‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 24 sur 79 · A\\EE · texte numérisé non relu

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dans l'assemblée des notables, a des vues sur la place de M. de Brienne. On parie aussi de M. du Chàtelet, parent et protégé de la Reine. Le parti ATecker, présidé par madame de Staël, qui intrigue tant qu'elle peut, met en avant le maréchal de Castries. Voilà comment le temps s'écoule en cabales , en fermentations intestines, tandis que les affaires générales exigeroient une attention exclusive.

On prétend que le duc d'Orléans a écrit au Roi pour lui demander la permission de se retirer en Espagne.

Les protestants ont fait présenter au Roi, par un député, l'hommage de leur respect et de leur reconnoissance. Cependant ils ne sont pas entièrement satisfaits de Fédit rendu en leur faveur. Les lettres patentes que l'on attend en interprétation redresseront sans doute ce qui leur paroît humiliant, comme entre autres la publication de leurs bans de mariage à la porte des églises. Ils demandent qu'elle soit faite à l'audience des tribunaux .

Madame de Noailles ayant échoué vis-à-vis du Parlement de Paris, dirige vers ceux des provinces ses manœuvres contre les protestants.

La prolongation des vingtièmes et les assemblées provinciales contribuent à les tenir en fermentation. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le Parlement de Toulouse, dans ses dernières remontrances sur le premier objet, appelle les assemblées provinciales

une institution vraiment populaire, qui n'attend qu'une sage organisation digne de recevoir la sanction de la loi. »

Le Roi vient de réformer six cents gardes du corps. Ce qui en reste va être réuni et mis en quartier à Vincennes.

Du 8 février.

M. Fréteau a obtenu la permission d'occuper une de ses terres près de Melun. L'abbé Sabathier semble se consolwr de son exil par l'espérance de la célébrité. Il écrit souvent. Ses lettres ont une teinte d'originalité provençale qui a son mérite dans ce siècle, et l'on voit qu'il se croit devenu un homme important. On ne s'en seroil jamais douté.

Ou s'occupe forlcmcnf des moyens de conciliation avec le Par-

lemént, qui, malgré la défense du Roi, fabrique de nouvelles remontrances sur les lettres de cachet.

On continue de recevoir à Saint -Omer tous les Hollandois qui passent, auxquels le gouvernement fait un traitement par

semaine, depuis six livres jusqu'à quinze, suivant la qualité dé l'immigrant.

Une compagnie fait revivre l'ancien projet de transporter les tueries hors de la ville. La spéculation porte sur les singuliers et prompts effets du sang de bœuf pour engraisser les cochons.

La Heine étoit, à ce que l'on assure, au dernier bal de l'Opéra, déguisée en Esope. Malgré la publique douleur, on a vu beaucoup de mascarades dans Paris. On en a remarqué entre autres une à cheval représentant Henri IV, Sully, la belle Gabrielle , Bellegarde , etc. Cette mascarade, généralement applaudie, n'eut, hélas! qu'une jouissance éphémère. La belle Gabrielle reçut un soufflet d'un arlequin, Sully des coups de canne, et Henri IV eut les cheveux arrachés.

La révolution annoncée dans la discipline militaire est fixée pour le mois de mai prochain. Le comité de la guerre a adopté une partie des idées du comte de Saint-Germain. Les soldats porteront des habits -vestes, peut-être des chapeaux à quatre cornes.

Grand scandale à Versailles, et cela pour un dîner qui s'est fait en Angleterre. M. de Carmarthen y avoit invité le chevalier de la Luzerne et M. de Calonne, tous deux y vinrent. Ceux qui s'entendent en étiquette diplomatique ont prétendu qu'il n'étoii pas décent qu'un ambassadeur dînât avec un homme qui est dans la disgrâce ouverte de son maître , que ce maître a dépouillé de ses ordres, qui ne peut être regardé que comme un fugitif, et qui n'est sorti de France que pour échapper à la loi.

Le nouveau mémoire de M. de Calonne commence à se répandre. Il traîne M. Necker dans la boue, et l'accuse d'avoir menti effrontément dans son Compte rendu.

