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mais mes paquets en valent deux des vôtres

A Dubois

Paris, le 13 mars 1819.

Vous aurez été surpris de ma lenteur à faire et à répondre. Vos livres étaient achetés depuis longtemps ; mais il fallait une lettre, et, malgré le plaisir que je trouve à écrire à mes amis, il m'arrive assez fréquemment de délibérer un mois, avant de m'y mettre ; c'est là ce qui m'est arrivé dans cette circonstance. Enfin me voici; — j'ai commencé; il ne m'en coûtera plus rien d'achever.

J'ai mis ce malin à la voiture qu'on appelle L -

Deux Jumelles, trois volumes pour vous et Navières : — deux de V Essai sur Malesherbes et un des Inductions de M. Kératry. — V Essai coûte 12 francs; les Inductions 7 francs, en tout 19 francs ; peu m'importe que vous m'envoyiez un bon pour cette somme ou que vous ne me renvoyiez pas; faites comme s'il m'était égal d'avoir cette somme dans huit jours ou dans vingt ans.

Quant aux Archives, le monde ne s'est aperçu ni de leur existence ni de leur mort; — cependant, après bien des recherclies, j'ai découvert quelles avaient fini doucement leur carrière, au mois de décembre de l'an du Seigneur 1818; — j'aurais réclamé votre abonnement si vous m'aviez envoyé la quittance ; mais votre lettre ne la contenait pas, bien qu'elle me l'annonçât.

.Te suis charmé que vous songiez à faire l'Rloge de Malesherbes, et je le serais davantage si vous pensiez à écrire sa vie. Dans le temps oii je me croyais un grand homme, et où, par suite de cette opinion, je parcourais des yeux les différentes branches de la littérature, pour voir laquelle j'illustrerais, — un des projets qui me séduisait le plus était celui d'écrire la vie des grands hommes modernes, comme Plutarque avait fait pour les anciens; — je suis revenu de ce projet, comme de tant d'autres; — mais il n'en est pas moins beau, et j'aimerais bien vous voir en essayer.

L'Eloge est un genre que je n'aime pas ; il faut juger les hommes et non pas les louer, surtout les grands hommes; si on veut faire des phrases, qu'on fasse des discours de rhétorique et qu'on les garde pour soi ; si on veut faire admirer un héros, qu'on montre ce qu'il y a d'admirable en lui, sans tant de périodes et d'exclamations qui ne prouvent rien et qui font douter de tout.

Si vous déclarez., au titre de votre ouvrage, que vous allez louer un homme, je vous prends au mot, et je vais chercher dans votre livre non pas si cet homme est digne de louange, car ce n'est pas ce que vous promettez de me faire voir, mais si vous savez bien louer, car votre but est de louer, et je ne dois vous demander que ce que vous avez promis. C'est une pauvre gloire que celle

de bien louer, — parce que louer est un métier inutile au monde ; — mais une appréciation saine et solide des hommes et des choses enseigne à chacun ce qu'il faut être et ce qu'il faut faire. L'histoire écrite par un homme juste et de bon sens vaut mieux que la morale de Zenon prèchée par le plus éloquent orateur de la terre, et de toutes les histoires, celles qui racontent les vies des hommes qui ont honoré leur espèce, sont les plus utiles. Plutarque est le premier des moralistes.

La lecture de ce bon Plutarque rend honnête homme et fait aimer la patrie p mais ses héros ne sont guère à notre portée. Le monde a tellement changé ; — notre société moderne est si loin de la société ancienne; — on voudrait les imiter, — et c'est beaucoup que ce désir; — mais riiistoire de leur vie ne nous apprend pas comment faire; — leurs moyens ne sont plus à notre usage, — parce que les positions sont différentes.

^lais si je suppose la vie de Malesherbes écrite par Plutarque, jai devant les yeux non seulement un motif de bien faire, mais encore, pour ainsi dire, une méthode à suivre, un modèle à imiter et à copier ; — c'est ainsi que les vies des grands hommes modernes nous seraient plus utiles que celles de Plutarque.

Et certes les héros en tout genre ne seraient pas difficiles à trouver dans notre histoire et dans celle des peuples contemporains. — Quels hommes que Henri IV, que Sully, que Sidney, que Franklin, que Washington, que Kosciusko, que les premiers princes d'Orange et tant d'autres ! quelle vie que celle de Malesherbes !

Et puis l'histoire des hommes de bien n'est pas seule utile et intéressante. La vie d'un homme, comme Cromwel, comme Louis XI, comme Richelieu, est pleine d'instruction. Et Philippe, le Démon du Midi — quel prodigieux intérêt dans l'histoire dun pareil tyran ! — quelle matière pour un Tacite !

Je n'ai pas besoin d'en dire davantage pour vous faire goûter mon projet; — il est évidemment beau ; -mais le travail qu'exigerait une seule de ces vies est immense, — ensuite c'est un ouvrage de vieillard; — il faut avoir

vécu, et vécu d'une certaine manière pour être en état de jug-er les honfimes et les choses.

Cependant, si vous voulez travailler sur Malesherbes, à moins que vous ne visiez à quelque couronne académique, je vous conseillerais plutôt de méditer sa vie que son éloge; son éloge ne contiendrait pas sa vie — ou au moins ne la montrerait pas comme elle doit être montrée ; sa vie, au contraire, contiendra toujours son éloge.

Tachez donc de retrouver cette simplicité, cette noble bonhomie, ce bon sens du vieux Plutarque ; oh ! que j'aimerais à voir Malesherbes ainsi habillé de votre main.

Je ne suis pas du tout en train d'écrire aujourd'hui; — une autrefois, je vous en dirai plus long; je tenais à vous communiquer l'idée de mon Plutarque moderne; — je l'ai fait; c'est bien; — je ne veux pas m'essayer pour remplir encore quelques pages de choses qu'il faudrait tirer par les cheveux.

Je me contente de vous dire que je comprends votre état moral tel que vous me le dépeigniez dans votre lettre ; que je le trouve triste, mais digne de votre courage; que notre société ne va ni bien ni mal, et qu'elle est passablement ennuyeuse ; que je vous y ferai agréger — et que je vous manderais votre réception; que vous ne trouverez pas aisément ni l'absolu de la tragédie, ni tout autre absolu, et, vous pouvez m'en croire, voici bien des années que j'en cherche, et enfin que je suis sincèrement et de grand cœur votre ami.

Th. JOUFFHOY.

M. Damiron, professe?/)' de philosophie au collège roijal cV Angers

Paris, 15 mars 1819.

Œil pour œil, dent pour dent, oreille pour oreille, billet pour billet: j'approuve la doctrine; jamais je ne ferai plus qu'elle n'exige ; ma paresse m'en répond, et vous n'aurez pas de paquet à renvoyer.

Je viens de recevoir votre billet ; je ne sais ce qu est devenu Taiitre : voilà la première ligne de vous que je perds : je l'ai égaré ; mais aucune question importante ne m'y était adressée, autant que je puisse croire; je puis donc me consoler de l'impossibilité où je suis d"y répondre.

Quant au dernier, il renferme bien des choses :

lo Si vous me demandez en général : Etes-vous malin, satirique, caustique, ironique, moustique, etc. ; je vous dirai que je n'en sais rien au juste ; que Ton ne voit pas une poutre dans son œil; qu'on ignore et ses défauts et ses bonnes qualités, quand on est à la fois vain et modeste comme je suis; que je m'en rapporte à mes amis sur ce point ; qu'en qualité de mon ami vous en devez savoir quelque chose, et que ce serait à moi à vous interroger plutôt qu'à vous à me questionner touchant ces matières; je vous dirai que, si j'en crois Trognon, je suis moqueur; et que si je m'en rapporte à Cousin, je suis mouton, ce qui me met dans un étrange embarras ; d'une part Cousin a de la pénétration ; d'autre part Trognon a mérité un accessit à l'Académie, ce qui donne un grand poids à ses jugements; je ne sais auquel me lier, et souvent je me promène à grands pas dans les allées du Luxembourg, opposant, posant, balançant ces deux témoignages, et m'écriant : suis-je malin ou ne le suisje pas ? voilà la question comme Hamlet s'écriait : Etre ou n'être pas? voilà le problème;

2° Que si vous me demandez ; vous étes-vous moqué de moi dans votre dernière lettre? je répondrai : je n'en ai point eu l'intention ; c'est moi que j'ai voulu peindre; et non pas vous ; mais, comme Trognon se récrie souvent sur ma malice, alors même que je n'ai pas la moindre intention d'être malin, je ne puis répondre de rien; il est possible que je me sois moqué de vous à mon insu ; c'est à vous de voir, je sauve mes intentions, et je livre mes discours à votre justice;

3° Quant à l'explication philosophique que vous essayez de donner au phénomène qui nous est commun, je l'aime autant qu'une autre; ce qui me faisait dire que

ce pliéiioiiièiie était inexplicable, ce irélait pas Timpossibilité de lui trouver une explication, mais l'embarras de choisir entre une douzaine d'explications, égaleme il probables, qui se présentent; prenez, si vous voulez, que c'est par esprit de contradiction que j'interprète ainsi ma phrase; je le veux bien.

4*^ Quand nous reverrons-nous? pourquoi pas dire : nous reverrons-nous? il faut d'abord résoudre celte question avant de poser la vôtre, et, ma foi, l'une et l'autre sont insolubles; ce qui est clair, c'est que j'ai un aussi vif désir de vous revoir que vous de me revoir; nos volontés ne pourraient-elles donc pas s'arranger un peu en conséquence? si vous étiez sur ma route ; si vous vouliez venir l'aire connaissance avec nos bergères; si vous vous en veniez plus tôt; si... ; mais avec des si on mettrait Paris en bouteille, comme dit le proverbe.

5" Suis-je de la société? — Je vous présenterai vous et Dubois. — Le Trognon répondra avec moi de vous deux, — quoique ce soit une terrible responsabilité à se mettre sur le dos — deux mauvais sujets comme vous et Dubois! vous surtout si hardi, si entreprenant avec les femmes! Quelque jour on lira de vos fredaines sur la Gazelle; et ce pauvre Trognon sera dupe de sa complaisance.

M. Dubois, professeur de seconde au collège royal de Limoges.

Paris, le 21 mars 1819.

Aussitôt votre lettre reçue, j'allai la communiquer à Cousin. — Cousin, à la proposition que votre lettre me chargeait de lui faire d'aller vous recommander à M Royer-Collard, répondit deux choses :

4° Que ses rapports actuels avec M. Rover et la Commission Vous rendraient sa recommandation nuisible, qu'ainsi,dans vos intérêts même, il ne vous recommanderait pas;

254 corrp:spondance de th. jouffroy

2" Qu'en général M. Rover se mêlait peu des nominations, et influait peu,— et maintenant moins que jamais, attendu ses travaux à la Chambre;

3^ Que MM. Gueneau et Rendu étaient véritablement les hommes de qui dépendent les nominations, que, par là même et aussi parce qu'ils vous connaissaient et vous estimaient, c'était à eux qull fallait s'adresser. Nous délibérâmes donc nous deux, Cousin et moi, comment nous les attaquerions; — personne ne nous sembla plus propre à présenter et à faire agréer vos timides désirs que Larauza, que vous connaissez sans doute, grand ami de MM. Gueneau et Rendu.

Cousin écrivit donc à Larauza; je lui portai la lettre, et comme c'est aussi mon ami, j'ajoutai mes recommandations à celles de Cousin, — et je lui développai l'affaire, votre position à l'égard de ces Messieurs, votre demande, et aussi la circonspection avec laquelle vous la formiez, attendu votre récente nomination.

Larauza se chargea avec grand plaisir de l'affaire, — et il alla chez M. Rendu. — M. Rendu reçut très bien la proposition, parla de vous avec amitié et estime; mais sans vous en vouloir du tout de ce que votre demande actuelle suivait de trop près votre récente nomination; jugea que, par cette raison, elle ne serait pas accueillie de la Commission ; — il pria Larauza de vous engager dans votre propre intérêt à ne pas la former ; — « on le refuserait, et on serait moins porté, dit-il, à l'avancer dans quelque temps; il ne gagnerait rien actuellement, et il gâterait son avenir ». 11 ajouta qu'il noterait cette preuve de modération que vous donneriez et qu'il la ferait valoir en temps et lieu ; — il ajouta encore, qu'il espérait qu'une bonne place vaquerait très prochainement ou à Rennes, ou à Nantes, qu'il s'était déjà promis de la solliciter pour vous quand elle arriverait ; que valant bien celle de Reims et ayant l'avantage de vous ramener dans votre pays, cette place vous conviendrait mieux.

Tout cela parut juste à Larauza; il nous en a rendu compte: — nous avons trouvé aussi que M. Rendu avait

raison ; nous avons pensé que vous en jugeriez de même — et qu'il ne fallait pas pousser les choses plus avant.

Voilà votre commission — celle-ci était importante ; — je Tai faite vite ; je suis désolé d'avoir tant tardé à remplir la première dont vous m'aviez chargé ; — si je ne me suis pas pressé, c'est que je suis paresseux et que j'obéis à ma paresse quand les affaires ne me paraissent pas pressantes. — C'est une très mauvaise excuse ; — et, sans vous prier de l'admettre, je me borne à vous demander pardon tout simplement. Aurez-vous eu le temps de prévenir afin qu'on n'achetât pas une seconde fois les livres? — Je le désire vivement, et je serais au désespoir si vous étiez obligé de les payer deux fois; — il faudrait alors me renvoyer un des exemplaires ; je ferais mon possible pour le revendre, et je vous renverrais ce que j'aurais pu en tirer : vous ne perdriez pas tout.

Adieu! j'écris en courant, parce que je suis très pressé. Dieu vous garde et vous préserve de l'ennui.

Tout à vous.

Th. JoUFFROY.

A Perreau ^

1 avril 1819.

Le printemps excite tellement en moi l'amour du prochain que je ne saurai plus ni lui trouver, ni lui reprocher de défauts. Tout n'est-il pas aimable ou ne parait-il pas l'être à vos yeux ? Les miens ne savent plus voir ; ils sont couverts d'un nuage qui les tient enchantés. Quelle est donc cette magique influence, si forte qu'on ne peut lui résister, si douce qu'on ne saurait le vouloir, si universelle qu'elle domine tout ce qui vit, et si cachée que l'imagination même ne trouve point de figure sous

1. Cette lettre est sans adresse. M. Dubois, clans ses notes, la croit adressée à Perreau; mais cette attribution n'est qu'hypothétique.

