Préfet du Doubs. à cette date
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de ritalie; cette solitude ne m'affaiblira pas, je vous en réponds.
Si même chose vous arrivait, je vous exhorterais à suivre mon exemple. Quel bonheur de passer un an en Italie ensemble ! Pensez-y et songez aux progrès intellectuels et moraux que nous pourrions faire tout en rétablissant notre santé.
Ma famille, nos compagnons de voyage, M. le curé, M. Favre, M"'*'^ Falconnet, Le Bossu, tous ceux qui vous ont connu conservent de vous un tendre souvenir et désireraient vous revoir ; ils Fespèrent, et moi aussi.
[1 n'est pas dit que je n'irai pas au moment de votre départ vous embrasser encore une fois, afin de démentir le mauvais augure de Tadieu de Pontarlier.
Croiriez-vous que je n'ai pas encore repris la lettre à Damiron commencée avant votre voyage? Demandez-lui pardon pour moi, je suis comme vous.
Vous avez dû recevoir de moi un petit billet ; si Cousin passait, envoyez-le moi.
N'oubliez pas surtout notre voyage à Iverdun. Écrivez à Damiron le récit et copiez-moi cela.
La méthode est excellente, mettez aussi les souvenirs les plus intéressants du reste du voyage.
Adieu, adieu.
Th. JoUFFROY.
A Béchet^
31 octobre 1820.
Mon cher ami, j'ai passé bien près de toi et je ne t'ai pas vu; tu étais sans doute à Quingey le 14 du courant; — mais il était sept heures du matin et la voiture ne s'arrêtait pas ou presque pas ; — à Besançon j'ai vaiïiement tiré le cordon à ta porte; la sonnette seule a répondu
1. Cette lettre est sans adresse, mais M. Dubois la croit écrite à M. Béchet, depuis conseiller à la Cour de Besançon, et le texte semble confirmer cette conjecture.
et maintenant me voilà à Paris; — adieu nos beaux projets; — il suffit d'en former pour tromper l'intention qui les fait prendre ; mais au moins je te dirai mes regrets et voilà pourquoi je broche ce peu de lignes.
Oui j'étouffe ! ce grand pays n'est point assez large pour moi ; — point de vaste horizon, point d'arbres, point de nature, je suis à Tétroit dans ce grand pays — et je regrette mes montagnes ; — l'air me rend malade, la nourriture m'échauffe et le travail de deux cours m'achève : — pourquoi donc suis-je ici ? — pourquoi y restè-je ? ma santé, 'mon indépendance, mon bonheur sont autre part; je me sacrifie donc et à quoi? Si je le savais je te l'apprendrais — mais je l'ignore et si tu le découvres, tu me rendras service de me révéler cet étrange secret.
J'aime la fatalité dans ma destinée : je m'y abandonne;
— je ne veux pas déranger sa marche paisible par quelque acte subit de volonté ; — jusqu'ici je n'ai été pour rien dans ce qui m'est arrivé, le hasard a tenu les rênes de ma vie et je n'ose les lui reprendre ; — un hasard me fit aller à Lons-le-Saulnier, — un autre à Dijon, — un troisième plus inattendu que les deux autres à l'Ecole
— une misère me jeta dans la philosophie; un caprice me plaça à Paris ; en tout, le contraire de ce que j'ai prévu est arrivé ; — je suis curieux de voir la suite de cette aventure et comme les paladins de l'Arioste, je laisse aller mon cheval et m'abandonne aux fées amies ou ennemies que ces affaires-là regardent. — M'en aller me semble meilleur; — mais que sais-je? et si je ne suis pas juge infaillible pourquoi prendre sur moi la responsabilité des conséquences? — voilà peut-être le secret que je te demandais — peut-être non. L'homme se comprend-il? il explique le monde et s'ignore.
