Elève de la promotion de 1813, orientaliste, mort à Mada
nous allâmes en voiture jusqu'à Dole, puis nous prîmes le parti de nous en venir à pied, de là jusque chez nous. Nous vînmes coucher à Arbois, où nous bûmes quehjues verres d'excellent vin : le lendemain, à midi, j'aperçus les chaînes du Jura en débouchant d'une vaste forêt de sapins. J'allai derrière un buisson, sous un honnête prétexte, pour jouir en paix cinq minutes. Le soir, à quatre heures environ, nous dominâmes la vallée, et à cinq heures et demie nous touchâmes le seuil paternel.
On ne nous attendait que dans huit ou quinze jours. Quelle surprise ! Quelle joie ! Ma mère, mes deux sœurs, mon oncle, étaient là. On avait fané tout le jour; on oublia les fatigues et nous celles du voyage. Dieu! comme nous soupâmes ! Quelle vie complète, entière, pleine ! et comme je dormis dans un de ces larges lits où deux couples pourraient se loger à l'aise !
Le soir je vous avais oubliés, mes amis ; vous eûtes le lendemain ma première pensée. Je me consolai de mon bonheur en pensant que depuis trois jours vous étiez libres. Je ne bougeai de la maison le samedi : je recevais ; le CLiré vint, puis le maître d'école, puis le maire, dont je vous ai déjà parlé, puis grand nombre de gens du village. De grand matin, le jeune médecin de Alouthe était arrivé aux Pontets, et était venu déjeuner avec nous.
Le dimanche j'allai fêter la saint Louis à Mouthe. On tira des boites. Cinq gendarmes, garnison de la place, vinrent en ordre se ranger dans le chœur. Je fus d'un grand dîner chez mon oncle. La vie fut parfaite.
Depuis ce temps, je suis allé de côtés et d'autres : j'ai fané mieux que personne et je vous dirai que nos foins sont abondants et que nous les récoltons par le plus beau temps du monde. La campagne, toute en collines et en vallons et qui n'est encore dépouillée qu'en partie d'herbes et de tleurs, otïre un aspect charmant : elle est couverte, çà et là, de faneuses aux corsets rouges et aux robes blanches. Nos faneuses sont un peu brûlées de soleil; mais elles sont assez jolies, fort joyeuses, et se piquent de se mettre très proprement pour aller aux champs. Jo leur fais des contes : elles rient avant que
82 CURRESPONDA-NCE DE TH. JOUFFROV
j'aie parlé, car elles ne sont point fort difficiles en fait d'esprit, et les pointes parisiennes seraient peut-être même au-dessus de leur intelligence. Je me fais un point d'honneur de leur dire toujours la vérité. Les gausses sont pour les hommes : j'en ai déjà distribué par ci par là quelques bonnes, en sorte que vous pouvez compter que je ne vous en dis point, ayant beau jeu pour les placer ailleurs.
Je fais fort peu d'idées dans ce pays qui est plus poétique que métaphysique. Cependant, j'ai rêvé ce matin à la durée en veillant une taupe qui ravage dans le jardin les carottes de maman. Appuyé sur mon hoyau, tout prêt à frapper dès que l'animal pousserait, je considérais un beau ciel que le soleil n'éclairait point encore, et l'éternité m'est revenue en tète. J'ai constaté les faits que ce brave et bon Cousin nous a si bien énumérés. Puis, ma taupe ne paraissant pas, je suis venu déjeuner. Voilà quelques exquisses de la vie que je mène. Mes frères' arriveront lundi. J'espère qu'ils auront été moins malheureux que Bequet et M. Burnouf. Vous m'avez laissé dans l'ignorance du prix d'honneur : sachez, mon ami, que je ne vois pas plus de journaux ici que de diables et que je suis dans une profonde ignorance de ce qui se passe à Paris. Ne me renvoyez donc jamais aux journaux.
Adieu, mon cher et bon ami, écrivez-moi très souvent, je ne serai pas en reste. J'attaquerai Perreau^ prochainement, puis Mancy -, puis Vernadé ^. Embrassez-les mille fois pour moi en attendant.
J'attends ici Pouillet^ prochainement. Je vous embrasse comme je vous aime.
Th. Jouffroy.
1. Elève fort distingué de l'Ecole et Tun des meilleurs amis de Jouffroy, devenu professeur de rhétorique au Lycée Saint-Louis.
2. Jarry de Mancy. élève de la promotion de 1813, professeur dhistoire à l'Ecole des Beaux-Arts, auteur de plusieurs ouvrages historiques.
3. Elève de la promotion de 1S13. docteur ès-lettres, professeur au lycée Saint-Louis.
4. Elève de la promotion de 1811. professeur de physique à la Sorborme, membre de llnstitut, mort en 1868.
A DAMlROiN 83
M. Damiron (Jnanii-Philihcrt) chez M. son père, à Bicêlre^ prèi^ Paris
Pontets, le 4 octobre 1816.