2o6 CORRESPONDANCE DE TH. JOUFIROV

laquelle elle ose la produire dans ce monde matériel y Est-ce le soleil qui la développe? Mais alors pourquoi ne la sentirions-nous pas toutes les fois qu'il paraît? Perdrait-il sa puissance eu s'éloignant de nous, et ne la trouverait-il quen se rapprochant? Mais quand, au milieu de Tété, il arrive et repose presque sur nos têtes, le charme n'agit plus; la saison des enchantements est passée. Apollon n'est pas l'Amour. La Grèce avait raison ; mais, qu'est-ce que l'Amour? Qu'il ait des ailes; qu'il soit un enfant; qu'un bandeau couvre ses yeux; qu'il étende également^ son empire sur la terre et les ondes : qu'il s'élance dans les airs avec le printemps, et planant sur le monde, lance de toutes parts ses llèches embrasées, c'est là ce qu'il fait, mais non point ce qu'il est. La mythologie est une traduction poétique de la nature visible ; elle suffisait à l'ignorance primitive des peuples. Les religions postérieures ont voulu traduiit l'invisible; plus mensongères que le paganisme, ellenous ont donné un faux invisible qui a perdu tout créd.l et qu'elles ne peuvent plus défendre que par l'autorile des lois et la force des armes.

Les persécutions ne résolvent point un problème, et la raison humaine n'admet point une solution fausse. quel que soit le nombre des bûchers et des sabres qui la protègent. Le Pigeon chrétien n'explique pas mieux l'amour que le Cupidon d'Homère, et ma curiosité s'obstine à n'être pas satisfaite.

Quelle mauvaise saison pour la philosophie ! que j'aimerais mieux faire un roman qu'un cours ! Des deux forces qui se disputent continuellement la vie, l'une est presque vaincue en moi ; ma volonté laisse tout échapper; la nature se saisit de moi et me disperse si bien que je suis un peu partout sans me trouver entier nulle part. Il faut céder un moment à cette fatalité, et je me résigne à la vie diffuse, ne pouvant m'en faire ire autre. Cet état est charmant ; mais il humilie : la vie concentrée et plus sévère est aussi plus noble et plus glorieuse ; maître dans celle-ci. je suis moi, et je n'aji-

partiens qua moi; esclave dans celle-là, la nature extérieure se divise et se partage mon unité ; je vis de la vie des femmes, qui sont presque continuellement dans un état expansif d'où dérivent leurs caprices, leur mobilité, leur faiblesse, leur dissimulation, comme aussi tous leurs charmes.

Bref, je ne suis pas ce que j'étais, il y a un mois, ni ce que je serai dans quelques semaines. Je commence ma journée par une promenade aux Tuileries, à sept heures; l'air y est délicieux: les arbres commencent à feuiller : hormis quelques promeneurs errants et quelques merles, la solitude y est parfaite, et l'on y rêve sans distractions. Je ne sais à quoi je passe le temps depuis dix heures que j'abandonne les Tuileries jusqu'à cinq heures : probablement à régenter ou à m'ennuyer ; je ne vis pas dans cet intervalle; à cinq heures, je dîne. J^a lune se lève ; les rues et les boulevards se peuplent de robes blanches, et vous savez ce que c'est, au printemps, qu'une robe blanche pour l'imagination; je me mêle à la foule ; le hasard ou le caprice me mènent où ils veulent; je ne sais pas où je passe, ni comment je m'en viens. Mais, assez ordinairement, je me retrouve dans ma chambre, vers dix heures, et je recouvre la conscience de moi-même pour me coucher. Nul mot, nulle langue humaine ne peuvent décrire ce songe de trois heures fait, au milieu des rues, à la lumière de la lune et au sein d'une foule inconnue, par un homme rêvant et ne dormant pas

J'étais à neuf heures sur le boulevard des Italiens ; la soirée était délicieuse et les promeneurs nombreux. Cependant la nuit et le printemps contenaient toutes les langues. Cette multitude se taisait, et l'on aurait pu la prendre pour le peuple silencieux des ombres. Tout à coup une femme, un homme, deux enfants et un chien s'arrêtent : leurs vêtements étaient étrangers; leur physionomie expressive et leur teint hàlé annonçaient des Espagnols; leurs souliers étaient couverts de poussière ; ils avaient l'air fatigué. On voyait

assez que c'étaient des voyageurs et des malheureux. La femme tenait une espèce de mandoline ; les yeux levés au ciel, elle se mit à préluder ; son mari la soutenait ; les deux jolis enfants étaient de chaque côté, et le pauvre chien assis devant eux. Bientôt l'étrangère chanta d'une voix triste et douce: les paroles étaient dans une langue inconnue, mais harmonieuse; l'air était étranger, mais d'une admirable mélodie. Elle chantait seule chaque couplet ; l'homme et les enfants répétaient en chœur le refrain. Toute la foule s'était arrêtée pour les entendre ; tous les yeux exprimaient la surprise et la compassion. La beauté touchante de la musicienne, le groupe que formaient autour d'elle l'homme, la femme et le chien ; le lieu, riieure, le ciel, la saison ; l'idée d'un pays éloigné, d'un voyage pénible, de quelque grande infortune, tout donnait à cette musique une puissance magique et à cette scène un charme et une poésie indéfinissables. Aussi, quand le concert fut achevé et que toute la famille errante, immobile et les yeux baissés, sembla laisser au chien fidèle la honte de recevoir la charité, Dieu sait si tous les assistants remplirent de bon cœur la boîte qu'il portait à sa gueule. Une voix s'éleva pour demander que la romance fût chantée une seconde fois ! Quel tact dans les Français I Tout le monde sentit le peu de délicatesse, et l'égoïsme de cette demande ; tout le monde comprit que ces pauvres gens étaient fatigués; qu'ils n'avaient peut-être chanté que pour avoir de quoi souper ; qu'exiger une répétition de l'air, c'était leur rappeler leur dépendance et les droits de celui qui paie. Tous ces raisonnements se firent spontanément ; il n'y eut qu'un cri de mépris et d'indignation ; on rappela le chien, on l'accabla de caresses et de présents. L'étrangère avait compris ce mouvement généreux : ses yeux se levèrent et remercièrent ; la rougeur lui avait monté au visage. Quelle àme sous cette figure ! Je me serais jeté à ses pieds pour l'adorer.

23 avril 1819.

Combien sont variables et passagères ces dispositions sensibles ! Un peu de pluie est survenue ; le thermomètre a baissé de quelques degrés, et voilà mon âme toute changée; le printemps et son influence ont disparu pour moi. Le commencement et la fin de cette lettre sont de deux heures différentes. L'amour vague est loin ; la raison froide et déterminée règne à son tour ; un nuage a tout fait.

O faiblesse humaine ! 0 vanité des vanités ! Que nous sommes esclaves, mon ami, et que Torgueil nous convient mal ! Théâtre de toutes les cont radictions et théâtre passif : voilà l'homme !

La tristesse naît de ces réflexions : on songe à la destinée de Thomme, si bizarre et si obscure ; on s'inquiète du passé et de l'avenir ; on s'égare, on se trouble dans ce dédale d'énigmes ; la vie et la mort deviennent indifférentes, et si le diner ou le sommeil ne venaient pas couper court à toutes ces imaginations, on finirait par perdre le sens commun.

A Damiron

Paris, le 7 mai 1819.

Je VOUS écris aujourd'hui sur du papier doré, afin que cette marque de respect vous fasse recevoir bénignement une lettre qui arrivera trop tard. Comme le temps va mon cher! Passe encore qu'il aille vite quand on s'amuse, mais qu'on ait le double malheur de perdre rapidement sa vie, et de la perdre sans en user, voilà le diable. Vienne le 6 juillet, et j'aurai vingt-trois ans. Ces vingt-trois ans là, je ne sais ce que j'en ai fait, et je ne sais pas davantage ce que je ferai des années qui suivront.

Au moins. Trognon a fait un discours académique, une traduction de roman, des notes pour Baour, et

même un impromptu de six vers à une demoiselle. Voilà une vie remplie . Vous avez fait un discours de distribution fort éloquent et des théories qui subsistent, puisque vous y croyez ; parlez-moi de jours aussi bien employés. Fourteau a fait des enfants qui marqueront son passage en ce monde, et maintenant fait des pénitences qui lui assurent l'autre. A la bonne heure! Sans compter les enfants, Guichemerre fait des chansons et sème un système que le printemps va développer et qui sera en pleine maturité avant la fm du mois d'août. Les Loû- Bétes, soit que je considère la thèse que le n° 1 a faite sur Pindare, soit que je pense à celle que le n- 2 nous promet sur Plante, dans quelques années, les Loù-Bêtes, dis-je, auront vécu. Pouillet est entré pour moitié dans la composition d'un mémoire de physique. Cousin a fait des articles ; Loison, des brochures à tout prix. Il n'est pas jusqu'à mon ami Guissollenq qui n'ait, par ses madrigaux, signalé son existence. Moi, moi seul, je n'ai rien produit, ni vers, ni prose, ni discours, ni madrigaux, ni enfants d'aucune espèce. J'avais cinq ou six idées dans la tête, et voilà que le doute me les prend. Encore si j'avais cent mille francs de rentes, je pourrais payer une maîtresse et un écrivain qui me donneraient des progénitures qui ne seraient pas de moi ; mais je veux que le diable m'emporte si, au bout de l'an, après m'être nourri, vêtu, chauffé et blanchi, il me reste un sou de tous mes revenus. Ahl M. Fayolle, vous :

« La gloire du distique et Tespoir du quatrain » ;

il faut être bien malheureux pour envier votre destinée, et cependant j'en suis là. Priez pour moi, mon cher ami, et gardez-vous bien de ne pas prendre ceci très-sérieusement.

Quel ne serait pas mon bonheur, si je pouvais, dans ma misère, dans ma faiblesse, dans mon incapacité, aller chercher auprès de vous, vers le temps de la Pentecôte et au sein de la cité du Mans, des consolations, du courage, des idées ?

Vous m'apprendriez à être heureux, vous me diriez comment on s'y prend pour produire, par quelle route on arrive à la croyance, do quelle manière il faut vous écrire pour être compris, comment il faut plaisanter et parler sérieusement pour que vous ne preniez pas au sérieux les choses plaisantes et au plaisant les choses sérieuses.

Je m'instruirais beaucoup à vous entendre ; vous m'enseigneriez la clarté et vous me donneriez peut-être le secret du sel attique que vous possédez et que vous gardez mal à propos pour vous seul. D'ailleurs, j'aimerais à voir si vous êtes devenu gras et grand, afin de constater si les progrès que vous avez faits en malice n'ont pas, comme il arrive souvent quand l'esprit se développe, arrêté les accroissements physiques de votre personne.

Le miracle de la Pentecôte se renouvellerait pour moi, vous seriez mon Esprit-Saint, et votre langue, sans être de feu, n'en aurait pas moins de vertu ; — de plus, j'aurais tant de plaisir à voir le Mans ; — si l'air de Falaise vous a été si favorable, l'air du Mans doit valoir encore mieux ; on dit cette Normandie si poétique, si féconde en inspiration : Heureux ceux qui l'ont habitée ! Heureux même ceux qui peuvent la visiter ! Pourquoi faut-il que je sois dans l'impuissance de voyager à la Pentecôte ? Mais mes revenus ne sont pas les vôtres — vous le savez bien. — Il faut que je reste ici; ma bourse le veut; ceux qui m'ont vanté la Normandie m'ont averti que l'hospitalité s'y payait, tant il est vrai que ce siècle de fer a pénétré partout.

Combien j'ai de peine à me rassurer contre ces terribles plaisanteries dont vous me menacez et combien je vais me donner garde de les provoquer! Trognon ne m'effraye pas plus quand je vois naître, sur ses lèvres et dans les parties de son visage qui avoisinent son nez, cette expression satirique qui annonce l'aigu sarcasme et la mordante ironie à laquelle la nature l'a rendu si apte. Je vais relire avec soin toutes mes lettres et effacer tout ce qui pourrait ressembler à une épigramme ; — ce n'est pas que je sois enclin à me moquer ; — jamais je ne fais de malices volontaires; mais, dans ma bonhomie, je

laisse échapper parfois des naïvetés que Tobscurité de mon style fait ressemblr^r à des méchancetés; — je me défie trop de votre pénétration et de moi-même, pour ne pas désormais m'appliquer à éviter toute équivoque ; — tant pis si mes lettres en ont moins d'abandon; — je ne veux pas sacrifier ma sécurité au vain plaisir d'écrire avec aisance et rapidité. Veuillez donc croire, dorénavant, à mes bonnes intentions, — et si quelque malheureuse expression, échappée à la rature, présente encore quelque amphibologie, — veuillez l'expliquer favorablement, et ne vous en allez pas m'accabler injustement d«^ plaisanteries qui me feraient mourir de chagrin. Vou> êtes le plus fort; il vous convient d'être généreux; — il doit même vous être doux de l'être — Voltaire l'a dit en sa Pucelle :

Il est aisé, mais il est beau pourtant. D'être modeste alors que Ton est grand.

Remarquez bien le sens profond de ces deux vers et profitez-en. Vous êtes grand, il n'y a pas de doute; — il vous convient donc d'être modeste; modeste a pour racine moderare, qui veut dire se contenir, se retenir, ne pas faire tout ce qu'on pourrait; — il vous convient donc d^épargner^ d'être généreux, et voyez pourquoi : parce que cela est aisé. Oh ! si c'était une chose difficile, je ne me permettrais pas de vous prier de prendre cette peine : mais cela est aisé. Voltaire le dit clairement. Et quand bien même encore cela ne serait pas aisé, — votre grand cœur et votre puissante volonté le ferait, car cela est beau; — le texte dit, mais il est beau pourtant., et ces paroles sont si claires qu'il est difficile que vous puissiez les prendre à contresens. La chose étant belle décidément, je compte tout à fait sur vous, et me voilà un peu plus tranquille ; il faut convenir que j'ai été bien heureux de trouver ce passage de Voltaire pour expliquer ma pensée ; cet écrivain a la réputation de s'exprimer avec lucidité, et vous ne croirez pas, grâce au secours qu'il m'a prêté, qu'en vous priant de ne point vou< moquer de moi, je vous ai prié de vous en moquer.

Pardon, si ces explications sont un peu longues ; — la crainte de l'équivoque me force aux développements ; — bientôt je n'oserai plus vous écrire. Oh ! pourquoi m'avez-vous menacé? Voilà mon repos détruit, la liberté do ma correspondance avec vous gênée, pour ne pas dire étouffée; — tremljlant à chaque lettre timbrée d'Angers, je ne connaîtrai plus le plaisir tant de fois éprouvé en les recevant. Où me cacher? Où fuir? Où trouver un abri inexpugnable à vos malices, ou bien un auxiliaire assez puissant pour les repousser ? Je ne connais personne qui soit capable de jouter avec vous, en plaisanteries;— non pas même le redoutable Trognon; — prenez garde cependant de me pousser à bout ; le désespoir trouve des moyens inouïs, — et je serais homme, si vous m'irritiez trop fortement, à faire venir Bloquel de province, comme jadis les Carthaginois appelèrent le Lacédémonien Xantippe, — et vous savez ce qui advint à ce pauvre Régulus.

