TOME II. i
poinl l'auteur des pamphlets qu'on lui attribuoit, mais seulement l'éditeur el l'imprimeur. Il a ajouté que l'auteur étoit d'un rang supérieur à Ions ses juges, quels qu'ils fussent.
On a osé dire que Monsieur^ frère du Roi, avoit pris le sieur le Maître pour l'instrument de quelques plaisanteries. Son Altesse Royale a été trouver le Koi , et l'a supplié de faire punir ses calomniateurs. On recherche avec la plus grande sévérité Ions ceux qui peuvent avoir eu quelque part a eette affaire. Les écrivains un peu hardis sont dans les transes, et les nouvellistes d'un certain genre n'osent rien écrire en ce moment. M. de Galonné, l'un des personnages les plus maltraités dans les libelles en question, se montre le plus généreux. Il sollicite lui-même le garde des sceaux en faveur des coupables.
Parmi les personnes récemment décrétées d'assigné pour être ouï dans cette même affaire, on nomme AI. de Alontbolon, premier président du Parlement de Rouen; M. de Uretignières, conseiller de grand' chambre ; AI. Albert, ancien lieutenant de police; MM. Chaumont de la Alillère et Duret de Brûlerie, maîtres des requêtes, et AI. Élie de Beaumont, célèbre avocat au Parlement.
Le nouvel emprunt étoit indispensable et très-pressé. Quelque temps avant qu'il fût publié, le trésor royal se trouvoît entièrement à sec, et Ton fut obligé d'enlever six millions au Alont-depiété. Cette opération n'a pu se faire assez secrètement pour que plusieurs capitalistes, qui s'étoieni empressés de placer des fonds dans cet établissement, n'en fussent instruits. L'alarme s'est répandue parmi eux. La restitution de celte somme doit les tranquilliser, mais l'impression reste.
La manie des calembours s'étemt sur tout. On a dit de l'accident arrivé à AI. de Calonne, qui a été très-blessé par le ciel de son lit, que c'éloii a un coup du ciel » .
P. S. On assure que AI. le Maître et AI. Augeard ont interjeté appel au Parlement des décrets lancés contre eux. Le public va jouir, sur le grand théâtre de Thémis, du spectacle dune de ces a flaires que l'autorité a voit toujours pris soin de dérober à ses regards et à ceux des véritables juges i\vs citoyens.
On prétend que madame de Marsan a ému la clémence du
monarque au sujet du cardinal. Alais il se joint un nouvel incident à son affaire. C'est le mariage qu'il vouloit faire d'une de ses maîtresses, et non dune de ses tilles, comme on l'avoit dit, à un garde du corps de Monsieur, qui a pris la fuite. Il y aura encore, dit-on , des décrets lancés à ce sujet.
Le nouvel emprunt prend faveur. Avant-hier, le trésor royal avoit déjà reçu vingt-six millions.
LETTRE DEIXIEAIE.
De Versailles, le 9 janvier 1780.
L'affaire du cardinal de Rohuu est suspendue par une attaque violente de goutte qui a retenu dans la chambre M. Tilon de Villotran, qui en est le rapporteur. Les lettres patentes qui ordonnent que la Bastille serve de prison aux accusés ne sont pas même encore enregistrées. On croit que ce sera pour cette semaine.
Le 7 de ce mois, la Tournelle, s'étant fait apporter les pièces du procès commencé par le lieutenant criminel contre AI. le Maître et ses coaccusés, a ordonné que la cause seroit plaidée mercredi prochain à l'audience. Sur l'événement de la plaidoirie, il sera jugé si elle sera évoquée ou continuée au Chàtelet. Le public, sachant que de grands personnages sont compromis directement ou indirectement dans celle affaire, lui donne toute s.on attention. On croit qu'elle n'a été abandonnée aux tribunaux que pour détruire d'une manière très-publique les idées calomnieuses auxquelles elle a donné lieu, et pour faire connoitre au Hoi les vrais coupables par une instruction aulhenlique.
L'emprunt de quatre-vingts millions s'est rempli avec beaucoup plus de facilité qu'on ne l'avoit pensé d'abord. On n'a reçu de soumissions et de fonds en papier que des maisons Ha! 1er, Vandenyver, Lecouteux et Choppin : le reste a été fourni en argent comptant par le public.
Du 12 janvier.