Heureux ceux qui ont leur vie faite comme tu l'as. Ils savent au juste ce qu'ils seront et ce qu'ils ne seront pas, leur imagination s'assoupit, — leurs projets se déterminent et se bornent, leur activité ne s'élance pas de toutes parts poursuivant tout et n'atteignant rien; — forte parce qu'elle n'a qu'un but, douce et réglée parce qu'elle
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est sûre d'arriver, elle s'arrange avec la paix et ne consume pas le corps qui Tenveloppe de son impétuosité vagabonde et de ses impuissants efforts.
Je remplis ma lettre de déclamations; mais qu'importe si ces déclamations t'apprennent où j'en suis; — ne va point pourtant t'imaginer que je succombe à de noires idées; — non, — je suis bien convaincu que toutes les destinées ont leur vice secret et que la plus brillante n'est qu'un plus riche manteau jeté sur la commune misère; j'accepte donc la mienne et luttant avec courage contre la maladie, l'ennui et le travail, peu inquiet de l'avenir, tranquille sur le passé, j'égaye de mon mieux le présent qui comme toutes choses a son bon côté.
A Damiron
25 novembre 1820 i.
J'ai reçu votre lettre, mais je n'ai pas vu votre frère. Elle a été remise chez mon portier, moi absent, peutêtre par lui, peut-être par votre père ; — je ne sais donc pas encore comment il va et j'irai incessamment àBicêtre m'en informer; — puisse-t-il retrouver la santé entre les bras de son père et vous guérir tous en se guérissant, car vous êtes tous malades de son mal et surtout votre bon père.
J'ai été deux fois à Bicêtre avec Dubois; — nous y avons couché à la Saint-Martin ; — et j'ai facilement remarqué que de loin en loin la pensée de son hls venait serrer son cœur. — Oh ! que la douleur est sublime dans l'âme d'un père qui ne sait pas pleurer ! mais pourquoi vous le rappeler? — peut-être cette pensée ne vous revient-elle que trop souvent.
1. Cette lettre ne porte pas la date de l'année; mais elle est évidemment de 1820.
30 novembre.
J'ai été interrompu et cinq jours d'intervalle ont brisé ma pensée, — je ne la retrouve plus, — je suis prodigieusement occupé et je n"ai pu même finir cette petite lettre. Le Recteur a fait une ordonnance qui m'oblige de faire cinq lei^ons à Bourbon : — avec les deux à l'Ecole en voilà sept et je promène la moitié de ma vie ; ces courses réglées ne me déplaisent pas, — l'exercice est bon à la jeunesse, je me porte bien mieux qu'à votre départ ; — mes deux cours vont bien, j"ai de bons élèves à lEstrapade et à la Chaussée d'Antin. Le Recteur a fait une autre ordonnance qui nous oblige à faire argumenter les élèves sur les principales thèses de logique, de métaphysique et de morale ; — jai donc arrangé mes matières sur ces trois titres et nous argumentons. Le Recteur ordonne aussi que nous portions les insignes de nos fonctions; — le dépôt général de ces insignes est au palais de TUniversité; — sur ce point je suis encore en retard à mon grand regret; — mais dans huit jours j'aurai fait mes emplettes et le factionnaire des Tuileries me portera les armes. Le Recteur considérant que mon ami Trognon va professer à TAthénée, institution qui admet comme professeur de morale Jouy le Minervien, ordonne que nul professeur de l'Université ne puisse remplir hors de son sein, sans son autorisation, aucune fonction salariée publique ou particulière ; — et voilà Trognon fort embarrassé; — son nom est affiché au coin de toutes les rues et dans tous les journaux ; — il s'est engagé, — l'Athénée compte sur lui, — mais d'autre côté l'ordonnance est là, — et cette ordonnance est pleine de sagesse et de prévoyance. — Trognon se console en songeant que son importance universitaire, littéraire et politique est assez grande pour avoir donné naissance à une ordonnance, mais il y a bien de la vanité dans cette manière de se consoler. Tout est relatif. L'attention est plus ou moins honorable selon les gens qui font atten-
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tion, c'est comme le lièvre qui se glorifie d'avoir fait sauter la grenouille dans Teau.
