Perreau,; oriiîinaire de Clamecy
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s'en vont, les autres reviennent; pour nous deux, nous sommes là, immuables et fidèles, dualité indécomposable, système binaire, unité concrète, collection simple, etc. Je vais dormir, bonsoir.
Le 27,9 h. 1 '2 du soir.
Il faut encore vous donner un petit bonsoir. Je ne vous écris pas le jour, parce que nous nous trouvons maintenant accablés d'ouvrage. — Je vais vous conter comme. — Vous saurez que, lundi dernier, nous avons soutenu un premier examen de philosophie, mais comme tout se perfectionne, nous n'en sommes plus à nous contenter d'un seul examen, et nous en aurons deux. Le second est pour lundi prochain; vous allez vous récrier et me demander où nous péchons la matière de deux examens. Le voici. Lundi passé a été consacré aux préliminaires et ces préliminaires consistaient seulement en un petit système métaphysique complet; or, nous nous sommes spécialement occupés de morale ; il fallait donc un second examen, aussi l'aurons-nous. — J'aurai une foule de détails à vous donner sur mes progrès philosophiques, sur le bruit que nous faisons par le monde, sur beaucoup de choses. — Je vais tâcher de vous mettre un peu au courant ; Cousin, qui a reçu votre lettre et qui y répondra, vous parlera du reste. — Admettez d'abord que le cours de cette année est infiniment plus fort que celui de l'année dernière ; supposez un vaste plan qui enferme dans son sein toutes les questions philosophiques ; puis un premier programme qui donne à chacune de ces questions une solution plus ou moins bonne, mais une solution enfin ; puis un second programme où les classifications des divisions et des solutions posées en général dans le premier sont appliquées aux connaissances morales. — Vous devez sentir combien ces deux pièces sont propres à nous faire honneur. — Or, nous allons les faire imprimer ; puis, nous en enverrons à M. Schelling, en Allemagne; à M. Stewart, en Ecosse; nous en répandrons en France, nous en pousserons des
exemplaires dans toutes les villes philosophiques de l'Europe, à Berlin, à Gœttingue, etc. Bautain sera notre entremetteur à Strasbourg et notre point de passage de France en Allemagne. On saura enfin que la France renaît à la haute philosophie, et que c'est dans l'Ecole qu'elle renaît. — Ne croyez pas que ce soit un projet en l'air. — Cousin est encouragé par de hauts personnages. M. de Serre, président de la Chambre, qui connaît bien la philosophie de Kant, est venu à notre premier examen; il viendra au second, et peut-être aurons-nous l'honneur d y voir le-ministre de l'Intérieur. — La dernière l'ois, nous avions M. Maine de Biran, M. Guizot. M. Cuvier, M. Ampère, M. Royer, et, comme je vous l'ai dit, M. de Serre et beaucoup d'autres ; la prochaine fois l'Assemblée sera plus nombreuse et plus brillante encore, on y verra des Anglais et des Allemands; nous comptons sur M. Schlegel et autres. Voyez donc comme nous prospérons. Aussi nos programmes sont superbes et gros surtout ; le premier avait douze pages in-S'' ; le second en aura davantage. Vous recevrez un exemplaire quand le tout sera imprimé. A demain le reste, voilà l'heure. Bonsoir.
Lundi, 0 mai 1817.
A demain le reste, disais-je; j'avais compté tout seul et vous voyez que le lendemain a été furieusement ajourné; ne vous en prenez qu'à ces maudits examens qui menacent sans cesse sans frapper jamais. Mon amitié est innocente de ce retard, elle se jette à vos genoux et vous demande pardon. Enfin nos examens sont achevés, nous avons eu un passable succès : voici tout ce que je peux vous en dire. Vous aurez nos programmes et il faut l'espérer une lettre de (>ousin. mais ne comptez pas trop sur la lettre, car, semblable à Perreau, il néglige prodigieusement ses correspondants, et Strasbourg s'en plaint beaucoup ; du reste, il a été fort content de votre lettre et j'espère qu'à la fin de Tannée vous obtiendrez ce que vous désirez et ce que vous méritez si bien.
Le Perreau m'est venu voir enfin; je Fai poussé et aiguillonné, il était plein de remords et disposé à s'amender, il craignait surtout d'avoir perdu votre amitié ; mêlant alors la douceur à la sévérité j'ai rassuré sa craintive tendresse, je l'ai encouragé à rentrer en grâce, il m'a promis, et pour l'empêcher de sortir sans avoir rien fait de sa bonne résolution, je lui ai dit que tel jour, à telle heure, j'irais chez lui, que je prendrais la lettre qu'il aurait écrite et que je la mettrais à la poste de ma propre main. Je suis allé samedi, 3 mai, jour de sortie générale; j'ai trouvé la lettre faite et je l'ai mise à la poste, nous avons couru les rues ensemble toute la journée, en nous rappelant nos anciennes aventures et nos anciens amis ; nous avons eu de doux moments de souvenir, puis nous avons dîné ensemble et bu à votre santé, mais c'était une maigre santé, car c'était un maigre dîner ; nous sommes pauvres, et nous ménageons. Nous ménageons, dis-je, pour l'avenir ; nous avons soutenu assez gaillardement ce triste repas dans l'espérance de nous venger noblement au mois d'août quand nous aurons la douce joie de vous voir et de boire concomitament avec vous ; car boire ainsi de loin à la santé d'un ami absent ne porte pas à la gaité; tout va mieux quand il est là, aussi tout ira à merveille quand vous y serez et nous ne passons pas devant chez Edon sans soupirer après ces beaux jours. Les déjeuners seront abondants et le vin coulera d'une honnête manière ; réjouissez-vous donc, cher ami, comme nous nous réjouissons, et travaillez à bien passer le temps jusque-là. — Non, je ne me ferai pas placer avant le mois d'août; il ne sera pas dit dans le monde vivant et posant que j'aurai perdu, à propos de hottes^ la plus belle occasion possible de poser et de vivre ; je reste, sauf à m'ennuyer : avantage qui ne m'échappe pas je vous assure, je reste, travaillant comme un démon et de façonà être accablé de mon travail. Et ne croyez pas que je vous donne l'hyperbole, non mon cher, je travaille horriblement, trop pour un 'poseur, et voici comment. Ces messieurs font leurs thèses et n'ont point le temps de rédiger à leur tour; je
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me trouve donc chargé à moi seul de toutes les rédactions du jeudi, ce qui me donne à peu près douze pages in-folio de ma petite écriture, à composer chaque semaine, et par composer j'entends déchiffrer et copier les notes, les travailler, cest-à-dire ajouter, effacer, recoudre, etc.. puis enfin copier la rédaction pour Cousin et pour moi. Voilà une partie de ma tache de chaque semaine ; ce nest pas tout, on sest avisé de me nommer répétiteur du cours de philosophie de M. Thurot, ce qui me donne le plaisir d'assister aux leçons assommantes de cet honnête professeur, et de les redire deux fois -par semaine aux élèves de seconde année, sans croire souvent un seul mot de ce que j'enseigne ; l'ao^réable métier que je fais là! Je vous avoue que je ne connais rien de si ennuyeux et de si triste, que de venir répéter une doctrine à laquelle on n'a pas foi, qu'on ne comprend qu'à demi tant elle est vague et indécise, et qu'on ne peut exposer sans mettre dans l'exposition un peu de l'indifférence et de la froideur avec laquelle on l'envisage soimême. Oh! quelle autre chose que d'exposer une doctrine à soi ; comme alors on doit s'exprimer facilement, avec clarté, précision et force; on ne peut même, il me semble, s'empêcher de mettre un peu de chaleur à faire ce métier. Peut-on proclamer une vérité importante avec indifférence, une observation ingénieuse avec lourdeur, les trETi'aux des grands génies philosophiques avec sangfroid? on doit nécessairement s'animer plus ou moins selon sa nature, et dès lors intéresser ses élèves; mais quand on les fait bailler, il faut poser le bonnet et s'aller coucher.
Je viens d'être interrompu dans cet endroit par Cousin, avec qui j'ai causé une heure et demie dans la cour. Il m'a beaucoup parlé de vous, et moi je ne suis pas demeuré en reste ; il commence à compter sur vous ; vous êtes un des quatre élus qu'il regarde comme ses premiers élèves et comme les premières colonnes du Temple futur de la philosophie. Ne lui dites pas que je vous l'ai dit, il hésite encore à vous faire placer en philosophie l'année prochaine ; il voudrait vous laisser tra-
vailler encore une année : en vin mot, voici sa pensée sur vous : Damiron est nn des hommes qu'il nous faut; il est prudent et ferme, il saura ne pas choquer étourdiment les opinions établies ; il a le caractère noble et élevé, il saura justifier sa doctrine par sa vie et ses mœurs; il a l'esprit philosophi([ue, il est capable de comprendre et d'avancer, mais ce qui lui manque, c'est un peu de science, et c'est ce qui me fait hésiter à lui faire donner une place l'année prochaine ; néanmoins, nous verrons et, en tous cas, il sera tôt ou tard des nôtres. — Voilà ni plus ni moins, mon cher, l'opinion de Cousin sur vous. Ne dites rien de cette confidence à qui que ce soit, parce que vous sentez que Cousin ne m'a point dit cela pour que je vous Técrive. — Courage, mon bon ami, courage, je ne doute pas que bientôt Cousin ne cesse d'hésiter; ses projets sur vous se sont déjà singulièrement améliorés depuis votre lettre et quelques conversations que j'ai eues avec lui et j'espère que vous continuerez de profiter dans son esprit. Son projet était, comme je vous l'ai dit, de faire imprimer ses programmes ; mais vous savez combien il est changeant ; le voilà maintenant qui ne veut plus, peut-être a-t-il raison ; moi je l'approuve. Il y a bien des choses dans ce programme qui pourraient choquer trop fortement certaines opinions. On y montre trop clairement une vérité qui n'est point encore parfaitement bonne à dire, savoir que la morale est indépendante de la religion, tandis que la religion repose sur la morale, etc. Du reste, vous n'en aurez pas moins le programme ; il va le faire copier pour vous, et il vous l'enverra avec une lettre, il faudra lui répondre.
J'ai donné à votre frère la suite des rédactions ; sitôt qu'il me les aura rapportées, je lui en donnerai encore et je l'engagerai même à aller vite, afin que vous puissiez vous mettre au courant; à l'aide des rédactions et du programme vous en saurez bientôt autant que nous. Aux vacances, j'achèverai votre éducation, et dans deux ou trois bonnes promenades, je tacherai de vous expliquer tout ce qui aura pu vous arrêter. Faites de la
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philosophie, mon cher, pendant ces trois mois, et faitesen sur notre programme : voilà mon avis.
Voilà, j'espère, assez longtemps que je vous parle de vos afTaires et des miennes; ma lettre est toute cT affaires, si je puis parler ainsi : telle est lintluence de notre position, nous commençons à prendre du souci ; il nous faut des places, il nous faut un état ; nous voilà hommes, donc ambitieux, donc calculateurs, donc froids. La correspondance en vaut pie et j'en suis fâché. Comme tout allait mieux, ces vacances! j'étais chez moi, j'étais bien et je ne pensais pas à l'avenir ; ma libre imagination s'abandonnait sans contrainte, et je sentais mon âme s'épancher sur le papier, naturellement et sans effort; maintenant, je suis glacé, et par la philosophie et par la pensée de mon avancement matériel. Adieu les beaux rêves et les douces illusions; je les regrette, je les rappelle, mais ils sont sourds à ma voix et continuent de s'envoler; ces tristes lieux les effrayent; ils redoutent jusqu'à l'apparence de l'esclavage et abandonnent une maison dont la porte s'ouvre pour laisser entrer, mais reste fermée à ceux qui veulent sortir. — Reviendront-ils une fois que je serai redevenu libre, une fois que mon sort sera fixé'? Je ne puis perdre cette espérance, sans laquelle je serais trop à plaindre.
