‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 25 sur 79 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

du Roi; mais il n'entend point de remontrances sans s'imaginer rire sons la tutelle des bourgeois des Paria, et ses ministres s'occupent des moyens de L'affranchir de l'imporfanité des représentants. Le Parlement, de son côté, plie pour un instant la tète devant l'orage, mais il ne quitte pas le point de vue qu'il a fi\é. C'est une grande révolution nationale que la magistrature continue de préparer dans le plus grand secret.

M. le duc d'Orléans est arrivé a Paris dans le moment qu'on ne s'y attendoit pas. On l'a même vu sur le chemin de Versailles. On a dit : « Tout a un terme, même la colère des rois, n Mais la présence du prince n'ayant été nécessaire que pour quelques instants, relativement aux fonctions de ses charges, à l'époque de grands changements militaires, il est reparti d'abord pour le lieu de son exil.

M. le Dauphin est à Mcudon. Le mieux qu'il éprouve n'est point encore éloigné d'un état qui laisse peu d'espérance.

Le luxe et la magnificence avec lesquelles la duchesse de Coigny s'est montrée à Longchamps a exercé la malignité. On s'est mis à jaser sur la pension de 80,000 livres que le duc, son époux, a obtenue dans le moment où Ion fait retentir aux oreilles du peuple le mot épouvantable de déficit.

Mais la partie saine de la nation voit avec admiration et reconnoissance les réformes immenses auxquelles nos maîtres se sont résignés. La démolition des maisons royales qui coûfcoient tant à l'Etat par la garde et l'entretien, est arrêtée. Le Roi ne conserve que Versailles, Fontainebleau, Compiègne, et ce superbe Rambouillet, pour l'embellissement duquel on employa, sur la foi de M. de Calonne, tant de millions, tandis qu'on en étoit aux expédients les plus ruineux pour les besoins de l'Etat. La Reine a consenti à la suppression de cent soixante -treize charges de sa maison. On a été étonné de voir à cette occasion que dans les cuisines les fonctions de galopins fussent érigées en titre d'office. Ce titre de galopin étoit tout au moins ridicule, mais le produit qui s'y trouvoii attaché étoit très-considérable.

Une bulle vient d'être enregistrée au Parlement. Elle a pour objet la tenue d'un chapitre générai dans la congrégation des Bénédictins. On sait que ces chapitres sont ordinairement des

champs de bataille; ces batailles amènent peu à peu la dissolution du corps.

Du 28 mars.

On sait maintenant avec certitude que le coup d'autorité dont le Parlement a été menacé n'étoit point une rêverie chimérique. C'est encore monseigneur l'archevêque de Sens qui l'a paré. Tous nos ministres sans doute sont, ainsi qu'il est d'usage, les ardents défenseurs de l'autorité royale, et cherchent à la raffermir et à l'étendre; mais M. de Lamoignon, autrefois le plus populaire des magistrats, veut agir en conquérant sûr de sa force, et M. de Brienne craint que de trop grands efforts ne F épuisent entièrement. La nation est en effet tellement pénétrée des principes de liberté que les agents des souverains ont si maladroitement répandus, que les Parlements ne sont plus qu'un miroir où ses sentiments et ses vœux se réfléchissent pour aller frapper sur le trône. La chose ne subsistera pas moins, quand on réussiroit à détruire l'organe qui l'exprime. On ne peut se dissimuler que l'anglomanie a préparé depuis longtemps la révolution qui semble prête à s'opérer. Elle a fixé nos regards sur une constitution qui fait des hommes libres; les circonstances, les mécontentements, ont poussé à un degré de violence alarmant pour les ministres despotes, notre désir de jouir des mêmes avantages. M. de Brienne agit sagement, en espérant du temps et des fruits d'une meilleure administration, le retour de l'esprit de soumission. Des spéculateurs prétendent qu'une guerre rétabliroit l'harmonie intérieure. Si l'on peut se persuader que la gloire et les vrais intérêts de l'État ne l'exigent point, ce seroit substituer un mal certain à un mal douteux, car la révolution que l'on espère prévenir par une guerre ne sauroit être qu'avantageuse au peuple. Au reste, quelques-uns voudroient que le Roi, allant acquérir à la tête de ses troupes des droits à la reconnoissance de la nation, laissât la conduite de l'intérieur, pendant son absence, à un conseil dont les membres seroient choisis par les corps mêmes dans lesquels la nation a le plus de confiance. On prétend que les avis sur ces points importants ne sont pas moins partagés dans les comités des ministres que dans les cercles des nouvellistes.