Pourrais-je vous adoucir en vous annonçant que je vous ai présenté à l'honorable société des anciens élèves de l'Ecole, ainsi que Dubois, et que votre admission a été consentie à l'unanimité. Pourrais-je distraire votre esprit de ses belliqueuses ardeurs, en vous prévenant, au nom de cette société, qu'il faudra que vous veuilliez bien lui envoyer un travail tous les six mois ? Pourrais-je amollir votre menaçante humeur, en vous disant combien la société a conçu d'espérances, en inscrivant au nombre de ses associés un professeur si distingué et si capable de l'illustrer par ses mémoires et ses épigrammes ?

Mais je crains bien que toutes ces bonnes nouvelles vous flattent moins que ne vous indisposera ma négligence à vous envoyer mon programme de morale. C'était une longue copie à faire ; — j'ai reculé, hésité; — puis le moment est venu où Tenvoi eût été inutile ; bref vous n'aurez rien ; — la perte n'est pas grande ; — votre morale vaudra mieux que la mienne, à laquelle je ne crois plus.

Si vous voulez nous favoriser d'un petit mémoire philosophique, physique (car vous êtes fort en physique),

2(54 CORRESPO.NDANCE DE TII. JOLFFROY

littéraire, philologique ou historique, veuillez l'adresser franc de port à M. Arthaud. secrétaire de la Société, rue Saint-Jacques, n*^ 421.

Si vous voulez m'iionorer prochainement d'un gros paquet, veuillez l'adresser, sans afîrancliir, à M. J...,rue de Seine, n° 20; — mais, au nom de Dieu, point de malices ! — Vous devez me les épargner, en considérant avec quel respect, quelle humilité, quelle douceur, la présente est écrite.

Adieu.

Th. JouFFnoY.

A Damiron

Paris, 3 juin 1819.

Vous avez pris la chose comme il fallait, mon cher ami. c'est-à-dire que vous l'avez considérée comme une petite correction anodine et émolliente, bénignement administrée dans la vue de votre amendement. Vos plaisanteries ne m'avaient point du tout fâché ; vous n'avez pu le penser ; mais, comme Trognon m"a persuadé que je suis extrêmement malin, la vanité que cette persuasion a fait naître en moi s'est piquée de voir que vous osiez m'attaquer et me jeter le gant, vous qui êtes bien la meilleure àme de ma connaissance : ainsi donc saisissez bien ma distinction, afin d'appliquer la correction au point précis où ma main ]*a dirigée; ce n'est point le sens de la plaisanterie qui m'a soulevé, mais l'audace que vous avez eu de plaisanter, c'est le Tô plaimnter, en un mot. Ainsi, quand Trognon s'échappe par hasard dans nos conversations, et, se mettant en gaieté, pousse quelque malice naïve, Pouillet à droite, moi à gauche, nous lui tombons si rudement sur le dos qu'il regagne à la hâte son genre naturel, et se renferme entièrement dans les phrases académiques. Vous saurez que Pouillet et moi sommes les deux puissances éminentes de la malice; cela posé, vous concevez facilement combien il

VOUS sied mal à vous, qui n'avez point de réputation faite en ce genre, à vous qui êtes de province, à vous que Trognon appelle la non-malice, de provoquer un homme de ma sorte, possesseur légitime d'une supériorité avouée. Je régnais paisiblement sur la foi de Trognon et de mon orgueil; vous venez me tracasser chez moi; je me dresse, je saisis mes armes; j'allais vous transpercer, vous écraser, vous éteindre, un mouvement de compassion me retient : il est jeune, un peu de témérité est pardonnable à son âge; peut-être même ignore-t-il mes droits nouvellement découverts ; il n'est pas professeur d'histoire, et peut bien n'être pas instruit sur ce point; il vit loin de moi et, qui sait, les rayons de ma gloire perdant leur vivacité en traversant l'espace, pourraient bien ne pas jeter là d'aussi vives clartés qu'ici ; d'ailleurs il est mon ami, mon vieil ami; ne me l'a-t-il pas toujours témoigné par des marques sensibles et irrécusables ? A ce dernier motif je m'attendris, je m'apaise, je n'écraserai pas, je ne ferai que fouetter un peu, je laisse là mes traits les plus acérés, je choisis les plus obtus, que ma main bienveillante émousse encore ; je les lâche faiblement du côté d'Angers, à l'adresse du professeur de philosophie en cette ville. Dieu soit loué ! Ils sont parvenus au but; ils n'ont frappé que comme il fallait, traits bienfaisants qui, comme la liqueur amère du Tasse, ou comme la lance d'Achille, font souffrir, mais guérissent, abattent, mais ressuscitent, blessent, mais pour le plus grand bien du blessé.

Ne croyez pas cependant qu'il ne vous soit plus permis de plaisanter avec moi et contre moi ; je ne suis pas intolérant à ce point et jaloux de ma prééminence à cet excès; plaisantez, moquez-vous, raillez, j'y consens; choisissez-moi pour l'objet de vos malices, je vous en donne la licence, que dis-je? Je serai charmé de guider vos premiers pas dans cette carrière nouvelle, de diriger votre main tremblante et novice, d'apprendre à votre œil inhabile à distinguer les parties faibles par où l'ennemi est singulièrement vulnérable ; mon doigt tracera la route la plus directe et la plus rapide à vos traits

incertains ; je ferai votre éducation, et vous vous en trouverez bien ; mais, si je consens à être votre pédagogue, ayez le respect d'un écolier: ne menacez pas, ne provoquez pas ; je consens à l'égalité, pourvu que vous ne Tacceptiez pas ; si vous Tacceptez vous êtes perdu; je vous assomme, et les rives de la Loire retentiront du bruit de votre chute.

Paris, 4 juin 1819.

Vous m'avez donné lé conseil d'écrire une lettre à plusieurs reprises ; je trouve l'avis bon, et j'en profite ; cette méthode est particulièrement commode en ce qu'elle dispense des transitions.

Je reviens des Tuileries; j'y vais chercher tous les matins la fraîcheur et le silence ; mais hélas ! le printemps n'y est plus; il y était naguère, aimable, échauffant, ravissant, inspirateur. Le charme a disparu peu à peu et la nature est retombée dans son insignifiance ordinaire. Que de rêves séduisants mon imagination a faits sous ces beaux ombrages, qu'elle ne peut y retrouver, parce que le soleil a fait un pas de plus vers notre pôle boréal. L'influence du printemps ne dure qu'un moment : mais on vit plus dans ce peu de jours que dans les onze autres mois de l'année; c'est la saison de la poésie et de l'enthousiasme ; l'àme est toute expansive, elle ne s'appartient plus, elle se répand et se perd dans le monde qui l'enveloppe et bien au delà; elle ne juge plus, elle aime. Aussi tout lui paraît beau, et ce qui est et ce qui n'est pas ; ravie des réalités et des chimères qu'elle embellit ou qu'elle invente, elle s'épuise à les posséder; vains efforts, l'union est impossible, l'homme est réduit à les adorer et à chanter dans ce monde le bonheur qui n'y est point. Et cependant cette adoration nous rapproche du Dieu inconnu, ces chants qui sont pleins de lui nous le livrent pour ainsi dire; l'adoration est délicieuse, l'hymne est d'une harmonie enivrante ; quand lune finit, quand l'autre expire, l'àme en retombant sur la terre, s'aperçoit qu'elle l'avait quittée et que, déjà, un pas avait été fait

vers le ciel ; triste et rampante, elle s'ennuie dans la fano-e ; ses yeux se lèvent avec douleur vers ces espaces brillants où tout à Theure elle planait, elle n'a plus le courage de supporter sa condition ; elle s'efforce pour s'élever de nouveau ; mais elle a perdu sa puissance, le printemps n'est plus.

Je n'ai point philosophé tant qu'il a duré ; la réflexion était impossible, je n'étais pas, comme l'année dernière, sous le poids d'une impérieuse nécessité ; l'imagination l'a emporté; j'ai rêvé, rêvé, et toujours rêvé; les rêves ont cessé à mesure que l'air a perdu son humidité charmante, les arbres leur verdure tendre, les oiseaux leurs chants plaintifs, tous les yeux leur languissante expression ; je me retrouve homme comme devant, mais ennuyé de l'être et incapable de revenir à la sèche philosophie ; le souvenir des chimères est encore trop récent; les vacances le dissiperont, et je retrouverai ma vertu réflexive à l'approche de l'hiver; en attendant, je péris au milieu de la poussière; je me dessèche parmi ces rues arides et empoisonnées; je meurs de dégoût, fatigué de figures suantes, rouges et humaines qui me choquent continuellement les yeux ; je me traîne péniblement à la fm de juillet, ennuyant mes élèves et ennuyé d'eux, et je conclus, en partant, que cette vie est ridicule, sotte, absurde, et qu'il faut être bien bon pour y demeurer, quand pour la modique somme de cinq ou six sous on peut s'en débarrasser.

En attendant, je dors passablement, je mange d'assez bon appétit; je me moque de l'univers et de moi-même, méprisant autant l'un que l'autre.

Je vous admire de n'être pas irrité et des hommes et de la vie et de vous-même; je vous admire encore plus de ne pas rire de tout cela, car ces choses sont encore plus grotesques qu'elles ne sont misérables.

Vous allez crier à la morale, à la destinée de l'homme, aux principes stoïques, etc.

Je veux mourir si je vois la moindre raison de croire à la vérité objective et absolue de ces principes, de cette destinée, de cette morale. Dieu vous garde, au reste, et

VOUS maintienne dans la foi; c'est une grâce que la foi, je la désire, je limplore, je la cherche ; mais l'objectif détruit tout, et je mourrai dans le doute, sauf à brûler comme un Juif dans Téternité.

Adieu, je vais là-dessus déjeuner.

Paris, le 18 juin.

Vous qui êtes un homme conséquent, un homme qui ne variez pas du matin au soir, la méthode d'écrire une lettre par morceaux détachés vous convient; elle me perdra de réputation, c'est un fait indubitable ; je ne me reconnais plus dans les pages précédentes ; je serais donc bien honteux si je relisais les lettres que j'écrivais, il y a deux ou trois ans. Et vous qui avez la précaution de les conserver; les jugements que vous faites de moi sur pareilles pièces doivent être terribles ; faut-il donc leur donner de nouvelles bases en vous présentant le spectacle de mon inconséquence, dans le cadre plus étroit dune seule lettre/* Ah! que je me repens d'avoir suivi vos conseils perfides! Je voulais recommencer cette lettre, vous expliquer plus simplement ma dernière épître et ne pas augmenter, le mauvais effet des plaisanteries qu'elle renfermait, par des excuses aussi impertinentes que celles qui sont au commencement de celles-ci. Je voulais aussi détruire le fatras qui remplit le second morceau, parce qu'il exprime tout ce que j'ai voulu dire d'une manière exagérée ; mais c'était cinq pages à refaire, et ma paresse n'y a pu consentir, d'ailleurs je ne puis écrire beaucoup aujourd'hui; je n'aurais donc pu faire ma lettre tout d'une haleine; ne pouvant répondre de mon opinion de demain, je courais risque de n'effacer des contradictions que pour en mettre d'autres à la place, et puis, soyons francs avec vous, montrons-nous tels que nous sommes ; le danger ne peut pas être grand ; car il y a longtemps que vous me connaissez, et je n'ai pas beaucoup à vous cacher dorénavant.

18, après-midi.

J'ai été interrompu par l'admirable Varney ; me revoici. Je ne connais rien de si lourd que la page ci-dessus — c'est du Welche tout pur ; quand je veux être raisonnable je deviens plus épais et plus crasse que M. Dacier ou M. Naudet.

Reviens, reviens, facile et rapide imagination; je veux courir sur tes ailes, sauf à me voir emporté dans le pays de l'absurde. La folie a ses charmes, et la raison ses désagréments ; si l'une est une beauté dévergondée, l'autre est si lourde, dans ses formes symétriques et régulières, qu'il est permis d'hésiter; — que dis-je? Le monde a prononcé, — la foule rit aux pieds delà folie, — les autels de la raison sont abandonnés ; quelques philosophes secs, maigres, jaunes, tristes, épars dans son vaste temple encensent à leur aise et sans se coudoyer la pauvre déesse ; mais ils meurent d'ennui et se portent mal, à l'exception d'un seul qui a trouvé moyen d'engraisser dans cette religion ; mais un exemple ne prouve pas. — Fribault se meurt; Bautain a suspendu son cours ; Guichemerre a la .fièvre, Cousin traîne, Milon sèche de plus en plus, M. Cardaillac passe au lit les trois quarts de ses jours ; — Bloquel et moi nous nous portons à merveille.

Mais que faire avec la folie ? Ce que fait tout le monde, des comédies : chacun s'arrange de son mieux pour être ridicule, et par là travaille au bonheur de tous ; le plaisir de chacun est de rire de tous les autres ; la charité de chacun consiste à faire rire tout le reste ; c'est chez nous que s'accomplissent et se pratiquent les grands préceptes de la morale : aidez-vous mutuellement, faites à chacun ce que vous voudriez qu'il vous fit, travaillez au bonheur de tous, etc.

Vous saurez, mon cher, que pour me conformer le plus possible à ces grands commandements, je m'amuse à composer des comédies : j'en ai déjà fait cinq ou six ;

les unes en un acte, les autres en deux, les autres en trois ; j'en fais actuellement une septième qui aura cinq actes. Je suis d'une prodigieuse fécondité ; j'écris une comédie en trois actes d'une nuit ; ajoutez une semaine pour faire le plan, celafait sept jours et une nuit, — pour peu que cela continue j'égalerai le grand Lope de Véga qui en composa dix-huit cents : mais je ne bâtis pas en vers, je me contiens dans la vile prose et cela pour trois ou quatre raisons, entre lesquelles vous pouvez regarder comme la plus décisive mon impuissance à versifier ; quand je serai vieux je ferai représenter ces pièces par mes enfants si le ciel me condamne à prendre femme ; elles tiendront lieu dans ma retraite des proverbes de feu Carmontel. En attendant, le plaisir de les faire me désennuie et me console ; quand vous voudrez je vous mettrai en comédie et je vous communiquerai la pièce ; mais vous irez mieux dans un roman de mœurs et j'ai bien envie de vous intercaler dans quelque coin d'un petit ouvrage de ce genre que je prépare et qui n'aura guère qu'une douzaine de volumes ; vous êtes trop pacifique pour la comédie, il faut la longueur d'un roman pour vous développer ; je fais aussi des énigmes et même des rébus pour les épiciers de la rue des Lombards ; si vous tirez de là les bonbons quevousmangerezoudistribuerezaul^'"janvier 1820 vous en trouverez d'admirables, ils sont signés X. C'est par là que je débuterai dans le monde littéraire, — attendu que je veux être reçu quelque jour à l'Acadéniie française.