Les tout petits mouvements militaires qui se font vers quelques points de nos frontières n'ont aucun rapport avec les affaires générales de l'Europe. Il est évident que nous voulons, par une meilleure constitution intérieure, nous mettre dans le cas de ne

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rien craindre du dehors , mais que nous ne penserons pas de sitôt à jouer un rôle offensif. Quelques grands hommes ont cependant prétendu qu'il existe une unique façon de se défendre, c'est d'attaquer.

LETTRE HUITIEME

De Versailles, le 12 février 1788.

Les cabales et les intrigues agitent de plus en plus notre cour. Hier on annonçoit une révolution générale dans toutes les places de l'administration; aujourd'hui, peut-être, le baromètre changera; mais il nous faut un journal exact de ses variations. On donnoit à M. de Montmorin la place de gouverneur de M. le Dauphin, et à M. d'Harcourt le bâton de maréchal de France pour consolation ; à M. de Saint-Priest les affaires étrangères; à AI. Sénac de Meilhan le contrôle général; on parloit aussi d'un principal ministre, mais on varioit dans le choix. Depuis quelques jours M. de Castries paroit avoir de grandes espérances. C'est l'homme de M. Necker, qui a toujours un parti puissant.

Les maîtres des requêtes, qui, suivant le plan de réforme, ont été privés de plusieurs bureaux et de divers émoluments, par un arrêt du conseil rendu seulement il y a quelques jours, se tiennent pour assurés de recouvrer le droit de participer aux dépouilles du peuple, en rentrant dans tous leurs privilèges sous une nouvelle administration. 11 en est de même des militaires, sur lesquels la serpe de l'économie, entre les mains du comité de la guerre, se dispose à agir vivement. Entre autres suppressions, celle des cinq colonels généraux et de leurs nombreux états -majors formeroit une épargne très-forte. Le plan du comité est de porter les troupes de France à trois cent mille hommes, sans augmentation de frais. Mais chez nous de tels projets sont toujours prévenus à temps par la culbute des hommes hardis qui en tentent l'exécution.

Monseigneur l'archevêque de Sens est toujours malade, et son état donne beaucoup de consistance aux bruits d'une révolution prochaine. Son abbaye de Corbie est grevée de 20,000 livres de pension en faveur de son neveu, et de 12,000 livres pour made^ moiselle de Bourbon, abbessc de Hemiremont.

Du 15 février.

La »ânté du Dauphin est toujours chancelante. S'il en réchappe, il sera rachitique.

Il est toujours question de changements ministériels. La retraite surtout de M. Lambert paroît décidée, ainsi que la nomination

de M. Sénac de Mcilhan au contrôle. C'est tin accroc aux vues de M. \Tecker.

L'évèque d'Autan est à la veille de perdre la feuille des bénéfices. Le Roi, toujours bon et considérant la délicatesse de sa santé, lui ôtera cet embarras ; mais le zèle de l'archevêque de Sens, tout malade qu'il est, l'engagera à le joindre à tous les soins dont la place et la régie de son arcbevècbé et de ses quatre abbayes l'accablent déjà. L'êvêquc d'Arras passe au siège de Toulouse, et l'abbé de Vinti mille au sien.

Le Roi donne le cordon bleu à M. d'Angiviller et lui ote l'intendance des bâtiments, qui, sous sa régie, a coûté énormément à l'Etat. Ce département , très-propre à enrichir son chef, est encore réuni au contrôle général. On soupçonne M. d'Angiviller de s'opposer à la vente des maisons royales qui sont abandonnées, telles que Vincennes, Blois, etc.

Un seigneur françois passe pour être le plus poli et pour le courtisan le plus adroit. Cela n'est pas général. La Reine avoit annoncé par un billet à la duchesse de Luynes qu'elle iroit le mardi gras faire sa média notte chez elle. Le duc de Luynes, qui n'est pas l'homme le plus spirituel de France, se chargea de sa réponse, et ce furent des plaintes, des reproches. La Reine alla faire le réveillon chez la duchesse de Fitz-James, qui est toujours très en faveur.