Votre grosse lettre, mon cher Damiron, ne m'a paru ni trop grosse, ni trop longue; comme vous le dites foi't bien, nous n'en sommes plus à la politesse; ainsi vous pouvez m'en croire sur parole. Dieu vous donne le temps et la volonté de m'en écrire souvent du même volume. Je ferai mon possible pour ne point demeurer en reste, malgré ma grande paresse, qui aime mieux poser qu'écrire. A vrai dire, cependant, une lettre à vous la dérange infiniment moins qu'une lettre à tout autre. J'entrepris, il y a quelques semaines, de répondre à Dumas \ qui, de retour des rives du Rhin (d'où, par parenthèse, il a rapporté une nouvelle dose de germanisme), m'a envoyé un volume de grosses et larges farces ; après lui avoir fait compliment sur la prodigieuse facilité qu'il a reçue du ciel pour inventer et confectionner une telle gausse (compliment que je délayai en une page et demie), je voulus remplir l'autre moitié du papier d'uii récit de quelque conte à sa manière. Je pensais que mon imagination me fournirait bien une douzaine d'idées grotesques que j'enfilerais mal et méchamment et qui le contenteraient; mais voyez le malheur: la coquine broncha ; j'avais annoncé la farce, et la farce est encore à trouver. La lettre en est restée là; et j'ai tant vécu et jposé ou posé et vécu depuis ce moment que je n'ai pu sortir de cet abîme du vwre pour l'achever.
De grâce, mon cher, si vous avez quelque WelcLe dans votre voisinage, priez-le de me prêter une farce à l'allemande, que vous m'enverriez par le premier courrier pour remplir le reste de cette maudite épitre. Je ne
1. Emile Dumas, élevé de la promotion de 1813, professeur à Hambourg.
84 COKRESPONDANCE DE TH. JOLFFKOV
sais comment en finir avec notre Dumas : il veut, prétend et entend que notre correspondance se pousse de part et d'autre avec une nouvelle vigueur ; mais tout ce que j'ai de germain dans la tête est épuisé ; il a tout reçu : où faire de nouvelles provisions ? je lui conterais bien les fameuses histoires de Mancy si souvent et si longuement répétées, et le célèbre embrasement des paillasses et la mésaventure du proviseur poussé par une table contre un mur. et les prouesses de Marescaut ; mais ces farces toutes rliennaises et toutes septentrionales qu'elles soient ne le sont point encore assez. Piller le Diable boiteux de Lesage. ce serait donner trop d'esprit à mon correspondant. L'almanach de Berne ne parle que de loups courageusement tués, ou de maisons écrasées par des avalanches, c'est trop tragique. Rabelais aurait bien son mérite : mais je ne l'ai point ; ni Scarron 'qu'en dites-vous? Scarron serait assez convenable, quoique ses farces n'aient pas précisément le poids désirable;. Au nom de Dieu, mon cher, envoyezmoi quelques folies un peu présentables (vous demeurez à Bicètre\ ou bien dans vos nombreuses positions, abandonnez pour un moment la fidélité antérieure, el faites-moi une méthode de conduite à l'égard de mon grand ami ; je suivrai vos conseils, soit qu'ils me prescrivent une manière de continuer la correspondance sans mettre en si grands frais mon imaginative, soit qu'ils m'ordonnent de la terminer tout à coup par un silence raisonné et continu ; si vous prenez le premier parti, j publierai quelque jour le recueil des lettres de Dumaque je ferai vendre à la foire de Leipzig.
Vous présumez un peu trop légèrement et j'ose le dire, d'une manière trop peu pphique (conservez cette abréviation, elle est de race normale) que je ne m'occupe point de notre grande théorie du mariage. Je vous assure, mon très cher collaborateur, que 'ai manié le sujet, et même qu'il s'est fécondé entre mes mains.
Et moi aussi jai une canne et moi aussi je pose ambul ciment. \
Admirable conformité et pour ainsi dire (mot de Villomain) sympathie de nos deux génies ! de la même manière et probablement dans le même temps que vous j'ai trouvé cette méthode de position. Que dis-je ? Je l'ai perfectionnée depuis que votre lettre m'a appris que vous Taviez aussi découverte, afin qu'en partageant la gloire de Tinvention, j'aie à moi seul celle du perfectionnement. Mais je vous dirai cela dans un autre article. J'aime Tordre même dans une lettre, et les pî^oce- (hjs pphiques. Si je m'en écarte souvent, ce n'est jamais volontairement. Je reviens donc où j'en étais, c'est-à-dire a ia grande théorie qui nous a occupés et qui nous occupera encore pendant de nombreuses positions.