J'ai aussi composé une chanson en cinq couplets; j'espère bien l'augmenter d'un sixième dès que j'aurai un peu de loisir, mais je suis accablé d'occupations : mes deux romans d'un côté (je ne vous ai parlé que d'un, mais il y en a un autre], ma comédie en cinq actes, mes énigmes, la suite de mes rébus, mon cours qui est lui-même une suite d'énigmes dont ni mes élèves ni moi n'avons les mois, mon commentaire sur florace, et mes recherches stratégiques sur Végèce, Polylje, Jomini et l'archiduc Charles, tout cela me détourne de ma chan-

son ; mais pourvu que M. Vigée Tait avant l'impression entière de l'almanach des muses pour 1820 c'est tout ce qu'il faut ; elle sera signée U ; vous la chercherez; je vous apprendrai l'air la première fois que nous nous verrons ; ou plutôt comme vous voulez que je laisse à Trognon beaucoup de choses pour vous ; je tacherai de le lui apprendre, il vous le redira.

Je commente Horace : la première ode du premier livre est faite ainsi que la septième du troisième ; celleci ne se trouve pas dans les éditions expurgées, mais elle renferme un sens profond, et donne de vives lumières sur beaucoup d'usages anciens ; vous remarquerez le vers Tliynd merce heatiun; vous ne savez pas ce que c'est que cette thyna ; mon commentaire vous dira cela en deux pages ; ni Lambinus, ni Cruquius, ni Bentleius, ni Fabricius, ni Heinsius, ni Turnebus, ni Talbotus, ni Sanado, ni Muretus, ni Gesnerus, ni Cuningamius, ni même le fameux Alexander ab alexandro in Miscellaneis, ni Grutherus in Thesauro critico ; ni aucun autre commentateur de ma connaissance n'y ont rien compris ; cette découverte m'était réservée, et Teretes snras, m eod. carminé f Vous ne saisissez pas la signification profonde de ces mots si simples en apparence, je vous l'apprendrai ; j'ai trouvé cela un matin en m'éveillant, — c'est une chose admirable ; — ces imbéciles de commentateurs qui mettent ici est tibias rotunclas ; je soutiens que suras veut bien dire autre chose, et que teretes n'est pas mis là propriè et absohitè. — Vous verrez, vous verrez — ce commentaire me mènera à l'Académie des inscriptions comme mes recherches stratégiques me feront ouvrir les portes de celle des sciences, nous pourvoirons plus tard à celle des beauxarts. C'est Trognon qui ma mis en tête cette ferveur académique, — il s'en repentira ; — je dormirai au fauteuil qu'il aura à peine une voix à la porte et cette voix sera la mienne, c'est-à-dire, celle de l'amitié complaisante. Quant à mon travail sur la stratégie, c'est de tous celui fjui me fera le plus d'honneur ; que Folard et Montecuculli, Jomini et Mathieu Dumas écrivent rai-

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sonnablement sur un art qu'ils ont pratiqué, c'est bien, mais ce n'est pas merveilleux ; ce qu'il y a d'admirable, c'est que M. Gail donne des plans de la bataille de Marathon, M. Barbie du Bocage de celle de Mantinée, et que moi, je discute avec profondeur sur l'origine, les progrès et l'état actuel de la stratégie ; j'ai écrit dix pages sur la campagne de 1799 qui feront du bruit, et si jamais l'expédition de Vincennes se renouvelait, j'aurais quelque droit à ce poste de sergent que sollicitait si audacieusement l'incapable Corneille.

Tels sont, mon cher ami, les petits travaux qui m'occupent ; ainsi s'écoule* ma vie dans l'agréable culture des lettres et des sciences, sans anibition, mais non pas sans mérite; n'attendez pas qu'on vienne un jour me prendre pour me faire conseiller d'état, — l'intrigue seule réussit de nos jours ; — audacieuse et criante, elle escalade les murs du palais des rois en même temps qu'elle étourdit le monarque. On l'accueille comme un ennemi qui l'épée à la main vous force de le reconnaître votre allié. Qu'importe I elle monte, elle s'engraisse, elle vit et meurt dans le luxe et les fortunes du monde ; mais le talent modeste d'un commentateur d'Horace, dun habile romancier, d'un auteur de comédies qui rejouissent le peuple et lui donnent de nobles plaisirs, languit dans le nid où sa mère et le hasard le placèrent à sa naissance. Timide, il n'ose étendre ses ailes tremblantes et s'abandonner aux vents rapides : il demeure dans son coin, ignoré du monde et de la fortune; encore s'il avait des champs à cultiver, des troupeaux à garder, une petite maison couverte de chaume, du Falerne qui datât de quelque consul mort depuis longtemps, et une Délie à presser dans ses bras pendant que l'orage battrait sa fenêtre, il pourrait dédaigner au sein de ses modestes mais honnêtes pénates, les gloires éclatantes, et les joies magnifiques du dehors ! — ô temps, ô mœurs! Les beaux esprits dans ce. siècle injuste, ne sont pas si bien rentes; — il n'y a plus de Mécènes, plus de Colbert! ?sos ministres sont des sots, et nos riches des banquiers — ù Délie tu me manques par-dessus tout le reste ! — Te

faut-il un cœur passionné, un esprit capable de le comprendre? Aimes-Iules anciens, la gloire des armes, celle des lettres V Les charades peuvent-elles te plaire et les rébus amuser ton ingénieuse intelligence? Viens, tu trouveras ici tous ces nobles trésors ; abandonne ces salons pompeux, ces palais superbes ; le marbre qui les décore n'est pas plus froid que les hommes qui les habitent, les lumières qui les éclairent pas plus resplendissantes que ne sont obscures les âmes ambulantes qui les parcourent. Viens, nous paierons notre loyer comme nous pourrons, nous mangerons chez le restaurateur, nous aurons des habits modestes et nous irons rarement en voiture, mais l'amour embellira nos jours. Toi tricotant, moi commentant, nous ferons revivre le ménage de Corneille et l'intérieur de M. et M"^ Dacier et quand le soir viendra, ô nuits des dieux, ô plaisirs ineffables ! Vois-tu voltigeant sur la couche nuptiale l'amour et l'hyménée pour la première fois réunis, l'un redressant le flambeau que l'autre par habitude avait renversé, tous deux couronnés de fleurs, répandant les parfums et les roses, tandis que la pudeur, rassurée par le sacrement, délie elle-même de ses mains timides et l'or de tes blonds cheveux et la ceinture qui retenait sur ton sein les plis de ta robe flottante.

Les enfants ne pourront nous manquer : ils naissent en foule sous l'humble chaume; car la fidélité conjugale veille à la porte. — L'arbre sous lequel tout un village vient danser les jours de fête ne pousse aucun rejeton, mais ils s'élèvent de toutes parts autour de l'ormeau qui croît inconnu au fond des bois ; ils te ressembleront, ma Délie, et rien n'empêchera qu'ils ne me ressemblent aussi ; tu leur apprendras l'art d'être aimables, et moi celui d'être heureux dans la médiocrité ; charmants enseignements que l'Université ne contrôlera pas, et que d'imbéciles inspecteurs ne viendront point examiner. — La matière enseignée ne paiera qu'un tribut de reconnaissance et d'amour, tribut que ne peut lever le despotisme, et que nous obtiendrons sans peine ; ainsi passeront nos jours, comme un ruisseau

2îi CORRESPONDANCE DE TH. JOUFFROY

dans une vallée solitaire ; nous irons voir ensemble le pays inconnu qui commence au tombeau et d'où personne ne revient, si obscur et si impénétrable, que Thumanité qui y court n"a pu découvrir encore ses mœurs et ses usages ; soit que le néant le remplisse, soit que rimmortalité y règne, nous y mettrons le pied sans regret et sans frayeur, heureux du passé, indiiïérents sur l'avenir.

24 juin.

Quelle accumulation d'extrnvngances ! je me colle avec votre maudite méthode ; — quelle expérience de moimt-^me je vous fournis ! Au moins, remerciez-moi, mais jai une grâce à vous demander; c'est celle de ne montrer mes lettres à personne : vous m'avez déjà joué un fort vilain tour quand vous avez fait confidence dune à Dubois ; vous allez me brouiller avec Trognon si vous lui montrez mes plaisanteries, vous allez enfin me faire passer pour extravagant, dans Tesprit de tous ceux qui liront celle-ci, car elle est un petit chef-d'œuvre de folie ; — je vous préviens que je veux bien me répandre tel que je suis dans votre sein, mais que je ne veux pas que votre sein soit un tamis qui me laisse couler partout; en conséquence, jeune homme, je vous refuse la permission de montrer mes lettres, je pourrai vous donner des autorisations particulières quand vous m'en demanderez et que j'y trouverai mon compte, hors de là rien.

Je vous dirai que j'ai dîné dernièrement à Bicètre, — et cela fort joyeusement comme de coutume ; — j'aime et j'estime de plus en plus votre père à mesure que je le connais davantage; je n'ai jamais vu cœur aussi bon, aussi franc, joint à un meilleur jugement et à une plus ferme volonté ; — les hommes comme cela sont rares partout, — ils sont introuvables dans cet infernal pays, vaste rassemblement de canaille bourgeoise et titrée, plus ambitieux, plus faux, plus lâches, plus corrompus, plus égoïstes les uns que les autres ; je vois tout cela remuer de mon cinquième, et je crois avoir sous les yeux

un paquet de serpents qui se mangent et s'embrassent, se caressent et s'étouffent, dressent la tête et rampent, brillent et font du fiel, au fond de quelque trou plein de fange ; — funeste spectacle que le soleil ne devrait pas éclairer.

J'ai sous ma fenêtre d'honnêtes couturières, qui depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir cousent et médisent ; depuis huit heures jusqu'à minuit raccrochent et passent le reste des vingt-quatre heures à se prostituer comme des bacchantes : c'est une des vies les moins hideuses que je connaisse.

Du reste notre siècle vaut bien celui de Tibère et de Catherine de Médicis ; dans tous les temps les hommes ont été les mêmes, vils et ridicules.

Les crimes ont succédé aux crimes, les sottises aux sottises, les systèmes aux systèmes, les préjugés aux préjugés ; peu de vertus, peu de certitude, point de bonheur ; je ne vois que la lune, le soleil et les étoiles qui proclament quelque ordre dans ce bas monde, mais nous ne les voyons que de loin.

Portez-vous bien.

Th. Jouffroy.

Je ne sais pourquoi cette lettre n'est pas partie encore — c'est un fait sans raison, — n'y cherchez pas d'explication — je vous la donnerais si je l'avais. — Votre paquet est venu en bonne santé ; — • comme c'était veille de société je me suis hâté de le remettre au secrétaire afin qu'il le mit à l'ordre du jour ; nous l'examinerons en section, ensuite il sera lu en assemblée générale ; je n'ai pas eu le temps de le lire, j'aurai ce plaisir deux fois, à la section et à l'assemblée; je suis persuadé d'avance qu'il est excellent — apaisez-vous donc et ne pensez plus à le retoucher. L'honorable secrétaire vous transmettera le rapport et les louanges.

L'honorable membre Trognon vient de livrer à l'impression sa belle traduction de Jacopo Ortis ; elle se vend maintenant, et il demande des articles à tous ses honorables amis ; j'en ai envoyé un au Courrier ; mais

il n'a pas encore paru ; si vous avez dans voire ville quelque mauvais journal, fourrez-y quelque paquet de louange. L'honorable traducteur vous les rendra quand vous ferez imprimer quelques-uns des nombreux mémoires que vous gardez en portefeuille ; vous n'avez pas lu le livre, louez toujours en général et portezvous bien.

Th. Jouffroy.

.4 Dubois

Paris, le 10 juillet 1819.

Qu'y a-t-il de commun entre nous et les nuages qui passent sur nos tètes ? Qu'avons-nous à démêler avec le pays beau ou laid que nous habitons? Avec les misérables occupations qui nous donnent du pain? Avec !• s sifflements ou les beuglements des gens qui nous régentent et nous fabriquent des lois? Avec les vanités de la gloire qui nous piquent et les folies de l'amour qui nous font pleurer ou nous poussent à des joies extra va- 1 gantes? Rien, à vrai aire, et cependant toutes ces fa*-^- ' lités pèsent continuellement sur nous ; l'externe n enveloppe et nous maîtrise, — misérable indépendance que la nôtre, misérable liberté! — nous n'avons jamais la force d'être ce que nous sommes, notre vie est une corruption continuelle de son principe ; nous allons nous, enchaînant, nous emprisonnant, nous garottant avec une rapidité effrayante et un entraînement invincible; et cci personnage qui expire sur un lit à quatre-vingts ans leS; a passés à défigurer et à défaire en lui l'ouvrage du Créateur; que la tombe le régénère ou ne le régénère pas, la vie n'en est pas moins une absurdité sans raisuffisante, ou plutôt un mystère qui confond notre jument et met en défaut la logique tout entière !

Pourquoi sommes-nous libres et ne pouvons-nous l'être? pourquoi nous développons-uous pour nous rétrécir? pourquoi marcher si c'est pour reculer? quelle i

est cette comédie que les acteurs ne comprennent pas, qui commence par où elle devrait finir et finit par oîi elle devrait commencer? L'homme est un amas de contradictions, et lorsque toutes ces contradictions s'agitent et se brouillent, elles enfantent un chaos que toute la philosophie du monde ne démêlera jamais.

Victimes de la malice qui nous fît. tels, nous versons des larmes sur notre malheureuse destinée ; spectateurs de notre propre infortune, si nous parvenons à oublier un moment qu'elle est nôtre, nous ne voyons plus qu'un être dupe qui se débat en vain pour se tirer du mauvais pas où on l'a mis et nous rions ; ainsi nous sommes pour nous-mêmes et, pour la même cause, le seul objet tragique et le seul objet comique ; nous avons à choisir entre le rôle de Démocrite et celui d'Heraclite. Mais nous ne sommes pas assez forts pour jouer exclusivement l'un des deux; nous passons de l'un à l'autre à tout moment et à mesure que notre moi traverse de la sensibilité à la raison et de la raison à la sensibilité ; réfugiés dans la raison, nous regardons et nous rions; rejetés dans la sensibilité, nous sentons et nous pleurons, et remarquez que, dans les deux cas, nous ne sommes jamais nous ; rester nous, ce serait rester indépendants et de la fatalité sensible qui nous accable de douleur et de la raison qui nous accable du poids de la vérité ; un homme qui serait lui ne souffrirait ni ne croirait, ne pleurerait ni ne rirait ; ce serait une force impassible à toute sensation et à toute conviction, qui agirait librement sans aucun motif, c'est-à-dire sans y être poussée par rien au monde.