Au nombre des opérations du département de la guerre, on

cite la création d'an corps de six mille gentilshommes qui s'équiperoienl à leurs dépens et donneraient chacun 10, 000 livres. Ils auroient le grade de lieutenant, la croix au bout de dix ans, et la préférence pour être placés dans d'antres régiments. Ce corps feroit partie de la maison du Roi. C'est ainsi qu'eu supprimant et créant alternativement, on espère remplir les coffres de l'État. Le produit de cette spéculation est évalué à soixante-dix millions. Au reste, ce n'est encore qu'un simple projet.

L'antique « fille de nos rois » , qui jouoit autrefois un si grand rôle, l'Université, est dans ie deuil et dans les alarmes. Il est question très-sérieusement de changer la forme ridicule des études, et même les principes d'enseignement. Cette révolution n'éprouvera pas ici tant de difficultés qu'à Louvain, et l'abbé Maury, qui en est le promoteur, en sera quitte pour quelques invectives pédantesques.

LETTRE QUINZIÈME

De Versailles, le 2 avril 1788.

Nos militaires sont toujours dans l'attente. On doit leur présenter dans peu de jours un service entier d'ordonnances assorties qui sont au moins au nombre de vingt. Les Bénédictins de Cluny ne sont pas moins agités par la crainte du coup qui va les frapper. Tout est arrangé, non pour consommer leur extinction totale, mais pour la suppression de quarante-deux de leurs maisons. Les religieux seront licenciés et jouiront, en quittant le cloître, d'une entière liberté. Leur traitement sera en raison de leur âge et de leur dignité.

L'existence du mémoire du comte et de la comtesse de la Alotbe semble prouvée par les nouveaux détails que les gazettes angloises donnent de son contenu. Ils prouvent au moins que si la nation pouvoit perdre de vue une affaire aussi importante, les parties intéressées ne cesseront jamais de travailler à la rappeler, On croit généralement que ce sera l'un des premiers objets de l'attention des Etats généraux. Nos grands ont pu d'abord voir avec quelque plaisir humilier un Rohan , comme les moines se sont réjouis quelques instants du désastre de la compagnie de Jésus.

Le temps apprend aux uns et aux autres la valeur de cette satisfaction momentanée. On assure que dans la visite du duc d'Orléans au principal ministre, le jour de Pâques, il a été traité des conditions de son rappel. On ajoute qu'il n'est pas éloigné de souscrire à celles qu'on lui impose. Son Altesse s'ennuie prodigieusement au Raincy, et l'ennui peut produire le repentir.

Les Parlements ne s'ennuient point, et leur résistance s'accroît au lieu de mollir, comme on l'avoit espéré. Il est évident que l'autorité ou les représentants de la nation, de fait s'ils ne le sont de droit, doivent céder. Ou la modération du principal ministre portera le Roi à sacrifier les progrès de ses prédécesseurs vers un pouvoir despotique, ou un coup de bombe doit bientôt réduire

la magistrature à l'obéissance.

Du 5 avril.

Toutes les caisses sont supprimées. On se borne à deux trésoriers : M. de la Borde et M. de Lange de Savalette. Celui-ci payera, et le premier recevra.

Monsieur , frère du Roi , a eu une querelle avec le garde des sceaux. On veut qu'il lui ait reprocbé de pousser le Roi à des rigueurs qui pourront troubler l'Etat et avoir des suites dangereuses. Le garde des sceaux s'en est plaint au Roi. La cour, le Conseil, le ministère, la famille royale même, sont divisés en deux partis, dont M. de Brienne et M. de Lamoignon sont les coryphées. On ne sait lequel l'emportera. Le Parlement craint toujours une dissolution.

Si un, parti puissant qui travaille le principal minisire vient à l'emporter, cette révolution ne tardera point à détruire tout ce qui met encore un frein à l'autorité absolue exercée au nom du monarque. Alors M. le baron de Breteuil et M. de Lamoignon imposeront un éternel silence aux réclamations de la nation. On peut espérer le contraire, si M. l'archevêque de Sens continue à être le pendule modérateur des mouvements de l'administration. Mais certainement les Etats généraux , une fois assemblés, ne se sépareront point sans avoir élevé une barrière solide entre les prétentions du pouvoir et les droits du peuple.

