‹ CorrespondanceChapitre 40 sur 65 · Au même, 17 juin · texte numérisé non relu

Au même, 17 juin

" Dans le plus bas et le plus obscur de tous les mondes, dit-il, nous ne sommes pas tout à fait privés de la divine lumière. Quelques étincelles arrivent jusqu'ici. Chaque homme en a une dans sa tète ; les uns Téteignent; les autres la laissent telle qu'elle est; un petit nombre souffle dessus et l'augmente ; elle devient flamme vive et resplendissante dans les nobles esprits des Jésus et des Platon, des Homère et des Virgile, des Raphaël et des Michel-Ange. Etincelle sacrée ! heureux qui te conserve et te nourrit et marche à ta lumière dans les ténèbres de cette vie 1 C'est ton image que Zoroastre adorait, que les Vestales gardaient cà Rome, que Moïse plaça dans le Saint des saints et que le christianisme allume sur les autels!.., •>

Joufîroy était de ceux qui soufflent sur l'étincelle et l'avivent. Tout en cessant de croire aux vérités révélées, son àme était demeurée profondément religieuse, et comme la prétresse antique, elle gardait et entretenait pieusement le feu sacré.

Si nous franchissons quelques années, nous trouvons Joutfroy enseignant dans sa petite chambre de la rue du Four-Saint-Honoré. Ici, la note change, et Ton sent combien M. Dubois a raison de dire que le scepticisme des lettres de Jouffroy est surtout de boutade et d'apparence.

Dès qu'il jjarle sérieusement, dès qu'il enseigne, Jouffroy n'a plus rien du sceptique. Pour répondre à la Critique de la raison pure, il affirme solennellement sa croyance à la véracité de nos facultés : « Philosophes raisonnables, dit-il, les nécessités de la raison sont des nécessités pour nous ; pleins de foi et de confiance en elle, nous ne soupçonnons pas sa véracité '. » Il est, à ses débuts du moins, plein de confiance dans la science.

1. Cours de moral'! de 1823. Rédaction de M. Deloruie, p. 96 du manuscrit. Je dois à M. Ch. \Vaddington, membre de l'Institut, la

I)K THEODORE JOUFinoV 69

« La philosopliie doit s'asseoir enfin sur de solides fondements, dit-il à ses jeunes auditeurs ; pour lui rendre justice, il ne faut plus l'accuser et la proscrire comme un entassement obscur de mensonges et d'erreurs. La philosophie, c'est la science de l'homme, et la science de l'homme mérite autant son nom que la science de tout objet qui soit dans la nature. Egale est sa possibilité, égale sa certitude. L'homme qui voit au dehors de lui voit tout aussi bien au dedans et donne aux vues du dedans la même confiance qu'aux vues du dehors. Pareil est son instrument, son procédé. L'intelligence observe ; les faits se découvrent par l'observation, et la connaissance résulte des faits'. »

Le cours de psychologie (1822) comprend quarantedeux leçons ; quarante et une de la main de M. de Raynal, et une de la main de M. Yitet; le cours de morale (1823) en comprend quarante-cinq, toutes rédigées par M. Delorme. C'est de la science pure et de la plus austère, bien que, l'imagination y projette de temps en temps des lueurs qui viennent illuminer le fond sombre. Rien de sceptique dans cet enseignement de deux années. La pensée y est plutôt hardie et dogmatique, pleine d'assurance ; . on y sent la constante préoccupation du maître pour donner, à la doctrine qu'il expose, la rigueur des démonstrations scientifiques.

La doctrine psychologique qui y est exposée ne me paraît pas, d'ailleurs, différer sensiblement de celle que Jouffroy a développée lui-même dans plusieurs de ses œuvres, et qu'il a professée toute sa vie. Contre les sensualistes, il rétablit énergiquement les titres et les droits de la raison; contre les matérialistes, la distinction de l'àme et du corps et l'immatérialité de l'âme ; contre les fatalistes, la liberté de la volonté. Qu'il y ait sur certains

connaissance des manuscrits du cours de Joutfroy, déposés à la bibliothèque de la Faculté des Lettres. Je le prie d'agréer ici l'expression de ma vive reconnaissance.

1. Cours de morale (1823). Rédaction de M. Delorme. Troisième lecun.

points quelques réserves à faire, je le veux. C'est ainsi c|ue. dans la théorie de l'origine des idées nécessaires, Joufïroy semble incliner à la réminiscence de Platon. En général, l'observation est aussi juste que fine. M. Ollé-Laprune le dit avec raison dans Tétude qu'il vient de lui consacrer : « Jouffroy est un psychologue. »

Dans ses leçons de morale, il pose dès le début, comme objet propre de la science qu'il étudie, cette question de là destinée humaine qui l'a si vivement préoccupé pendant toute sa vie. Les idées qu'il y développe sont, à peu près, celles qu'il exposera, quelques années plus tard, dans son Cours de droit naturel. Tout être est créé pour une fm, et le bien de cet être, c'est l'accomplissement de la fm pour laquelle il est fait. Mais comment déterminer cette fin ? Elle s'induit de la nature de chaque être. Telle est la nature, telle est la fin. Pour savoir quelle est la destinée de l'homme, il faut donc commencer par rechercher quelle est sa nature. L'intelligence et l'activité sont le fond de l'homme. Sa fin, c'est donc d'agir et de connaître. L'homme est un dieu déchu. Joufïroy le dit en propres termes.

Dans l'état primitif, rien ne limitait sa puissance de connaître et d'agir: mais son incarnation dans un corps a limité son intelligence et son action. Sa fin doit donc être de recouvrer lintelligence sans mesure et l'activité sans borne. Celui-là aura le mieux rempli sa destinée qui sera parvenu au développement le plus complet de la force intellectuelle et puissante ; qui aura su être le plus énergiquement libre.

Pourtant, « de la liberté non plus, il ne faut pas faire <f la fin de l'état actuel : ce serait prendre le moyen « pour la tin ^ ». La liberté de l'homme doit avoir une loi. Quelle est cette loi? La raison. « La raison, c'est la

Page 1