DaiïniTon, Souvenirs de vingt ans d'enseignement
Deux rétlexions me paraissent s'imposer à Tesprlt au terme de cette trop longue étude. JoufTroy, a été certainement, parmi les philosophes de notre temps, Tune des intelligences les plus pénétrantes et des âmes les plus hautes. Il n'en est aucun que le problème de la destinée humaine ait autant préoccupé et comme obsédé, et qui se soit, avec une égale passion, attaché à le résoudre. Il y a mis vingt-cinq années de travail acharné, de recherche inquiète et douloureuse. Et, de tant de labeur, de tant de sincérité et d'effort, aucune lumière vraiment nouvelle ne paraît être descendue dans cette âme affamée de vérité. Si l'expérience des idées, le travail de la pensée n'ont fait que maintenir ou rétablir dans son esprit les trois ou quatre grandes vérités qui sont au fond de toute religion digne de ce nom, et qui sont la base naturelle du christianisme, comment ces milliers d'âmes, courbées sur la glèbe ou sur l'outil, absorbées du matin au soir par les dures exigences de la lutte pour la vie, pourraient-elles trouver la vérité par elles-mêmes, et résoudre par leur seule raison les problèmes formidables que soulève la destinée humaine? Je ne connais pas, pour ma part, d'exemple qui témoigne plus haut de la nécessité de la religion, et qui fasse mieux sentir tout le bienfait du catéchisme.
L'une des paroles tombées de la bouche de Jouffroy dans le dernier entretien qu'il eut avec labbé Martin de Noirlieu fut la suivante : « Monsieur le Curé, tous ces systèmes ne mènent à rien : mieux vaut mille fois un bon acte de foi chrélienne. » L'état de son âme avait-il donc tant changé depuis sa jeunesse? En tout cas, ces paroles dont on ne saurait révoquer en doute la parfaite exactitude, quand on sait ce qu'était le vénérable prêtre qui les rapporte, prouvent deux choses : la tendre vénération qu'avait conservée Jouffroy pour la foi de son enfance et le regret que cette foi perdue lui avait laissé. Si, en prenant dans son âme la place de la croyance
détruite, la philosophie y avait ramené assez de paix pour qu'il soit faux et injuste de parler de fin sceptique et désespérée, il est vrai pourtant de dire qu'en succédant à la foi religieuse, la foi philosophique ne l'avait qu'incomplètement remplacée et n'avait pas chassé la mélancolique tristesse qui avait plus ou moins pesé sur sa vie entière. Elle ne lui avait pas donné cette pleine lumière à laquelle il aspirait avec tant d'ardeur. Mais, pour tout esprit impartial, il est vrai de dire aussi qu'à mesure qu'il s'avançait vers la mort, Joufîroy se rapprochait davantage de son ancienne croyance. Ce spiritualisme élevé et pur méritait, à coup sur, le secours de la prière chrétienne à celui qui l'avait toujours si hautement professé; et le prêtre dont la charité éclairée ne refusa pas au philosophe les suprêmes hénédictions de la religion ne faisait que se montrer fidèle à la grande tradition de l'Eglise comme au divin esprit du Christ. A défaut de la profession formelle du symbole, nul n'a eu, plus que Joufîroy, ce que, d'un mot emprunté à un illustre apologiste ', j'appellerai « le christianisme naturel » de l'àme.
Adolphe LAIR.
l. Tertullien.
DE
THÉODORE JOUFFBOY
M. Joann. -Philibert Damiron^, chez M. son père à Bicêtre^ près Paris
Pontets, 30 août 1816.
Mon ami, j'exprimerais difficilement le (|uart de la joie que m'a causée votre aimable lettre. Je vous réponds tout chaud, passez-moi Texpression ; je parle la langue de mon pays.
Et d'abord je ne sais par où commencer ; d'une part, j'ai mille bonnes observations à l'aire sur votre lettre, de l'autre, j'ai bien des histoires à vous conter. Pardessus cela les nombreuses iiositions ^ que j'ai faites m'ont presque rendu étranger l'usage de la plume. Faut se laisser aller ; arrive que pourra.
Quand je vous eus quitté, je me sentis rudement attristé sans trop savoir pourquoi. Dieu garde de mal l'Ecole, dis-je en enfilant la rue des Postes ; on y a eu de bons moments et de bien mauvais ; l'amitié adoucissait les uns et doublait le prix des autres ; j'ai bien peur que nous tous qui y avons passé trois ans ne regrettions les jours que nous y avons vécu. Point de plaisirs sans amis; on posera davantage, peut-être, mais le nombre
1. M. Damiron, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Paris ; membre de TAcadémie des Sciences morales et politiques ; mort à Paris en 1862.