Du 16 février.

Le dernier mémoire de M. de Calonne a fait beaucoup de sensation et augmenté le nombre de ses partisans. Madame l'ambassadrice de Suède a dit que s'il étoit possible que son père (M. Necker) manquât d'encre pour y répondre, elle fourniroit tout son sang. Des plaisants ont ajouté qu'il ne faudroit pas qu'il fût long.

La retraite de M. d'Angiviller n'est pas encore entièrement

décidée. On parle de nouveau de faire au château de Versailles les réparations qu'il exige et qui deviennent de jour en jour plus urgentes. La cour, dans l'intervalle, se retirera à Saint-Cloud. On en fixe l'époque au printemps prochain; on dispose les appartements de ce château pour la recevoir.

L'archevêque de Sens travaille infatigablement , malgré les avis de son médecin. Le comité de la guerre, le garde des sceaux, mettent chacun de leur coté la même activité à leurs opérations, qui produiront, si on les laisse achever, de grands changements. Il y a déjà au Parlement douze édits et déclarations : on en prépare d'autres encore. Les affaires du dehors sont celles dont on paroît s'occuper le moins. M. de Montmorin ne les perd cependant point de vue. Il se tient pour assuré de la paix cette année ; mais à quel prix? A celui d'une partie de notre commerce dans le Levant, et de la perte des alliés que ses prédécesseurs ont toujours regardés comme les plus essentiels à nos intérêts et au maintien de l'équilibre.

LETTRE NEUVIEME

De Versailles, le 20 février 1788.

Le dernier mémoire de M. de Calonne circule librement et lui ramène un grand nombre de partisans. L'archevêque de Sens lui-même dit hautement qu'il est difficile de lui répondre. On auroit lieu d'être étonné des discours que tient à cet égard le principal ministre : outre la réputation de justice et de générosité qu'ils lui acquièrent, on ne pouvoit leur supposer une raison secrète, qui n'échappe point aux gens de cour. M. Necker, porté par un parti puissant ,*devenoil de jour en jour un adversaire plus dangereux pour M. de Rrienne. On le croit atterré par ce dernier écrit; le principal ministre ne peut que s'en réjouir, et c'est une obligation qu'il a à son ennemi déclaré.

On attend incessamment le compte des finances de 1787. Il aura, dit-on, pour base celui de M. de Calonne. Il paroit que cette époque sera celle du nouveau déménagement que l'on annonce à l'hôtel du contrôle général.

Il se dit à l'oreille que Madame, (il le du Roi, sera mariée au

duc d'Angouléme. On leur donne encore trots ans pont- se préparer.

Du 2V février.

M. l'archevêque de Sons est ressuscité. Les liens qui L'attachent

à la surface du globe paraissent raffermis de toutes les manières. Le succès des grands changements dont il a tracé en silence le tableau, achèvera de lui rendre la santé.

Dans le nombre de ces projets, il n'en est point où une guerre entre pour quelque chose. Nous sommes dans une pleine sécurité et déterminés à laisser faire à nos amis et à nos ennemis tout ce qu'ils voudront au delà de nos frontières. On regarde comme un grand coup l'affoiblissement du crédit du prince Potemkin, l'auteur et l'àme des projets de la Russie dans le Levant.

La gendarmerie sera entièrement supprimée. Sint aut non tint, a dit M. de Castries, comme le général des jésuites.

Le travail important de M. de Lamoignon sur la refonte du code, a aussi donné lieu à un motto latin. Il se fait aider dans ce travail par le président Dupaty et l'abbé Alaury. On propose pour épigraphe du code : Aut pati, aut mort. AI. le garde des sceaux a fait demander aux Parlements communication de toutes les procédures criminelles commencées depuis six mois. Le Parlement de Pau a refusé net, disant que tout travail relatif aux lois et surtout à la refonte du code , exigeoit le consentement et le concours de tous les Parlements du royaume.

