C 0 R R E S P 0 XI) A N C E S E C II ETE
LETTRE CINQUANTIEME.
De Versailles, le 29 novembre 1787.
Les princes et pairs se sont assemblés pour faire des protestations sur l'enregistrement de l'emprunt, et des représentations sur l'exil du duc d'Orléans. Mais comme celte assemblée, quoique non solennelle, étoit une espèce d'infraction à la défense qu'ils avoient reçue, aucun d'eux ne vouloit se charger d'en aller mettre le résultat aux pieds du monarque. Le duc de Gèvres eut le courage de prendre cette démarche sur lui. La réponse du Roi fut à peu près la même qu'au Parlement, et à peine le duc fut-il hors des regards de son maître, qu'il fut expédié une lettre d'exil contre lui. Madame Adélaïde en fut avertie, elle courut chez le Roi. u Sire, lui dit-elle, je viens demander à Votre Majesté la lettre de cachet que ma démarche va sans doute m'attirer. n — « Comment cela? « dit le Roi. — « C'est, reprit la princesse, que je viens, comme M. de Gèvres, solliciter le retour du premier prince du sang. » Le Roi se mit à rire , et persista dans son refus à l'égard du duc d'Orléans, mais la lettre de cachet contre AI. de Gèvres fut révoquée. Le même jour, Madame Adélaïde remit au Roi une lettre du duc d'Orléans, ferme, respectueuse, touchante, et cette vertueuse princesse a porté elle-même à Yillers-Coterets la réponse du Roi.
La conduite du duc est vivement applaudie et vivement censurée. On a trouvé à un arbre du Palais-Royal un placard avec ces mots : « Cent mille hommes et cent millions pour M. le duc d'Orléans! » Si c'est une menace adressée au gouvernement, elle est odieuse et ridicule ; si c'est une épigramme contre le prince , elle est atroce. On remarque qu'au moment où il s'est déclaré avec tant de vigueur contre la cour, le Roi venoit de lui accorder la permission d'aliéner son duché d'Avcsnes pour se procurer les fonds nécessaires à ses spéculations en bâtisses.
LETTRE CINQUANTE ET UNIÈME
De Versailles, le 6 décembre 1787.
L'édit en faveur des protestants embrasse tous les chrétiens de communions différentes. C'est demain que le Parlement doit s'en occuper. Les pairs ont eu permission de se rendre a rassemblée, mais il leur est enjoint de se retirer si on vouloit en leur présence porter la délibération sur un autre objet.
On assure, au reste, que le coup est manqué à l'égard des Hollandois qui avoient le dessein de s'établir en France, et qu'ils passent en Angleterre, où ils vont fonder une ville sous le nom de la Nouvelle- Amsterdam. Elle sera prés de la Nouvelle- Genève.
L'intérêt que le Parlement avoit d'abord inspiré à quelques personnes est prodigieusement refroidi : on voit que l'intérêt général ne semble le diriger que lorsque son intérêt personnel est compromis. Après s'être plaint de l'outrage prétendu fait à deux de ses membres, il ne cesse de s'assembler et de faire des supplications en faveur des deux tuteurs de nos Rois qui se trouvent prisonniers. Le Roi a déjà permis à M. Sabafhier de continuer sa retraite à l'abbaye de Fécamp , et à M. Freteau de venir à Beaumont. Et pendant que nos magistrats s'occupent de cette affaire, ils laissent celles des pauvres plaideurs. Tous ces débats auront quelque chose de bon : de dégoûter des procès.
Le courage de M. de Brienne ne diminue pas. Il détruit chaque jour un pan de l'édifice de prodigalité qu' avoit élevé M. de Calonne. Mademoiselle Arnoult, cette vieille impure, a osé se présenter à son audience et lui dire : et Monseigneur, vous voyez que je ne puis plus en gagner. » — h J'en suis bien aise, » lui a répondu le ministre en lui tournant le dos.
Madame d'Agout s'est, dit-on, empoisonnée. C'est l'amour, le tendre amour qui en est cause^
Le comte de Walsh , marié depuis six mois à mademoiselle de Chabot, a disparu ces jours derniers. On vient de trouver son cadavre dans la forêt de Fontainebleau. On dit qu'il s'est ballu avec un Allemand dont il avoit déshonoré la sœur sous la foi d'une promesse de mariage, avant d'épouser la fille adoptive de
madame de Rohan-Chabot. D'autres disent qu'il a été tué par le comte de Damas.
Du 8 décembre.
Les pairs se sont assemblés hier. Il n'est venu que deux princes du sang : le prince de Condé et le duc de Bourbon. La séance a été longue et n'a produit rien de décisif en faveur des protestants... La résistance des ducs et pairs à cet édit, que l'humanité réclame depuis longtemps, que le vœu des notables et du Parlement même sembloit avoir prévenu, et que les circonstances rendoient si avantageux, étonne généralement. Ils ont présenté au Roi un mémoire très-long à ce sujet. Ils y emploient cent soixante pages à soutenir que le rappel des protestants seroit plus nuisible que profitable à la France. J'ignore sur quelles raisons ils appuient ce paradoxe. La plus forte dont j'ai entendu quelques raisonneurs se servir, est que la France , déjà divisée par la variété des coutumes, des usages et des privilèges de chacun des peuples qui la composent, a éprouvé souvent, et surtout dans ces derniers temps, les maux qui en résultent, et qu'un motif de division aussi propre à produire de grands effets que la diversité de religion, ne pouvoit que rendre plus difficile l'art de gouverner les François et de les soumettre à une forme unique d'administration, celle qui n'accorde aucune espèce de droit à l'individu qui doit obéir.
Le marquis Ducrest, chancelier du duc d'Orléans et auteur du fameux mémoire, est passé en Angleterre. On dit qu'il laisse 600,000 livres de dettes et emporte 20,000 livres de pension qu'il tient de la bienfaisance de son maître. Madame de Genlis pourroit bien l'y aller joindre. Le règne de la femme-gouverneur est fini avec celui du chancelier.