LETTRE SEIZIÈME

De Versailles, le 9 avril 1788.

Les amateurs voient arriver avec une vive impatience la (in du règne des énormes fichus sous lesquels Les femmes ensevelissent, depuis un an, de vrais ou prétendus appas. Le 1er de ce mois, la Reine parut en public sans ce monstrueux accoutrement : une simple gaze très-claire laissoit apercevoir une gorge qui passe encore pour être la plus belle de la cour.

Il se confirme que l'une des conditions auxquelles la lettre d'exil du duc d'Orléans sera levée , est que ce prince lasse un long voyage , ailleurs qu'en Angleterre. Aux motifs très-fondés que le Roi peut avoir d'empêcher qu'il respire l'air britannique , se joint, dit-on, la prière de Georges III, qui, cherchant à affermir les pas du prince de Galles dans les sentiers de l'ordre et des bonnes mœurs, a prié son frère Très-Chrétien de ne point laisser approcher de lui ses amis de Paris.

Nous avons enfin un conseil de marine : le chevalier de Bausset en est le président. Ce conseil n'aura point de rapporteur; mais des dix membres qui le composent, il y en a quatre qui seront chargés des quatre principaux objets de la marine.

M. de Lœwendal vient d'être conduit, en vertu d'une lettre de cachet, dans une maison de force, pour y expier ses dissipations.

La philosophie , si longtemps affligée par des arrêts du conseil, par des sentences de tribunaux, par des mandements d'évèques et par des censures de Sorbonne , nous a ramené les protestants. Si les juifs reçoivent en France une existence légale, c'est à elle qu'ils devront ce bienfait, et peut-être ne sont-ils pas éloignés d'en jouir. On s'occupe déjà de recherches historiques, tant sur l'état qu'ils ont eu autrefois en France que sur les diverses persécutions qu'ils y ont essuyées.

Du 11 avril.

Le premier président du Parlement de Paris a eu un long entretien avec le principal ministre. Celui-ci lui a fait entrevoir le coup dont le Parlement étoit menacé, s'il continuoit par ses

arrêtés à vouloir pousser le Roi à bout. On ignore le résultat de cette conférence.

AI. d'Eprémesnil, toujours prêt à haranguer et à dénoncer, n'a pas manqué de s'exercer sur l'emprisonnement de M. de Catelan au château de Lourdes : nouvelle matière à arrêtés, remontrances, etc.

L'affaire de l'archevêché de Bourges n'est pas encore terminée, malgré les désagréments que M. de Cicé éprouve à Bordeaux , où la haine du peuple s'oppose à tout le bien qu'il pourroit faire. Il ne veut pas désemparer : les marques les plus expresses du désir du Roi à cette occasion ont échoué contre son zèle pour le salut des Bordelois ou son goût pour les plaisirs de leur ville.

LETTRE DIX-SEPTIÈME

De Versailles, le 16 avril 1788.

Le Parlement de Toulouse est en route, et traverse les deux tiers de la France à pas lents, pour venir au pied du trône. Voilà une province considérable privée pour longtemps de ses juges, et une grande partie de la nation témoin de ce qu'elle appelle le martyre de ses défenseurs. Celui qui a imaginé de tels pèlerinages n'a certainement point trouvé le moyen le plus sûr de prévenir le peuple en faveur des volontés du gouvernement auquel il obéit. Ce qu'il y a de plus remarquable clans l'esprit général dont la nation semble s'animer, c'est qui! a pénétré jusqu'au militaire. On assure que le régiment de Médoc refuse de garder l'officier qui a arrêté M. de Catelan, et qu'un autre régiment veut expulser un de ses officiers pour avoir tenu ce propos, que si le Roi l'cnvoyoit à quelque Parlement, il sauroit bien, a la tète de sa compagnie, mettre tous ces gens-là à la raison.

Du 20 avril.