Il y a beaucoup de fermentation dans les tètes chaudes de la Guienne, au sujet du refus qui a été fait d'y assembler les notables, comme les habitants de cette province prétendent avoir le droit de le faire dans les circonstances critiques.

Les Bénédictins reviennent à la charge pour avoir la manutention de la Bibliothèque du Roi. Ils offrent, si on veut leur donner cette confiance, leur bibliothèque en pur don : c'est une belle et intéressante collection. Ils offrent encore de faire agrandir à leurs frais l'hôtel de la Bibliothèque du Roi et de la desservir sans aucune rétribution. On pourroit spéculer autrement sur un emploi utile de leurs immenses richesses. C'est ce que penseront le Roi , qui n'a pas un goût bien décidé pour la moinaille, et son principal ministre , qui , en homme d'Etat, croit qu'un laboureur,

un cordonnier, un artiste , sont des citoyens bien plus respectables que des en Croqués.

Croiroit-on qu'au milieu du Parlement des voix se sont élevées en faveur de la liberté de la presse? Tout auteur seroit tenu de mettre son nom à sa production. Ce seroit pis encore que la censure, espèce de miroir où les écrivains prennent au moins quelques leçons utiles à leur sûreté. Qu'on se rappelle toujours l'exemple de Sylvain Maréchal, traité comme sacrilège, pour avoir placé Jésus-Christ au jour de sa naissance dans son calendrier, comme il est dans le Dictionnaire des hommes célèbres placé à son rang, suivant l'ordre alphabétique. M. le garde des sceaux a offert au Parlement de lui rendre ce malheureux décrété. Le Parlement, attendu l'embarras où il seroit de le juger, a refusé de le recevoir. Le garde des sceaux, en le lui offrant, étoit bien assuré qu'on ne l'accepteroit pas.

LETTRE DIXIÈME

De Versailles, le 27 février 1788.

Ce n'est point une ambition stérile qui a fait désirer à M. de Brienne la feuille des bénéfices. Son objet est d'employer le moyen efficace pour tirer un parti avantageux à ses grandes vues de l'assemblée du clergé qui se tiendra au mois de mai prochain. Son dessein est d'étendre la tolérance religieuse, en dépit des cagols et de la cabale jésuitique, qui vont encore jeter les hauts cris sur l'abolition de la signature du formulaire que l'on exige encore en beaucoup d'endroits, et de toutes les traces des disputes théologiques qui ont troublé la France pendant si longtemps.

Les impositions projetées par M. de Calonne reviennent sur le tapis. Il est même question de celle du timbre, mais uniquement, dit-on, pour les affaires des ecclésiastiques. C'est un moyen de facilite]- celte partie du cadastre du royaume, et de faire contribuer un peu plus aux besoins de l'Etat cette classe de sujets qui parle tant et paye si peu, comme le dit un écrivain moderne.

On attribue ta M. de Calonne le projet extravagant au premier

C2:H CORRESPOND kNCE SECRETE.

coup d'oeil, de vendre aax Anglois toutes nos possessions de I Amérique.

Le Père Loth, qui a joué un rôle dans l'affaire du collier, \ient d'être sécularisé. Il doit relie laveur à la re< •onnoissaiiee de la maison de Kolian.

Le Parlement commence à jeter des hâtons dans les jambes des réformateurs. Il veut qu'on le regarde comme le coopérateur de la loi, et comme tellement identifié avec elle, qu'on ne peut attaquer celle-ci , quelque abusive , quelque absurde quelle puisse être, sans qu'il jette les hauts cris. Il a refusé l'enregistrement de la déclaration qui accorde un défenseur aux malheureux qu'il envoie au supplice. Ses remontrances à ce sujet semblent écrites par la même main qui a signé l'arrêt des Calas, des Alontbailly, des Salmon, des Lardoise, et de tant d'autres.