Les assemblées à huis clos de Gennevilliers sont probablement la cause de ce départ, ainsi que celle de l'exil du prince et des deux conseillers au Parlement. Ils formoient fréquemment de petits comités dans la maison que le marquis avoit achetée à ce village. Là, en présence du prince et sous la présidence de son chancelier, on prononçoit sur les intérêts de la nation, on examinoil la constitution angloise, on y cherchoit ce qui pouvoit être applicable à la constitution françoise et aux circonstances
présentes. Si ce comité, dont l'existence a été mise dans la plus grande évidence, s'est véritablement occupé de ces objets, si la veille de la séance royale ils y ont été traités, comme on l'assure, très-secrètement, l'exil de ses membres n'a plus rien d'étonnant. On parle d'une promotion de cardinaux. L'archevêque de Toulouse est très-enrhumé, et l'on assure qu'il a besoin d'un chapeau pour le soin de sa santé. Le Roi, qui veut le conserver, lui en donnera un rouge pour ses étrennes. Messieurs de Metz et de Paris en espèrent autant, grâce aux nominations réunies de la Pologne et de l'Empire. Ceux qui prétendoient qu'il n'y auroit plus de cardinaux en France reçoivent le démenti, et Sa Grandeur, devenue Eminence, sera bientôt saluée de deux coups de talon de la noble sentinelle en entrant chez le Roi, et aura la satisfaction de baiser les princesses au front.
LETTRE CINQUANTE-DEUXIÈME
De Versailles, le 13 décembre 1787.
L'édit en faveur des protestants n'est point encore enregistré, malgré le discours éloquent et sage que M. Robert de Saint-Vincent a prononcé dans la dernière assemblée, malgré l'avantage que peut procurer l'édit, et le tort irréparable que fait le retard de son enregistrement. Il est à craindre que l'affaire ne traîne encore longtemps. Madame la maréchale de Noailles a colporté partout un libelle infâme d'un ex-jésuite contre les protestants.
Le Parlement a défendu l'impression de ses arrêtés. Ils sont toujours hardis et vigoureux. Dans le dernier, il cite un mot de Henri IV, qui disoit: « II n'y a que deux autorités, celle de Dieu et celle de la loi. »
Le ministère s'occupe sérieusement de la suppression des deux chambres des enquêtes, et de la réunion de la chambre des comptes à la cour des aides. On parle toujours de l'établissement d'un conseil supérieur dans une portion du ressort du Parlement de Paris. La constance des principes d'égoïsme de ce corps, qui tient entre ses mains l'estime générale et la sacrifie à de petits intérêts, remet en vigueur le système des Maupeou et des Boynes.
On supprime, et l'on parle de supprimer encore. La garde de
Paris sera réformée. Ces malheureui soldais du guet, presque tous mariés et incapables de se livrer à aucun autre état, que deviendront-ils? Que deviendra le chevalier Dubois, dont la plus belle jouissance est de se croire une partie essentielle de l'administration, quand à la tète de sa troupe il affecte les airs d'un généralissime? Toutes ces réformes partielles font à un grand nombre de familles plus de mal que les impôts n'en ont jamais fait : elles répandent le mécontentement de proche en proebe et ne produisent aucun bien.
On cherche toujours à persuader que l'emprunt est rempli, au moins pour la première année, qui est de cent vingt millions. Un homme qui peut être instruit, offroit hier de parier qu'il s'en faut de quatre-vingts millions qu'il le soit.
Le Parlement de Metz est en discussion sérieuse avec l'assemblée provinciale de cette province. Il a été question même d'en décréter les membres pour avoir regardé comme une loi l'édit concernant la prorogation du vingtième, quoiqu'il n'ait pas été enregistré au Parlement de la province.
On a dit que quatre membres du Parlement de Bordeaux avoient été exilés. Ce bruit ne s'est pas vérifié. La dernière réponse du Roi aux supplications du Parlement relatives au rappel du duc d'Orléans et des deux conseillers, prouve que leur exil a eu des motifs secrets. Le Roi impose sèchement silence aux suppliants, en leur déclarant qu'il ne leur appartient pas de pénétrer les causes de cet acte de sa sévérité.
Du 16 décembre.
La conduite du Parlement au sujet de l'édit des protestants porte tous les caractères d'une résistance masquée. Elle est du moins un nouvel exemple de la facilité avec laquelle ce corps sacrifie les plus grands intérêts de l'État aux siens propres. On ne doute point que si les exilés éloient rappelés, l'enregistrement n'eût lieu sur-le-champ; mais le Roi est déterminé à prendre plutôt le parti d'un lit de justice. Il est vrai que ce moyen de trancher le nœud de la discussion n'inspireroit pas la même confiance aux citoyens que l'on veut recouvrer; mais il paroit que sans la mauvaise santé de M. de Rrienne et une indisposition survenue au Roi, il auroit déjà été employé.
Nos affaires dans l'étranger se brouillent fort : nos petits moyens de négociation n'ont pas réussi. Le Roi d-e Prusse nous a bercés de fausses espérances , et celles que nous avions conçues sur la cour de Vienne n'ont rien eu de plus réel. La maison de Bourbon est à la veille d'être entraînée dans une guerre générale, sans alliés et sans amis. Mais alors on verra renaître l'énergie françoise, et le Conseil de Madrid est cette fois unanime sur la nécessité d'agir vigoureusement. On doute que les escadres russes puissent pénétrer dans la Méditerranée.
Du 17 décembre.
Le Roi est sans danger, et l'on attend son prompt rétablissement de la diète et du repos ; mais le dérangement de la santé de la Reine, qui n'avoit paru d'abord susceptible d'aucune suite factieuse, commence à inquiéter.
M. l'archevêque de Toulouse n'est pas bien : il crache du sang.
LETTRE CINQUANTE-TROISIÈME
De Versailles, le 18 décembre 1787.