Le cardinal de Kohan se livre de plus en plus à la Irislesse et au découragement. L'archevêque de Paris a obtenu la permission daller verser quelques consolations dans son sein. On assure
que madame de Brionne est exilée pour avoir resté cinq heures avec l'illustre prisonnier au lieu de deux, qui lui avoienf été
permises. D'autres parlent de propos indiscrets qu'un zèle mal entendu pour le cardinal lui a fait tenir à la Heine même. Vendredi dernier, on a conduit au Chàtelet un prisonnier chargé de chaînes au point qu'il ne pouvoit marcher, et que l'on fut obligé de le porter. Quelques personnes prétendent que c'est M. de la Mothe, que les Anglois ont livré, et qui a voulu employer la violence pour se délivrer en route. Voici une épigramme calquée sur un passage du mémoire de madame de la Alothe :
Cagliostro, homme savant, Enseigne au Prince la magie.
Ils n'étoient que deux seulement.
Mais par tour de sorcellerie , Les voilà trois : Qui l'eût prédit?
De surprise ôtant sa calotte , Le bon cardinal vit la Mothe , Et la Mothe le vit.
Il est évident que le cardinal sera obligé de payer le collier ; mais ses ennemis publient qu'il sera blâmé : ceci paroit plus difficile à croire. Une telle punition peut-elle être infligée à un homme de sa naissance, et de tels coupables, s'il l'est en effet, connoissent-ils un milieu entre le pardon et la mort?
M. de Calonne, qui met de la grandeur et de la magnificencedans toutes ses actions, a donné des étrennes à madame le Brun. Il lui offrit d'abord une poignée de pistaches en papillotes, et tandis qu'elle s'amusoit à les développer, il lui dit en riant : ce Prenez garde de déchirer les devises. » Quel fut l'étonnement de madame le Brun! Chaque bonbon étoit enveloppé d'un billet de Caisse d'escompte de 300 livres. Après avoir plaisanté sur des papillottes d'un genre aussi agréable, M. de Calonne tire de sa poche une superbe boîte d'or, qu'il présente à cette aimable artiste en lui disant : « Voici qui vous servira de bonbonnière. » Madame le Brun voulut y mettre les papillotes, elle la trouva remplie de louis neufs enveloppés chacun d'un billet de Caisse de la même valeur que les précédents (1).
(*) Madame Lebrun nie le fait dans ses Souvenirs. Tout mauvais cas est niable.
La veille du premier jour de l'an, le Roi, visitant les superbes ouvrages de la manufacture de Sèvres, qu'on est dans l'usage de présenter à Sa Majesté, en choisit quelques-uns, fît donner mille louis vieux, et ajouta en riant : « Je veux qu'on me tienne compte de mes douze sols par chaque louis. »
L'affaire de M. le Maître reste au Parlement. M. Martineau, son défenseur, montre beaucoup d'énergie. Il a observé qu'il ne pouvoit remplir les fonctions dont il étoit chargé tant que son client étoit au secret, et se prépare à parler vigoureusement contre la partialité que le lieutenant criminel a mise dans cette affaire. On a été étonné, en effet, que M. Bacchois, dont on louoit la droiture et l'humanité, ait fait sentir tant de dureté à M. le Maître. Il lui a fait subir des interrogatoires de neuf heures consécutives. On prétend qu'il a voulu faire sa cour aux personnes intéressées à poursuivre ce coupable.
L'émeute à laquelle le petit roulage a donné lieu dans Paris n'est pas encore terminée. Les crocheteurs, rassemblés au nombre de quinze cents, étoient en marche pour venir présenter une requête au Roi. On est parvenu à les dissiper. Les employés de cette nouvelle régie sont habillés de vert. Quelqu'un, en les voyant passer, a dit : « Voilà les perroquets de M. de Breteuil ! » Le plaisant a été conduit en prison. Cette punition a appris au public que l'entreprise du petit roulage est une spéculation de finance du ministre de Paris, qui en a, dit-on, fourni les fonds. Tels sont les objets dont notre curiosité s'alimente dans un moment où les affaires politiques languissent ou sont recouvertes d'un voile impénétrable.
LETTRE TROISIÈME
De Versailles, le 18 janvier 1786.
Deux événements naturels pourroient fort bien troubler la paix de l'Europe, qui ne l'a été jusqu'ici qu'en projets, en menaces et en conjectures. On dit que le Roi de Pologne a eu une attaque d'apoplexie. Quoique ce monarque, âgé seulement de cinquanle-quatrc ans, puisse survivre à cet accident, on sait que •ce mal ne pardonne guère, et foules les puissances vont spécu-
(> CORRESPOND fcNCE SECRETE.