Il me passait ces jours derniers un plaisant projet par la tète ; je pensais à mon aventure des Champs-Elysées, et à deux ou trois amours semblables, aussi vifs et aussi courts que j'ai déjà ressentis dans ma vie. Je me disais : mon cher moi, tu m'as l'air avec toute ta froideur apparente, de t'embraser bien facilement, on dirait des étoupes auxquelles une étincelle mourante suffit pour s'enflammer; ô mon moi, que deviendras-tu, une fois que les circonstances de la vie t'auront poussé sur la mer du monde ? voleras-tu ainsi dans les bras de la première sirène dont tu entendras la voix? seras-tu faible et lâche à ce point? ah! si tu ne t'assures contre ces tentations, à quels périls je te vois d'avance exposé; solitaire, jusqu'ici, tu n'as fréquenté que les beautés imaginaires, tu as pu les adorer impunément, tu as pu
jouir sans danger de tous leurs charmes. Leurs chaînes sont légères : on les prend quand on veut, on les quitte quand on veut, on ne forme point avec elles de liens indissolubles ; enfants du caprice, le jour qui les a vues naître les voit mourir, et la passion qu'elles inspirent est aussi passagère qu'elles ; mais, ô mon moi, il n'en est point ainsi des beautés que le monde t'offrira ; tu ne pourras à ton gré te soumettre et te soustraire à leur empire. Le joug que l'une d'elles t'aura d'abord imposé, rendu bientôt inaliénable par les lois sociales et religieuses, aura beau te fatiguer, tu ne le quitteras de ta vie, tu y mourras attaché. Le plaisir aura formé ces nœuds, le dégoût ne pourra les dissoudre, car si les engagements que l'on prend avec les beautés terrestres sont éternels, l'amour qui les fit prendre ne l'est pas. Les charmants fantômes que l'imagination te présente aujourd'hui ne trompent point ta passion, tout idéals qu'ils sont, leur beauté est réelle ; mais souvent et trop souvent la beauté des objets réels est imaginaire et quand une fois le lien est formé, l'objet reste et la beauté s'évanouit; l'objet reste pour éterniser le lien, la beauté s'évanouit pour achever l'amour et commencer le désespoir. Que si donc, que si donc, ô mon moi, ta facile faiblesse cède à la première séduction, et s'abandonne sans examen au premier attrait qui la flattera, si ta raison vaincue perdant tout à coup son empire te laisse à laveugle gouvernement des passions, à quels hasards ton bonheur est exposé ! à quel indigne objet la fortune peut te livrer! dans quels liens malheureux elle peut t'engager pour la vie ! frémis, ah ! frémis du péril où te met ta faiblesse, et puisque tu ne saurais te promettre de choisir avec discernement, dépouille-toi de ce pouvoir dangereux et confie à d'autres le soin de te donner une épouse. — Ainsi parlais-je à mon moi, vous trouverez peut-être l'allocution un peu longue, mais vous savez qu'on ne s'ennuie pas de causer avec soi-même ; mon moi se trouva fort raisonnable, et après avoir bien pesé ses propres raisons, il résolut d'y céder ; il prit donc la belle résolution de vivre avec les beautés imaginaires le
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plus longtemps possible, puis quand elles ne pourraient plus lui suffire, et qu'il sentirait qu'une beauté réelle lui serait devenue nécessaire, d'écrire à ses parents ou à quelque sag-e personne de vouloir bien lui chercher son fait et de le lui envoyer par le retour du courrier, avec promesse de l'épouser aussitôt arrivé. Ne trouvez-vous pas, mon cher, le projet admirable? c'est une opinion, un système à exposer et à discuter dans notre grande théorie du mariage: il est beaucoup plus sage qu'il ne semble l'être d'abord", et, tout bien considéré, je suis convaincu que c'est là le parti qui offre le plus de chances de réussite; choisir soi-même me semble le plus fou et le plus absurde de tous, je ne connais pas d'animal plus sot, plus bête, plus aveugle, plus sourd, plus idiot qu'un amant; en sorte que, dans le moment où il faudrait être plus capable de bien voir, on se trouve précisément dans un état d'incapacité absolue. Pesez mes raisons, mon cher, et vous trouverez qumon opinion, si elle n'est pas d'une justesse évidente, est au moins très considérable. Au reste, pour vous engager à la trouver raisonnable, je vous dirai que je lai exposée samedi à Loubète n° 1 et qu'après quelque résistance, il l'a cependant à peu près admise; vous n'ignorez pas cependant que c'est un rude discuteur que ce numéro-là.
A propos de mariage je discute quelquefois sur ce sujet avec Varney qui est vraiment un homme universel pour la discussion : littérature, philosophie, religion, politique, morale, tout est de sou ressort; il n'a pas d'opinion, mais il en sait et il en cause ; il est ultra libéral, et ce que vous ne soupçonneriez pas, Roussel, le lourd et rouillé Roussel, lest encore plus que lui; et le tout parce qu'ils ont été séminaristes et séminaristes dévots ; on passe naturellement d'un extrême à un autre. Je vous dirai donc que nous disputons nous deux, Yarney et moi sur le mariage ; et c'est plaisir de nous entendre; que n'êtes vous là pour rire et mettre votre mot? L'autre soir nous traitâmes de la polygamie; je contai à Varney que j'étais grand partisan de ce sys-
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tème, car il faut bien se mettre d'un parti quand on veut disputer; j'appuyai mon opinion de bonnes raisons tirées de l'état naturel et de l'exemple des premiers peuples ; comme mon homme se pique d'indépendance dans les opinions, et qu'il ne craint rien tant cpie de passer pour un scrupuleux, je l'amenai assez vite à convenir qu'il vaudrait beaucoup mieux qu'on prit des femmes à volonté qi^e d'en prendre une seule ; mais il tenait encore à ce que la polygamie fut successive et non simultanée (mots techniques) c'est-à-dire à ce que l'on prit une femme seulement à la fois, puis après celle-là, quand on en serait las, une autre, etc. et non pas plusieurs en même temps; moi, comme de raison, je défendais la dernière opinion. Quand je vis qu'il s'obslinait et qu'il ne cédait point à l'exemple d'Abraham, de Jacob, etc., je me pris à dire : mais pourquoi aller chercher des exemples si loin pour prouver combien le bonheur individuel et la popiUation gagneraient à l'établissement d'un pareil système? Voyez la Suisse; quels sont je vous prie les cantons les plus heureux et les plus peuplés? justement les cantons protestants, et pourquoi ? c'est que la polygamie simultanée y est en honneur... A ces mots prononcés avec beaucoup de chaleur et de vérité, mon homme me regarde avec de grands yeux, en cherchant à démêler sur mon visage si ce que j'avançais était bien vrai ; puis prenant la parole : Comment, s'écrie-t-il, la polygamie simultanée est en vigueur en Suisse?... Oui, lui dis-je, dans les cantons protestants ; comment cela vous étonne ; est-ce que vous ignoriez ce fait, par hasard ? — De mes jours, je n'en ai entendu parler. — Oh ! c'est singulier ! lisez, mon ami, lisez tous les voyages en Suisse, vous verrez que pas un n'oublie d'en faire mention. Tout le monde a remarqué que les cantons protestants sont plus peuplés d'un tiers que les cantons catholiques, et cela à cause de la polygamie simultanée, et alors je lui parlai d'un dénombrement fait en 1789 (année que je pris au hasard) duquel il résultait que le petit canton de Claris dont le sol est hérissé de rochers, était plus peuplé que le grand canton de Lucerne, etc.,
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Je finis par laisser mon homme convaincu qu'en Suisse, on a autant de femmes quon peut en nourrir. Jamais je n'aurais pu acliever ma craque si vous eussiez été là, vous êtes le plus incontenable rieur que je connaisse. — Je me hâte de faire quelques variétés et je vous laisse.
J'ariétés. — 1^ Je n'ai rien reçu de Langres il y a un siècle ; j'ai l'œuvre académique de Trognon et ses deux thèses; je ne sais trop qu'en faire. 2^ Nancy et Agen ne disent rien: Maréchal a parlé : il va se marier bientôt. Pouillet va suppléer M. Gay-Lussac à la Faculté, pour l'optique, cette année. Loyson ^ est revenu de son pays : il est toujours malade et n'a pas repris sa conférence. 3" J'ignore absolument la véritable raison qui a empêché Perreau d'être placé : je ne pense pas que cela tienne à la. prise qu'on lui fit l'année dernière ; Cousin prétend que c'est parce qu'il voulait rester à Paris comme agrégé, ce qu'il n'a point obtenu, et ce qui l'a empêché de demander une autre place. Perreau soutient que ce ne sont pas là ses intentions; je ne sais qu'en dire. 4° J'espère dans un mois obtenir pour prix de ma répétition une gratification de 3 ou 400 francs, plus ou moins. On me propose de rester encore à l'Ecole avec ce titre et un modique traitement l'année prochaine, en me faisant espérer mieux ensuite ; je ne sais à quoi je me déciderai ; je suis bien las d'être ici : nous en causerons. Sileas. ï)" On se propose de faire passer une ])onne loi sur l'Université à la prochaine session, on espère que la Chambre sera plus ministérielle encore que la précédente ; nous avons au Conseil d'Etat plusieurs défenseurs de plus : M. Guizot, M. de Biran, etc. M. de Serre est aussi des nôtres, ainsi que les ministres de l'Intérieur, delà Justice, de la Police qui sont tous amis de M. Royer.
Adieu, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur; cet article n'est pas des variétés, vous le savez.
Th. JOUFFROY.
1. Elève de ia promotion de ISil; docteur ès-lettres. répétiteur à 1 Ecole Normale, mort en 1820.
Vous ne traiterez pas j'espère cette lettre-ci cVirato ; remarquez que je pourrais à bon droit traiter les vôtres de la même manière, je mets plus de choses dans deux pages que vous dans quatre, attendu que j'écris fin et serré et vous gros et dans des lignes à longues distances, mais je me console sur le nombre des pages et je ne compte pas avec vous.
.1/. Damii'on^ profpsseur au collège de Falaise
Paris, 25 mai 1817.
Ah ! mon fidèle, à quelles rudes épreuves ma fidélité se trouve maintenant exposée ! il faut que vous soyez vous pour que j'ose entreprendre un paquet, chargé d'ouvrage comme je le suis, deux conférences par semaine et une rédaction de Cousin ! encore une fois, comment acheverai-je ce paquet? que j'aurais beau jeu pour invoquer l'amitié en périodes à quatre membres, pour l'appeler à mon secours et la supplier de soutenir mon courage et de sauver ma fidélité des tentations; mais j'aime mieux lui obéir tout de suite en m'adressant à mon ami, que de perdre mon temps à la prier : vaut mieux prier moins et accomplir les commandements, comme disent les femmes des montagnes du Jura.
D'abord, je vous déclare que je ne vous parlerai pas du plaisir que votre lettre m'a fait; vous analysez trop bien le vôtre, pour ne pas deviner le mien; j'écarte la question; je vous déclare en second lieu que je ne vous parlerai nullement d'alfaires aujourd'hui parce que j'irai voir Cousin avant de finir ma lettre et je le ferai causer pour savoir que vous dire; — j'écarte encore cette question; — maintenant que je vous ai dit ce dont je ne vous entretiendrai pas, je vais voir ce dont je vous entretiendrai. Je pose la plume et je prends une prise : toussez, crachez, mouchez, l'exorde est fini, nous en sommes à VAve Maria si célèbre sous Morizot (association d'idées).
J'ai mouché, j'ai pris ma tabatière et tout en la
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roulant entre mes doigts jai tourné les yeux du coté de ma fenêtre, j'ai vu les arbres de notre cour, battus par le vent de Touest, courber leurs rameaux fraofiles. Des nuages noirs traversaient rapidement le ciel de l'occident à lorient, et laissaient écbapper en passant de larges gouttes de pluie qui venaient saplatir sur mes vitres ; ce triste aspect de la nature m'a rappelé les tempêtes de mon pays, quand les hauts sapins s'entrechoquent de leurs cimes et que le vent du nord emporte au loin leurs fortes branches, comme l'herbe des montagnes ou la mousse des rochers; j'ai vu des orages sublimes dans mon enfance, et je me rappelle encore avec quel délicieux frémissement je les contemplais du seuil de la porte ; mais alors les orages venaient dans la saison des orages, les printemps étaient purs, les étés féconds et les automnes riches en moissons; aujourd'hui tout est changé et depuis six ans, le laboureur perd sa peine et ne recueille plus. x\h! si les temps passés revenaient, si les saisons mieux réglées ramenaient l'abondance au sein de nos montagnes, c'est là que j'aimerais à aller retrouver des illusions, c'est là que je voudrais aller faire des rêves de bonheur dignes des vôtres ; comme vous, je les ferais à l'ombre des sapins étendu sur l'herbe fraîche ; mais ici, mon cher, comment voulez-vous que je trouve des chimères aussi belles que les vôtres? ces murs, ces toits, ces cheminées ne disent rien à l'imagination; l'idéal du beau sommeille en moi, car nulle beauté terrestre n'y ramène mon esprit ; loin de pouvoir pousser jusqu'au baptême le rêve du bonheur, je ne puis en trouver le commencement; rêvez donc tout seul, rêvez, mon ami, mais écrivez-moi vos rêves ; c'est une consolation à qui n'en peut faire de lire les vôtres.