L'intérêt personnel, en apparence engourdi par l'enthousiasme universel, lors de l'assemblée des notables, se réveille dans tous les corps avec toute sa vigueur. Nos magistrats craignent extrêmement d'être réduits à la fonction de jugeurs, et ils veulent au moins que cette fonction ne perde rien de ses avantages pécuniaires. Le plan du gouvernement ne sauroit être une énigme pour eux, et il est clair qu'en rendant même à la nation une partie de ses droits, il affermira et étendra l'autorité monarchique par l'humiliation des corps qui se sont prétendus les dépositaires de celle du peuple et par la division de ceux à qui cette dernière sera transmise.

L'établissement de deux nouveaux conseils d'administration est décidé; l'un pour la marine, l'autre pour le commerce. Aotre principal ministre prétend que le bon ordre dans les affaires intérieures est le seul moyen de nous tranquilliser sur celui du dehors.

On parle toujours de réformes dans toutes les parties ; mais les frondeurs prétendent qu'elles ne seront que des changements. Les munitionnaires des vivres seront supprimés. Les chefs de troupe seront chargés, dit-on, de tous les approvisionnements et fournitures.

Du 2 mars.

Le Dauphin s'affaiblit de jour en jour. On a presque perdu l'espérance de conserver cet être précieux.

Les commissaires chargés de ta rédaction des remontrances sur les lettres de cachet continuent leur travail. Ils ont élagué le préambule qu'avoit rédigé M. d'Eprémesnil , et que ce fougueux magistrat va lisant dans toutes les sociétés. C'étoit un morceau rempli d'éloquence ; mais Versailles y auroit vu avec indignation que Ton vouloit faire dater l'institution du Parlement de l'institution de la monarchie. Il ressemhloit moins aune représentation patriotique contre les lettres de cachet qu'à un plaidoyer en faveur de la magistrature.

LETTRÉ ONZIÈME

De Versailles, le 5 mars 1788.

Les membres du conseil de la guerre sont occupés à mettre la dernière main aux nouvelles ordonnances militaires , les unes de réforme, les autres de discipline. Tout sera changé : chapeaux, boutons, uniforme, exercice, régime, etc. Les militaires sont tellement prévenus contre ces innovations, que Ton doute de leur succès. "Cette ordonnance, dit le soldat, est une bâtarde qui a trois ou quatre pères de différents états : un tyran , un flatteur, unpoëte, etc. » Ce travail fini, le conseil se séparera et jouira de quelques vacances. Le ministre de la guerre ira à sa terre de Urienne, et le principal ministre, son frère, ira prendre possession de son archevêché.

M. Hastings, qui se trouve en scène à la chambre des pairs à Londres, nous occupe quelquefois. Nos spéculateurs ne vculenl voir dans l'appareil de son jugement qu'un jeu, une farce politique, dont l'industrieux Pilt cherche à amuser ses concitoyens. On veut que le sort de ce tyran asiatique, si gravement accusé, mais aussi vigoureusement défendu qu'attaqué, soit entièrement décidé, et que le chancelier de l'Échiquier n'ait appelé le dénoùment de ce drame national que parce qu'il est assuré des voix qui doivent en absoudre le héros.

Les patriotes se tiennent pour assurés que l'assemblée des

Etats généraux aura lieu en janvier prochain. On dresse de tous les côtés ses batteries : l'autorité et la prérogative, d'une part;

de l'autre, la haine ou plutôt la crainte du despotisme. On prétend que celle fameuse assemblée pourrait bien occasionner la chute du garde des sceaux, connue l'assemblée des notables a opéré celle de AI. de Cal on ne.

Du 8 mars.

\ouveau tracas, nouvelles intrigues! On a, dit-on, découvert une ligue des Parlements, dont il importe à l'autorité de prévenir les progrès, et de déconcerter an plus tôt les desseins. AI. de Alaupeou est consulté. On débutera par une nouvelle séance royale , où le timbre et la subvention territoriale seront enregistrés. Ces ressources établissant une abondance permanente dans le Trésor royal, jusqu'à de nouvelles dissipations, l'autorité agira sans entraves et sans inquiétudes.

