‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 21 sur 79 · TOMI II · texte numérisé non relu

TOMI II

Du 20 octobre.

Le système anti-anglican a pris le dessus au conseil de Madrid, depuis que le prince des Asturies a changé (l'opinion. On espère plus que jamais que nos fiers rivaux céderont : il parait que leurs menées sur le continent ont absolument échoué. Le Roi de Prusse a envoyé ici un homme de confiance pour tâcher de faire avaler en douceur à notre ministère la pilule de la Hollande, et faire trouver justes les motifs qui l'ont engagé à ravager la Hollande aux dépens de ceux qui l'habitent.

On s'attendoit bien que l'Empereur profiteroit de la première occasion pour s'approprier les provinces ottomanes qui sont à sa convenance. On croit que celle-ci lui réussira, et nous serons trop heureux que nos amis payent seuls les fautes de notre administration .

Notre cour est dans la plus grande apathie. \os princesses s'ennuient, et les réformes les attristent, parce qu'elles ne pourront point avoir de l'argent et des places pour leurs favoris, ni des pensions pour les histrions qui les amusent. L'archevêqueministre tient ferme, et tout Versailles est dans la désolation. Le conseil de guerre fait dans les Jmreaux de ce département une réforme qui expulse soixante-quatre commis. La réduction des pensions fait pousser les hauts cris à des personnes qui ne devraient pas en avoir. Tous parlent de leurs services, de l'ingratitude de l'Etat : on en rit, parce que l'on connoît le mérite et l'état des plaignants.

On attend d'un jour à l'autre une grande promotion de maréchaux de camp, ce qui fera vaquer un nombre de régiments qui seront donnés aux colonels en second qui auront eu ce grade six années. On ne sera plus colonel avant vingt-cinq ans.

Les retranchements qui ont été faits dans la maison du Roi ont mis du froid entre le baron de Breteuil et le principal ministre.

On fait mille contes plus absurdes les uns que les autres sur une voiture qui a passé sous une escorte de maréchaussée à Saint- Ouen, venant de nos côtés. Elle renfermoit deux femmes à qui les gardes témoignoient le plus profond respect, et l'on eut le plus grand soin à la poste d'écarter tous les curieux, même les gens attachés à la poste, dont on obligea le maître de faire luimême le service.

LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME

De Versailles, le 29 octobre 1787.

Enfin on se croit assuré du maintien de la paix. Grâce à notre soumission aux préceptes de l'Evangile , nous ne nous mêlerons point des affaires du continent, si ce n'est pour tout concilier, même le Turc, avec des adversaires intéressés, et quoique l'Angleterre ait vraisemblablement déjà commis dans les Indes des hostilités que nous ignorons , on désarme dans les ports respectifs. M. de Marigny, chef d'escadre , est déjà parti pour assister comme commissaire aux désarmements de Portsmouth , et le commissaire anglois qui doit remplir la même fonction à Brest doit passer ici aujourd'hui pour s'y rendre.

Les fonds publics ont, d'après ces nouvelles, beaucoup monté. Cependant on parle encore d'un emprunt de cent trente millions.

Le bruit court de l'interruption des travaux de Cherbourg, apparemment par suite d'une convention secrète, supposée avec la cour de Londres, ce qui est également injurieux à la nation et aux chefs qui la gouvernent.

Les calembours vont leur train, malgré les inquiétudes dont chaque individu de la société est tourmenté. La mutation rapide des contrôleurs généraux , MM. Laurent de l illedeuil et Lambert , a donné lieu à ce jeu de mots :

Mon cher Laurent, lui dit Lambert, Qui quitte sa place la perd.

Mon cher Lambert , reprit Laurent , Qui prend la place aussi la rend.

