‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 14 sur 79 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

I I ï CORRESPONDANCE SECRÈTE.

doute pour concerter ensemble la manière dont ils présenteraient au Roi le vœu général des comités qu'ils président.

Le discours de Ht. de Cal on ne , prononcé à l'ouverture de l'assemblée, est enfin publié, il l'aisoil quelques difficultés de le

livrer ;ï l'impression; mais on lui a représenté que Ton remloil si diversement dans le public ce qu'il a\oit dit , que les objets qu'il avoit traités étoient entendus et annoncés par eeu\ qui en parloient d'une manière si obscure, qu'il étoit nécessaire que 1rs François, assez intéressés au\ matières qu'on alloit examiner, en lussent exactement instruits. Ce discours a été lu avec une avidité proportionnée k l'importance du sujet. On a aperçu partout l'adroit charlatan qui veut persuader que son remède est le seul curatif; il parle beaucoup de lui et assez mal de ceux qui l'ont précédé. Pour faire valoir sa drogue, il l'ait connoître la maladie qui lui paroit incurable, si l'on n'adopte pas ses moyens de guérison. Soit que les esprits fussent mal disposés, soit que les moyens parussent en général aussi difficiles à mettre en œuvre (pie l'ont jugé les notables, ce discours a été mal accueilli du public. On voit déjà tout le nouveau plan d'administration manqué ou détruit, et si la volonté du maître essaye de lui donner une existence, on craint une crise violente par l'impossibilité de prévenir ou d'atténuer les convulsions qu'un changement total et subit doit occasionner dans une machine aussi vaste et aussi détraquée que l'est celle de nos finances. On croit qu'il est plus simple de remercier le ministre de ses bonnes intentions, et de s'adresser à une tète sage qui produise des projets moins étendus et des effets plus utiles.

Les roués seront jugés jeudi. Le Koi assistera pour la première fois au conseil, et ce sera, comme on peut bien le croire, pour prononcer leur grâce. Il y aura des lettres d'abolition pour la procédure, pour les décrets, et peut-être même pour les grosses brochures qu'on a écrites à ce sujet.

On a oublié Figaro , Linguet, même les hôpitaux, et \I. de Alontmorin seul s'occupe des projets des cours impériales sur le Levant, de ceux du Koi de Prusse sur la coadjuloreric de Mayenee pour son second lils, et de la marche des troupes prussiennes en laveur du Stathouder.

M. Peslre, baron de Sencf et seigneur suzerain de quelques

millions , a acheté la survivance de M. Bertin , trésorier des parties casuelles. M. de Veimerange, ami intime du contrôleur général , a été le négociateur de cette vente, et n'a pas oublié le pot-de-vin pour la nièce du ministre. Le millionnaire a offert 200,000 livres. M. de Veimerange lui a demandé le plus grand secret sur ce don, et il étoit essentiel pour lui, d'après le projet qu'il avoit de se l'approprier. Cependant la chose a été connue, et l'important aventurier a été chassé du contrôle général.

LETTRE ONZIÈME

De Versailles, le 9 mars 1787.

L'assemblée des notables est la montagne qui accouchera d'une souris ou... d'un nouveau contrôleur général. On ne s'attendoit pas qu'elle montreroit autant de patriotisme et de vigueur. Parmi les membres qui se distinguent le plus et qui méritent le titre emprunté des Anglois de « chefs de l'opposition » , on cite l'archevêque de Toulouse , qui se venge de son peu de succès dans le parti contraire, ou cherche à y entrer par le chemin le plus long ; le maire de cette même ville , l'archevêque de Narbonne, le duc de Nivernois et le procureur général d'Aix. M. de Galonné a essayé de capter le suffrage de ce dernier par des éloges, par des promesses de grâces du Roi, et particulièrement celle de la remise de 12,000 livres de droit de marc d'or qu'il doit payer pour sa charge, et Je suis satisfait de ma fortune, lui a répondu AI. de Castilhon; ce n'est pas dans le moment où vous venez de peindre la crise où se trouve l'État, qu'il convient de parler de gratification : demain, la somme que je dois au marc d'or sera portée au trésorier. Quant aux faveurs doul vous dites que Sa Majesté daigneroit m'honorer, je tacherai toujours de m'en rendre; digne, mais je ne les accepterai qu'après la clôture de l'assemblée. »

La dispute que M. le due de Nivernois a eue avec M. le Noir, qu'il a appelé le premier esclave du royaume , a été si vive, que le président du bureau, craignant ses suites, a prié M. le Noir de se retirer.

Toutes les tables où les nolables dévoient se réunir son!

désertes. Ils se partagent en divers clubs, snil ici, soit dans nos environs, pour se concerter avec liberté. Le président d'un bureau (M. le comte d'Artois, dit-on), reprochant cette conduite comme contraire aux intentions du Roi , Monseigneur, dit l'un des notables, je pense que l'intention du Roi est de consulter des hommes libres, et je ne sanrois croire que Sa .Majesté voulut gêner les suffrages. » Puis se tournant vers rassemblée : a Messieurs, je vous attends demain matin à neuf heures. »

En général, on trouve étrange que M. de Calonne veuille être cru sur sa parole dans le tableau qu'il trace de l'état des finances avant et depuis son entrée au ministère. Les notables s'obstinent unanimement à demander la communication des pièces. Monsieur a vainement convoqué plusieurs assemblées extraordinaires, poulies porter à plus de déférence. « Le Roi, lui a-t-on dit, n'a pas besoin de notre présence pour faire des lois conçues dans sa sagesse. 11 a daigné demander nos avis; nous ne devons point trahir sa confiance en les donnant aveuglément... » Et toujours pour refrain la communication des pièces, que M. de Calonne refuse constamment. On prétend que l'incendie de papiers sur son bureau, dont on a parlé, est une ruse de ministre.

M. Necker, offensé de la jactance de M. de Calonne et de la manière dont il a parlé de l'état des finances sous son administration, a écrit au Roi pour demander la liberté de repousser des calomnies qui pourroient le déshonorer dans l'esprit de la nation. 11 offre de déposer quarante millions qui composent sa fortune, s'il ne réussit pas à donner un démenti formel à M. de Calonne et à démontrer jusqu'à l'évidence qu'il en impose sur tous les points relatifs à l'administration.

