‹ CorrespondanceChapitre 28 sur 65 · Lettres à Damiron. des 26 et 27 avril · texte numérisé non relu

Lettres à Damiron. des 26 et 27 avril

DE TflÉODOME JOLFFKOV 49

Heureux temps que celui où des hommes d'une aussi haute valeur, et les premiers personnages de TEtat prenaient un pareil intérêt et donnaient par leur présence un pareil encouragement aux hautes études !

Les lettres de Joufïroy contiennent une foule de détails charmants et d'anecdotes piquantes sur les rapports du disciple avec le maître. On y voit une fois de plus combien Tesprit de prosélytisme était naturel à M. Cousin et quelle action puissante il exerçait sur ses élèves :

« Vous me demandez des encouragements, écrit Joufïroy à Damiron. Vous vous adressez mal, car j'ai moi-même fort peu de verve et je tomberais si M. Cousin ne me ranimait et ne me réchauffait de la chaleur de son zèle philosophique. Cet homme-là a une ferveur qui se communique, et une seule de ses conversations vous donne des forces inconnues et une vigueur toute nouvelle. Chaque mercredi, je vais le trouver après dîner. 11 est dans sa chambre, et c'est là que nous causons quand il pleut. Quand il fait beau temps, nous allons au Luxembourg ; alors, il prend la parole, et ne cesse de parler jusqu'à cinq heures et demie. Vers cette heure, il commence à me mener dans les rues, car il sait qu'il est bientôt temps d'aller dîner, et, quelquefois, il est attendu dans une maison pour six heures ; mais le voilà qui s'oublie ; nous nous égarons dans les rues; nous tournons sur nousmêmes, sans nous en apercevoir; nous repassons vingt fois dans les mêmes endroits; nous ne sommes plus de ce monde, et les passants étonnés s'arrêtent pour regarder nos gestes et saisir quelques-unes de ces paroles que nous prononçons avec tant de véhémence. Enfin, la lune qui éclaire les rues, la solitude qui commence à régner, peut-être la fatigue de marcher et la lassitude de parler font revenir mon philosophe à lui-même, et vers les sept heures, sept heures et demie, nous nous disons bonsoir. Que me dit-il, pendant si longtemps? De bien belles choses, mon ami; et, l'instruction que j'en retire est un avantage que ma situation a sur la vôtre. Mais aussi c'est le seul -. »

2. A Damiron, 5 mars 1817. Et ailleurs : « M. Cousin vient quelcjuefois chez mon restaurateur : après dîner, nous errons dans les rues, criant à perdre haleine une discussion philosophique qui

etîrayc les passants. » '^A Damiron, 18 avril 1818.)

On retrouve bien là Thomme qui, rencontrant un jour sur la place de la Sorbonne, un autre de ses disciples non moins illustre que Joufîrov ^ lui proposait de venir dîner à Saint-Cloud, partait avec lui, allait jusqu'à l'extrémité du village, faisait volte-face, le ramenait à Paris et se séparait de lui à neuf heures du soir, au point même où il Tavait rencontré sans que, dans Tardeur de leur discussion philosophique, ni l'un ni l'autre se fût aperçu qu'il avait oublié de dîner.

Une anecdote que Joutfroy raconte à son ami montre à quel point étroite était alors son intimité avec Cousin et aussi que celte intimité était très connue.

« Un beau matin, un ordre me vient d"aller chez M. Royer. Je vais, j'entre. La première personne que je rencontre, c'est Cousin qui arrivait d'Allemagne, du jour même. Nous ne nous attendions, ni l'un ni l'autre, à nous rencontrer là. « Allons, embrassez-vous, dit M. Royer. » Nous le fîmes. Et M. Royer reprit : '< Vous, monsieur Jouffroy, vous ne saviez pas que M. Cousin fût revenu ; mais vous non plus, monsieur Cousin, vous ne saviez pas que M. Jouffroy fût nommé professeur suppléant de M. Cardhaillac, au lycée Bourbonetà l'Ecole. » C'était annoncer gracieusement la nouvelle. Je remerciai M. Royer. Cousin trouva cela très bien-. »

Jouffroy se regarde, d'ailleurs, comme le disciple préféré, j'allais dire comme le seul vrai disciple. « Moi seul, en effet, j'ai suivi Cousin, depuis ses premiers essais jusqu'au point actuel où ses idées sont arrivées. Je les ai vues naître et se développer : je les ai, pour ainsi dire, faites avec lui. C'est ce qui fait que j'ai l'avantage de les entendre^. )>

On ne saurait, après cela, s'étonner qu'en toute circonstance il prenne chaleureusement la défense de

Page 1