‹ CorrespondanceChapitre 59 sur 65 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Je ne sais comment vous aurez pris mon long- silence, mon cher ami; mais je sais bien que je suis l'homme du monde qui désire le plus vous écrire souvent et qui en a le moins le loisir.

Tout a changé pour moi, comme pour vous cette année ; mais vous n'avez pas perdu le temps d'écrire et moi je l'ai perdu : la vie commence à me faire sentir son amertume ; Dieu condamna Adam au travail; je me reconnais fils d'Adam et un de ses cohéritiers à la besogne que j'ai. Savez-vous ce que c'est que composer trois leçons de philosophie par semaine? Je ne vous souhaite pas le bonheur de l'éprouver; l'expérience en est dure et triste ; je ne me couche pas tranquille : je me lève en regardant, en soupirant, mes livres et mes papiers; je remue des idées tout le jour; je me tourmente sans cesse pour obtenir une leçon qui doit être atteinte à une heure fixe. Quand elle est finie, je poursuis la suivante, et ainsi de suite. Je me découragerais d'une si pénible vie, si je n'étais convaincu que telle est la destinée commune ; je me résigne en songeant au devoir, et je marche courageusement, résolu de ne m'arréter que lorsque je succomberai de fatigue. Je vous demande sérieusement de ne pas vous offenser, si mes lettres se font attendre, si elles sont moins longues que celles que je vous envoyais dans un meilleur temps, et si enfin elles n'ont plus cet abandon facile qui demande, pour être attrapé, un repos d'esprit que je n'ai plus.

Mon ami, je vous aime comme je vous aimais, je vous l'atteste et vous n'en doutez pas ; ne me jugez pas par mes lettres ; que ne puis-je vous les écrire, comme l'année dernière 1 — mais ma tète s'y refuse et le temps me manque. Je veille en vous écrivant celle-ci ; j'ai demain tout entier pour composer ma leçon d'après-demain ; je

saisis ce moment favorable, qui m'a été refusé toute la semaine.

(( Article premier. — Que vous dirai-je de votre tristesse et de votre affliction ? vous désapprouverai-je ? — Je pense que vous vous êtes exagéré les préventions de Cousin ; — il n'a pas de jugement arrêté sur vous, que je sache ; il vous aime,j'en suis sûr ; luireprocherez-vous, à lui qui cultive la philosophie avec de si nobles et de si pures intentions, à lui qui veut répandre des doctrines élevées pour le bien de son pays, luireprocherez-vous de chercher à bien connaître ceux qui sollicitent Thonneur d'y contribuer ? Lui reprocherez-vous d'hésiter à porter son jugement, et d'interroger leurs lettres, pour démêler leurs intentions ? Certes, cette conduite est raisonnable, si on ]a considère indépendamment de toute application particulière. L"est-elle également à votre égard ? — Cousin, qui a vécu avec vous, ne doit-il pas vous connaître ?x\vez-vou s rien fait qui puisse provoquer le doute, sur la pureté de vos intentions ? Ne vous faitil pas injure de vous soupçonner, etc. ?

D'abord veuillez bien, mon ami, remarquer avec moi, que rien n'annonce ce soupçon dont vous vous plaignez, qu'un mot sur une expression de votre dernière lettre ; et certes ce mot n'est pas une preuve décisive ; quoi de plus simple et de plus naturel que de demander enlisant le passage de votre lettre oii vous disiez que vous accepteriez ou refuseriez selon les conditions, de demander, dis-je, qu entend-il 'par ces conditions ? L'expression conditions n'était-elle pas équivoque ? Je vous avoue que moi-même je n'étais pas sûr de l'interprétation véritable et je pouvais n'en être pas sûr sans injure pour vous ; car je ne vois pas ce qu'il y aurait eu de déshonorant à se décider par des vues d'intérêt à faire où à ne pas faire une chose où le devoir n'était pas engagé. — Certes je ne regarderais pas comme honteux de délibérer si je donnerai ou ne donnerai pas une leçon en ville, en mettant dans la balance le prix que l'on m'offre. — Et le cas était le même pour vous.

L'expression était assez équivoque, et en même temps le sens qu'elle pouvait avoir n'avait rien d'assez choquant, pour que la question de Cousin ne fût pas naturelle. Conclurez-vous de ce qu'il la fît qu'il vous soupçonnait d'être un homme intéressé, qui ne vouliez d'une place de philosophie que pour avoir une bonne place. C'est ce que vous avez conclu, et vous avez trop conclu.

La seule conclusion légitime était qu'il vous soupçonnait d'hésiter à faire des articles par des considérations pécuniaires, et certes je ne vois pas que le soupçon fût si déraisonnable, attendu l'équivoque de l'expression ; ni si injurieux, puisqu'il n'y avait pas de honte à hésiter par de telles considérations quand, du reste, le devoir et l'honneur n'étaient pour rien dans l'affaire. 11 est vrai que je ne fis pas toutes ces réflexions dans le moment et que je crus réellement, quand Cousin me fit la question, qu'il voyait du mal à hésiter par de telles considérations : c'est pourquoi je repoussai cette interprétation du mot conditions. Mais, en y réfléchissant, je vis bien qu'une telle interprétation n'avait rien de fâcheux pour vous, et quel que fût le sens du mot conditions^ on ne pouvait rien vous reprocher.

Cependant l'impression irréfléchie que m'avait faite la question de Cousin me conduisit à réfléchir à son caractère, à son aversion pour toute vue intéressée, et d'idées en idées j'en vins à penser combien il serait fâcheux pour quelqu'un de passer dans son esprit pour un homme ambitieux. Ace propos je me demandai si, par hasard, il ne vous soupçonnerait pas d'ambition ; je n'avais aucune raison valable de le croire ; mais, connaissant combien il juge vite un homme et combien il serait mauvais pour vous qu'il prît de vous une telle opinion, je me déterminai à vous prévenir sur ce sujet, afin devons engager à éviter dans vos lettres tout ce qui pourrait susciter une pareille pensée, et, à cette occasion, je vous parlai de sa question à la lecture de votre lettre.

C'est ainsi que j'ai été conduit à écrire tout ce que je vous ai écrit sur ce sujet, ajouterai-je même une autre raison qui m'y détermina? Oui, car je veux tout vous

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dire. Vous savez assez combien vite une idée en amène une autre, et avec quelle rapidité les pensées s'associent dans notre esprit. — Conduit comme je vous l'ai dit à me faire cette question : Cousin soupçonnerait-il Damiron de vouloir d'une philosophie par ambition ? Cette question me conduisit à son tour à me demander : qu'est-ce qui pourrait l'avoir conduit à ce soupçon ? Vous voyez que je faisais une question hypothétique sur une autre question hypothétique : mais l'inquiétude de Famitié veut être tranquillisée même sur les hypothèses : je me mis donc à rêver comment aurait pu lui venir cette idée et voilà qu'il me vint une pensée qui me causa de la peine: si, par hasard, me disais-je, en parlant souvent pendant le courant de l'année de Damiron à Cousin, en lui représentant qu'il était digne d'avoir une chaire de philosophie, en répondant de mon mieux à toutes les objections qu'il me faisait, il s'était imaginé que c'était Damiron qui me poussait, et qu'il eut interprêté mal de si vives sollicitations, et qu'il eut cru que c'était un manège d'ambition!... Je vous avoue mon ami, que cette idée me fit peine, et que la possibilité que je vous eusse fait tort en croyant vous servir, que j'eusse donné de vous à Cousin une opinion si contraire à la vérité, que je vous eusse fait passer pour un ambitieux dans son esprit quand vous l'êtes si peu, et quand je sais si bien que vous ne l'êtes pas, je vous avoue, dis-je, que la possibilité de vous avoir fait un tel mal, sans le vouloir, me donna presque du remords, bien que le crime ne fut qu'une hypothèse à propos d'une autre hj^othèse, et bien qu'il eût été commis sans intention, s'il eût été commis. Je cherchai donc à me rappeler ce que Cousin avait coutume de me répondre quand je lui parlais de vous, à me représenter de quel air il m'écoutait, afm de trouver quelque probabilité pour ou contre la possibilité de vous avoir fait ce tort auprès de lui. — J'avoue que je ne trouvai rien de décisif ni pour ni contre^ et que, si je crus me rappeler quelques phrases poui\ mon inquiétude seule leur donna une valeur que ma raison ne leur trouve plus à présent.

A DAMlROiN 181

N*'^anmoins, cette possibilité toute possibilité qu'elle fût, m'engagea de plus en plus à vous prévenir sur ce sujet; delà tout ce que je vous ai écrit. Ai-je donc mal exprimé ma pensée ? Vous ai-je montré la chose comme certaine? Enfin y a-t-il dans ma lettre de quoi motiver et justifier votre chagrin et la sérieuse manière dont vous l'exprimez ? — C'est de quoi je vous prie de vous assurer, car je me reprocherais vivement d'avoir donné lieu bien mal à propos à une rupture entre deux amis également chers et dignes de s'estimer, et qui s'estimeront à coup sûr dès qu'ils se connaîtront.

Quoiqu'il en soit de mes expressions et du passage de ma lettre, il résulte de la longue explication que je viens de vous donner et que je devais vous donner, il résulte, dis-je, qu'il n'y a pas lieu de croire que Cousin vous soupçonne de tout ce dont vous l'accusez de vous soupçonner.

Il résulte, en second lieu, que dans le cas iwssible où il vous soupçonnerait, ce soupçon serait mon ouvrage involontaire, et ne devrait pas lui être reproché. — Me direz-vous qu'il n'a pu sans injustice concevoir ce soupçon sur ce fondement seul que je lui parlais de vous et que je vous représentais comme digne d'être placé en philosophie? — Je répondrais qu'il Ta pu sans injustice: souvent le zèle est imprudent, et il l'est d'autant plus aisément qu'il est de meilleure foi. Je ne suis pas adroit, de mon naturel, et je le suis d'autant moins que je ne veux ni ne cherche à l'être, — N'aurais-je donc pas pu donner à mes expressions une tournure défavorable ? — N'aurais-je pas pu traduire mal mes intentions et les vôtres, et faire des contre-sens involontaires ? — Cela est possible. Le soupçon en question est donc possible aussi : ce soupçon possible est aussi d'une Justice et d'une équité possible.

N'accusez donc pas Cousin. Vous ne pouvez l'accuser que sur une possibilité ; et dans cette possibilité même vous ne devez pas l'accuser.

Du reste, je verrai si ce que je juge j^ossible est 7'éel : je l'interrogerai ; je lui exposerai frauchemeiit ce qui

est, et si le soupçon existe dans son esprit je le détruirai, en vous justifiant.

Mon ami, voilà une longue explication ; vous me la pardonnerez : il fallait que je vous la fisse. Comment pourrais-je souffrir que vous cessassiez d'estimer Cousin si digne d'estime ? et que vous en vinssiez-là par ma faute : votre injustice envers lui serait mienne^ car je l'aurais causée. Cela ne doit point être. Désavouez ce que vous avez dit, réconciliez-vous. Songez que je suis responsable de cette brouillerie, parce que j'en ai été l'occasion ; et que si 'elle subsistait, j'en aurais du remords. Je ne veux pas être un tatillon même involontairement.

Art. 2. — Mon premier article a été si long que vous me permettrez bien d'abréger un peu celui-ci. 11 traitera uniquement de la métaphysique.

J'ai avons parler de trois morceaux et d'une question que vous m'avez envoyés. Je procède par ordre :

1** Vous montrez dans votre premier morceau que les impressions sensibles produites en nous par des causes étrangères, qui se résolvent dans la cause divine, ne détruisent pas notre liberté, parce qu'elles ne forcent pas notre volonté. Vous le prouvez par les faits et votre preuve est très bonne J'admets tout ce que vous dites.

Mais la question de l'accommodement de la liberté avec le principe de causalité n'est pas la question que vous avez traitée.

La question de l'accommodement est celle-ci : d'une Xjart, disent les adversaires de la liberté, vous admettrez qu'il est v.nivey^sellement ei nécessairement vrai que tout fait qui commence à exister a une cause ; de Vautre vous admettrez que les actes ou déterminations de la volonté sont libres, c'est-à-dire ne sont pas causés. Or, il y a contradiction entre ces deux assertions : ou le principe de causalité n'est pas universel et nécessaire, ou les actes de la volonté sont causés, car ces actes sont des faits qui commencent à exister. Si vous prétendez que les actes ont leur cause dans la volonté ou la faculté de vouloir, vous ne faites que reculer la diffi-

culte, car on vous dira : quand la volonté se détermine à agir, ces déterminations sont des faits qui commencent à exister et qui doivent être causés si le principe de causalité est universel et nécessaire. Ainsi, il faut sacrifier le principe de causalité qui périt tout entier dans une seule exception, ou bien la liberté humaine. Voilà la question, mon ami. A cette question je ne vois rien à répondre.

L'argument me paraît être difficile à rétorquer par un autre argument : je ne vois que les faits qui puissent nous tirer d'affaire. Je pose ces deux faits. 1" Je suis libre ; 2° je crois que le principe de causalité est universel et nécessaire. Ces deux faits se contredisent : mais ils sont, et il faut les admettre bien qu'ils se contredisent, car il est possible que nous ne voyions pas comment ils s'accordent, tandis qu'il est impossible que des faits qui sont ne soient pas ;

2° La question de mot que vous me faites est celle-ci : Cousin a-t-il dit la causalité est Vinstrunient de la volonté? Oui, il l'a dit ; il voulait expliquer comment s'accordent la liberté et la causalité et il disait pour l'expliquer que la causalité ne régnait pas sur la -oolonté^ mais quelle était son instrument. Je n'ai jamais compris cette explication ;

3° Votre second morceau est une inspiration. Ce n'est pas comme morceau de métaphysique qu'il faut le juger, mais comme morceau de style et de sentiment. Sous ces deux rapports je le juge bon. Je comprends le sentiment, et j'approuve l'expression ;

4° Votre troisième morceau, est un grand morceau, est un véritable paquet. Je l'ai lu, mais je suis incapable de le juger, attendu que je n'ai pas d'opinion sur le raisonnement. Voici des observations qui vaudront ce qu'elles pourront :

1° Tout ce que contient le morceau me paraît vrai, c'est-à-dire que votre analyse me semble juste ; tous les faits qu'elle découvre, je les découvre en moi dans le cas déterminé. Ainsi ne craignez pas de vous être fait illusion : vous marchez bien. Vous pouvez continuer;

ÎL" Mais votre but n'est pas sans doute de découvrir ce qu'est tel raisonnement nécessaire, mais ce qu'est tout raisonnement nécessaire : or, ce que vous découvrez dans Tactuel du raisonnement nécessaire que vous avez choisi, pouvez-vous le généraliser et affirmer qu'il se trouve dans Factuel de tout raisonnement nécessaire ? Premier doute. Ce qui peut être dit de l'origine et de la certitude du raisonnement pris par vous, peut-il être dit de tout raisonnement nécessaire? Deuxième doute. En un mot, étes-vous bien sûr que tout raisonnement nécessaire ressemble au raisonnement que vous avez analysé? Nul doute que puisque ce raisonnement est nécessaire, il ne renferme quelque chose qui se retrouve dans tout raisonnement nécessaire, et ce quelque chose de commun est ce qui fait que le raisonnement est nécessaire. Mais il faut dégager, ce me semble, ce quelque chose de commun et montrer qu'il est réellement commun à tout raisonnement nécessaire. C'est là le point. De même, quand vous aurez analysé toutes les espèces de raisonnements, il faudra dégager ce qui est commun à toutes ces espèces de raisonnements, et ce quelque chose de commun sera précisément ce qui constitue le raisonnement de quelque nature qu'il soit.

Le but de cette observation est de vous engager de tendre au général et, en second lieu, de ne vous occuper, dans l'analyse des raisonnements particuliers, que de ce qui est essentiel, soit à l'espèce de raisonnement à laquelle ces raisonnements particuliers appartiennent, soit au raisonnement en général;

3° Je pense que l'on peut arriver à déterminer ce qui fait l'essence du raisonnement en général et de chaque espèce de raisonnement en particulier de deux manières : 1° En analysant des raisonnements particuliers et en les résolvant dans tous leurs éléments, puis en comparant les résultats de ces diverses analyses, et en dégageant ce que ces résultats ont de commun : c'est je crois votre méthode; 2*^ en cherchant à saisir d'avance, par un coup d'œil rapide jeté sur tous les raisonnements, le point qui pst l'essence du raisonnement, et en étudiant ce point

essentiel et constitutif dans les diverses espèces de raisonnement. Cette marche est plus expéditive et c'est peutêtre pour cela que je la préfère : mais elle est moins sûre. Elle est a priori ;

¥ En réfléchissant un peu sur ce point essentiel et constitutif et en cherchant à le déterminer a priori^ voici les conjectures auxquelles je suis arrivé :

1° Dans tout raisonnement on part de quelque chose de connu et on arrive à quelque chose d'inconnu ;

2° Il arrive souvent qu'après être arrivé à ce premier inconnu, on en parte comme d'un point de départ pour arriver à un deuxième inconnu. Quand un raisonnement contient vingt transitions semblables, ce n'est pas un raisonnement mais vingt raisonnements, vingt répétitions de la même opération. Pour étudier l'opération elle-même, il suffit de la considérer dans la transition d'un connu à un inconnu, elle est là tout entière ;

3° Qu'y a-t-il donc ni plus ni moins dans tout raisonnement? Il y a : l*' un point de départ ou une connaissance acquise antérieurement au raisonnement ; 2° une connaissance à laquelle on arrive et qui est acquise par le raisonnement ; 3° il y a enfin une transition du point de départ au but ; un pont qui, le point de départ étant donné, mène au but; et cette transition, ce pont, est une troisième connaissance telle qu'elle montre, que le point de départ étant donné, le but, ou la connaissance finale, est donné aussi;

4° Il n'y a que ces trois choses dans tout raisonnement possible. Or, laquelle de ces trois choses constitue le raisonnement? Ce n'est pas la première. La première est le point d*où part l'esprit quand il raisonne. Ni la deuxième ; la deuxième est le point où il arrive en raisonnant. C'est donc la troisième ; et, en effet, c'est par elle que l'esprit, partant de la première, arrive à la deuxième, c'est-à-dire produit le résultat du raisonnement ;

5° L'essence du raisonnement est donc dans la connaissance qui, du connu, mène à l'inconnu et le déterinine, C'est dans l'invention de ce lien, de ."6110 commis-

186 CORRESPONDANt;E DE TH. JOIFFRÛY

sance, que consiste lopération de Fesprit quand il raisonne; et c'est dans la nature de cette connaissance, dans sa validité, dans sa certitude qu'est la nature, la validité et la certitude du raisonnement ;

6" C'est donc à Tétude de cette connaissance intermédiaire que se borne l'étude du raisonnement considéré dans sa nature et dans sa certitude ; et c'est à l'étude de l'opération que fait Tesprit quand il conçoit ce lien comme un lien, que se ramène l'étude psychologique de la faculté de raisonner ;

1" Or cette connaissance intermédiaire est toujours, dans un raisonnement considéré grammaticalement, la proposition générale ou universelle, ce qu'on appellerait majeure dans l'Ecole. Dans ce raisonnement, par exemple : tous les hommes sont mortels, or Pierre est un homme, donc Pierre est mortel ; il est évident que le point de départ de l'esprit n'est pas la première proposition, mais la deuxième. L'esprit part de ce fait connu : Pierre est un homme, il arrive à ce fait inconnu : Pierre est mortel, et il y arrive par cette proposition, qui constitue le raisonnement : tous les hommes sont mortels.