Je ne puis vous donner ici que l'extrait et, pour ainsi parler, l'essence de mes rétlexions. J'ai d'abord posé la question fondamentale : faut il ou ne faut-il pas se marier? Je la dis fondamentale, et je soutiens que c'est par elle qu'il faut commencer, et encore que toute autre question ou dissertation antérieure sur les deux fidélités est oiseuse et comme non avenue ; vous en pénétrerez facilement la raison. Si l'on décidait par hasard qu'il ne faut pas se marier, que signifieraient les deux fidélités? Il n'y aurait ni antériorité, ni postériorité ; elles seraient réduites par le fait en une seule fidélité, complète, durable et continue, qui enfermerait dans son vaste sein la vie entière ; la question se trouverait réduite à celle-ci : est-on moralement obligé à cette longue fidélité ou ne l'est-on pas ? Si on y est obligé, est-il sûr qu'il y ait possibilité physique de remplir cette obligagation? Question qui se subdiviserait en une infinité d'autres, et d'où sortirait incidemment celle-ci; est-il dans la nature de l'homme et dans la règle éternelle du Créateur que les deux puissances qui le dominent, à savoir la puissance morale et la puissance physique se combattent? Question admirable selon moi qui, résolue négativement, heurterait toute la doctrine chrétienne et stoïque, et affirmativement mènerait à des questions subséquentes sur la destination de l'homme et autres sujets qui, à elles seules, rempliraient un gros volume,
80 CORRESPOND \N(:i: DE TH. .lOlFI-ROV
— Si on n'est pas obligé à la fldélilé continue, jusqu'à quel point peut-on s y soustraire? d'après quelles règlei se conduire dans cette incontinence systématique et raisonnée? etc., etc., etc. Voyez un peu où nous mènerait la question : faut-il se marier? résolue négativement. Vous me direz : oui, mais cette question peut-elle être résolue négativement? X'est-il pas évident qu'il faut s( marier? N'est-ce point là clairement la destination de l'homme qui, une fois manquée, détruirait la société ei la bouleversant, si on admet la non-fidélité continue, et en la dépeuplant, si on ne l'admet pas?
Doucement, mon cher, tout cela ne&t pas clair ; el c'est selon. Je distingue ici : autre chose est de poser Ij question de cette sorte : faut-il se marier'! ou de cettt autre sorte : faut-il procréer? J'accorde que la destination de l'homme est de procréer^ nul doute.
Mais diable, c'est tout autrement douteux qu'il faille se marier et je dis que le mariage a de terribles inconvénients, soit qu'on se considère dans la doctrine du bonheur, ou dans la doctrine plus relevée de la faculléï morale. Dans la doctrine du bonheur, attendu qu'il y al cinq sixièmes de probabilité que votre compagne aun quelques défauts graves, soit moraux, soit physiques] que vous n'apercevrez qu'après le serment et qui vous] feront enrager le reste de votre vie ; (car admettre le] mariage, c'est rejeter le divorce : il y a contradiction] entre ces deux choses; bien plus, c'est rejeter la séparation de corps qui n'est qu'une subtilité et qui reproduit le divorce sous d'autres mots) ; attendu encore qu'il est difficile de se débarrasser assez des préjugés pour supporter facilement l'infidélité et pour aimer et traiter comme siens les enfants d'un autre ; attendu encore, etc., je passe une foule de raisons que vous devinerez) ; dans la doctrine de la faculté morale, attendu que dans cette doctrine toute violation de serment est crime, que le mariage est un serment, que se marier c'est exposer sa femme à commettre un crime qui n'existerait pas, si jamais on ne se mariait et si le mariage n'existait pas lui même : o:- il est sùp qio l.i moitié, pcu!-C'lrc davan-
A DAMTRON 87
tage, des mariages qui se font (et je ne suis pas exagérateur) donnent lieu à commettre ce crime ; il s'agirait donc de savoir si, moralement parlant, il ne serait pas préférable qu'on ne se mariât pas? Je sais que dans l'état actuel de la société et dans Fimmense corruption du siècle, ne pas se marier entraînerait de très grands inconvénients, et des crimes plus nombreux encore et plus graves que ceux occasionnés par le se marier! Mais alors, au moins, chacun y serait pour le sien, et Fhomme vertueux pourrait conserver sa vertu intacte et ne point devenir Toccasion d'un crime pour une autre personne. Au lieu que dans le système du se marier^ cet homme sera malgré lui et avec la meilleure intention du monde, la cause du péché de sa femme, par cela seul qu'il lui aura fait faire un serment sans lequel son crime n'aurait pu avoir lieu. On me dira et vous me le répéterez : si nous étions dans l'état naturel, on pourrait se passer du mariage; mais il faut un frein dans notre civilisation à la corruption. Eh! mon cher, qu'est-ce que ce frein qui n'empêche aucun crime et qui en fait commettre? Je soutiens que le mariage aurait de moins graves inconvénients dans l'état naturel que dans l'état social. L'homme errant dans les bois verrait beaucoup moins souvent la vertu de sa femme exposée aux attaques des autres hommes ; occasions de pécher plus rares ; et quand il l'y verrait exposée, aucun lien de patrie, d'intérêt, de convenance ne l'empêcherait de mettre sa compagne et sa fortune sur le dos d'un coursier et de mettre entre le tentateur et la vertu tentée deux cents lieues de distance ; plus de facilité à éviter le péché. Qu'on ne veuille donc plus conserver le mariage, sous le vain prétexte que c'est un lien nécessaire dans l'état de civilisation et qu'on pourrait supprimer dans l'état naturel. Moralement parlant, il est la source d'un grand nombre de crimes et il les produit plus abondamment dans l'état social qu'il ne les produirait dans l'état naturel. Si l'on convient de cela, quand même il aurait quelque utilité, il ne faut point transiger, il faut le condamner; il le faudrait encore, produisît-il plus de bien que de mal ;
car il vaut mieux sacrifier beaucoup de bien que de Tacheter au prix d'un mal, même petit, qui en est Taccompao-nement nécessaire.