Ceci est peut-être un peu énigmatique pour vous — que voulez-vous? Je suis aussi clair que je puis, — la clarté n'est point mon fort depuis quelque temps; — j'attribue plutôt cela aux circonstances qu'à un changement organique dans la constitution de mon cerveau ; — aussi ne vous alarmez pas sur moi ; — j'espère que ces brouillards passeront.
Cousin est suspendu à la Faculté, mais continue à l'Ecole; il se porte mieux et c'est pour sa santé qu'on Ta suspendu à la Faculté ; — ce cours l'occupait trop et sa poitrine n'y aurait pas résisté; — je suis charmé qu'il se repose un peu ; — il reprendra par la suite quand il se portera mieux ; — ainsi défendez le conseil royal si on l'accuse pour cette suspension; — elle n'a eu d'autres motifs que la santé du suspendu et le désir que le Gouvernement éprouve de voir l'édition de Proclus avancer rapidement; — ce travail est d'une si grande importance philosophique qu'on ne peut trop hâter son achèvement.
Croiriez-vous que le misérable Madier Montjau a eu l'audace de demander un conseil pour l'aider dans sa défense. Comme si lui qui est assez fort pour accuser ne l'était pas assez pour se défendre ! — Aussi la Cour lui a-t-elle refusé sa demande, — et elle a bien fait. — Duvergier le chef des troubles du mois de juin n'est pas moins audacieux; — il faut un brancard à ce monsieur pour venir de la prison à l'audience. Le Président lui a fort bien dit qu'un fauteuil suffisait et on l'apporte dans un fauteuil où il n'est déjà que trop bien; — je ne puis voir de sang-froid ces choses-là !
La Chambre des députés va s'assembler le 19 : — nous verrons enfin une bonne Chambre et nous aurons de bonnes lois ; — tous les cœurs sont remplis d'espérance et de joie — la révolution expire et l'ordre triomphe.
L'enfant Royal se porte bien et en lui commence et souvre pour la France un long avenir. Lisez là dessus notre excellente Quotidienne; — en vérité ce journal devient meilleur de jour en jour ; — la force des principes
y triomphe tous les jours avec plus d'éclat. Les abonnés croissent; — on vous en donnera Messieurs les libéraux ! Laissez-nous faire et vous verrez.
Là-dessus, mon cher, je vous embrasse de cœur et d"àme.
Th. Jouffroy.
A Damiron
Paris, le 3 décembre 18-20.
Il est vrai, cher ami, que Cousin ne fait plus son cours à la Faculté, pourquoi? Les journaux ont dit d'abord qu'il avait été suspendu, ensuite le Moniteur a publié que c'était pour sa santé et la continuation de son Proclus que le conseil lui avait permis de ne fjas faire provisoirement, et laffiche de la Faculté annonce que l'ouverture de ce cours sera annoncée ultérieurement. Ainsi l'article du Journal officiel nous montre le conseil comme une autorité paternelle qui cède aux désirs de Cousin et Vaffiche sans rien dire de faux favorise par une expression vague et perfide Finterprétation du Moniteur. Et tout cela est combiné pour donner à la persécution l'allure de la justice et même de la bonté ; on destitue l'homme que l'on craint, et on ne veut pas courir les risques de cet acte. Car, sachez que Cousin a demandé à professer ; qu'on lui a répondu qu'il professerait, qu'il a présenté un programme imprimé ne varietur, qu'on a beaucoup approuvé ce programme ; qu'on l'a ainsi tenu en suspens depuis son retour et qu'enfin on lui a envoyé la défense expresse de paraître à la Faculté ; sachez aussi qu'il est si bien destitué qu'il ne touche plus un sou de cette place ; et cependant l'autorité dit et imprime que c'est lui qui a demandé à ne pas continuer à cause de sa poitrine et de son Proclus; qu'ainsi on lui a accordé un congé, qu'ainsi il touche toujours son traitement et est au mieux avec le conseil ; d'où il suit que Cousin est un lâche qui s'est arrangé avec le pouvoir, qui consent
à ne pas parler et à recevoir le prix de son silence ; qui se retire quand la circonstance devient périlleuse et dément par ses actes tout ce qu'il a professé ; d'où il suit que les philosophes sont des déclamateurs et des histrions, que la philosophie est de la poudre à jeter aux yeux ; que la vertu n'est qu'un masque, qu'il n'y a véritablement point d'hommes à qui on puisse se confier; que le plus court est de penser à soi, d'abandonner la pensée et une fermeté vertueuse imaginaire, de s'arranger avec le plus fort, de faire son chemin sous tous les régimes ; d'obéir, de servir et de se taire ; voilà la perfidie, l'hypocrisie de l'autorité dans cette affaire. Tels sont ses vues et ses moyens. Cousin essaye d'insérer un démenti à l'article du Moniteur, dans quelque journal ; la censure s'y oppose; on le calomnie et ceux qui le calomnient ne veulent pas qu'il se justifie afin que leur calomnie subsiste et produise son effet.