Proposer des expériences sur la réalité à un homme qui ne peut même expérimenter l'idéal, c'est aussi pousser trop loin la plaisanterie; assurément j'ai à cœur le perfectionnement de la théorie ; assurément ce perfectionnement exige des expériences : assurément le mois de mai est un temps tout propre à les faire : et vous êtes
de bon sens quand vous décidez que le moment d'expérimenter est arrivé ; mais je veux mourir si c'est moi qui expérimente; à vous la tâche, mon cher; vous êtes à point pour l'entreprendre, vous avez des faits, j'en ai peu ; vous avez des hypothèses et des probabilités sur les expériences qui vous restent à faire ; je n'ai aucune donnée sur le futur car je n'ai point encore constaté le présent ; vous êtes libre, je ne le suis pas ; vous êtes dans un pays tel et vous êtes tel dans ce pays que vous pouvez entrer partout ; moi je n'ai aucun titre pour entrer dans un pays où l'on n'entre pas ; vous avez un objet d'expérience tout trouvé ; on me donnerait un an pour en trouver un que je n'en viendrais pas à bout ; vous avez déjà combiné deux visites; je n'ai aucune idée sur aucune visite d'aucune espèce ; vous êtes gras et de bonne mine, je suis maigre, pâle et d'une tournure de collège ; vous avez l'instinct observateur ; j'ai le talent de ne rien voir et de me laisser attraper; vous n'avez pas peur de votre cœur ; j'ai moins de conhance en ma superbe raison ; dans votre doctrine on choisit soi-même sa mie ; dans mon système on la tire à la loterie, ou plutôt on laisse à d'autres le soin de la choisir ; allez donc, partez, entrez, voyez, expérimentez, dépêche^z-vous, n'hésitez plus, faites votre barbe, retroussez vos cheveux, mettez votre culotte vert tendre et votre plus bel habit ; conquérez, devenez fou en conservant votre raison, observez sans vous laisser prendre, et que cette théorie qui semble n'avoir plus besoin que de cette observation, s'achève enfin, si toutefois la réalité ne vous fait pas oublier les théories, ou ne vous en dégoûte pas. Mais vous n'en ferez pas tant que vous n'avez l'air d'en promettre; je tiens pour sûr que vous rêverez encore quelques années avant d'opérer, et que votre déti n'est qu'une fanfaronnade ou une craque que vous voudriez me faire avaler de bonne foi ; heureusement nous sommes sur nos gardes et nous vous connaissons assez pour ne pas vous croire. Si, d'une part, vous n'êtes pas coutumier en fait de craques, ce qui pourrait nous engager à tout recevoir de vous sans déliauce, de l'autre vous n'êtes
pas encore assez fort d'audace, et assez vide de prudence, pour que nous croyions que votre timidité et votre sagesse osassent se hasarder dans une si périlleuse entreprise; nous concluons donc avec quelque raison, que vous rêverez encore, mais que vous n'agirez pas de sitôt ; en quoi, loin de vous blâmer, nous vous approuvons fort, et dans votre intérêt et dans le notre : dans le vôtre, parce que nous pensons qu'on recule beaucoup en bonheur quand on passe des rêves aux réalités; dans le nôtre, attendu que jamais vos réalités ne vous inspireraient d'aussi charmantes pages que vos rêves. Bonsoir, je vais souper.
Mercredi, 11 juin 1817.
Ma première date attestera les elTorts de ma fidélité ma seconde prouvera combien sont puissants les obstacles] qui l'arrêtent. Dieu vous préserve d'un état comme le mien, où l'on ne peut écrire à ses amis. — Je serai bientôt un petit Perreau à leurs yeux pour peu que cela continue. Parlons de vos affaires.
Cousin vous a écrit : vous avez répondu à Cousin, et Cousin est très content de votre réponse, voilà qui est pour le mieux. Cousin ne vous répondra pas, car il est très occupé, je vous dirai tout à l'heure pourquoi ; il m'a chargé de vous dire dans celte lettre qu'il était très satisfait et de vos intentions, et de l'esprit, et du ton de votre épitre; il y a traité conclu entre vous et lui; vous êtes des nôtres ou vous en serez ; mais quand en serezvous? voilà la question : sera-ce à la fin de l'année? sera-ce l'année suivante? sur ce point, à mon grand déplaisir. Cousin ne paraît pas encore décidé, il m'a dit cependant de vous dire qu'il ferait son possible pour vous obtenir une philosophie celte année même, mais il m'a dit en même temps de vous avertir qu'il ne répondait pas du succès. — Voici comment le succès n'est pas sûr : le cours de celte année a beaucoup ajouté au cours de l'année dernière, ou plutôt il a embrassé tout I ensemble de la philosophie et créé un vaste cadre dans
lequel la question du moi n'est qu'un point; or, vous pensez bien que ceux qui ont suivi le cours de cette année, et qui Ton suivi avec succès, sont, par la force de ce cours, plus forts que ceux qui ont suivi celui de l'année dernière. Il est un élève qui a beaucoup travaillé en philosophie cette année, et qui est doué d'un assez bon esprit, cet élève est Fribault. Cousin le suppose donc plus capable de professer, dès à présent que vous : si donc il n'y avait qu'une chaire de philosophie à donner, il serait placé et vous ne le seriez pas. Voilà comment il est possible, selon Cousin, que vous ne soyez pas, dès cette année, professeur de philosophie.
Maintenant voici ce que je pense de ce raisonnement. Je pense que ce ne seront point les places qui manqueront, et qu'il y en aura bien assez pour vous et Fribault; ce n'est donc point là ce qui arrête réellement Cousin. Ne serait-ce point plutôt qu'il n'oserait faire placer, à la fois et tout d'un coup, deux de ses élèves ? ne serait-ce point qu'il craindrait que cet empressement et cette hâte ne nuisit à ses desseins mêmes? première raison que je soupçonne. En voici une autre : il ne voudrait envoyer professer que des gens bien ferrés sur sa doctrine : car il est hors de doute qu'elle trouvera, à se propager, de grandes difficultés, qu'elle verra beaucoup de monde s'élever contre elle; si donc on la défendait mal, faute de la connaître assez, ne serait-ce pas le plus sûr moyen de l'étouffer à son berceau, aussi me répétait-il sans cesse: je voudrais qu'il travaillât encore une année, etc., aussi m'a-t~il dit encore la dernière fois : écrivez à Damiron qu'il fasse sur la métaphysique le travail qu'il a fait sur la morale, et quand je lui dis que vous l'aviez fait : Eh 1 bien, dit-il, je voudrais qu'il eût notre programme, et qu'il tachât de le comprendre ; aussitôt que Bautain me l'aura renvoyé je le lui enverrai, (je reviendrai sur cet objet tout à l'heure). Je pense donc, mon bon ami, que c'est là la seconde raison de Cousin. Et c'est aussi la plus forte ; je vois qu'il passerait encore sur la première, mais il tient à la seconde.
Pour moi, bien que je ne désapprouve pas entièrement
14i CORRESIHODANCE DE TH. .lOm-HCtï
sa manière de voir, je pense qne vuns en saurez beaucoup plus cette année après avoir étudié nos rédactions et notre programme que Bautain n'en savait Tannée dernière; je pense, en second lieu, que vous refuser une place cette année ce serait un vrai moyen de vous jeter dans le découragement. Enfin, en considérant les changements que la prochaine session pourra apporter, non seulement dans le plan des études publiques, mais encore dans les personnes qui sont à la tête de Tinstruction, je pense qu'il n'y a pas de temps à perdre pour placer des philosophes si on veut répandre la philosophie ; ainsi au lieu de craindre de placer deux élèves, j'en placerais quatre s'il était possible.
A^oilà trois bonnes raisons que je n'ai pas encore présentées à Cousin parce que je n'aime pas le contrarier quand il m'expose les siennes, ce serait un mauvais moyen de réussir. Je voudrais que pour m'appuyervous m'écrivissiez une lettre comme en réponse à celle-ci, où en supposant que je vous ai dit de la part de Cousin qu'il n'était pas sûr que vous fussiez placé cette année, vous m'exposassiez : 1^ Combien vous seriez découragé de travailler à la philosophie, si vous n'étiez pas placé : 2° que ce découragement aurait un fondement, car quel espoir pourriez-vous conserver, au moment où il est possible que l'instruction publique change de face, etc. ; 3° qu'à la vérité vous vous sentez un peu faible, mais qu'avec nos rédactions, le programme, et ce que vous pourriez recueillir d'instruction ces vacances en causant avec Cousin, vous en sauriez peut-être assez, peut-être autant que Bautain l'année dernière, etc. ; 4° puis votre amour pour cette partie, vos bonnes intentions, etc., l'ennui de faire une classe de latin, etc., etc., seulement une petite place, si petite qu'elle fût vous rendrait heureux, etc. — voilà une matière que vous auriez aussi bien trouvée que moi ; changez ce que vous jugerez à propos. — Ecrivez cela noblement et surtout naturellement et négligemment afin que cela paraisse bien une confidence d'amitié, de vous à moi et sans intention ; que votre d('' cou rage ment ne ressemble pas à de la faiblesse ;
qu'une volonté forte de persévérance paraisse par dessous. — Enfin faites-moi cela avec tout votre tact et votre habileté ; — même si vous pouviez glisser là-dessous un mot pour rappeler à Cousin que c'est lui qui vous a engagé à faire de la philosophie, mais à peine et dans une phrase incidente ; si vous saviez aussi quelque chose des intentions de M. Gueneau à votre égard, si ces intentions étaient bonnes, c'est-à-dire si vous pensiez qu'il ne lui répugnerait pas de vous voir professeur de philosophie, marquez-le moi légèrement dans cette même lettre. — Faites des ratures dans cette lettre, ajoutez-y des choses qui ne regardent pas l'objet principal, des affaires d'ami, mais qui tiennent toujours à la philosophie afin de montrer que nous sommes tous deux fortement occupés de cela, etc. etc., voilà une astuce à la Mareschal et je suis tout étonné de vous faire si bien votre leçon : en vérité, voilà une grande combinaison dont je ne me serais pas cru capable. — La lettre venue, quelque huit jours après, j irai chez Cousin, et à propos de bottes, je la lui montrerai en la commentant de mon mieux ; cela pourra faire quelque effet. — Ne supposez pas que je vous aie dit nettement qu'il serait très possible que vous ne fussiez pas placé, mais supposez qu'il y a un simple doute, que cela pourrait arriver s'il n'y avait pas de place, et partez de là pour m'exposer tout votre désappointement: si cela était, etc., faites une simple lettre d'une feuille, afin qu'il ne se rebute pas en la voyant et qu'il ose la lire. — Ouf! me voilà hors des préceptes et bien s'en prend et pour vous et pour moi; — n'allez pas croire que toutes ces instructions sont d'un mauvais présage, et que vos affaires sont bas, point du tout, elles sont bien et mieux qu'elles n'aient été, il n'y a réellement qu'une hésitation chez Cousin; c'est un homme qui n'est pas entièrement décidé mais qui va se décider; nous ferons le diable à quatre auprès de lui ces vacances et votre présence sera d'une autre efficacité que tout le reste. M. Gueneau pourra faire beaucoup aussi. Cousin vous aime et vous estime sincèrement ; vous pouvez être sûr de ce point ; je ne doute pas que
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VOUS ne lui soyez attaché : pour moi, je Taime vivement encore plus par estime et par amitié que par reconnaissance.
Quant à la confiance quon peut prendre en lui, relativement au projet philosophique, je ne suis pas plus savant que vous et je ne sais que vous en dire, sa sincérité actuelle est hors de doute ; on ne pourrait la soupçonner sans injustice ; quant à la persévérance qu'il mettra à suivre son plan, il serait imprudent d'en décider: seulement, je pui^s vous certifier que, depuis deux ans, cette grande idée est restée invariable dans sa tête, au milieu de la variation de tous ses autres projets; j'ajouterai une chose, c'est que si ses projets secondaires ont souvent changé, ce n'a ofuère été que dans l'intérêt de son grand et premier projet. La conviction qu'on a d'une chose peut n'avoir pas des motifs suffisants pour convaincre d'autres personnes; ainsi, pour mon compte, je suis à peu près persuadé que Cousin tiendra à son projet; mais, vous dire pourquoi j'en suis persuadé, vous communiquer ma persuasion, m'embarrasserait fort: mille petites circonstances, mille petits traits funt prendre confiance en un homme. Les motifs s'oublient, la confiance reste ; on se trouve convaincu sans savoir pourquoi, et l'on ne peut convaincre les autres ; voilà l'état où je me trouve, aussi bien ne puisje rien dire de bien précis au sujet de votre question, sinon que pour mon compte, j'ai foi à la persévérance de Cousin.