De son côté, M. de Calonne s'est entièrement emparé de l'esprit du Roi. On assure qu'il a dit à Sa Majesté : « J'ai rempli les devoirs d'un ministre zélé et fidèle; mais je crains bien, en faisant mon discours, d'avoir signé ma retraite et d'être sacrifié comme M. Turgot. » — « Ne craignez rien, lui a répondu le Roi , à ce que l'on ajoute; j'étois enfant alors, maintenant je suis homme. » En effet, Sa Majesté annonce l'intention de soutenir avec fermeté le plan de son ministre. On ne seroit point surpris de voir l'assemblée congédiée et remplacée par un lit de justice,

AiWEE 1787. 117

pour faire passer les projets du contrôleur général. La plupart de ces projets sont, comme le discours, l'ouvrage de M. Dupont, économiste, ci-devant auteur des Ephémérides du Citoyen, rapproché du ministère par M. Turgot, et fait conseiller d'Etat par M. de Calonne.

M. de Fréteau, beau-frère de M. Dupaty, s'étant avisé de dénoncer une multitude de fausses assertions qui se trouvent dans le réquisitoire de M. Séguier, le Parlement a décidé qu'il seroit tancé aux prochaines mercuriales. On a fait à ce sujet l'épigramme suivante :

Le procès est éternisé, Condorcet se trouve épousé, Frcteau mercurialisé , Dupaty ridiculisé , Et le Parlement méprisé.

M. de Lévis- Serait, évèque de Pamiers , vient de mourir. C'étoit un prélat de trente-sept ans, la coqueluche des jolies femmes et l'amant en titre de madame de Matignon, fille du baron de Breteuil, qui, à sa recommandation, lui avoit procuré cet évèché.

LETTRE DOUZIÈME

De Versailles, le 15 mars 1787.

Le Parlement de Paris s'est déshonoré par son jugement dans J'affaire du duc d'Aiguillon et de Linguet. La haine de corps ne s'affoiblit point. Il paroît que ces messieurs se sont ressouvenus de l'influence que le duc, alors ministre, avoit eue dans la révolution de 1771 , et qu'ils se sont vengés en le condamnant k payer à l'avocat expulsé mille louis et aux dépens. II n'y a pas eu deux opinions différentes sur ce jugement. On s'est rappelé l'arrêt prononcé contre le maréchal de Richelieu dans son procès avec madame de Saint-Vincent. On déclara les billets faux, et l'on rondamna le maréchal aux frais et à des dédommagements envers tous les fripons, tous les escrocs qui avoient joué un rôle dans cette affaire singulière. Si les avocats veulent soutenir leur indépendance, leur liberté et la noblesse de leur profession, ils

lis CORRESPONDANCE SECRETE.

doivent s'opposer à l'exécution de eei arrêt, qui les assimile aux procureurs, en établissant qu'on peul taxer leurs mémoires et les payer par rùles d'écritures, ce qui n'est guère compatible avec la majesté de l'ordre. Lingue t s'est réservé une action en dommages-intérêts contre le duc d'Aiguillon, pour avoir influé puissamment sur sa radiation du tableau. D'après la bonne volonté et l'équité des juges, le public sensé conseille au duc de donner à Linguet, qui paroît étayé d'une protection puissante, tout ce qu'il demandera. Panckoueke aura son tour; il se défendra avec des lettres ministérielles , que l'ex-avocat ne respectera pas plus qu'il n'a respecté les ministres.

Le ministre qui par sa tolérance et ses liaisons avec le cbef des agioteurs, l'abbé d'Espagnac, semble protéger cette bande de voleurs, n'est pas ménagé dans la brochure du comte de Mirabeau sur l'agiotage. Il l'est encore moins par le public, qui fait hautement des vœux pour sa chute. En comparant l'état actuel de nos finances avec celui qu'a présenté M. Necker en 1781, on ne voit en lui qu'un déprédateur qui a cédé à toutes les volontés des princes, à toutes les demandes des courtisans pour se les rendre favorables, et qui a conduit la nation à cet état de crise qui ne peut cesser qu'en accablant le peuple et tous les ordres de citoyens par des impôts nouveaux dont la perception occupe en ce moment l'assemblée des notables.

Du 18 mars.

C'est une grande maladresse ministérielle, en supposant que les volontés aient été libres, d'avoir convoqué les différents ordres de l'Etat, pour mettre sous leurs yeux la pénurie de notre situation; ou l'on a bien méprisé ceux qui dévoient composer cette assemblée, si l'on a cru qu'ils seroient assez vils, assez courtisans pour souscrire aveuglément à tout ce que l'on exigeroit d'eux. Le plus grand nombre des membres de l'assemblée des notables se montre avec le zèle du patriotisme et l'intelligence des objets soumis à leur examen. Quoique le Roi ait annoncé que ces objets étoient fixement arrêtés, on a prouvé que si le fond ne s'étoit pas discuté, il seroit impossible de trouver des moyens d'exécution, et c'est en s'occupant du fond qu'on a reconnu impraticables plusieurs des moyens proposés par le con-

trôleur général. La nation a trouvé des défenseurs et des héros patriotes, parmi lesquels j'ai omis le marquis de Beauvau et le duc de Luxembourg. On n'en peut pas dire autant de MM. d'Estaing, de Bouille, de la Fayette et de quelques conseillers d'État, <me l'on regarde comme les dévoués du ministre.

Dans la dernière assemblée, il échappa à M. de Calonne de dire que le Roi voyoit avec plaisir que l'assemblée approuvoit ses plans au fond, et que l'opposition ne portoit que sur la forme. L'archevêque de Narbonne lui donna un démenti formel , lui observant qu'excepté l'article des corvées et celui des assemblées provinciales, admis avec des modifications, les autres avoient été en partie rejetés pour la forme et pour le fond, et remis en partie à un examen ultérieur. On a demandé à M. le contrôleur général la communication de son discours. Il l'a envoyé, mais après y avoir supprimé cette phrase et fait beaucoup de changements, comme dans celui de l'ouverture de l'assemblée, qui n'a pas été imprimé comme il a été prononcé. Le même prélat fit une réponse très-vive à M. le comte d'Artois, qui, présidant son bureau, s'avisa de terminer par cette apostrophe un discours sur lobéissance dont il donnoit l'exemple, « Qui osera s'opposer aux volontés du monarque? » — « Moi, dit vivement le courageux archevêque, et je ne serai pas le seul dans cette assemblée. »

Dans les discussions auxquelles les projets du ministre ont donné lieu, il a percé une vérité dont on se douloit déjà, c'est que le montant des trois vingtièmes égale à peine ce que rapporteroit un seul vingtième levé rigoureusement.