Je vous vois vous débattant sous les cent mille fatalités qui assiègent tout homme venant dans ce monde ; votre classe vous ennuie et c'est, en effet, la chose la plus ennuyeuse ; vous aviez une épouse, vous la pleurez, et tout cœur bien placé vous comprend et vous plaint ; les ambitieux, l«s sots, les lâches, les impudents qui, sous tous les masques, se mêlent de la République, vous indignent, et vous brûlez d'écrire et de montrer la vérité, et je partage tous ces sentiments ; vous soupirez pour la

gloire, et nous aussi; vous voudriez le repos, et chacun le veut comme vous ; votre sort est l'histoire universelle : j'enrage plus que vous, et plus que vous, peut-être, j'ai lieu d'enrager ; mais un peu de patience, je vous en prie, la vie est si courte, le berceau est à six pas de la tombe et nous sommes déjà à trois pas du berceau ; bientôt nous verrons les spectacles qui sont au-delà de la mort; que de choses curieuses nous allons découvrir î Je voudrais faire le voyage avec vous; nous philosopherions sur toutes ces nouveautés, nous ferions des comparaisons instructives, nous troi^verions à rire de ce monde-là et de celui-ci, nous dirions des bons mots qui nous divertiraient, et nous serions encore amis comme à présent.

Ce qui me console, voyez-vous, au milieu de cette destinée maussade qui est notre lot, c'est que je suis passablement sûr de mon immortalité. Cela^DOsé, je vois devant moi une suite indéfinie de vies par lesquelles je passerai, et dont la diversité ne pourra être que fort î amusante; j'espère me tirer du temps partout, avec mfi philosophie; j'observerai, je causerai avec les bonnegens de ces différents mondes, voyageurs comme moi. je ferai des syllogismes à droite et à gauche, je trouverai , du pain partout, seulement je promets bien de ne me | refaire professeur nulle part ; c'est un sot métier daitoute espèce de pays.

Ne vous figurez-vous pas une suite de planètes où nos i âmes vivront successivement sous différents costume^, et cette perspective ne vous plait-elle pas? Pour mi j'en raffole d'autant mieux qu'à mesure que nous avancerons nous ne manquerons pas de nous trouver toujours I un peu moins mal et un peu moins imparfaits ; soyez bien I persuadé que cette vie est la première de toutes, et la l pire, par conséquent, — nous ne nous souvenons d'aucune autre, — c'est la première épreuve ; elle est dure, si dure que nous n'y voyons qu'absurdité et misère, mais elle i contient déjà la volonté d'être vertueux, la conception du bonheur et l'espérance ; commencements qui amènent une suite ; suite qui ne pourra être qu'une progression vers le bien absolu par les divers degrés du mieux ; il

faut cette progression ; car supposer que nous sauterons brusquement du vide dans le plein est une ridicule hypothèse ; nous irons pas à pas comme tout va ; nous voyagerons longtemps, peut-être toujours, — il y a tant de planètes que nous voyons ot tant que nous ne voyons pas ! — l'éternité n'est pas trop longue pour un si long chemin ; nous arriverons, au bout de deux ou trois vies, à un degré de bonheur que nous concevons à peine et, plus tard, à mille autres dont nous n'avons aucune idée; mon bonheur serait de rattraper Montaigne dans cette course, c'est un homme à ma guise, et j'aimerais à lui toucher deux mots sur plusieurs points : il n'a guère que deux cents ans d'avance ; j'y compte, il sera vieux dans le monde où je le joindrai et moi jeune ; mais il aimait les enfants, et sa barbe grise ne repoussera pas mon poil follet.

Ce qui m'inquiète, c'est de savoir si on se mariera dans les autres vies ; d'un côté, si on se marie, il en résultera probablement des enfants, et voilà des créatures qui ne subiront point les épreuves antérieures ; de l'autre, si on ne se marie pas, voilà bien du plaisir de moins, si on en croit Damiron et autres (il est vrai que beaucoup ne sont pas de son avis) ; comment s'arrangeront les hommes et surtout les femmes? — à quoi bon des hommes et des femmes ? Il y a des difficultés dans tous les systèmes.

Pour moi, j'estime que l'on se mariera et qu'il y aura des enfants ; je tire même de là une explication du péché originel, et la voici : la tache de notre premier père est d'avoir eu le malheur de naître dans ce monde-ci, le premier et le plus misérable de tous ; il communique cette tache à tous ses descendants, puisque, par cela qu'ils naissent de lui, ils naissent dans ce monde ; les enfants du monde suivant auront aussi une tache, celle de naître dans la deuxième épreuve plutôt que dans les suivantes ; mais elle sera moindre que la nôtre, car la deuxième épreuve sera plus douce que celle-ci, et ainsi de suite ; d'où vous voyez que chaque monde aura sa tache originelle, mais que les taches iront s'eiîaçant de mondes

moins parfaits à mondes plus parfaits ; heureux les enfants du dernier des mondes, ils naîtront dans le sein du bonheur absolu où nous autres, pauvres martyrs, nous n'arriverons qu'après avoir marché sur bien des épines ; mais, en revanche, ils auront vu un bon nombre de planètes de moins que nous, et quantité de sottises divertissantes.

J'imagine que nous trouverons Dieu dans cette dernière vie. Il y habite au milieu de l'absolu bonheur, de l'absolue vérité, de l'absolue perfection morale et de tous les absolus possibles dont il est le père. C'est de lii qu'il en envoya quelques rayons aux autres mondes ; plus ou moins selon les degrés, et c'est ainsi qu'il les rend plus ou moins parfaits. Nous-mêmes dans le plus bas et le plus obscur de tous, nous ne sommes pas tout à fait privés de la divine lumière, — quelques étincelles arrivent jusqu'ici. — chaque homme en a une dans sa tête ; les uns l'éteignent, les autres la laissent telle qu'elle est. Un petit nombre soufile dessus et l'augmente ; elle devient flamme vive et resplendissante dans les nobles esprits des Jésus et des Platon, des Homère et des Virgile, des Raphaël et des Michel-Ange. Etincelle sacrée, heureux qui te conserve et te nourrit, et marche à ta lumière dans les ténèbres de cette première vie ! C'est ton image que Zoroastre adorait, que les Vestales gardaient à Rome, que Moïse plaça dans le saint des saints et que le christianisme allume sur les autels ! En efîet, tu es toi-même la seule représentation de Dieu parmi nous ; sans toi, nous l'ignorerions ; sans toi, nous n'aspirerions pas à lui ; sans toi, nous ne serions pas ; car rien n'est que par lui, et il ne peut rien faire qui ne garde quelque chose des mains qui l'ont formé.

Voyez tous les peuples s'agiter et s'inquiéter à certaines époques ! D'où vient cette inquiétude et ce trouble ? C'est qu'ils ont perdu la lueur divine qui les éclairait et qu'ils ne peuvent vivre sans elle. Ainsi le monde civilisé était ébranlé à la naissance du Christ. L'ancienne reli gion était éteinte, la morale perdue, la corruption cou vrait le monde, chacun levait la tête et cherchait la

règle qui avait disparu. Un homme vint rallumer le flambeau et fit de nouveau resplendir la règle enfoncée dans les nuages de l'ignorance ; les peuples rassurés se calmèrent. Mais bientôt le vent des Palus-Méotides rabattit sur elles les ténèbres un moment écartées. La règle disparut de nouveau, mais les yeux du moyen âge étaient si mauvais qu'ils croyaient la voir encore. Le XVIII® siècle, fds de Luther, les dessilla et fit voir aux hommes qu'ils ne voyaient rien depuis longtemps. Nouvelles inquiétudes, nouvelle corruption ; le xviii^ siècle si habile à détruire les illusions, n'avait pas su établir la vérité. Nous dégageons à présent la règle qu'il laissa dans l'obscurité et déjà le calme renaît à mesure qu'elle reparaît. Tirons entièrement la toile nous autres qui savons de quoi il s'agit. Voilà notre métier. J'ai assez rêvé. Adieu.

Th. JOUFFROY.

Les Pontets, le 17 novembre 1819.

Mon cher philosophe, vous serez un peu étonné, sans doute, en recevant de moi à cette époque une lettre datée des Pontets. Le ciel l'a ainsi voulu. Une maladie grave qui depuis dix mois menace à chaque instant les jours de mon père m'a forcé de demander un congé pour l'hiver. J'ai fait le voyage de Paris pour l'obtenir. Je l'ai obtenu, et me voici de retour, profitant des longs loisirs que ma position me laisse pour reprendre avec mes vieux amis une correspondance trop longtemps suspendue.

J'ai maintenant pour voisin votre ami Dubois, qui comme vous le savez sans doute, professe à Besançon la rhétorique au collège, et la littérature française à l'Académie...

Il faudrait que je fusse bien amoureux pour me marier maintenant; car jamais mon sort à venir ne se trouva plus douteux et plus incertain. L'Université n'est

plus une carrière pour moi ; j'y suis retenu par un engagement, mais j'aspire à en sortir: en d'autres termes, ou l'L'niversit*^ changera entièrement d'ici à Texpiration de mes dix années de services, ou elle ne changera pas et restera tyrannique, arbitraire, inquisitoriale, absurde telle qu'elle est à présent. Dans ce dernier cas assurément je la quitterai. Dans le premier, je verrai, voilà la question et cette question est celle de mon avenir. Jusqu'à ce qu'elle soit décidée, je philosopherai pour moi, et non pour mes élèves auxquels je ne veux pas mentir en leur professant des opinions que je ne crois pas, mais auxquels non plus je ne veux pas professer toutes les miennes, fort peu curieux d'être destitué à Paris et d'être envoyé, au fond de la Gascogne ou de la Normandie, apprendre à des bambins de sept ans comment fait Rosa au génitif.

Que si vous me demandez le fondement de jnes craintes, je vous dirai que l'année dernière les chefs de l'Université firent saisir des rédactions de mes leçons, en tirèrent des phrases détachées qu'ils recousirent ensuite l'une à l'autre et sur ce beau et solide fondement, m'accusèrent d'impiété et d'anarchie, moi qui crois en Dieu plus qu'eux, puisque je sais pourquoi j'y ,crois, et qui aime l'ordre cent fois plus, puisque j'accuse de désordre et danarchie l'Université dont ils sont les chefs. Or, je suis impie parce que je dis qu'il n'y a pas de devoirs spéciaux envers Dieu, et encore parce que je soutiens qu'à l'époque où le christianisme parut, les hommes avaient besoin d'une nouvelle religion et que ce besoin favorisa son établissement ; ce que saint Paul et tous les pères de l'Eglise ont soutenu avant moi, et ce qu'on ne peut nier sans accorder que l'ancienne religion était bonne et l'établissement de la nouvelle inutile. Je suis anarchiste parce que je prétends que nul n'est tenu d'obéir à une loi qui lui commande ce que sa conscience regarde comme un crime, principe éternellement vrai et qu'on ne peut nier sans accorder par exemple qu'un préteur romain étsit tenu de faire brûler vifs des milliers de chrétiens, dès que la loi l'avait

ordonné, et par exemple encore que si Louis XVI avait été fugitif dans ses Etats au moment où la loi qui le condamnait à mort fut rendue, tout Français eut été obligé de le tuer ou de le livrer en découvrant son asile.

Et parce que j'étais impie et anarchiste à ce point, on me menaça d'une destitution, en ajoutant que le crime de Bavoux était une peccadille auprès du mien.

Quand une administration a le pouvoir de nommer sans concours, et de destituer sans jugement, elle est essentiellement mauvaise. Quand cette administration use du pouvoir absolu qui lui est absurdement confié, d'une façon aussi déraisonnable, elle est insoutenable et monstrueuse. Voilà les réflexions que je faisais pendant qu'on menaçait, et j'attendais pour les faire imprimer, qu'on me destituât. 11 paraît qu'oQ craignit la brochure. On n'alla pas plus loin, on s'adoucit, on voulut traiter. J'avoue que j'eus une forte tentation de ne rien céder pour avoir le plaisir qui suivrait la destitution, celui de me défendre et de rendre ridicules des personnages et une administration si absurdes.

Cependant, je réfléchis que j'étais sous la griffe de ces Messieurs, et qu'après la destitution, ils avaient le droit de me faire payer trois mille francs ou de m'envoyer au diable faire une sixième. Je pensai aussi qu'une telle boutique devait inévitablement tomber au premier jour, que je ne perdais rien en différant, et que d'ailleurs, il ne fallait pas sacrifier les intérêts futurs de l'enseignement de la philosophie, au plaisir peu philosophique de la vengeance. Je capitulai donc par raison, par devoir, par intérêt, et voici la capitulation : je promis de donner au commencement de l'année une liste des questions que je me proposais de traiter dans mes cours, et parallèlement une liste de mes solutions ; je permis à ces Messieurs de noter toutes les solutions qui leur déplairaient, leur offrant ou de ne pas traiter les questions correspondantes, ou de les traiter en donnant sous leurs noms et non pas sous le mien, les solutions qui leur conviendraient : ceci leur a paru par trop plaisant, Ils ont accepté la liste, ils ont accepté le privilège

du coup de crayon sur les solutions anarchiques et impies, mais leur modestie, — ou leur amour-propre, je ne sais lequel des deux, — a repoussé la proposition d'y substituer les leurs : ils ont mieux aimé la suppression entière des questions. C'est sur ces bases que le traité a été conclu et frappé l'an de grâce dix-huit-cent-dixneuf.

Voilà, mon cher, mes aventures de Tannée dernière dont vous aurez peut-être entendu parler fort infidèlement à Paris, — car, à Texception de Cousin, de Pouillet, de vous et de quelquf^s amis intimes, je n'en ai fait encore le récit à personne, et cela par charité pour Messieurs de rUniversité, et aussi pour leur tenir un peu parole : car ils me demandèrent après le traité, pour mon intérêt Tet moi je dis pour le leur) de ne souffler mot à personne de ce qui s'était passé.

Dieu vous garde, mon cher, et vous donne la prudence nécessaire à ceux qui vivent sous la griffe des puissants I Cette lettre vous en annonce beaucoup d'autres, d'aussi bonne taille; à cette condition pourtant que j'en recevrai de vous quelques-unes équivalentes.

Th. JoUFFROY.

àX

19 janvier 1820.