La réponse du Roi aux remontrances du Parlement sur l'exil de AI. de Catelan, quoique dure et absolue, est moins vive qu'on ne s'y attendoit. AI. d'Eprémesnil avoit osé comparer la situation actuelle du royaume au règne déplorable de Charles VI, et s'étoit permis une citation d'Isa beau de Bavière, qui pouvoit paraître

2i8 CORRESPONDANCE SECRETE.

très-offensante. Malgré la fermeté des expressions du monarque, les assemblées de la chambre des pairs se continuent, et l'on assure qu'aux autres objets de remontrances se joint le dernier emprunt que le Parlement veut déclarer illégal et ne pouvant être considéré comme une dette nationale.

La fermentation s'accroît de jour en jour. Elle est plus vive dans les provinces qu'on ne nous permet de le savoir, et commence à bouillonner dans quelques classes de la capitale même. On prétend que M. l'archevêque de Sens a été pendu en effigie par une troupe de mutins. Au moins voit-on une caricature où le principal ministre est représenté montant à une échelle au haut de laquelle est un chapeau de cardinal; des protestants soulèvent le prélat, tandis que des cagols s'y opposent, etc.

Les régiments qui dévoient se rendre à Toulouse ont reçu contre-ordre, parce qu'on a su que le peuple étoit déterminé à leur fermer les portes de la ville. C'est pour celte raison que le Parlement a été mandé : on s'est flatté que les esprits s'apaiseroient pendant son absence. Les alarmes que cause la disposition presque générale de la nation, font penser très-sérieusement à la convocation des Etats généraux. On attribue au même motif le rappel imprévu du duc d'Orléans, qui a été reçu à Paris avec de grandes démonstrations de joie, mais qui ne tardera point à partir pour l'Italie.

Les États généraux seront une fâcheuse ressource pour l'autorité. Ce que les Parlements veulent s'arroger, pourra y être réduit àsajuste valeur. Mais l'Angleterre pourra fournir un modèle des bornes que l'on y prescrira au pouvoir exercé sous le nom du monarque, et surtout à ses droits sur la fortune des citoyens.

LETTRE DIX-HUITIEME

De Versailles, le 22 avril 1788.

Le volumineux cahier des ordonnances militaires a été présenté au Roi, et ensuite communiqué aux princes du sang et aux ofiiciers généraux. C'est absolument un nouvel ordre de choses que l'on introduit dans les troupes. On s'attend à une foule de mécontents. Tout est nouveau, jusqu'au langage, qui sent un peu son

académicien, M. de Guibert, rédacteur de ces ordonnances. On y parle de la hiérarchie militaire, des dispositions éventuelles, etc. La régie de l'habillement des troupes, depuis vingt ans créée, cassée et rétablie plusieurs fois, a enfin reçu son dernier coup. Elle est remplacée par un directoire qui sera présidé par un inspecteur général et un sous-inspecteur, pris parmi les membres du conseil de la guerre. On adjoint à ces militaires deux marchands, et Ton suppose que ce sera MAI. Després et Sabathier, anciens régisseurs de cette partie.

Les intendants de province ont reçu le 20 de ce mois l'ordre de se rendre sans délai dans leur généralité. In ordre semblable a été donné aux commandants. Tout concourt à annoncer un coup violent et prochain. Quelques spéculateurs le fixent au 4 de mai. Au moins est-il certain que vingt ouvriers d'imprimerie ont été appelés à Versailles, et y travaillent jour et nuit dans le plus grand secret, et sans avoir la permission de sortir de leur atelier : quatre sentinelles en gardent les portes. La refonte des Parlements est évidemment le premier objet des opérations nationales. Le Roi dit hautement qu'il s'ennuie d'être en tutelle bourgeoise; il veut s'en affranchir.

On prétend que le colonel du régiment de Médoc est cassé , pour avoir refusé de faire marcher son régiment contre les Toulousains. Cela n'est pas vraisemblable. On dit que le Parlement de Toulouse a refusé de se déplacer. 11 est vrai que l'on n'a point de nouvelles de sa marche.

La comtesse d'Ossun a obtenu une pension de 30,000 livres. Le Roi a donné 200,000 livres à M. de Lainoignon fils, qui a épousé mademoiselle de Courbeton, e t un diamant de 300, 000 livres est destiné à mademoiselle de Matignon pour cadeau de noces. Elle est petite-fille du baron de Breteuil, et excessivement riche. Dans un moment où l'on ébrèchc toutes les pensions des pauvres militaires, ce ministre remerciera sans doute Sa Majesté, et se contentera des bonnes intentions du monarque. Ce désintéressement lui feroit un honneur infini. L'Evangile dit qu'où donnera à celui qui aura, et dans aucune cour ce précepte évangélique n'est si bien observé qu'à Versailles. C'est même l'observation de ce précepte qui amaigrit et tue la France.