Madame Adélaïde, tante du Roi, a eu ces jours derniers une longue conférence avec Sa Majesté. On ne sait point quel en étoit l'objet, mais on a remarqué que depuis ce moment le Roi est plus sérieux et très-pensif.

LETTRE TREIZIÈME

De Versailles, le 22 iii;u\ 1787.

Aucune nouvelle relative aux affaires générales de l'Europe. Notre ministère semble ne s'inquiéler de rien. On veut la paix par goût, et il faudroit la vouloir par nécessité et par force. Le

li>0 CORRESPONDANCE SECRÈTE.

nouveau ministre scia aussi tranquille et aussi timide que l'ancien, et le cabinet de Versailles ne prendra point dans l'Europe la prépondérance qu'il devroit avoir.

Ou n'est occupé ici qu'à combattre et à détruire la besogne mal digérée du contrôleur général ; on tente de le détruire luimême; il n'a plus que le Roi pour lui : il l'a englué de manière que le monarque semble montrer du caractère en cette occasion. M. d'Angiviller sert bien le ministre; mais tout ce qui entoure le Roi s'efforce de lui inspirer d'autres sentiments. La Heine même a essayé d'affaiblir la fermeté royale; elle a été rudement repoussée : il en est résulté une indisposition. Le Roi s'est adouci , et a été de nouveau attaqué. On croit qu'à la fin il succombera, et que M. de Calonne partira avant les notables.

Voici une chanson assez gaie qui circule depuis quelques jours, sur l'air : L'avez-vous vu, mon bien-aimé?

A monseigneur Et l'on verra

Le contrôleur Qu'il sautera

Salut, paix et retraite. Pour messieurs les notables.

Quand on le prit Pour son esprit, Bien chère fut l'emplette.

Pour Vaudreuil il a financé ,

Pour le Brun il s'est trémoussé ;

Par nos cens ,

n , „„•* r "i ' •„. Il n'aura plus

Un sait qu il n aime pas pour peu , . »

i , ii i -in I, . L attitude de pénurie

La table, le lit et le jeu; *

IT . . , Ou il va laisser a la patrie.

Lin jour viendra *

Qu'il variera A monseigneur

Ses passe-temps aimables, Le contrôleur, etc.

M. de Veimerange n'a pas été expulsé du contrôle général, comme on avoit en raison de le croire. Son histoire mérite d'être connue. Fils du subdélégué de l'intendant de Alelz, il n'a eu pendant longtemps d'autre état que celui de joueur. Cette profession, qui égalise tous les hommes, l'introduisit dans les meilleures maisons, où il réussit par ses manières et par sa figure. Devenu commissaire des guerres , il fut employé dans l'armée que l'on envoya en Espagne dans les campagnes de 1757 et 1758, et ensuite en Provence.

Parvenu à être intendant de la guerre, l'ami du ministre des finances et du maréchal de Ségur, ainsi que de M. et madame de

Polignac, il a affiché un faste insolent et a fait soupçonner sa probité. Je vous ai raconté le fait qui a donné de la consistance à ces soupçons. Le contrôleur général a fortement semonce son ami, à ce que l'on assure, mais il n'a pas cessé de le recevoir chez lui. On croit que M. de Veimcrange , intimement instruit de la conduite de M. de Calonne, Fa menacé d'en instruire le public, et que celui-ci a apaisé sa nièce, furieuse d'avoir sur son compte un pot-de-vin qu'elle n'avoit pas touché, et qu'il a cherché à détruire ces bruils déplaisants. M. de Ségur traite toujours M. de Veimerange avec la même confiance, et celui-ci jugeant à propos de faire une course dans les provinces, sans doute pour se faire oublier du public, ce ministre l'a présenté au Roi et à la Reine comme un homme important qui prend congé, et cette présentation a été annoncée dans la Gazette de France. Ce trait de bêtise d'une part et d'impudence de l'autre , a révolté la cour et amusé la ville. On a remarqué que cet illustre personnage qui a voit l'audace de faire part au public de sa présentation au Roi et de son départ, alloit voyager « par ordre du maître des postes du royaume » , comme la même gazette l'a annoncé.

On cherchoit une cause à la fuite précipitée d'un autre aventurier devenu de petit clerc de notaire commis au contrôle, et ensuite trésorier général de la maison de monseigneur le comte d'Artois. On vient de découvrir qu'il a spolié la caisse de madame d'Artois, et contrefait la signature du surintendant de la maison, pour toucher au trésor royal les sommes qui y sont assignées.

Du 25 mars.

Tandis que les oisifs s'amusent à faire de mauvais calembours sur l'assemblée des notables, le monarque, pour donner à ses peuples un témoignage de son amour, s'occupe du projet d'une réforme considérable dans sa maison et dans celle des princes ses frères. 11 est question de supprimer totalement les gendarmes et les chevau-légers , de diminuer les gardes du corps, et d'opérer des retranchements dans les maisons de Madame et de madame la comtesse d'Artois. Ces réformes doivent avoir lieu pendant le voyage de la Reine à Bruxelles et à Spa, où madame de Polignac l'accompagnera, comme je vous l'ai prédit. Le Roi a ordonné que

ce voyage se Ri sans pompe, el Sa Majesté a dit a celle occasion qu'elle ne louloit pas qu'on affichât un faste inutile dans le moment où elle travaille au soulagement de ses peuples. Il rôle à faire des vœux pour l'exécution des réformes projetée», au commencement du règne de Louis XVI, dans les écuries et les dépenses des chasses. L'épargne d'un temps que le monarque emploie si bien à chercher les moyens de rendre ses sujets heureux, s'y trouveroit réunie à celle de frais énormes et inutiles.

On apprend successivement des particularités intéressai» les des séances des notables. L'archevêque de Narbonne a dit, en rappelant le discours de M. de Calonne, que, sans la crainte de manquer de respect à Monsieur , qui présidoit, il aurait interrompu le contrôleur général pour lui donner un démenti. Monsieur a répété hautement : « Il est indécent et malhonnête d'en imposer ainsi au Roi et à l'assemblée, n Le maréchal de Beauvau fît une motion pour demander si ce ministre ne devoit pas être forcé de faire une réparation publique à l'assemblée.