Où en est maintenant votre àme, mon cher ami? A-t-elle fait quelques pas de plus dans le chemin de la résignation ? Hélas ! vous l'éprouverez, l'âme ne se résigne pas : faible, impuissante, passive, elle souffre quand elle reçoit le coup; la blessure est vive et douloureuse d'abord : les moindres circonstances la font saigner et

1. Ladresse de cette lettre est perdue. Le destinataire ne peut être que Damiron ou Perreau: je la croirais écrite à Damiron, ?i la lettre suivante, du lendemain 20 janvier, ne semblait également s'adresser à lui.

rirritont; peu à peu elle s'adoucit, elle se ferme, elle se guérit ; on finit par ne plus sentir que la place où elle était, qui est un peu moins ferme et robuste que les autres, et qui pâtit encore sourdement quand on y frappe trop fort. Voilà l'histoire de la douleur sensible : fatale elle vient, fatalement elle dure, fatalement elle s'en va; le temps tout seul la soigne et la guérit, et il la guérit inévitablement,

Il y en a qui s'en veulent de voir passer et s'évanouir en eux la douleur. L'objet le plus aimé, le plus adoré expire entre vos bras ; vous croyez le mal sensible de sa perte, éternel et infini : au bout de quelques années, que dis-je, de quelques misérables mois, il n'est déjà plus ou presque plus. Alors on s'accuse d'insensibilité, d'oubli, d'injustice; on voudrait soufîrir encore comme si la fatale douleur qui ne dépend pas de nous honorait ceux qui ne sont plus. J'ai passé par là : je me suis fait ces reproches, et j'en ai reconnu l'injustice.

Il est des regrets qui distinguent l'homme véritablement généreux de l'égoïste : ce sont ceux de la raison. Que la douleur soit ou ne soit pas, tant que votre mémoire conservera le souvenir de votre frère, de ses vertus, de ses qualités aimables ; tant que votre intelligence comprendra combien vous avez perdu en le perdant et combien la société avec vous ; tant que vous conserverez à cette image de celui qui n'est plus l'amitié, le respect, l'estime que vous lui portiez à lui-même, vous ne serez point infidèle à sa mémoire, vous l'honorerez comme elle doit l'être, vous accomplirez le devoir envers lui.

Voilà ce que vous devez chercher à conserver, ce que vous ne manquerez pas de conserver, et non pas la douleur qui ne sort pas de votre volonté et qui ne l'honore pas, qui est malgré vous et qui passera malgré vous.

Cherchez au contraire tous les moyens de la dissiper et d'aider au temps et pour cela, travaillez, promenezvous, causez, écrivez-nous, faites des projets pour l'avenir : c'est l'avenir qui console, parce que c'est l'avenir qui donne de l'activité et de l'occupation au cœur comme

286 COKKESPO.NUANCE DE 111. JOLIFRÛY

à l'esprit ; le passé n'est rien, le présent est triste et insignifiant.

Je ne vous donne pas des conseils en Fair, je vous offre les leçons de ma triste expérience; je sais les honorables préjugés d'un cœur bien né, et comment, cédant à ces préjugés, on se tourmente à nourrir une douleur qui vous échappe ensuite malgré vous ; je vous donne mon avis sur ces préjugés, non que vous ne soupçonniez pas qu'ils sont des préjugés, mais afin de vous enhardir dans cette opinion, en vous montrant que moi, votre ami, moi, dont vous estimez le cœur et le jugement, je la partage pleinement : je sais assez comment les timidités de Tesprit disparaissent, quand on trouve le principe où l'on n'ose se fier, approuvé et entièrement adopté par un homme désintéressé et de bon sens, et c'est pourquoi je vous montre et vous dis ce que je pense.

Ensuite, j'ai éprouvé les remèdes qui conviennent à la douleur; je ne les cherchais pas ; ils me rencontraient, j'observais et je les reconnaissais à leurs effets. Je vous les offre afin que vous les cherchiez, en ajoutant que je les chercherais, aussi si j'étais à votre place, et cela sans scrupule, aussitôt que j'en aurais la force. Car, encore une fois, ce n'est pas la souffrance, c'est le souvenir qui honore nos parents et nos amis descendus au tombeau.

Voyez Dubois : que n'a-t-il pas perdu en dix-huit mois? Père, frère, épouse; la douleur est déjà partie. Et moi, il y a à peine un an que je vis mourir mon père ! plus de douleur ! Ainsi elle passe rapidement, inévitablement; elle est méprisable; elle nuit beaucoup sans être bonne à rien : il faut l'ôter et la chasser si l'on peut.

Je n'écrirais pas ceci à un homme ordinaire. Il ne me comprendrait pas et me regarderait comme un égoïste : je vous l'écris à vous, parce que vous avez observé Tiiomme et, séparé en lui, ce qui est lui et ce qui n'est pas lui, ce qui est libre et grand et ce qui n'est que fatal et vil.

20 janvier 1820.

Nous sommes tous malades. Dubois au foie, Cousin à la tête, Pouillet partout un peu ; moi de même, la vie que nous menons est contre nature, on ne doit penser que pour agir et nous pensons par métier sans autre action que celle de penser ; le corps languit et s'use et bientôt l'âme succombe elle-même par la faiblesse du corps, ensuite les idées ennuient à la fin; à force de vivre avec elles et de les voir de près, leur beauté s'évanouit. Tout ce qui avait paru grand, noble, fort ou fécond devient trivial et commun ; l'enthousiasme qui ne peut être inspiré que par une idée est tari à sa source et pour toujours. L'activité, qui ne reçoit d'impulsion que de l'enthousiasme à un degré quelconque, périt avec lui et nous ne sommes plus rien ; il faut de l'harmonie dans le développement de Thomme ; s'il cultive exclusivement une faculté, elle écrase les autres et finit par crever comme la grenouille. Nous voulons être exclusivement des êtres pensants et la pensée s'éblouit elle-même de fatigue et ne voit plus rien à force de toujours voir ; le corps périt en attendant, l'activité meurt dans son germe et on nous enterre plus sots que nous n'étions nés.

l^es circonstances ne sont point propres à ranimer nos âmes épuisées, on sème des dégoûts sur nos pas, on est absurde et on veut que nous le soyons, tout le poids de l'avilissement général et de l'abrutissement particulier de l'Université me pèse sur les épaules ; ma vie est un malaise, une impatience et un ennui continuels ; ô rêves d'une petite maison, de quelques champs et d'une aimable femme dans quelque montagne libre ne serez-vous jamais réalisés ? quoi ! je serais condamné à vivre dans cette ville de fumée et de boue, spectateur d'une corruption hideuse dans son élégance et d'un despotisme affreux dans son hypocrisie, débitant sept fois par semaine pour

288 CORIIESI'OMJANCE DE TH. JOLFFKOY

de Targent des idées qui m'ennuient et qui ennuient les autres, des idées qu'un ignorant décoré, qu'un jésuite fourbe et bête soumet encore à une censure préalable, rapetisse encore et tâche de tourner à son profit et à celui de sa vile faction ; des idées qu'après-demain il faudra exprimer en latin afin qu'elles soient plus nulles encore, et que dans un mois je devrai traduire en syllogismes qu'on puisse se jeter mutuellement à la tête dans un absurde combat; et moi, àme fière et indépendante, je me soumettrai à ce joug ridicule, j'irai faire des visites et soutenir des conversations avec mes inquisiteurs, et je sourirai aimablement quand le mépris sera au fond de mon àme ; et à tous ses ennuis, à tout ce supplice, à toute cette vaine existence, je sacrifierai mon bonheur, ma liberté, ma santé et la vigueur de mon intelligence et les élans de mon imagination ! Car on s'abrutit et on se perd à vivre de la sorte ; je n'ai plus qu'à demi la faculté de penser, mon âme n'a plus de chaleur, mon imagination plus de puissance, je me sens mourir de toutes façons, l'indignation seule fermente, se nourrit et, se conserve en moi contre tout ce qui m'entoure et contre moi-même ; car enfin je n'ai qu'à vouloir et tout ce poids est secoué, qu"attends-je donc? pourquoi hésiter et tarder? je veux que le Ciel m'écrase si j'y comprends rien.

Et cependant j'ai une explication, mais qui me fait honte ; l'exemple de mes amis qui souffrent comme moi et restent cependant, me domine. L'embarras d'un si grand changement de vie, la difficulté de me tirer à part dans mes montagnes et de me dépêtrer du tracas des affaires de famille, l'espérance d'un changement subit et de quelqu'heureuse chance d'activité et de gloire, la pensée des vexations d'opinion que j'éprouverais des petites autorités de mon pays, l'effroi de passer le Jura et de cesser d'être Français si je ne veux pas m'y soumettre et un certain goût pour la fatalité et un penchant à lui abandonner ma destinée, voilà, voilà les misérables obstacles qui empêtrent ma volonté et la confondent, et tout cela c'est de l'égoïsme, et voilà l'homme ou du

moins moi. Je suis désolé d'être ainsi et je suis forcé de me reconnaître tel.

N'y a-t-il donc plus rien en moi de noble, de ferme, de généreux, de dévoué ? Il y a encore en moi Téquité, c'està-dire la justice négative, c'est-à-dire encore la noninjustice, je suis encore un honnête homme, mais je ne sais si je vais au-delà.

Pourtant s'il fallait agir demain et mettre sa vie en péril pour une noble cause, j'en serais de grand cœur ; voilà encore du dévouement, mais il est un courage plus difficile qui me manque : jouer sa vie n'est rien, elle vaut si peu ; résister à une grande vexation n'est rien encore, mais soutenir le poids d'une situation insignifiante et la fatigue d'un malaise continuel, voilà où j'échoue ; ceci me passe et je n'y tiens pas.

Je vous abandonne tout ce fatras et toute cette confession. Ah ! si vous êtes malade d'àme, je le suis bien aussi, et cependant mon mal n'est pas incurable peut-être ; je sais bien ce qui le guérirait.

Adieu. '

Th. Jouffroy.

A Damiron

Paris, le 26 février 1820.

Mon cher ami, je vous ai écrit une lettre que vous n'avez pas reçue puisque vous mandez à Dubois que je ne vous écris pas; c'est la première lettre qu'on m'ait interceptée, et je ne vois pas à quoi bon, car elle ne contenait aucun renseignement utile à la police, et point d'opinions mauvaises, ni de diatribes contre personne, sauf quelques bagatelles sur ce bon abbé Nicolle, notre père à la manière de Saturne qui mangeait ses enfants; voilà ma justihcation ; je ne viens pas réparer le dommage que la poste vous a causé, ce sera pour une autre fois, je viens vous proposer une affaire qui pourra peut-

être vous convenir autant qu'elle me convient à moimême.

Je fais cinq leçons à Bourbon et deux à l'Ecole par semaine ; ma santé est faible, tant de travaux Tépuisent et je veux, s'il est possible, la conserver ; j'ai donc proposé à votre père de vous abandonner Bourbon et cela tout de suite. Bourbon rapporte 8 francs la leçon, c'està-dire 40 francs par semaine, c'est environ 160 francs par mois, plus 400 francs d'agrégat.

Mais je voudrais en, même temps compenser ce sacrifice que je fais à M. Xicolle par l'acquisition du titre de maître de conférences à l'Ecole que je mérite depuis un siècle et que je n'ai pas encore, attendu que je suis peu intrigant et peu souple.

Or. je ne doute pas que M. Xicolle qui me hait ne consentit volontiers à me nommer à l'Ecole pourvu que j'abandonnasse Bourbon, car il se réserve incessamment et in petto le plaisir de supprimer l'Ecole elle-même, en sorte qu'il lui importe peu que les philosophes y aient des places.

Voici donc comment les protections puissantes qu'a votre père présenteraient la chose à M. Xicolle : elles diraient tenir de bonne source que je quitterais volontiers Bourbon si j'avais le titre à l'Ecole; elles présenteraient vos mérites à M. Xicolle, elles répondraient de vous et de vos opinions, elles peindraient la situation de votre père, le besoin qu'il a de vous, etc., finiraient par prier M. Nicolle de me nommer et de vous nommer en même temps, moi à l'Ecole, vous à Bourbon.

Là-dessus M. Nicolle me ferait venir et me demanderait si les intentions qu'on me prête sont les miennes ; je m'étonnerais qu'on les eût découvertes, je les avouerais cependant, on me demanderait des renseignements sur vous, j'en parlerais très froidement; M. Xicolle en concluerait que nous ne sommes pas hommes du même acabit, ce qui vous vaudrait beaucoup dans son esprit, et peut-être commandé par les grands seigneurs qui vous auraient protégé et subjugué par le peu de bien que dirais de vous, se laisserait-il aller.

A DAMIRON â9l

Ne regardez pas cela comme un sacrifice que je vous fais, non, c'est chose toute simple ; mes deux places me fatiguent, j'en laisse une, et je suis assez heureux pour y trouver un moyen de vous ramener auprès de votre père; en second lieu, si au bout de quelque temps je me trouvais malade, vous seriez là pour me remplacer à l'Ecole et vous auriez la bonté de me laisser une partie de mon traitement pour me soigner, service que je vous rendrai pareillement au cas contraire, voilà tout.

Il faut me répondre de suite, courrier par courrier, oui ou non, car je suis pressé de me décharger ; si vous dites oui, il faut que l'affaire réussisse ou échoue en quinze jours et si elle réussit que vous soyez ici au 1" avril.

Gavinet^ et le proviseur soigneront vos frères, et Fannée prochaine les bourses seront transférées à Paris.

Votre père adopte pleinement ce projet .

Adieu.

Th. Jouffroy.

A M. Damiron-

Vous avez fait une grande conquête, mon ami : la clarté. Vous n'y parveniez qu'à peine à l'Ecole ; elle éclate partout dans votre discours et c'est un grand point.

Non seulement votre style est clair, il est encore d'une énergique justesse, d'un bout à l'autre de votre composition. Vous êtes de l'école de M. Royer-Collard pour l'expression et le tour, mais vous n'avez pas sa concision : vous étendez et retournez votre pensée à la manière de Rousseau. Ces deux façons sont contradictoires : il faut ou sacrifier le style à la composition, ou la compo-

1. Élève distingué de l'Ecole, mort recteur de l'Académie de Bordeaux.

2. Cette lettre sans date est certainement de 4820, et antérieure à celle qui porte la date du 1" mai.

sition au style ; la composition de Rousseau exige un style moins précis ; le style de M. Koyer-Collard exij^e une composition concise.

Je vous dirai que, sans savoir écrire moi-même, je m'ingère à régenter ceux qui écrivent : je tiens toujours Trognon en haleine ; je l'ai tiré du style académique, mais il s'est précipité dans un autre excès : il écrit maintenant comme M. Guizot; je suis tout occupé à le le tirer de cet autre abime et à le ramener à parler français. D'un autre côté, je prêche Dubois : il a le style de 93 ; je gourmande Perreau et je l'accuse de mollesse ; tout cela me gonfle un peu : je suis pédant et vous l'allez voir.

