‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 3 sur 79 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

On croit toujours que l'affaire du cardinal de Rohan ne sera pas jugée, que le Koi évoquera la procédure pour I annuler, que

madame de la Alothe sera renfermée pour la vie, te cardinal exilé pour un temps, cl les autres impliques mis hors de cour.

On déhile sur Cagliostro une anecdote donl la gaieté doit faire suspecter la vérité. M. de Crosne lui demanda, au premier interrogatoire, s'il n'avoit rien à se reprocher? Cagliostro, dit-on, déclara n'avoir sur la conscience qu'une seule action funeste. Quoi? « La mort de Pompée; mais » , fait-on ajouter au charlatan, a on ne peut m'en faire un crime; j'ai suivi l'ordre de Plolémée. » On prétend que, dans la première surprise, M. de Crosne dit qu'il n'avoit point entendu parler de ce fait, qui avoit apparemment eu lieu sous son prédécesseur.

On dit que, par suite de l'aventure dont je vous ai parlé, le duc de Guiche s'est battu avec le séducteur de sa femme, et a été mortellement blessé.

LETTRE NEUVIEME

De Versailles, le 1er mars 1786.

L'affaire du cardinal commence à s'éclaircir, mais ce n'est point à l'avantage de ce prince. Un mémoire que le sieur d'Etienville vient de publier semble l'inculper nettement, et les faits ^ sont détaillés avec un ordre, une décence, une clarté qui préviennent en faveur de leur véracité. Ce M. d'Etienville étoil l'agent secret du mariage projeté d'une ancienne maîtresse du cardinal avec le baron de Fage. Il donne les plus grands détails sur les entrevues qu'il a eues avec cette dame et le cardinal chez madame de la iVIolbe, sur la fuite de la chanoinesse au premier avis de la détention de son ancien amant, la destruction du dédit que celui-ci avoit consenti en faveur du baron de Fage, etc.

Les ennemis de M. de Calonne ont fait une découverte dont ils ont essayé de tirer parti, mais jusqu'ici infructueusement. Ce ministre a dernièrement fait au jeu une lessive de cent mille écus, qu'il n'a pu tenir secrète. Enfin, il a terminé le renouvellement du bail des fermes, auquel le Roi vient de donner sa sanction. Il n'en résultera pour le fisc; que quinze millions d'augmentation

de revenu, balancés en partie par les branches enlevées à la régie. Mais le pot-de-vin si généreusement refusé par M. Necker étoit de 600,000 livres, et celui qui entre dans la cassette de M. de Calonne est d'un million.

Les fermiers généraux ont débattu leurs intérêts avec fermeté: ils ont été jusqu'à menacer d'abdiquer, ce Ne vous gênez pas, messieurs, leur a dit le contrôleur général; une compagnie de négociants de Nantes me sollicite vivement, et se soumet à remplir les conditions qui vous alarment. »

Il y a eu avant-hier deux bals à la cour, l'un chez la duchesse de Polignac, où M. le Dauphin et Mademoiselle , 011e du Roi, se sont trouvés. Les dames de la cour y ont présenté leurs enfants. Ensuite le bal des grandes personnes s'est donné chez * la comtesse Diane de Polignac.

Le duc d'Orléans, qui, comme l'on sait, n'a pas l'habitude de vaincre ses passions, conserve un vif ressentiment contre l'abbé Maury. Il a commencé de se venger en faisant un accueil extraordinaire à l'abbé Fauchet, qui a prononcé l'oraison funèbre du feu duc à Saint-Eustache. Le prédicateur et le curé ont été invités le même jour à la table du prince, et Son Altesse Sérénissime a donné au premier une tabatière de cinq cents louis , qui avoit été destinée à l'académicien. Celui-ci a pris le parti de* se retirer dans son abbaye, moitié par dépit et moitié par la crainte que des amis du prince ne s'avisent d'imprimer sur ses épaules des marques sensibles du mécontentement de Son Altesse.

L'avocat Thilorier, cherchant habilement à profiter de l'impression que son mémoire a faite dans le public en faveur du comte de Cagliostro, a présenté requête au Parlement en relaxation de l'épouse du charlatan, qu'il a supposée malade à la Bastille*, où elle n'est retenue qu'en vertu d\n\ ordre du Roi. AI. dEspréménil , pour qui Cagliostro vaut sans doute bien Mesmer, s'est chargé de la dénonciation aux chambres assemblées. Son discours a prouvé que AI. de Alirabeau n'a pas vainement attaché le grelot au sujet des lettres de cachet. Le Parlement a nommé AI. d'Oriiiesson , avec un autre président, pour l'aire

des représentations au Roi à ce sujet, et pour demander que la dame Cagliostro soit mise en liberté. Cependant on croit que AI. Thilorierel son procureur seront vertement réprimandés pour avoir fait signifier la requête imprimée au procureur général avant d'avoir reçu son agrément à ce sujet.