Les scholastiques ont dénaturé le raisonnement en plaçant toujours, dans la traduction matérielle qu'ils ont donnée de l'opération de l'esprit, la proposition générale, la première ;

8*" Cette proposition, qui sert de transition, est nécessaire dans tout raisonnement, puisqu'elle le constitue : c'est sa vue qui détermine l'esprit à faire le saut qu'il fait : elle est dans tout raisonnement, soit exprimée, soit sous-entendue :

9<* C'est de sa certitude que découle la certitude du raisonnement (le point de départ fût-il faux, le raisonnent n'en sera pas moins bon et certain toutes les fois que la proposition qui le constitue sera certaine et qu'elle unira légitimement les deux termesi ; c'est de la nature de sa certitude que découle la nature du raisonnement ;

10" Une fois le point à étudier étant déterminé, il reste

à savoir quelles questions il faut résoudre sur ce point. En voici quelques-unes :

1° Quelles sont toutes les espèces de propositions qui peuvent servir de transitions? Déterminer la nature de la certitude de chacune de ces espèces de propositions, ce sera déterminer toutes les espèces de raisonnements. Car ils ne diffèrent que par là. Ainsi on trouvera, par exemple, que les principes nécessaires peuvent servir de transitions. Alors le raisonnement est nécessaire. Ces principes nécessaires sont de deux espèces : ou identiques, c'est-à-dire affirmant le même du même, la partie du tout, etc., ou synthétiques, c'est-à-dire unissant des notions qui ne se contiennent pas comme le principe de causalité. De là des raisonnements nécessaires de deux espèces. Les raisonnements nécessaires identiques sont inféconds. Les autres sont féconds, ils révèlent Tinconnu. Il faut aussi observer que ces derniers raisonnements se font souvent malgré vous. On trouvera aussi que le principe d'analogie, de similitude, de constance des lois naturelles servent de transition à une foule de raisonnements. Ces raisonnements sont alors probables et plus ou moins probables, etc. ;

2° En quoi consiste le rapport de la proposition qui unit avec les deux termes? En d'autres termes, comment les unit-elle ?

3° Quelle est l'opération de l'esprit qui invente la proposition ou connaissance intermédiaire, et comment l'esprit perçoit-il le rapport que cette connaissance inventée établit entre le point de départ et le but? En un mot, quelle est l'opération de l'esprit qu'on appelle i-aisonner? etc., etc.

Voilà, mon ami, ce que je peux vous dire sur le raisonnement. Vous devez voir que ce ne sont que des aperçus, des conjectures, plus ou moins fondés ; je propose, je n'affirme rien.

Mon second article a été plus long que je ne voulais le faire. 11 est deux heures du matin : je comptais finir ma lettre, mais je suis obligé de décompter. Le temps vole avec vous.

Ib8 CORRESPONDA-NCE DE TH. JOLTFROY

Art. 3. — Bonjour, mon cher, je reviens à vous avec l'aurore : quel beau temps ! il pleuvait hier à verse ; aujourd'hui Tair est doux et le ciel pur, on croirait sentir déjà la température du printemps. Je vais vous donner des variétés :

i° Faut-il vous parler de politicjue? Je devrais bien laisser cet article à Trognon ; mais il vous écrit peu et c'est une perte pour vous : nul ne sait mieux tout ce qui se passe ; nul n'est mieux au fait des moindres bruits, des moindres intrigues : c'est ma gazette vivante ; les jours où je le vois, je rhe dispense de lire les journaux, il en sait plus qu'eux, et comme il n'est pas soumis à la censure, il dit tout : c'est merveilleux. Or donc vous saurez en gros que nous avons quatre partis dans la Chambre.

1^ Les ministériels purs; 2^ les ultra; 3° les libéraux; 4° un parti qui s'est formé au sein des ministériels, et qui prend la liberté de n'être pas toujours de l'avis du ministère, comme MM. Bourdeau, Courvoisier et autres ; ce quatrième parti a à sa tète dans la Chambre des députés MM. Jordan, Royer-Collard, Beugnot, et à la Chambre des Pairs M. de Lally et autres. C'est ce parti qui a voté pour le projet de loi de la presse en proposant l'amendement important du jury, — et qui vote pour la loi du recrutement en proposant l'amendement du vote annuel. Ce parti plus indépendant que le parti ministériel, tend au libéralisme qui est le vœu et l'opinion delà nation. Les uns disent que ce parti se détache par prudence du ministère qui est si faible, si peureux, qui impatiente tellement l'opinion par les lois d'exception, qu'on pourrait bien le voir tomber un de ces jours. Les autres pensent que ce parti se détache du ministère, non pas par habileté, mais par principe et de bonne foi, Adhvc sub jiidiee lis est. Pour moi je ne puis douter de la loyauté de ^L Royer et de M. Jordan ;

2° L'amendement du jury ayant été rejeté, — ce quatrième parti a voté contre le projet avec les ultra et les libéraux, et c'est ce qui a fait que la majorité ministérielle a été si faible. Cette pauvre majorité est bien afîai-

blie : il ne lui reste d'homme à talent que M. Courvoisier. Les orateurs qui faisaient sa force et sa gloire sont compris dans le parti nouvellement éclos. MM. Royer, de Serre, Beugnot et Jordan. Les ulti^a battent la campagne : leur position est fausse et leurs contradictions font pitié. Il y a parmi eux des hommes si maladroits qu'ils trahissent de toutes parts les sentiments et les désirs secrets du parti; il suffit de nommer MM. de Salaberry, de Causans, Cornet dlncourt etc.. ces gens là font grand tort à MM. Corbières, Benoit et surtout à M. de Villèle homme prodigieusement adroit et habile qui manœuvre dans sa fausse position avec un admirable talent. Du reste Fopinion s'est retirée des ultra, on se rit d'eux partout : cela les irrite et leur colère et leur dépit ne servent qu'à les rendre plus ridicules. Au contraire l'opinion seconde et anime les libéraux et donne de la force et de la faveur à tout ce qu'ils disent. Ceux-là sont placés dans la position vraiment nationale, et bien que quelques hommes parmi eux ne soient pas irréprochables, on oublie ce qu'ils sont pour ne penser qu'à ce qu'ils disent. Ce qu'ils disent, les doctrines qu'ils défendent sont si évidentes, si claires, si conformes à la justice et à la raison, que le plus mince orateur en les proclamant fait toujours plus d'effet que le plus habile des ultra ou des ministériels. A la tête des libéraux sont MM. Bignon, homme d'un grand talent, Chauveîin, d'Argenson, Laffitte, etc.. et dans la Chambre des Pairs, MM. de Broglie, de La Rochefoucauld-Liancourt, de Crillon, de Boissy d'Anglas, etc. L'opinion les seconde et les anime, elle seconde, anime tout ce qui se rapproche d'eux et c'est pourquoi : MM. Royer, Jordan, etc., l'ont reconquise après l'avoir perdue;

3*^ Ces quatre partis ont leurs appuis en dehors dans les faiseurs de brochures et les journaux. M. de Chateaubriand est le champion des uUra : mais sa dernière brochure est si faible et si maladroite qu'elle montre clairement la faiblesse de la cause qu'elle défend. A la même œuvre concourent la Quotidienne honnie partout, la vieille 6^«^e^^e, quelques journaux clandestins et quelques

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ouvrages imprimés à Lyon où l'on commente lApocalypse, où Ton prêche des superstitions absurdes et que les prêtres répandent dans les écoles, dans les séminaires et dans les campagnes ;

4*^ Les Archifes peuvent passer pour le journal du nouveau parti semi-ministériel et semi-libéral. — Ce parti a de nombreux appuis au Conseil d'Etat et chez beaucoup de gens sages et modérés ;

5° Le Mercure^ le Journal du commerce^ les Lettres Normandes, une foule innombrable de brochures et de feuilles périodiques défendent le libéralisme. Mais son meilleur défenseur est M. de Constant qui vaut à lui seul une armée, parce qu'il est toujours prêt, qu'il écrit bien et qu'il est plus fort sur les matières politiques que ceux qui l'attaquent ;

6° Le ministère a presque tous les journaux quotidiens pour lui. Le journal de Paris est composé à la Police, les annales à l'Intérieur, etc. ^L Yillemain est le plus distingué des faiseurs de brochures de ce bord. Il a répondu à M. de Chateaubriand; mais la réponse est digne de l'attaque. Yillemain est un pauvre politique ;

T*' Je vous ai nommé les principaux orateurs des Chambres, — certes, dans aucun pays et à aucune époque on n'a vu une Chambre des députés égale à la nôtre. Aucune assemblée délibérante (sauf peut-être la première Constituante) n'a offert des discussions aussi profondes, aussi vastes, aussi complètes que les deux dernières discussions sur la presse et le recrutement. Nous devons, mon ami, être fiers de notre patrie : elle a du premier saut conquis la gloire de la tribune sur toutes les nations de l'Europe. Mais, au nom du ciel, lisez les discours dans le Moniteur. Vous ne concevez pas combien ils sont défigurés, appauvris, dans tous les autres journaux. Lisez les dans le Moniteur : ne vous effrayez pas de ses immenses colonnes ; je vous réponds que la lecture ne vous ennuiera pas ;

8° La loi de l'instruction ne sera pas présentée cette année. M. Royer garde ses places. Il a répondu, il est vrai, à M. Laine qui lui reprochait sa défense du jury,

que les consciences 7ie se vendaient pas en France ; mais, il est difficile aux ministres de déplacer un homme dans un pareil cas. Ils se feraient tort à eux-mêmes ;

9° Je n'ai point d'avis à vous donner sur les Archives, c'est selon vos richesses. Le journal est bon : je crois que si j'étais en province je m'y abonnerais : mais je n'y suis pas. Trognon y fait des articles ;

10° Je suis aussi pauvre que vous en correspondance. L'ardeur de nos amis s'est bien attiédie. Perreau est retombé dans sa paresse, c'est une vieille habitude ; Vernadé, Mancy sont muets; Fourteau a écrit, j'ai répondu ;

11° Vous voulez que je vous parle de mon cours : je ne puis vous envoyer mon plan : je n'en ai pas le temps. Je vous enverrai à Pâques mon programme ; j'ai treize élèves à Bourbon, dix-sept à l'Ecole. Trois à Bourbon pourront concourir avec succès, du reste je ne sais comment f ai pris. Le professeur est toujours le dernier qui le sache...

12" Pourquoi n'ai-je pas le loisir d"cn écrire davantage? mais j'en ai plus écrit déjà que je n'espérais. Je me hâte de finir pour commencer ma leçon.

Adieu, mon cher ami,

Tout à vous.

Th. Jouffroy.

Je vous avertis que vous écrivez horriblement mal et que vous devenez illisible.

A Perreau

25 mars 1818.

A trente ans, l'âge des folles amours est passé;

nous sentons notre dignité, nous voulons la garder et nous en avons la vertu ; nous ne tombons point à genoux devant la première idole qui se présente ; nous ne baisons point subitement la première main qui veut nous enchaîner. L'amour n'est plus un culte, la femme un

tyran qui nous subjugue nous-mêmes, pauvres esclaves qui nous laissons aller à ses lois et qui brisons notre volonté devant ses caprices. Notre amour est une noble amitié, un traité d'alliance d'égal à égal ; point de folie, point d'abnégation de raison et de volonté; un charme puissant attire l'un vers l'autre l'homme et la femme; ils cèdent, mais ils auraient pu résister, et ils ne cèdent que parce qu'ils trouvent raisonnable et honorable de céder; la liberté subsiste tout entière et la honteuse fatalité de la passion n'a pas poussé et enfermé pour la vie, dans la même maison, deux êtres qui ne se connaissent pas et qui se haïront peut-être dès qu'ils se connaîtront.

A Perreau

Mars 1818.

Je brave avec assez de courage la tempête, assis

devant mon foyer pétillant, et pendant que mes fenêtres crient sous l'efTort et que ma cheminée gronde, je me souviens des conseils du curé de mon village et je prie Dieu pour ceux qui ont bâti les maisons.

Solitaire et délaissé, je ne me plains pas de ma solitude et de mon délaissement et, toujours d'après les maximes du vénérable prêtre, je cause avec mon feu, conversation qui, selon lui, n'a pas tous les agréments, mais n'a pas non plus tous les ennuis des conversations ordinaires.

Souvent, au milieu et au plus fort de ces entretiens muets, il m'arrive, comme à Robinson, de regretter le son de la voix humaine et de penser aux douceurs des veillées de famille : alors, je me demande s'il est bon que rhonime vive seul, avec son feu, des livres, des plumes, de l'encre et du papier, et le tout finit par une dissertation philosophique qui fait oublier les regrets.

De toutes les sentences qu'aient jamais énoncées les moralistes, les législateurs, les poètes et les sages, la plus vraie et la plus profonde, à mon sens, est celle-ci :

Vanitas vanifatum et oimiia vanitas. Je Tai traduite en grec, en français, en anglais, en italien, en espagnol et en patois pour mon usage, et sous toutes ses formes, je l'aime et l'admire; elle me console et m'encourage ; elle se trouve d'accord à la fois avec mon humilité et mon orgueil, et je me plais à l'appliquer et à l'appliquer encore : c'est ma muscade à moi, je la fais entrer partout; elle est l'assaisonnement habituel de toutes mes réflexions et la pensée dominante de mes pensées.

Et que s'ensuit-il, me dema)iderez-vous? Il s'en suit que tout bien considéré, il est assez indifférent de vivre seul dans un grenier, ou en compagnie dans un salon ; d'être pauvre ou d'être riche, philosophe ou marchand, cuistre ou non cuistre. La vie est si courte, si vaine dans sa brièveté, qu'il importe peu comment elle s'écoule; il faut s'y abandonner. Pour moi, je me couche au fond de la barque et je laisse aux vents le soin de la guider ; je ne me dérangerai pas pour la pousser vers des rives heureuses qui fuient à mesure qu'on approche, ni pour I avancer ou retarder le moment du naufrage. Qu'ai-je à craindre, si je garde pendant la traversée le trésor de l'honneur et si je pars avec lui?

Que serons-nous dans quarante ans si nous vivons encore? Où notre nacelle nous aura-t-elle conduits l'un et l'autre? Grande question, dirait le vulgaire. Petite question, mais question curieuse, selon moi, d'autant plus curieuse que je n"ai pas le moindre dessein, pas le moindre plan, et que le hasard tout seul m'aura mené où je serai. Qu'aura-t-il fait ce hasard? Par quels chemins aura-t-il passé ? Auquel de ses caprices possibles aurat-il cédé ? Je ris et je pleure à cette pensée : elle est comique, parce qu'elle nous montre les hommes dupes; attendrissante, parce qu'elle nous fait entrevoir le vague avenir ; charmante sous ces deux points de vue. Quand nous serons vieux, nous nous retrouverons peut-être, mon ami ; nous nous rappellerons l'Ecole et ces lettres que nous nous écrivons; nous dirons avec Francaleu :

« pendant l'intervalle écoulé

La parquera la sourdine a diablement filé. »

et nous causerons de nos destinées semblables ou différentes, avec gaieté, j'espère, ou tout au moins avec le calme de consciences sans reproche. Mystères de l'avenir, quels que vous soyez, ou terribles comme ceux des forets de la Gaule, ou riants comme ceux des bois sacrés de la Grèce, je vous envisage sans effroi, mais non pas sans ce frémissement délicieux que fait naître au cœur de l'homme tout ce qui est inconnu. Oh ! que si quelque divinité obligeante voulait vous dévoiler à mes yeux, combien je la remercierais de sa bonne volonté ; je vous aime, non pas comme contenant ma destinée, mais comme me la cachant; c'est votre obscurité qui me la ravit, et je vous adore comme le Bieu inconnu auquel les Romains élevèrent des autels.

. A M. Dam i/o /i (sans adresse i

Paris, le 1-2 avril 1818.

Je vous vois, je vous entends, je vous comprends: vous vous impatientez, vous grondez, vous boudez: que fait-il? Est-il mort ou vivant? Est-ce oubli, mauvaise volonté, ou impossibilité? Deux mois, trois mois,

... « La poésie a ses licences, mais

Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets. »

En effet, je suis prodigieusement en retard, mon cher ; heureusement je ne suis pas sans excuse : mais vous croirez que j'en ai de bonnes, sur ma parole, et je ne vous fatiguerai pas d'une énumération plaintive et ennuyeuse. J'ai fait mes preuves d'exactitude, je puis vous dire avec confiance comme Francaleu à Damis : « Tenez j'ai toujours eu l'amour de l'ordre en tète » sans craindre un démenti : et vous penserez qu'il a fallu une terrible complication d'événements pour qu'un homme si ordonné^ manquât à Tordre, surtout avec vous.