Nous avons offert à Cousin de protester; il nous a répondu que n'étant pas nous-mêmes professeurs de Faculté cela ne nous regardait pas et que nous nous placerions dans une fausse position.
Il continue de faire à l'Ecole. Là si on le touche, nous paraîtrons.
Voilà ce que vous me demandiez. Adieu.
Th. Jocffroy.
A M. Damiron^ professeur au Collège royal cF Angers
P' janvier 1821.
J'ai laissé à Dubois le triste office de vous apprendre la mort de votre frère, et le soin des premières consolations ; me voici maintenant ; écoutez-moi aussi : nous allâmes hier dimanche à Bicètre nous deux, Dubois. Votre père qui a passé deux jours à Paris chez JM. Pariset était de retour chez lui depuis le vendredi soir;
nous le trouvâmes assis auprès du feu dans le petit salon qui donne sur la cour des prisonniers (car Jean est mort dans le grand salon). 11 vint à nous et nous tint longtemps embrassés sans rien dire et sans que nous pussions rien dire non plus. C'était comme le jour de votre séparation, sauf les larmes ; nous nous assîmes en silence et à la fin je commençai à Texhorter au courage, lui représentant la tristesse de cette vie, la fatalité inexorable des choses, la nécessité de la résignation à la volonté de Dieu ; tout cela en paroles détachées et courtes ; car dans ces» circonstances funestes, on ne peut discourir et chaque mot porte ; alors il nous répéta d'une voix fracta doîore ce qu'il m'avait dit quinze jours auparavant et ce qui est profondément vrai, que la perte d"un père, d'une mère, d'un frère se supportait, mais que rien n'était amer comme la douleur d'un père qui perd son fils, et que la sienne ne finirait qu'avec lui. Je le crois aussi ; mais soyez sûr, mon ami, que le temps l'adoucira infiniment ; votre père a du courage, de l'activité, et surtout un profond amour pour les enfants qui lui restent ; les âmes fortes le sont aussi pour la résignation, les esprits actifs trouvent dans des occupations variées et continuelles des distractions assurées ; et les bons pères ne peuvent se détacher de la vie quand ils ont des enfants à aimer, à diriger, à avancer ; le chagrin de votre père est profond, mais il est calme et raisonnable ; sa santé est bonne. 11 vous faut attirer à vous toutes ses pensées et tous ses projets, car vous êtes la planche à laquelle il doit se rattacher; aussi je me mis à parler de vous et dès lors son abattement diminua et cessa par degrés ; nous convînmes qu'il fallait à tout prix vous ramener à Paris, dussiez-vous n'y trouver qu'une très médiocre place ; nous parlâmes de M. Corbières que Dubois connaît et qui est un homme juste ; nous trouvâmes en lui des espérances, nous dîmes beaucoup de choses de M. XicoUe ; ensuite nous passâmes à la politique générale; votre père en parla avec un bon sens et une vigueur qui nous prouvèrent qu'il conserve toute son énergie et toute sa pensée; nous allâmes ainsi jus-