Monseigneur le comte d'Artois a, comme on sait, d'autres principes que son auguste frère. On avoit arrêté unanimement dans son bureau des représentations au Roi. a Effacez ce mot « unanimement » , dit-il, car ce n'est point mon avis. »

L'abbé de Bourbon , fils de Louis XV et de mademoiselle de Romans, vient d'éprouver à Naples le sort de son père : il est mort de la petite vérole, à laquelle, dit-on, sa grande sœur servoit de cortège.

LETTRE QUATORZIÈME

De Versailles, le 31 mars 1787.

La diète des notables sera prolongée jusqu'à la Pentecôte. Avanthier, il devoit y avoir une assemblée générale. M. le duc d'Orléans se fit attendre une heure, et la séance ne tint que treize minutes. Avec de tels épisodes, on n'avancera pas. Il devoit être question de la gabelle et des traites. Le premier article, si onéreux au peuple, qu'on force à prendre du sel pins qu'il ne lui en faut, deviendra un objet de commerce1, et Ton imposera par tète une redevance proportionnée à l'État et à la consommation de

chaque homme domicilié. D'abord il n'avoit été proposé que des adoucissements à cet impôt; ils ont été rejetés. Le contrôleur général lui-même a peint avec les couleurs les plus énergiques les maux qu'il traîne à sa suite. Il paroît que quand les administrations provinciales passeront, elles amèneront l'impôt territorial.

Le duc de Gesvres a souscrit pour 12,000 livres sur la liste des personnes qui veulent concourir à l'établissement des quatre hôpitaux. Il a ajouté cette clause : « A condition que M. le Doux n'en sera pas l'architecte. » Quelques jours après, il étoit fort question dans l'assemblée des notables des sommes demandées par le Roi. a Je vois bien que nous payerons, dit le duc de la Rochefoucauld, mais à condition que M. le Doux ne sera pas l'architecte. » Pour sentir la finesse et la malignité du mot, il faut savoir que le parti anti-Calonne prornettoit tout, pourvu que le ministre ne fût plus l'exécuteur des plans conçus et proposés.

AI. de Sérilly, trésorier de l'extraordinaire des guerres, s'est conduit à peu près comme M. de Saint-James, et il alloit finir comme lui. Le gouvernement est venu à son secours, et lui a fait une avance de six millions. Jusqu'à ce que la loi de François Ier, qui condamne les comptables prévaricateurs à la corde, soit en vigueur, nous ne verrons que de pareils événements, que la rapacité, l'inconduite et l'infidélité multiplient aux dépens du crédit public.

Du 2 avril.

On commence à espérer de l'assemblée des notables une meilleure issue que les premières séances ne l'avoient annoncé. Les dispositions que témoigne le monarque ont opéré cette révolution. Il a montré hautement combien il est impatienté des difficultés minutieuses qu'on apporte à ses projets pour la réforme des abus et le soulagement du peuple. On lui a souvent entendu répéter : « Je n'ai point assemblé les notables pour adopter ou refuser, mais pour prononcer. » Et en même temps il a fait déclarer que l'économie qu'il (croit dans sa maison seroit de vingt millions. Quand un souverain joint ainsi l'exemple au précepte , il doit être obéi.

Quant aux affaires générales, notre cabinet ne cesse point de \ ciller sur les intérêts de l'Europe. Il veut la paix et la maintien-

124 CORRESPOND INCE SECRETE.

(ha. Faudroit-il mettre l'Europe en feu pour la cause de ces marchands qui ne savent ce qu'ils font ni ce qu'ils veulent? L'abbé Raynal l'a dit, et cela est assez vrai : « Cette république n'est plus un Etat, c'est une boutique. »

Le comte de Montmorin a fait faire une déclaration de piccaution aux cours de Vienne et de Pétersbourg, pour prévenir des entreprises contre nos amis les Turcs; mais nos craintes à cet égard n'ont jamais été bien vives. On n'a point cru et Ton ne croit point encore à la réalité du voyage de Cherson. L'Impératrice vouloit le faire l'année dernière. Le prince Potemkin et le comte d'Anhalt l'empêchèrent, parce qu'il s'en faut de beaucoup que cette colonie soit aussi florissante que l'Impératrice se le persuade et que les feuilles publiques l'annoncent. La Crimée a perdu la moitié de ses habitants au moins.

Le curé de Saint-Roch, à Paris, est mort il y a quelque temps. Il avoit quelque célébrité de son vivant. Les anecdotes que l'on accrédite sur son compte lui en donnent après sa mort. Il avoit été marié, et l'on prétend que sa femme vit encore.

LETTRE QUINZIÈME

De Versailles, le 5 avril 1787.

Le bruit a couru dernièrement que M. de Castries n'étoit plus ministre de la marine. Voici ce qui a donné lieu à cette fausse nouvelle. Madame Adélaïde, qui n'aime pas M. de Calonne, venoit d'avoir avec le Roi une longue conférence, dans laquelle on pense bien que le contrôleur général n'avoit pas été ménagé. Sa Majesté, en défendant son ministre, avoit par égard pour sa tante contenu l'humeur que lui donnoit cette conversation. A peine Madame Adélaïde étoit-elle sortie que M. de Castries arriva chez le Roi avec un mémoire de M. IVecker pour demander à Sa Majesté la liberté de répondre aux inculpations de M. de Calonne. Toute la mauvaise humeur du monarque tomba sur le ministre de la marine, qui fut, dans le premier mouvement, envoyé fort loin avec le mémoire dont il étoit porteur. M. de Castries se retira profondément mortifié; il vouloit remettre le portefeuille de son département, ce fut le baron de Breteuil qui l'en

empêcha. 11 se dispensa de se trouver au premier conseil , le Roi le demanda; il parut ensuite, et les discours affables, l'air riant de Sa Majesté, lui ont fait oublier la scène désagréable qui l'avoit tant affecté.