Je vous ai déjà parlé , Monsieur, d'un mémoire de M. le marquis Ducrest sur l'administration des finances, présenté au Roi par M. le duc d'Orléans. Beaucoup de personnes, révoltées du ton d'assurance du chancelier du prince, prévenues personnellement contre lui par des manières qui pourroient être plus modestes et plus douces, indignées de la façon despotique et tranchante dont il jouit de sa fortune actuelle, en négligeant ceux qui l'ont connu et aidé dans une position beaucoup moins brillante, ont traité sévèrement cet ouvrage. D'autres assurent cependant qu'il n'est

pas sans mérite ; que If. le marquis Ducrestdit au Roi : » Voici ce

(nie j'ai (ail dans l'administration des finances de AI. le duc d'Orléans; voici les avantages qui en sont résultes. J'ai augmenté [es revenus du prince, en faisant rendre gorge à des gens qui lui

prétoient ses propres deniers à gros intérêts ; Votre .Majesté peut obtenir les mêmes résultats avec les mêmes opérations, .l'ose les lui garantir si elle veut m'en charger. » On voit que ce mémoire ne tendoit à rien moins qu'à faire M. le chancelier du prince premier ministre, et Dieu sait si sa petite tête, élevée dans une si haute région, n'auroit point tourné. On assure que le Roi ayant lu l'ouvrage , que le prince avoit prié qu'on ne communiquât point à l'archevêque de Toulouse , fut pendant vingt-quatre heures daus l'indécision ; que Sa Majesté s'en étant ouvert à quelqu'un (la Reine), on profila avec adresse des préventions fondées que l'auteur a données contre lui pour faire naître des doutes sur la bonté de son ouvrage. On décida le Roi à le communiquer à M. de Brienne. Le prélat-ministre eut l'adresse de relever quelques propositions moins lucides du mémoire, et le résultat fut que M. Ducrest fut éliminé. On prétend cependant qu'on a profité clandestinement de quelques-unes de ses idées.

M. le Rhingrave de Salm est décidément à Paris, et les personnes qui avoient exigé de ce Catilina batave qu'il se fit tuer à la tête de sa légion commencent à croire qu'il a lait très-sagement de s'être mis à couvert par la fuite. M. le Rhingrave dit d'excellentes raisons pour justifier ce dernier procédé; il aura plus de peine à justifier aux yeux de l'Europe sa défection envers le Stadhouder, primitivement son bienfaiteur, le monde ayant pour principe de ne canoniser de pareilles actions que lorsqu'elles sont couronnées par le succès.

LETTRE QUARANTE-SIXIÈME

De Versailles , le 5 novembre 1787.

Nous sommes à la veille de nouveaux démêlés avec les Anglois : ou leurs dispositions pacifiques n'ont point été sincères, ou ils veulent cruellement abuser de notre désir de ne point faire la guerre. Peu de jours après la convention d'un désarmement

réciproque, les commissaires anglois sont arrivés; les nôtres n'étoient point encore partis. IVous avons opéré de bonne foi notre désarmement, sous les yeux de nos alertes surveillants; et lorsque nos commissaires sont arrivés en Angleterre, on les a ballottés, badines et enfin expulsés, de manière que l'exécution des promesses de nos rivaux est très-problématique.

Notre cabinet est au reste dans un état de division qui ne permet point de prendre de résolutions énergiques, convenables à la situation des affaires générales et à la nécessité de suspendre bientôt la cbute où nous entraîne une pente qui devient de jour en jour plus rapide.

Il est heureux pour nous en ce moment que les puissances du continent, retenues dans leurs opérations par les chaînes qu'a tissues l'ancienne politique, ne puissent se livrer à l'effervescence de l'esprit de conquête. L,e Roi de Prusse vient de faire déclarer à notre cour que notre silence sur la communication de ses projets d'invasion en Hollande lui avoit persuadé que nous n'en étions point choqués, et pour réparation du retard vrai ou prétendu de cette communication, dont le public doit croire que la formalité n'a pas été remplie à temps, on dit que le baron de Goltz sera rappelé.

M. de Calonne avoit tenté , il y a deux ans , d'abolir les annales. On assure que M. de lîrienne a consommé ce grand ouvrage, et qu'il délivrera la France de ce joug ultramontain. Pour parer ce coup, le Pape a, dit-on, fait proposer le chapeau de cardinal au principal ministre, au grand aumônier, et à l'archevêque de Paris. Ces prélats ont eu, suivant la version honorable pour eux qui s'accrédite, la générosité de refuser ces grâces intéressées, et l'on ajoute que nous aurons un patriarche en France dans la personne de l'archevêque de Bourges, M. de Fontanges.

Du 10 novembre.