On peut regarder AI. le Dauphin comme une des plus illustres victimes de la médecine mécanique des enfants. Il n'étoit peutêtre pas impossible qu'il échappât aux maux d'une enfance délicate, mais il l'est qu'il résiste aux corps de fer et à toutes les tortures qu'on a imaginées pour lui redresser la colonne vertébrale. Le château de Aleudon, où l'on va le transporter, est appelé depuis longtemps le tombeau des Dauphins.

Le public ne sait encore que penser des discussions de AI. Xecker et de AI. de Calonne. Les gens impartiaux attendent, pour fixer leur jugement, la réponse que le premier prépare. In grand seigneur disoit dernièrement : « De l'aveu de AI. de Calonne, sur les quarante-six millions de déficit dont il prouve l'existence en 1781, il n'y en avoit que neuf créés sous AI. \ecker. De son aveu, Aï. de Calonne a ajouté trente-six millions au déficit ancien. Comment pendant trois années de paix a-t-il pu dépenser le capital de trente-cinq millions de déficit, tandis que AI. Xecker, en quatre années de guerre, n'en avoit ajouté que neuf millions?... » Un ami de AI. de Calonne qui se trouvoit là, répondit qu'il ne falloit pas aller à Londres pour avoir la solution de ce problème.

AXXEE 1788. 237

LETTRE DOUZIEME

De Versailles, le 11 mars 1788.

On se rappelle le mot de M. de Maupeou, lors de sa disgrâce : ce J'ai fait gagner à la couronne de France un procès qui duroit depuis plusieurs siècles. Il plaît à Louis XVI d'en appeler, il est le maître, mais ses regrets seront douloureux. »

M. le garde des sceaux avoit eu l'idée de réunir à sa place celle de premier président du Parlement de Taris : on a changé ce projet. Le Roi paroît décidé à frapper de grands coups. Voici le plan de la séance royale dont il est question : Sa Majesté donnera au Parlement une forme toute nouvelle. La grand'chambré seule, toujours dévouée aux volontés de la cour, sera conservée; ornée de la présence des pairs, elle formera une chambre nationale > où s'enregistreront les lois. Cette chambre jugera aussi le peu d'affaires qu'on lui attribuera. Les autres chambres du Parlement, celles que compose une jeunesse fougueuse, seront restreintes aux fonctions de judicature, et iront tenir aux grands jours des assises dans les principales villes du ressort, comme Orléans, Poitiers, Lyon, Troyes, etc., et y prononceront souverainement, sans appel. Si le Parlement s'oppose à ce bouleversement, il sera cassé et supprimé entièrement : on remboursera toutes les charges, et il sera créé un autre Parlement, dont on dit que le ministère a déjà tous les sujets sous la main.

C'est dans cette semaine que doit paroitre le grand travail du comité' de la guerre, guidé et éclairé par les Lambert, les Guibert, etc., importants minutieux, qui se sont occupés à bouleverser l'armée et à dégoûter du service tous les anciens officiers. Tous les corps sont en mouvement pour de nouvelles garnisons, où ils resteront huit années. Ce déplacement général coûtera quelques millions : c'est sans doute pour le mieux. MAL d'Autichamp, de Guines, d'Estcrhazy, protestent contre celte opération-.

Il n'est point aisé de remplacer l'archevêque de Sens à Toulouse; les uns refusent, ce n'est pas le plus grand nombre. On ne veut pas de ceux qui désirent ce siège. Monseigneur l'archevêque de Sens auroit voulu y placer l'évèque d'Arras, mais