250 c o ii ii e s p o \ i) a x c E s m ( : n k T e .

Du 21 avril.

Les chambres assemblées ont arrêté d'itératives remontrances:

on croit toujours que le fil de cet importun chapelet de morale ne tardera pas à être rompu.

L'édit qui supprime quarante -deux maisons des moines de Cluny et qui règle le sort et les pensions des moines licenciés, paroît enfin. Cette première réforme ne tardera pas à être suivie de beaucoup d'autres. La France se purgera peu à peu de gens inutiles.

Les ordonnances militaires sont en vente. On dit qu'il a bien fallu les vendre, puisqu'il est impossible de les louer, et que, toutes volumineuses qu'elles soient, le Roi les a trouvées trèsminces.

Du 26 avril.

Nouvelle incertitude sur le parti que prendra la cour. Le sage et modéré archevêque de Sens s'est encore jeté à la traverse. Si les Parlements, cessant d'écouter les avis de quelques têtes chaudes, renonçoient à cette aigreur, à cette opiniâtreté qui caractérisent leurs démarches depuis quelque temps, les choses reprendroient leur cours. La nation se trouveroit heureuse de payer les impots que l'on projette, si les actes arbitraires d'autorité étoient entièrement supprimés et cessoient de gêner le patriotisme des citoyens qui peuvent découvrir les abus, les prévenir ou en indiquer le remède. On n'a donc point perdu l'espoir d'une conciliation. Le ministère fait même répandre dans le public que Tordre donné aux commandants et aux intendants n'a pour objet que l'exécution des nouveaux arrangements militaires.

LETTRE DIX-NEUVIEME

De Versailles, le 30 avril 1788.

La revue est fixée au 3 du mois prochain , et l'on croit toujours que le surlendemain le Roi viendra, au milieu de l'appareil le plus imposant de sa puissance, renverser d'un mot tous les obstacles qui rendent quelquefois incertains les effets de sa volonté.

La suppression et la refonte des Parlements donneront un champ absolument libre à l'autorité royale, et ce sera alors en vain que le clergé refusera de se soumettre à l'impôt territorial s avant la décision des Etats généraux, comme l'on prétend que son assemblée doit en prendre la résolution.

M. de Lamoignon eût désiré , en frappant ce grand coup , être revêtu de la dignité suprême de chancelier; mais toutes les négociations auprès de M. de Maupeou ont échoué. On prétend que le chancelier a rappelé aux émissaires de M. de Lamoignon ce mot de son père, qui, sollicité aussi vivement, et sachant que tous ses alentours étoient gagnés, assembla un jour ses gens, et, après un grave discours, leur dit : « Enfin, mes amis, répétez à tous ceux qui vous soudoient la déclaration authentique et solennelle que je fais ici : mon dernier pet sera un pet de chancelier. » L'abbé Maury, du grand conseil , ami intime de M. de Maupeou , a refusé sa médiation , malgré la promesse d'une grosse abbaye, en cas de succès. « Je connois, a-t-il dit, les intentions de M. de Maupeou, il mourra chancelier, et tout ce que l'on fait aujourd'hui dans l'Etat ne fait que « mettre du beurre dans ses épinards. » Si ces propos dans la bouche d'hommes d'Etat paroissent au-dessous de la dignité du sujet, ils n'en sont pas moins expressifs et vrais.

Le principal ministre, instruit que les agents de change vendoient leurs commissions jusqu'à cent quatre-vingt à cent quatre-vingt-dix mille francs, les a mandés et leur a proposé l'alternative d'être doublés de nombre ou de sacrifier l'intérêt de leur finance. Ils ont accepté ce dernier parti, et le principal a eu la gloire de leur prendre d\m coup de filet six cent mille francs. On prétend qu'un agent de change a été encagé à cette occasion; il paroit que ce bruit est fondé sur la prise du Saint-Bruno, qui a été arrêté en route pour le pays étranger, où il transportoit le bien de ses créanciers.

M. le baron de Iîreteuil a refusé le cadeau de cent mille écus que Sa Majesté destinoit, pour présent de noces, à mademoiselle de Matignon. On n'attendoit rien moins de sa générosité.

