Correspondance
Je dois à de chères amitiés riionneiir inattendu d'avoir entre les mains une partie importante de la correspondance de Joutïroy. Ce sont les lettres qu'après son retour à l'Ecole normale, comme maître répétiteur, il a écrites à ses anciens camarades qui enseignaient alors en province, et surtout à ses deux amis de cœur, M. Dubois, de la Loire-Inférieure, et M. Damiron. Ces lettres sont au nombre de soixante environ, et quelques-unes sont des volumes. Commencée avec Damiron, au lendemain même de la séparation (30 août 1816), la correspondance se poursuit activement jusqu'en décembre 1820, date à laquelle Damiron vient d'être rappelé à Paris, et où les deux amis se trouvent de nouveau réunis. Avec Dubois, elle débute un peu plus tard (9 janvier 1819) ; elle le suit à Limoges, à Besançon, à Rennes, et se prolonge, même après son retour à Paris, jusqu'en 1827. Une douzaine de lettres ont été, pendant la même période, adressées à des amis divers ; et, au tout, il faut en ajouter une dizaine, écrites d'Italie, du mois de décembre 1835 au mois d'avril 1836, pendant cet hiver où, déjà profondément atteint par la maladie, Jouffroy était allé demander au climat de Pise et de Rome le rétablissement de sa santé.
Parmi les philosophes français de notre siècle, Jouffroy est l'un des premiers par le talent, le premier peutêtre par le caractère. Nul n'a porté dans l'observation psychologique un regard plus pénétrant, et n'a sondé avec une plus douloureuse inquiétude le problème de la destinée humaine. Nul n"a eu pour la vérité plus de respect, ne l'a clierchée avec une passion plus ardente et n'a mis dans cette recherche plus de sincérité et de souffrance. Ce n"est pas seulement un esprit supérieur; c'est une grande àme.
Rien de ce qui touche à un tel homme ne saurait être négligé. Nous nous croyons donc autorisé à emprunter à ces lettres quelques traits qui en feront connaître l'auteur sous un jour nouveau. Ecrites, pour la plupart, au courant de la plume, dans l'abandon d'une conversation qui se confie et se livre sans réserve, elles n'ont rien de fardé, ni de convenu ; elles sont la libre expression et le jet spontané des pensées, des sentiments, des impressions, des rêves qui remuent, troublent et remplissent une àme de vingt ans. La sève de la jeunesse y déborde. Les préoccupations d'avancement et d'avenir s'y mêlent aux plaisanteries sur les sujets graves et aux caricatures sur ks hommes ; puis, tout à coup, la pensée s'élève et vole, comme ravie par je ne sais quel démon poétique ou philosophique ; un retour mélancolique sur la destinée, une rapide échappée sur la nature vous emportent aux dernières profondeurs de lame humaine, ou aux sommets les plus élevés de la poésie, templa serena. Et, dans l'un et l'autre cas, la note est intime, émue, pénétrante. Elle sort des entrailles et va aux entrailles.
Pour achever de peindre Joufîroy, je puiserai à une autre source non moins précieuse. Dans la retraite prématurée que les événements lui avaient faite, M. Dubois de la Loire-Inférieure avait longtemps projeté de consacrer un livre à la mémoire de celui qu'il aimait à appeler
« le meilleur de ses amis ' », et de le faire mieux connaître en révélant certains côtés intimes de son âme et de sa vie. Il avait lu, relu, annoté la correspondance dont nous venons de parler, et consigné une partie de ses souvenirs et de ses impressions dans des pages manuscrites où le relief de la pensée n'est égalé que par le charme de la Corme. La famille de M. Dubois a bien voulu (et je ne saurais trop Ten remercier) me communiquer ces notes et m'autoriser à m'en servir. Elles ont, en ce qui concerne Jouffroy, un intérêt incomparable, puisqu'elles reflètent les sentiments de l'un des témoins les plus autorisés de sa vie, de celui qui (il le déclare lui-même) « a plus que personne vécu dans son intimité » ; d'un ami sans doute, mais d'un ami dont personne n'a jamais contesté la clairvoyance et la sincérité ; car, et ici je fais appel à tous ceux qui ont eu l'honneur de connaître M. Dubois, je ne crois pas qu'homme au monde ait uni à un esprit plus sagace un plus grand mépris de tout ce qui est dissimulation ou cautèle, complaisance ou calcul.
Jouffroy, c'est une première observation que j'emprunte à M. Dubois, n'aimait pas écrire. « On remarque partout chez lui, disent les notes de son ami, les élans en sens divers, la fatigue, ce soin laborieux qui se reprend et se corrige sans cesse : voilà ce qui explique comment, satisfait la plupart du temps de penser, de sentir, de rêver, il n'a laissé après lui d'autres œuvres que celles que lui ont arrachées la nécessité et le devoir ^ » Deux choses toutefois triomphaient de sa répugnance : le besoin de fixer par l'écriture certains états d'âme ; celui « d'épancher ses longues rêveries et de peindre la nature qui l'entourait^ ». Quand une chose