Mais voici une petite lettre de vous qu'on m'apporte : des reproches, des sermons, je tremble de l'ouvrir... Allons! je suis assez content de vous, vous êtes bon homni*^ et vous gronde*'- peu: seulement vous faites une

hypothèse qui n'a pas de fondement : aucun paquet n'a été intercepté, parce qu'aucun ne fut envoyé. Je n'ai de plus jamais promis de vous écrire. Quand nous allâmes à Bicêtre, je venais de vous écrire : c'était vous qui me deviez : ainsi il n'y avait pas lieu de promettre. Depuis ce temps je n'ai personne revu des vôtres, donc je n'ai jamais promis; — jamais, je me trompe, il y avait un vieil engagement d'amitié entre nous deux, qui valait bien des promesses nouvelles et qui suffisait pour me donner des remords toutes les fois que je pensais combien il y avait de temps que je vous devais une lettre.

Or, enfin, me voici. 11 n'importe guère par quelle idée commencer, n'est-ce pas? Aussi je m'accroche à ce discours que vous brochez secrètement, que votre esprit compose en tapinois, et je me demande si depuis le mémorable discours de distribution que Trognon fit et prononça à Langres, discours oij selon lui il y avait de si belles choses et de si fortes phrases, discours qui fit frémir toutes les vieilles souches du pays, et s'agiter de plaisir tous les jeunes rejetons moins enfoncés qu'elles dans l'ultra royalisme, discours plus remarquable que bien d'autres qui sont imprimés, discours à propos duquel Alexandre prononça ces paroles célèbres : il me faufirait huit jours pour accoucher fVune semblable période; discours enfin qui est peut-être avec quelques morceaux de la Thèse sur le Tasse, ce que l'auteur a jamais écrit de mieux, mais que V Eloge de Rollin surpassera encore, ce qui prouve que le susdit auteur fait des progrès dans sa manière, et ce qui prouve qu'à force d'avancer il ira loin ; je me demande donc, si depuis ce mémorable discours, l'Université aura jamais retenti de paroles aussi éloquentes que celles que vous alignez à présent dans l'ombre de votre cabinet. Quand verrai-je cette œuvre de Ténèbres? Est-ce dans deux, trois, quatre mois? Hâtez-vous, mes mains sont impatientes de la tenir, puisqu'elle doit passer par elles; elles manient avec assez d'habileté le ciseau de la critique; elles ne sont point novices à ce métier : n'ontc!!cs pas taillé jusqu'au vif dans beaucoup d'oeuvres de

noire honorable ami? N'ont-elles pas été appelées, l'année dernière, à souligner toute une tragédie en trois actes, dans laquelle il y avait autant de sottises que de vers, et un peu plus de solécismes que de mots ; tragédie qu'un Langrois de la connaissance de Varney avait tirée de son lugubre cerveau ? Ces magnifiques preuves de leur expérience doivent vous confirmer dans le dessein de nous envoyer ce discours. Je ferais presque des articles dans la Quotidienne, et peut-être même serais-je de force à m'élever et à me soutenir à la hauteur du feuilleton.

Idées, style, composîtiun, distribution, transitions, je jugerai tout, mais il faut que je vous avertisse d'une chose: c'est que. pour moi. l'idéal du style en prose quand on ne fait pas des oraisons funèbres, c'est le style de Voltaire, c'est-à-dire, la simplicité, l'élégance, la facilité, la grâce, l'harmonie, la clarté : et c'est ce système, qui fait le désespoir de Trognon, lui qui écrit par périodes, par tours forts et tendus, comme Thomas. — Ainsi, mon très cher ami, vous êtes prévenu du goût de votre juge : lléchissez, pliez, ou tremblez.

J'attache une très grande importance aux discours de distributions qui se font dans le sein de l'Université. J'espère que ces discours parviendront à constituer un genre comme les discours académiques, genre qu'aura créé le génie universitaire et qui consacrera sa gloire. Peut-être, quelque jour, verra-t-on quelque aspirant au Doctorat, ad Doctoris graduin promovendus, faire une thèse sur ce genre, et lui chercher des règles. C'est là le soin de ceux qui viennent trop tard. Votre partage à vous et à tous ceux qui comme vous, sont appelés à créer le genre, est plus noble et plus beau. Il vous est réservé de jeter les modèles d'où les règles seront tirées. Suez donc à cette œuvre, et faites du bon, du grand, du durable. Timide, et n'osant m'élever jusque-là :

« Vous me verrez pourtant, dans ce champs glorieux Vous animer du moins de la voix et des yeux.

Seconder votre ardeur, échauffer vos esprits

Et vous montrer de loin la couronne et le prix. »

Ainsi, j'aurai autant qu'il est en moi contribué à la gloire commune. C'est cette réflexion qui me console quand je vois Trognon s'élever si haut par-delà le point ou pourraient atteindre mes plus vigoureux efforts. Je le critique :

« Censeur un peu fâcheux, mais souvent nécessaire ». — Et je me dis : O mon esprit, mettons-nous à notre place et contentons-nous du modeste emploi d'aider les autres à faire de grandes choses. — La sage-femme, bien qu'elle ne produise pas elle-même, n'est-elle donc point utile encore en facilitant la production?

Quelle noble comparaison j'ai là trouvée ! ne vous avisez pas d'en fourrer de cette espèce dans votre discours. Tout m'est permis à moi, comme tout est permis aux officiers de police. Mais je ne serais pas d'humeur, non plus qu'eux, à tolérer chez les autres les licences que je me donne.

Quant à vos élucubrations sur le raisonnement, je suis également prêt à les recevoir. Je lirai et les élucubrations et le discours. Je donnerai mon avis de utroque. C'est bien que les élèves de l'Ecole produisent ainsi. Je suis fou des auteurs; je trouve que c'est une admirable profession ; aussi Trognon me ravit. Il est né auteur, il vivra tel, il mourra tel ; puissent beaucoup d'autres l'imiter. Quel plaisir de compter les ouvrages petits et gros, littéraires et philosophiques, qui sortiront de cette célèbre Ecole, d'en combler des rayons tout entiers, et de dire avec orgueil : voyez-vous cette suite de volumes qui font plier ces planches sous leur poids ? Tout ce papier imprimé et relié est couvert des nobles ouvrages d'élèves de l'Ecole. Et moi je suis de cette Ecole. Respectez-moi : ces livres, qui ne sont pas de moi, me couvrent de leur gloire; le berceau où ils naquirent fut le mien , en voyant de quels hommes je fus le condisciple, concevez de moi une grande opinion ; écoutez-moi parler, et recueillez mes paroles, et taisez-vous vous-même. Que pourriez-vous m'apprendre ? que pourriez-vous dire d'intéressant pour un homme qui a hanté de si hauts esprits ?

198 CÛKIlESPorsDANCb: de th. JULFFROy

Convenez qu'il sera bien doux par la suite davoir été élève de l'Kcole. Bloquel même et le déplorable Weraëglie seront honorés. Ils auront du mérite et de Tesprit à Amiens, à Arras, parmi les marchands de Lille et sur toute la surface de la Picardie et de la Flandre.

Quand pourrons-nous causer de ces sublimes espérances? Sera-ce cette année? Non; dont j'enrage. Vous allez arris^er au mois d'août, vers la fin tout au plus tôt, et moi je serai loin. Je brûle de revoir mon village, voilà deux ans que j'ensuis exilé. Mais au moins la correspondance ira ; plus de philosophie qui empêche comme à présent. Oh î que je serai mieux disposé à faire de bonnes lettres alors que maintenant : les arbres, les plaines, les rochers, les sources d'eau vive sont ao-réables ailleurs que dans les églogues, quoiqu'on en ai dit. l.a nature repose et dispose l'esprit, elle anime l'imagination, l'enrichit et la pare, elle enchante le cœur et redouble l'amitié. Que dirai-je enfin à sa gloire? Elle élargit les idées et inspire les généreux sentiments. Pour moi, ici, dans Paris, en présence de ces tuiles, de ce pavé, de ces boues et de ces voitures, je suis incapable de sentir vivement, et d'échauffer une lettre. L'Ecole valait mieux; le silence, la solitude et la monotonie des spectacles qu'on y voyait avaient le mérite d'attrister. Et la tristesse est tendre. Mais ce bruit, cette mobilité d'objets secs et vides, distrait, fatigue, sans rien dire à l'àme ; il faut s'ennuyer ou plaisanter. Pas de milieu. Aussi tout auteur comique doit se constituer habitant de Paris. S'il vit à la campagne, il ne fera rien de bon ; il verra tout gravement ou mélancoliquement ; ses idées revêtiront ces couleurs : elles seront sérieuses ou tendres ; il fera des livres comme l'Héloïse ou l'Histoire Naturelle, point de comédies, point de satires, point d'épigrammes. Connaissez-vous un auteur comique qui ait composé à la campagne ?

Ainsi, mon cher, votre ami plaisantera si vous le voulez. Il vous donnera des nouvelles, si cela vous arrange, il parlera métaphysique, si la métapliysique peut vous plaire. Mais, adieu, adieu encore une fois les épanche-

ments et les abondantes divagations d'une imagination triste ou gracieuse. Rien, rien. Je ne suis plus monté à ce ton-là. Je suis sec comme ces murs qui m'entourent, comme ces toits qui arrêtent et bornent mes regards.

T.e croiriez-vous? Et vous le dirai-je ? Oui, je vous le dirai, et vous le croirez et vous ne m'en aimerez pas moins. Mon amitié pour vous, pour mes amis, pour mes parents même, s'attiédit sensiblement en tant que sentiment. Je serais comme autrefois susceptible de me dévouer pour eux et pour vous. Mais froidement, par devoir, et non par élan et par entraînement. Qu'y faire? Je ne me reconnais pas moi-même et je doute de mon identité. Ma raison seule est la même, fidèle, constante, elle survit au reste : c'est sur elle que je me fie contre l'égoïsme.

Savez-vous que je méprise profondément cette sensibilité si variable, tantôt froide, tantôt chaude, passionnée ou muette sans raison, bondissante ou tranquille sans motif. Je la déteste, je l'abhorre ; elle me trahit, elle me manque, — et si je n'avais qu'elle et si elle était tout moi-même, je serais donc menacé de tout oublier ; de voir tous mes liens avec ce qui n'est pas moi rompus et anéantis. J'en viendrais donc, je pourrais donc en venir à n'avoir plits d'amis, ou du moins à ne mériter plus d'en avoir, à n'en conserver qu'à force d'hypocrisie ! Mon ami, ne vous fiez pas à ce qu'on appelle le cœur en nous; — c'est moins que rien ; — je le vois, je m'en étonne, mais j'en suis convaincu. Tantôt tyran fatal, il nous fait aimer qui nous ne devrions pas aimer ; tantôt lâche transfuge, il n'aime pas qui il faudrait aimer, et toujours la volonté est sans force contre ses aveugles mouvements; il faut qu'elle le laisse aller, qu'elle l'abandonne à ses lubies téméraires, et qu'elle se contente de commander les actions que la raison approuve. Eh ! bien, quand on est à ce point d'agir autrement que le cœur dit, est-on hypocrite ? Je l'ai cru, je ne le crois plus. Tant qu'on agit comme on pense et comme on juge, on est franc et sincère, bien qu'on agisse autrement qu'on ne sent. — Sans quoi.

•200 CORKKSPONDANCt: DE TH. JOUFFROY

Brutus condamnant son fils à mort serait un hypocrite et un fourbe.

Stoïcisme! Stoïcisme ! je t'invoque, je t'admire, je te rends justice. Oui il faut mépriser la sensibilité sous toutes ses formes et dans tous ses degrés, et se réfugier dans la pure raison. D'une part, mouvement, variation, folie ; de l'autre, stabilité, constance, marche une. droite et sûre. Aussi voyez les gens à sentiment et à sympathie, ces femmes comme Delphine et Corinne, ces hommes comme Werther et autres. Insensés, mon ami, fous et folles à lier, à' mettre à Bicètre entre les murailles. Esclaves imbéciles de ce qu'il y a au monde de plus faible et de plus changeant, leurconduite est absurde, criminelle et lâche. Ce sont des poupées que des fils font danser. Pauvres marionnettes méprisables, toupies qui tournent sous le fouet, honteux et vils jouets de la fatalité interne.

18 avril 1818.

Or, j'en étais là quand je m'arrêtai; — je m'étais échauffé contre ma froideur, — j'avais écrit avec colère une diatribe contre l'impassibilité actuelle de mon cœur, et contre le cœur en général. Au bout de huit jours je relis la diatribe, j'observe la contradiction, et cette contradiction même me fait persister dans mes conclusions, en me prouvant de plus en plus combien est mouvante et perfide cette sensibilité devant laquelle il fut de mode de se prosterner, et à laquelle on osa commettre le soin de régler notre conduite morale dans des livres de boudoir qui firent fortune auprès des dames et des messieurs de ce temps-là.

Quelle que soit votre opinion, favorable ou contraire, j'espère que vous me pardonnerez la mienne, parce que vous êtes philosophe, et que vous avez beaucoup de respect pour toutes les propositions fondées sur les faits comme lest celle-ci. pour moi. J'espère aussi que vous ne m'en croirez pas moins votre ami, que vous n'en compterez pas moins entièrement sur moi, parce que la

partie sensible de mon amitié s'est considérablement affaiblie. Que si, il vous fallait absolument cette partie sensible, je vous prierais de suspendre votre réprobation jusqu'au temps des vacances, espérant que la vue du pays pourra ranimer en moi la sensibilité amortie et me rendre tous ces sentiments que Paris m'a ravis.

Du reste, à quelque chose malheur est bon ! Je profite de ce calme heureux que d'autres appelleraient sommeil, engourdissement, léthargie, apathie, égoïsme, pour travailler à mon aise à fortifier ma raison et à lui donner, quelques principes sur lesquels elle puisse s'appuyer soit que des orages s'élèvent, soit que le calme continue.

Je trouve que c'est une belle chose que la philosophie, quand elle spécule tranquillement loin des dangers, des séductions, à l'abri des impétueuses attaques de la passion, et des perfides tentations du monde. Elle décide, avec une merveilleuse facilité, comment il faut agir dans toutes les circonstances, et elle se confie avec une admirable bonhomie sur ses propres forces. L'avenir est pour elle la chose la plus simple ; les dangers possibles des bagatelles ; les combats futurs des espérances et des certitudes de triomphe. Elle ne doute de rien ; elle rit du hasard ; elle brave tout ce que contient le futur ; elle est présomptueuse et pleine de vanité. Je ne saurais mieux la comparer qu'à un fat, ou à un Gascon, ou à une jolie femme, ou à un homme ivre ; toutes gens qui sont charmés du présent, impertubables dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et sûrs de l'avenir.

C'est un caractère que la scène comique ne nous a pas encore montré pleinement que celui d'un philosophe spéculant comme un sage et agissant comme un fou. Si j'avais le talent de faire une comédie, je voudrais étaler, en vers alexandrins, ce spectacle aux grands yeux des hommes. Le misanthrope pense admirablement et est amoureux comme un enfant, mais on ne nous le montre pas si confiant sur sa raison, avec cette tranquillité, cette parfaite assurance qu'a le philosophe dans son cabinet, — et c'estprécisément cette confiance qui ferait

rire dans le caractère queje propose. — Picard, qui a eu de si heureuses idées en fait de comique, est le seul à ma connaissance qui ait esquissé ce caractère dans son admirable pièce des Marionnettes. Mais ce n'est qu'une esquisse, un accessoire dans la comédie et je voudrais voir le tableau achevé et complet. Je fournirais bien des choses à l'auteur qui voudrait tenter cette entreprise. Je lui dirais comment mon esprit va à l'heure qu'il est, comment il est allé cet hiver en se chauffant, et dans la solitude d'un cinquième étage. Je lui apprendrais comment le philosophe voit avec dédain la vanité des choses humaines ; comment il méprise l'amour comme n'étant qu'une folie ; comment il rit de bon cœur de ces honnêtes humains qui suent sang et eau pour arriver à la fortune : comment il juge avec compassion ces mortels rampants qui s'avilissent et plient de cent façons pour être commis, ou amis, ou valets d'un ministre; comment il sourit d'orgueil en considérant la faiblesse des autres dans les diverses circonstances de la vie, et en comparant ce qu'ils font avec ce qu'il ferait lui-même ; comment rien ne lui semble plus aisé que de marcher droit, rien de plus simple que de résister aux séductions, rien de plus exécutable que la pratique constante de la vertu, rien de plus faisable que de rester en tout et toujours fidèle à la raison, de la mettre au-dessus de toutes les passions et de ne jamais perdre de vue ses préceptes et ses lois.

Bonhomie de la philosophie spéculative; bonhomie ridicule et respectable tout à la fois ; bonhomie qui se retrouve chez les jeunes gens qui n'ont pas encore vécu, et dans ces âmes simples des vieillards qui ont vécu sans passions, dans quelque coin obscur et solitaire, loin du monde et des villes ; bonhomie que l'innocence seule peut posséder, qui est charmante, touchante, par cela qu'elle la dénote; que j'aime à te retrouver par-ci par-là sur cette terre, nichée dans la tête de quelque brave homme! A sa confiance en lui même je vois qu'il n'a pas failli, qu'il a encore foi à la vertu, et qu'il ne soupçonne pas même qu'il soit possible qu'on y manque. Je souris

parce qu'il est dupe, mais je respecte et j'aime en lui ce caractère criionnéteté parfaite et sans tache. Dans un quart d'heure je suis son ami, je lui confierais ma fortune, je lui livrerais mes secrets, je passerais ma vie avec lui.

Moi, qui spécule hardiment, bien que je ne sois pas dupe de mes spéculations, moi qui compte sur moimême, bien que je sache que c'est compter à Taventure, je connais le plaisir qu'on trouve à spéculer et à compter ainsi, et je soutiens que c'est le plus doux plaisir qu'on puisse goûter ici-bas ; c'est un plaisir d'espérance, il n'y en a pas d'autres, et comme de toutes les espérances, la plus pure est l'espérance d'être toujours raisonnable et vertueux, le plaisir de cette espérance est aussi le plus pur de tous, et par conséquent le plus grand, d'où je conclus que je suis actuellement (c'est-àdire quand je spécule et non pas quand je pioche) dans létat le plus heureux où l'homme puisse se rencontrer.