Les fermiers généraux auront encore cette semaine une conférence avec le contrôleur général, pour terminer tous les objets relatifs au renouvellement du bail. Les cliangements faits aux régies à cette occasion ont multiplié les difficultés et les travaux de cette opération. Chaque membre des deux compagnies indépendantes subit une augmentation d'avance de fonds de 100,000 livres.

LETTRE DIXIÈME

De Versailles , le 7 mars 1786.

Le Parlement a enfin pris un parti pour l'affaire de la refonte des louis. Vendredi dernier, les chambres assemblées ont arrêté qu'il scroit présenté au Roi des représentations à ce sujet, et il a été nommé des commissions pour les rédiger. Dans la même assemblée on a demandé à M. d'Ormesson compte des démarches qu'il a été chargé de faire pour obtenir la liberté de la dame Cagliostro. Ce président a déclaré qu'il n'avoit encore reçu aucune réponse à cet égard, et l'on a remis la délibération à huitaine.

Il est très-vrai que, comme on l'a présumé, le consistoire que le Pape a tenu à Rome le 13 février, a eu pour objet l'affaire du cardinal de Rohan. Cette Eminence a été suspendue de la dignité et des prérogatives du cardinalat, et citée à comparoitre en personne ou par procureur dans le terme de six mois. Mais le motif de cette rigueur n'est point l'affaire en elle-même. Le Pape et le Sacré Collège ne se montrent offensés que de ce qu'en demandant des juges au Roi, le cardinal a dérogé aux immunités de l'Eglise, et s'est soumis à un tribunal incompétent. Ce décret a été communiqué à l'illustre prisonnier à la Bastille, et il le sera également au procureur général, qui y trouvera la matière d'un réquisitoire. C'est ainsi que cette affaire se complique d'incidents qui lui donnent chaque jour de nouveaux droits à la curiosité.

On assure que le cardinal a écrit au Roi une lettre dans laquelle il s'excuse d'avoir compromis, sans le croire, le nom de la Reine. Cette lettre, ajoute-t-on, a été signée de toute la famille du prisonnier, qui implore, avec les expressions d'une contrition parfaite, la clémence du Roi.

On sait maintenant pourquoi M. Dombey a refusé la gratification qui lui a été offerte de la part du Roi d'Espagne, et s'est retiré brusquement dans sa province , après avoir déposé les débris de ses récoltes au cabinet du Roi. Ce célèbre naturaliste a été vivement choqué de la froideur avec laquelle les Espagnols et même le ministre de France à Madrid ont reçu ses plaintes du vol de quatre-vingts caisses qui lui a été fait à son débarquement. Tout accès lui a été fermé pour ses justes réclamations. Il est vrai qu'il avoit été témoin de la révolte excitée au Pérou par la tyrannie des officiers espagnols; il avoit vu périr cent mille hommes, et le ministre des Indes avoit à peine parlé au Roi de cet événement comme d'une étincelle qu'avoit fait évanouir le supplice de quelques rebelles. Dès lors M. Dombey étoit un homme qu'il falloit éloigner, observer, et anéantir s'il parloit. Des considérations ministérielles nous ont ainsi empêché de jouir en entier d'une collection précieuse, et dont les Espagnols ne connoissent pas la valeur.

Du 9 mars.

On attendoit hier la réponse du Roi aux représentations du Parlement, au sujet de la détention de madame de Cagliostro. On prétend que Sa Majesté a seulement voulu permettre que son mari la vit quelquefois.

Il n'est point d'affaires sur lesquelles l'opinion publique ait autant varié que sur celle du cardinal de Rohan. Beaucoup de gens reviennent à croire que Son Eminence a fait comme les jeunes gens qui se ruinent en achetant à crédit, sans s'embarrasser des suites, et que ne pouvant inspirer de confiance par sa signature seule, ce prince a profité de l'erreur où la signature de madame de la Mothe a mis les joailliers Bohmer et Bassangc.