Il y a toujours une grande fermentation parmi les membres des comités des notables. M. de Calonne ayant fait insérer dans le Journal de Paris le préambule de son fameux discours du 12 mars, ils ont voulu exiger qu'il y fût aussi inséré une rétractation des assertions contre lesquelles ils ont protesté. M. de Calonne s'est sauvé en disant que ce discours n'avoit pas été fidèlement imprimé. Cependant il est certain que les propriétaires du journal, gens très-timides parce qu'ils craignent d'être privés de 25,000 livres de rente, et l'inspecteur Suard , très-courtisan parce qu'il est toujours très-avide de pensions, n'ont pas inséré ce pamphlet ministériel sans y être autorisés. Ce qui démontre encore que le contrôleur général avoit consenti à cette publicité, c'est que le même jour où il étoit forcé de nier son œuvre, il faisoit répandre dans toute la ville, crier dans tous les carrefours, lire à la Halle, publier par les curés, un pamphlet sous le titre de « Extraits de l'avertissement placé à la tête des mémoires présentés aux notables 55 , qui va paroitre dans toutes les gazettes, dénonciation destinée à faire Croire au peuple qu'il y a des hommes, des classes de citoyens qui s'opposent au bien que le Roi veut lui faire, tandis que ce sont ces mêmes hommes qui résistent au projet d'aggraver l'impôt, déjà si lourd et si injustement réparti.

On assure qu'avant l'assemblée des notables, la Reine éloil fort éloignée de soupçonner la déprédation qui règne dans les finances. » Si je l'eusse su, disoit dernièrement Sa Majesté, je n'aurois pas fait autant d'acquisitions, et j' au roi s la première donné l'exemple d'une réforme dans ma maison; mais je ne pouvois me former une idée de cette gêne, puisque lorsque je demandois trente mille livres, on m'en envoyoit soixante. »

L'arrêt du Parlement qui a condamné le duc d'Aiguillon à payer 24,000 livres au baron Linguet, a fait dans le public une impression très-défavorable pour ce corps. On sait maintenant quelle esl l'intrigue qui a produit cet arrêt inique. Les dispositions des

conseillers avoient été Calculée», cl Ton aïoil Ironie que Je duc d'Aiguillon l'emportait de deux voix : on i lait entrer alors deux honoraires et trois maîtres des requêtes dont on dirigeoit les opinions, et Lingucl a triomphé. Le Roi a, de son propre mouvement, cassé l'arrêt, dans le conseil des dépêches de vendredi dernier. Cet acte de législation n'a point êlé sollicité par le duc d'Aiguillon. Il s'étoit soumis à la volonté de ses juge», ta avoil rempli dans toute leur étendue divers articles de son jugement ; mais l'arrêt a été cassé à cause des conséquences qu'il pouvoit avoir dans l'ordre public. Linguet a été renvoyé devant la communauté des procureurs pour faire taxer ses honoraires.

Le maréchal de Fitz-Jarnes, qui vient de mourir, a été célébré dans le Journal de Paris. On met à côté des vers faits à sa louange, une pièce qui s'est répandue lors de la mission de despotisme qu'il remplit d'une manière dont tous les honnêtes gens furent révoltés au Parlement de Toulouse en 1763.

Cette pièce? se termine par les vers suivants :

Le juste désespoir de ce peuple aux abois Armera contre toi le bras du Roi des Rois. Compulse des Stuart la déplorable histoire. Vertueux, l'échafaud ne ternit point leur gloire. Barbare , ils t'ont tracé ce funeste chemin ! Indigne de leur nom , redoute leur destin !

Le duc d'Orléans se laissa tellement emporter ces jours-ci par l'ardeur de la chasse, qu'il suivit, avec ses équipages, la bête qu'il poursuivoit à travers le faubourg Montmartre, la place Vendôme et la rue Saint-Honoré jusqu'à la place Louis XI , non sans avoir renversé et blessé plusieurs personnes, ce qui a donné lieu à cette épigramme :

(JASCOXNADE.

Si quelqu'un m'avoit dit que Paris est un bois Où , de l'humanité méconnaissant les droits , Des voleurs, affamés de meurtre et de rapine, Exerçoient à l'envi leur fureur assassine , Je ne l'aurois pas cru; mais, sandis, aujourd'hui Je serois du dicton et l'organe et l'appui , Puisqu'au sein de Paris , un grand , noble de rate ,

Sans respect pour le droit des gens ,

Ecrase quelques habitants Pour goûter en plein jour le plaisir de la chasse.

On prétend que l'Impératrice de Russie n'a imaginé son prétendu -projet de couronnement à Cherson que pour donner le change aux puissances de l'Europe et exécuter avec l'Empereur ses plans de conquête sur les Turcs. C'est elle, dit-on, qui fomente depuis longtemps, pour les faciliter, la révolte des beys d'Egypte et les troubles de la Perse, qui obligent le Grand Seigneur à diviser ses forces. Si notre ministre ne réussit point à renverser ses projets par la voie des négociations, il paroît que nous secourrons vigoureusement les Turcs. On arme en diligence à Toulon; un grand nombre d'officiers se préparent à se rendre dans ce port, et l'on assure que nous mettrons en mer vingt-sept vaisseaux de ligne, auxquels l'Angleterre joindra un pareil nombre , pour empêcher le commerce du Levant de tomber en de nouvelles mains.

LETTRE SEIZIÈME

De Versailles, le 12 avril 1787.

L'assemblée des notables étoit l'ouvrage de M. de lergennes. Lorsqu'on a vu M. de Calonne obligé de s'y soumettre, lorsqu'on a vu les pamphlets de ce ministre et la présomption sur laquelle étoit fondée son audace, beaucoup de gens ont prédit sa ruine. Le Roi a certainement fait une bonne œuvre, en lui faisant redemander le portefeuille dimanche à dix heures du soir, avec ordre de rester à Versailles, pour être à portée de donner tous les éclaircissements dont on aura besoin sur les matières proposées à rassemblée. On veut profiter de ce qu'il y a d'utile dans ses plans. Douze heures après, M. de Montmorin est venu à Paris faire le même compliment au garde des sceaux et les lui retirer.