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l'évoque d1 lutun, son ennemi, s'est servi de tontes les ressources de l'intrigue et de la protection de l'abbé deVermond, pour éloigner ce prélat. On espéroit cependant que les motifs du bien public l'emporteroienl sur les inimitiés du feuilliste. L<i clergé se réjouissait d'une \ ictoire < j 1 1 i de* oit le débarrasser d'un ministre occupé depuis dix ans à ne donner qu'au crédit, i l'intrigue, à l'influence des femmes, à promettre sans tenir parole, à accorder sans exciter la reeonnoissanee. If allieiireusement , l'archevêque de Bordeaux, intrigant, maladroit, despote impérieux, sYsl rendu odieux à toute la Guyenne, à un tel point qu'il a été l)rulé, jeté dans la Garonne (en effigie il est vrai). On l'accable journellement de pamphlets et de chansons satiriques : il faut le soustraire à la haine publique. Pour y parvenir, on forcera l'archevêque de Bourges à prendre l'archevêché de Toulouse, malgré son incapacité reconnue , et on le remplacera par celui de Bordeaux , à qui doit succéder l'abbé de Périgord, homme qui a tous les mérites, excepté celui de son état, qu'on a vu administrateur de la Caisse d'escompte, chef de l'agiotage, dépositaire des fonds de bienfaisance. On le croit sans doute propre à rétablir la réputation des évêques dans la Guyenne. On dit qu'il sera secondé dans cette administration par M. le comte de Mirabeau et par M. de Chamfort; on dit même qu'il y a quelques femmes aimables qui iront l'aider à ramener les esprits.

Tout est incertitude, variation, tant pour la politique du dehors que pour celle du dedans. Quant au Parlement, rien d'assuré. On croit qu'il sera mandé dimanche à Versailles, et que là il recevra une nouvelle forme. Pour consoler ceux de ses membres que l'on éloigne du timon de l'Etat, on leur attribuera les fonctions de la chambre des comptes et de la cour des aides, qui seront supprimées. Les membres de ces cours se trouveront, par cette adroite disposition, prêts à remplacer les récalcitrants de l'autre.

En attendant, on travaille toujours aux remontrances sur les lettres de cachet, et il paroît qu'elles seront apportées à cette séance. L'intention du Parlement à cet égard est louable : toute autorité arbitraire est un pur despotisme. Vos mauvais plaisants

renvoient cette séance au jeudi saint; ils disent que le Roi fera d'une pierre deux coups, et qu'après avoir lavé les pieds aux pauvres, il lavera la tète à ses conseillers.

On prétend que l'archevêque de Sens veut créer encore un conseil pour la feuille des bénéfices , attendu qu'il paroit injuste et dangereux qu'un seul homme soumis à tant d'influences dispose des biens immenses de l'Eglise, qui devroient être répartis avec le choix le plus circonspect.

C'est maintenant à Tours que doivent se tenir les Etats généraux. Le Roi iroit à Chantilly.

Toutes ces circonstances ont fait prodigieusement baisser les effets publics : ils remontent un peu avec nos espérances. Il faut attribuer cette légère hausse au bruit qui se répand que, comme nous, l'Angleterre gardera la plus exacte neutralité dans les affaires actuelles de l'Europe.

AI. de CaJonne est dangereusement malade. Son frère et son médecin viennent de partir pour Londres.

LETTRE TREIZIEME

De Versailles, le 20, mars 1788.

M y a eu avant-hier une course de chevaux au bois de Vincennes entre quelques seigneurs, dont l'un a reçu une leçon bien appuyée d'un irascible piéton. Le jeune étourdi galopoit : pour faire ranger les curieux qui pouvoient obstruer son point de vue, il tiécochoit a droite et à gauche des coups de fouet. Ce particulier, qui n'aimoit pas les gestes, décocha un bon coup de bâton sur les épaules du jeune centurion, et se mit ensuite sur son chemin. Ce dernier, ne voulant pas passer à disputer des moments bien précieux pour lui, tourna avec grâce la tête de son cheval vers le lieu du rendez-vous. Le prince de Monaco a gagné le pari. La moitié des badauds étoient à cette course, où l'on croyoit voir le duc d'Orléans. Mais ce prince n'a pas encore quitté le lieu de son exil. On prétend qu'une démarche qu'il ne veut point faire lui rendroit la liberté. I^e Roi s'est refusé aux sollicitations les plus humbles et les plus empressées de la princesse son épouse et du duc de Penlhièvrc, qui se bornoienl enfin à demander que le lieu de l'exil fût rap-

proche de la capitale. On a témoigné ensuite le désir que Son Altesse voyageai, ce Je le permets, a dit le Roi, pourvu que ee ne soit pas en Angleterre. »

Le due d'Orléans a gagné sou procès contre ses locataires du Palais-Royal. Ceux-ci ont fait de grosses dépenses dans des boatiques qu'ils ont louées très-cher, et Son Altesse, en vendant, les expulse, ce qui paroît dur à certaines gens qui vouloient au moins qu'on leur donnât des dédommagements. Mais des gredins tels que des libraires, des limonadiers, des chapeliers, etc., méritoient sans contredit de perdre leur procès à un tribunal auprès duquel M. le duc d'Orléans doit s'attendre à une longue reconnoissance...