Vous arrive-t-il ainsi de calculer votre bonheur et de démontrer par le raisonnement sa valeur précise? Pour moi c'est un calcul que je fais souvent ; je suis toujours à peser ma félicité présente, comme un avare à compter ses écus; mais je pèse non pas pour me réjouir du poids et de la quantité de bonheur que je possède, mais seulement pour reconnaître expérimentalement quelle est la somme la plus considérable de jouissance qu'il soit donné à l'homme d'obtenir ; quels sont les états dans lesquels se rencontrent les sommes de bonheur les plus grandes, de combien cette somme varie du soir au matin, d'un jour à un autre, d'une semaine à une semaine, et quelles causes la font varier ; en un mot, j'observe la félicité humaine comme nos physiciens la température, désirant trouver son maximum, son minimum, son moyen terme, et cherchant les lois de ses variations.

A la vérité, mes observations ne m'ont pas conduit jusqu'à de bien grands résultats, et cela parce que les variations sont trop nombreuses, aussi bien que les causes qui les produisent; cependant je suis arrivé à une demi-douzaine de lois générales dont je suis fort satis-

•10'* COIIRESPO-NDANCE DE TH. JOLFFROV

fait et que je vous communiquerai quand vous le voudrez.

Ainsi, je passe cette année à faire un cours de psychochologie pour mes élèves, et à rêvasser au coin de mon feu sur différents sujets. Je lis peu : quelques romans de loin en loin, quelques comédies par-ci par-là. Les romans langoureux m'ennuient: les romans à grandes passions me fatiguent, j'ai eu peine à achever Mali-ina. Les romans de mœurs me plaisent et j'en ferai un quand j'aurai le temps. Les comédies me conviennent aussi infmiment : en général je me plais au spectacle de la vie réelle qui est le siège du comique ; — autrefois il en était autrement, — nous changeons avec l'âge ; les circonstances et les situations nous modifient ; il n'y a rien de stable que le bon sens et la conscience.

Je suis presque dépourvu de société : je vais quelquefois dîner chez une tante que j'ai à Paris, on m'apprend là à jouer au boston, ce qui est une importante connaissance à acquérir, par le monde ; le reste du temps, je dîne chez mon restaurateur avec un élève de lEcole, Arthaud qui fut mon contemporain et non point le vôtre. Cousin vient là manger quelquefois : après dîner, nous deux ou nous trois, nous errons dans les rues, criant à perdre haleine une discussion philosophique qui effraye les passants. Quand il pleut, nous nous introduisons au café Procope : on nous sert la demi-tasse ; puis nous faisons la partie de dominos, jeu dans lec[uel Cousin excelle ou prétend exceller; souvent le bon Pouillet survient et il fait le quatrième. Le dimanche. Trognon estquelquefoisun des joueurs, car. les jours ordinaires, il a des répétitions dans les quatre coins de Paris, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, vie charmante selon moi. et dont je le félicite, ce qui le fait enrager.

Ainsi coulent les jours, les semaines et les mois; point de passions qui troublent la vie; des goûts paisibles, des plaisirs tranquilles, l'uniformité qui engendre l'habitude et l'habitude qui rend supportable l'uniformité ; ensemble peu brillant, mais qui renferme peut-être ce qu'on doit désirer ici-bas. Cela durera-t-il ? Ou cela

changera-t-il? Est-ce ainsi que s'écouleront toutes mes années ou autrement? Peu m'importe, je suis bien décidé à tout; parce que j'ai placé mon but hors du bonheur.

Je ne reçois plus guère de lettres et je n'en écris plus guère; vous et Perreau, voilà toute mon amitié hors de Paris. Fourteau m'écrit de loin en loin, moi de même. Mancy, après une année de silence, m'a poussé une lettre qui attend encore sa réponse. Vernadé est muet, Mareschalaassez de ses peines pour n'avoir pas le temps de m'écrire; Dumas, mon plus vieil ami, est au-delà du Rhin et je m'effraye de lui écrire si loin. Que reste-t-il après cela ? Bautain, qui écrit une fois par an, Varney, Fribault, qui ne me conviennent pas précisément ; Gui-

chemerre, bon diable, mais Enfin, me voilà bien

réduit; jadis, j'étais le centre où tout aboutissait; mes lettres volaient aux quatre coins de la France, et il m'en venait du nord, du sud, de l'est et de l'ouest.

Les liens se sont relâchés, on ne saurait tant écrire quand on fait un cours ; d'ailleurs, j'avais la mauvaise habitude d'écrire longuement et on voulait que je la gardasse. Bon de faire une longue lettre quand le cœur en dit, mais le cœur n'en dit pas également pour tous. Toutes ces circonstances, grandes et petites, ont étouffé la correspondance ; vous et Perreau, voilà les fidèles, les éternels. Ce pauvre Perreau vient de perdre son père, il m'a écrit son malheur, je l'ai consolé; écrivez-lui, vous le devez dans cette circonstance, et votre lettre lui fera du bien. Vous savez que quand la mort vous enlève un ami, on aime à savoir et à sentir qu'on en possède encore d'autres qui survivent et qu'on ne reste pas seul sur la terre.

Trognon fait des articles et se plaint de vous ; il fait des articles pour les Ai^chivés (qui par parenthèse deviennent fort ennuyeuses) et il se plaint de vous en tant que vous ne lui écrivez pas ; je lui conseille do prendre patience et il m'écoute ; je suis son conseiller, son confident, je l'aime véritablement, et comme ami et comme auteur; il a du talent, malgré mes plaisanteries, et il faut se garder de le décourager.

Il me semljle que j'ai rempli beaucoup de pages de peu de choses ; cette lettre doit vous paraître vide, écrivez-moi, vous m'inspirerez et je ferai mieux dans ma prochaine.

Tout à vous pour la vie.

Th. JoLFFROY.

A Perreau

26 avril 1818.

Je conçois, mon ami, combien vos journées doivent être tristes loin de votre mère, de votre sœur, de vos amis, de tous ceux qui pourraient soulager votre douleur en la parta^reant ; c'est pourquoi j'aurais voulu vous écrire immédiatement après la réception de votre lettre, au moins le fais-je aussitôt qu'il m'est possible de le faire.

Votre réponse m'a rassuré aussi Ijien que Magnin ; nous y lisons encore une grande afiliction, mais une alïliction plus calme et qui écoute les conseils de la raison ; nous avons rendu grâce à votre recteur de sa conduite délicate envers vous ; nous nous sommes réjouis de voir qu'un ami ne vous avait pas quitté et vous avait sorti de votre chambre, comme vous dites; enfin, bien qu'au premier moment il vont eût semblé doux pour vous d'aller faire un voyage dans votre pays, nous sommes revenus à l'avis de M. Fouillet, et nous avons été bien aises de savoir que v«.us aviez repris votre classe, espérant que ce travail obligé vous distrairait de la funeste pensée qui ne saurait vous occuper longtemps sans vous causer beaucoup de mal.

Tel est, mon ami, l'avantage de prendre une part active au travail général et de n'être pas un membre oisif de la société humaine ; les pénibles devoirs qu'on s'impose sont de véritables bienfaits, ils ne servent pas souloment à faire goûter le p laisir, ils adoucissent

A PKRREAU 207

encore les plus violentes douleurs ; la raison, pour y demeurer fidèle, fait des efforts qu'autrement elle aurait négligés, et elle trouve à les accomplir au milieu des plus vives afflictions, la seule satisfaction qu'elle puisse alors éprouver sans remords, les seules distractions légitimes qu'elle puisse permettre à des regrets légitimes aussi.

Puissiez-vous trouver dans vos occupations un asile contre vos souvenirs ; assez souvent, elles vous paraîtront tristes et fatigantes ; qu'elles vous soient au moins douces et secourables en cette circonstance ; un jour, en vous rappelant le bien qu'elles vous auront fait lorsque vous étiez affligé et malheureux, vous aimerez à leur pardonner les privations qu'elles vous imposeront et les dégoûts qu'elles vous feront éprouver.

J'aime à croire que cette lettre vous trouvera plus calme encore que la vôtre ne vous a laissé ; — votre frère a traversé Paris, — il est maintenant où vous seriez si vous l'aviez pu ; il remplit un devoir triste, mais doux; il offre à la douleur sans bornes de deux femmes malheureuses l'appui d'un mâle courage. Cet appui sera senti : il y a dans l'âme d'un véritable fils et d'un véritable frère une fermeté et une puissance qui relève la mère la plus abattue et rassure la sœur la plus faible. C'est un autre protecteur que la nature leur a ménagé non moins sûr, non moins dévoué que celui qui est tombé, plus fort et plus durable par sa jeunesse : comment ne pas oublier dans ses bras, non seulement toutes ses craintes, mais encore une partie de ses regrets ?

Ce doit être là pour vous une pensée de repos; votre frère est chez vous; il y est, et dans trois mois, quand il devra partir, vous arriverez à votre tour, vous le remplacerez, et votre mère ne sera jamais sans un appui présent.

208 COBRESPONDANCK DE TH. lOrFFP.oy

.1/. Damiron. prnfr^snir de rhrtorifpiP à Périgiieux

Paris, n juin 1818.

Mon cher ami, j'ai eu un grand plaisir à lire votre discours: je ne saurais vous dire combien les idées m'en ont paru saines et justes et en général le style heureux et spirituel; c'est un bon traité sur cette matière, — mais c'est plutôt un traité qu'un discours. — Néanmoins, j'aime assez que les discours de distribution soient des traités. Seulement, je vous demanderai si vous ne croyez point que le sujet du vôtre est un peu sévère pour un pareil jour et un pareil moment? 11 me semble que la nécessité et même la justice des punitions est une idée triste que les parents et les élèves pourront vous savoir mauvais gré d'être venu jeter au milieu des couronnes, des applaudissements et de la joie d'une fête consacrée aux récompenses. Il me paraît aussi que vous compromettez un peu les professeurs en dévoilant aux élèves, dans la deuxième partie, la tactique dont on se sert pour les exciter au travail, comment on les pique d'émulation, comment on les réprimande ou les exhorte, et dans quelle intention. Je sais bien que vous appuyez cette tactique sur la justice, mais enfin c'est une tactique, qui, toute juste qu'elle est, implique cependant un peu de ruse et quelques détours qu'il n'est pas bon, selon moi, d'expliquer aux élèves : car on court le risque et d'irriter leur amour-propre et de rabaisser leurs maîtres à leurs yeux.

En un mot, j'approuve pleinement le discours en lui-même, mais je ne sais s'il est parfaitement convenable dans une distribution de prix.

Voilà mon avis, réduit à sa plus simple expression. Vous vous attendez sans doute, et vous avez droit de vous attendre à une critique beaucoup plus détaillée. Faut-il vous avouer que je ne vous en dirai pas davantage ? Et me le pardonnerez-vous? Oui. Je vous renvoie

votre paquet tout seul et sans la moindre note, bien ((ue je sois de votre sentiment, non seulement pour l'ensemble des idées, mais encore sur presque chacune d'elles. Sans doute, un examen attentif m'aurait fourni un bon nombre de remarques et je vous les devais ; j'espérais toujours m'en occuper, et c'est pourquoi j'ai retenu si longtemps l'œuvre; mais, mon ami, je n'ai trouvé ni la force, ni le temps de faire cet examen d'une manière assez sérieuse, pour ne pas vous envoyer des critiques légères et peu dignes de votre discours. M'en voudrez-vous aussi quand je vous en aurai expliqué les causes? J'espère que non. Dans tous les cas, je vais vous dire où j'en suis réduit.

Je suis réellement épuisé de corps et d'esprit, tellement fatigué du travail violent et continu de l'année que ma tête n'a plus de force pour rien, il n'y a que la nécessité d'aller qui puisse la faire aller encore ; c'est ainsi que je parviendrai à terminer mon cours, chaque leçon est un effort de volonté. Le soir du jour qui précède celui où je dois la faire je me mets à vouloir, je me tends péniblement et j'accouche avec douleur. Le lendemain je débite le fruit de la veille. Aussitôt que la classe est achevée mon esprit s'affaisse et retombe dans un repos qui ressemble à une léthargie, il y demeure invinciblement jusqu'à ce que l'approche d'une nouvelle classe à faire le mette dans la nécessité absolue de se relever un moment. Une autre leçon sort de cet autre effort qui est suivi d'une autre rechute et ainsi de suite ; je ne me remonte chaque fois qu'avec tant de dégoût que la nécessité seule en a tout le mérite et que dans les intervalles qui séparent mes moments de vie je ne trouve pas en moi la vertu de penser avec un peu de suite à quoi que ce soit.

Si au moins je pouvais esquiver quelques leçons, mais je me suis donné mainte vacance dans les premiers mois; j'ai marché lentement, il en est résulté qu'au moment où e vous écris je n'ai poin t encore commencé la morale; jmes élèves s'impatientent : il leur faut tout le cours pour être en état de concourir et loin de pouvoir sauter

210 CORRESl'OMtANCE DE TH. JOUFFROY

quelque classe par-ei par-là je suis obligé, épuisé comme je le suis, de serrer mes leçons et d'entasser dans chacune plus de matières qu'elle ne devrait en contenir.

D'oîi il suit, mon ami, que j"ai plus à faire que jamais, que je suis horriblement fatigué et que ce qui me reste de forces s'épuisànt à poursuivre mon cours, je nen retrouve pas assez pour écrire même une lettre un peu sérieuse.

Maintenant, mon cher, vous êtes en état de juger la cause, je me remets entre vos mains et je laisse à votre équité plein pouvoir de me condamner; j'aurai recours à votre clémence, c'est-à-dire à votre amitié, elle est investie du droit de faire grâce et j'espère qu'elle conserve rinclination d'en usera n.on égard.

Je la sollicite non seulement pour mes péchés actuels, mais encore pour mes péchés futurs, car je pécherai encore bien malgré moi, en ne vous écrivant pas avant la fin de mes tribulations, c'est-à-dire avant le milieu du mois d'août; alors je me développerai, mon ami, je vous en réponds, surtout quand j'aurai revu mes sapins et que l'esprit me sera revenu au milieu de mes montagnes. Depuis longtemps j'ai honte des lettres que je vous écris, elles sont courtes et sèches : elles ne vont point à notre amitié, mon esprit n'y traduit point mon cœur, la métaphysique le rend impuissant ; je me console de ce malheur quand il m'arrive avec Guichemerre Mancy, etc., mais avec vous et Perreau c'est autre chose, vous êtes tels tous deux que j'éprouve des remords à vous écrire vulgairement.

Cousin est, comme moi, sur les dents; il n'achèvera pas son cours, il demandera ou prendra congé avant le temps; au milieu de juillet il partira pour l'Allemagne.

J'espère qu'à l'aide de M. Guizot et de la bonne volonté que vous a montrée M. Koyer, vous deviendrez entièrement des nôtres, je ne doute pas que M. Guizot surtout ne vous serve avec ardeur.

La même raison qui m'empêche de vous écrire longuement sur votre discours, m'empêche aussi d'aller voir M. votre père, et c'est encore un péché ; il a eu derniè-

A DAMlRON 211

rement la bonté de passer chez moi avec votre frère ; malheureusement je n'y étais pas. Trognon expire de fatigues, — non de fatigues d'esprit, mais de fatigues de corps, — deux leçons par jour à une troupe nombreuse, tumultueuse et remuante, un nombre infini de répétitions dans les divers quartiers de Paris ; en voilà assez pour épuiser un homme qui n'a pas la poitrine ni les jambes d'Hercule.

Adieu et pardon.

Th. JOUFFROY.

M. Damiron, professeur de rhétorique au collège de Périg lieux

Paris, 11 juillet 1818.

Je veux vous écrire deux mots, mais pas davantage, un simple billet. Je suis accablé d'ouvrage, et je périrai, si Dieu ne me protège jusqu'à la fin de ce mois, le dernier de mon martyre.

Je vous apprends que Cousin vous a fortement recommandé à M. Royer, déjà très bien disposé en votre faveur, et que celui-ci est à peu près convenu avec lui qu'on vous placerait à Grenoble : ainsi, vous serez enfin des nôtres. Je souhaite que cette nouvelle vous cause autant de plaisir qu'elle m'en a causé.

Vous reviendrez à Paris, vous irez voir M. Royer, vous terminerez l'affaire entre vous deux ; jusque-là, du secret, afin que les oppositions ne se forment pas et ne se préparent pas à l'avance.

M. Guizot vous secourra de tout son pouvoir, s'il en est besoin. Vous Tirez voir aussi quand vous serez de retour.

Cousin part dans quelques jours pour Munich : s'il a eu quelques préventions contre vous, — ce que je ne voudrais pas assurer, quoique je l'aie cru, — elles n'existent plus; il compte entièrement sur vous, plus encore sur vous comme homme que comme philosophe :

du caractère, de l'indépendance d'opinion, de la modération sans timidité, voilà vos titres principaux à ses yeux comme homme ; de Toriginalité dans l'esprit, de la persévérance dans Tinvestigation, mais, dit-il, un peu de subtilité, et pas toujours assez de méthode, voilà le philosophe. Quant à moi, je pense que le temps agrandira les qualités et corrigera les petits défauts philosophiques, s'ils existent.

Guichemerre me met dans un grand embarras ; il me demande un programme d'un cours de philosophie ; ce n'est point là un petit travail, et je n'ai point de temps : cependant, comme cela lui est très nécessaire, j'y passerai une nuit, s'il le faut.

Adieu. J'ai écrit la nouvelle à Monsieur votre père et je vous embrasse. Je vous écrirai avant de partir.

Th. JoUFFROY.

A M. Damiron [sans adresse

Paris, le 8 août 1818.

Mon cher ami. j'ai fini mon cours à Bourbon le 30 du mois de juillet. Je finis à l'Ecole le lundi 10 août. Ma malle est partie pour Dijon le 4, et je monte en diligence le lo au matin.

Donc, naturellement, je n'ai plus rien à faire, car mes leçons à l'Ecole n'étant que la répétition de celles de Bourbon, il me reste à les déclamer et non point à les composer; il ne me reste plus rien à faire, sauf mon programme, ce qui n'est point une petite chose ; je pense qu'il aura une vingtaine de pages, je m'y mets dimanche 9 et il faut qu'il soit achevé le 13 au soir.

Ce programme vous le demanderez, quand vous serez •• arrivé, à qui je dirai à Trognon que vous pourrez le \ demander.