AL de Fourqueux a refusé le contrôle général. 11 est difficile de trouver un homme honnête et éclairé qui ose se charger des finances dans l'état où d'affreuses déprédations les laissent. Ce qui a enfin décidé le Roi à débarrasser la nation de ce fléau, c'est la réclamation de tous les comités contre le tocsin injurieux distribué avec profusion contre les notables ; c'est une conversation du prince de Conti avec le Roi, dans laquelle il lui a démontré qu'il étoit trompé; c'est une dénonciation laite par M. de la Fayette

de ions les échanges ohéreni à l'État, de tons les dons excessifs du contrôleur général. Cependant on désespérait de détacher le Roi de son séducteur : le coup est parti avec rapidité, d'après le

caractère royal. Le publie paroit généralement satisfait de l'expulsion de deux hommes qui étoient odieux , l'un par sa fausseté,

l'autre par ses prodigalités , qui ont obéré l'Etat de douze cents millions en trois années.

On assure que le mémoire présenté au Roi par le prince

de Conti , avec la signature de plusieurs notables, prouve que M. de Calonne a détourné quatre-vingts millions à son profit.

Quant au garde des sceaux, voici, dit-on, le motif décisif de sa disgrâce. Lors de la refonte des louis, un Parlement de province avoit délibéré de dénoncer une fraude sur le titre des nouveaux louis que l'on frappe, et, d'accord avec le ministre des finances, le garde des sceaux avoit interposé son autorité pour étouffer cette affaire, dans laquelle il s'étoit de cette manière rendu complice de l'infidélité.

Sans adopter toutes les imputations don ton cbargeM. de Calonne, on ne peut douter que ce ministre n'ait coûté plus cber à l'Etat qu'aucun de ses prédécesseurs. Il a donné à tous ceux qui ont demandé, depuis les princes jusqu'à la plus vile de ses nombreuses maîtresses. Aussi avoit-il des amis très-puissants. On a entendu un homme qui fut l'idole de la nation dans la dernière guerre, le comte d'Estaing, dire dans le bureau des notables dont il est membre : « Quelles que puissent être vos objections aux projets de M. de Calonne, je vous déclare , messieurs, que je les adopte tous » — u Tant pis pour vous, monsieur, lui répondit le président, car il paroit que vous serez à peu près le seul de votre avis. »

Les besoins de l'Etat sont réels, mais ils sont en grande partie l'ouvrage de M. de Calonne. Il n'en faut pas moins y pourvoir promptement. Un nouveau ministre, jaloux de se concilier la bienveillance de la nation, laissera sans doute à cet égard une libre carrière aux lumières et au patriotisme de ses représentants qui se trouvent assemblés.

Le choix que vient de faire le duc d'Harcourt des deux instituteurs de M. le Dauphin n'est pas aussi applaudi que celui des

sous-gouverneurs. On est surpris qu'il n'ait trouvé dans tout le second ordre du clergé de France qu'un homme fort ordinaire , et qu'il ait été chercher dans le collège de la Flèche un religieux doctrinaire pour le seconder dans le grand couvre dont il est chargé. On lui avoit proposé des hommes connus par leurs lumières et désignés par l'estime publique. On excuse ce choix en disant que le gouverneur n'a voulu qu'un catéchiste et un grammairien ; ce qui fait espérer que lorsque AI. le Dauphin saura son catéchisme et son rudiment, on appellera auprès de lui des personnes capables de Fini lier dans la connoissance des hommes, dans la science du gouvernement, de lui montrer sous tous les rapports les devoirs d'un prince destiné à faire le bonheur ou le malheur de vingt millions d'hommes.

Du 13 avril.

M. de Fourqueux a cédé aux désirs de son Roi. Il consent à être l'instrument des mesures que le conseil des notables va prendre pour rétablir un meilleur ordre dans les finances. Le peu de confiance que nous inspirent les résolutions des assemblées nombreuses les mieux composées donne des alarmes aux ennemis mêmes de M. de Calonnc. Il est de fait qu'il en faudra toujours revenir à de nouvelles charges sur le peuple. In homme de génie, un ministre rempli de vigueur et de fermeté, peut seul détruire les abus qui les aggravent.

On s'attend à voir renaître l'ancien système et une administration routinière. On sait que M. de Calonnc a succombé bien plus à la cabale des privilégiés et du clergé qu'à l'impression que dévoient faire ses vices et ses prodigalités. Les maux qui en ont résulté nous restent, et les ressources de son imagination ont disparu. Notre position semble s'être empirée par Ja disgrâce de celui même à qui on peut l'attribuer.

Occupé de plus grands objets, le gouvernement semble négliger un point essentiel au crédit et au commerce de la France. L'agiotage et les entraves que l'on a subitement apportées à la circulation, en voulant arrêter ses incroyables excès, mettent en danger les premières maisons de la capitale. La commission, chargée de prendre des mesures pour empêche? les suites que l'on redoute, cherche inutilement de l'argent de toutes parts.

Elle m voulu établir avec 1rs maisons de banque étrangères dos circulations dont la demande a achevé de décréditer la place. Les finances des particuliers sont, comme celles de l'Etat, dans un!' crise effrayante.

Du 17 avril.

M. iVeeker avoit été exilé à cause de l'indiscrète publication du mémoire qu'il a fait remettre au Roi pour sa défense. Il obéissoit : un courrier qui Fa rejoint en route lui a porté de nouveaux ordres qui lui prescrivent d'attendre à Alarolles, voisin de Paris, que le Roi lui fasse connoitre ses intentions.

M. de Calonne paroissoit jouir encore d'une confiance et d crédit qui avoient fait croire à bien des gens que sa disgrâce n'étoit que simulée : il vient d'être exilé à sa terre d'Allonvilie, en Lorraine.

Il se découvre journellement des pillages clandestins dont j n'ose nommer les complices, qui ne sont encore désignés que par la voix publique. 11 se prépare une Saint-Barthélémy générale des gens en place de tous les ordres. J'essayerai de vous dévoiler dans ma première lettre des intrigues, des manœuvres, un mystère d'iniquité et de gaspillages qui ont été dévoilés a temps.

Le Roi est indigné. Lorsqu'il vit hier M. d'Aligre, il lui dit : a Je croyois que vous n'étiez plus premier président. » Apercevant M. d'Angiviller, Sa Majesté lui dit : « Je pensois que nous ne travaillerions pas encore longtemps ensemble. » On désigne le beau Vaudreuil pour succéder à celui-ci en qualité de surintendant des bâtiments.

M. de Lamoignon, qui succède à AI. de Miromesnil , est d'une hauteur et d'une fierté repoussantes. AI. d'Ormesson, futur premier président, est dur et cagot.

On parle encore d'un comité des finances qui sera présidé proie prince de Conti et dirigé par AI. Necker.