Quelle antigame, mon cher, je vous fais là ! Dites-moi sont-ce des sophismes? ou sont-ce de bons raisonnements ? Pesez et repesez : jugez mais méthodiquement, mais philosophiquement, sacrifiez à cet examen une, deux, trois positions, il faut sortir de cette question ; car. encore une fois, elle est fondamentale, et notre premier chapitre après l'avertissement, la préface et le discours préliminaire et l'introduction devra être intitulé de cette sorte : Chapitre premier où l'on examine la question s'il faut ou sil ne faut pas se marier; en d'autres termes, balance équitable entre la gameei Yaatiyame. Si nous décidons qu'il faut se marier, comme il est très possible et même très probable malgré mes raisons, car il y en a aussi de très fortes dans la thèse contraire à celle que j'ai défendue, si. dis-je, nous décidons que le mariage est dans Tordre, je ne prévois pas de grandes difficultés relativement à la fidélité antérieure et, a forliori, à la postérieure. Cependant faudra voir. Vous avez déjà approfondi la question, et le peu que vous m'en dites est pour vaoxcormne le sommaire de diverses réflexions fort utiles, que je détaillerai un jour et que nous comparerons aux vôtres, mais tout cela -postérieurement.
Venons en maintenant au perfectionnement que j'ai fait à notre commune invention et d'abord convenons d'une chose ; c'est que nous reconnaîtrons mutuellement que chacun de nous a la gloire de l'invention primitive et que nous n'irons point étourdir le monde vivant et disputer à cet égard, comme firent jadis Leibnilz et Newton dans le monde mathématique à propos du calcul différentiel : ce point convenu, voici Tamplitication que j'ai faite, et qui contribue puissamment à la commodité et à la stabilité de la position. Je suis appuyé postérieurement sur ma canne, bon. Eh! bien, mon cher, prenez votre mouchoir et insérez-le entre la pomme de la canne et la partie posante de votre corps et vous goûterez bien mieux à mon avis le plaisir de la position. Je suis allé
plus loin encore. J"ai trouvé une canne dont la pomme entre à vis; j'ôte la pomme et j'ai dans ma poche une petite planchette o-rosse comme un livre et peu embarrassante, trouée à vis et que j'introduis en place de la pomme. Je recouvre le tout de mon mouchoir et je puis, de cette sorte, poser une demi-heure, même une heure, sans fatigue et sans peine appréciable.
Je saute plusieurs articles de votre lettre qui n'ont pas besoin de réponse. Je reconnais avec vous que l'on doit dire rude et non rudement. J'approuve Tusage de la parenthèse et vous l'avez pu remarquer. J'admire la procession de Bicêtre et je conviens de sa grande analogie avec une cérémonie de province; d'où je conclus que vous avez bien fait d'y faire bonne contenance. Je ne disconviens pas que Bautain ignore complètement le vivre; au contraire, je donne rude les mains à ce que vous en dites et me propose sincèrement de ne point l'imiter; enfin, faute de place et vu l'ampleur de ma lettre, je me tais sur tout ce que votre épitre renferme de digne de mémoire pour vous toucher deux ou trois mots de choses étrangères à tout cela...
Je vous dirai que j'ai reçu une lettre de Mancy, une de Trognon \ une de Mareschal, je vais leur répondre. J'ai tant de réponses que je ne sais quand j'attaquerai Yernadé que vous embrasserez pour moi. — Mille choses à Cousin quand vous le verrez. Je lui écrirai bientôt. Je pars demain pour Besançon d'où j'irai voir Pouillet qui n'a pu venir ici attendu que sa mère se porte mal et lui point bien.
Encore une observation : c'est que vous sautez un si grand nombre de mots dans vos lettres que vous mettez ma pénétration à de fortes épreuves. V. G. Vous me dites page 7 de votre dernière, celui qui a eu le prix d'honneur est un nommé... du Collège Bourbon. Vous sentez quelle perspicacité il me faudrait pour suppléer à
1. Élève de la promotion de 1813, professeur d'histoire devenu secrétaire des Coaimandements du prince de Joinville, auteur d'une Histoire de France estimée.
ce que cette phrase a d'incomplet. Loubète* de îâ Nièvre ne me récrit point, je nai pu déchiffrer son adresse ; peut-être Tai-je mal mise et n'a-t-il point reçu ma lettre. Heureusement Foubète de Soissons me la donne lisiblement dans sa lettre. — Adieu, mon très bon ami, je vous embrasse comme je vous aime.
Th. J
OUFFROy.
M. Damiron, à BicfUre^ pour M. son fils, à Falaise
Pontets, le 19 novembre 1816.