La santé physique et la santé ministérielle de M. de Brienne alarment également ses amis. Je viens d'apprendre une anecdote qui n'est pas neuve, mais qui est assez piquante. Le lieu de l'exil du Parlement, lorsqu'il refusa les impots, étoit d'abord la ville de Sens. On a préféré ensuite la ville de Troyes , et ce changement précipité, vraie preuve de l'irrésolution et de la foiblessc de notre ministère , n'a été indiqué sur les lettres que par une rature. II a eu pour cause, dit-on, le mol d'un courtisan, qui, en lisant le mot Sens, a dit : | Ils pourront du moins pleurer sur la tombe de M. le Dauphin. »
On dit que M. le duc d'Orléans ne veut point revenir de son exil, qu'au préalable sa conduite n'ait été jugée par les pairs et le Parlement, et que son procès n'ait été fait dans les formes ordinaires de la justice.
Le comité de la guerre s'occupe toujours de la milice; mais ce ne sera pas encore pour cette fois qu'elle sera supprimée. On refond les trois projets qui ont été présentés sur cette matière. De cette refonte il résultera quelques changements qui, s'ils
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210 CORRESPONDANCE SECRÙTK.
n'augmentent pas la dépense pour l'Etat et pour Je: citoyen , ne
la diminueront pas. Quand cesserons-nous de talonner en voulant faire Je bien?
On ne sait encore quel sera Je résultat des deux opinions, de nommer les calvinistes dans l'édit de tolérance, ou le se servir du terme d'acalholiques. Dans le premier cas, on reconnoîtroit un corps d'hérésie avec lequel un choc pourroit être dangereux. En employant la dernière expression, on ouvriroit un champ libre à toutes les sectes et l'on diviseroit les forces anti-papales. Voilà, dit-on, ce qui retarde le rapport des commissaires et sert de prétexte au Parlement pour s'occuper d'autres objets. L'affaire des protestants est de nouveau remise au 28.
Du 22 décembre.
Le Roi n'est pas encore entièrement remis de son érésypèle.
Le Parlement de Bretagne a été mandé à Versailles; mais ayant trouvé que la manière avec laquelle on faisoit courir les Parlements d'un bout du royaume à l'autre étoit un peu plus que leste, et prétendant qu'ils ne dévoient être déplacés qu'en vertu de motifs déterminés par la nécessité , il a arrêté que AI. le premier président seroit député vers le Roi , pour entendre du seigneur Roi les raisons qui l'ont porté à faire cette injonction à son Parlement de Bretagne, et pour faire en son nom de très-humbles remontrances à ce sujet.
Les ducs et pairs ont arrêté qu'ils assisteroient à toutes les séances du Parlement qui pourroient avoir lieu relativement aux circonstances actuelles.
L'avocat général Séguier a eu la douleur de voir écliouer toutes ses humbles démarches pour obtenir la place de procureur général, vacante par la mort de M. Joly de Fleury. Elle a été donnée au neveu du défunt, quoiqu'il ne soit encore âgé que de dix-huit ans. On sait que cette place est une des plus importantes de l'administration intérieure. Ce neveu, gendre de AL de la Boulaye , intendant général des fermes, quittera la maison de son beaupère, insuffisante pour sa nouvelle dignité. Ce AI. Joly est un joli garçon, bien doux, bien honnête, et qui promet.
Madame la duchesse de Noailles continue d'intriguer, de se
démener. Elle court chez tous les conseillers au Parlement, à qui, en recommandant l'œuvre bizarre et ridicule des abbés Beaure-
gard et l'Enfant contre les protestants , elle recommande en môme temps les intérêts de l'Eglise et de l'Etat, qui ne permettent pas que ces réprouvés fassent des enfants légitimes. Son zèle a dicté une épigramme à deux tranchants que voici :
Noailles et Genlis, deux mères de l'Eglise,
Soulèvent tout le Parlement.
Soit qu'on les voie ou qu'on les lise ,
On est sûr d'être protestant.
Le nonce du Pape n'a eu garde de se tenir coi dans cette grande affaire. Il s'est agité comme les autres; mais on espère que la justice et la philosophie surnageront à cette impure fermentation.
Il a été ordonné à madame de Noailles de mettre des bornes à son zèle, mais elle n'en a tenu compte. On sait que c'est une illuminée du premier ordre, qui soupoit autrefois régulièrement avec la Vierge Marie et l'abbé Grisel.
On a peint dans une mauvaise caricature l'action courageuse du duc d'Orléans à la Ferté-Milon. On y voit ce prince saisissant par les cheveux son jockey qui se noyoit, et le portant à bord. Ces mots sortent de la bouche du prince : ce Tu es bien heureux de ne pas porter perruque. »
Il paroît certain que le duc d'Orléans étoit le maître de revenir à la cour, et que le comte d'Artois est allé lui faire des reproches de ce qu'il appeloit sa petite bouderie. « Non, je vous le jure, répondit le duc exilé, j'ai toujours le plus tendre attachement et le plus profond respect pour le Roi ; mais tant que je verrai à la cour le garde des sceaux et le baron de Breteuil, un ordre du Roi peut seul me contraindre à y paroître. » — * Je m'en doulois, reprit le comte d'Artois; ils ne sont pas aimés, et votre exil n'est pas la seule inconséquence qu'ils ont fait faire à mon frère. »
Du 27 décembre.
La révolution de l'année semble en amener une dans le système politique de l'Europe. Tous nos spéculateurs annoncent que notre ressentiment contre le juge des Hollandois, ou plutôt un nouveau calcul de nos intérêts, va enfin nous mettre décidément dans le parti des deux cours impériales.
Madame Louise, tante du Roi , est morte dimanche dernier, au moment même qu'on lui faisoil une saignée. On prétend qu'elle avoit pris trop à cœur l'a flaire des prolestants, et qu'elle a été la victime de ses appréhensions pour le salut de ses concitoyens. Cette sainte princesse voyoit la pureté de la loi en danger par le rappel des protestants en France, et ne pouvoit se persuader que des réprouvés méritassent d'être traités comme des hommes.