La paix est assurée, dit-on; elle éloit nécessaire; car l'archevêque n'auroit jamais trouvé de l'argent pour la soutenir. Il auroil besoin d'un emprunt, que le Parlement n'enregistre pas. Les pays d'Etats ne veulent point accepter le supplément de vingtièmes;

la Bourgogne demande les assemblées provinciales ; le Dauphinc*,

la Franche-Comté et la Flandre veulent leurs anciens Étals, el la nation désire les États générais. On scia probablement forcé de les convoquer, Vous sommes dans l'anarchie; le lit de justice ci la reculade que Ton a l'ait faire an Roi ont plus uni à l'autorité (jne le ministère de Richelieu ne Tavoit servie.

Il paroil des rapsodies plates et indécentes contre la requête de M. de Calonne. AI. Carra, mauvais écrivain, s'est mis sur les rangs. Pour faire sa cour au ministre actuel, il a dit quelques injures à l'cx-ministre, et point de bonnes raisons. On a inséré dans sa diatribe un mémoire sur les finances qui se trente dans le n° 15 de la Correspondance littéraire secrète de cette année , et que M. de Calonne a qualifié de mémoire infernal. AI. Carra s'en avoue Fauteur : il l'a rédigé en effet, mais sur les notes d'un homme plus instruit que lui.

L'archevêque de Toulouse est venu la semaine dernière dîner chez Al. de Saint-Fargeau, qui préside la chambre des vacations.

En sortant, il trouva le fameux d'Eprémesnil, qui crut devoir lui dire combien il étoit enchanté de voir l'union de l'autorité et de la justice. «Ce n'est point une union passagère, répondit le prélat au compliment, c'est un véritable mariage. » En France, il est très-peu de mariages heureux.

La suppression de la nouvelle Compagnie des Indes paroit décidée. Il n'est plus question que du comment, c'est-à-dire de quelle manière on procédera à la liquidation des fonds de cette compagnie.

Du 12 novembre.

Le projet d'une alliance entre notre cour et les deux cours impériales se poursuit avec succès. Il en résultera pour la Russie une paix dont elle aie plus grand besoin; pour l'Empereur, des acquisitions moins brillantes mais plus certaines que des conquêtes, et pour le Roi de Prusse, des regrets peut-être d'avoir eu de trop prompts succès en Hollande. Notre cabinet est outré contre celui de Potsdam, et fort mécontent en général des princes allemands.

Malgré notre rapatriage avec les Anglois, on trouve des paris pour la guerre avant dix-huit mois. Quoi qu'il en soit, nous sommes assurés de l'Espagne. Il est de fait, et l'on peut regarder

comme une nouvelle authentique, qu'au premier avis de nos brouilles avec les Anglois, la cour de Madrid a donné Tordre d'armer cinquante vaisseaux de ligne. Le prince des Asturies, qui'passe dans l'opinion générale pour né pas aimer la France, a été le premier à crier aux armes lorsqu'il a appris les armements des Anglois.

LETTRE QUARANTE-SEPTIÈME

De Versailles , le 15 novembre 1787.

Il y a une fermentation terrible à notre cour. Echec au prélat. M. de Castries , M. Necker, M. de Caraman, sont coalisés d'une part, et le baron de Breteuil l'attaque fortement de l'autre. Il est douteux que ces crises opèrent le salut de l'Etat.

Le Parlement forme pour ainsi dire un quatrième parti. Il refuse constamment d'enregistrer. Bien loin d'agréer le projet d'un emprunt de cent millions, il a défendu au trésorier de la ville de se dessaisir des sommes produites par le dernier emprunt de douze millions. Le principal ministre dîna ces jours derniers avec M. d'Eprémesnil chez le premier président. "Il faudra bien, dit M. de Brienne, laisser passer les emprunts, puisqu'il ne doit point y avoir d'impôts. » — « Tout ce que l'on pourra faire, répondit M. d'Aligre, ce sera d'enregistrer provisoirement un emprunt, en attendant l'assemblée des Etats généraux, que la nation réclame unanimement. »

Il a été nommé une commission sur le mémoire de M. de Calonne. Comme c'est un moyen reconnu d'éterniser les affaires, le Parlement, qui ne veut faire grâce de rien, a résolu de reprendre la dénonciation et les poursuites contre l'ex-contrôleur. Cela pourroit occasionner de nouveaux troubles.

L'état civil des protestants occupe de nouveau le Conseil. M. de Brienne voudroit avoir la gloire de mettre à fin cette grande aventure. Il a besoin de toute son activité pour ne pas laisser à d'autres le soin de réparer les torts de nos pères envers de bons et utiles citoyens.