On ne peut, mon cher Damiron, vous aimer plus tendrement et vous écrire plus rarement que je fais; je ne chercherai ni à vous rendre raison de ma paresse (car j'aurais peine à men rendre compte moi-même), ni à la justifier car la paresse se pardonne et ne se justifie pas). Il faudra vous contenter de ce qu'on vous donne, écrire beaucoup quoiqu'on vous écrive peu, prendre la commission d'obliger et moi celle d'être reconnaissant, faire des avances et moi des dettes ; enfin si je voulais continuer cette phrase à la Voiture, je vous dirais que dans ce commerce de l'amitié il vous faut prêter beaucoup et moi payer de petits intérêts sans jamais rendre le principal. Mais quittons ce style de bureau que vous ne comprenez peut-être point, grâce au saint éloignement que vous avez toujours témoigné pour les banquiers et les esprits pointus, et revenons à nos moutons. J'ai là trois lettres de vous, l'une petite et l'autre énorme, la troisième médiocre. Il faudrait, pour sauver mon honneur sans trop déranger mon indolence, concentrer dans la même épitre les trois réponses. Mais, tenez, je neveux pas compter avec vous;
1. L'oubêle. encore un mot emprunté à l'argot de TEcole, composé par la fantaisie des écoliers de la négation grecque o-j et du français bête, et voulant dire, par conséquent, le pas béte. Ces mots Voubêle, l'ouhêtise, ou même, sans apostrophe Loubête, Loubêtise reviennent fréquemment sous la plume de Jouflroy.
l'exactitude n'est bonne qu'avec ceux qu'on traite de Monsieur ; elle est hors de saison avec un homme qu'on appelle de cœur, mon très clier Damiron. Je répondrai par ci par là, j'attaquerai souvent, je bavarderai, je suivrai mes idées ou les vôtres, vous serez content ou vous ne le serez pas, vous passerez tout en somme et voilàles affaires arrangées.
Peste ! quel exorde ; passez-lo moi: j'entre en matière.
Je vous dirai d'abord bien franchement et bien impartialement que votre place est au-dessous de votre mérite, comme elle était au-dessous de vos espérances. Oui, mon ami, vous n'étiez fait ni pour un collège communal, ni pour Falaise, ni pour une seconde, ou du moins vous n'étiez pas fait pour ces trois choses réunies. Qu'on vous eût donné une seconde dans un collège royal passe, une philosophie dans une petite ville passe encore. Mais avoir une seconde et l'avoir à Falaise, je vous réponds, mon cher ami, que j'en pleurais presque de dépit quand je lus votre petite lettre d'annonce. C'est un oubli ou une mauvaise volonté impardonnnable à Cousin. Il devait faire de vous un professeur de philosophie ; c'était là votre partie, vous étiez fait pour elle de préférence. Nous n'étions que quatre ; c'était lui qui vous avait fait entrer dans ce petit nombre d'élus. Pourquoi n'avezvous pas été apj)elé, si vous étiez élu ? c'est manquer à soi-même encore plusqu'àl'Evangile. Mais j'aime encore à croire qu'il a fait son possible ; et qu'il a trouvé d'insurmontables obstacles dans quelques vieilles gens à préjugés de la Commission. Ce qui me le persuade, c'est qu'il a combattu et combat encore pour moi, qui me trouve dans le même cas. Mais pourquoi Bautain a-t-il passé et pour ainsi dire coulé si facilement? Il a plus de science que nous, c'est un fait incontestable, mais les objections roulaient bien moins sur la science que sur l'âge. On voulait de la gravité bien plus que du mérite ; de la barbe et de la représentation plutôt que des connaissances solides. Or, à ce compte, notre barbe et notre âge pouvaient faire équilibre à sa barbe et à son âge. Pourquoi •jonc a-t-il été nommé du premier bond à Strasbourg et
VOUS qui no demandiez qu'à philosopher dans un petit trou, avez-vous été rejeté et moi qui n'ai pas plus d'ambition vais-je l'être si je ne le suis déjà V Je n'ai point d'envie ni vous non plus, pas le moins du monde ; mais je tiens à mes goûts, à mes inclinations comme vous. Je voudrais vivre et rien que vivre et me dunnât-on une rhétoricpie dans le plus beau lycée de France, je vivrais beaucoup moins qu avec une philosophie dans une ville de mille âmes ; voilà ma profession de foi. Je vous donne ma parole qiie votre mécompte m'a fait beaucoup de peine, et que celui qui me menace m'en fera fort peu, attendu que les vrais vivants et les vrais posants, gens assez indiiïérents pour leur propre compte, ne sont rien moins cjue cela pour celui de leurs frères.
Vous voyez par tout ce qui précède où j'en suis. Cousin tout en disant qu'il me fallait une philosophie et rien que cela ma fait proposer d'autres places fort lucratives, un directorial, par exemple, àColmar ; foin de tout cela ; j'ai refusé; il faut qu'on me diseno/i bien nettement pour la philosophie, tant qu'on ne me Taura pas dit, j'attends et je pose; quand on me Taura dit, je poserai et j'attendrai jusqu'à ce que je reçoive une nomination quelconque de la sainte Commission.