M. l'archevêque de Toulouse est retourné à Paris plus malade, et les médecins augurent mal de son état.
Un plaisant a dit dernièrement au sujet du bruit public qui place M. Foulon à la tête des finances : « Si on choisit un tel homme, ce sevoh fou, mais non pas long.»
On disoit dernièrement à un souper que madame D... avoit la petite vérole. « Je n'en suis pas étonné, répondit quelqu'un, je l'ai toujours connue très-modeste. »
La célèbre Aspasie du règne de M. de Calonne, madame le Brun, est allée en Italie, pour rejoindre M. de laudreuil.
Du 29 décembre.
On assure positivement que M. Lambert a donné sa démission, et que les médecins ont condamné M. de Brienne.
Le ministère est à tous les égards dans un état de crise trèsfàcheux. Le concours singulier d'incidents nouveaux, tant au dehors qu'au dedans, l'opiniâtreté des Parlements, le refroidissement de la confiance publique, les inquiétudes que les vents du nord soufflent vers ces climats, le traité de commerce avec l'Angleterre, ses effets et les discussions qu'il fait naître , tout est fait pour embarrasser le gouvernement. On remarque avec douleur qu'il résulte de cet embarras une irrésolution qui nous éloigne de plus en plus de l'équilibre. Mille projets ont été successivement présentés aux autres cabinets par le nôtre, et n'ont servi qu'à nous faire perdre toute leur confiance. Le ministère a cru que l'arme du despotisme vis-à-vis de la nation seroit encore victorieuse, et elle n'étoil plus qu'un véhicule à l'indocilité nouvelle que l'élude des principes constitutifs a fait naître.
Il est évident que le Parlement a des motifs de traîner l'examen
de Fédit au sujet des protestants. Il est vrai que les articles qui le composent sont rédigés d'une manière peu claire et propre à devenir la source d'un grand nombre d'abus. Les commissaires ont observé les vices de forme , et en proposeront la réformation , que par bienséance on appellera modification. Ensuite le Parlement proposera un nouveau travail , mais observera que la sanction des autres Parlements du royaume est essentielle, indispensable. Les autres Parlements examineront, modifieront, et s'accorderont à dire que l'importance de cette matière la soumet nécessairement à un examen national. Tel est le plan de Messieurs , qui ramènent tout à leur but.
Du 30 décembre.
Le ministère a sondé quel pourroit être l'effet d'un acte d'autorité à l'occasion de l'édit des protestants, en faisant annoncer au Parlement que le Roi ne souffriroit plus de longs retards à ce sujet ; mais il n'est pas probable que le gouvernement oublie qu'un enregistrement libre et entièrement légal peut seul remplir ses vues dans le rappel des protestants. Si on le renvoie aux Etats généraux, cela sera long, car la cour est décidée à ne les point convoquer avant 1791, et à chercher même les moyens d'éluder la promesse du Roi. On prétend, au reste, malgré l'exemple de quelques notables , que dans l'état d'ignorance où l'on a réduit les citoyens sur les affaires publiques, les membres futurs de cette auguste assemblée n'ont pas trop de temps pour s'y préparer.
LETTRE PREMIÈRE
De Versailles, le 4 janvier 1788.
La dernière assemblée du Parlement a élé plus orageuse qu'on ne Ta su dans le public. La réponse despotique du Roi y a d'abord répandu la consternation et la surprise. Ensuite plusieurs voix s'élevèrent et proposèrent de rendre un arrêt contre les lettres de cachet. D'autres proposèrent que la cour restât assemblée, les membres se relayant successivement jusqu'à ce que Sa Majesté ait donné une réponse satisfaisante. M. le prince de Condé est parvenu à tempérer l'acrimonie des esprits, mais ils sont restés dans un état de fermentation dont les suites sont à craindre, à moins que la cour ne cède encore et ne révoque l'exil des magistrats que le Parlement réclame.
Encore des réformes. Les conseillers d'Etat sont réduits à trente-deux , et les maîtres des requêtes de quatre-vingts à soixante-sept. Il est enjoint aux intendants de passer neuf mois chaque année dans leurs intendances.
Il n'est bruit ici que de la réconciliation de M. le duc de Bourbon avec madame la duchesse. Le partage de la succession de M. le duc d'Orléans ayant procuré des fonds considérables à cette princesse, elle a fait offrir à son mari une somme dont il avoit besoin pour acquérir une terre, lui proposant d'en recevoir 3 et demi pour 100 d'intérêt s'il répugnoit à lui avoir obligation. Le duc de Bourbon, touché de cette générosité, n'a pu résister aux mouvements d'une juste reconnoissance. Il est allé remercier son épouse, et l'on assure qu'elle lui fait préparer un appartement dans l'hôtel de feu M. de Beaujon, qu'elle vient d'acheter.
La capitulation des cantons suisses avec la France est à son terme. L'Angleterre et le Roi de Prusse cherchent à en empêcher le renouvellement, et offrent aux bons Helvétiens des conditions beaucoup plus avantageuses que les nôtres , pour prendre leurs troupes à leur solde. On voit plusieurs écrits à ce sujet. Le baron
d'Erlach veut que ses compatriotes s'en tiennent à leur ancien système, de ne fournir des troupes auxiliaires à. leurs alliés qu'en raison des traités défcnsifs et conséquemment en temps de guerre, et lorsqu'ils seront attaqués. Le baron de Waîdner lui a répondu et prouvé qu'il est utile à la Confédération helvétique d'avoir sans cesse une armée nombreuse, bien équipée, bien disciplinée, sans qu'il lui en coûte un sou. Cette question est assez importante dans les circonstances présentes, et l'incertitude de sa solution paroît aux frondeurs un nouveau mal à ajouter à ceux qu'ils reprochent à nos administrateurs.