1er sur ce DMtvre royaume. On dit toujours aussi, malgré les démentis des gazette*, que la santé du grand Frédéric est trèschancelante; os assure que ses forces sont épuisées, qu il est plusieurs heures du jour cians une espèce d'anéantissement. Il est vrai <juc souvent il lui est arrivé de s'enfermer à Potsdam, de se faire passer pour mourant, et, au bout d'un certain temps, de l'aire éclore quelque grand projet, qu'il avoit médité et mûri dans le silence et la retraite, ainsi qu'à la faveur de ces bruits.
Les nouveaux projets que feroit éclater la mort de quelqu'un des principaux souverains de l'Europe nous rendent attentifs silices événements. La France laissera-t-elle encore la Pologne à la merci des prétentions de ses voisins, et quel que soit le mérite que Ion reconnoit à l'héritier du trône prussien, n'y auroit-il pas une grande différence entre la pondérance du Salomon du Nord et celle de son successeur? Le grand Frédéric a encore dernièrement rendu à son illustre héritier un témoignage qui doit rassurer à cet égard. Lorsque le comte de Reuss, ministre de l'Empereur, le félicita du mieux qu'il trouvoit dans sa santé, en l'assurant de l'intérêt que tout J'Empire y prenoit, le monarque, assure-t-on, lui répondit : a Si vous revoyez l'Empereur, vous pouvez lui dire que je suis touché de la part qu'il prend à ma situation, et le consoler sur ma fin, parce que j'ai un neveu qui me recommencera, a Ce mot énergique est si digne du grand prince auquel on l'attribue et de celui qui en est l'objet, qu'il est permis de croire à cette anecdote.
Les mouvements parlementaires se termineront par des députations, auxquelles le Roi dira avec énergie sa façon de penser. Le bruit a couru que l'abbé Tendeau avoit refusé d'être rapporteur de la cour. Le fait est qu'il l'est en ce moment, et une abbaye de 25,000 livres de rente, que l'on vient de donner à ce magistrat, étoit bien propre à vaincre sa répugnance vraie ou prétendue-. On a dit à ce sujet : « Fallait-il tant d'eau pour laver M. de Galonné ? «
M. Tison a déjà fait subir plusieurs interrogatoires au cardinal de Rohan. On dit que, dans la première séance, l'illustre prisonnier a montré beaucoup de constance et de sang-froid, et
qu'il a lu au rapporteur une longue déclaration relative aux circonstances de cette affaire. Les lettres patentes qui donnent aux accusés la Bastille pour prison , permettent quils soient transportés à la Conciergerie si le cas le requiert.
Le Parlement a prononcé sur l'affaire de M. le Maître d'une manière à confirmer le public dans ses soupçons. Il a été relâché avec injonction d'être plus circonspect à l'avenir. Tous les autres accusés, M. Augeard à la tète, ont été absous. La cause a été plaidée publiquement au milieu d'une affluence incroyable. L'avocat de M. le Maître a fort adroitement capté la bienveillance des juges, en disant que la forme d'imprimerie qu'on produisoit aujourd'hui comme pièce de délit contre son client, étoit la même qui avoit servi pour plusieurs écrits en faveur de la magistrature opprimée lors des derniers troubles. Enfin, il a établi qu'il ne pouvoit y avoir de véritablement réprébensible dans les productions littéraires, que ce qui alteignoit directement le Roi, la Reine, la religion et l'Etat. Or, M. le Maître a constamment respecté ces objets sacrés. Bref, il n'y a plus de coupables, ^ans une cause où tant de personnes sernbloicnt compromises. Lorsque l'huissier du Parlement alla notifier l'arrêt au geôlier du Cbàtelet, pour qu'il mît ses prisonniers en liberté, celui-ci exhiba une copie faite sur son registre de l'ordre du Roi en vertu duquel M. le Maître avoit été arrêté. On en référa à M. le lieutenant de police, qui ordonna l'exécution de l'arrêt.
Quelques gaze tiers ont dit une fausseté et une absurdité, en prétendant que Je Roi avoit reçu la requête des portefaix de Paris contre le petit roulage, et leur avoit, promis une réponse qu'ils auroient attendue en vain. Cette requête a été prise par la maréchaussée de Sèvres, qui a rencontré la députalion des mécontents sur le chemin de Versailles, cl qui ne leur a promis rien de plus que de la mettre sous les yeux du gouvernement.
Du 19 janvier.