Lors, je partirai et j'irai montrer quelque part le lalin et le grec que je ne sais pas ; mais :
" Sœpè, premente deo, fert deus alter opem. »
Je ferai comme vous, je trouverai dans l'esprit de vie et de position une ressource contre les décrets de la sainte Commission, et comme tout va pour le mieux (doctrine qui, par parenthèse, est la mienne, comme elle est la vôtre), ce sera, pour moi, une occasion merveilleuse pour me latiniser et me gréciser. choses qui ne sont point du tout à dédaigner ; puis quand je saurai mon rudiment et Burnouf, voire en les étudiant, je ferai des expériences, je les décrirai et je constaterai, etc., le tout à votre imitation. Car je suis décidément votre copie : mêmes mollets, même taille, même encolure.
même placement, même philosophie, etc., etc., etc., et cent pages de mêmes. Ainsi soit-il
J'ai bien fait de dire cet amen, c'en est assez là-dessus : Ouf ! Je suis las de parler de ces balivernes universitaires. Le vivre en souffre, reprenons nos anciens errements, revenons à notre chère et très chère théorie, pauvre théorie abandonnée, trahie, oubliée... Non, non, toujours charmante, toujours chérie, mise de côté et point du tout oubliée ; on revient à elle avec le plaisir qu'on a de retrouver une veille connaissance, ou si vous voulez, une première maîtresse. Mettez-vous là, docteur, et argumentons. Savez-vous bien, mon très cher collaborateur, que je pourrais encore vous chicaner sur la première question de votre théorie, et que si je voulais m'amuser je trouverais encore bien quelques douzaines de raisons à Tappui de la thèse que j'ai défendue, mais comme vous avez la malice de les baptiser du nom de subtilités, bonnes tout au plus pour faire pester nos chers co-promeneurs et co-bivouaqueurs Perreau et Mancy ; il faut m'en tenir à ce que j'ai dit et passer condamnation là-dessus. Passons donc ; car j'ai l'âme bonne et l'esprit très médiocrement obstiné ; mais savez-vous pourtant que c'est avec des paradoxes et des subtilités qu'on fait des livres ; qu'il en faut avoir une certaine provision pour avoir toujours quelques petites réfutations à faire ; que le secret de l'art est de s'opposer de spécieux sophismes, de se créer des contradictions pour faire naître des combats, des apostrophes, des points d'interrogation ; car de ces combats, apostrophes et points naît l'intérêt. Ceci vous soit dit en passant, M. le Malin, afin que vous sachiez que ma lettre de malices enferme le germe d'un très beau chapitre qu'on intitulerait o^yectkws et qui en ferait naître un plus beau qu'on appellerait réfutations du précédent. Savez-vous qu'on a tiré grand parti de l'état naturel, sinon pour la raison au moins pour l'éloquence et qu'après tout il est beau de mêler les faits imaginaires aux faits réels, d'opposer ce qui a pu être à ce qui est, de s'enfoncer parfois dans les ténèbres de la philosophie ultérieure tout en constatant
04 CORRESPONDANCE DE Tll. JOLFFROV
à la clarté d"un jour pur les faits de la philosophie première. Tout cela ne prouve pas que la cause que j'ai défendue fût bonne vous avez parfaitement deviné ma malice); mais cela pourrait conduire à croire qu'il était bon de la défendre.
La manière dont vous établissez qu'il faut se marier est excellente : bonne division, mon cher, parfaite division. Je suis jaloux de cette division-là, aussi bien que de quelques expressions énergiques que vous avez semées par ci par là, et qui sont réellement belles. Vous avez ébauché ensuite une game et une antigame. Je dis ébauché: car qui pourrait se flatter d'enfermer dans les étroites limites d'une lettre celte grande et longue œuvre ? Ce n'est donc qu'une ébauche, mais une ébauche qui promet beaucoup ! Une observation seulement. Je ne vous trouve point cette impartialité et ce ton de juge que doit avoir le philosophe qui examine. Vous ressemblez un peu trop à un avocat qui plaide pour un parti. Il faut plaider pour les deux partis, mon cher, puis après compter, peser et décider. La part de l'antigame est trop petite; dans votre ébauche vous êtes gamiste décidé. Or, mon cher gamiste. je suis de votre parti, mais je crois que dans l'intérêt même de ce parti, il faut plaider avec force et exactitude la cause de l'antigame. afin de la battre sans réplique quand nous la battrons ; savezvous même que ma conscience philosophique se fait un scrupule d'avoir pour ainsi dire un parti pris d'avance. J'aimerais mieux ne prendre parti qu'après l'examen; car ni vous ni moi n'avons assez approfondi la matière pour être déjà décidés. De ce que la plupart se marient, nous croyons que la game prévaudra, et voilà précisément comment se forment ces préjugés qui s'opposent à la découverte de la vérité. Dépouillons-nous donc, mon cher philosophe, de tout esprit de parti. Ayons tout au plus un penchant, mais point de résolution prise; que notre cœur ne dérange point l'impartialité de notre jugement : que l'éducation et la publique coutume n'imposent point à notre esprit. Ayons d'autant plus de défiance que nous ne sommes et ne pouvons être désintéressés dans le
j)iorès ; avec ces précautions, nous pourrons arriver à et Me belle inconnue qu'on appelle vérité. Ainsi soit-il.