LETTRE DEUXIEME
De Versailles, le 7 janvier 1788.
L'édit de prolongation des vingtièmes continue d'exciter dans tout le royaume une fermentation que l'on n'auroit jamais présumée aussi durable. Le Parlement de Besançon, auquel il a été envoyé, n'a pas seulement pris la peine d'ouvrir le paquet. La cour des aides de Paris refuse l'enregistrement de cet édit, réclamant le droit d'examiner tous les nouveaux impôts avant même qu'ils passent au Parlement.
Le Roi n'a point voulu recevoir cette année les compliments de la cour des monnoies. Sa Majesté est mécontente de l'action criminelle qu'elle poursuit contre M. de Bordelais, son procureur général, l'accusant de s'être entendu avec M. de Calonne pour son opération des monnoies. M. de Brienne avoit mandé il y a quelque temps les principaux membres de cette compagnie, et leur avoit annoncé avec beaucoup de vivacité que Sa Majesté défendoit qu'on s'occupât d'une affaire dans laquelle son ministre avoit été autorisé par elle, et sur laquelle il n'appartenoit qu'à elle seule de juger.
II s'en faut bien que les discussions du ministère avec les principaux corps de l'Etat soient à leur terme, et que l'on soit rassuré sur les suites qu'elles peuvent avoir.
M. le duc d'Orléans ayant écrit au Roi pour le remercier de la permission qu'il a eue de se rendre au Raincy, a reçu une réponse sèche et mortifiante dans laquelle Sa Majesté lui fait observer
^Kî CORRESPONDANCE SECRETE.
qu'elle ne s'est prêtée à .cette condescendance qu'en considéra* lion de madame la duchesse, sa digne épouse, el de If. le duc de Penthièvre, son respectable beau-père ' .
Le chagrin que Madame Louise a eu de l'affaire des protestants, et auquel sa mort peut être attribuée, éloit devenu bien plus vif par une réponse très-dure que le Roi avoit faite à une lettre de huit pages de cette princesse contre les protestants. Les ministres ne cessoient de se plaindre des sollicitations nombreuses dont elle embarrassoit leur travail. Livrée à une foule d'intrigants et d'esprits factieux, elle avoit beaucoup perdu de la considération dont elle avoit joui dans l'esprit du Roi, son neveu.
L'évêquc de Dol, chargé du compliment des États de Bretagne, ayant parlé au Roi avec une hardiesse un peu trop apostolique , Sa Majesté, qui ne s'attendoit pas à être moralisée en pareille circonstance , lui a donné ordre d'aller exercer vis-à-vis de ses diocésains son talent pour la prédication.
LETTRE TROISIÈME
De Versailles, le 9 janvier 1788.
Les affaires de l'intérieur du royaume sont plus embrouillées que jamais. Le Parlement de Paris se plaint dans son dernier arrêté que cela monarchie dégénère évidemment en despotisme, puisque les ministres abusent de l'autorité du Roi , disposent des personnes par lettres de cachet, et que faire dépendre la révocation de pareils ordres de la volonté du Roi établi roi t en principe l'usage des lettres de cachet, principe subversif des lois les plus sacrées de la monarchie. »
Pendant que les Chambres étoient assemblées, on leur a remis une lettre du Parlement de Bordeaux contre les lettres de cachet. Le ministère parviendra difficilement à détruire cette ligue générale contre les accroissements successifs de l'autorité royale.
On craint que la résistance du Parlement de Bordeaux aux lettres de jussion, dont il a refusé l'enregistrement, n'occasionne
0) Voir les termes authentiques de cette lettre dans le beau recueil de M. Feuillet de Conches, Louis A 17, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth, tome I, page 201.
une rupture éclatante : peut-être cette cour scra-t-elle transférée à Agen, peut-être cassée. Les Gascons réclameront avec chaleur les conditions auxquelles ils se sont soumis à la France.
La frénésie de nos pasquins n'est point encore apaisée. On a trouvé ce placard affiché à la porte de l'hôtel des domaines et dans plusieurs lieux publics : « Les rois ont reçu leur pouvoir des peuples pour protéger les lois, ils ne peuvent rien au delà de ces lois. Ils doivent à la nation un compte exact de leurs revenus. Les histrions et les mimes ne doivent point avoir de pensions, parce que l'Etat n'a pas besoin de farceurs, et qu'ils n'ont aucun droit sur la fortune des sujets que l'on fait contribuer... » On voit une mauvaise caricature. Elle représente une galère à moitié brisée, sur laquelle huit forçats habillés de vert, ayant un bonnet vert sur la tête, rament tant bien que mal. A la flamme du mat, on lit : « De la tour de Babel c'est la vivante image » ; et à la poupe : « Le flot qui l'apporta recule épouvanté. » On explique comme l'on veut cette allégorie. C'est, disent quelques savants, le comité de la guerre créé par le principal ministre.
La Reine a fait ses dévotions avec une grande pompe ces dernières fêtes. Elle a donné ordre à son maître d'hôtel de ne servir que du maigre sur sa table les jours d'abstinence prescrits par l'Eglise, en ajoutant que si elle s'étoit jusqu'ici éloignée de cette règle, elle vouloit désormais n'en plus violer l'observation. On s'attend que la réforme gagnera les vêtements et s'étendra à toute la cour. Mais on ne voit pas dans l'histoire que la mode de la dévotion ait jamais été plus économique qu'aucune autre, et l'on doute qu'il en résulte quelque avantage, surtout pour la partie fabricante de la nation.
l Du 11 janvier.
Les bons Parisiens ont été ces jours derniers en alarme. Les gardes françaises ont eu ordre de veiller la nuit du 7 au 8, et de se tenir prêts à marcher, ayant chacun quatre coups à tirer. On prétend que le projet étoit d'enlever le Parlement en entier, et de mettre en prison ce qui n'auroit pas été relégué à Tours ou à Poitiers. Mardi , de grand matin , M. de Rricnne s'est rendu avec tant de diligence chez le baron de Breteuil, pour empêcher cet acte d'autorité, qu'un de ses chevaux est crevé en route. On dit que le
2 1 s C ORR E S POND AN C E S E C R E T E .