MM. Després et Sabalhier ne sont point, comme on l'avoit cru, membres de la direction de l'habillement des troupes. Us ont

refusé, el l'on a pris deux marchands, à qui l'on donne deux mille écui d'appointements.

On a fait ces jours derniers l'extirpation d'un polype à madame la duchesse d'Orléans. Celle lionne princesse inspire un intérêt général.

L'augmentation d'un tiers dans la location des boutiques et appartements du Palais-Royal en a fait fermer une grande quantité. Le prince, qui a retardé son voyage pour l'Italie, ne perd pas de vue ses intérêts. En bon père, il pense à la dot de ses filles et aux légitimes de ses fils.

De Paris, le 4 mai 1788.

Tandis que le Roi faisoit hier la revue de ses troupes, le Parlement faisoit celle des moyens qui lui restent pour prévenir le grand coup dont il est menacé et pour intéresser la nation à son sort. Son arrêté fulminant est dans toutes les mains, et fait la plus vive sensation. En peu de mots, il rappelle les droits du peuple, et accuse le gouvernement de les fouler aux pieds. Il insiste sur l'illégalité de tout impôt qui n'est pas consenti par les Etats généraux, de tout jugement et emprisonnement qui n'émane pas du juge naturel de chaque citoyen, et sur l'inamovibilité des magistrats. Cet arrêté a été enregistré le même jour au Chàtelet, qui s'est assemblé à cet effet. Il a été envoyé dans toutes les cours de justice du royaume, et il prépare les plus grandes difficultés à l'opération dont le ministère s'occupe. Cependant plusieurs conseillers d'Etat ont eu ordre de se rendre à diverses destinations, et d'y attendre les ordres du Roi : AI. de Flesselles à Aix, M. de Cypierre à Toulouse, M. de Mesmy, simple maître des requêtes, à .Montpellier.

Ainsi, tout annonce un bouleversement général. C'est sur le bruit d'une dissolution entière de la magistrature que le Parlement a fait son arrêté, qui prouve qu'il est intrépide sur la brèche.

On a dit, on a répété que la Reine entroit au Conseil : c'est un faux bruit, et uniquement fondé sur ce que ces jours-ci elle y entra un moment pour parler au Roi.

P. S. On m'assure que ce sera mercredi 7 ou jeudi 8 que tout éclatera.

LETTRE VINGTIÈME

De Paris, le 7 mai 1788.

Nous ne savons trop où nous en sommes et quel sera le dénoûnient de la tragédie dont rassemblée des notables a formé le premier acte... On a tu de sang-froid le sanctuaire de Théinis, le prétendu palladium des droits de la nation , violé par des soldats, MM. d'Eprémesnil et de Monsabert enlevés par ce pouvoir arbitraire même qu'ils avoient voulu détruire, et un peuple innombrable considérer ces événements sans autre émotion que celle de la curiosité. On a entendu, il est vrai, sur le port au Blé la vile populace , qui n'existe que par la vigueur de ses membres, s'entretenir d'une révolte prochaine, mais dans le même esprit que l'on se prépare à une fête publique. Dieu nous préservera de ces horreurs. Ce ne sera peut-être pas Dieu, mais nos mœurs, qui nous ont enlevé toute énergie, toute espèce d'enthousiasme patriotique. On est persuadé au reste que la cour ne s'est portée à ces actes de rigueur, qui en d'autres temps auroient eu des suites fâcheuses, qu'après s'être assurée de la grand'chambre du Parlement. On craint seulement pour les provinces, et Ton n'est pas certain que le parti de l'opposition n'ait des chefs illustres et cachés, et que les sentiments qui divisent la nation n'aient aussi fait des progrès dans les corps militaires.

Du 8 mai.

On a crié aujourd'hui un arrêt du Conseil qui casse le terrible arrêté du Parlement du 3. Pendant ce temps il en est arrivé un du Parlement de Rouen , qui n'est pas moins vigoureux. Le peuple est tranquille. Cependant AI. d'Agoult, le jour qu'il a arrêté MM. d'Eprémesnil et de Monsabert, traversant le pont Neuf en uniforme, a été reconnu et poursuivi par des gens de mauvaises intentions. Il étoit déjà pressé et environné, lorsque s'apercevant de la foule qui grossissoit, il s'est jeté dans la boutique d'un joaillier qui a favorisé son évasion. Encore deux minutes, il eût peut-être été jeté dans la rivière.

