M. Dubois venait de perdre son frère
o. Fribault était un des meilleurs élèves en philosophie de M. Cousin, et remplissait, à lEcole normale, des fonctions anaiosriics à celle? de Jou*^rov.
derniers jours que je passai avec lui. Nous nous promenions, du matin au soir, dans les rues de Paris. Nous déjeûnions et nous dînions ensemble. Nous ne nous quittions pas : nous sentions que nous ne devions pas nous revoir. Son mal l'oppressait, et nous parlions de la mort, de cette vie et de Fautre, avec calme et suite. L'alternative qui épouvante le vulgaire lui était indifférente. Nous philosophions sur ces terribles matières comme s'il eût été bien portant, et ces graves conversations semblaient lui adoucir l'attente de la mort et me consoler d'avance de sa perte. Je le reconduisis à la diligence. Notre séparation fut tranquille et sérieuse. En nous serrant fortement la main, nous nous comprîmes. Le rendez-vous était dans l'autre vie, et la mort ne nous a pas manqué ^ »
C'est dans cette lettre, ou plutôt dans une série de lettres des 14, 16 et 18 août 1820, que son âme se montre à nu et qu'on en touche véritablement le fond. Ces lettres sont écrites dans un moment de grande tristesse. Autour de lui, tous ses amis meurent ou souffrent. Celui auquel elles sont adressées vient lui-même de perdre son frère, sa femme. Sa santé est ébranlée. On voit quelle est, de part et d'autre, la disposition des deux âmes, et alors l'inévitable problème de la destinée se pose encore une fois devant Jouffroy. Il rappelle à Dubois les jours passés en Suisse, « ces jours tristes qui les ont unis intimement ; et cette union tacite et intime, la mort ni la vie n'y peuvent rien ; et, soit que l'une ou l'autre nous sépare ou nous rapproche, nous nous aimerons dans cette vie et nous nous aime^-ons au delà. Vous l'avez dit à votre manière, je le redis à la mienne. »
Puis il expose et développe sa théorie de la philosophie morale :
(( C'est dans la sensibilité qu'est la source du mal ici-bas. C'est par là que Dieu nous a constitués dans un état d'épreuve. En donnant à notre volonté l'empire absolu des actions, il
nous a laissés maîtres du bien et du mal moral ; en lui ùtant tout pouvoir sur la sensibilité, il s'est réservé la dispensation absolue du bonheur et du malheur ; en montant cette sensibilité pour souffrir et non pour jouir, et en nous plaçant dans un monde arrangé pour l'attaquer et la blesser sans cesse, il a opéré la dispensation et nous a déclaré qu'il voulait que nous fussions malheureux. En nous douant d'un»raison capable de s'élever au-delà de ce monde et en manifestant à cette raison liramortalité de l'àme, la nécessité d mériter le bonheur pour en Jouir et la manière de le méritei . il a justifié et expliqué ses décrets: il nous a forcés à le reconnaître bon et juste, bien qu'il nous fît souffrir, et a placé devant nos yeux en nous montrant l'avenir, une consolation et un encouragement pour cette vie, avec une espérance certaine pour l'autre ou plutôt pour les autres. Voilà toute la position humaine.
« Qu'on est fort en s'y plaçant! Et comme le courai.' revient quand on s'y remet ! Alors quelle vanité que le mai Quelle vanité que les arrangements pour l'éviter ! Quelle fol; que la poursuite du bonheur! Quelle joie que la mort ! Quel confiance en ce qui la suit! Quelle curiosité, quelle imp tience à se précipiter dans ce pays nouveau et fortuné! Ma l'efîroi physique de la mort et le devoir de subir l'épreuve sont là pour réprimer le suicide et prévenir le dépeuplement de la terre; sans quoi les âmes amoureuses du trépas jetteraient leurs enveloppes et déserteraient ce misérable mond».
" C'est au sein de ces pensées consolantes que je me réfugie et que se réfugiait votre frère et que vous savez vous réfugier vous-même ; et tout cela n'empêche pas de s'attrister et de pleurer ^ »
A l'exquise sensibilité de l'àme, Jouffroy savait allier ainsi la fermeté de la raison, et j'ajoute immédiatement Ténergie de la volonté. Peu d'hommes se sont fait du devoir une idée plus haute, lui ont plus courageusement immolé leurs goûts, leurs passions, leur santé même. « Il faut en prendre son parti, dira-t-il sous cette forme plaisante qui lui est familière, reconnaître que le bonheur n'est pas de ce monde, l'attendre dans l'autre et courir