Roi a accompagné incognito son principal ministre chez celai des lettres de cachet. Cette aventure ne rend point à M. de Ri deuil le cœur des François. Il n'en a pas moins donné lundi dernier
un bal superbe qui a duré toute la nuit L'exil du due d'Orléans n'est pas le moindre grief de la nation contre ce ministre. In propos qu'on attribue au Roi le justifierait à cet égard. On prétend que Sa Majesté a dit au due de Pcnthièvre : J'ai dans nia poche de quoi perdre votre gendre, si je me livrois à tout mon ressentiment. » Ceci rappelle les comités de Gennevilliers.
Le Parlement de Paris s'est assemblé hier, et a arrêté d itératives supplications, où règne une vigueur nouvelle. Il doit s'assembler encore aujourd'hui, et se propose, dit-on, de faire un arrêté violent contre les lettres de cachet. Le plan du conseil paroît être que le Roi se rende à l'improviste à cette assemblée, pour y faire enregistrer sur-le-champ ledit relatif aux protestants, et un autre édit établissant une commission qui sera chargée de l'examen des motifs sur lesquels seront fondées désormais les lettres de cachet, et dont le rapport sera écouté avant qu'elles soient expédiées.
On a remarqué que le prince de Conli s'est dispensé de se trouver aux dernières assemblées des pairs. On attribue cette réserve à ses vues sur le ministère.
La Reine a ordonné que l'argent qu'on lui offriroit pour obtenir des grâces seroit porté aux dames de charité, pour être employé en bonnes œuvres.
De Paris, le 12 janvier 1788.
Les délibérations du Parlement de Paris qui ont commencé hier, à dix heures du matin, n'ont été terminées qu'à près de minuit, et l'assemblée a été prorogée à huitaine. Pendant la séance, les pairs ont envoyé à Versailles un courrier, qui est revenu à neuf heures et demie du soir, et dont les dépêches ont occasionné de longs débats.
En attendant la décision de l'affaire des protestants, on conlinue d'admettre au domaine des demandes en restitution des biens qui ont été confisqués sur eux.
Le gouvernement n'a pas perdu l'espoir d'établir une colonie hollandoise près de Saint-Omer.
Les cinq derniers cônes qui ont été lancés à Cherbourg viennent d'être détruits par le gros temps. Les anti-cônistes se prévalent de cet accident; les partisans de M. Cassart crient que Ton n'a suivi son plan ni pour la distance ni pour la position des cônes.
LETTRE QUATRIÈME
De Versailles, le 18 janvier 1788.
Le Parlement est divisé contre lui-même : l'Evangile annonce dans cette circonstance quel sera son sort. M. d'Amécourt, devenu l'antagoniste de la cour depuis la chute de ses espérances, et M. d'Eprémesnil, en qui l'apparence des plus grands talents a fait place à l'inconséquence et à une espèce de folie turbulente dont nos pères auroient pu s'effrayer, ont protesté contre le dernier arrêté du Parlement. Ces protestations sont ridicules comme sans exemple, puisque les délibérations des chambres doivent se terminer par la pluralité. Il paroit que les têtes froides du Parlement commencent à sentir les dangers de la conduite de ce corps, et que les factieux seront sacrifiés. Lévêque de Langres s'est montré le partisan de la tolérance. « Mieux vaut, a-t-il dit, avoir des temples que des prêches, des ministres que des prédicants. » On espère que tout s'arrangera aujourd'hui à la satisfaction des amis de la paix et de l'humanité.
M. le Dauphin, Madame, fille du Roi, et M. le duc de Normandie, sont très-incommodés. On croit la Reine de nouveau enceinte. La mode de la dévotion continue, mais ne se propage pas. La Reine a changé de confesseur, et a quitté le curé de Saint-Eustache pour prendre l'abbé Bergier, confesseur de Monsieur et de Madame .\ cette nouvelle peut n'être pas aussi peu importante qu'elle le paroit.
On supprime la finance des grades militaires. H y a tels emplois subalternes qui, de 6,000 livres de finance, ont été négociés à 150,000 livres, parce qu'ils meltoient à portée de solliciter et d'obtenir des grâces.
Une marchande de modes a été ces jours derniers conduite à la Bastille. On dit qu'elle servoit d'intermédiaire à une correspondance secrète et répréhensible, et on fait à ce sujet mille
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conjectures, qui s'étendent jusqu'au prince du sang exilé, et à ses deux compagnons de disgrâce.
Madame la comtesse de Chabannes, ayant fait dimanche dernier son service auprès de Madame Adélaïde, se rendoit, en habit de cour, chez la Reine. Elle fut arrêtée dans L'antichambre de sa souveraine, et eut ordre de se retirer. Madame la comtesse de Tallcyrand , qui, le soir même, devoit présenter madame fit dire à la Reine que sa belle-sœur ayant le matin éprouvé sa disgrâce, elle croyoit pouvoir se dispenser de présenter son autre belle-sœur. La Reine répondit que le Roi ayant indiqué un jour à une dame pour être présentée, si elle ne l'étoit pas ce jour même, elle ne le seroit jamais. Voici le motif de la disgrâce de madame de Chabannes : Attachée intimement à M. de Galonné, elle s'est permis d'aller le voir à Londres; ce voyage a déplu. Ajoutez qu'elle est arrivée au moment où l'on a eu avis d'un nouveau mémoire de M. de Calonne. Ce mémoire, encore inconnu du public, est, dit-on, foudroyant contre l'archevêque de Toulouse et le baron de Breteuil. Ces deux ministres, au reste, n'opposent qu'un front serein aux cris redoublés qu'à travers les brouillards de la Tamise élève , dans l'excès de son désespoir, un transfuge qui a eu tort de se dérober à la loi, s'il est innocent.