On a répandu sur le compte de l'archevêque de Cambrai des
bruits qui n'ont aucun fondement. Ce prince, dont les mœurs
cl les principes diffèrent extrêmement d<' ceux du cardinal de
Roban , n'avoit aucune connoissanec de l'affaire du collier. Au
reste, quoique le résultat des interrogatoires ne soit point connu, on voit l'esprit du public revenir encore en faveur du cardinal, et le plaindre de s'être aussi cruellement laissé abuser par des imposteurs et des fripons qui le travaillaient depuis longtemps.
LETTRE QUATRIÈME
De Versailles, le 2V janvier 1786.
Le cardinal de Rohan a protesté entre les mains de M. Titon contre la procédure faite et à faire à son sujet. On prétend que c'étoit pour le déterminer à cette démarche que Algr l'archevêque de Paris sollicitoit si chaudement la permission de le voir. Depuis ce moment, on a répandu avec abondance dans le public un Précis manuscrit, attribué à M. Target, et dans lequel on prouve que le cardinal n'est coupable que d'imprudence et de crédulité. Le sieur la Mothe , qu'on attendoit de Londres, n'est point arrivé. On dit que la famille de Rohan a trouvé le moyen de le faire échapper, et qu'il a passé en Russie. Voici la vérité sur un incident joint à l'affaire du collier, et dont o;i a déjà parlé vaguement^1^. 11 y a dix-sept à dix-huit ans que le prince Louis s'avisa de faire un enfant à une chanoinesse. Ce fut une fille, à qui Ton donna une éducation convenable à sa naissance. Dans le temps même où se fit l'acquisition du collier, la chanoinesse sollicitoit rÉminence d'assurer l'état de sa fille. Le cardinal vouloit la marier. «Cela ne suffiroit pas, objecta la chanoinesse, il vaudroit mieux me marier moi-même et qu'on la reconnût par contrat. » On trouva un jeune garde du corps de Monsieur qui voulut bien se prêter à tout. Le cardinal fit une obligation de 300,000 livres, que l'on déposa cachetée chez un ancien prieur de Saint-Victor. Le futur époux, bâtissant Là-dessus de grandes espérances de fortune, fit des dettes, et ses créanciers s'étant informés de l'existence du dépôt, lui donnèrent toute confiance. La chanoinesse ayant appris la détention du cardinal, a repris le dépôt, a, dit-on, brûlé l'obligation, pour ne pas compromettre son ancien amant, et s'est sauvée à Bruxelles. Le prétendu a cherché au Temple
(') Voir sur l'affaire du Collier l'excellent ouvrage de M. Campardon : Marie- Antoinette et le Procès du Collier. — Paris, Henri Pion.
un asile contre ses créanciers. Un chevalier de Malte qui avoit négocié le mariage est en prison , et le moine dépositaire assigné pour être ouï. In homme d'Etat dit en entendant le récit de celte aventure : « Il faut avouer que le jeune homme avoit un bon estomac pour digérer une fille de dix-huit ans. » La réflexion est d'autant plus plaisante dans la bouche de ce ministre, que la chronique veut qu'il ait été dans le môme cas.
Le parti est pris, assure-t-on, d'exiler le cardinal à l'abbaye de la Chaise-Dieu. On dit même que l'on en prépare les bâtiments pour le recevoir.
Les amis de M. le Maître le voyant échappé à la sévérité des tribunaux, lui conseilloient de se soustraire, par un voyage en pays étranger, au ressentiment de la cour : il a rejeté cet avis, et l'on assure qu'il vient d'être arrêté de nouveau et renfermé à la Bastille. On motive sa détention sur un mémoire apologétique très-hardi, qu'il a répandu après son élargissement. Il s'y justifie d'avoir en quelque sorte chargé M. Augeard, disant qu'au moment de son interrogatoire il avoit l'esprit troublé et une forte attaque de rétention d'urine. M. le garde des sceaux avoit demandé au Parlement, de la part du Roi, communication des pièces de la procédure : on lui a répondu qu'elles avoient été brûlées par ordre de la Chambre.
On parle d'une aventure fort scandaleuse arrivée dernièrement ici. II est d'usage que les nouveautés de la manufacture de porcelaine de Sèvres soient exposées dans une salle du cluitcau au commencement de l'année. Un marquis de*** s'est épris d'un charmant petit vase qui faisoit l'admiration de tous les curieux : il s'en est emparé furtivement. Par une fatalité désespérante, le Roi, dit-on, lui a dit de ne point s'alarmer, qu'il connoissoit le voleur.
Il y a eu la semaine dernière trois combats singuliers. Le marquis de Coigny contre le prince Joseph de Monaco : le premier a été grièvement blessé. Le comte de Broglie contre le comte Roger de Damas : le premier a élé également blessé. Le chevalier de Bclsunce contre le comte Etienne de Durfort, qui a remboursé un coup d'épée.