LETTRE DIX-SEPTIÈAIE.

De Versailles , le 20 avril 1787. On a cru d'abord que la démission de AI. de Calonne n'étoit qu'un jeu, et qu'il avoit lui-même proposé ce stratagème au Roi

pour calmer les notables. On lui a même prêté ce discours : a Sire , si mes services n'étoient pas nécessaires à Votre Majesté , je demanderais ma démission comme une faveur : je vivrais infiniment plus heureux dans la retraite. Mais je sais me sacrifier au bien de l'État et à la confiance dont mon Roi m'honore. Je propose donc à Votre Majesté un moyen efficace de détruire les obstacles qui contrarient ses vues bienfaisantes : 1° de nommer à ma place un automate dont je dirigerai les fils derrière le rideau ; 2° de congédier le garde des sceaux, qui favorise en secret les Parlements et qui me caresse pour mieux m'égorger; 3° de mettre le comte d'Estaing à la place du marquis de Castries, qui est ouvertement le patron des frondeurs ; -4° de renvoyer M. d'Aligre, qui n'est pas vu de bon œil. Cette réforme mettra Votre Majesté dans le cas d'exclure aussi del'assemblée desnotabîesquelquesmembres turbulents, et tout ira ensuite au gré de ses désirs, >i

11 est au moins certain que M. de Calonne avoit sollicité le monarque de le délivrer de gens qui, soit dans le ministère, soit dans l'assemblée nationale, sembloient avoir juré sa ruine et celle de ses projets. M. de Fleury, prédécesseur de M. de Calonne, est le premier qui a ébranlé la confiance du Roi en son ministre des finances, par un rapport dont celui-ci a essayé vainement de dérober la connoissance à son maître. La Reine y a également beaucoup contribué : c'est elle qui a décidé le Roi, qui, ne sachant plus à qui se confier, est dans une agitation pénible. Il en convient, et passe les nuits dans la perplexité. Le public, qui voit que le chef de la nation est disposé à proscrire tous les cœurs gangrenés, lui dénonce tous les hommes qui ont eu part aux déprédations et à la confiance de M. de Calonne. On nomme hautement M. d'Ar?giviller et M. de Veimerange; on parle d'une ferme d'étapes, de fourrages, qui inculpe M. de Ségur; le candide, l'équitable, le vertueux prélat d'Autun, dépositaire des grâces ecclésiastiques, est même compris dans ces accusations : on le montre comme coupable des choix indécents , des préférences injustes, des faussetés que lui font commettre les volontés impérieuses d'un intrigant archevêque et de l'important Vermond : on va même jusqu'à lui désigner un successeur; on parle de l'archevêque de Reims et de l'évêque de Langres.

Les notables se proposent d'éplucher l'administration de

AI. de Calonne, et vont s'occuper de prendre des résolutions fixes sur les moyens de libérer l'État. On croit encore que l'impôl

territorial aura lieu , mais établi par les assemblées provinciales, pour être assuré d'une juste répartition. Suivant son produit, on simplifiera la machine, en supprimant les traites, les gabelles, les deux vingtièmes, les sous pour livre.

La nation espère que l'administration des finances et leur amélioration seront confiées à un comité qui correspondra avec les assemblées provinciales, et qu'il ne parviendra au Roi que des demandes justes, comme il n'accordera que des grâces indispensables. Elle se flatte de voir M. \Tecker rentrer dans l'administration. Son éloignement a fait une impression pénible et a influé même sur le cours des effets publics. Mais comme on plaisante sur tout, on a dit, en comparant l'exil de M. Xecker et celui de M. de Calonne, qu'il ne pouvoit plus y avoir de cvmjyte au vrai , puisque le Roi chassoit en même temps la recette et la dépense.

On assure que depuis sa disgrâce M. de Calonne a fait présent d'un superbe attelage à madame le Brun. 11 comptoit si peu être éloigné de Paris, qu'un moment avant de recevoir sa lettre d'exil, il avoit fait demander aux Jacobins de la rue Saint-Dominique , près de l'hôtel où il s'étoit retiré en quittant le contrôle, on emplacement pour mille pièces de vin et cinq cents voies de bois.

Du 22 avril.

Le travail de M. de Fourqueux est lent et pénible : il porte l'empreinte de la répugnance avec laquelle il est entré en place. Ce choix n'a été suggéré par personne au Roi. Sa Majesté avoil été frappée de la clarté, de la précision et des lumières que ce conseiller d'État a montrées, soit dans le conseil des dépêches, soit dans les occasions où elle F avoit consulté sur les affaires présentes. M. de Fourqueux ctoit à sa campagne à quatre lieues de Paris, lorsque M. de Montinorin vint lui proposer le contrôle. Le ministre lui écrivit un billet : après l'avoir reçu, M. de Fourqueux entra dans la salle où sa famille étoit rassemblée et dit : s J'ai la fièvre bien fort. » On s'alarmoit : « Ce n'est pas intérieurement, ajoula-t-il, elle esl dans ma poche. » L'avis général ainsi

que le sien fut qu'il falloit s'excuser sur son âge et sa santé. Il se rendit dans cette intention à Versailles: mais une circonstance le fit changer de résolution. Le Roi , sans attendre sa réponse, avoit annoncé publiquement sa nomination. M. de Fourqueux pensa que son refus alloit exagérer les maux de la nation et renverser totalement le crédit : il se considéra comme un militaire qu'on envoie à une expédition périlleuse, et accepta. Ses amis sont alarmés sur sa fortune : il a employé son patrimoine à payer les dettes de son père ; il réunit des places pour plus de 50,000 livres, et si sa santé ne lui permet pas de soutenir le travail, il ne peut prétendre qu'à une retraite de 20,000 livres, qu'il refusera, si la détresse de l'État est la même. C'étoit un spectacle rare que la manière dont cette nouvelle a été reçue par sa famille ; la tristesse régnoit sur tous les visages : jamais peut-êlre on n'a appris de même un pareil événement.

LETTRE DIX-HUITIEME

De Versailles, le 25 avril 1787.