De Paris, le 19 janvier 1788.
Le Parlement a été mandé en grande députation à Versailles. Le Roi lui a parlé avec bonté, et, ayant défendu qu'on se mêlât des affaires de l'État et des lettres de cachet, a biffé le dernier arrêté de cette cour. Assemblée de nouveau à son retour, elle a arrêté que, « pénétrée de la nécessité de maintenir les véritables principes qui peuvent seuls conserver l'ordre légal de la monarchie et la liberté individuelle des citoyens, il sera fait de nouvelles remontrances, auxquelles seront jointes les précédentes, concernant les lettres de cachet. » On a nommé à cet effet des commissaires, qui feront leur rapport dans la quinzaine. Les gens qui se piquent de lire dans les futurs contingents regardent cet arrêté comme le billet d'enterrement du Parlement. M. de Lamoignon, dit-on, pousse à bout le Parlement, et le Parlement à son tour pousse à bout le Roi. Sauve qui peut !
Le marquis de Maupeou dit : « Je suis bien aise de tout ce que fait M. de Lamoignon, cela fait oublier mon père. » On a tenté une nouvelle négociation auprès de ce père pour avoir sa démission de sa place de chancelier. Ce fut M. de Montmorin qui lui écrivit. Prévenu du contenu de la lettre, il ne voulut point l'ouvrir, a Remettez, dit-il au porteur, cette lettre à M. de Montmorin, et dites-lui que je ne veux rien, que je ne demande rien, mais que je ne rendrai rien. »
Le public, qui ne perd aucune occasion d'exercer sa malignité, sachant qu'un des ducs les plus connus s'opposoit fortement aux lettres de cachet, dit : « Celui-ci n'est pas adroit, car sans les lettres de cachet son père eût été pendu, et il ne seroit rien. »
L'ambassadeur de Suède a donné un bal superbe. Mais on n'avoit pas pensé aux laquais. Cette cohue, abandonnée au froid et à la faim, a pris de l'humeur, et a manqué de respect à l'Excellence. Il a fallu caler doux vis-à-vis d'eux. Tout porte l'empreinte de la mode du jour.
La marchande de modes embastillée est une madame Toland , qui avoit reçu de Londres une caisse de gazes, dont l'emballage étoit formé de feuilles du mémoire atroce attribué à AI. de la Mothe.
LETTRE CINQUIÈME
De Versailles, le 2 V janvier 1788.
Le cardinal de Rohan vient d'obtenir un triomphe, présage de son retour dans son diocèse, l'objet actuel de tous ses vœux. Le grand chapitre avoit envoyé en cour un mémoire renfermant des imputations atroces contre lui : il ne s'agissoit de rien moins que d'infidélité dans le maniement des deniers. On s'est adressé à la Reine pour le remettre au Roi. La Reine a répondu que c'éloit bien mal la connoitre que de s'adresser à elle pour aggraver les chagrins du prélat malheureux, et elle a refusé le mémoire. Le Roi n'a point voulu le lire non plus, et l'on a renvoyé le libelle à MM. les chanoines, avec une lettre ministérielle fort dure, qui leur a dit que s'ils avoient une plainte fondée à faire contre leur évêque, ils dévoient s'adresser à la justice.
Le conseil de guerre est en haleine. Les opinions (les difi'érenls membres du Conseil se heurtent souvent el fortement, mais c'est (le ee elioe que l'on verra bientôt naître et un code militaire et le développement des principes dune nouvelle lactique Françoise. La cavalerie sera augmentée de cent hommes par régiment. L'idée1 d'une nouvelle baguette de fusil qui l'ait partie de la baïonnette est adoptée. Cette idée est du comte de Cusline.
Trois premiers commis de la guerre ont obtenu la croix de Saint-Louis pour retraite. Deux d'entre eux sont faits pour la porter, et c'est celui des trois qui a été laquais qui l'a fait avoir aux autres. Pour la lui donner injustement, on a été obligé de faire deux actes de justice : l'effort est cruel !
L'Almanach de Liège se vend à un prix fou. On croit y voir clairement prédites les discussions relatives aux protestants, aux Parlements et aux querelles de l'archevêque de Toulouse avec le garde des sceaux. Si celui-ci n'étoit pas contrarié par la modération de l'autre, le Parlement seroit déjà dispersé par des lettres d'exil , encore en ce moment suspendues sur la tète de nos indociles sénateurs. On n'a fait qu'ébaucher l'exécution des réformes tant vantées. M. le comte d'Artois ne se montre pas disposé à souffrir aucune privation.
La santé de M. de Brienne va de mal en pis.
Une cabale nombreuse s'agite toujours en faveur de M. Necker, mais celui-ci s'est permis de dire librement son avis, et même de l'écrire, sur les facultés intellectuelles de son souverain, qui le sait et ne l'oubliera jamais.
Madame de Lamballe est mal. La chute, dont les suites ont totalement dérangé sa santé, a eu lieu en jouant au cheval fondu avec le duc de Chartres, son neveu.
Madame de Lamoignon, épouse du garde des sceaux, paroit jouir d'une grande faveur auprès de la Reine.
La cour des monnoies a fait des remontrances au Roi. Elle y témoigne sa douleur des marques de mécontentement de Sa .Majesté, mais elle ajoute qu'elle ne peut cesser ses poursuites contre son procureur général, dans lesquelles l'administration de M. de Calonne et la conduite de plusieurs directeurs des monnoies sont fortement compromises.
Les officiers des régiments de Viennois et de Touraine ont été rigoureusement punis, sur les plaintes que la Ferme générale a portées de la contrebande à laquelle leurs soldats se livroient.
Du 26 janvier.
Notre jeu en politique est de chercher à maintenir la paix dans toute l'Europe. Ce sera le comble de l'adresse d'y parvenir : nous nous en flattons encore. En fait de sacrifices, il n'y a que le premier qui coûte. Le temps nous rendra des alliés.