10 C 0 H II E SPONDANC E S E C H ET E,
LETTRE CINQUIEME
De Versailles , le 29 janvier 1786.
La promotion militaire qui a été annoncée sera déclarée sous deui mois. Il y aura beaucoup de régiments à donner. On pré* leud qu'il sera créé des colonels en second pour les régiments provinciaux. Le comte de Buffon, officier aux gardes, a été nommé colonel en second du régiment de Chartres infanterie.
Le marquis de Chabrillaht , gendre du duc d'Aiguillon, el premier écuyer de madame la comtesse d'Artois, a été exilé. Les uns attribuent cette punition à l'énormité et à la nature de ses dettes; les autres, à l'aventure du vase de porcelaine dont je vous ai parlé.
La galerie retentit des plaintes du marquis de Conflans, qui s'atlendoit à être au nombre des nouveaux chevaliers des ordres du Roi. Ses espérances étoient fondées sur ce qu'en le regardant un jour, le Roi lui avoit dit : s II faut convenir, Conflans, que le cordon bleu te seroit nécessaire, car tu ressembles à un serrurier! « La figure et le costume de ce général de hussards sont en effet très-peu distingués. Il porte un frac simple et des cheveux coupés à la jockey, sans poudre ni pommade.
Les duels dont je vous ai rendu compte, Monsieur, ont eu des causes singulières. Un singe qui a plumé une perruche , donnés tous deux à la duchesse de Valentinois, a mis le marquis de Coigny aux prises avec le prince de Monaco. Lne rose est l'origine du second combat : la marquise de Coigny ai oit laissé tomber cette fleur; le comte Roger de Damas la ramassa el s'amusa à l'effeuiller sur une table où l'on jouoit au creps. Le jeune comte de Broglie pria son ami de cesser cette plaisanterie, qui gènoit les dés. L'autre continua. M. de Broglie lui dit que « rien n'étoit plus bète que ce qu'il faisoit. v M. de Damas répliqua que « rien n'étoit plus bète que ce qu'il disoit. - Tout paroissoit fini; mais les réflexions des spectateurs, les bavardages des femmes el les commentaires des méchants, conduisirent les deux comtes sur l'arène. Là, on s'expliqua, on s'embrassa, on se sépara; mais, bon gré, mal gré, il fallut se battre dix jours après.
Quant au comte de Bclsunce, il arrivoit dans un cercle où l'on rioit beaucoup. On lui dit que cette gaieté provenoit d'une réponse modeste du comte Etienne de Durfort, à qui l'on vouloit persuader qu'il avoit obtenu quelques préférences de madame de Belsuncc , et qui étoit enfin convenu d'en avoir été favorablement accueilli « par-ci par-là » . Cette réponse déplut au jeune comte, qui a voulu mettre sous sa protection la vertu de sa belle-mère, et qui a reçu par-ci par-là quelques égratignures. Il faut avouer que voilà des motifs bien fondés pour faire preuve de bravoure et de délicatesse.
Lorsque l'étiquette avoit encore quelque pouvoir à la cour, il étoit d'usage que les enfants de ceux qui obtenoient des grâces distinguées se présentassent pour en remercier le Roi et la Heine. Les dames de Monaco et de Choiseul, filles du maréchal de Stainville, fait cordon bleu, ont cru pouvoir se dispenser de cette visite de cérémonial. Tout ennemie que la Reine s'est montrée de l'étiquette, elle a remarqué que ces jeunes étourdies se dispensosent d'un devoir, et elle en a parlé à une de leurs amies. Celle-ci a prétexté un rhume, une esquinancie. Sa Majesté a répliqué que ces maladies ne les avoient point empêchées d'aller à l'Opéra. Les deux familles sont fort intriguées à ce sujet.
Du 31 janvier.
AI. le contrôleur général a reçu la semaine dernière un choc assez rude, mais il l'a surmonté. On peut juger de l'habileté de ce courtisan par la conduite qu'il a tenue à l'égard des députés du Parlement de Bretagne. Leurs instructions étoient de l'attaquer de front; mais M. de Calonne avoit prévenu Sa Majesté que les remontrances de celte cour n'étoient point sans fondement, et il avoit envoyé dans la province des commissaires, dont le rapport se trouva conforme aux faits énoncés dans le cahier des remontrances. Les députés ont d'ailleurs été si charmés de sa franchise et des choses obligeantes qu'il leur a dites, que toute aigreur a été bientôt dissipée, et qu'un arrangement amical estii la veille de terminer celte affaire.