254 COU II E S l>0 M) \ NCE S EC II ETE.

De Versailles, le 9 mai 1788.

Hier, la séance royale qui deroil opérer les grands changements annoncés dans la magistrature s'est (cime ici, conformément à ce qui avoit déjà percé dans le public. La grand'chamhre a

prolesté. Ce qui est plus sérieux, c'est la protestation de plusieurs princes et pairs. On avoit préparé des logements aux conseillers de la grand'chamhre pour qu'ils soient à portée d'assister à la nouvelle cour plénière, dont l'ouverture doit se faire aujourd'hui : le plus grand nombre les a refusés. L'impression de la tristesse et de la consternation est la seule que l'on remarque jusqu'à présent.

On écrit de Toulouse que le peuple a dépavé les rues, ci qu'en apprenant que M. de Cypierre arrivoit chargé des ordres du Roi , il a lâché ce mauvais calembour : a Si l'on nous envoie Cypierre (six pierres) , nous nous défendrons avec des milliers de pavés, v

Il y a des paris que tout ce qui s'est fait ne tiendra pas. Je ne connois qu'une chose, c'est qu'un bon sujet doit toujours obéir, et obéir aveuglément, toujours aimer et admirer son Roi. On le doit surtout en lisant la fin de son discours d'hier : « On va nommer ceux des membres dont j'ai fait choix; je leur ordonne de rester et aux autres de se retirer. » Ce majestueux laconisme en a imposé infiniment. On prétend que toute démission des magistrats, réduits à la simple fonction déjuges, sera regardée comme forfaiture.

De Paris, le 10 mai 1788.

On assure que la grand'chamhre entière est exilée pour son refus d'assister à la cour plénière. Il seroit singulier que nos minisires n'eussent pas prévu ce que les lecteurs les moins réfléchis ont senti à la première vue de l'adroit arrêté du 3. Les Parlements ont pris la devise : Sint ut sunt aut non sint . On doute qu'elle produise pour eux le même effet que pour les jésuites. Quelques personnes pensent que le ministère veut profiter de la suspension des fonctions des cours pendant deux mois pour convoquer les Liais généraux et y consolider son ouvrage.

On sait déjà que les choses se sont passées à Rouen exactement

comme à Paris. On redoute d'apprendre que quelque Parlement a pris le parti dont un membre de celui de Paris avoit ouvert l'opinion dans l'assemblée du 6 : « Délibérons publiquement, c'est la chose publique, a Si le. peuple de quelque province prend part aux délibérations, il voudra faire respecter ses arrêtés. Nous sommes dans la consternation et dans les alarmes.

LETTRE VINGT ET UNIÈME

De Paris, le 12 mai 1788.

Les choses sont toujours dans le même état; mais les placards et les propos annoncent que les esprits s'aigrissent. Puissent-ils être suffisamment contenus par les baïonnettes qui s'agitent dans nos rues! Toulouse et Bordeaux sont entourés de régiments. C'est avec des régiments, c'est avec des baïonnettes qu'on promulgue les lois destinées, dit-on, à faire le bonheur de la nation!...

On a l'attention de faire charger les armes aux soldats en présence du peuple, qui considère à loisir la quantité de poudre et de plomb dont les gibernes sont remplies.

Cependant la basoche a brûlé en cérémonie l'arrêt du Conseil qui casse l'arrêté du Parlement du 3 mai.

Cet arrêté a été, malgré les précautions de la cour, signifié aux bailliages. Le Parlement en a envoyé les copies non par la poste , mais par des exprès.

Le Parlement avoit eu la connoissanec de ce qui se préparoi t, par des épreuves que M. d'Éprémcsnil s'éloit procurées au moyen de cinq, cents louis. La raison d'État excuse tout, disent ces messieurs; mais un magistrat qui fait le métier de séducteur, quels que soient ses motifs, est toujours condamnable.

La Reine étoit venue à Paris la veille de la revue du Roi. Le peuple continue d'être injuste envers cette princesse.

Madame n'est point venue à la revue. Elle avoit fait dire au marquis de Nesle de se trouver dans ses voitures. Ce seigneur a répondu que pour l'honneur de la princesse et pour le sien, il ne pouvoit se trouver en grand service. Il faut savoir que le marquis de Nesle n'a point le cordon bleu, qu'il prétend, sans doute à bon titre, lui être dû sans qu'il le sollicite.