Aujourd'hui il est à la tête d'une entreprise qui a pour but encore la propagation des bonnes doctrines politiques et philosophiques: il s'agit d'un journal dont je vous envoyé le prospectus de sa part: aucun article n'y sera signé, et tous ses collaborateurs garderont le plus sévère incognito, ces précautions sont nécessaires pour garantir et assurer l'indépendance des opinions; il ne m*a pas caché qu'il était du nombre, mais il m'a déclaré qu'il ne pouvait me dire le nom de ses collègues; un hasard m'a instruit et je vous mets de la confidence en vous imposant, même à l'égard de Dubois, le silence le plus
A DAMIP.ON 147
complet; vous sentez que je trahirais ainsi un secret qui ne m'appartient pas. — Cousin et M. de Biran feront les articles de philosophie, M. Guizotet M. Ganill, membres de la Chambre des députés, les articles de politique, MM. Loyson et Viguier\ les articles de littérature française ; probablement M"'^ et M. Guizot, les articles de littérature étrangère; Pouillet, les- articles de sciences; il y a encore d'autres collaborateurs que je ne connais pas. Vous pensez que le journal sera fort et intéressant. — Je vous conjure de ne pas ouvrir la bouche sur tous ces noms. Tâchez de donner desabonnés à ces messieurs; si vous connaissez à Falaise quelques esprits indépendants, engagez-les à s'y abonner; tout cela est dans notre but. Bautain est chargé du même emploi à Strasbourg. — Le prospectus que je vous envoyé est de M. Guizot : il y a de belles choses; mais il n'est pas écrit comme le sera le journal lui-même. — Encore une fois, taisez-vous.
A Damiron
Paris, "22 juin 1817.
Mon ami, votre lettre m'a donné une grande satisfac* tien; vous avez bien fait et très bien fait de ne pas écrire l'épîtrequeje vous demandais; je vous estime d'avoir senti de la répugnance à la composer: cela était mal. et depuis l'envoi de ma lettre, je me repentais de vous avoir donné ce mauvais conseil. Comme vous le dites, ce manège était trop manège, et nous convenait trop peu. Il faut aller franchement pour aller en paix, et dussiezvous ne pas être professeur de philosophie, vous ne vous repentirez pas du parti que vous avez pris, que dis-je ? vous vous en saurez gré; pour mon compte, je vous en remercie; déchirez cette mauvaise page où je ne me reconnais pas et où vous n'avez pas dû me retrouver.
1. Elève de la promotion de 1811 ; directeur des études à l'Ecole normale, inspecteur général, mort en 1867.
Oubliez que je l'ai écrite, et ne m'en estimez pas moins, car ce n'est pas ma raison libre qui me la dictée ; c'est je ne sais quoi et qui n'est pas mien.
Maintenant, il n'en faut pas moins persister à la poursuite (le cette place, soit que vous consultiez votre inté rêt matériel qu'il ne faut guère consulter, soit que vous preniez garde à ce bonheur plus pur que vous cherche et que je cherche comme vous, et qui se compose d'un certaine convenance entre les occupations et les goûts soit enfin que vous considériez la volonté désintéressée qui est en vous de faire le plus de bien possible à vos semblables et à votre patrie, vous trouverez, je pense de tous côtés, des raisons de désirer une chaire de philosophie. Arrivez à ce but par de francs moyens, mais arrivez-y. et, pour y arriver, veuillez-le fortement et irrévocablement, du moins aussi longtemps que les obstacles ne seront pas invincibles. Si du moins, un nouvel état de choses s'établissait dans l'Université ; si cet état de choses était tel que la liberté et l'indépendance des opinions philosophiques nous fut ravie, demain je vous conseillerais de ne plus vouloir ce que je vous conseille de vouloir aujourd'hui. Mais, nous n'en sommes pas là, Dieu merci. J'espère assez bien de la sagesse de notre Gouvernement et de notre Roi, pour compter qu'on ne nous imposera pas des doctrines, tant que les nôtres seront saines moralement, politiquement et religieusement. Je maintiens donc que vous devez persister, dûton vous faire attendre encore une année. C'est là mo avis ; et celui-ci est bien sincère et bien arrêté.
Vous pouvez croire que tout ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre sur la situation de vos affaires es exactement vrai. Je ne vous ai point doré la pilule. J( vous l'ai donnée telle qu'elle est, sauf à vous de la trou ver amère ; d'autre part, je ne l'ai point faite plus fort< quelle n'est. Vous n'êtes ni mieux ni plus mal que j< vous lai dit. et je suivrai toujours cette méthode ave( vous, parce que vous êtes trop mon ami pour que j( cheicue à llatter ou à détruire vos justes espérances
Je ne vous dirai pas aujourd'liui où vous en êtes parc
que je verrai Cousin, demain, et que je veux vous donner son dernier mot. Ce dernier mot ne sera pas sa résolution définitive, comme vous Tentendez bien; mais ce sera son opinion, son penchant le plus nouveau et le dernier éclos; en un mot, vous aurez le vent du bureau, l'ordre du jour, la psychologie actuellt; de son àme... Vous me comprenez : cherchez d'autres expressions, si vous n'êtes point content de celles-là. Eh ! bien donc, vous aurez son mot et vous l'aurez exactement, car il faut que je vous accoutume à ce train-là.
Je n'ai pas trouvé singulier le découragement où vous a jeté ma lettre, je prévoyais bien un peu ce qui arriverait; mais ce que je ne prévoyais pas, c'est qu'au bout de deux heures, vous auriez déjà repris votre assiette ordinaire. Mon ami, vous avez plus d'empire que moi sur vous-même ; un tel découragement m'aurait duré quinze jours ; je n'aurais fait que déraisonner et rêver des projets ridicules. Vous ne comprenez pas combien je suis faible contre les accès de dégoût et de tristesse : il est des moments oh. je surpasse Mancy, à propos d'une idée qui a traversé mon cerveau. Ainsi, l'autre jour, je pensai à la mort. Je ne sais comment cette idée de mort me ramena à moi-même : je me mis à compter mes années de vie et celles que je pouvais espérer ; je me demandai ce que j'avais fait et ce que je ferais; j'avais fait si peu et je me savais si peu capable de faire beaucoup que ma nullité m'effrayait (nullité intellectuelle) ; mais du moins au défaut de la gloire, si je cherchais le bonheur; je comptai encore mon bonheur passé, je supputai mon bonheur probable et je ne vis que misère ; je voyais tout en noir ce jour-là. Mes parents allaient mourir les uns après les autres, mon père, ma mère aussi. Il me resterait des frères et des sœurs; mais les sœurs et les frères ne s'aiment bien que sous les ailes de leurs vieux 2:)arents ; une fois éloignés les uns des autres, la tendre amitié s'en va avec la famille ; elle s'amortit quand celle-ci s'est dissoute; on se revoit peu; on s'écrit, mais on ne saurait faire partager son cœur; chacun a ou une épouse ou un époux, puis des enfants, et la réalité des nouveaux liens
niU CmUlESl'ONDANCi: Di: TH. .lOLI-F-KOV
dissipe le souvenir des anciens attachements, et puis le cœur ne perd-il pas de sa sensibilité à mesure que Tâge avance? Où sont les frères (jui s'aiment à trente ans comme ils s'aimaient à quinze? Oh! quelles ressources faibles, quels dédommagements incomplets de cet amour si pur, si désintéressé, si tendre, si parfaitement satisfaisant d'un père et d'une mère. Que serai-je donc dans ma vieillesse? A qui tiendrai-je dans vino^t ans d'ici? Puis-je espérer une femme et des enfants ? Non, je n'aurai jamais de quoi les nourrir. Quelle décourageante perspective ! Je me vo^'ais donc obligé de renoncer encore au bonheur. Restaient quelques vertus pratiquer et quelque bien à faire pour remplir de quelque chose le vide immense de ma vie. Mais je me sentais si lâche avei moi-même, si mou au bien ; le dirai-je ? si faiblement porté à aider et à secourir les autres que je désespérais encore, non pas d'être honnête homme ce qui ne suppose que Tabsence du mal, mais d'être un homme bon et vertueux positivement. J'en venais à la religion : je me disais : Où en es-tu? Que crois-tu? Tu crus jadis, jadis tu aimas Dieu vivement ; maintenant toute religion positive t'échappe peu à peu. Les doutes t'assiègent de toutes parts. Heureusement, tu ne renieras jamais la religion naturelle. Mais que sert de croire en Dieu, et à une autre vie, si tu te sens froid pour ce Dieu, si tu ne fais rien pour cette autre vie ? Ainsi j irai donc au tombeau, j'y arriverai, j'y tomberai sans laisser de trace de moi sur la terre, sans y avoir rien fait de ce que je devais y faire ; et malheureux pendant la vie je mourrai sans me savoir digne du bonheur de l'autre.
Je rêvais tout cela un soir au clair de la lune, assis dans ma chambre ; ces pensées me tourmentaient ; mon imperfection morale et religieuse m'accablait; je voulais prendre des résolutions; mais j'en avais déjà tant prises vainement que je désespérais de les accomplir jamais. Si mon esprit se détournait de ce point de vue de moimême, il trouvait dans les autres des motifs égaux de tristesse. Surtout la pensée de la mort de mes parents marracliait des larmes; mon isolement futur, ma dou-
leur de les perdre m'effrayaient. Je pensai à vous, mon ami, et je cherchai à me former en vous et dans le sein de mes frères un asile et une ressource. Mais je ne pouvais me rassurer et trouver nulle part un sujet de confiance et de consolation. Je doutais de tout, même de l'amitié. A la fin, je fis un retour sur moi-même qui m'affligea encore davantage. Dans cette foule de pensées tristes qui venaient de traverser mon esprit sans ordre et sans raison, j'en cherchai une qui eut une autre fin que moi-même ; de quoi me désolai-je ? pour qui crains-je ? Sur qui ai-je gémi? Moi, moi et toujours moi. Je finis par me regarder comme un franc égoïste (tant je raisonnais mal et tant les lumières naturelles étaient parfaitement éteintes en moi). Je suis donc égoïste. Si je déplore mon impuissance intellectuelle, c'est une douleur de vanité. Si je crains la mort de mes parents c'est parce que je resterai seul. Si je gémis de me sentir lâche à faire le bien, c'est parce que j'ai peine à voir d'autres hommes avoir sur moi cette supériorité ; encore une fois je suis égoïste et rien de plus ; mais quel est celui qui est autre chose, ajoutai-je, et je me couchai presque convaincu de l'égoïsme universel. Le lendemain je vis bien la fausseté de la conclusion que j'avais tirée ; mais je ne revins pas si vite sur les autres points. Je ne me rassurai pas sur moi-même. Gloire, bonheur, vertu, religion : ces quatre choses ne me semblaient pas moins inabordables que la veille. Je fus quatre jours à revenir à moi ; pendant quatre jours, je ne fis rien que m'ennuyer mortellement et regarder pleuvoir, immobile visà-vis ma fenêtre. Enfin je sortis, j'allai voir Pouillet, j'allai voir Cousin. L'un me rendit confiance au bonheur de l'amitié; l'autre me parla morale, politique, etc. etc., et me fit croire de nouveau à ma capacité d'être vertueux et religieux et tout cela sans que je leur eusse parlé de ma tristesse et de mon état par le seul effet de leur présence et de leur discours; en revenant je raisonnai sur la gloire et je vis que c'était le seul point sur lequel mes rêveries ne m'eussent pas trompé. Ces mauvais jours, ces noirs accès me reviennent comme la fièvre trois ou
quatre fois Tannée : un événement, une pensée, un mot les détruisent. Une nouvelle comme celle que je vous ai envoyée m'aurait rendu fou huit jours. Aussi j'admire votre sang-froid ; je comprenais admirablement la première page de votre lettre : je m'y reconnaissais ; mais je ne me reconnais pas dans la seconde.