La cour a élé Irès-choquée de l'anéantissement des pièces du procès de M. le Maître; ce qui ne permet pas de faire la révision
du procès. Il doit à celle occasion paraître un arrêt (lu conseil, que désormais Ton n'anéantisse point les pièces dune procédure avant un temps limité.
Les différents délais apportés à la confection du bai] des fermes intriguent beaucoup les gens de finance, et l'on craint (|iie l'état demandé par le contrôleur général des fonds libres que chaque financier a dans sa charge ne soit le prélude de grands mouvements dans toute la finance.
La princesse de Wurtemberg, mère de la grande-duchesse de Russie, est arrivée ici.
LETTRE SIXIEME
De Versailles, le 7 février 1786.
Les lettres patentes qui prorogent jusqu'au 1er janvier 1787 le cours des anciens louis d'or, et qui permettent aux directeurs de monnoics de payer ceux qu'on leur apporte en reconnoissances qui porteront intérêt, ont été enregistrées le 27 du mois dernier à la cour des monnoies.
Le Roi avoit assez mal reçu les députés de cette cour, qui étoient venus mettre des représentations aux pieds de Sa Alajesté. Le public les justifie par ses murmures contre le contrôleur général, qui veut ainsi obliger les particuliers d'échanger leur or contre du papier. On craint d'éprouver des retards aux échéances, et les bourses se resserrent par la crainte de ce nouveau papiermonnoie. Les inquiétudes du public se sont accrues par la manière dont le Parlement lui-même envisage cette opération. Ces lettres patentes ont été dénoncées samedi dernier aux Chambres assemblées , et il paroi t qu'elles vont occasionner un nouveau conflit entre cette cour et le ministre des finances. L'établissement de reconnoissances est traité comme un emprunt voilé; la création des nouveaux offices de changeurs , comme une infraction aux droits de la Chambre des comptes, dont on a éludé la juridiction en insérant cette création dans les mêmes lettres patentes, revêtues seulement de l'enregistrement subalterne de la cour des monnoies, etc. Celte lutte du contrôleur général avec le Parlement alarme les partisans de ce ministre; ils craignent
qu'à la longue il ne soit obligé de succomber. Le Parlement s'est ajourné à huitaine pour arrêter des remontrances au Roi k ce sujet. On dit que M. d'Amécourt s'est récusé dans cette occasion, et n'a point voulu donner son avis. Les faiseurs de calembours s'étoient égayés en prévoyant la mort de la maréchale d'Estrées , et avoient dit que ce magistrat perdoit son nom, puisqu'il perdoit dame et cour.
On répand que le conseil a cassé l'arrêt du Parlement concernant M. le Maître. On dit que Sa Majesté a exigé que l'on passât outre sur les simples charges et informations, les pièces du procès ayant été détruites. Cette cassation justifie la précaution que M. le Maître a prise de disparoitre, et lui fera expier son imprudence au moins par un exil forcé.
La duchesse de *** a disparu depuis quelques jours de la cour et des sociétés. Elle s'est enfermée chez elle et ne voit personne, sous le prétexte d'une grave indisposition. Il ne lui manque, dit-on, qu'assez de cette espèce de courage quejadis on nommoiteffronterie.
LETTRE SEPTIEME
De Versailles, le 15 février 1786.
Le succès de madame la baronne de Staël a fortement inquiété certaines personnes. Voici quelques détails peu connus sur sa réception. En entrant dans le cabinet de la Reine, elle parut un peu embarrassée, et son trouble augmenta à l'arrivée du Roi. La Reine , cherchant sans doute à excuser l'air gêné de ses révérences, dit qu'elle avoit peur. « Si vous avez peur ici, dit obligeamment le monarque à l'ambassadrice, vous aurez donc peur partout. )•> Ce trait aussi délicat qu'ingénieux remit madame la baronne, à qui Leurs Majestés donnèrent mille témoignages d'intérêt et de bonté. In falbala de sa jupe s' étant dérangé au moment de la présentation, la Reine fit appeler mademoiselle Rertin, sa marchande de modes, pour réparer cet accident. M. de Breteuil et M. de Calonne ne se trouvèrent point au grand repas qui eut ensuite lieu; le premier à cause de la goutte qui le tourmente, et le contrôleur parce que c'éloit un jour de travail avec les intendants des finances. Les invitations au festin avoient été
faites par la princesse de Chimaj an nom de la Reine, et Sa Alajesté y parai dès le commencement dans ane tribune d'où elle eut la bonté de descendre ensuite pour venir s'entretenir troc l'héroïne dé la fête.