Le sujet de lAcadëmie présentait un écueii inévitable : c'est un sujet philosophique, et il faut le traiter académiquement; il y a contradiction. L'écrivain le plus habile parviendrait à peine à se tirer de là : à votre place, j'aurais choisi. J'aurais fait un mémoire de l'Académie de Berlin, ou un discours de l'Académie française. Prendre le premier parti, c'était renoncer à la couronne; exécuter le second n'était pas aisé pour un homme qui a des idées philosophiques. Comment se résoudre à ne pas traiter le sujet ou à le traiter en affaiblissant, en amoindrissant tout.

Vous avez pris un milieu : vous êtes philosophe dans la méthode et dans renonciation des résultats; vous êtes académicien dans les développements ; de là deux modes de composition et deux styles. Tout vous échappe : vous êtes lourd sans être profond; vous êtes rhéteur sans être élégant et rapide ; à moins d'être Rousseau ou Pascal, il était impossible que cela ne fût pas ; ce n'est pas votre faute, c'est celle du parti que vous avez pris. Où prendriez-vous la chaleur et la grâce? Vous suivez le développement d'une théorie philosophique. Comment seriez-voQS profond? Vous osez à peine énoncer vos idées ; l'Académie veut des phrases et vous vous empressez de lui en donner; vous avez dû souffrir en composant ce discours et je souffrais pour vous en le lisant.

Les idées sont très justes, mais superficielles pour un

philosophe qui voudrait une analyse poussée plus avant. Le style est excellent de justesse, de précision et de force, mais il manque de vie, de mouvement et de chaleur; l'académicien n'est pas satisfait. Encore une fois, comment faire autrement? J'admire que vous vous soyez mis dans une pareille gêne ; j'admire que votre courage n'ait pas défailli au milieu de l'entreprise.

Je soutiens qu'il y a dans votre discours tout le talent qu'un homme maître de son sujet et de sa langue pouvait y mettre, — je le soutiens envers et contre tous, — mais la composition n'en est pas moins vicieuse, et elle ne pouvait pas ne pas l'être.

Quel remède à cela? Aucun. Le mal est à la racine ; mais laissez venir vos concurrents et je vous promets un curieux spectacle : de petits littérateurs qui n'auront pas entrevu le sujet et qui auront jeté le vague et les phrases à pleines mains ; des hommes de sens qui auront répété La tlarpe, et quelques philosophes qui auront fait comme vous avec moins de talent.

Il faut donc envoyer votre ouvrage et comme il s'agit du prix, adoucir un peu la philosophie qui choquera les juges; j'ai mis des notes en marge, vis-à-vis les morceaux qu'il faut rendre plus élégants.

Voilà mon avis tout nu, — je ne le crois pas fait pour décourager, — le vice du sujet a produit tout le mal et vous ne pouviez y échapper ; le talent du philosophe et de l'écrivain subsiste tout entier, bien qu'il ne puisse se manifester qu'à demi.

Perreau, et j'espère Dubois, vous écriront leur avis; votre père, à qui j'ai passé le manuscrit, vous mande de le lui renvoyer quand vous y aurez mis la dernière main; il le fera copier par un homme habile, sous ma surveillance immédiate, et nous le déposerons.

J'attends que M. Nicolle me fasse appeler pour notre affaire.

Il paraît très bien disposé.

Adieu et tout à vous.

Th. JOUFFROY,

294 CORRESPOND ANCî: de TTÎ. JOL'FFROY

A Damirnn

Paris, le 1" mai 1820.

Je vous annonce, bon ami, que j'ai reçu votre discours ; il a infiniment gagné; Texorde est un peu raide et malaisé, mais je ne vous l'enverrai pas de nouveau, je me permettrai d'en adoucir la tension et je ferai copier ; si l'Académie sait apprécier un style énergique, ferme et précis, elle distinguera votre composition.

Votre affaire est manquée, jose espérer qu'elle réussira aux vacances, les obstacles ne viendront pas de moi au moins, mais je crois que Xicolle ne veut ni de vous, ni de votre ami ; nous sommes de TEcole, nous sommes élèves de Cousin ; il peut nous promettre beaucoup et nous charger de compliments, mais il trouvera moyen d'ajourner toutes nos prétentions, il faudra nous faire d'autres ressources et une indépendance.

Adieu, je vous promets une bonne lettre, incessamment.

Embrassez vos petits frères pour moi.

Th. JOUFFROY.

A Datniron^

13 juillet.

Povero/ je ne vous écris pas et depuis l'œuvre oratoire rien de moi n"a troublé votre solitude ; que voulez-vous, je suis malade, non point alité, mais ambulant et ne faisant chose au monde, pas même une lettre ; mes pauvres nerfs me secouent terriblement, mon àme est bien ennuyée de son enveloppe cacochyme et Pouillet me promet que cela durera encore huit ans, après quoi je me porterai bien. Amen.

1. Sans date d"année. mais le texte la détermine, elle est certainement de 1820.

Votre bon père est comme moi, faible et nerveux des pieds à la tête ; votre retour lui sera bien utile : j'ai diné avec lui l'autre jour, il a besoin de distraction et moi aussi, mais je vais courir le monde et lui reste ; vous lui tiendrez lieu de voyage.

Encore une fois la vie est triste, mais elle est courte et nous serons mieux dans la lune très probablement.

En attendant, les académiciens vont vous juger et peut-être monterez-vous au Capitole avant de monter si haut ; vous m'écrirez votre triomphe ; je vais chez moi attendre votre lettre et si je puis relever de mes infirmités nous nous verrons au mois d'octobre.

Cousin projette des volumes ; Platon complètement traduit ! pour moi je n'ai d'autre but qu'un peu de santé si je puis en attraper, après nous verrons; la gloire sent bien la fumée, qu'en dites-vous ? C'est encore moins que la vie, ô lune, lune ! ! ! Quando te aspiciam?

Trognon compile, mais entre deux publications il va venir en Suisse ; le public le saura et nous aurons un beau voyage de plus pour charmer les soirées d'hiver.

Perreau discourra cette année à Saint-Louis ; on s'attend à quelque chose de majestueux.

Dubois mange sa demi-solde à Rennes ; il médite une histoire de Bretagne, la préface est commencée et je me suis chargé de faire un article dans la Revue quand l'ouvrage aura paru ; je suis bien sûr de tenir ma parole.

Mancy furette et ne trouve rien, il est impossible de dire ce qu'il fait ni ce qu'il veut faire ; il a une sœur qui est un prodige de mérite quoique un peu bossue ; elle viendra l'an prochain pour tenir sa maison, il donnera probablement des soirées qui seront délicieuses.

Vernadé fait des enfants ; c'est un produit positif qui peut être soumis au calcul et que j'estime beaucoup, au moins cela s'appelle-t-il faire quelque chose ; au fond il n'y a que la nature qui produise, et comme dit M. de Donald l'esprit se repliant sur lui-même ne peut rien engendrer parce qu'il n'a qu'un sexe.

A mesure que l'on avance, les illusions s'évanouissent

Tune après l'autre, on revient au bon sens qui consiste à labourer la terre pour manger et à faire des enfants pour perpétuer notre misérable race humaine.

La politique est une sottise, la société est à rebours, il y aurait trop à faire à la retourner, il faut supporter avec mépris l'injustice et Finsolence de ceux qui gouvernent et les laisser nous conduire à la barbarie ; il est bon que la corruption de notre état social se purifie et que la race Européenne se renouvelle dans les bois dont elle est sortie.

Tout cela est bien triste, mais est-ce ma faute ! je suis plein de bile et je vois noir.

J'admirerai tout quand je me porterai bien, sinon, bonsoir, malheur au monde !

« Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie. »

Yarney, quel homme! le nez rouge, Toeil avide, la main chaude, vingt-six ans, de la confiance, des épaules carrées et une constitution indélébile, voilà mon héros ! La philosophie a fait là une bien belle acquisition, il le sent et il coquette avec elle ; il prétend que le monde veut aussi l'avoir et qu'il est obligé de se partager un peu; que faire! on ne peut que prendre patience dans Tespoir de ne pas le perdre tout entier.

Je ne connais plus que Yarney parmi nous qui soit encore jeune, les autres sont déjà à moitié llétris ; nous étions bien heureux à l'Ecole.

Adieu, mon cher ami, je m'ennuie loin de vous et de Dubois, écrivez-moi.

Je pars le 20 juillet.

Tout à vous.

Th. JOUFFROT.

A Dubois^ à Besançon

14 août 1820.

Cher ami, cette vie est une épreuve; c'est pourquoi elle est triste. La loi de ce premier monde est le malheur; nous sommes esclaves de cette loi ; ceux qui le savent se résignent et ne se bercent pas d'espérances prochaines, ceux qui ne le savent pas s'irritent du présent, pleurent le passé qui ne valait pas mieux mais qu'ils ont vu avec les yeux de l'imagination, et comptent sur l'avenir qui les trompera ; ceux-ci souffrent doublement et du mal réel et du mal qu'ils se l'ont ; estimons-nous heureux, cher ami, de connaître la loi de la vie et sachons nous soumettre.

Votre lettre est profondément triste, elle convenait à son adresse, car je suis triste aussi ; vous êtes plus mal; moi de même ; vous ne dormez pas, je passe des cinq heures au lit sans dormir ; dans ces longues insomnies le malheur de ceux qui me sont chers me poursuit autant que le mien; je songe à vos souffrances, à votre triste retour dans votre patrie ; à Pouillet attaqué à la fois de plusieurs affections graves; à Cousin qui traîne en Italie un corps faible et usé de travail ; à Fribault qui n'est plus et que tant d'autres doivent suivre ; ainsi la mort clioisit ses victimes ; elle a commencé par Loyson et Fribault, elle vous menace, mes chers amis, vous qui étiez faits pour honorer ce monde par vos vertus et vos talents. Mais tout cela est dans l'ordre ; il était aussi dans l'ordre, que votre admirable frère mourût, mais celui-là nous apprend avec quel calme on doit supporter l'ordre et, comme vous le dites, sa dernière lettre est une belle leçon. Tel était Fribault dans les derniers jours que je passai avec lui : nous nous promenions du matin au soir dans les rues de Paris, nous déjeunions et nous dînions ensemble; nous ne nous quittions pas, nous sentions que nous ne devions pas nous revoir ; son mal l'oppressait et nous parlions delà mort, de cette vie, et de l'autre avec

calme et suite ; Falternative qui épouvante le vulgaire lui était indifférente ; nous philosophions sur ces terribles matières comme s'il eut été bien portant, et ces graves conversations semblaient lui adoucir l'attente de la mort et me consoler d'avance de sa perte ; je le reconduisis à la diligence, notre séparation fut tranquille et sérieuse, comme celle de Pontarlier: en nous serrant fortement la main, nous nous comprîmes ; le rendez-vous était dans l'autre vie, et la mort ne nous a pas manqué.

Je compare cette dernière huitaine passée avec Fribault à la quinzaine oii nous avons vécu ensemble et qui ne doit plus sortir ni de votre mémoire, ni de la mienne. Vous savez qu'elle fut triste aussi, nous riions quelquefois et même beaucoup, mais c'était un peu le rire d'inconscients : dans ces moments nous n'étions pas à nousmêmes, nous ne riions pas sur la Dole, ni sur la promenade de Lausanne, ni à Clarens, ni au clair de la lune dans la voiture, ni à Yverdun à la vue de ce lac sans fm, ni entre ces deux vieilles tours à Orbe, ni sur le Zurchet, ni le soir dans notre chambre; même à Ferney dans cette petite promenade que nous fîmes, débarrassés un moment de nos compagnons de voyage, nous étions redevenus sérieux; nous le fûmes à Genève, sur l'esplanade Saint-Antoine; nous le fûmes à Pontarlier sur le cours et à souper, et toujours quand nous avons été seuls nous avons été tristes. Nos moments de rire, je fais effort pour les rappeler, ils n'ont pas laissé de trace ; les autres vivent ineffaçables dans votre mémoire et dans la mienne. Ainsi donc ces jours passés ensemble ont été tristes, aussi ils nous ont unis intimement et cette union tacite et intime, la mort ni la vie n'y peuvent rien ; et soit que l'une ou l'autre nous sépare ou nous rapproche, nous nous aimerons dans cette vie et nous nous aimerons audelà ; vous l'avez dit à votre manière, je le redis à la mienne.

Je le pensais en vous quittant à Pontarlier ; aussi j 'étouffais en partant; un brouillard froid se traînait entre les rochers et le long du Doubs et me pénétrait jusqu'aux os; à travers ce voile grisâtre je découvrais les formes

indécises des montagnes, des sapins et des maisons qui passaient devant moi comme des fantômes ; Veau du ruisseau qui borde la route se plaignait derrière moi ; je voulais avancer, mon cheval, comme les coursiers d'Iiippolyte, baissait la tête et refusait d^iUer ; plus loin, en levant les yeux, j'allai voir la tranquille et menaçante prison de Mirabeau assise sur son . rocher et enveloppée de brumes ; je ne pus retenir mes larmes et je ne pus trouver pourquoi je pleurais sinon cette séparation et tout ce lugubre spectacle, et cette froidure qui me tenait ramassé dans ma voiture; alors j'eus comme vous de tristes pressentiments, je sautai par terre, je marchai vivement et comme si j'eusse été plus fort contre le mal dans cette nouvelle position, j'appelai mes croyances à mon secours et les opposant à tout ce qui pouvait arriver de plus triste je retrouvai la raison et le courage ; et comme si cette conjuration morale eût eu quelque pouvoir sur la nature, les enchantements qui m'environnaient disparurent, le ruisseau avec son onde plaintive n'était plus là, le soleil s'élevait avec pompe et force derrière la montagne et devant lui s'était évanoui la froidure avec le brouillard. Je tournai la tête pour chercher le château de Joux et je m'étonnai de ne plus le retrouver. J'étais au-dessus de la montagne : à mes pieds les deux lacs, cinq ou six villages sur les bords, les cheminées qui fumaient, les chants des faucheurs qui parvenaient à mon oreille sans que mes yeux les vissent et dans le lointain le Zurchet et la place de mon village ; alors, mes idées plus riantes m'offrirent de plus douces images. Je vous vis sur la route de Besançon avec M"'*' de Leley, allant bien et causant ; vous repreniez vos cours, rafraîchi par le repos et le voyage; vous alliez en Bretagne, vous vous y formiez une douce et sûre indépendance, vous reveniez à Besançon bien portant et au bout de l'année nous recommencions notre beau voyage; folle et variable imagination il fallut l'arrêter encore dans cet autre excès et par la volonté rendre à la raison un empire aussi promptement perdu que conquis ; voilà le bonheur de ce monde, des illusions qui durent une heure et qui font

pitié; des ombres qu'on ne peut saisir; des rêves qui (■eliappent; des hypothèses vaines prises à part et qui s'anéantissent par leur seule contradiction ; — vous vous plaignez de votre faiblesse, — accusez plutôt la nature humaine, partout faible parce que partout elle est vouée au mallieur ; vous vous en voulez de ne plus retrouver de sentiments pour écrire à vos amis ; veuillezen donc à cette fatale sensibilité, empire infortuné de la nécessité et du changement, où tout varie incessamment sans que la volonté y puisse rien. Ah ! si Thomme était là, que dhommes nou^ serions du berceau à la mort ! nous ne durerions pas : quelque chose succéderait ;< quelque chose toutes les minutes et dans cette rapide el infinie succession tout se rencontrerait sauf Tunité I L'homme, l'unité n'est pas là, parce que là rien ne persiste ; l'homme est dans la volonté libre et intelligente : c'est là qu'il doit se réfugier et se défendant des entraînements de la sensibilité la regarder varier sans se croire compromis par des variations qu'il ne peut ni commencer, ni diriger, ni arrêter, ni suspendre.