L'augmentation de nos troupes est décidée* Les réformes de quelques parties faciliteroient l'accroissement des forces sans

celui dos dépenses. L'entretien des carabiniers équivaut à celui de six régiments de dragons; mais Monsieur obtiendra sans doute leur conservation, et il en sera de même de la gendarmerie, puisque M. le comte d'Artois désire; que le duc d'Angoulème, son fils, devienne colonel général de ce corps.

La France sera divisée en quatre généralats; les fortifications seront démolies, et les coûteux états-majors de place supprimés. Nous aurons trois cent cinquante mille bommes de bonnes troupes.

Du 17 novembre.

Conformément au discours tenu par le premier président au principal ministre, le Parlement consent à enregistrer l'emprunt, dont la nécessité est démontrée, à condition que le Roi promettra solennellement et à la face de la nation, dans le préambule de Fédit , d'assembler les États généraux au mois d'avril prochain. J'ai osé prévoir, lors de l'assemblée des notables, que cette démarche, contraire aux principes adoptés depuis longtemps par notre ministère, amèneroit un changement dans la constitution du royaume. C'est ainsi que la politique de la fin du dix-huitième siècle prépare une révolution qui ne peut être éloignée dans le système des empires, et particulièrement dans celui de l'Europe.

On a déjà vu que AI. de Brienne cherche à se rapprocher des Parlements. Il leur abandonne l'agiotage, et les agioteurs vont être poursuivis pour le remboursement des fonds du Trésor royal qui leur ont été fournis par M. de Calonne.

Les actionnaires de la Compagnie des Indes ont demandé une prolongation de privilège de cinq années; mais le Roi veut rendre la liberté à ce commerce , et racheter les actions à raison de 1,400 livres, dont moitié payée comptant, et le reste en coupons du premier emprunt.

Il est sérieusement question de la vente demandée au Roi par une compagnie de la coupe de ses bois pour cinquante ans, à raison de onze millions par an et d'une augmentation progressive jusqu'à quarante millions.

Le vent des réformes et de l'économie continue de souffler.

Le Roi et la Reine n'auront plus qu'une même table. Les princes se contenteront des revenus de leurs apanages, et renon-

ceront aux pensions attachées à leur rang. Monseigneur l'archevêque de Toulouse laisse ses appointements au Trésor royal, et abandonne une somme annuelle de GO, 000 livres sur son abbaye de Saint-Ouen, au profit des pauvres. On croit qu'il aura l'abbaye de Saint-Germain des Prés.

La maison de JVoailles jouissoit de 1,800,000 livres de rente en bienfaits du Roi. Par la réduction des pensions, cette somme est restreinte à 1,080,000 livres.

Du 18 novembre.

Le besoin d'argent est extrême dans les caisses royales. Le gouvernement a déjà fait de grands sacrifices pour s'en procurer par le crédit de quelques financiers. Les effets royaux sont dans une décadence effrayante qui annonce le peu de confiance dans les emprunts, pour lesquels il n'y a point d'hypothèque assurée, et dans une administration qui ne porte pas sur un grand caractère ni sur un génie transcendant.

Le ministère a cédé sans doute au Parlement sur tous les points, car l'édit d'emprunt sera présenté la semaine prochaine. Ce sont des rentes viagères à 7 et demi pour 100 sur une tête et 9 sur deux têtes, avec des primes de 3 pour 100 par forme de loterie. On parle aussi du doublement du droit de contrôle.

On revient insensiblement et forcément aux projets de Al. iVecker pour la suppression des caisses particulières. On peut en effet faire au Trésor royal, au moyen d'une augmentation de bureaux qui formeroit au plus 20 à 30,000 livres de frais, le service d'une foule de trésoriers inutiles et ruineux pour l'Etat.

Du 20 novembre.