Cependant que contenait ma lettre de si triste? Rien à le voir de près, moins que rien ; une nouvelle incertitude de Cousin, qui ne prouve pas grand'chose contre vos espérances ; et quand même elle les détruirait, qu'y at-il là qui doive troubler la raison d'un homme ?en vérité, on ne se conçoit pas soi-même quand on reconnaît avec son bon sens où Ton est allé sans lui ! Dites, mon ami, vous ai-je assez fait ma confession ? Vous ai-je assez montré toute mon âme dans certains moments de sa durée ? Mais pourquoi ne vous dirais-je pas tout? Ne me dites-vous pas tout aussi? Votre lettre n'est-elle pas une longue confession, une naïve et franche peinture de vos pensées pendant quatre à cinq jours ? Aussi quel plaisir j'ai à la lire, et c'est pour cela que je ne crains pas de vous montrer mes rêveries telles que je les fais, dans tout leur désordre, dans toute leur déraison, dans tout leur naturel? A la déraison près, je trouve dans vos manières de voir une grande analogie avec les miennes. Comme moi, la pensée de la mort de vos parents vous désole d'avance : comme moi vous voudriez, en secret et par penchant, un peu de gloire et votre raison vous éloigne de sa poursuite; comme moi, vous avez besoin du cœur de quelques amis; comme moi, vous soupirez après la tranquillité et la médiocrité heureuse, c'est-àdire après le bonheur; et comme moi, il vous arrive tour à tour et d'y espérer et d'en désespérer. Ne m'avezvous pas deviné en ne faisant pas cette lettre que je vous demandais? N'avez-vous pas senti la répugnance qu'une telle ruse m'inspirait? — Si, comme vous, j'avais un ami tout le jour avec moi, je crois que je n'engendrerais pas plus la mélancolie que vous; je crois même que sa vue seule me ferait au bout de deux heures retrouver ma raison, quand par hasard je l'aurais perdue, maisje suis
seul ici, et hormis Kant qui est un assez triste consolateur et qui a tous les défauts d'un livre obscur et froid, r je n'ai de ressource que moi contre moi-même.
Dimanche, 20 juillet 1817.
Pour le coup, mon cher ami, je mérite que vous m'appeliez paresseux et mille fois paresseux. Je suis effrayé quand je considère la première date de ma lettre, — voici un mois qu'elle est commencée. Que faites-vous donc, me direz-vous? Comment diable conduisez-vous votre vie? est-ce position ou travail qui vous excuse ? Ni l'un ni l'autre. Je vais vous dire une chose qui vous surprendra, mais qui est exactement vraie : depuis un mois je n'avais pu joindre Cousin, et quand je dis yo/w(i?e cela ne veut pas dire ({ue depuis un mois je n'ai pu parvenir à avoir avec lui une de ces conversations où l'on peut parler de vous et des affaires. Il a été extrêmement occupé pour son journal; il restait clos et ma lettre restait imparfaite, enfin, je l'ai saisi, j'ai causé et causé de vous; voici le résultat franc et net.
Cousin persiste à vous juger faible ; c'est pourquoi il ne veut pas faire de démarches pour vous loger en philosophie dans un collège royal, mais il pense que vous pourriez être très utile à la philosophie dans un collège secondaire, où tout en la professant, vous achèveriez de vous instruire. Or, vous saurez que Cousin va en Allemagne ces vacances ; son départ est fixé à la fin de ce mois; il ne pourra pas agir par lui-même; mais il laissera de longues notes à M. Royer. Vous serez donc couché sur ces notes en toutes lettres avec cette apostille; bon pour la philosophie dans un collège de seconde classe. Ce sera au moins là le résumé de l'apostille qui sans doute sera plus longue et mieux motivée.
Voilà votre cas, mon ami ; néanmoins (car je ne veux pas vous faire concevoir de fausses espérances) cette note ne sera pas la règle de la Commission ; parce que vous y serez, il ne s'en suit pas rigoureusement que vous serez placé comme portera la note, c'est une recom-
154 CUHUKSPo.NDANCE [JK IH . .KjUFFKÙY
mandation et non une décision. Cousin ne répond pas du succès ; la manière même dont il m'a fait part de cette nouvelle n'était pas rassurante (car je veux tout vous dire il médisait: « Je mettrai cette note» d'un ton qui semblait signifier : elle vaudra ce qu'elle pourra : en dernier résultat il ne semblait pas tenir que vous fussiez placé; cependant, à la fin il m'a dit très sérieusement : oui, je crois ([ue Damiron sera utile dans un collège de seconde classe, et je le mettrai comme tel sur ma note: vous pourrez le lui écrire.
Tout bien considère, je pense qu'au moyen de vos connaissances ici. avec la note de Cousin, vous pourrez, si vous le voulez bien et fortement, être placé en philosophie et je vous conseille de le vouloir. Arrivez donc bien vittet agissez. — On dit qu'il y a à Arras une chaire vacante; il s'en présentera sûrement d'autres; il faudrait être bien malheureux pour n'en pas attraper une.
Considérez qu'à l'exception des ressources qu'une grande ville peut fournir plus abondamment qu'une petite, votre place équivaudra matériellement à une place dans un collège royal. Bautain n'est que suppléant ; Fribault ne sera que suppléant ; or cette place de suppléant ne donne que quatre cents francs, avec nourriture et logement, plus les externes. Au contraire dans un collège de seconde classe vous seriez nommé professeur en titre (du moins je le pense) et votre traitement serait plus considérable. Je vous parle de cet article quoique je sache bien que vous n'y teniez pas beaucoup, parce qu'en dernière analyse, il est important de pouvoir vivre. Quant au titre, celui de professeur en titre dans un collège secondaire vaut bien celui de professeur agrégé dans un collège royal.
^lais le point vraiment important pour vous qui aimez la philosophie sera de pouvoir vous livrer entièrement à des études de votre goût, et de pouvoir être utile à votre pays en professant une solide morale et en élevant les esprits de \ios élèves à de hautes idées en tout. C'est là le but, il est beau, il est noble ; je maintiens ce que je vous disais il v a un mois, en commençant cette lettre.
VOUS devez persister dans la philosophie, Tétudier encore l'iissiez-vous condamné à professer encore une année le latin, et ne point vous détourner de votre premier but, une chaire de philosopliie. La persévérance est une belle chose, quand elle tend à ce qui est beau et élevé ; il faut donc dire intrépidement : Je ferai, quoi qu'il arrive. Je l'ai dit depuis longtemps, vous l'avez dit aussi; souvenez-vous donc et marchons ferme ; nous arriverons quand il plaira aux hommes, cela dépend d'eux; ce qui n'en dépend pas c'est la bonne conscience de nos intentions qu'il est en notre pouvoir de conserver.
Voilà mon avis ; vous me direz que j'en parle bien à mon aise, moi qui suis déjà placé en philosophie ; mais croyez-vous que je n'aie rien sacrifié à cette étude? — Croyez-vous qu'il ne m'en ait rien coûté de rester ici enfermé, esclave, vivant mal et posant peu? Auriez-voas voulu faire ce que j'ai fait? et seriez-vous disposé à faire ce que je ferai, rester ici encore une année et plus, avec quatre cents francs, sous la règle commune des élèves? J'y reste pourtant, non pour mon avancement matériel, qui n'en vaudra probablement pas mieux, mais pour le cours de Cousin. — Allons, voilà que je me vante et que je me dépeins moi-même comme un héros et un martyr de la philosophie !
Pardonnez-moi cette échappée, où je me donne sûrement plus de mérite que je n'en ai. C'est pour vous affermir et vous encourager que je me suis laissé aller à exagérer mon courage.
Voilà sans doute la dernière lettre que je vous écris. J'ai reçu l'autre jour aussi la dernière des vôtres. C'est bon; cela annonce le retour, et dans quinze jours (car vous diriez dans vingt) nous nous reverrons. Plaisir et grand plaisir! Notre ami Guichemerre attend de vous d'ici là; il va enfanter ses thèses, il va les soutenir; il les aura soutenues ; il fera le quatrième du déjeuner. L'ou- Ijèle est là. Savez-vous qu'il a enfin décidément et sérieusement mis à bout sa thèse française et qu'il va la soutenir : il tremble en se rappelant l'algarade de Boisson- Tiade ; il songe à adoucir ce terrible homme. Je pense
156 CORRESPOND ANCK DE TH. .lOUFKROY
qiril ira le trouver d'avance, la thèse sous le bras, et cjuil le priera, le chapeau à la main, de le ménager un peu sur Pindare. Du reste, vous saurez qu'il se perd, il voit le monde, il danse, il se promène avec de belles demoiselles qu'il trouve chez sa cousine, à la campagne ; sa tète est quelquefois un peu échauffée, quand il revient, et cela lui dure deux ou trois jours, pendant lesquels le travail va mal. En un mot, il se perd. Nous le morigénerons ensemble; vous m'aiderez. Il faut conserver cet enfant aux Muses et le dérober à la funeste influence de Vénus et de la mode. — 'Ne prenez cependant pas ceci trop au sérieux. Je badine un peu, et la preuve c'est qu'il a fini sa thèse, chose qu'il n'avait pu faire à l'Ecole même.
Quant au n" deux de Langres, il m'envoie de temps en temps des commissions à faire. On ne sait si on le verra ici ces vacances. On ignore également si les graines que je lui avais adressées sont venues à bien et s'il possède des tulipes.
^'e^nadé est archi-muet : celui-là est perdu, autant que je puis croire. Trognon compose. J'ai reçu sa traduction de roman ; elle est bien. Je ne doute pas qu'il ne soit en train dune autre œuvre ; il est auteur, décidément. Je n'en dis pas autant de Fourteau ; celui-là ne sera pas auteur, à moins qu'il ne se marie, comme cela pourrait arriver, et qu'il ne mette au jour des petits.
Le Journal a paru (je parle des archives), les articles sont admirables pour la plupart, surtout celui de Loyson sur M. de Bonald, un de M. Guizot sur la politique, celui de Cousin, etc.. Je ne sais si vous l'avez dans votre ville. Je vous en régalerai à votre arrivée si vous n'en avez pas encore pris connaissance.
Le temps est bien mauvais, les récoltes sont encore en péril si les pluies ne cessent pas ; partout des grêles, c'est désolant; cependant le blé diminue partout. — Et notre duchesse de Berry ! une fille ! et une fille qui est morte! Ce qu'il y a de bon c'est qu'elle a l'air féconde, et qu'une autre fois elle pourra mieux faire.
J'ai été malade tout ce mois, pas malade sérieuse-
ment, pas malade au point d'aller à Tinfirmerie, ni même au point d'y prendre quelque chose ; mais malade au point d'être forcé de ne rien faire, ou presque rien.
Heureusement je suis au bout
Tappétit revient, je serai tout à point pour déjeuner. — Quel déjeuner ! ou, pour mieux dire, quels déjeuners ! Guichemerre nous fera rire ; vous ordonnerez les choses, car vous êtes assez mûr pour cet emploi, que le père remplissait si bien ; Perreau aura des distractions, et moi je ne ferai rien. Je poserai, je vivrai complètement. Quelle joie ! Adieu.
Th. J.
A Dainiron
Feuilleton des Damironiades.
Je ne puis me décider à vous envoyer une lettre, sans variétés^ j'ai retrouvé de mon fin papier qui est tout propre à cela.
1*^ Cousin ne vous écrit pas parce que son journal et son cours l'occupent tout entier.
2° Votre frère n'est pas venu depuis longtemps, en sorte que, depuis longtemps, il ne copie rien ; je lui ai écrit avant-hier pour l'engager à revenir ; je me propose de lui remettre le programme tel que je l'ai, c'est-à-dire tel qu'il a été fait pour les examens. Cousin l'a retouché et augmenté depuis; mais il Fa envoyé à Bautain, qui le lui renverra, et vous l'aurez aux vacances, ou plutôt provisoirement je crois qu'il est bon que vous ayez l'ancien.
3° Je suis actuellement agrégé à l'Académie de Paris et répétiteur à l'Ecole; comme répétiteur, je n'ai rien;
1. Ce fragment de lettre, sans date, est certainement écrit à un moment où M. Damiron était encore à Falaise, et antérieur au mois de juillet 1817. Nous croyons qu'il a dû être écrit au printemps de cette année.
comme agrégé, j'ai quatre cents francs; on a bien voulu faire courir les appointements depuis le l'^'" janvier. Je fais deux conférences par semaine. Cela va doucement, et je babille de mon mieux; je ferais mieux si je faisais du mien.