Quant à l'ancien, à celui de Pâques, qui est mainte- '; naiit bien imparfait à mes yeux, il a été imprimé dans

les Archives^ vous en demanderez un exemplaire à M. Guizot; je n'ai point le numéro des Archives où il se trouve ; la seule copie que je possédasse je l'ai envoyée à Guichemerre qui devait composer un programme de philosophie pour JM. Rendu, et en cas que ce programme fût bon, être nommé professeur de philosophie à Angers; vous savez cette histoire, bref, je ne puis donner à votre père ni Timprimé, ni le manuscrit pour le faire copier ; d'ailleurs cette copie serait inutile puisque vous pouvez avoir un exemplaire du numéro des Archives- qui contient Toriginal.

Quant à mes leçons, le résumé en est dans mes programmes, les détails en sont dans ma tête et point ailleurs; j'ai barbouillé la rédaction de quelques-unes, mais tout cela est si illisible et si inintelligible pour tout autre que pour moi, que je ne puis vous donner la peine inutile de le déchiiîrer et de le comprendre.

Enfin, vous désireriez savoir en quoi a consisté le cours de Cousin. Quand j'écrirais quatre-vingts pages je ne pourrais vous en donner une idée juste; il a parlé de tout à peu près, c'est-à-dire du beau, du vrai et du bien, et cela sans beaucoup de méthode, selon sa coutume ; pourtant il est sorti de cette suite de leçons une théorie très forte et très belle sur l'absolu, qu'il a exposée avec une admirable précision dans un programme imprimé dont je remettrai à votre père un exemplaire. Vainement essayerais-je, dans une lettre, de vous développer ce programme qui vous paraîtra difficile à comprendre ; de pareils développements ne seraient clairs, que si ils étaient donnés de vive voix, le programme à la main, au milieu d'une discussion, où vous feriez des objections, où vous demanderiez des explications, où, en un mot, vous poseriez des questions auxquelles je tâcherais de répondre directement; développer autrement, commenter d'une autre façon, c'est obscurcir.

Je gémis donc et pour vous et pour moi que nous ne passions pas ensemble nos vacances ; c^ue de choses je vous dirais, que d'explications je vous donnerais; cç

proprramme de Cousin va vous faire donner au diable, et cependant soyez persuadé quil est extrêmement clair d'expression ; le difficile est de se placer dans le point de vue élevé où l'auteur s'est mis, et de descendre de cette hauteur à toutes les idées de détail; modestie à part, je pense qu'après Cousin il n'y a guère que moi qui comprenne ce programme, ce qui ne suppose en moi aucun mérite spécial, mais ce qui résulte uniquement de la position où je me suis trouvé placé. Moi seul, en effet, j"ai suivi Cousin depuis ses premiers essais jusqu'au point actuel où ses idées sont arrivées, je les ai donc vues naître et se développer, je les ai pour ainsi dire faites avec lui, c'est ce qui fait que j'ai l'avantage de les entendre.

Peu à peu on parviendra à les comprendre: il faut que le public soit introduit dans les voies, qu'il saisisse le point de vue, qu'il comprenne la métliode ; alors les résultats seront très clairs pour lui, mais il est encore trop étourdi de la brusque transition qu'on lui a fait faire pour qu'il puisse se reconnaître; il se rassurera d'abord, il reviendra de sa surprise, il fera connaissance avec cette nouvelle région où on l'a transporté, et ce n'est qu'alors qu'il la considérera avec calme, suite et attention.

Ce programme a efîrayé tous ceux qui n'ont pas suivi le cours : de là un déchaînement universel même des meilleurs amis de Cousin ; ceux qui l'ont suivi, plus apprivoisés et comprenant un peu se font un point d'honneur de le défendre, mais ils le défendent faiblement parce qu'ils l'entendent à demi ; moi qui n'aime pas à me donner des peines superflues, je me contente de dire à ceux qui attaquent qu'il est impossible qu'on puisse saisir une pareille théorie quand on en lit le programme sans en avoir entendu le développement et je ne m'essouffle pas à leur donner ces développements; il faut que chaque chose mûrisse; vouloir convaincre trop tôt c'est vouloir irriter, nous ne sommes pas pressés, attendons; d'ailleurs cette attente n'est pas bien pénible, c'est un grand plaisir de communiquer ce qu'on

regarde comme la vérité ; mais c/est déjà un plaisir fort honnête de la posséder.

Trognon pourra peut-être vous donner quelques éclaircissements ; vous m'écrirez et me proposerez vos plus grandes difficultés, je tâcherai de les éclaircir.

D'ailleurs, ces matières sont supérieures à un cours élémentaire, bien que pour faire convenablement un tel cours, il soit important de les avoir étudiées.

11 est impossible qu'on fasse un cours élémentaire avec quelque profondeur, sans arriver en creusant à la grande question que le programme de Cousin traite ; alors quand on l'a abordée à sa façon, quand on l'a discutée avec soi-même, à sa manière, tout ce programme si obscur s'éclaircit ; on sent toute sa portée et toute son importance et toute sa vérité, au moins sur le plus grand nombre de points ; alors aussi, on ne peut s'empêcher de sourire de pitié, en voyant tant de gens traiter d'inutiles de pareilles discussions, et d'obscur ce qu'ils ne sont pas en état de soupçonner.

J'espère que mes programmes vous paraîtront clairs et qu'ils pourront vous être utiles pour l'année prochaine, si comme je l'espère, vous êtes nommé.

Mais, mon cher ami, je vais vous dire une chose, qui est tout à fait dans vos idées et dans votre caractère, et qui de plus est d'une grande vérité, c'est que on ne sait de philosophie que ce qu'on en a fait par soi-même ; c'est que tous les livres de philosophie ne nous donnent que de fausses lumières ; c'est qu'il en est de même de tous les programmes du monde. On comprend ces livres et ces programmes, quand on a trouvé à sa manière ce qu'ils racontent et pas avant ; jusque-là c'est l'histoire d'un pays inconnu ; et si parfait que soit le récit, il ne peut suppléer à un voyage qui mette sous vos yeux le pays lui-même. Connaît-on Paris quand on en a vu le plan? Et sait-on ce que c'est que l'amour quand on a lu des romans ?

Aussi, mon cher ami, n'ai-je pas ouvert un livre de toute l'année, sauf les premiers jours, — j'ai marché seul, — ayant sous les yeux, mon esprit, objet d'observa-

21 G (OHRESPrODANCE DE TH. JOl FFKOY

tion, et faisant une leçon à mesure que je faisais une découverte; vous ferez comme moi, parce que vous avez une raison difficile et indépendante. Nos programmes pourront vous indiquer où il faut chercher, mais vous chercherez vous-même et vous trouverez et vous saurez bien ce que vous aurez trouvé.

Vous me faites beaucoup d'autres questions dans votre lettre; je ne m'épargnerai pas, j'y répondrai.

Vous me parlez de Darmaing. Darmaing a publié une espèce de journal non périodique. Son but était de rendre publics les actes arbitraires des différentes autorités ; il l'a fait. On Ta mis en jugement, il a été condamné ; on a cherché à Diumilier en l'épargnant. Son père a écrit un mémoire qui était une espèce de rétractation. Darmaing devait protester, il ne la pas fait ; la peine a été singulièrement adoucie.

Il est vrai que Cousin a paru à l'audience comme ami de Darmaing. Voudrait-on lui en faire un crime ? Darmaing peut avoir écrit brutalement son journal. Darmaing est peut-être trop jeune et n'a pas fait d'assez fortes études pour entreprendre ce qu'il a entrepris. Mais ce n'est point là la question. Est-il juste ou ne l'est-il pas de signaler les actes arbitraires? Cela est juste, indépendamment de toutes les circonstances . — Est-il juste ou non de condamner ceux qui le font? Cela Est injuste, indépendamment de toutes les circonstances. Qu'on se garde donc de venir parler de la jeunesse de Taccusé, et de la maladresse avec laquelle il a fait une bonne action. 11 ne s'agit nullement de ces deux circonstances: l'action reste bonne, et celui qui Ta faite a bien fait, et ceux qui se sont montrés ses amis ont montré qu'ils approuveraient sa conduite, et si elle est bonne, il est bon de l'approuver et de l'approuver tout haut. Je ne vois donc pas ce qu'on peut reprocher à Cousin en cette affaire.

Bien des gens que je rencontre ou qui m'écrivent, me demandent avec elfroi : est-il donc vrai que Cousin soit libéral? On dirait en vérité que c'est la chose du monde la plus épouvantable que d'être libéral, et qu'un homme

est un malhonnête homme, sitôt qu'il veut des lois justes et l'abolition de tout pouvoir arbitraire.

Oui, Cousin est libéral, il Test et ne s'en cache pas, il l'est et il doit l'être.

On épouvante les provinces de ce mot. On fait une équation de libéral et de jacobin ; les préfets, les souspréfets, les procureurs du roi, les avocats généraux qui font l'opinion, répandent cette doctrine par laquelle on assimile à des scélérats tous ceux qui veulent que les préfets, les sous-préfets, les procureurs et les avocats du roi soient justes et oljéissent à la loi ; on conçoit l'intention, mais l'intention n'empêche pas que l'action ne soit une calomnie.

Sans doute, beaucoup de gens ambitieux, beaucoup de gens qui veulent en secret toute autre chose que la justice, s'appellent libéraux et professent les doctrines libérales. Mais qui peut empêcher un ambitieux de parler désintéressement, et un coquin de prêcher la morale? Le désintéressement devient-il de l'égoïsme, la justice de rinjustice, parce que des égoïstes et des hommes sans scrupule en font parade?

Il faut considérer les choses en elles-mêmes et les juger en elles et non par ceux qui peuvent les défendre ; or voici comment j'entends notre situation actuelle, et comment je conçois la justice des principes libéraux.

Il n'y a rien qui intéresse autant l'homme que cette question : je suis, pourquoi suis-je? suis-je pour une fin? ai-je une destinée? en d'autres termes y a-t-il quelque chose que je doive faire et quelque chose que je ne doive pas faire?

Aussi voit-on que tous les peuples les plus sauvages, les plus barbares, ont eu dans le sein même de la plus complète ignorance une solution vraie ou fausse de ce problème de la destinée humaine.

Supposons qu'un homme ou qu'un peuple s'imagine qu'il n'a pas de destinée, qu'il n'y a rien à faire ici-bas, qu'en résulterait-il? ou le désespoir ou l'arbitraire, ou pour mieux dire ces deux choses à la fois. — Quoi de plus profondément triste que d'être convaincu que nous

218 CORRESPONDANCE DE TH. .fOUFFROY

avons été créés sans raison et sans but, que nous sommes ici par hasard, qu'il est indifîérent que nous y fassions ceci ou cela, qu'enfin n'étant destinés à rien nous ne deviendrons rien.

Et d'autre part sitôt que nous sommes convaincus que nous n'avons point de destinée, tout devient indifférent ; notre seule règle est de faire tout ce que nous pouvons faire.

Désespoir, ennui qui enfante l'agitation, arbitraire source de tous désordres, deux résultats qui se montrent partout où il n'y a plus une connaissance claire de ce qu'il faut faire ou ne pas faire.

Or voilà précisément l'état d'où nous sortons et où nous sommes encore à moitié.

Le christianisme avait donné une solution claire du problème de la destinée humaine, les hommes avaient compris cette solution, ils lavaient adoptée : le christianisme avait rétabli la justice et le calme sur la terre.

Vinrent les invasions des peuples du Nord ; de ces invasions résulta l'anéantissement de toutes lumières, l'ignorance la plus profonde.

Or, remarquez les résultats de cette ignorance :

1** Les peuples auparavant adoptaient le christianisme en le comprenant, ils l'adoptaient du consentement de leur raison, désormais ils l'adoptèrent de foi.

2" A la faveur de l'ignorance où à cause de l'ignorance, on ajouta au christianisme, dont les dogmes primitifs étaient conformes aux lumières de la raison, des dogmes absurdes qui furent reçus de foi et sans distinction avec les dogmes primitifs : c'est ainsi qu'on consacra les mystères les plus absurdes, et aussi les doctrines politiques et morales les plus fausses.

Voilà comment alla le monde jusqu'à la renaissance des lumières; or voyez l'effet que produisirent ces lumières.

On vit successivement l'absurdité des dogmes qui avaient été ajoutés au christianisme, on montra cette absurdité.

Mais l'esprit toujours porté à généraliser conclut de l'absurdité de ces dogmes ajoutés à l'absurdité de tout

le christianisme et de tout ce qui reposait sur lui; ces opinions furent répandues d^autant plus aisément que les vérités du christianisme avaient cessé d'être comprises, et que depuis h:)ngtemps, au lieu de les faire reposer sur la raison, on les adoptait de foi.

De là, la ruine du christianisme dans l'opinion; et comme le christianisme était la seule règle qu'eut le monde, avec lui sombra toute règle.

Et toujours par le penchant qu'on a à généraliser on conclut de ce que cette règle avait été reconnue fausse qu'il n'y en avait pas du tout, qu'il n'y avait rien qu'on dût faire, rien qu'on ne dut pas faire, que tout était permis, tout arbitraire. Le monde se retrouva dans le même état où il s'était trouvé à la chute du paganisme.

Aussi vit-on les mêmes conséquences : d'une part l'ennui, le désespoir dans certaines âmes et l'agitation, l'inquiétude dans le peuple ; de l'autre, l'arbitraire posé en principe et réalisé dans la pratique, entraînant à sa suite les plus affreux désordres.

Enfin nous commençons à sortir de cet état ; on commence à reconnaître qu'il y a des devoirs et que nous avons une destinée; l'ennui, le désespoir, la langueur s'évanouissent ; une nouvelle activité anime l'esprit humain, il s'élance vers ce devoir et cette destinée dont il ne doute plus, il la cherche avec ardeur.

Qu'avons-nous à faire ? à obéir à ce vœu général, à la chercher, à la montrer dans tout son jour.

Or cette destinée, cette règle, ne sera adoptée que si elle est comprise; elle ne sera comprise que si elle est conforme à la raison; elle ne sera conforme à la raison que si elle est sa loi même, sa loi éternelle, loi qu'elle conçoit dès qu'elle est éclairée et que des préjugés ne l'empêchent pas de l'envisager, loi qui se compose des principes immuables de la justice.

Voilà ce que veulent ces hommes qui proclament sans cesse les droits et les devoirs de l'homme ; qui en appellent sans cesse aux principes de la justice ; qui veulent que ces principes passent dans les lois et que l'arbitraire soit banni des constitutions politiques,

Voilà pourquoi ils ont pour eux Topinion. car ils iui offrent ce quelle désire, — une règle et une règle qu'elle comprend.

Voilà pourquoi ils triompheront, — car ils ont pour eux la force des choses, qui veut actuellement qu'une règle soit manifestée, qu'une solution soit donnée au problème de la destinée humaine, — et qui veut de plus, que cette règle soit rationnelle; qui veut par conséquent, que cette règle ne soit autre chose que la justice et toutes ses conséquonces et ses, conditions, — telles que la liberté individuelle, la liberté de penser, de parler, la distribution égale de la justice, la participation des peuples à la confection des lois, la tolérance religieuse, l'égalité de tous devant la loi, etc.

Or, ces gens qui veulent cela, qui ont pour eux l'opinion, et qui triompheront, sont ceux que j'appelle libéraux ; car voilà les principes qu'ils professent, et je ne m'occupe que de ce qu'ils manifestent, et non pas de ce qu'ils peuvent cacher dans le secret de leur intention.

Mais ces gens ont des adversaires, — voici comment ils en ont, et qui ils sont.

Rien, rien ne se détruit tout d'un coup. Le règne dune opinion n'est jamais exclusif; — il voit encore les derniers efforts de l'opinion détrônée. Sous la domination de l'arbitraire vivaient encore de nombreux partisans des croyances et des dogmes passés, — aujourd'hui l'arbitraire chancelé, mais n'est pas abattu. Il vit encore, et avec lui subsiste faible, et languissant, mais encore debout — un reste de l'ancien esprit qu'il a vaincu sans l'anéantir; — pour parler clairement ; — les ennemis des doctrines libérales sont :

i*^ Ceux qui croient encore de foi aux dogmes anciens, tels f[u*ils étaient reçus avant le xviii*^ siècle, — et par dogmes anciens, j'entends dogmes religieux etpolitiques. — La foi leur paraît l'unique asile de l'esprithumain, — ils redoutent la lumière des doctrines claires aux yeux de la raison; ils aiment encore mieux le scepticisme qui a succédé à la foi. que le dogmatisme éclairé qui menace de succéder à son tour au scepticisme ;

2*^ Ceux qui sans croire encore à ces dogmes y trouvaient leur compte et Vj trouveraient encore si on pouvait les imposer de nouveau aux esprits ;

3° Ceux qui se sont bien trouvés de l'arbitraire, parce qu'ils étaient puissants, et qui, se trouvant puissants encore aujourd'hui, trouvent que nul système n'est plus commode au pouvoir ;

4° Ceux qui, accoutumés à gouverner arbitrairement pensent qu'il est impossible de gouverner et de contenir un peuple par la seule force des lois justes;

5° Et comme ce sont des gens de ces deux dernières espèces qui gouvernent aujourd'hui, ils entraînent à eux la troupe des ambitieux qui adopte et défend toujours l'opinion de celui qui donne des places, et la troupe non moins nombreuse de ceux qui, par instinct et sans y entendre malice, se rangent toujours du côté du plus fort ;

6° Enfin, ceux qui, n'ayant aucune opinion déterminée, s'effrayent de toute nouveauté et concluent toujours de ce qu'on faisait à ce qu'on doit faire.

Ces catégories faites, y a-t-il pour un homme sans passions et sans préjugés, pour un homme d'une raison saine et éclairée, y a-t-il à hésiter ? — Il ne faut pas n'être d'aucun parti ; car il faut être Français et homme. — Si l'on veut choisir, quelles enseignes préférer à celles du libéralisme? — 11 faut s'y ranger, parce que là est le bon sens, la raison et le devoir ; — il faut s'y ranger indépendamment des hommes qui peuvent s'y trouver, indépendamment des dangers auxquels on peut s'exposer en s'y plaçant.

Etre là, c'est déclarer qu'on veut des lois justes et qu'on ne souffrira aucun arbitraire ; — être là, c'est manifester qu'on aspire avec le siècle tout entier à un nouvel ordre de choses fondé sur les lumières de la raison.