La demoiselle Bertin, célèbre marchande de modes, avoit été appelée en Espagne, où la cour a exercé ses talenls. Lorsqu'elle a présenté son mémoire au ministre des finances, celui-ci, qui

n'a voit pas la moindre idée des détails d'un arl aussi important, s'esl récrié sur la somme quelle demandait. Le compte m' se mon toit (-('pendant qu'à huit mille louis d'or. Le Roi, aussi étonné que le ministre, s'est hâté de congédier la faiseuse de modes, donnant ordre à son chargé d'affaires à Paris de faire régler le mémoire. La demoiselle Berlin est arrivée iei , et jette les hauts cris, disant que son compte n'est susceptible d'aucun rabais, et que l'Espagne est bien loin d'être policée, puisqu'elle chicane sur un objet aussi essentiel. Il seroit plaisant qu'on vit naître un procès entre la cour d'Espagne et la demoiselle Reilin; mais on assure que cela n'aura pas lieu, la Reine daignant intervenir en faveur de sa marchande de modes. On se rappelle qu'avant son départ pour l'Espagne * mademoiselle Berlin disoit gravement aux femmes qui la consultaient : « Cet ajustement a été décidé dans mon dernier travail avec la Reine. »

LETTRE ONZIÈME

De Versailles, le 15 mars 1786.

Si les confrontations dans l'affaire du collier ne font pas éclore de nouveaux faits, il est possible que l'affaire soit jugée d'ici à Pâques. Cependant, le Parlement ayant, aux termes de son premier arrêt, admis M. le cardinal à la preuve de certains faits justificatifs, il est vraisemblable que l'affaire sera beaucoup plus longue à juger.

On a feuilleté suivant l'usage, à cette occasion, le volume des rêveries de Nostradamus, et l'on en a tiré cette prédiction, qui est la soixante-quatorzième centurie de l'édition de 1507 :

En qotttre-vingt et plus, maqMcraux et guenons, D'aucuns en liberté, d'autres en bastions, Gisent tout vifs : savoir, femme qui n'est pas bête, Deux comtes sans comtés, un cardinal sans tète.

Le nombre des membres de la nouvelle compagnie dv^ fermiers généraux sera de quarante-quatre. M. Ivolly se retire, et les nouveaux membres sont MAL de \euilly, de Vismes, de Saint- Germain, Perrier et Bouilhac.

La loterie de France ayant eu quelques tirages malheureux,

le Trésor royal a été obligé de fournir à ses perles. Ce supplément, sur lequel le eontrùleur général ne comptait pas, Ta déterminé à en faire une ferme au profit de l'Etat, au lieu de l'exciter à anéantir un jeu qui absorbe le nécessaire de la classe des eitoyens malaisés ou pauvres, en lui offrant des espérances qui ne se réalisent jamais, et qui occasionnent des vols, des banqueroutes, des suicides et beaucoup d'autres désordres. 11 s'est présenté, comme on peut le croire, des fermiers. On nomme MM. de Veimerange , Corne, de Sainte-Foy et Caulel. Ces noms, très-connus du public, ne nuiront peut-être pas à la confiance dont il a besoin pour oser se livrer à un jeu dont le désavantage calculé est immense.

Madame la duchesse d'Orléans a éprouvé, ces jours derniers, un accident fâcheux, mais dont heureusement on ne croit pas devoir redouter les suites. Etant à sa toilette du soir, cette princesse ressentit une démangeaison dans l'oreille. Elle y porta une longue épingle : une de ses femmes, dans le même instant, lui toucha le coude, et l'épingle perça, à ce que l'on craint, le tympan. On appela du secours; il sortit une grande quantité de sang; tout le monde fut alarmé, lue douleur très-vive se faisoit sentir, et il est encore possible qu'il se forme un dépôt; mais l'usage du lait de femme a, dit-on, fait disparoîlre les symptômes les plus effrayants. N'oublions pas un trait qui peint bien la bonté de la princesse. Celle de ses femmes qui avoit eu le malbeur de lui pousser le coude, à la vue du sang qui coûtait, tomba évanouie, et madame la duchesse d'Orléans se montra plus affectée de l'état de celte femme désolée que du sien propre.

Du 16 mars.

M. de Cbalabre-Hiuyères, colonel du régiment de Limousin, étant mort, Sa Majesté a nommé le comte de Virieux colonel commandant de ce régiment. La place de colonel commandant en second du régiment de Monsieur a été donnée au comte Archambaud de Périgord.