4*^ Je reçois de partout ; Agen mécrit; jai avec Agen des discussions religieuses. Je veux empêcher Fourteau de devenir trop dévot, c'est-à-dire mystique, car j'estime et révère la solide piété chrétienne. Nous en sommes maintenant ;i discuter le précepte; fais la tentation. Fourteau, comme beauccmp de gens, en fait le premier précepte, le précepte supérieur du christianisme, doctrine qui justifie les couvents, que dis-je? qui les ordonne, et qui, poussée à ses dernières conséquences, fait de la religion chrétienne une religion anti-sociale, un système de fuite et de lâcheté. Moi je soutiens que le premier précepte est celui-ci ; accomplis tes devoi7\s, et que l'autre nest qu'en seconde ligne, car, s'il était en première, il faudrait rejeter tous les devoirs envers ses semblables et fuir au désert, attendu que la société est une source de tentations. Ainsi, discussions théologiques de ce côté.
o'' Avec vous j'ai ; Discussions morales sous le rapport mariage, bonheur^ etc. ; avec I.angres, j'ai Discussions littéraires ;]Q suis critique. Trognon m'envoye sesœwfres, et je lui envoie des observations bénévoles. J'ai reçu ses deux thèses et son discours académique; j'ai critiqué et renvoyé ; dans quinze jours je recevrai la traduction de Jaco'ppo Ortis, et je critiquerai, et je renverrai ; il ne me manque que du temps;
(j" Mancy n'est pas triste avec moi comme avec vous; preuve que vous êtes plus son ami que moi. ou plutôt qu'il a plus de confiance en vous qu'en moi. Cependant je sens que sa gaieté n'est pas franche; elle ressemble plutôt à un étourdissement qu'à un contentement réel, je le plains et je le console par des lettres gaies; c'est là la consolation que la tournure de ses lettres exige de moi; vous devez en employer d'autres, puisque les lettres qu'il vous écrit sont trietes ; votre manière de le
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consoler doit consister en peintures mélancoliques de tout ce qui manque à votre propre bonheur. Quand on voit un homme malheureux qui cherche à s'étourdir en riant, c'est le cas de seconder ses efforts et de lui donner de la galté ; mais quand on le voit se plaindre et s'épancher sur ses maux, c'est le cas de lui opposer d'autres maux et le spectacle général de la misère humaine.
7° Vernadé aura-t-il un article? oui et non; oui, pour dire que je n'ai rien à dire de lui; non, puisque ce que j'en dis c'est que je n'en dis rien. Que vous semble de ce cliquetis de mots ?
8"* Perreau est retombé dans ses négligences ; on ne le voit plus, mais on va le voir ; il est revenu à sa thèse, et il dit qu'il la faite et qu'il la passera à la fin de juillet. Je le décide à se faire placer.
9" Nulle nouvelle de Lévy. Mareschal n'est pas encore marié ; mais je pense qu'il en finira bientôt.
10'' Villemain nous conte que l'Université va être bouleversée ; c'est l'oiseau de mauvais augure ; il voudrait nous inquiéter ; mais il manque d'une qualité pour arriver à ce but : c'est la réputation d'être un homme sincère.
11° Vous ai-je dit qu'on nous promet cinq poèmes épiques? Je ne m'en rappelle pas; en tous cas, voici les titres ; vous les aurez deux fois si je vous les ai déjà envoyés :
1° La guerre sacrée, par M. de Fontanes ;
2° Les Macchabées, par M. Raynouard ;
3^ Richard, par M""' de Staël;
4° Philippe-Auguste, par M. Parseval;
5° Le Tasse, par M. Campenon.
C'est un sujet de poème épique digne de M. Campenon.
IS*' Puisque j'en suis à la littérature, je vous annoncerai deux ouvrages de Villemain, trois de M. Chateaubriand, savoir... mais je suis un sot; vous lisez les journaux et vous en savez autant que moi ; moquez-vous de ma simplicité. J'en finis, adieu; je vous attends au
mois daoùt ; probablement je n'irai pas en vacances, nous aurons le loisir de déjeuner. Perreau en sera, Trognon, peut-être Vernadé... Que de joie, surtout si l'année est bonne et si vous devenez décidément un des nôtres! Mes amitiés à Dubois.
Th. JoUFFROY.
Je n'ai jamais griffonné lettre aussi rapidement que celle-ci; mais c'est à vous que j'ai à faire.
.1 Damiron
Samedi. 2 août 1817.
Je vais tenter lâchât dune décoration pour votre bachelier es sciences. Prenant ma route devers la rue Saint-Honoré ; j'entrerai dans une boutique, j'achèterai et je porterai rue du Bouloy. La lettre d'expédition sera celle-ci, ce sera un billet pur et simple, non pas un iraio, car je suis calme comme un marchand de drap ou comme un homme de commerce quelconque, qui va mettre à fin un marché important. C'est une affaire au moins aussi sérieuse que l'achat des graines de tulipes que j'eus l'honneur d'effectuer pour le loubêtede Langres. L'autre loubète passe thèse aujourd'hui. Jugez quel jour! Enrevenant delà Commission de la rue du Bouloy, je viendrai m'asseoir dans ce petit cabinet de la Faculté, où six ou huit benêts fabriquent des docteurs à la douzaine. Je poserai là pendant que loubète s'escrimera.
Votre lettre me donne bien envie de lui faire une réponse, mais je suis empêché par le grand labeur que me donnent trois conférences par semaine. Cardaillac étant tombé malade, j'ai reçu son fardeau par-dessus le mien. Me voilà passablement chargé! Dieu vous garde ! Je pars pour la rue du Bouloy.
Je n'ai pas fait de démarches pour vous trouver vos trois peaux de lapin. C'est un petit honneur dont vous vous passerez bien et que je serais fort embarrassé de
VOUS procurer, car... positivement...., attendu que je ne connais pas beaucoup de professeurs docteurs qui aient des chausses^ comme vous dites, à prêter.
Adieu, le Doyen du bocage fait nos délices. Les que pleuvent, les positivcînent foisonnent. On meurt de rire.
Th.
3 août.
J'avais compté tout seul, mon cher ami ! J'ai visité les boutiques de pelleterie dans la rue Saint-Honoré, depuis la hauteur du marché des Innocents jusqu'au Palais- Royal; or je n'ai pas trouvé de chausses faites : cela ne se vend pas fabriqué; on m'a adressé chez un tailleur, rue Savoy e, qui fournit tout le Palais et toute l'Université de chausses. Mais ce tailleur n'avait pas de chausse faite en fait de sciences; c'est ainsi qu'il s'exprime. Il n'aurait pu me la fabriquer que pour mardi, qui est précisément le cinq, jour fatal. Je l'ai donc remercié de sa bonne volonté. Cette chausse d'un modeste bachelier aurait coûté quatorze francs : que serait-ce donc pour un docteur? Quel poids que les dignités, mon ami ! que cette élévation, à laquelle nous sommes, mêle de secrètes peines à ses jouissances apparentes ! et que les chaperons qu'elle suppose ont d'inconvénients !
Il est bon de vous avertir que chausses est un mot tout à fait impropre et bas. Le tailleur dit chaperon, qui me semble en effet bien plus noble et bien plus digne ; ce mot de chausse me blessait déjà dans votre lettre : ne le trouvez-vous pas ignoble ? Ne vous exprimez plus ainsi. Quand, par la suite, vous trouverez l'occasion de me parler de cet ornement omoplataire, sachez, d'ailleurs, que le mot chausse n'est entendu dans aucune des boutiques de la rue Saint-Honoré. On ne savait nullement de quoi je voulais parler, quand j'allai, demandant de porte en porte : n'avez-vous point de chausses ? Il me fallait user de périphrases pour me faire comprendre et indiquer par des gestes la place qu'occupe sur la personne
d'un juge ou dun professeur le quelque chose que je demandais; ce qui ne se faisait pas sans que la race moqueuse et impertinente des garçons de boutique ne sourit malignement par derrière.
Mais je passe outre sur ce vilain mot ; parlons de Toûbête d'Asnois, de cet enfant qui se perd et que vous me recommandiez ; sa tutelle me donne bien quelques désagréments; mais elle ne laisse pas d'avoir ses moments agréables : hier, par exemple, cet enfant m'a causé un grand plaisir : vous savez qu'il est paresseux de son naturel; vous savez aussi qu'il ne put achever, à cause de ce petit défaut, sathèse, Tannée dernière; je l'ai exhorté toute Tannée, je l'ai prêché, lui représentant combien c'était une belle chose d'être docteur et lui citant votre exemple pour lui donner de l'émulation ; il me disait toujours : je ferai, et il ne faisait pas : j'étais désolé; car je l'aime véritablement, malgré les désagréments qu'il me donne et sa désobéissance. Enfin, la grâce de Dieu est descendue en lui, un mois avant l'époque fatale ; il a fait et j'ai été content de son travail. Hier était le grand jour. Je Tai mené dans la salle : son père y était; il s'est assis tout tremblant; mais le doyen Ta rassuré par la douceur de ses objections et il a repris son assurance. 11 est allé merveilleusement, aux nues, en un mot ; on ne se lassait pas de louer et sa dissertation et la manière dont il la défendait. M. de Laromiguière, qui est bon juge, lui a dit : « Mousu^ vous défen- (( dez parfétément une thèse, parfétément écrite. » M. Lacretelle a dit ; «Monsieur, vous nous devez un « homme de lettres ; votre style est plein de mouvement « et d'éloquence. » Lemaire même, oubliant sa brutalité, a applaudi. Le terrible Boissonnade a été enchanté qu'on eût si bien parlé dePindare: entin, le doyen, en rentrant, a dit ces paroles mémorables ; c< Monsieur, la Faculté, c( extrêmement satisfaite de la manière extraordinaire- <( ment brillante dont vous avez soutenu votre thèse et « se rappelant posilivernent celle de Tannée dernière que « vous avez également bien soutenue, vous admet au « grade de docteur a l'unanimité. » Vous voyez, mon
cher ami, combien les impressions dernières sont puissantes, puisqu'elles modifient si fortement le souvenir des premières! Jugez si j'étais content, et son vieux père aussi. C'est la thèse la plus brillante que j'aie vue.
Voilà ce que j'ai fait de mon enfant perdu ; voyez si je suis bon tuteur; m'en direz-vous autant du vôtre ? Vernadé? profite-t-il sous votre gouvernement comme l'oûbête sous ma direction? Venez; arrivez vite; je vous donnerai mes avis sur la manière de diriger les enfants qui se perdent; il y aura conseil entre les tuteurs; ce conseil se tiendra à table. J'aimerais qu'il eût lieu en présence de mon Loû-Bête, afin qu'il apprenne combien on se donne de peine pour lui, et combien il serait ingrat de ne pas répondre à tant de soins. Où est-il ce déjeuner? Quel est le jour? Quand luira-t-il enfin? Arrivez vite : c'est le treize ! je crois. Nous vous laisserons poser et vivre quelque temps parmi les vôtres à Bicêtre ; mais une fois les premiers empressements et les premiers besoins satisfaits, nous vous sommons de comparaître chez tel restaurateur, à telle heure de tel jour. Là se renouvelleront les causeries des anciens temps et la joie des anciens déjeuners. Là il y aura vie pleine après un an d'absence.
Que nos moissons sont belles, mon ami, que nos champs promettent de richesses! Quelle joie j'éprouvais jeudi, à la promenade, au milieu de ces épis presque mûrs qui penchaient vers la terre! Comme on fêtera la Saint-Louis, sûrs d'avoir du pain et la paix! Ah! sans doute on dansera dans le jardin du Roi et sous ses fenêtres, au bruit des exclamations publiques. On foulera, sous ses yeux satisfaits, les gazons des Tuileries. Que ne suis-je musisien? J'irais animer des plus doux sons les chœurs de danse. Que ne suis-je propre à sauter et à m'évertuer? Je danserais de tout mon cœur; mais au moins j'irai avec vous et Perreau, et nous jouirons de ce beau spectacle. Vous n'êtes pas meilleur que moi, pour être acteur de la fête, vous ne vous abandonnez pas si facilement; mais nous laisserons aller Perreau, et nous le regarderons faire, en conservant un peu notre dignité;
que si, par un bonheur spécial, nous pouvions nous adjoindre Guichemerre, dans ce beau jour, nous le lâcherions aussi parmi ce troupeau de femmes, d'enfants, de g-ardes nationales, et son heureuse tournure nous réjouirait. Comme il doit bien danser, Guichemerre ! Quelle taille! Quelle construction de corps! Quels gestes! et par-dessus tout quelle impayable et joyeuse figure ! Je parlerais bien éternellement: j"oublie, avec vous et avec mes espérances de plaisir, la métaphysique et les maudites conférences. J'oublie que je suis chargé d'ouvrage. J'oublie tout. Que sera-ée donc quand vous serez ici; — vous allez me débaucher complètement. J'ai trente-deux volumes de l'académie de Berlin autour de moi ; je ne pourrai plus en lire un seul, et l'Anglais, que deviendrat-iiy Je devais lire Stewart dans sa langue. Je devais faire mille choses, encore une fois, que pourrai-je faire? Voici une page que je ne veux pas cependant laisser Ijlanche, cela n'irait pas; barbouillons-la plutôt. Je ne suis embarrassé que du choix parmi les mille et une choses dont je pourrai la remplir. J'aurais bien matière dans votre lettre, mais je ne veux pas que ce billet passe pour une réponse. A propos, j'oubliais de vous conter la mésaventure et le désappointement de Guichemerre; c'est là justement de quoi finir ma page: Guichemerre donc a fait thèse de philosophie ; thèse un peu au-dessus de ses forces qu'il avait compilée en prenant par ci par là dans les rédactions et le programme. Bref, il avait fait un tout sur le principe de mérite et démérite et sur ses conséquences, c'est-à-dire la religion naturelle, il parlait là-dedans de principe nécessaire, d'absolu, de stoïcisme, de loi du devoir, de vertu, de sainteté, d'optimisme, enfin que sais-je, de mille choses fort belles et fort difficiles à soutenir quand on ne les avait préalablement bien comprises. Or c'est ce qui manquait à Guichemerre. 11 arrive à la salle fatale ; le voilà sur la sellette. Malheureusement M. de Laromiguière,M. Thurot. étaient là. grands ennemis de notre doctrine; M. Boissonade, ennemi de toute philosophie s'y trouvait aussi. On attaque et on pelote mon homme, comme vous pouvez penser
aussi. Les attaqueurs y mettaient, dit-on, un peu d'animosité, vu la doctrine, ce qui ne contribuait pas peu au désappointement de notre philosophe ; enfin, on se retira et M. Gueneau, le lendemain, apprend et dit à (iuichemerre, qu'on Ta ajourné pour sa thèse de philosophie. Guichemerre, de courir chez les professeurs demandant des explications : si c'était pour la doctrine qu'on l'ajournait ou pour sa manière de se défendre. M. Thurot, M. de Laromiguière dirent que c'est pour l'une et l'autre, et finirent par assurer que, s'il passe bien sa thèse française, on le recevra (c'est demain qu'il la passe), ce n'est pas tout : la Commission a eu vent de cela ; on dit qu'il y a indignation de ce qu'on attaque ainsi les doctrines du maître, au lieu d'examiner l'élève. Cela fait du bruit, et Guichemerre a tous les honneurs de la persécution, première et plaisante victime de la propagation de la foi!