Voilà comment j'entends notre situation et notre devoir. — Cousiu arrive aux mêmes résultats, à sa manière ; — il faut que chacun s'en convainque par ses propres luinières ; autrement on bâtirait sur une croyance, et réellement on n'aurait point de principes ; — les prin-

222 Cf»RRKSPONDANCt: DE Tll. JOLFFROY

cipos empruntés n'en sont pas; — rien de ferme, de soutenu, de solide ne peut s'établir sur un pareil appui ; — on peut être enthousiaste et fanatique, — et voilà tout.

Je crois (jue nous autres, égrut;eurs de philosophie, nous devons nous attacher à montrer à nos élèves, qu'il y a un devoir, — un devoir immuable, absolu, règle invariable de la conduite, but de la vie, qui doit uniquement gouverner Thomme, et le gouverner non seulement comme homme, mais comme citoyen, mais comme gouvernant ou gouverné. En fondant ainsi les lois politiques sur les lois de la morale, et celles-ci sur des vérités rationnelles manifestées Clairement comme obligatoires à l'esprit de tous les hommes, on donne une régie certaine à la conduite de l'homme et du citoyen ; — on arrache au hasard ou à l'arbitraire ou à la foi la vie humaine, et on lui trace clairement sa véritable destinée.

Je crois avoir réfléchi assez posément sur tout ce que je viens de vous dire, pour être sûr qu'il n'y a aucun enthousiasme dans mon fait ; — vous le verriez encore mieux si dans ma lettre j'avais pu développer tout un système. — ^ euillez croire que je n'ai pas procédé de la manière suivante : Voilà des gens qui professent telle ou telle doctrine, — ces gens, je les estime; ils ont une grande autorité sur moi, — donc leurs opinions sont les seules bonnes ; cherchons donc des raisons pour les défendre. — Je vous assure en conscience que je suis un homme qui ne s'emporte pas ainsi d'une chaude admiration, puis qui s'essouffle après à la justifier ; — j'ai été tour à tour bonapartiste, royaliste, ultra-ministériel, libéral, sans savoir pourquoi; — mais aussi, sans me passionner pour aucun de ces partis, car je me passionne difficilement ; en faisant de la philosophie cette année, je me suis mis à réfléchir sur mon girouettisme, — j'ai vu que je girouetterais éternellement si je n'examinais la question ; je l'ai donc examinée comme j'aurais fait, s'il se fut agi de la question de la perception externe; — j'ai trouvé une solution, — elle me paraît vraie, — je l'adopte comme telle jusqu'à ce que je sois détrompé ; — la voulezvous ou n'en vonlez-vous pa«; ? Voyez.

A DA3IIR0N 223

Vendredi 14 août.

Je comptais ajouter encore quelques pages à ce paquet, mais mon programme m'a tellement occupé, qu'il faudra que vous vous contentiez de ce que j'ai écrit. Je pars demain matin, je suis au fort d'un déménagement ; des visites par-dessus la tête, des livres à reporter, des passeports à prendre, tout le tracas d'une veille de départ; je suis presque aussi entrepris que M. Bance quand il s'agissait de combiner les heures des conférences de telle sorte qu'elles ne se rencontrassent pas avec celles des cours de la Faculté.

Je laisse ce paquet à Trognon, ce n'est pas la peine de vous l'envoyer puisque vous allez arriver.

J'ai vu M. Guizot, vous Tirez voir, il ne doute pas que vous ne soyez nommé.

Trognon vous remettra le programme de Cousin et le mien de Pâques. Je n'ai pas pu aller voir votre père.

Le programme de la deuxième partie de mon cours est imparfait, je ne l'achèverai qu'en vacances.

Adieu, tout à vous,

Th. Jouffroy.

A M. Damiron

Paris, le 24 novembre 1818.

Où en sommes-nous? O temps! ô mœurs! mon exactitude doit être rayée du nombre des faits constatés, et sur lesquels le septicisme n'a pas à mordre, elle est révoquée en doute, elle l'est à juste titre, et je ne veux pas aggraver mes péchés en cherchant à la tirer du mauvais pas où elle s'est engagée.

Mais, mon cher, je ne sais plus écrire ; mes doigts si lestes ne tracent plus qu'avec peine et lenteur des caractères lourds et mal assurés, ma tête ne fournit plus d'expressions à mon cours, je suis perdu pliysiquement

et iiilc'llectuellement, — priez pour moi ; — je ne lulle presque plus contre mon mal : la paresse, l'inertie, la langueur m'enchaînent, me compriment, m'étouffent. Je suis vaincu ou sur le point de l'être, les médecins ne donnent pas de remèdes assez émoustillants pour ranimer en moi cette ancienne vie qui me poussait à tout entreprendre et à tout faire ; vos lettres ne m'excitent même que faiblement; je me vois mort, je me pleure et je porte mon propre deuil.

Accablé de fatigues, je partis malade pour les vacances, mon pays me ranima un peu; je me mis à dormir, boire, manger et ne rien faipe, je coupai court à toute action intellectuelle, je m'engourdis comme une marmotte; il a fallu revenir, cela m'a mis de mauvaise humeur parce que cela m'a dérangé; j'ai maudit la c]a:?se, le penser et le travailler, je me suis mis par nécessité à l'ouvrage ; mais je n'ai fait que l'absolu nécessaire, consacrant au repos le reste du temps et ne voulant pas, dans un état qui me contrarie et m'ennuie, faire un pas au-delà de ce qu'il exige rigoureusement.

Voilà comment je ne vous ai écrit ni pendant les vacances, ni depuis. Enfin une maladie est venue, la fièvre, le dévoiement proprement dit, et la dysenterie ou flux de sang ; j'ai été au lit huit jours, très malade. Bref, j'entre en convalescence, faible et marchant à peine, mais je crois pressentir que cette maladie aura de très heureux résultats. La bile me minait, m'abattait, me décourageait; j'ai tant évacué que la voilà partie; il me semble que le courage me revient; que l'ardeur renaît; que ma tête libre désormais va retrouver des idées, et qu'enfin ma volonté sortie de ce monceau d'humeurs qui la baignait et l'énervait, toute humide encore du bourbier dont elle échappe, va. quand elle sera sèche, se retendre et prendre du ressort. Voilà de vilaines métaphores ; mais quoique je ne sois pas matérialiste, j'estime quelles sont assez justes. Espérez donc de moi, j'espère moi-même, j'espère beaucoup surtout si vos prières et celles des bonnes âmes qui s'intéressent à moi ne me manquent pas.

Cependant n'attendez donc pas encore une longue lettre aujourd'hui, songez que je suis convalescent, que ma poitrine fatigue à se ployer, que ma tête vacille encore comme celle d'un arbre après la tempête et que mes pauvres doigts amaigris par un long jeûne ne manient qu'en tremblant la plume.

Votre père a eu la bonté de venir visiter dfux fuis le malade, et moi par reconnaissance j'aurai le plaisir d'aller dimanche dîner avec lui, si j'ai retrouvé mes jambes et si les nuages le veulent. O festins des dieux ! Combien nous parlerons de vous !

Les visites ont plu pendant le mal. M. Royer-Collard et M. Guizot mêmes sont venus. Je cherchais quelles intentions secrètes cachait tant de bonté apparente. Que veulent- ils me faire faire? Les moyens sont proportionnés à la fin, je vois de grands moyens, j'attends la fin ; mais la reconnaissance ne rendra pas ma volonté si flexible qu'ils peuvent se l'imaginer. Je démêlerai la tyrannie où elle sera et je la collerai, fiez-vous en à moi.

Cependant j'ai beaucoup d'obligations à ces messieurs d'avoir été justes envers vous, j'ai battu des mains en apprenant votre agrégation à notre docte corps ; mais que de prières, que de détours, pour arracher au pouvoir une nomination qui l'honore. Pauvre! pauvre justice! comme on te dédaigne! Tu ne parais dans les antichambres que déguisée, masquée, enveloppée ; tu deviens une grâce, une faveur dans ces absurdes lieux ; jamais tu n'y passes sans qu'on ne t'y corrompe ; tu ne saurais vivre dans l'air qu'on y respire, il te défigure et t'altère.

J'ai vu Dubois plusieurs fois, j'ai ouï le récit de ses malheurs; sa vie est singulière et sa position triste; il n'en est pas abattu, il a du nerf, du talent comme écrivain (car il m'a communiqué une brochure de sa façon), vous qui le connaissez bien vous l'aimez, et voilà plus qu'il n'en faut pour que je l'estime beaucoup.

Le Trognon est professeur d'histoire, il a fait un discours d'ouverture qui a produit sur ses élèves une prodigieuse sensation; il est incontestablement, dans son

opinion, celui des professeurs d'histoire nommés qui a If plus de talent ; les élèves se battent pour l'entendre, il lui en vient de contrebande qui ne sont pas du Lycée, d'autres qui en sont, même des classes dont Durozoir son collègue est chargé. 11 a déjà des points de vue charmants, neufs et profonds sur beaucoup d'époques jiistoriques; son style embellira tout, agrandira les choses mêmes triviales, attachera aux détails arides, enlèvera les applaudissements; il improvise pas mal, à Tentendre; les phrases lui donnent des idées, et les notes pour Baour des écus. C'est *l"homme le plus heureux que je connaisse, il se baigne dans une mer d'espérances que sa complaisance pour lui-même alimente et rafraîchit sans cesse et. au bout du compte, c'est le meilleur garçon du monde.

Vous piocherez, vous vous battrez les flancs, vous vous essouflerez toute l'année, vous trouverez des choses que vous croirez. Au bout de trois ans, la tête fatiguée et la santé altérée, pourvu d'un revenu annuel de 2.000 francs à cent louis, et dans l'heureuse nécessité, si vous ne voulez pas être un Alexandre à 5 francs par jour, de faire une classe charmante qui vous ennuiera, vous vous trouverez sceptique comme il n'y en eut jamais. Alors vous direz comme Rousseau : l'homme qui pense est un animal dépravé ; vous le direz et qui pis est vous le penserez et de plus vous regretterez de n'être pas allé à l'âge de vingt ans chercher un coin de terre où vous auriez planté des choux, avec le bon sens d'un paysan, la santé d'un palefrenier et la tranquillité d'àme et de corps d'un épais curé de village.

Ne vous donnez pas la peine de réfuter tout ceci, car je ne prendrais pas celle de réfuter vos réfutations, dites si vous voulez que je suis malade ou bien qu'une lettre est le lieu de dire des extravagances, et contentez-vous de sourire à des idées que vous ne pouvez actuellement croire.

S'il y a une chose sûre et certaine ici-bas, c'est que je suis votre ami, votre véritable et sincère ami, et que si je ne meurs pas je le serai longtemps encore.

A DAMlUON 2-27

Je vous parlerai une autre fois du projet d'une société littéraire et scientifique que formeraient ici les élèves de TEcole qui sont à Paris et qui correspondrait avec les élèves qui sont en province.

J'attends que les savantes tètes qui ont conçu ce projet le mettent à exécution; je veux voir s'il ne tombera pas dans Teau comme tant d'autres, si on ne disputera pas beaucoup sur l'organisation sans pouvoir s'accorder, et si, après avoir mis beaucoup de chaleur à le soutenir, on ne s'ennuiera pas de son propre ouvrage.

Adieu, adieu.

Th. Jouffroy.

M. Uamiron, professeur de philosophie au collège d'Angers

Paris, le 5 janvier 1819.

J'espère, mon cher Damiron, que vous ne m'en voudrez plus de ma paresse ; à peine il y a-t-il quinze jours que je vous ai écrit et me voici de nouveau griffonnant pour Angers. C'est que, voyez-vous, ma dernière était trop poliiiqae. Les événements qui se passaient m'indignaient; je vous ai envoyé mon indignation par la poste, tout cela ne fait pas une lettre comme nous les aimons, une des nôtres en un mot; celles-ci demandent du calme; un peu de raison, beaucoup de rêveries, voilà les éléments qui doivent les composer.

Aujourd'hui que le ciel politique est pur, tranquille et riant (comme le Moniteur vous l'aura appris) je veux profiter du calme que la défaite des ultra et la nomination d'un ministère doctrinaire ont répandu dans toutes les têtes et en particulier dans la mienne, pour faire avec vous une de ces longues causeries comme je vous en envoyais autrefois, quand je n'étais ni paresseux, ni malade, ni libéral.

Va d'aborJ il faut que je revienne à une de vos dernières lettres, laquelle contient une proposition qui n'est

228 CURRESPONDANCE DE TH. JOL'FFROV

pas vraie, c'est celle-ci, si j'ai bonne mémoire : il y a dans votre lettre des mots qui [/lacent; vous demandez des prières. Eh! où diable avez-vous pèche cela, mon très cher ami? Je ne me souviens pas d'avoir de ma vie demandé des prières à personne; je remets ce soin au temps plus ou moins éloigné où je serai en purgatoire ; mais tant que cette terre me portera, je dispenserai mes amis de cette bonne œuvre ; toutes les prières du monde ne feront pas que cette vie soit plaisante ; elle restera pour moi et pour tous ceux qui en jouissent ce qu'elle doit être, un petit enfer ^construit tout exprès pour le règne de la vertu, mais où le bonheur ne saurait se glisser.

Fontenelle appelait la vérité une belle étrangère. Le bonheur est encore moins quelle habitant de ce pays sublunaire, il n'v vovasre pas même : on a beau l'inviter à dîner, il refuse; chacun voudrait le loger, il reste chez lui, c'est un ours qui fuit comme la peste la société des hommes. Eh! bien, qu'il se tienne; je n'irai pas mendier à sa porte le plaisir de le voir et encore moins chercher dans les prières de mes connaissances, d'impuissants moyens d'y parvenir.

Où diable, encore une fois, avez-vous péché despjrières? J'ai un faible souvenir de la lettre où vous dites les avoir trouvées, mais je vous proteste que ni en vous l'écrivant, ni dans aucun autre moment de ma vie, je ne me suis trouvé d'humeur à demander des prières., et à prononcer de ces mots qui glacent. Auriez-vous pris au sérieux quelques phrases badines? Relisez un peu cette terrible lettre, et voyez, si votre amitié plus tranquille sur ma santé, y trouve tout ce qu'elle y avait vu dans son inquiétude. Savez-vous, mon ami, que sans parler des mots qui glacent et des prières que je demande, vous faites de moi dans votre susdite lettre un portrait qui ne me ressemble pas du tout. Votre imagination était bien noire, quand vous l'avez tracé, elle a peint un homme plus malade encore d'esprit que de corps, frappé par le mal qui le tourmente, mourant de la peur de mourir, et ne voy.mt plus la vie qu'à travers les voiles funèbres

A DAMTRON 229

tout prêts à l'envelopper, peste ! comme vous y allez. Je vous renvoie à ma lettre : j'étais en pleine convalescence quand je récrivis, et ce n'est pas en renaissant à la vie, dans cet état si doux qu'on voudrait être malade pour s'y trouver, que j'ai pu tracer des lignes assez sombres pour justifier les vôtres ; votre amitié alarmée a tout fait et je l'en remercie.

Je vous jure que ma maladie n'a jamais été assez sérieuse pour me donner la peur de mourir; que les douleurs, quoique vives, ne duraient pas assez pour enflammer mon sang et troubler ma raison ; que mes courtes souffrances ne m'ont pas fait changer d'opinion sur la vie, qu'au contraire, elles ont fortiflé celle que je m'en étais formée antérieurement, savoir : que cette vie est une triste chose, que les grands soins qui la remplissent sont absurdes, qu'elle ne contient rien de réel que la petite quantité de vertus imparfaites qu'une forte volonté peut y introduire, qu'on peut à son gré et selon son humeur, rire ou pleurer du reste; que la recherche delà vérité, bonne en elle-même, est ridicule quand on en fait métier ; qu'en ce sens il est vrai de dire que l'homme qui pense est un animal dépravé ; que cette recherche ne conduit guère qu'au scepticisme ; que ce scepticisme, quand on ne s'en méfie pas, ébranle jusqu'à la croyance au devoir, et ruine ainsi la dernière et la seule réalité de la vie, le seul et dernier asile ou le stoïcien puisse se réfugier, s'asseoir, et les bras croisés regarder passer devant lui les agitations, les misères, les ambitions, les vanités et les pauvretés de ce monde ; que quand la recherche de la vérité conduit là, elle conduit à un état déplorable au-dessous duquel il n'y a rien, à un état dépravé ou qui ne contient plus rien de l'homme; qu'une raison qui s'est convaincue elle-même de vanité, qui a épuisé ses forces à s'anéantir, qui s'est anéantie réellement, et n'est plus que fumée comme tout ce qu'elle a détruit.

Seraient-ce ces opinions qui vous auraient effrayé? M'auriez-vous jugé fou ou faible, parce qu'elles ne sont pas les vôtres ? En y réfléchissant, vous trouverez peut-

233 coRP.KSPONDANci; [)K TH. .roiFFr.rjv

être qu'à votre insu vous avez fait ce petit syllogisme :

Ces opinions sont aljsurdes :

Or des opinions absurdes prouvent la folie. Donc, etc.

La majeure renferme un sophisme, sont est ici substitué à me paraisseyU ; rétablissez cette dernière expression seule vraie, et alors la conclusion sera : Donc h'i ou moi sommes fous, si toutefois la mineure est vraie.

Mais elle ne Test pas : un homme peut professer des opinions absurdes sans être fou : témoin Bossuet et autres; d oîi il suit, moucher, que nous ne sommes fous ni l'un ni l'autre, ce qui est bien consolant.

Ce que cest que de professer la philosophie! 11 est vrai que l'on fait encore autant de sophismes que le vulgaire ; mais on a Timmense avantage de découvrir juste par où pèche un mauvais raisonnement et à l'aide des mots majeure, mineure, conséquence, conclusion, d'employer un peu moins dune heure à le faire voir, tandis que le vulgaire se contente tout simplement de ne pas se rendre à la démonstration.

Ce n'est pas sans raison que je fais l'éloge de la philosophie ; c'est le moyen d'être d'accord avec vous sur un point, moi qui ne puis m'y mettre sur tant d'autres.

En effet, je présume que ma précédenle page va m'attirer une belle réfutation. Tant mieux, cela grossira votre paquet, que je ne trouve jamais assez gros: mais, au moins, me passerez-vous bien des choses en faveur du témoignage éclatant que je viens de rendre à l'utilité de la philosophie.