Le Roi est venu hier siéger au Parlement dans tout l'appareil de la royauté. La séance a duré près de neuf heures. Il a été permis à chaque membre de parler, et la discussion a été vive. Le Roi a annoncé toutes les réformes et l'espoir de rétablir en quatre ans l'ordre dans les finances. Il a déclaré qu'il venoit faire enregistrer un emprunt de quatre cent vingt millions qui s'effectueroit en quatre ans. Sa Majesté s'est retirée à cinq heures et demie, et le Parlement est resté assemblé jusqu'à neuf. Il n'a pas protesté contre l'enregistrement forcé, mais il a déclaré qu'il

n'i swroit aucune part. Quand le Roi a ordonné que ledit emprunt se lit d'exprès commandement, AI. le duc d'Orléans lui a observé

<jiie par cet ordre il donnoil à la séance la forme d'un lit de justice, el (pie celle nouvelle manière d'enregistrer é toit contraire aux usages reçus, et il a protesté.

Voilà où nous en sommes : point d'argent pour payer, point de ressources pour en avoir. Vous sommes dans un commencement d'anarchie qui peut avoir des suites.

Dans la même séance, le Roi a publié une loi, rédigée par AI. de Malesherbes , pour rendre l'état civil aux protestants. Le Parlement a nommé des commissaires pour l'examiner.

LETTRE QUARANTE-HUITIEME

De Paris , le 22 novembre 1787.

La séance du 19 a été une surprise pour les Parisiens. Les ducs et pairs et les membres du Parlement n'avoient été avertis que la veille au soir. Quand le Roi s'est retiré, une foule innombrable étoit sur son passage. Un silence respectueux et morne prouvoit l'impression profonde que ressentoient les spectateurs.

M. le duc d'Orléans est exilé à lillers-Cotterets. On a remarqué qu'en sortant du palais il avoit l'air très-animé et triomphant.

L'abbé Sabathier, qui a parlé longuement et vivement, est exilé au Mont-Saint-Michel; M. Freteau à Dourlens. On est étonné que M. d'Eprémesnil, qui a également fait briller son éloquence, n'ait encouru aucune peine.

Une grande députation du Parlement est allée hier demander au Roi la liberté de ses membres. On en ignore le succès.

Le Roi, en demandant un emprunt, n'a promis les Etats généraux que pour 1792. On croit qu'ils auront lieu au printemps prochain. Sa Majesté a écouté attentivement tout ce qui a été dit, et n'a porté que des paroles pleines de douceur et de bonté.

La crise est alarmante. Les effets de la Bourse baissent journellement. Le payement des rentes à la Ville se fait très-mal : on craint une suspension totale.

Le Parlement a remis à huitaine l'examen de l'édit qui concerne les protestants. On est étonné qu'il traite avec cette froideur un

objet aussi pressant. Un grand nombre de familles hollandoises se disposent à s'établir en Fiance, et attendent impatiemment cette décision.

On prétend que ces Hollandois émigrants, au nombre de seize mille, fourniront de gros fonds. Déjà ils ont acheté en Normandie pour une somme considérable de domaines relevant de la couronne. Des protestants offrent en outre un don gratuit de vingt millions.

LETTRE QUARANTE-NEUVIEME

De Versailles , le 22 novembre 1787.

L'édit d'emprunt a été enregistré avec les formalités usitées dans un lit de justice tenu ici. Il n'y a point été question de celui des protestants.

Le sort des exilés est toujours incertain. M. le duc d'Orléans a reçu sa lettre d'exil déjà habillé et prêt à partir. Le baron de Breteuil l'ayant suivi jusqu'à sa voiture, et la portière s'étant refermée promptement, il dit au duc : « Monseigneur, j'ai ordre de vous accompagner. » — « Je ne m'y oppose pas, dit le prince, mais ce ne sera pas dans ma voiture. » Les chevaux fringants de Son Altesse partirent sur-le-champ, et ceux du ministre suivirent comme ils purent.

On est étonné de voir le duc d'Orléans se montrer chef du parti de l'opposition.

Les pairs dévoient s'assembler aujourd'hui au Parlement. Le Roi le leur a défendu expressément.

En attendant, les intrigues de cour sont plus actives que jamais. Le parti qui porte M. Necker avoit circonvenu le principal ministre, pour l'engager à lui donner sa confiance.

Le secret le plus profond règne dans les délibérations du conseil de guerre. Cependant on sait qu'on s'y occupe d'ôter aux princes du sang la nomination des officiers de leurs régiments, comme pouvant occasionner des abus et des passe-droits que le nouveau régime tend à prévenir. On va jusqu'à dire qu'on ne leur laissera qu'un seul régiment en propriété.

Page 1