256 CORKESPONDANCK SKCRKTK.

De Versailles, le 1 (> mai 1788.

L'horizon s'éclaircit. La résistance des magistrats aux nouveaux arrangements est toujours la même; mais l'opinion publique, qui semble depuis la publication des édits prendre un |>li favorable au gouvernement, permet d'entrevoir un terme prochain à nos alarmes. Cependant le temple de la justice à Paris esl toujours entouré de troupes, et les gardes du corps qui dévoient avoir leur semestre en juillet, ont ordre de s'arranger pour rester ici.

On avoit parlé d'une protestation générale de tous les pairs. Cette protestation se réduit à la signature d'une dizaine de pairs. Il y a peu d'accord parmi eux.

Le Chàtelet de Paris a voulu jouer un rôle : il a fait des protestations. On l'a mandé, et il lui a été enjoint de reprendre ses fonctions de « jugerie. m

Le clergé est assemblé : il accordera tout, avec de nouvelles instances pour la convocation des Etats généraux.

Il a été envoyé une circulaire à tous les curés pour savoir l'étendue de leurs paroisses. Celte lettre a pour objet l'arrondissement que l'on doit donner aux justices et aux bailliages. Tous ces arrangements s'opéreront pendant les deux mois de vacances forcées des tribunaux. Ce sont les procureurs du Parlement et leur séquelle qui font le plus de vacarme. La désolation de telles gens peut être regardée comme le signe d'un bien pour le public.

La Reine est à Saint-Cloud. Toute la cour s'y rendra avec le Roi , et y doit passer six semaines.

Du 18 mai.

Le Chàtelet a fait schisme avec le Parlement. Il n'a pas été difficile de lui prouver que les nouveaux arrangements lui sont favorables.

Les baïonnettes entourent toujours le palais, mais en plus petit nombre. Le maréchal de Biron et les officiers des régiments des gardes sont très-mécontents de la corvée qu'on leur fait faire ; ils reçoivent souvent de la part des citoyens des observations trèsdéplaisantes.

Le chevalier Dubois, commandant du guet, s'est conduit dans

ces circonstances de manière à être autant haï du peuple qu'il est protégé du ministre.

On prétend que Monsieur s'est jeté aux pieds du Roi pour le supplier de ne pas persister à renverser les lois constitutionnelles. Quoi qu'il en soit, l'affaire est faite, et il en est résulté au moins un avantage pour l'autorité, celui de connoître à quel point elle peut compter sur la docilité de la nation.

Il est heureusement décidé que nous nous bornerons à murmurer tout bas et à plaisanter. On rit de la Gazette de France 9 où l'on dit que le Roi a tenu sa cour plénière. Les membres conservés du Parlement s'y sont trouvés seuls, et leurs protestations étoient gravées sur leurs visages. Celte cour plénière fut bientôt levée par le Roi, qui renvoya chacun chez soi, en annonçant que de nouveaux ordres feroient connoître ses intentions ultérieures. On remarqua que Sa Majesté étoit fort émue. Son cœur et son propre jugement peut-être démentent les actes de pouvoir dont on lui persuade la nécessité.

Les frondeurs, tout en murmurant, courent admirer la magnificence du chcàteau de Saint-Cloud. On s'extasie devant la richesse des tentures et des ameublements. On en peut juger par ce trait : les bordures des tapisseries sont de bronze, et sculptées par les plus habiles artistes; elles représentent des bas-reliefs antiques, et coûtent 600 livres le pied.

P. S. On se croyoit assuré du Chàlclct. Il vient de faire un arrêté fulminant, et d'autant plus alarmant que son exemple sera sans doute imité par les autres bailliages du royaume. Des baïonnettes ont sur-le-champ investi ce tribunal. Les circonstances deviennent de nouveau fort embarrassantes.

LETTRE VINGT-DEUXIÈME

De Versailles, le 22 mai 1788.

De nouveaux , de grands événements se préparent sans doute encore. Il étoit essentiel à la rentrée du Chàtelel, après les vacances de la Pentecôte, de faire enregistrer les nouvelles lois. La cour et ses partisans ont été déçus dans leurs espérances. Les

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