qu'au dîner, retombant toujours de temps en temps sur le pauvre Jean et sur quelques particularités de sa mort; bref toute cette conversation nous parut avoir l'ait du bien à votre père ; il était tristement content de nous voir, de causer avec nous ; je pense que nous vous représentions alors à ses yeux et qu'à part cette raison nous étions dans ce moment ses plus tendres et ses meilleurs amis, et quelle douceur dans le malheur d'avoir des amis autour de soi ! Vos lettres arrivèrent, nous les lûmes toutes, mais à dîner et en commun ; tout ce qui était pour le pauvre Jean, surtout dans les lettres d'Auguste et d'Albert, nous déchirait; mais de suite après nous trouvions des mots si touchants, si naïvement comiques de ces bons enfants, que le sourire succédait aux larmes ; votre belle-mère surtout qui reçoit avec une grande vivacité toutes les impressions, bon cœur s'il en fut, pleurait et éclatait de rire tour à tour. La lettre d'Auguste est un petit chef-d'œuvre, et celle d'Albert est d'une vérité bizarre mais vraie. Tout cela fit beaucoup de bien; l'amour paternel éclatait sur le visage de votre père et son cœur se rouvrait au bonheur et à l'espérance ; nous délibérâmes si vous deviez venir le consoler quelques jours ; il me chargea de vous écrire, que quelque vif plaisir qu'il pût se promettre de votre visite, il craignait qu'elle ne vous affaiblît tous deux et ne pouvait douter que la séparation qui la suivrait n'en balançât et au-delà les avantages; ce fut là notre avis à tous et au nom de tous je vous prie de ne pas venir; votre père vous écrira dans quelques jours ; il est encore trop affligé pour l'essayer ; ilen est encore à se reconnaître et à s'arranger dans sa nouvelle situation ; son esprit cherche une assiette nouvelle, et de nouveaux principes pour une autre et toute récente condition ; quand il aura pris pied et se sentira affermi, il vous écrira; il m'a chargé de vous le dire ; votre belle-mère doit vous écrire aujourdliui même; elle vous donnera bien des détails sans doute, et cependant je veux vous en envoyer quelques-uns, ils sont tristes, mais ils auront leur douceur.
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Dans la nuit qui a précédé la mort de votre frère, Louette et la bonne le veillaient ; il appela celle-ci, il lui fit éteindre le feu et la chandelle et la fit asseoir à la ruelle du lit, lui défendant de le quitter ni d'avertir personne, et de temps en temps il l'appelait pour s'assurer qu'elle était là; je ne doute pas qu'il ne sentît approcher la mort et que son dessein ne fut d'en éviter le spectacle à ceux qui l'aimaient; mais il fut trompé, l'heure n'était pas venue; votre belle-mère entra à quatre heures du matin, elle fut bien surprise de ne trouver ni feu ni lumière ; elle s'approcha du lit et Jean lui dit qu'il l'avait ainsi voulu ; quand le jour vint il ne voulut pas qu'on ouvrit les jalousies et toujours, je pense, dans la même intention; il alla ainsi jusqu'à onze heures et demie, très faible, parlant très bas, mais calme et paraissant peu souffrir et ayant sa pleine et libre connaissance ; à cette heure votre père le quitta, Jean sentit qu'il ne le reverrait plus, il lui dit adieu deux fois d'une voix ferme et avec effort pour parler haut ; votre père sortit, et un moment après il perdit connaissance ; aucun mouvement convulsif n'annonça la peine de mourir.
11 s'éteignit insensiblement et à midi et demi il n'était plus. On emmena à Paris votre père et M. Grignon qui, depuis ce temps-là, est en proie aux attaques de nerfs.
Toute la maison de Bicétre a pleuré votre frère et s'est empressée à honorer ses restes. Toute la conq:)agnie de la garnison a accompagné son convoi jusqu'à Gentilly, où votre père a voulu qu'on l'enterrât.