Adieu, au treize.
Th. JOUFFIÎOY.
A Perremi ^
28 octobre 1817.
Ainsi va le monde, mon cher ami, plaisirs passagers, peines longues et durables, bonheur d'un moment ; ennui de tous les jours ; — adieu nos douces veillées ! adieu notre bon feu ! adieu, longtemps adieu à nos conversations du soir, si pleines de familiarité et d'abandon ! de l'absence et pour dix mois, des souvenirs, des regrets, de la douleur, même quand on reçoit vos lettres ; que ferait-on sans un peu d'espérance ? Oui, je commence à caresser la bonne déesse; eh! qu'ai-je de mieux à faire ? si j'étais roi, je lui bâtirais des temples ; simple mortel, j'élève mes mains vers elle; je me plais à me la figurer, voltigeant dans l'air ; invisible
1. Élève très distingué de l'Ecole Normale, alors professeur au Lycée de Lyon.
sur ma tête ; quand j'aurai un foyer, elle y sera assise comme un dieu pénale et je lui ferai des libations de café, afin qu'elle me représente souvent le jour de notre réunion et les plaisirs futurs de nos chambrées de Paris, et les heures paisibles, mais charmantes, que nous oublierons de compter en causant au coin du feu, quand il nous sera donné de l'alimenter avec du bois acheté en commun dans une chambre qui contiendra nos deux lits et qui hébergera longtemps, j'espère, notre amitié. Ah! que j'ai besoin de tout ce riant avenir, pour oublier le passé et me distraire dil présent ! que cette diligence était triste ! que ces adieux secs de larmes étaient pourtant pénibles !
Depuis votre départ, tristes et froides journées;
je meurs dans ma chambre, j'y grelotte en vous écrivant. Quand mon sort sera-t-il décidé? je n'en sais rien et m'en inquiète peu. Je trouve quelque plaisir dans cette cellule glacée, toute retentissante du bruit des vitres agitées par le vent ; — je m'y promène tout le jour quand je ne sors pas, rêvant et ne pensant pas, oubliant qu'un cours me menace et m'abandonnant comme par plaisir au temps qui s'écoule tout seul. Quelquefois Oamiron apparaît. Trognon vient frapper ; ils causent un moment ; mais le froid les saisit, et ils s'en vont. De ma vie je ne me suis senti dans la disposition d'esprit où je me trouve à présent ; ne songeant à rien, ne voulant rien, ne regrettant rien bien vivement, je vis dans une espèce d'indifférence indolente dont je ne désire pas sortir. Je ne fais rien et je ne m'ennuie pas ; j'ai froid et je le supporte sans beaucoup de peine; je pourrais sortir et je ne sors pas ; j'ai peur de me distraire ; je suis sans énergie apparente, et cependant j'en sens une qui dort et que je ne veux pas éveiller. Hormis mes programmes que j ai achevés en deux jours, je n'ai absolument rien fait que cette lettre-ci, et c'est la vôtre qui m'a excité et mis à l'œuvre ; mais je sens que je me rendormirai facilement. Je n'ai pas revu Magnin ; la liste de vos livres est encore là, où je l'ai posée; point de dérangement nulle part: identité, uniformité, monotonie partout...
Amanda est un de mes pins charmants souvenirs. Et moi aussi je l'ai lue dans les champs, à Tombre des arbres élevés ; — mon cœur était tout jeune et tout enfant alors ; quelles délicieuses impressions il resseutit ! — partout il cherchait une Amanda comme la vôtre ; il la voyait dans la voiture qui courait au loin sur la route ; il la voyait à travers les croisées et les rideaux de la vitre ; il la poursuivait dans les églises, le dimanche ; il allait à sa découverte dans les promenades publiques, autour des maisons de campagne, délicieux moments! première et sainte ferveur de Tamour, je vous ai perdue, parce que ma raison a disputé Tempire à mon imagination, et lui a ravi bien du pays
M. Damiron, professeur de rhétorique au collège de Périgueux
Paris, le 10 novembre 1817.
Mon cher ami, cette lettre sera très courte : j'écris au nom de M. Cousin, qui est de retour depuis trois jours.
Il vous mande de lui écrire et de lui dire :
1° Quel temps vous reste; — à quoi vous comptez l'employer; où votre esprit en est en matière pliilosophique ; il vous donnera un sujet à élaborer philosophiquement ;
2*^ Quels livres philosophiques vous avez et lesquels vous manquent ; — il pourra peut-être vous en procurer, s'il en était que vous n'eussiez point et qui vous fussent indispensables ;
3° Des détails sur votre collège, vos élèves, l'esprit du pays, — et tout ce que vous aurez à lui dire.
J'ai encore peu causé de vous avec lui ; — il m'a semblé être dans de bonnes dispositions à votre égard ; — j'ai vu M. Royer qui m'a fait votre éloge ; il vous aime beaucoup ; jugez si j'ai appuyé ! — nous avons fini par convenir (pie vous seriez un bon professeur de philosophie et qu'il fallait vous faire tel plus tôt que plus tard. — Je
168 COIIRESPO.NDA.NCK Dt: TH. JULl-FROV
ne crois pas que la première place puisse vous manquer.
J'ai vu, l'autre jour, votre frère dans la rue de Grenelle ; — il m'a dit que votre nomination était arrivée le soir de votre départ et qu'il allait vous l'envover.
J'ai vu une lettre de Perreau à Magnin ; il lui donne le journal de son voyage, la description des hommes et des lieux, le plan de Lyon, la première impression que les chefs et confrères ont faite sur lui, etc.. ; il a mille francs, outre la nourriture et le logement.
Trognon sennuie et fait des projets ; — je crois qu'il regrette Langres; il bâillerait dans le paradis.
On m'a nommé suppléant de M. Cardhaillac au Lycée et à l'Ecole ; un décret de l'Université porte que les professeurs de philosophie feront cinq classes par semaine. Jai déclaré à ^L Rover que je ne pouvais faire cinq classes là et deux à l'Ecole et que je refusais si telle était la condition. J'ai demandé trois classes là et deux à l'école. — M. Royerm'a demandé du temps pour y penser; — j'attends la réponse ; — si elle était favorable, je me trouverais encore bien chargé ; — mais cela me vaudrait bien trois mille francs. Je prendrais logement en ville ; sauf le travail, je tâcherais de vivre.
A une autre fois les longues lettres. Travaillez si vous en avez le courage ; — si vous ne l'avez pas, acquérezle. si vous le pouvez, et si vous avez envie de le pouvoir, voulez-le. — La volonté est un grand remède, même à l'ennui ; — je l'ai déjà employée, quoique je n'aime guère être forcé d'y recourir ; — vous l'avez beaucoup mieux à votre disposition que moi ; vous avez plus de caractère que moi ; — mais je me console en pensant que j'en ai plus que Trognon, lequel en a peut-être plus que Perreau, au-dessous duquel je ne sache pas qu'il y ait personne.
Je vous embrasse bien, vous et Auguste.
Th. JOUFFROY.
A pf:kreau 169
A Pen^eau
16 novembre 1817.
Conservez ce saint amour des lettres qui nous a
rapprochés et unis; — brûlez toujours d'une noble flamme pour tout ce qui est beau, simple, élevé; — sacrifiez encore aux Muses, les consolatrices de la vie, les compagnes assidues de la paix et de Tinnocence ; — vous les trouverez, aux rives de la Saône, aussi belles, aussi pures, aussi adorables qu'aux bords de la Seine; elles sont partout pour qui leur est fidèle ; partout avec leurs guirlandes de roses, leurs blonds cheveux flottants et leurs yeux divins qui inspirent la poésie et la vertu. Ne les avez-vous point trouvées parmi les débris gothiques de Vezelay? n'ont-elles pas animé pour vous les vieilles portes d'Autun, et n'avez-vous pas vu leurs danses sur les coteaux, le long de la Saône ? de combien de charmes elles ont dû parer à vos yeux la jeune nymphe qui mêle ses eaux timides aux flots impétueux du Rhône ? ne vous ont-elles point transporté au sein des Alpes, au moment où ce dieu farouche s'élance du Saint-Gothard et précipite sa course vers celle qu'il brûle de posséder ; la nymphe innocente parcourt sans inquiétude son paisible empire ! elle se promène lentement, heureuse de répandre partout l'abondance et la joie sur son passage. Tout à coup la marche bruyante du dieu frappe son oreille ; elle tremble, elle hésite, elle voudrait reculer ; mais le dieu rapide arrive, l'enveloppe de ses bras puissants, et elle se laisse aller dans son sein...
M. Damiron, professeur de rhétorique au collège de Périgueux
Paris, le 3 décembre 1817.
Là, là, mon ami, ne vous impatientez pas : tout arrive à son point et dans son temps ; vous désespériez peut-
être de moi; mais me voici : j'ai été occupé; je le suis encore ; je vis peu, quoique je pose beaucoup ; partant j'écris peu, car écrire c'est vivre; j'entends écrire à vous ; car écrire à Jean et à Pierre qu'on n'aime ni ne connaît, arranger des compliments, siffler des fadeurs, brocher des niaiseries, marquer des inutilités, que sais-je, moi, faire tout ce qu'on est obligé de faire quand la main écrit sans le cœur, ce n'est pas là vivre, c'est enrager, c'est mourir. Dieu me préserve de pareilles corvées! Dieu me donne souvent le loisir et l'occasion de goûter le plaisir que je goûte maintenant !
Mais quel exorde : vite au fait. Peste de l'association des idées!
Encore un mot de préambule : si, par hasard, cette lettre était triste, ne vous en effrayez pas : j'ai pris la plume en achevant de lire Tf'eW/zer pour la première fois; il est nuit, et je n'ai rien de gai, autour de moi, que mon feu et le souvenir du bon vin de Bicêtre.
Quel plat et sot roman que ce Werther! plat et sot ne sont pas les mots propres, si vous voulez ; mais au moins quel ennuyeux livre ! je ne vois pas le mérite de ces exclamations et de ces points interrogatifs ! je trouve qu'il n'y a rien au monde de plus facile à faire que des lettres décousues, où l'on se dispense du bon sens sous prétexte que c'est un fou qui parle, oui un fou, un lâche, que je n'aime ni ne plains, qui ne m'intéresse nullement, non plus que sa larmoyante Charlotte et cet insignifiant Albert ; quel plaisir voulez-vous que j'éprouve quand on me peint la nature humaine dans sa honte et dans sa faiblesse ? Si toutefois encore c'est la nature humaine ; mais ce ne l'est pas plus que dans vos fous de Bicêtre ; morbleu ! si j'avais été le père de ce lâche et oisif Werther, comme je l'aurais corrigé ; je lui aurais appris à vivre un peu...; mais laissons là ce livre que je ne retoucherai de ma vie, tant il ma laissé une fâcheuse impression, tant il m'inspire de dégoût!