Vous la cultivez avec ardeur, cette belle philosophie et moi avec indifférence. Quand elle se dérobait à demi à mes regards curieux, j'adorais sa beauté possible, — douce illusion de mes premières études ! — J'ai pénétré dans le bois sacré. La divinité, si sublime dans l'ombre, à travers le feuillage, n'a plus été, pour mes yeux surpris, qu'une grosse, lourde, laide et informe statue, à peine dégrossie sous le ciseau de Platon, de Descartes et de Kant; encore si ce bloc ridicule pouvait, sous nos mains, dépouiller ses grossières formes, si une Vénus pouvait sortir de cette pierre inanimée! J'ai mis

la main à Tœuvre : artiste inhabile, j'ai tout gâté! Vous ferez peut-être mieux; je vous attends à la première exposition.

Quant à moi, je continue le travail, car il est trop tard pour choisir un autre métier; mais je le continue par devoir et sans goût; je fais mon cours, mais mon esprit est ailleurs : — tantôt il se promène dans les champs de riiistoire, immense pays où Ton a la consolation de rencontrer quelques honnêtes gens au milieu d'une foule immense de fripons; tantôt il s'élève dans les régions imaginaires ; il y cherche ce qu'il voudrait et ce qu'il ne peut atteindre : la vertu sans faiblesse, le bonheur sans nuage et la beauté sans imperfections ; il le suppose, ne pouvant le figurer, et la pensée qu'il peut être, qu'il sera un jour (si tout va bien) le console un moment des laideurs, des vices et des infortunes d'ici-bas; et vous aussi, bois sauvages, fontaines riantes, fougueux torrents, qui ombragez et rafraîchissez les déserts de mon pays, je vous parcours du coin de mon feu, je vous regrette, je vous aime avec passion, sachant bien cependant, que le jour où je vous connaîtrais parfaitement, où je n'ignorerais plus aucun de vos abris solitaires, aucun de vos nombreux détours, je vous mépriserais comme tout le reste !

Après toutes ces belles exclamations, vous penserez peut-être que je m'ennuie, que je suis triste et malheureux ; pas du tout. Spéculativement, je pense tout ce que vous venez de lire ; mais ces opinions spéculatives n'empêchent pas que la vie pratique n'aille comme à l'ordinaire. J'aime toujours un bon dîner, de bonnes gens, un bon feu; je lis avec le plaisir d'un enfant les récits de batailles que je trouve dans les livres et les aventures absurdes des héros de romans; j'aime à prendre la demi-tasse chez Zoppi, à disputer avec Pouillet, à causer avec mes amis ; je lis la Gazette avec avidité, et je m'intéresse fortement aux peuples de l'Amérique et de la presqu'île indienne ; je jure contre les ultra ; je blâme avec sévérité les fautes du ministère, et je vous dirai même en confidence, que je suis du parti

232 CORRESPONDANCE DE TH. JOl FFROY

libéral; quand mes élèves me font une bonne rédaction, cela me fait plaisir. Quand ils m'écoutent avec intérêt, cela me charme et je m'anime. Quand je découvre un petit fait dans Tâme, tout inutile qu'il soit, je salue avec joie son apparition ; quand j'entrevois un bout de vérité, je saute de plaisir, comme si je ne doutais pas de tout; quand mon proviseur me dit une bêtise, cela me fait rire ; quand Trognon s'encense avec maladresse, cela m'amuse infiniment, et quand je reçois une lettre de vous, je suis aux anges.

Etrange animal que Thomme, — car vous avez beau vous croire plus sage que moi, vous êtes ce que je suis, et j'ai raison de généraliser. — Vouloir expliquer cet être est une sottise, — d"où il suit que nous travaillons, nous autres psychologues, à une œuvre impossible ; je retombe toujours là ; — j'y arriverais par cent chemins, si je voulais. S'il y a quelque chose de vrai, c'est que passer sa vie à chercher ce qu'est riiomme est une niaiserie, une stupidité, un amusement qui ne mène à rien, un travail stérile et infécond, sot et ridicule au possible.

J'ai dîné chez vous le jour de Noël, avec mon frère et M. Sautelet, qui est de votre pays et qui a été mon élève, l'an dernier.

Adieu et écrivez-moi.

Th. JOLFFROY.

Je me porte parfaitement.

Monsieur Uiihois^, professeur au collège royal de Limoges

Paris, le 9 janvier 1819,

Je suis bien aise que vous rêviez : car, si vous ne rêviez pas, vous ne m'auriez pas écrit. Mais je vous prie de

1. M. Dubois, de la Loire-Inférieure, fondateur du Globe, député de Nantes, inspecteur général de llnstruction publique, et directeur de l'Ecole Normale, mort à Paris, en 1814,

A DUROIS 233

rèver un peu plus clairement ; car il y a bien des choses que je n'ai pas comprises dans votre dernier songe, et en ma qualité de philosophe et de pédant, je tancerai votre imagination quand elle se placera dans un nuage pour agiter sa baguette, créer ses figures, et me les montrer.

A l'obscurité près, votre rêve est fort aimable; — il me donne une bergère que je voudrais bien avoir. Que ne pouvez-vous réaliser tout ce que vous voyez en dormant ! grâce à la bienveillance de vos songes, tout en irait mieux et, dans quelques nuits, mes montagnes seraient peuplées de nymphes aux yeux bleus, à la taille svelte, au teint d'albâtre, qui fouleraient en dansant leurs gazons verts, et rempliraient en chantant leur vaste solitude. Mais j'attendrai longtemps ces merveilles ; je vieillirai sans bergère ; les nôtres ont bien les yeux bleus, mais, par malheur, ils sont encore plus bêtes que bleus. Elles ont bien la taille haute, mais il est fâcheux qu'en s'élevant, elle ait coutume de s'élargir et de s'épaissir. On ne saurait leur refuser une voix étendue; mais elle est rauque ; des lèvres vermeilles, mais elles lâchent des sons qui les défigurent; des jambes propres à la course, mais plus fortes que légères ; — une fille avec ces petits défauts peut bien garder des vaches, mais elle n'est pas une bergère, et je n'ai pas d'inclination à entourer une table des fruits de sa fécondité. La vie arcadienne est un rêve grec, comme la vie patriarcale est un rêve hébreu, comme votre bergère du Jura est un rêve limousin ; pourquoi, dans le pays de Chanaan, en Grèce, â Limoges, et partout, l'homme est-il réduit à imaginer le bonheur ? C'est ce que je ne vous dirai pas.

Peut-être, dans sa philosophique élaboration, notre société découvrira le mot de cette énigme. En attendant, faible et débile comme toute institution naissante, elle cherche à percer la coque, et à mettre au soleil un petit corps encore tout informe et chancelant sur ses jambes. Ce jeune monstre se dégrossira-t-il et fera-t-il âge d'homme ? Il y a à parier pour et contre, — et ce serait pour des Anglais un beau sujet de gageure. Quant à moi qui parie peu, je vous dirai, sans appuyer mon affir-

2,34 r.ORHKSPONDANCE DE TIl. .lOLFFROV

mation d'un sac de g-uinées, que j'aixTçois dans notre réunion des éléments très opposés, lesquels, dans (juelques mois, pourraient h'htn rompre la fausse alliance qui les unit, se battre et se détruire réciproquement. Parmi les élèves inscrits, je vois des hommes qui, en sortant de l'école, ayant eu le malheur de se regarder dans un miroir et de réfléchir profondément sur le nombre et la sublimité de leurs perfections, se sont hâtés, crainte de pédantisme, d'oublier ce qu'ils savaient, et, dirigeant leur esprit vers un plus noble but, sont parvenus, après (juelques années de méditations, à nouer passablement une cravate, et à soutenir avec avantage, au milieu d'un cercle de femmes, une conversation sur la pluie et le beau temps ; — grands hommes ! qui se sont présentés parmi nous, avec une grâce et une aisance qui annonçaient beaucoup ; qui ont pris part à nos délibérations avec une condescendance on ne peut plus honorable pour nous, qui ont voulu être des nôtres par générosité et pour notre bien, — mais qui arrivent tard quand ils viennent, qui ne viennent que quand ils ne dînent pas chez Madame une telle ; qui sitflent quand on discute, qui plaisantent quand on raisonne, qui veulent bien se moquer de ce que nous ferons, mais qui n'entendent pas faire quelque chose. Heureusement cette espèce n'est pas nombreuse.

Mais il en est d"autres. meilleurs au fond, qui n'en conspireront pas moins avec elle la ruine de notre société, — et d'abord le nombre des indolents et des paresseux est considérable, — j'en vois beaucoup qui consentent à faire leur classe pour vivre, qui veulent bien même discuter superficiellement une question, et spéculer une demi-heure quand on les pousse, mais qui, faute de s'y être faits, ne peuvent se résoudre à concentrer fortement leur attention sur un point, à pénétrer à la longue, et par un travail pénible et persévérant, jusqu'à la racine dune difficulté pour en conquérir de vive force la solution ; — ils sont capables, mais ils ne veulent pas.

D'autres veulent, mais ne peuvent; — ils se sont perdus à régenter dans les pensions et à courir les répétitions;

ils se sont affaiblis et rétrécis en province ; — point de vue, point d'idées, point d'iiabitudes philosophiques ; — ignorant même ce que c'est que chercher, simples mémoires qui savent recevoir, mais qui ne peuvent produire et trouver.

Ces trois classes-là formeront nécessairement la majorité : — or ceux qui les composent ou ne feront rien, ou ne feront que des clioses faibles, communes, inutiles; — nous avons eu peine à emporter deux articles du règlement qui arrêtent une amende pour ceux qui s'absenteront, et l'obligation de fournir un travail tous les six mois, — c'est beaucoup de les avoir emportés; — mais si ceux qui ne feront que du médiocre se trouvent humiliés en voyant des travaux supérieurs aux leurs, ils se dégoûteront de faire, ils se réuniront à ceux qui ne veulent rien faire ; — les travailleurs seront en minorité ; comment pourront-ils maintenir les deux articles et les faire observer? ou ils céderont à la majorité, — et on conviendra que chacun, à son choix, travaillera ou ne travaillera pas, — et alors la société dégénère en une réunion d'amis qui se réunissent pour se serrer la main et pour se dire : comment vous portez-vous ? ou ils ne céderont pas, et alors la majorité se retirera, et la société, discréditée par cette séparation, et trop peu nombreuse pour se soutenir, périra.

Voilà une opinion probable ; mais, comme tout est douteux, je ne gagerais pas pour elle; le contraire est très probable aussi ; je vous laisse le choix, si vous n'êtes pas sceptique, et je vous donne beau jeu à hésiter, si le scepticisme vous amuse et si vous êtes de mon bord.

Quant à vos idées sur les agrégés de province, elles sont très justes, — quoiqu'on n'ait encore rien arrêté sur ce point, on en a causé, et tout le monde a senti la justice et la nécessité de rendre les provinciaux participants de nos découvertes ; mais l'impression étant le seul mode d'y parvenir, on admettra des agrégés cette année, on recevra leurs travaux, on leur enverra le jugement; mais il faudra remettre à l'année prochaine le soin de

236 CORRESPONDANCE DE TIl. JOLFFROY

décider si nous pourrons ou ne pourrons pas imprimer. Adieu, mon cher Dubois.

Votre ami,

Th. JoUFFROY.

A M. Damiron sans adresse)

19 janvier 1819.

Vous vous adressez bien, mon cher Damiron, pour savoir comment on (îémontre Dieu; comment on peut, avec trois principes, arriver jusqu'à lui, et autres bagatelles semblables.

Si jen sais pas un mot, je veux « être étranglé ».

Je vous dirai : 1° Que, dans mon cours, me bornant à la science de Thomme, je n'arrive à Dieu que par la morale, c'est-à-dire indirectement ;

2" Que je ne sais pas comment y arriver métaphysiquement, c'est-à-dire directement ;

3" Que vos trois principes ne me paraissent pas pouvoir y conduire et qu'en cela je suis tout à fait de votre avis ;

4° Qu'en conséquence je n'ai à votre service aucune démonstration de l'existence de Dieu, si ce n'est la démonstration morale qui n'est pas très démonstrative; — vous la connaissez sans doute ; — la voici si vous rie la connaissez pas :

il y a une harmonie nécessaire entre la vertu et le bonheur, principe de mérite et démérite.

Cette harmonie est impossible dans l'état présent, car la causalité externe empêche le bonheur.

Nécessité d'un autre état où l'harmonie sera réalisée.

Nécessité d'une puissance supérieure à la causalité externe et à nous-mêmes, qui nous soustraye à cette causalité et rétablisse l'harmonie entre la vertu et le bonheur, nécessité que cette cause soit intelligente et juste.

Cette preuve est extrêmement faible \ on conclut beaucoup plus qu'on n'est en droit de conclure ; on part de principes qui peuvent être ébranlés, etc. ; mais moi je m'en contente en attendant.

Cependant j'estime qu'il doit y avoir une démonstration forte et puissante de l'existence de Dieu, — car tous les hommes y croient, — et toute croyance universelle suppose des principes nécessaires et absolus qui la fondent, que le vulgaire ne démêle pas, mais que le philosophe peut découvrir.

Quelle est cette démonstration, quels sont ses principes ? Je l'ignore ; — seulement je sais bien que ces principes ne sont pas les trois principes de Cousin, — car il est impossible d'en tirer rigoureusement Dieu.

Si je voulais, au lieu d'une démonstration que je n'ai pas, vous envoyer mes idées sur la manière dont je suppose que nous arrivons à Dieu, — je vous lâcherais les hardiesses suivantes :

l'^ Je ne sais ce que c'est qu'une substance — ni vous non plus ; — vous croyez que nous croyons qu'il y en a ; — je ne le crois pas, — et voici, selon moi, ce qui se passe en nous, à la vue d'une réalité quelconque : en la voyant nous disons cela est ; — ceïa^ c'est-à-dire ce que nous apercevons ; — est, c'est-à-dire l'existence que nous n'apercevons pas, mais que nous savons se rencontrer dans ce que nous apercevons, — en un mot toutes les réalités possibles nous offrent deux éléments : — l'un variable, aperceptible qui, étant divers dans les diverses réalités, les distingue les unes des autres ; — l'autre invariable, non susceptible de plus ou de moins, le même dans toutes les réalités par lequel elles ne se distinguent pas, mais se confondent, savoir l'existence ;

2° 11 n'y a pas 2-3-4 X 1000 ni cent mille existences — il n'y en a qu'une ; je n'en puis admettre et concevoir qu'une; — il y a donc unité ri existence, une existence, Vexistence qui revêt une infinité de formes qui les contient, qui les fait être, qui les anime ; — l'existenced'une pierre n'est pas autre que la mienne ; — la pierre et moi sommes deux formes finies, variables, passagères, con-

238 CORRESPONDANCI-: DE TH. JOUKIHOY

lingentes, relatives de Texislence absolue, infinie, immuable, éternelle, nécessaire ;

3*^ L'existence est M??e; je n'en conçois pas deux; — elle est partout ; — car l'espace est; — ('lernelle car la durée est — absolue car elle est unique; — immuable^ car on n'y conçoit ni plus ni moins; — créatrice de tout, car rien Yxest que par elle, aucune force n'est force que parce qu'elle existe, ou, en d'autres termes, toute force n'est qu'une forme de Texistence, laquelle se manifeste à la fois sous des formes inertes et sous des formes actives ; — source de toute justice^ de toute vérité^ de toute beauté,, car la beauté, la vérité, la justice absolues ou imparfaites sont ; — en d'autres termes, ïxuiité^ l'espace infini, la durée éternelle,, l'absolu, l'immuable,, la force créatrice, la justice, la vérité, la beauté, ne sont que des faces différentes de l'existence, que des formes, des manifestations différentes de l'existence ; — j'appelle Dieu l'existence — et ses attributs tout le reste;

4° Après cela, quel principe me conduit à tout cela ? je n'en sais rien et je ne vois pas même la nécessité qu'aucun principe m'y conduise; je m'observe, je me vois concevant très facilement, je dis plus, inévitablement, l'existence dans tout objet et dans tout fait : — je me vois, quand je rélléchis sur ce que c'est que l'existence, conduit inévitablement à la concevoir une, absolue, infinie, éternelle, source de tout. etc. Si toutes ces conceptions sont nécessaires, est-ce parce qu'elles dérivent des principes nécessaires ? Ne serait-ce pas plutôt les principes nécessaires qui sont tirés après coup de ces conceptions simples et immédiates, qui ne seraient eux-mêmes que des formules grammaticales et logiques de ces conceptions ? — Pour moi. je ne fonde pas la conception de l'existence, du temps, de l'espace, de l'absolu, de l'unité, de la causalité, etc., — sur des principes, — mais bien les principes sur les conceptions.

Si je voulais m'amuser à systématiser toutes les idées que je viens de jeter pêle-mêle, je ne serais guère embarrassé d'en tirer une tliéorie aussi probable et aussi satisfaisante que tant d'autres ; — mais à quoi bon gâter par

des formes ces pauvres petites idées ? A quoi bon s'essouffler à les faire paraître évidemment douteuses? — il vaut mieux les laisser dans le vague ; — on conserve au moins l'espérance qu'elles peuvent être démontrées vraies.

Je vous prie de remarquer deux choses :

1° Que mon existence est tout autre chose que la siihstance ;

2° Que mon système n'est point du tout celui de Spinoza, qu'il en est immensément différent.

Je vous prouverai cela quand vous voudrez, mais pas aujourd'hui ; car vous êtes pressé et moi aussi.

Faites tout ce que vous pourrez de ce que je vous envoie ; — et si vous ne pouvez le comprendre ou si, le comprenant, vous n'en êtes pas content et n'en pouvez tirer votre démonstration, eh ! mon cher ami, sautez l'existence de Dieu et dites à vos élèves — que vous n'êtes pas assez habile pour la démontrer ; — cela sera vrai et leur fera plaisir.

Ce qui fait que l'esprit d'un homme veut de la certitude, c'est qu'il s'imagine que de plus savants que lui en ont, et cela peine sa vanité ; — mais qu'il voie les plus habiles douter, le voilà tranquille et content ; — il aime même cet état d'incertitude quand il s'y trouve en bonne compagnie; — son imagination y trouve son compte, et là où l'imagination donne, le bonheur point [apparet) ; — vos élèves seront enchantés de vous voir douter ; vous verrez.