Mon sermon fini, passons aux petites choses qui ont coutume d'occuper la dernière page.
Savez-vous que j'ai écrit dernièrement à Perreau une énorme lettre où je lui prêche en huit pages une doctrine que vous traiterez peut être encore de subtilité. Je m'efforce de lui prouver qu'il n'y a rien de bon ni de beau réellement; que le beau et le bon sont des créations de notre imagination ; et que, par conséquent, nous devons chercher notre bonheur dans nos illusions. En un mot c'est la fameuse maxime de Rousseau : rien n'est beau que ce qui n'est pas; cela va le jeter dans un profond étonnement.
J'écrirai prochainement à Trognon de me faire part de sa liste de députés, fruit de tant de labeur. — Vous avez promené les sœurs de Vernadé. Trop heureux en vérité!... elles sont aimables, belle qualité! pareille chose vous arrivera chez moi, charmant prophète! — Point de thèse au mois de novembre, c'est tout simple ; nous étions sûrs du fait au mois d'août.
Vous avez écrit à Fourteau \ excellente pensée que j'imiterai s'il plaît à ma paresse; Lévy^ bat encore le pavé de Paris, c'est un cuistre ! néanmoins je serais charmé de savoir s'il n'est pas allé à l'Ile Bourbon. Vous m'en récrirez. — M. Mousqueton vous a embrassé, je n'en suis pas jaloux. — Vos adieux à l'école n'ont pas été pénibles ; je le crois ma foi bien ; surtout ceux à llouste de hideuse mémoire. — Passons à votre troisième lettre. — Celle-ci m'a attendri; votre entrevue avec mon père, votre séparation du vôtre m'ont rappelé votre cœur, comme vos autres lettres me rappellent votre esprit. — Votre description de Falaise m'a fait peine pour vous, la vie que vous y menez beaucoup de peine; vous êtes réellement un bon philosophe pratique et vous vous
1. Elève de la promotion de 1814, devenu inspecteur d'académie.
2. Elève de la promotion de 1813, section des sciences; — maître de conférences a l'Ecole Normale.
accommodez admirablement à tout. J'ai connu Dubois '. pas assez pour en juger avec connaissance de cause; mais on juge souvent quoique ce ne soit pas avec connaissance de cause ; on se trompe les trois quarts du temps, c'est pourquoi ces jugements ne tirent pas à conséquence et c'est pourquoi je vous dirai celui que j'ai porté de Dubois. Je lui trouve de l'esprit, mais de l'esprit de détail, assez d'imagination, mais pas assez de liaisons entre ses idées... que ce jugement ne lui nuise point dans votre esprit : il peut être tout à fait l'opposé de ma description. C'est un pur jugement d'instinct et mon instinct ne vaut pas celui de Pouillet.
Je vous embrasse comme je vous aime. Ne me récrivez pas ici, car je pourrais recevoir des nouvelles demain et partir après demain. Attendez de mes nouvelles.
Th. Jouffroy.
M. Damiron, jjrofesseNr au collrge de Falaise
Paris, le 22 janvier 1817.
Comment, mon cher ami. je ne vous ai pas encore souhaité la bonne année 1 c'est bien mal à moi ou plutôt c'est bien mal aux circonstances de m'en avoir empêché. Jai quitté mon pays, ces personnes, cette maison, ce village que j'adore et dont le souvenir me fait pleurer, maintenant que je nai plus d'amis ici pour m'en adoucir le regret. Ah! Damiron. vous ne concevez pas la force des liens qui mattachent à ma patrie ; vous avez quitté votre province trop jeune et Paris n'est pas une patrie ! C'est un sentiment dont on ne saurait se rendre compte, car je sens qu'il existerait encore en moi, mes parents fussent-ils morts, et mon village brûlé. J'ai tout quitté. Je suis revenu, je suis rentré: quelle rentrée, c'était le soir, on était encore à l'étude, il était sept heures, j'ai
1. M. Dubois de la Loire-Inférieure fondateur du Globe; puis d^piit*"- et <iirfcto".ir de TEcole Xorrmle.
monté dans la chambre qu'on m'avait assiçi'nce ; j'ai allumé la chandelle et je me suis assis. De ma vie je n'ai eu le cœur si serré ; il a fallu pleurer et pleurer longtemps, quelque effort que je fisse pour raisonner et me convaincre moi-même de ma folie ! Voyant que cela ne finissait pas, je descendis à la cour et je gagnai les allées; mais où allais-je pour échapper aux souvenirs? C'était là que je m'étais si souvent promené avec vous, avec mes amis ; c'était là que, cinq mois auparavant, nous parlions de thèses et de vacances, de théories de mariage et de systèmes de bonheur : quel million de pensées me passa dans un moment par la tête, toutes plus tristes Tune que l'autre ! Je n'y pouvais tenir, je remontai, j'errai dans les corridors solitaires; je me plaisais à regarder les portes des chambres que mes amis, que moi-même avaient habitées. J'en ouvris quelques-unes, c'étaient d'autres livres, d'autres habits, un autre arrangement : tout cela m'allait au fond de l'âme. Je remontai dans ma chambre nouvelle, qui est celle d'Ansart ', aussi pénétré que j'en étais sorti. Tout changé dans cette Ecole! me disais-je, et moi seul, immobile au milieu de ce déplacement, et condamné par ma propre volonté à en être le spectateur malheureux ! et j'étais désespéré! j'aurais voulu être au lendemain pour prendre des mesures qui me tirassent de ce lieu si cher et si funeste à la fois. Cousin nous disait un jour que, dans certaine maladie qu'il avait éprouvée, il avait pris l'idée de ce que c'était que le délire. Je puis dire que je connus ce soir là ce que c'est que le désespoir. La cloche du souper me tira de là. Je mis le nez à la fenêtre, pour voir les élèves traverser la cour. J'entendis des cris, des sons de voix inconnues, d'autres que je croyais connaître ; c'était pour moi une alternative rapide de sentiments de peine et de joie. F^nfin j'entendis la voix éclatante de Guichemerre^ et vous ne pouvez concevoir, mon cher ami, quel