Il v, a eu mi moment une fermentation étonnante a l'occasion de la refonte des louis. Il pleut des pamphlets sur tontes les opérations du ministère dos finances. Les embarras que le Parlement met aux lettres patentes de la cour des monnoies et ;i la nouvelle enceinte de Paris, toute L'humeur qu'on suppose à la magistrature contre AL de Calonne, exercent la plume d'une foule d'écrivains obscurs et clandestins, dont quelques-uns \iennent encore d'être victimes de leur témérité. Deux fameux colporteurs, Desange et Manuel, ont été envoyés à la Bastille pour avoir vendu, l'un un recueil de pièces sur l'affaire du cardinal de Rolian, l'autre une prétendue lettre d'un garde du Roi sur cet étrange procès.
L'issue de l'affaire de AI. le Maître , dont il paroit qu'on ne s'occupera plus, contribue sans doute à enhardir les écrivains qui se sentent appuyés par quelques gens puissants. Il s'est trouvé faux que le conseil ait cassé l'arrêt du Parlement qui l'absout. Chacun de ses juges a reçu une lettre de remerciments accompagnée de vers épigrammatiques.
On parle beaucoup de l'aventure scandaleuse dont le comte d'Archambaud, fils du chevalier de Talleyrand, a été le héros. La fenêtre du château par laquelle il descendoit précipitamment lorsqu'on l'a arrêté, s'est trouvée celle de l'appartement de la duchesse de Guiche, tille de la duchesse de Polignac, et lune des plus jolies personnes de la cour. Les deux familles prennent beaucoup de soins pour donner le change sur celle anecdote, à laquelle leurs elforts ne font que procurer plus de célébrité.
Les lois sur le jeu sont sans activité, parce que le législateur même ne les respecte pas. Dans l'éducation des peuples comme dans l'éducation privée, c'est l'exemple seul nui corrige ou qui corrompt. AL le Duc a trop gagné, et sa fortune n'a pas paru trop légitime. Le jeune vicomte de Caslellanc a perdu 800,000 livres; ne sachant comment payer, il a écrit à son père et à sa femme qu'ils n'aunent plus de (ils ni de mari, qu'après la faute énorme
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qu'il venoit de commettre, il ne vouloit plus paroitre, et qu'on ne le rcverroit jamais. En effet, on ignore ce qu'il est devenu.
Le sieur Durvey, qui , de simple agent de change, étoit devenu receveur général des finances de Paris, et avoit le service de la banque de la cour, vient de perdre cette dernière place pour avoir voulu manœuvrer contre M. de Calonne, en faveur de M. de laGalaisière, intendant d'Alsace, beau-père de la fille de ce M. Durvey. On dit que ce dernier a cherché à faire tomber l'emprunt de quatre-vingts millions par diverses manœuvres, qui ont été découvertes. La disgrâce de M. Durvey a fait une impression momentanée sur le cours des effets à la Bourse. On blâme vivement son ingratitude envers le contrôleur général, auquel il devoit sa fortune, aussi brillante qu'elle a été singulièrement rapide. On le dit riche de quinze millions. Les principaux articles du nouveau bail des fermes ont été discutés et presque réglés dans une audience que les députés ont eue du minisire, jeudi dernier, et qui a été prolongée jusqu'au milieu de la nuit. Diverses parties seront distraites de la régie générale pour être réunies à la ferme. Il sera fait quelques changements dans le régime de la distribution du tabac, et le prix du bail, qui est actuellement de cent vingt-huit millions, sera porté à cent quarante. Il y aura trois places de fermiers généraux affectées aux directeurs-, et jamais ces places ne pourront être morcelées. !1 paroit cependant qu'il n'y aura pas d'augmentation dans le nombre total de ces colonnes de l'Etat. On a remarqué que, dimanche dernier, M. le contrôleur général a été appelé successivement chez lous les princes et chez toutes les princesses de la famille royale. On infère de là qu'il a reçu de grandes demandes à ce sujet. Au reste, il ne projette aucun appel de fonds; il a même déclaré que, s'il avoit pu diminuer les fonds acluels, qui sont de I ,r>()0,000 livres pour chaque place, il J'auroil fait.
Des lettres de Londres disent que le prince de Galles a épousé madame de Eilz-Herbert, veuve, de quelques années plus âgée que le prince; son nom de fille éloil Smith. Suivanl un aele du Parlement, les princes du sang ne peuvent se marier sans la permission expresse du Roi ; ainsi ce mariage seroil nul. — Le fils du maréchal de IJroglie est mort des suites i\u coup d'épée qu'il a reçu.