L'affaire des protestants prend une bonne tournure.
L'ouvrage de M. de Rulhières a fait beaucoup de sensation. C'est un excellent préservatif contre l'ignorance et la mauvaise foi de quelques magistrats, qui veulent repousser les protestants de la France. Il est surtout fort propre à décréditer le zèle brûlant de l'insigne d'Eprémesnil. Dans une des dernières séances, ce turbulent sénateur et six de ses confrères ne vouloient ni opiner ni sortir : conduite punissable et opposée à la loi reçue dans tous les corps, où, regardant comme étranger le membre qui refuse d'opiner, on le force de se retirer. L'archevêque de Paris, les évoques de Chàlons et de Beauvais firent leurs protestations et sortirent.
L'abbaye de Corbie est la troisième que notre principal ministre a eue dans le cours de cette année. Dabitur habenti.
On veut faire de nouvelles querelles au cardinal de Rohan. Le baron de Breteuil a reçu de nouvelles dépositions au sujet de l'affaire du collier, et quelques personnes qui avoient échappé aux premières requêtes ont été mises à la Bastille. Quelle bizarrerie dans la marche et les carrications de ce bas monde ! Les ennemis de cour ne manquent pas de moyens pour empêcher que l'ouvrage de leur haine ne soit détruit.
LETTRE SIXIÈME
De Versailles, le 31 janvier 1788.
Les ordres précis du Roi, accompagnés d'une lettre pleine de bouté, ont enfin déterminé l'enregistrement pur et simple de l'édit au sujet des protestants. M. d'Eprémesnil et quelques pré-
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lais se sont encore retirés pour ne point opiner. Le premier a pris pour prétexte que Les Etats généraux pouvoieni seuls donner
la sanction de la nation à une telle loi. Il se dispose à se venger sur l'article des lettres de cachet, et ne sera pas, à cet égard, plus heureux que celte fois-ci.
On se flatte que les exilés ne tarderont point à revenir, u Leur exil cesse, » disent nos calembouriers , « puisqu'on rappelle les protestants. »
Sur la belle action que M. le duc d'Orléans a faite en sauvant son jockey qui alloit se noyer, on dit : « Voilà un prince qui revient sur l'eau : il fait toujours des choses bien louables. » (Par allusion à ses bâtiments, dont la location a beaucoup augmenté ses revenus.)
On parle fortement de la suppression des receveurs généraux, ainsi que de celle des trésoriers. C'est le projet de M. Xecker, qui vouloit tout réunir au Trésor royal. En conséquence, il y aura un troisième garde du Trésor, et l'on nomme à celte place M. de Bercy, ancien trésorier de l'extraordinaire des guerres.
Pour se consoler des apparences de guerre, on prétend que notre traité de commerce avec l'Angleterre nous fait perdre à la balance annuelle quarante-cinq millions.
Du 2 février.
On hue les mécontents de la justice que les non-catholiques viennent d'obtenir. Parmi les évèques que l'on nomme protestants, on a vu avec indignation l'évêque de Chàlons, Clermont- Tonnerre, se signaler en plein Parlement contre les évangéliques. Au sortir de la séance, sa voiture versa; la tète de monseigneur passa à travers la glace de la portière, qui étoit fermée. La face épiscopale fut très-endommagée : cette aventure a fait rire. On n'aime pas à voir un prélat se faire zélateur en fait de religion dans un moment où on le sait aux expédients, et où, en vrai jeune homme, pour se procurer de l'argent, il a fait, en diamants et en bijoux, ce que l'on appelle une affaire de 100,000 livres.
La chaleur avec laquelle la maréchale de Noailles s'est élevée contre les protestants n'étoit pas l'effet d'un zèle aussi pur que l'Esprit-Saint dont elle empruntoit le langage. Les Noailles pos-
sèdent de grands biens qu'ils doivent à la loi barbare et criminelle qui dépouilla les héritiers naturels pour enrichir d'avides collatéraux. L'intérêt avoit suggéré par des voies obliques la révocation de l'édit de Nantes. Le même a manœuvré pour empêcher le retour de l'administration dans les sentiers de la raison et de la justice. La restitution, ce mot fatal qui ne se trouve point dans le code moral des dévots, remplissoit d'effroi les spoliateurs, et madame de Noailles a senti que le moment où les protestants recouvreroient les droits de citoyens seroit celui où diminueroient ses jouissances de ce monde, auxquelles on est toujours d'autant plus attaché que l'on vante davantage celles de l'autre.
On reparle de l'impôt territorial. L'affaire est en négociation auprès de ce qu'au Parlement on nomme « le grand banc »■; ce sont les présidents à mortier :
s II est avec le ciel des accommodements, j
On croit que la cour ne tardera pas à reprendre son influence sur le Parlement, et que la maladie de M. de Brienne n'a été dans le vrai que la crise de travaux importants pour son crédit personnel et celui du gouvernement.
M. d'Agoult ayant trouvé mauvais que le ministre de Paris ait accordé à sa femme une lettre de cachet pour se retirer dans un couvent à l'effet de plaider en séparation , est allé le trouver. Le baron de Breteuil Fa reçu avec ce ton de hauteur qui lui est familier. « Je respecte le Roi dans ceux qui parlent en son nom, lui dit l'officier, sans cela je vous demanderois une satisfaction de gentilhomme ; mais j'aurai d'une autre manière raison de vos procédés. » Il a porté plainte au Parlement, et voilà un incident à joindre à la liasse contre les abus d'autorité : procès depuis longtemps appointé pour être jugé à la fin de la monarchie.
Les locataires du Palais-Koyal ont perdu leur procès contre le duc d'Orléans. L'article des indemnités dues aux locataires qui prétendoient ne pouvoir pas être expulsés, reste encore sur le tapis.
AI. de Jouf , amant de mademoiselle Malingan, a été obligé
de quitter les gardes du corps. On parle de spéculations que cet heureux couple a faites sur les bourses des dupes crédules.
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