on aura à délibérer. On se séparera ensuite en différents comités, qui seront présidés chacun par un prince du sang, pour éviter par là toutes les prétentions et les difficultés de préséance. Il se confirme qu'il y sera question de la gabelle et des traités intérieurs.

Le contrôleur général avoit demandé quatre-vingts millions à la Caisse d'escompte, ce qui a alarmé le public et fait tomber les actions. Par un arrangement qui paroît avantageux à cet établissement utile, le Roi lui permet d'augmenter le nombre des billets, et d'établir des bureaux dans les villes de province : le produit des nouveaux billets, qui sera de quarante millions, sera versé au Trésor royal.

Le baron de Breteuil s'immortalise par rétablissement des quatre hospices qui vont remplacer l'Hôtel-Dieu , dont il a fait agréer le projet au Roi et au public, qui y concourt avec empressement.

Du 2 février.

Le travail forcé auquel M. de Calonne s'est livré depuis quelque temps, lui a causé une indisposition fâcheuse. Comme il crache le sang, ses ennemis ont fait cet abominable calembour : « Est-ce le sien ou celui delà nation?" Son état, ajoutent-ils, ne lui permettra peut-être pas de prononcer son discours à rassemblée des notables; il se contentera d'en rapporter la substance par ces mots : « Simulacra gentium argent uni et aurum. »

LETTRE SIXIÈME

De Versailles, le 7 février 1787.

M. de (Jalonne est mieux; aussi on espère que ce ministre sera bientôt en état de déployer ses projets d'amélioration dans l'administration intérieure. L'ouverture de l'assemblée des notables est (ixde au 14. La veille on publiera à l'Imprimerie royale une notice des objets qui doivent occuper la diète nationale, et il sera

permis à foules les personnes qui sont versées dans les matières proposées, de faire; imprimer leurs réflexions, observations, etc. Celle liberté fera éclore bien des rêves, encore plus de rapsodies; mais il pourra aussi paroilrc des mémoires utiles, dont on profitera sans doute.

La santé de M. de Vergenncs donne quelque espérance; si Ton parvient à déplacer la goutte de l'estomac, il vivra encore; mais on assure qu'il refusera de reprendre sa démission qu'il a remise au Roi avec le portefeuille. On prétend qu'il ne quittera pas le Roi et qu'il occupera l'appartement de M. de Maurepas.

Madame de Polignac a en effet donné sa démission , mais elle n'a point été acceptée. On dit que le Roi veut attendre l'effet des eaux qu'elle est obligée d'aller cbercher à Baréges. Ce seroit donc une ordonnance de médecin et non une disgrâce qui l'engageroit à quitter la cour. La Reine d'ailleurs continue d'aller jouer et souper chez elle, et on ne la remplace point encore. On parle de madame d'Harcourt; l'avantage de l'éducation s'y trouveroit.

On a reçu samedi par un courrier la nouvelle de la signature de notre traité de commerce avec la Russie. Il n'est pas connu , mais on le dit avantageux à la nation. Le Roi envoie à ebacun des quatre ministres russes qui ont signé ce traité une boite avec son portrait entouré de diamants : ebaque boîte recèlera un billet de 120,000 livres. Cette négociation fait plus d'honneur au comte de Ségur que la publicité de deux proverbes dramatiques n'en fait à son frère. Celui-ci a la manie d'être auteur, et on l'assimilé déjà au chevalier de Cubières, qui a abandonné l'état que sa naissance lui prescrivoit pour se livrer aux Muses, qui sont pour lui d'une indifférence marquée.

Nos finances sont dans une crise qui alarme. Tandis que le pilote du trésor royal demande à la Caisse d'escompte quatrevingts millions, la banqueroute de M. de Saint-James met le trouble dans toutes les opérations des particuliers et resserre leur bourse. Ce financier, regardé comme l'un des plus opulents du royaume, se livroit à toutes les entreprises. Les fripons à projets qui cherchent journellement des dupes, connoissant sa bêtise ou son avidité, l'ont entraîné dans des affaires qui exigeoient des fonds considérables. Il a accéléré sa ruine en se

livrant à ses goûts : filles fort chères, jardins anglois, agiotage, etc., tout a contribué à détruire une fortune immense. Les gens de la cour l'ont aidé, en lui empruntant tant qu'ils ont pu : ces prêts se montent à huit millions. Le cardinal de Rohan, M. de Polignac, M. de laudreuil, sont au nombre de ses débiteurs; M. de Veimerange figure dans cette liste pour deux millions. On s'attend à la banqueroute de ce parvenu, que le jeu a rendu un homme ministériel. Quatre commissaires du conseil sont chargés par le Roi d'examiner l'actif et le passif de M. de Saint-James. Les dettes qui regardent le Roi sont déjà assignées; le sort des autres créanciers est fort incertain. On ne doute pas que cette chute n'en entraîne d'autres ; on a des soupçons sur les hommes qui paroissent les plus solides, et l'on prévoit déjà celle de M. Marchai, receveur des économats. Elle n'affligeroit pas le clergé, qui demande depuis longtemps la suppression d'un économe qui a l'adresse d'hériter de chacun de ses membres. Cette administration obscure, qui n'est surveillée par personne, où il y a un espionnage, un secret et des vexations autorisées, envahit les successions de tous les évèqucs, abbés, prieurs, et désole leurs familles sous le prétexte des réparations du bénéfice vacant. Elle a l'art de prolonger les difficultés jusqu'à ce que ce qu'elle a pris au bénéficier mort soit absorbé. On a vu des liquidations de cette espèce qui ont duré vingt et trente ans, et qui ont absorbé trois à quatre cent mille livres.

Du 8 février.

M. de Vergennes est mieux; la goutte est descendue aux pieds. L'espoir qui renaît sur le rétablissement de ce grand ministre cause une joie universelle. Le Roi en témoigne la plus vive satisfaction. On sait que le monarque fait souvent dans le conseil des reproches très-vifs à ses ministres ; il ne manque jamais d'y ajouter : « Ce n'est pas de vous que je parle, monsieur de Vergennes. »

M. de Calonne est toujours indisposé : pour ne pas interrompre son travail, il a fait établir des bureaux autour de son lit.

Les gens qui ont la manie de tout expliquer, attribuent la disgrâce vraie ou apparente de madame de Polignac à des sommes considérables qu'elle a reçues, dit-on, au trésor royal, et dont l'emploi qu'elle déclare n'est pas constaté.

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