LETTRE HUITIEME
De Versailles, le 22 lévrier 178G.
La Reine, qui avance heureusement dans sa grossesse, a été saignée avant-hier par précaution, Sa Majesté se trouvant à mite rme.
Les Chambres, assemblées le 17 pour l'affaire de M. le cardinal de Rohan, ne se sont séparées qu'à près de quatre heures du matin. Il a été débouté de toutes ses demandes, et son procès réglé à l'extraordinaire. L'extrême sécurité de cet illustre prisonnier, et l'invariabilité de ses dépositions, continuent de prévenir le public en sa faveur. On assure cependant qu'il a l'imprudente témérité de dire qu'il n'a point été la dupe de la pantomime jouée par la demoiselle Oliva, et qu'il connoissoit trop bien Sa Majesté pour y être trompé. On ajoute qu'il a été forcé à cette déclaration par celle de la demoiselle, qui a déposé, dit-on, que, dans la courte entrevue de la terrasse, Son Eminence l'a traitée parfaitement en courtisane, et lui a fait des attouchements qui ne laissoient point de doute à cet égard. Nouveau problème offert à la sagacité des spéculateurs que cette affaire occupe !
On attribue au Roi un mot très-plaisant au sujet de l'aventure de la duchesse de G... et du jeune comte d'Archambaud. Sa Majesté, cédant aux sollicitations de deux familles intéressées a assoupir cette affaire, a fait grâce, et a dit en riant : « Puisqu'il faut absolument que nous soyons entourés de catins, qu'au moins on les loge toutes au rez-de-chaussée, afin qu'on ne coure pas le risque de se casser le cou si, en allant les voir, on est obligé de passer par la fenêtre. »
Il paroît que les réparations projetées au château de Versailles n'auront point lieu. On est parvenu à dégoûter nos maîtres de ce superbe château, qui sera abandonné jusqu'à ce que de nouvelles idées prennent le dessus. Le Roi, dit-on, résidera à Relievue, où l'on fera des agrandissements considérables, et l'on donnera en échange à Mesdames le château de la Muette. Monseigneur le Dauphin habitera Meudon , qui se trouvera réuni à
Bellevue. La Reine occupera Saint-Cloud , et l'on construira une superbe arcade, qui traversera le chemin de Versailles, et qui joindra Saint-Cloud à Bellevue, pour la communication de Leurs Majestés. Enfin Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois occuperont leurs palais à Paris.
Du 24- février.
L'affaire du renouvellement du bail des fermes est conclue. Il a été créé deux nouvelles places de fermier général , deux d'administrateurs des domaines, et deux de régisseurs généraux. En consentant à cette création, le Roi a ajouté de sa main que ces nouvelles places seroient données, à la pluralité des voix, dans chaque compagnie.
Ainsi M. de Calonne est assuré de recueillir la gloire et les avantages attachés à cette grande opération pour le ministre des finances. Il étoit temps, car jamais son existence ministérielle n'a été plus fortement menacée. Il a contre lui les quatre cours souveraines. Les cabales, les intrigues pour le déplacer, en sont venues au point que le public voit déjà M. Necker assis à sa place. Ceux qui savent combien sont insignifiantes les marques de bonté que la famille de F ex-directeur a reçues de Leurs Majestés, à l'occasion du mariage de la baronne de Staël, mettent l'alternative entre M. Esmangart et M. de Meilhan.
M. Poujol de Nanclos, administrateur des domaines, vient de se déclarer en faillite. C'est la loterie qui l'a ruiné, quoi qu'il y ait gagné dernièrement cent mille écus.
L'oraison funèbre du duc d'Orléans, que l'abbé Maury a prononcée à Notre-Dame, n'a point eu le suffrage des héritiers du défunt. Il a fait l'éloge de la duchesse d'Orléans et des princes ses fils, et il n'a pas dit un mot du duc d'Orléans actuel , à moins qu'on n'applique à ce prince la phrase que voici : « L'homme pervers se remplace aisément, mais que l'homme de bien est difficile à remplacer ! » L'orateur a comparé le feu duc à Louis XIV , qui a épousé madame de Maintenon, pour avoir occasion de parler de madame de Montesson, dont il fait le plus grand éloge, et qu'il nomme « son inconsolable épouse » . Le duc d'Orléans n'a pas cru dev.oir dissimuler sou ressentiment, puisqu'il a demandé et obtenu que ce discours ne seroil point imprimé.