Adieu et portez-vous bien ; — j'attends votre paquet avec impatience.

Bientôt je vous inviterai à vous agréger à notre Société Normale.

Th. JOUFFROY.

240 CORHESPONDAX.i: DE TH. JOUFFROY

.1 M. Da//r{ron [sans adresse)

Paris, le 27 février 1819.

Je commence par vous déclarer, mon cher ami, que je clos la discussion sur les prières que je vous ai demandées et que je ne vous ai pas demandées; — j'ai peine à douter de ce que vous m'assurez, — et je ne puis concevoir comment ce que \'ous m'assurez serait vrai ; — je reste dans Tincertitude, et comme je suis passablement accoutumé à cet état, je m'y repose et j'y dors sans la moindre inquiétude.

Je suis charmé que vous ayez trouvé soutenables les opinions que j'ai avancées sur Dieu et encore plus que vous n'en ayez pas eu besoin; — vous êtes obligé d'être dogmatique sur ce point: je le conçois, et vous avez raison de Fétre le moins étrangement possible. — Entre une manière faible d'aller à Dieu et une autre manière faible, il est bien de choisir la plus triviale et la plus commune; elle passe par l'autorité des honnêtes gens qui l'ont admise dans le vieux temps, et personne ne vous accuse d'athéisme.

J'arrive à la troisième discussion de votre bonne et longue lettre : le mariage ; j'ai beaucoup d'idées sur cet article, et je ferais un cours sur ce sujet, s'il le fallait.

Le jour où vous me verrez marié, vous verrez la chose la plus étrange et la plus impossible que je conçoive; cette idée dépasse tout ce que ma raison peut admettre; mais mon imagination, plus complaisante, se figure cette scène à merveille, et pendant qu'elle trace le tableau, mon amour-propre le trouve si ridicule qu'il en rougit de confusion et qu'il lui semble entendre tout le public s'écrier avec Horace : « Risum teneatis, amici. »

Cependant, comme de toutes les impossibilités que j'aie conçues en ma vie, il en est bien peu qui ne soient devenues des possibilités avec le temps, et ensuite des réa-

Jités, je me garderai bien d'affirmer rien et d'annonce sur les toits que je ne me marierai jamais. Je ne me crois ni assez fou ni assez sage pour me faire du célibat un système, et pour persister dans ce système une fois que je l'aurais embrassé. Jouet des circonstances, notre volonté n'est pas une chimère, mais n'est pas non plus une invincible force; puissante par hasard, faible on ne sait comment, elle périt où elle avait calculé qu'elle triompherait, elle triomphe où elle se croyait perdue.

Que je devienne amoureux, c'est ce dont je ne puis douter; je le suis, je l'ai été, je le serai; de qui? de personne, d'une chimère qu'on appelle amour; — j'aime l'amour tout en le méprisant ; c'est à la fois, à mes yeux, la plus vile et la plus séduisante des choses. Au mois de mai, quand je lis un roman, ou quand je rêve en digérant, mon âme s'élance hors de moi, et toute robe flottante me fait palpiter ; — ma raison elle-même a perdu ses yeux, et la pauvre aveugle suit en battant des mains le char de triomphe de sa rivale ; mais, quand je viens, après de longues et sévères méditations, d'entrevoir une vérité ou de conduire à bout une leçon, ma raison, à la hauteur où elle s'est placée, regarde avec pitié l'amour et ses faiblesses et les sottises qu'il fait dire et les sottises qu'il fait faire, et les niaiseries qu'il fait penser. — Ma liberté s'indigne au souvenir ou à la perspective de son esclavage ; — elle rougit de ce qu'elle fut dans certains moments ; elle tremble de ce qu'elle pourra devenir un jour. Placé entre ces deux jugements opposés, dont j'ai fait l'expérience, que je me trouve dans une société où il y ait des femmes (et Dieu merci, le cas ne se reproduit pas souvent) ; je suis la timidité même, et je présente l'image la plus naïve et la plus ridicule d'un sot ; — en effet que faire et que dire ? — séduit par la circonstance je ferais bien le galant, et, en vérité, le rôle n'est pas difficile à jouer ; — mais, effrayé de ne pas me trouver de sang-froid, je tremble des jugements du lendemain; — le plaisir que j'éprouve, loin de m'entraîner, m'arrête, loin de m'animer, me glace ; — ou plutôt il m'entraîne et m'arrête, me glace et m'anime à la fois ; — il y a combal ,

— et c'est ce combat même qui fait naître lembarras — et de cet embarras naît à son tour l'indécision dans tous mes mouvements, dans toutes mes paroles, — et cette indécision, tombant sous l'observation des gens qui m'entourent, je sens qu'ils me jugent un sot, — et ce sentiment redouble l'embarras, l'indécision, la sottise apparente ; — en dernière analyse, je fais une fort triste figure. — Et cependant tout en sentant et en comprenant clairement que j'ai l'air d'un sot, et peutêtre par cela même que je le comprends bien, et que j'en suis blessé, j'ai la conscience la plus intime et la plus orgueilleuse de ma supériorité réelle: — je juge impitoyablement toutes ces tètes qui m'entourent et dont les jugements me troublent ; — cette petite poupée, qui me séduit et qui a l'incroyable pouvoir de me rendre bête, est incontestablement l'esprit le plus vide, l'imagination la plus étroite, l'àme la plus commune, la volonté la plus faible, qu'il y ait sous le ciel ; — habillez-moi cela en homme. — je l'écraserais d'un mot ; je mènerais cela, je manierais cela, je dominerais cela comme un fétu ; — ce grand jeune homme, qui est un héros au milieu de ce cercle, n'est qu'un grand benêt qui rentrerait dans la poussière, si on le plaçait en face d'une grande circonstance 011 il fallût autre chose que du babil, et des airs de tête ; — toutes ces faces rondes, quarrées, ovales, tous ces yeux plus ou moins stupides. toutes ces bouches plus ou moins niaises, ne manifestent-elles pas clairement la vanité des ànies qui le< animent/ et c'est en présence de ces choses (car à peine sont-ce des personnes) que je trem!»le ! Inconcevable pht-nomène î Je perdrai ma'philosuphie à l'expliquer ; — et nous prétendons décrire l'homme à nos élèves 1 c'est un projet fou — j'aimerais autant boire le vaste océan et mettre en bouteilles la mer Pacifique !

Croiriez-vous qu'en écrivant ceci au coin de mon feu, je ris à gorge déployée; c'est cependant ce qui m'arrive, et j'ai quitté cinq ou six fois la plume pour me tenir les côtés et m'en donner à mon aise. Je souhaite que la comique peinture que je viens de tracer produise sur

VOUS le même effet; je vous avoue que je connais peu de situations plus comiques que celle où je me suis mis tout à l'heure; je ne ris pas quand j'y suis, et c'est précisément parce que je ne ris pas alors, que ma position est risible.

Le secret du comique que contient cette situation, le voici : tout le monde y est dupe, moi qui me trouve dans une fausse position relativement à ceux qui m'entourent, ceux qui se trouvent dans une fausse position relativement à moi; je les juge sots, et pendant que je juge ainsi, ils me le rendent bien, ils me jugent stupide, et ils ne se doutent pas que je me dédommage amplement en moi-même ; mais ce qui fait que ma position est plus risible que la leur, c'est que je n'ignore pas ce qu'ils pensent de moi, et que, tout en le sachant, je ne puis me dépêtrer de leurs filets.

Que l'homme, quel qu'il soit, qui possède le secret de me mettre à mon aise au milieu d'un cercle, s'annonce et me vienne voir ; je demeure dans telle rue et à tel numéro ; je lui payerai bien son remède, etilaura par dessus beaucoup de remerciements. — Etes-vous cet homme-là? non, ni vous, ni personne. Si cet homme pouvait exister, cet homme serait moi ; je le serai quand mes opinions sur l'amour seront changées, quand je cesserai de l'aimer et de le croire vil tout à la fois; tant que cette antinomie subsistera, il faut que je me résigne à mon rôle et que je m'arrange pour continuer mon personnage. Quand elle cessera, j'en prendrai inévitablement un autre ; or elle ne peut cesser que de deux manières : ou parce que je deviendrai amoureux fou, car alors la raison sera entièrement asservie et je n'aurai plus qu'une opinion ; ou parce que je deviendrai vieux, jcar, dans ce cas, la passion vague d'aimer s'évanouira, jet la raison dominera exclusivement; tant que je serai i|jeune et non décidément amoureux, je n'ai rien à espérer, d'amour me séduira sans étouffer entièrement la raison, la raison parlera sans pouvoir détruire la séduction de il'amour ; le combat, l'indécision, le personnage de sot 'sera mon lot inévitable.

Or je ne suis pas d'étoffe (à ce que je crois) à devenir

amoureux fou. Donc jusqu'à ce que je S(^is vieux je serai ce f{ue je suis; mais, en restant ce que je suis je ne trouverai pas une femme qui ne me juofe bète, pas une, par conséquent, qui se soucie de moi (car je ne suis pas riche). Donc je ne me marierai pas.

J'espère, mon cher, vuus avoir tiré au clair cette impossibilité dont je vous parlais en commençant, cette naïve exposition de moi-même; qu'en dites-vous ? n'ètesvous pas de mon avis? Au reste, je vous promets les premières confidences, si le hasard amenait une de ces deux choses que je tiens jusqu'à présent impossibles :

1° Moi amoureux, violemment amoureux;

2° Une femme qui me trouve de son goût.

Il y a longtemps, je gage, qu'une lettre de moi ne vous a tant amusé que le commencement de celle-ci; vous bondissez en la lisant ; vous croyez voir renaître les beaux jours de nos causeries, de nos plaisants systèmes, de nos vagues projets, de nos délicieuses rêveries. — Dieu les ramène ! — je ne demande pas mieux maintenant que je n'ai rien à faire et que je ne fais rien.

>son. je ne fais rien ; vous pouvez prendre l'expression au pied de la lettre; moi^ cours ne me coûte pas grand'chose ; j'y ai fait et j'y fais de grands changements; mais cela sans peine ; le reste du temps, je me promène au soleil, quand il y en a, ou je rêvasse au coin du feu ; je cherche un petit système politique ; je m'établis législateur; je prends pour matière un village, et j'avise dans ma sagesse à lui donner non pas les meilleures lois qu'il puisse supporter, mais les meilleures lois possibles. En quoi je ditîère notablement de Solou ; mais il donnait des lois à un peuple réel, moi je régente un peuple imaginaire. Quand j'aurai trouvé ma législation idéale, je la comparerai aux lois qui régissent mon pauvre pays, cette triste France, et j'aurai la consolation d'énumérer et de compter toutes les absurdités sous lesquelles elle pâtit: j'en ferai le tableau synoptique, je le ferai encadrer, je pendrai le tout dans un coin de ma chambre, et ce sera un monument de ma haine implacable pour toutes les tyrannies et pour tous les tyrans qui ont

exploité, exploitent et exploiteront les peuples. Mes rêveries ne sont pas toutes politiques; elles vont quelquefois à mes amis, et je constitue une autre société, celle que nous composerions ici, à Paris, nous cinq ou six bons diables, qui avons vu ensemble les diners de TRcole, les cours de Vincennes, et la table ronde et verte de la Faculté des lettres, si, un jour, nous étions tous réunis; je suis la pierre d'attente; arrivez, fidèles dispersés cbez les nations étrangères : c'est un vilain séjour que Paris; mais nous radoucirons, nous l'embellirons en y vivant ensemble; rassemblés dans le Quartier latin, nous tâcherons de nous suffire à nous-mêmes et de nous préserver des cercles qui m'embarrassent tant; n'avuns-nous pas le divin Zoppi, où le café nous réunirait tous les soirs? l'appétissante M'"^ Edon, que ses fricandeaux placent si haut, et chez laquelle nous dînerions ensemble tous les jours, malgré nos minces revenus, car je tiens qu'il faut vivre avant tout; enfin chacun de nous n'aurait-il pas un modeste gîte et un bon feu, et si petit que l'un fût ne trouverions-nous pas avec l'autre moyen d'y passer sans ennui la veillée?

Voilà ma seconde manière de rêver, je rêve aussi bonheur domestique, comme vous faites, bien que je n'y compte pas; mais je fais des romans, et vous faites des projets, voilà la différence. Que l'imagination me crée de belles choses ! je ressuscite l'amour si discrédité de ce bon Platon et je l'habille à la moderne ; il est beau sous toutes les formes; tout lui sied, et je tressaille en le contemplant. Qu'est-ce que l'ennui, mon cher? C'est le vide, inane. Que des âmes faites pour aimer manquent d'objet ; le vide naît et l'ennui commence. Eh! bien, le monde des chimères est là ; on le dit vide, il est plein et si plein que ce monde-ci est un désert auprès de lui. La beauté le parcourt sous toutes les formes ; elle n'y est pas apparente et trompeuse, mais réelle et vraie. Les plus riants paysages décorent sa demeure et la rendent digne d'elle. Là règne un printemps éternel, des gazons toujours frais, des ombrages toujours verts ; un ciel d'Italie couvre et enveloppe ce délicieux séjour; il n'est pas tou-

jours pur ; y a-t-il un beau ciel sans un peu de nuages y L'orage même y gronde quelquefois; mais il n'est qu'au ciel ; (4, le bonheur dans lame, ceux qui lentendent n'en sont que plus heureux.

Qucnn juvat immites cenlos audire cubantemi

C'est le paradis de Fénelon ; car la vertu s'y trouve ; autrement la beauté n'y serait pas.

De mes trois rêves, lequel aimez- vous le mieux? N'ous les aimez tous, car vous les connaissez tous; vous êtes. comme moi, un être rêveur; que je vous plains d'en être aux rêves philosophiques forcés! s'ils étaient libres, à la bonne heure : ils ont alors leur mérite, mais qu'un rêve ne soit pas libre, aussitôt il se décolore, il maigrit ; c'est un fantôme que vous évoquez, et mieux vaudrait ne pas rêver du tout.

Courage, mon ami, la vie est triste, c'est ma maxime, vous le savez ; elle est triste, et on ne peut échapper à sa tristesse; soit qu'on en ait le loisir, soit qu'on ne l'ait pas, on ne rêve pas toujours, et les moments où on ne rêve pas, on enrage; vous enragez beaucoup et moi de même ; il faut tâcher de rire, et pour cela il faut considérer le ridicule de la condition humaine, et les ridicules des individus humains; le rire qu'excite le premier est amer, mais il fait encore plaisir ; le rire qu'excitent les seconds est plus gai, et il faut essayer de se le procurer le plus souvent possible, tenir ferme contre les misères de la vie, faire son devoir, rêver et rire, voilà la meilleure philosophie, parce qu'elle n'est pas exclusive, comme toutes les autres. Heraclite avait raison. Démocrite n'avait pas tort. Epicure était un homme de bon sens. Platon faisait bien de rêver, et Zenon de prêcher le devoir; j'adopte tout, et si jamais je me peignais dans un livre, comme fit Horace, comme fît Montaigne, les honnêtes gens qui me liraient seraient bien embarrassés de déterminer à quelle Ecole j'appartiens.

A. propos, il faut que je vous explique notre société. C'est encore un petit monstre; mais, Dieu aidant, il se

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dégrossira. Voici le but : mettre en commun les travaux de tons. A cette fin tout membre est reçu à présenter à la société les différents travaux qu'il aura faits ; mais, comme ces présentations pourraient être rares vu la paresse des membres, on oblige tout membre présent ou correspondant à fournir un travail tous les six mois ; cela posé, la société se divise en cinq sections : sciences, philosophie, littérature, histoire, philologie; chaque travail présenté est soumis à Texamen de la section de laquelle il ressortit ; la section en fait son rapport à la société, qui décide si Touvrage sera déposé ou non aux archives ; au bout de Tan, si nous sommes riches, on pourra faire un choix des différents travaux présentés et les livrer à l'impression, comme fait Fhonorable Académie de Berlin, et autres ; on s'assemble tous les quinze jours ; un secrétaire est chargé de correspondre avec les membres correspondants de province. — Tout membre paye 10 francs en entrant; tout membre présent qui manque à une séance paye 1 franc d'amende ; si tout cela ne suffit pas pour payer le loyer de la chambre des séances, le bois, la chandelle, etc. ; on. met un impôt proposé par le trésorier; rien de politique dans les intentions de la réunion ; — c'est une académie et non un club. Le timoré Perreau était tout effrayé; il croyait voir une association libérale ; mais non ; il n'est pas permis aujourd'hui à soixante jeunes Français de s'assembler pour mettre en commun leurs craintes ou leurs espérances patriotiques. La police n'est pas si endurante, et tout le monde sait trop bien le Code pénal pour que nous ayons jamais pu penser à former une association politique ; que les timides se rassurent donc et que les peureux cessent de craindre.

J'ai dîné à Bicêtre, le dimanche avant le mardi gras : c'a été charmant, et l'on a grandement parlé de vous ; votre frère est très gai, votre père la cordialité même, et j'ai apprécié la justesse de l'expression dont vous vous êtes servi dans votre dernière lettre, en parlant de votre belle-mère : c'est réellement une turbulente bonté. Louis était masqué en arlequin.

Jai VU M. Rover pour la bourse de votre frère ; il m*a promis, ainsi qu'à votre père, qu'il l'aurait incessamment.

Perreau ignorait encore où vous étiez ; je le lui ai mandé.

Cousin me parle de vous, comme j'aime qu'on en parle, et M. Rover aussi; si ce vieux chien de Milon voulait se retirer dans ses foyers et faire place à Charlemagne ; si ce bon M. Cardhaillac voulait accepter sa démission et faire place à Bourbon ; Bautain étant décidé à rester à Strasbourg, nous pourrions intriguer avec succès ; mais le diable n'est pas plus fidèle à ses cornes que ces vétérans à leurs places.

Le Loù Bête de Cambray m'a écrit ; il me demande de vos nouvelles et peste contre la vie. Je pars pour mon pays les premiers jours d'août, si j'ai des jambes alors.

Adieu donc la réunion. Quand viendrez-vous chez moi? Votre père dit : quand il sera à Paris; dites-vous comme lui? Quand, quand nous reverrons-nous?

Th. JouFFRoy.

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