Le renvoi et l'exil de M. de Calonne ont mis ses partisans dans une fureur ridicule, tant elle est extrême. M. le comte d'Artois parioit que ce ministre resteroit en place; M. de Montmorin, qui avoit l'ordre dans sa poche, l'assuroit du contraire. Ayant su que c'étoit la Reine qui avoit décidé le Roi à cette œuvre patriotique, il a élé lui faire les reproches les plus vifs. On s'est mutuellement accusé d'avoir abusé de la facilité du ministre à donner; le prince a avoué que ses dettes avoient été payées deux fois; mais du moins, a-t-il ajouté, « l'argent n'est pas sorti du royaume. »

L'état des finances, présenté au Roi par le nouveau contrôleur général, l'a frappé d'étonnement et a excité son indignation; il a vu que le feu ministre l'avoit trompé. On a fait venir le premier commis des finances, qui a assuré Sa Majesté que AI. de Calonne n'avoit pu lui présenter que l'état qu'on venoit de mettre sous ses yeux, puisqu'il étoit son ouvrage.

M. de Calonne paroît coupable, mais il ne sera pas puni ; il aura même sa pension de ministre, parce que les grâces dépendent de

ceux qui par sou ministère ont contribué le plus au dérangeaient des finances.

La nation demande à grands cris AI. Necker, comme le seul homme qui peut rétablir le crédit et la confiance; mais les préventions que les Maurepas et les Vergennes ont inspirées au Roi contre lui s'opposent à un retour nécessaire et qui sera forcé. Monsieur dit qu'il faut que son frère n'ait pas à dîner pendant deux jours pour se décider. La Reine peut seule amener cette révolution dans les préjugés royaux, et l'on espère que le duc de Liancourt, qui a succédé au comte de Fersen dans sa confiance et qui estime M. Mecker, l'engagera à une démarche agréable à la nation et avantageuse à l'État.

Quoique l'influence du parti Galonné paroisse détruite, on parle encore de la retraite de M. de Castries, auquel on donne le comte d'Estaing pour successeur : rien n'est moins vraisemblable. L'élévation de l'archevêque de Toulouse au poste de premier ministre est également un rêve de nos oisifs.

Dimanche, le duc d'Harcouri a présenté au Roi et à la Reine les coopérateurs qu'il s'est choisis pour l'éducation de AI. le Dauphin. Parmi les ecclésiastiques qui sont chargés de l'instruction, on n'a pas été peu surpris de trouver un nommé Ruisson, habile joueur de mandoline, jadis précepteur de M. de Sarlines le fils, aujourd'hui premier familier de madame d'Harcourt. Et tels sont les successeurs des Rossuet, dcsFénelon, des Aiarbeuf, des d'Argenlré! Le duc d'Harcourt a en même temps présenté au Roi un état de la maison du jeune prince et de la dépense qu'elle occasionne, qui se montera à deux millions. Le Roi a paru surpris; le gouverneur a cru que c'étoit une improbation, et a dit à Sa Majesté qu'elle étoit la maîtresse de changer, de retrancher. «Ce n'est pas de vous que je me plains, répondit le monarque, mais bien de cette éducation première, qui coûte cinq millions par an!

Du 27 avril.

Les feuilles publiques vous auront rendu compte de la grande assemblée du 23. Elle a offert une singularité qui n'est pas connue, c'est que n'ayant trouvé dans le portefeuille de M. de Calonne rien de relatif à la quatrième section des objets de la

convocation des notables, fy!. de Fourqueux a été obligé de travailler en entier cette partie, ou plutôt de la faire travailler par M. Dupont, qui est toujours le grand faiseur en ce genre. Air reste, un emprunt et des impôts, voilà le fond du sac, et si l'on n'est pas content, ce sera un impôt et des emprunts.

M. de Fourqueux est plutôt un ministre pour l'assemblée des notables, un simulacre jugé nécessaire pour la continuation de leurs opérations, qu'un contrôleur général destiné à rétablir l'ordre dans nos finances. On croit généralement qu'il sera remercié en même temps que les notables, et que l'époque n'en est pas éloignée. Une nouvelle forme d'administration s'élèvera alors, et nous verrons peut-être revenir les temps où la destinée du royaume a dépendu d'un premier ministre et d'un surintendant des finances.

On a lu dans les gazettes une prétendue déclaration de notre cour à celles de Vienne et de Pétersbourg sur les affaires du Levant; elle est controuvée. Mais il paroît certain que notre cabinet, celui de Madrid et celui de Saint-James ont fait insinuer de concert à ces cours qu'ils ne pourroient jamais consentir à aucune innovation dans les pays soumis à la domination ottomane. Il paroît pourtant difficile de croire que, malgré nos efforts, les cours impériales renoncent aux avantages qu'elles se sont promis des énormes dépenses qu'elles ont déjà faites.

LETTRE DIX-NEUVIEME

De Versailles, le 3 mai 1787.

Les notables sollicitent vivement la communication des états qui leur ont été promis et qu'on a commencé de mettre sous leurs yeux. Le bureau du prince de Conti avoit arrêté de cesser tout travail jusqu'à ce que ces pièces eussent mis à portée de statuer quel est précisément le déficit, si des impôts sont absolument nécessaires pour le remplir, à quelle somme et jusqu'à quelle époque ces impôts doivent être portés.

C'est cette demande qui a mis le Roi à même de connoître l'infidélité du relevé qui lui a élé remis par M. de Galonné. Ayant demandé cet état au nouveau contrôleur, Sa Majesté a été frappée

de la différence des résultats. AI. de Fourqueux a déclaré qu'il le tenoit (h; AI. Gaujard, premier commis des finances : celui-ci a été mandé. Ces! peut-être la première fois qu'un commis a eu l'honneur de travailler avec le monarque pour vérifier la besogne d'un minisire. M. Gaujard a reconnu d'abord et démontré au Roi que M. de Calonnc avoit rcporlé en ternies vagues une partie uc> causes du déficit à l'administration de ses prédécesseurs, et que telle étoit la source des erreurs reprochées par cet ex -ministre au Compte rendu de M. Necker.

Le fameux écuyer Astley avoit traité avec le duc d'Orléans pour faire ses exercices dans l'enceinte du Palais-Royal. Le ministre de Paris lui a défendu d'exécuter ce projet, sous peine d'être renvoyé en Angleterre avec ses chevaux, et a fait notifier au duc d'Orléans que s'il faisoit construire un nouveau spectacle sur son terrain, l'inspection en appartiendrait à la police. Cette aventure a donné lieu à la pièce de vers que voici :

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