Une chose bien remarquable et qui montre combien votre père et lui sont aimés et respectés dans la prison, c'est que pendant les deux jours de l'absence de votre père, les prisonniers, sentant les inquiétudes que la sûreté de la prison pouvait inspirer à sa femme et à luimême à cause de son éloignement, ne sont pas sortis dans la cour, n'ont reçu aucune visite au parloir et n'unt voulu faire faire aucune commission; l'ordre et la tranquillité la plus parfaite ont régné dans l'intérieur et pas un n'a encouru pendant ces deux jours la moindre peine : je trouve cette délicatesse admirable en de tels
liommes, et c'est une belle gloire à votre père qu'un pareil attachement.
M. Pariset a composé un petit discours qui a été lu sur la tombe par M. Meiidrot; votre belle-mère se pro pose de vous Tenvoyer.
J'ai pensé que tous ces détails vous feraient plus de bien que de mal et que votre cœur, les désirait, et c'est pourquoi je vous les ai donnés.
Lisez-les et pleurez, mais prenez courage! Comme vous le dites dans votre lettre, amassez de la force autour de votre âme pour qu'elle soutienne dignement ce grand malheur; je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez : votre esprit comprend comment on doit recevoir et porter ce mal. Vous éprouverez que le cœur ne cède point d'abord à ces nobles principes de résignation et de philosophie, mais vous verrez aussi qu'ils ne sont point inutiles et contribuent à le calmer. Le travail, le mouvement, la méditation de la destinée humaine dans cette vie et au-delà, la considération des grandes misères de ce monde sont aussi de bons remèdes dont j'ai éprouvé l'efficacité dans une perte encore plus terrible que la vôtre.
Songez aussi quelquefois à vos amis et écrivez-leur; en répandant votre douleur dans leur sein, elle diminuera ; écrivez souvent à votre père ; parlez-lui de courage et de force : il en trouvera si vous en montrez; votre vigueur lui offrira un appui sur lequel il se reposera et qui lui rendra la confiance et l'espoir.
Adieu, mon ami, je serais plus long si vous étiez une faible femme ou un autre homme : à vous, je n'ai rien à apprendre et à dire, sinon que je partage votre peine et compte sur votre courage. Nous retournerons voir votre père le 6 ; soyez sûr que nous le verrons souvent, car nous voyons que nous lui faisons du bien et nous l'aimons du fond du cœur.
Adieu encore une fois.
Th. JOUFFROY.
Embrassez bien pour moi ces deux chers petits. Cou-
sin a lu votre dernière lettre et vous remercie de toute son àme.
Tous vos amis prennent part à votre malheur, et surtout Trognon et Perreau.
A Domiron
Les Pontets, 9 octobre 1821.
Je vous écrirai peu (Je mots, mon cher et malheureux ami : ma douleur est profonde ; je pleure votre bon père et votre affliction et celle de votre sœur, et celle de votre frère : j"ai toutes vos peines sur le cœur, mais il n'y a point de consolations, je le sais et vous le sentez : le temps, le travail, la multiplicité des occupations, voilà tout.
Votre situation est triste. Tout vous tombe sur les bras, mon bon ami, mais c'est un doux fardeau; une bonne sœur, un bon frère, deux âmes qui l'aimaient comme vous et qui lé pleurent avec vous ; l'union qui vous attachera les uns aux autres dans le sein d'un malheur commun, adoucira tout. Puisse le Ciel vous soutenir, vous fortifier, vous consoler! Mes vœux, mon cœur, tout moi-même est avec vous.
Ma santé se fortifie, mais j'ai résolu de la réparer entièrement : j'y vais consacrer une année; je me fais laboureur pour douze mois.
Vous verrez par la lettre ci-jointe mon projet. Vos offres me font présumer que vous l'agréerez : vous me .suppléerez et vous me rendrez un grand service ; quant au traitement, vous verrez ce que vous voudrez m'en laisser : les décisions du Conseil royal ne feront ri^ii sur cet article. Vous prendrez tout ce dont vous aurez besoin dans votre situation : vous vous servirez du reste si vous le voulez, pour me le rendre quand vous voudrez, nous sommes amis ; vous entendez, point de façons entre nous,
Dubois viendra, j'espère : il sera votre meilleur