Les démarches de la Russie dans tantes les parties du globe, pour ainsi dire, mollirent ;i la fois le génie de Calberine II et son dessein d'élever prompteinent ses Etals au plus baul degré

M C 0 R R K SPO ND A X C E S l<: C R K T K .

de splendeur par les négociations et le commerce. La foiblesse

des puissances qui auroient intérêt de lui opposer des obstacles, semble assurer ses succès. Tandis qu'elles traversent ses vues sur le port de Blindes (Aaples), elle traite avec les Génois pour celui de Spezzia, et avec les Chinois pour une possession qui lui fera embrasser les deux hémisphères. 0 siècle à jamais mémorable! On voit dans l'histoire peu d'exemples de révolutions aussi promptes et aussi importantes. Les astronomes prétendent que Taxe de notre globe change de lieu et transporte les climats : la politique offre ce phénomène d'une manière bien plus évidente. Puisse l'éclat momentané que nous procure un rôle purement passif, n'être pas payé trop cher par ses suites î

LETTRE DOUZIÈME

De Versailles, le 22 mars 1786.

La Reine a éprouvé, la semaine dernière, une légère indisposition qui a été accompagnée d'un mouvement de fièvre. Cet accident n'a heureusement eu aucune suite, et Sa Majesté est parfaitement rétablie.

Les confrontations de la Bastille touchent à leur fin. Cette étrange affaire paroit de plus en plus prendre une tournure défavorable aux accusés. Ceux-ci ne sont point d'accord entre eux ni avec les témoins qu'on leur a confrontés. Madame de la Mothe et mademoiselle Oliva en sont venues aux grosses injures et aux démentis formels quand on les a mises en présence. Le sieur d'Elienvillc a soutenu à madame de la Mothe qu'il l'avoit vue chez la dame Courville. Le cardinal a déclaré à un témoin que lors de l'affaire du collier, il lui avoit parlé d'une dame intermédiaire entre la Reine et lui, et le témoin n'en est pas demeuré d'accord, etc. Attendons les mémoires, où il ne sera guère possible d'altérer les faits importants de confrontations qui sont parfaitement connus. Celui du cardinal est retardé par une indisposition de M. Target.

Le mémoire de M. de la Reynière contre le poète Saint-Ange occasionne des partis à la cour même. Cet avocat a déjà reçu sur ses épaules une partie du prix attaché aux gentillesses qu'il s'est

permises. L'écrivain a fait sa plainte chez un commissaire et dit tout haut que c'est le marquis de la Salle qui a fait cette correction, assez peu digne d'un chevalier françois. Il faut ohserver que AI. de la Reynière n'a aux mains que des houts informes de doigts. On remarque que dans cette singulière affaire, tous les personnages ont reçu des soufflets ou des coups de hàlon, ou ont demandé grâce pour n'en point recevoir. Dans une de ses satires, M. Dnchozal, en parlant de M. de Piis, avoit juré de poursuivre l'auteur et ses ouvrages; il juroit de ne point lui pardonner les personnalités. M. Duchozal , aussi hrave que M. de Saint-Ange, signale le désaveu qui lui fut dicté et qui parut le lendemain dans le Journal de Paris.

Le projet de mettre en ferme la loterie royale de France a été rejelé après une mûre discussion dont le résultat fait honneur à l'administration. L'avidité des fermiers auroit rendu ce jeu funeste plus ruineux pour les malheureux qu'il séduit.

Dans le nouveau bail des fermes, il a été stipulé que Sa Majesté se réservait d'en distraire, à sa volonté, la partie des traites et celle des gabelles, moyennant une indemnité convenue. Cette clause indique que le ministère veut conserver les moyens de diminuer les droits de douanes extérieures, selon que les intérêts du commerce l'exigeront, et qu'il se propose aussi quelques changements avantageux dans la partie des gabelles.

LETTRE TREIZIÈME

De Versailles, le 30 mars 1786.

Le second mémoire du sieur Bette d'Etienville est beaucoup plus circonspect que le premier. Il a espéré mettre à contribution la famille du cardinal. Lors des confrontations, il s'est jeté aux pieds du prince, et son mémoire est écrit en conséquence. Il est d'ailleurs peu intéressant. Avant la publication de cet écrit, il avoit fait faire des propositions au prince de Soubisc, et demandoil 30,000 livres pour disculper entièrement, disoit-il, Son Excellence. Il s'étoit réduit enfin à mille écus, que le prince de Soubisc alloit faire payer, lorsque M. de Vcrgennes l'en détourna. Dans ce mémoire, AL d'Etienville semble chauler la palinodie.

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