Arrivons au fait encore une fois : J'ai vu Cousin, je lui ai remis votre lettre ; il l'a relue et lue : il m'a dit de
VOUS dire de compter toujours sur lui, qu'il vous regardait toujours comme devant être des nôtres, qu'il vous ensraiî'eait à travailler votre cours, mais à le l'aire très simplement : rien que Stewart et Reid, c'est-à-dire ce que vous connaissez, de la psychologie et de la toute simple. — Vous lui écrirez dans quelque temps comment vous entendez le total de votre cours. Quant aux articles variétés, point serait le mieux ; cependant quelques-unes seraient bien ; mais ne consentez jamais à abaisser votre plume à des choses badines ou frivoles ; — des choses sérieuses, élevées, philosophiques, et rien autre. Il s'est arrêté en lisant votre lettre à la phrase où vous disiez que vous ne saviez si vous en feriez, que ce serait selon les conditioyis. Que veut dire cela ? a-t-il dit en m'interrogeant. J'ai bien vu qu'il s'irritait au soupçon qu'il pourrait s'agir de conditions pécuniaires. — Je ne sais quelle a été votre pensée ; mais je me suis hâté de l'interpréter en répondant que vous m'aviez parlé de cela, que vous craigniez qu'on vous imposât des conditions d'opinions à défendre ou attaquer ; qu'on exigeât que vous fissiez des articles à des époques réglées, sur des sujets donnés, etc.. Je pense que c'est là ce que vous vouliez dire et qu'il ne s'agissait pas d'argent. Gardez-vous de lui parler jamais, dans vos lettres, d'ambition pécuniaire, de projets d'avancement ; gardez-vous de lui dire rien qui pût lui faire croire que vous le regardez comme un protecteur qui vous poussera ; gardezvous, dis-je, de toutes choses semblables ou qui en approchent de loin ou de près ; — il ne peut souffrir qu'on pense à cela; il lui faut un dévouement sûr, des ommes conduits par le seul devoir d'avancer et de propager la science; point d'ambition, sinon l'ambition philosophique; — je vous dirai plus : c'est que, je ne sais comment, il vous soupçonne de désirer une chaire de philosophie ; en un mot et franchement il vous soupçonne d'ambition terrestre ; auriez-vous mis de cela dans vos lettres? je l'ignore ; mais cela ne lui convient point. Parlez-lui de philosophie et rien que de philosophie; pas la plus petite demande ; pas un mot de place ou de
désir d'en avoir ; pas de recommandation à ses bontés, rien. Vous vous recommanderez en ne vous recommandant pas ; en vous recommandant, vous reculez au lieu d'avancer.
Je vous parle franchement, et c'est pourquoi j'ai écrit ce qui précède : voilà la marche à suivre par vous si vous voulez vous mettre bien avec Cousin ; — après cela venons au droit : — cette marche est-elle légitime et franche ? est-il bien d'affecter et de faire parade d'un désintéressement qu'on n'a pas? — C'est une question. Je vous ai dit la marche : je ne vous Fai pas conseillée; pour moi je pense qu'il faut toujours être naturel et agir selon sa conscience. Si vous répugnez de lui écrire sur ce ton, ne le faites pas ; — moi, je n'affecterai pas le désintéressement ; mais je ne lui parlerai pas d'intérêt; je i lui dirai pas : je veux être philosophe non pas par intrêt, car je ne suis pas intéressé, mais par pur amour pour la philosophie ; — mais je lui dirai : j'aime la philosophie ; je veux et désire faire du bien par elle, c'est pourquoi je désire être professeur de philosophie, — et, en disant cela, je ne mentirai pas, ni vous non plus, je pense; — j'adore réellement et franchement la philosophie, et ce qui me plaît le plus à la professer c'est cela même ; — ensuite mon intérêt matériel y trouve aussi son compte, et c'est une raison de plus pour aimer à la professer; mais c'est une raison secondaire ; et en ne parlant que de la première sans parler de la seconde de ces raisons, je ne crois pas blesser en rien la franchise et la conscience.
Voilà mon avis; je pense et j'espère que c'est le vôtre, que vous aimez encore mieux la philosophie que le revenu qu'elle donne et que vous pouvez aussi dire sans reproche à vous faire : j'aime la pliilosophie et je veux la professer.
J'écris si vite que je ne sais si ce qui précède est clair et convenable et si vous le concevrez; tout ce que j'ai dit, je l'ai dit franchement; — vous pouvez croire que je ne garde rien devers moi, et que vous avez tout ; — à d'autres.
Vous m avez conté votre arrivée, votre réception, votre manière d'être présenté ; je sais tout et je vois tout. C'est bien. Savez-vous mon histoire et faut-il vous la raconter? La voici :
Vous savez quel était mon état à votre départ : j'étais à l'Ecole, j'avais des bruits, mais je ne savais rien; — j'étais bien résolu à ne pas bouger et à attendre imperturbablement les résultats; je mourais de froid dans ma chambre; je mangeais mal, et cependant je n'étais pas triste ; cet avenir incertain me plaisait : vous savez assez qu'il vaut toujours mieux, — si laid fût-il, — que la réalité. Tout à coup, un beau matin, un ordre me vient d'aller chez M. Royer ; — je vais, j'entre : la première personne que je rencontre, c'est Cousin qui arrivait d'Allemagne du jour même ; nous ne nous attendions ni l'un ni l'autre à nous rencontrer là. « Allons, embrassezvous », dit M. Royer ; nous le fîmes, et M. Royer reprit : « Vous, monsieur Jouffroy, vous ne saviez pas que M. Cousin fût revenu; mais, vous non plus, monsieur Cousin, vous ne saviez pas que M. Jouffroy fût nommé professeur suppléant de M. Cardhaillac au Lycée Bourbon et à l'Ecole. C'était annoncer gracieusement la nouvelle. Je remerciai M. Royer. Cousin trouva cela très bien, et nous causâmes.
Je ne causai pas, je réfléchis, et le résultat de mes réflexions fut la question suivante, que j'adressai à M. Royer : « Monsieur, je suis extrêmement reconnaissant de vos bontés; mais avant de savoir si je suis digne d'y répondre, et pour le savoir, je dois connaître quels devoirs m'imposent les deux places que vous voulez bien me confier! Il me répondit : « Deux leçons à l'Ecole, cinq à Bourbon, et cela vous vaudra de deux mille quatre cents à trois mille francs. » Le nombre des leçons m'effraya : il m'assura que je ferais le même cours à l'Ecole et à Bourbon ; mais cette promesse ne me suffisait pas ; il y avait encore trop de leçons; cependant je ne voulus pas répondre à la légère, et je lui dis qu'avant de me décider à accepter je devais, en conscience, examiner mes forces, et que, pour le faire, je demandais deux
jours de réflexion. Celte demande létonna et le piqua un peu; il était, en effet, un peu étrange que jhésitasse quand on avait tant de bienveillance pour moi, que de me donner trois mille francs à Paris. Cousin le remarqua, et il appuya ma demande en l'excusant. M. Rover comprit bien quelle était, au fond, légitime ; il me dit donc : « Allez et réflécliissez ; je ne doute pas que vous ne soyez plus satisfait à mesure que vous y penserez davantage. »
Je me retirai; je me consultai, et je me convainquis que mes forces ne pouvaient faire que trois leçons à Bourbon et deux à l'Ecole : je pris ma résolution fixe et irrévocable de refuser, si les conditions imposées ne pouvaient changer. Je consultai Cousin ; il fut pleinement de mon avis.
Je retournai chez M. Royer, et le plus poliment possible je lui exposai ma résolution; il resta quelques moments sans répondre; ensuite, il me dit que je m'effrayais de rien, que c'était une bagatelle que neuf leçons, que je les ferais comme je voudrais, qu'il ne s'inquiétait pas des inquiétudes, etc.. ; je persistai : alors il me dit : « Voyez bien, tous les professeurs de Paris font cinq leçons; l'arrêté qui fixe ce nombre vient d'être fait; nous ne pouvons sans injustice le violer pour vous: ce serait une faveur illégitime. » Je lui dis encore que ma résolution était prise et que, si la règle ne pouvait fléchir, je refusais. Alors il me demanda à son tour deux jours pour y penser, et je m'en allai. Je ne savais que penser : accepterait-on mon refus, ou bien ferait-on fléchir la règle? Cependant j'étais content d'avoir pris mon parti ; cela me semblait beau.
Je retournai. M. Royer tâcha encore de me persuader de faire cinq leçons ; enfin, comme il vit que je résistais toujours, il me dit : « Je ne puis détruire la règle, mais, provisoirement, lailes trois leçons ; quand vous vous sentirez en étal d'en faire cinq, vous me le direz et vous les ferez. »
Alors je le remerciai de tout mon cœur, et c'est à ce moment seulement que mon sort a été décidé.
Je me hâtai de quitter l'Ecole ; — je débagageai et je
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vins loger rue de l'Odéon, numéro 30, au cinquième, — dans une petite chambre charmante où je vis, mangeant à trente sous chez le restaurateur, faisant bun l'eu, dormant bien, mais travaillant plus que je ne voudrais pour la vie.
J'ai dit; — vous savez maintenant mon histoire, comme je sais la vôtre.
Je ne sais pas encore précisément ce que je gagne ; — j'ai entièrement quinze cents francs à l'Ecole ; mais au Collège, j'ignore; — en tout cas ça ira à deux mille quatre cents au moins, et pas au-delà de deux mille neuf cents : c'est suffisant.
Oh ! quelle lettre aride ! et qu'elle ressem])le peu aux nôtres! elle est longue; mais elle est toute d'affaires.
Le croiriez-vous ? depuis votre départ, hormis la rencontre fortuite que je lis un jour de votre frère, je n'ai pas eu la moindre communication avec Bicêtre^;je le disais ce soir à Trognon ; et nous nous promettions bien d'aller voir, un de ces jours, les cordiales et honnêtes personnes qui l'habitent; — sans doute elles doivent trouver notre oubli malhonnête, si tant est qu'il y ait oublia car il n'y est pas.
Ah! mon ami, prenez patience et ne pestez pas contre votre sort ; on n'est heureux nulle part, et je ne suis pas plus content, libre comme je le suis et doué de deux mille quatre cents francs, que je n'étais à TEcole avec rien plus l'esclavage ! Sauf les demi-tasses que je prends quelquefois et les bons moments que la philosophie me donne (elle m'en donne bien de mauvais aussi), il n'y a pas de plaisirs dans ma vie.
Le caractère et l'humeur font le bonheur et le malheur. Guichemerre, pion, et, pis que cela, professeur de commençants, m'écrit tout joyeux, plaisantant de tout, et trouvant tout très-bien, et vous et moi, et tant d'autres, nous enrageons! — qu'est-ce donc que le bonheur — que Vernadé nous le dise, lui qui le trouve, — que Guichemerre nous en parle. — Où est Bloquel si content
1. Le père de M. Damiron était alors concierge à Bicêtre et y habitait avec sa famille.
partout, et Weraeghe, qui trouvaitla félicité suprême dans l'honneur de servir les messes basses et d'encenser les chantres aux messes hautes. Ces gens-là nous diraient comme on est heureux, et comme on Test à peu de frais; mais peut-être leurs préceptes seraient inutiles à qui n'a pas le cerveau fait comme eux.
Il faut bien décidément, et une foispourtoutes, prendre son parti : reconnaître que le bonheur n'est pas de ce monde, l'attendre dans l'autre, et courir après la vertu, qui est bien réellement une habitante de la terre, quoiqu'elle habite sur un rocher si haut et si escarpé qu'il est difficile de l'atteindre.
Adieu, bon et cher ami. Ecrivez-nous, nous répondrons.
Adieu de nouveau et du courage.
A Perreau
Th. Jouffroy.
28 décembre 1817.
Je rêvais jadis, je rêvais longuement et amplement; les romans ne me coûtaient rien, et je les poussais à loisir au dénouement: — mais alors nul souci, nul besoin pressant ne dérangeait mes images et ne troublait mes combinaisons : je filais en paix mes amours solitaires ; je dessinais lentement le visage et la taille de mon amante idéale ; j'arrangeais l'un après l'autre tous les plis de ses vêtements, toutes les boucles de ses cheveux; je décidais avec maturité quelle couleur auraient ses yeux, quelle forme sa robe blanche, quel son ses paroles. Dieux! comme j'étais longtemps à me figurer sa chambre, et les bois qu'elle parcourait, et les gazons fleuris où je l'endormais. Et ses aventures, et ses vertus, et ses discours, tout était composé à la longue, sans précipitation et sans effort; aussi tout était beau, d'une beauté dont rien de mortel ne pouvait approcher.
A iJAMiRON il-
A M. Da?)ih'o/i [sans adresse)
Paris, le 24 janvier 1818.