1. Elève de la promotion de 1813, devenu inspecteur de FAcademie de Caen.
2. Elève de la promotion de 1814; agrégé, docteur ès-lettres; devenu recteur.
subit changement, ce son d'une voix connue, produisit en moi. Je sentis renaître en moi le courage comme par magie. Je descendis, j'allai à l'étude; on finit de souper; je les vis tous revenir. Je retrouvai Varney \ I^lagniol-, Miet^, Guicliemerre et tant d'autres jadis négligés et maintenant devenus d'heureuses ressources et de précieuses consolations; je ne croyais pas aimer tant de monde, et il n'y eut pas jusqu'à M. Lemarchand ^ qui ne me semblât un ange du ciel. Expliquez maintenant le cœur humain î
Je me couchai presque joyeux : le lendemain, ma raison était revenue. Je ne me trouvai ni si triste qu avaiit le souper de la veille, ni si gai qu'a mon coucIkt. J'appréciai chi^qne cln»se à sa valeur. Je conçus qu jamais je ne retrouverais dfS amis comme vuus, et je compris que. malgré cela, on pouvait encore vivre dans cette maison en étouffant les souvenirs à force de travail.
Je vous ai donné tous ces détails sans craindre de vous ennuyer, car je sais que vous m'entendrez et que vous trouverez plaisir à trouver, dans l'expérience de votre ami, tous les sentiments que vous auriez pu éprouver, placé dans la même situation.
Faut-il vous dire où j'en suis maintenant moralement i J'en suis à n'être ni heureux ni malheureux. Je me trouve dans cet équilibre de bien et de mal, situation ordinaire de la vie : malheureux de me lever matin, heureux de travailler quand je suis levé ; ennuyé de Houste et compagnie, des longues messes et des plats sermons, des petites vexations du chef, du portier, des pions et du règlement : charmé des hautes leçons de Cousin, des
1. Docteur es-lettres : professeur de philosophie au lycée de Moulins.
2. Plagniol de Massony, promotion de 1815, sciences: inspecteur de lAcadémie à Xîmes ; mort en 1872.
3 Promotion de 181 i. sciences: professeur au lycée Bonaparte et examinateur de la Marine.
4. Sans doute alors surveillant à l'Ecole ; devenu professeur de lycée, mort en ISou.
A DAMIROIS 99
douces aiiiiliés de Pouillet, du bonheur de vivre avec mes livres et d'en avoir de toutes sortes ; triste d'être ici sans amis et joyeux de pouvoir continuer ma métaphysique. Tout se compense comme vous le dites et comme je le crois. Malheureusement j'étais accoutumé à une compensation moins exacte, c'est vous qui m'avez rendu difficile sur le bonheur. L'année dernière, la balance penchait par vous, du bon côté ; cette année elle est trop en équilibre et je m'habitue difficilement à ce zéro, produit nul de deux quantités qui se détruisent. Vos lettres me donneront du positif; écrivez-moi donc ; je vous rends la parole que je vous ai par trois fois ôtée; parlez, Damiron, parlez longuement; je suis avide de vous entendre ; plus avide que jamais ; car il y a un siècle que vous ne m'avez rien dit, et je suis seul ici. Loin de toute voix intelligible à mon cœur, je ressemble à Robinson qui fut ému de joie quand, après un grand nombre d'années, il entendit pour la première fois une voix humaine.
Il faut avant de finir vous donner quelques nouvelles. Perrot^ est encore ici; il n'est point placé : il attend chez son oncle de la rue de Sorbonne n° 5. Dans huit jours sa thèse sera faite, car il la commencera demain. Quelles heures j'ai passées avec lui !
J'ai écrit à Fourteau^ avec Perrot. J'attends une réponse. — Guissolenq attend aussi, et avec impatience, nu quartier en province avec six cents francs d'appointements. — Bouchitté ^ s'ennuie ici provisoirement, être ennuyeux lui-même! Bloquel et Weraëghe^, immuables comme les murs de la maison, sont identifiés avec elle, en sorte que l'œil ne reconnaîtrait plus la maison s'ils venaient à la quitter. — Varney compile ; Guichemerrelit; Lemarchand versifie. — Les insipides visages des Le