Les amis de M. de Calonne sont rassurés sur son compte. Sa maladie n'a été qu'une colique très-alarmante , mais qui enfin s'est calmée.

Le chevalier de la Luzerne, ambassadeur en xAngleterre, avoit contracté, il y a quelque temps, un mariage secret dont le Roi a été instruit. Il fut question, dans le dernier conseil, de lui expédier des dépèches. On écrivoit : A M. le chevalier, « Mettez A M. le marquis, dit le Roi ; quand on est marié, on change le titre de chevalier. »

Le Parlement a été au-devant des maux dont il étoit menacé :

il a du moins reculé l'explosion. Ses remontrances sur les lettres

de cachet sont achevées, mais il ne s'en vante pas. La crainte

a enchaîné son zèle et a arrêté la bonne envie qu'il avoit de ne

plus vouloir que la liberté d'un citoyen dépendit de l'autorité

arbitraire d'un homme en place. On commence à croire que la

cour ne sera pas forcée d'en venir aux extrémités dont il a été

question.

Du 21 mars.

M. de Buffon touche à son dernier moment. Le Journal de Paris a donné son bulletin tous les matins. C'est un hommage rendu à l'un des hommes qui ont le plus fait pour la gloire littéraire de la nation.

On parle beaucoup de trois ouvrages nouveaux. L'un est intitulé : Considérations sur les mœurs et l'esprit [l>; l'autre,

0) Par Séoac do Meilhan.

Sur la guerre actuelle des Turcs; et le troisième, auquel j'en veux venir, intitulé : Révolutions des Provinces-Unies , renferme des anecdotes et des traits d'audace qu'on ne s'attendroit à trouver que dans un libelle ordurier. A propos des doutes que des écrivains clandestins ont gratuitement élevés sur la légitimité de la naissance du Stathouder, l'auteur rappelle les calomnies abominables qu'on s'est permises sur d'autres personnages illustres, et ose plaisanter à ce sujet avec l'ironie la plus coupable.

On ne parle presque plus des deux magistrats exilés. Les lettres de l'abbé Sabathier, toujours prisonnier au Mont-Saint- Michel, ont perdu la gaieté que respiroient ses premières missives. Elles ont un sérieux qui annonce que l'ennui le gagne. La cour voudroit sa démission, et elle en viendra à bout si elle continue à l'attaquer par l'ennui.

On commence à croire que les grands changements dont il avoit été question dans différentes parties n'auront point lieu, ou se réduiront à peu de ebose. Les lumières du siècle et le génie des administrateurs ne sauroient faire sortir les meilleures vues du cercle vicieux qu'une vieille routine a tracé, et qui ramène toujours au même point, faute d'énergie pour s'écarter de la circonférence.

Il en est à peu près de même en politique. Joseph est le seul souverain, depuis la mort de Frédéric, qui ait la force nécessaire pour réaliser de grands projets.

LETTRE QUATORZIÈME

De Versailles, le 24 mars 1788.

Le Roi a très-mal reçu les députés du Parlement, lorsqu'ils sont venus en substance lui demander jour pour les remontrances sur les lettres de cachet. « Je désire autant que vous, a dit Sa Majesté, la liberté de mes sujets; mais c'est à moi de réprimer cette liberté lorsqu'elle trouble le bon ordre. Je vous ai défendu et je vous défends de vous occuper de cet objet. » Voilà le langage d'un despote françois, c'est-à-dire un peu moins dur que de ceux de l'Orient. Le despotisme n'est point dans le cœur

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