C'est là qu'est la source du mal ici-bas — c'est par là que Dieu nous a constitués dans un état d'épreuves ; — en donnant à notre volonté l'empire absolu des actions, il nous a laissé maîtres du bien et du mal moral ; — en lui (jtant tout pouvoir sur la sensibilité, il s'est réservé la dispensation absolue du bonheur et du malheur ; — en montant cette sensibilité pour souffrir et non pour jouir et en nous plaçant dans un monde arrangé pour l'attaquer et la blesser sans cesse, il a opéré la dispensation et nous a déclaré qu'il voulait que nous fussions malheureux ; — en nous douant dune raison capable de s'élever au-delà de ce monde et en manifestant à cette raison l'immortalité de l'àme, — la nécessité de mériter le bonheur pour en jouir et la manière de le mériter, il a justifié et expliqué ses décrets; il nous a forcés à le reconnaître bon et juste, bien qu'il nous fît souffrir, et a placé devant nos yeux en nous montrant l'avenir, une consolation et un encouragement pour cette vie avec une espérance certaine pour l'autre ou plutôt pour les

autres. Voilà toute la position humaine. Qu'on est fort en s'y plaçant ! et comme le courage revient quand on s'y remet! alors quelle vanité que le mal! quelle vanité que les arrangements pour l'éviter! quelle joie que la mort ! quelle confiance en ce qui la suit! quelle curiosité, quelle impatience à se précipiter dans ce pays nouveau et fortuné ! mais l'effroi physique de la mort et le devoir de subir l'épreuve sont là pour réprimer le suicide et prévenir le dépeuplement de la terre ; — sans quoi les âmes amoureuses du trépas jetteraient leurs enveloppes, et déserteraient ce misérable monde.

C'est au sein de ces pensées consolantes que je me réfugie et que se réfugiait votre frère et que vous savez vous réfugier vous même. Et tout cela n'empêche pas de s'attrister et de pleurer ! — car il est doux de se laisser aller par moments à la pente sensible et de se promener avec le genre humain dans cette vallée de larmes peuplée de sentiments tendres et de douces affections, et décorée par l'imagination de larges et sombres peintures ; c'est le repos de la volonté, c'est le délassement de l'intelligence ; la fatigue de la pensée et de l'action vous y entraîne ; — la paresse vous y retient ; — elle vous y endormira et vous y corrompra, si vous cédez, ou trop longtemps ou trop souvent, à cet attrait mélancolique qui cache, sous la douleur, un plaisir secret et intime et vous séduit d'autant plus infailliblement qu'il a moins l'air d'une séduction.

16 août 1820.

Je ne sais où m'auraient entraîné mes pensées si je n'avais été interrompu. Je reprends aujourd'hui pénétré des mêmes idées, mais avec la volonté d'y résister et de vous parler de mon second voyage d'Yverdun.

Le frère de M. Favre, ancien colonel, étant venu dans ce pays, on arrangea une course en Suisse ; — nous allâmes donc quatre débarquer chez Falconnet et, par une pluie battante, nous nous rendîmes en quatre heures

302 COUKESPONDANCE DE TH. JOEFFROY

le lendemain à Yverdun ; — nos chevaux allaient bien comme vous voyez.

Boire, jouer, faire des farces et cliercher de jolis yeux tel était l'esprit de mes compagnons de voyage. J'en excepte Falconnet, homme facile qui fait des farces avec les farr-eurs^ mais qui comprend les choses sérieuses. Il ne lui a manqué que l'Ecole Normale ; — il est digne d'être formé et je voudrais le voir plus souvent tète-àtête.

Nous passâmes le reste du jour à Yverdun et la matinée du lendemain; — nous nous divertîmes largement, mais je songeais à vous et à Peztalozzi et cette joie m'oppressait;— ces Messieurs voulaient voir l'institution, et moi je ne voulais pas la revoir avec eux.

Je leur dis donc que je devais à l'accueil que m'avait fait M. Peztalozzi une visite particulière ; que j'allais faire d'abord cette visite, que je demanderais la permission de les y conduire et que je reviendrais les prendre.

J'arrivai, je demandai M. Smith ; — il vint; ma figure lui parut de connaissance, — vous êtes Bernois, me dit-il : — non pas, lui dis-je; — ah! Monsieur est ministre à Yverdun! — J'avoue que cette douce méprise m'affecta péniblement, je lui rappelai les deux professeurs de l'Université de France et alors il me retrouva — et me quittant aussitôt : « Je vais vous envoyer M. Peztalozzi. »

J'attendis un quart d'heure celui-ci dans la salle des Portraits. Il arriva enfin. Il était prévenu; il ne fut donc point embarrassé de savoir qui j'étais, il ne m'embrassa point — nous nous assîmes. II avait Pair extrêmement préoccupé ; je compris qu'il venait de travailler ; peu à peu il se dépêtra de ses idées et revint à moi ; — je lui rappelai la demande qu'il avait faite d'un jeune homme; je lui dis que vous vous en occupiez, il parut ou s'en souvenir à peine ou n'y attacher plus une grande importance, autre chose l'occupait en ce moment.

C'était une méthode pour enseigner les langues aux enfants et dont l'idée fondamentale est qu'il faut commencer par les mots et finir par la syntaxe ; il me l'exposa avec beaucoup de feu ; — il me fit observer que les enfants

qui commencent à parler, ne sont occupés qu'à retenir les mots qui désignent les objets et les actes et s'embarrassent peu de la construction ; qu'avec les mots et sans construire ils se font très bien comprendre ; — la syntaxe nest presque rien pour le but, me dit-il dans son langage concis et énergique, — cest la forme, le mot est la matière. Ensuite il me raconta comment il fallait s'y prendre pour enseigner les mots, — sa manière n'est pas neuve ; — il rassemble les mots d'une syllabe et les partage en séries qui comprennent chacune tous ceux qui ont le même son — found, bound, sound me disait-il avec feu el il m'enfilait ainsi une longue suite de mots allemands, de même pour les mots de deux, trois, quatre, cinq syllabes jusqu'à la fin. Tel fut un des objets de notre conversation.

Je le ramenai sur Smith et sa sœur; — il appelle celleci : La femme incom^parable — elle a la forée d'un père, la bonté' d'une mère et la capacité d'un ^naître. Il me raconta comment sans Smith il se ruinait et anéantissait lui-même tout moyen de justifier son système en le réalisant. Je veux le bien, disait-il, ^e ne sais pas le faire. Je suis un enfant, un vieillard imbécile. Je n'ai pas la méfiance nécessaire p)our administrer ; — je suis trop bon ; — on me volait ; pour Smith rien n'est bon; ni m,auvais — il rerjarde ; — sans lui f aurais passe pour un homme ciui a voulu beaucoup et cjui n^a rien fait, pour un pauvre bon vieillard fou ; — et il ajoutait les larmes aux yeux : c'est im miracle qu'un faible vieillard ait trouvé si subitement un si ferme appui.

Ensuite nous parlâmes politique, on annonçait alors la révolution de Naples, il me demanda des détails sur la manière dont elle s'était opérée et sur les hommes qui l'avaient faite, — je n'en avais point et il en savait bien plus que moi ; — mais c'est le propre des hommes forts de ne pas se perdre en récits au profit des autres, ils attirent toujours à eux et recueillent partout des faits et des opinions pour se former de justes idées sur un événement et sur la sensation qu'il a produite, — il me demanda si le gouvernement de Naples était méchant ; —

3ui COUlltSrU-NDA-NCE DE TH. JoLFl'KOV

je pense, lui dis-je, qu'il n'opprimait pas et vexait le moins possible; il cherchait à faire aimer le pouvoir absolu en ne le poussant pas à l'excès et à étoufîer les lumières afin qu'on ne conçut pas mieux ; — ce dernier point le frappa : mal indirect, s'écria-t-il, le pire detousl

— il aime beaucoup les Italiens et les Espagnols, — par -^ qu'ils ont de Var-tion ; — les Allemands peuplespécvJr

— qui ne sait pas faire ; — il se réjouit dans Tespérance de voir les peuples de l'Europe arriver successivement à la liberté ; — mais il faut jvéparer les révolutions au lieu de les presser; — ' il a comme Cousin, confiance en ce qui est infaillible ; — "n demi-siècle x^lus tôt ou 'plus tard — peu lui importe. 11 travaille au grand œuvre en formant des hommes, — ouvrier faible et lent mais qui va toujours.

Il s'occupa aussi de moi ; — il fut charmé d'apprendre que j'habitais si près de lui et avec cette vivacité qu'il met à tout : j'irai vous voir, me dit-il \ je lui donnai des détails sur la manière de parvenir chez moi ; — j'irai^ j'irai, je vous trouverai hien\ — puis il fallut lui promettre d'aller passer huit jours àYverdun au mois de septembre pour apprendre à bien connaître sa méthode; — il désire vivement être connu en France où M. Julien Va défigure -^

— je voudrais être son homme, mais ce n'est pas en huit jours que je le deviendrai.

Il insista beaucoup pour qu'à mon retour à Paris j'allasse voir, de sa part, M'^^ Mendelssohn, la fille du célèbre philosophe allemand qui dirige l'éducation des enfants du général Sébastiani. Il a une profonde estime pour cette personne qui s'intéresse beaucoup au succès et à la propagation de sa méthode.

Dans tout le cours de cette conversation de plus d'une heure et que je ne vous rends qu'en partie à cause de ma mauvaise mémoire, j'ai retrouvé M. Peztalozzi sans diminution et sans mécompte et c'est beaucoup après l'enthousiasme de notre première visite. M. Pestalozzi me ramena à M. Smith, auquel il recommanda de faire voir quelques exercices à mes compagnons de voyage quand je les amènerais ; — je courus les chercher ; — je

ne pus les rejoindre ; — ils me cherchaient aussi, — ils allèrent sans moi et ne virent rien ; — j'allais les chercher à l'institution comme ils en sortaient ; il fallut dîner et partir sans voir Smith et causer avec lui, ce qui m'a laissé beaucoup de regrets, mais je me dédommagerai en septembre.

Voilà mon voyage, mon ami; je rends simplement les faits que je me rappelle, sans vous parler des sentiments qu'ils ont fait naître en moi et que vous devinerez aisément.

Falconnet nous mena dans quelques maisons de la ville, où nous trouvâmes des gens fort aimables; je passerai là, au mois de septembre, une huitaine fort agréable, mais je vous regretterai. Ah ! si vous étiez de moitié dans cette huitaine, mais vous serez en Bretagne, l'espace nous séparera et le temps qui porte la inort.

18 août 1820.

Il est bientôt temps de fermer cette lettre, et cependant j'ai beaucoup de choses encore à vous dire, — deux mots d'abord des élections : — les quatre que vous avez nommés refusant, on ne voit dans cet arrondissement que le général Michaud, homme sûr, mais extrême qui, dans un moment de mauvaise humeur, irait proposer la république à la tribune aussi librement qu'un amendement au budget; on lui a écrit pour savoir s'il accepterait ; il répondra oui par devoir, mais dans le fond du cœur, il préfère la vie privée.

Le général Morand, dont vous connaissez l'histoire : on présume qu'il est solide, mais on n'en est point assuré ; Saint-Cyr allait le mettre en activité, Latour- Maubourg l'a, je crois, laissé là ; s'adresser pour savoir s'il accepterait et quels seraient ses principes au colonel Maire, rue des Granges, maison Debrey, son beau-frère; au colonel Alexis Morand, son frère, même adresse; à l'avocat Demesmay, à Besançon, son beau-frère aussi, je

crois, tous trois libéraux sincères. On pensait à M. Bouvier: si sa nomination est sûre ailleurs — bon ; — sinon, il faut le porter ; nul ne réunirait mieux les voix dans cette partie du département.

Si on pouvait espérer qu'un homme presque inconnu, mais dont nous répondrions, réunit les voix libérales, on proposerait M. Vincent de Jouque, ce grand original qui voulait se faire scier en quatre. C'est une conscience incorruptible, des principes inébranlables. Un tel choix honorerait le département et prouverait son bon sens ; accepterait-il ? C'est ce que je ne puis encore vous dire, mais je le saurai.

Voilà tout : si on vous parlait d'un certain M. Loiseau, avocat à la Cour de cassation, gardez-vous bien de vous y arrêter; — il aspire. — il grossirait les rangs du centre.

Il faut que les électeurs libéraux de Besançon rendent aux autres le service de surveiller la formation du quart des plus imposés ; voilà l'inquiétude des électeurs de ce pays. Conjurez ces Messieurs de ne rien épargner pour prévenir tout passe-droit et toute fraude. M. de la Chadenède^ ne sent pas bon.

J'ai, mon ami, un conseil à vous donner ; si votre santé n'est point parfaitement rétablie à la rentrée, abandonnez tout. L'avenir aura besoin de nous, ne nous sacrifions pas à un présent où, jeunes encore, nous ne pouvons faire tout le bien que nous ferons plus tard : — ceci m'apparaîi comme un devoir; — réfléchissez-y profondément.

Nous pouvons vivre mal et méchamment, sans place, cela suffit ; profitons-en pour nous fortifier physiquement et moralement, et attendons.

C'est un dessein arrêté dans mon esprit, — j'irai en octobre tenter de nouveau mon cours ; — si je remarque que ma santé s'affaiblisse, je reviendrai, et comme l'air de nos montagnes ne vaut rien l'hiver aux maux de nerfs et de poitrine, j'irai m'étaJjlir dans quelque coin

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