Ce billet ne porte pas d'autre date
et à moi de nous mènera la galerie Dénon. L'avez-voiis oublié? Doivent-elles y compter? Moi, je suis encore dedans pour aujourdliui.
Adieu, je vais bien.
Th. JOUFFROY.
Je vous fais observer que je ne reçois jamais le Globe qu'à 10 heures ou 10 h. 1/2.
M. Dubois^ chez J/"" de Saint-Aignan^ rue de Paris, ?i° 6, à Rennes
21 juin 1827.
J'allais vous écrire, mon cher ami, quand votre lettre m'est arrivée : il me semble, en la lisant, que tout ce que vous éprouvez, je vais le ressentir dans mon pays; il est vrai que j'y ai encore une famille; mais que de vides dans cette famille depuis mon enfance ! quatre sont déjà partis et des deux qui restent, ma mère et mon oncle, celui-ci semble n'attendre que l'heure de les suivre ; je ne puis le voir et l'embrasser sans y songer, et lui y songe aussi et le dit, ce qui est profondément triste. Quant à ma mère, elle semble s'ennuyer en ce monde : toutes les fois qu'elle est seule avec elle-même ou avec nous, des souvenirs lui reviennent et on croirait à l'entendre qu'elle est isolée sur la terre ; c'est, qu'en effet, quand les personnes avec qui nous avons passé notre vie ne sont plus, quand on n'a plus autour de soi que les êtres d'une autre génération, on a beau en être aimé, on est toujours comme l'exilé au milieu des étrangers ; tant de choses qui ne sont point communes : l'âge, l'avenir, l'époque prochaine de la mort, les goûts, les intérêts séparent plus qu'on ne pense la mère des enfants, et ce qu'il y a de plus triste pour la mère, c'est qu'elle voit que ces différences agissent encore plus sur ses enfants que sur elle ; ils s'éloignent l'un après l'autre : les filles,
3u0 CORHESPO.NDANCt DE TH. JULFFKOV
pour se marier ; les hommes, pour chercher femme ; quand les fils sont mariés, ils ont quelqu'un de plus cher que leur mère. Tout cela est parfaitement arrangé pour la destinée de l'espèce, mais la mère est sacrifiée dans cet arrangement. La mienne ressent profondément tout ce que je viens de vous dire, ce qui jette sur la maison, pour moi qui le comprends, quelque chose de mélancolique. Ce qui n'y est plus et ce qui y reste m'y attriste également, et puis, comme vous, j'ai besoin de mes amis et de Paris ; ma patrie aussi commence à se déplacer et je ne sais plus si c'est quand je sors de Paris ou quand je quitte les Pontets que je l'abandonne.
Je voudrais pour beaucoup que votre médecin ne se fût pas tant effrayé de l'air du Jura pour votre poitrine, qui est aussi bonne que la mienne. Je suis persuadé que cet air tonique aurait été très convenable pour vos nerfs, qui sont évidemment chez vous la partie malade : ni vous, ni moi n'aurions été seuls dans nos moments de souvenirs et le reste du temps vous vous seriez trouvé au milieu d'un monde plus animé et plus gai que votre vieux château. Malgré ce que je vous ai dit de ma maison, quand Léon, Bidault et mon cousin Joseph y seront, ce sera une belle gaîté et un beau mouvement, je vous le promets. — Auguste, d'ailleurs, à lui seul suffirait, — c'est un o^arcon de bonne humeur dans toute la force du terme, — sa gaîté même n'est point commune ; elle a de l'originalité ; elle ressemble à Vhumour des joyeux personnages de Scott. — Xous aurions voyagé, et quoique nous ne soyons plus en mesure de sympathiser complètement avec cette folle jeunesse, cependant sa vue et son mouvement fait du bien : — c'est comme une musique qui n'empêche pas de rêver, mais qui vous berce et vous donne le ton, même à votre insu. Oui, cher ami, je voudrais maintenant pour beaucoup, vous avoir gardé et emmené, mais il est trop tard et il ne vous reste qu'à tirer le meilleur parti de votre position : le mauvais temps et les tristes souvenirs qui vous ont assailli à votre arrivée expliquent sufhsamment votre état de malaise; — le beau temps et l'habitude des lieux et
des personnes vous ranimeront. — Je vous conseille de ne point rêver et de ne point travailler, si vous pouvez, — mais de marcher et de vous démener en plein air le plus possible; — Tair est le restaurateur des nerfs affaiblis, — l'air et la dissipation, — oubliez-vous et vous irez bien. J'ai été six ans de ma vie dans votre état; ie me suis donné l'une après l'autre toutes les maladies, au point d'imposer mon opinion à mes médecins ; mes nerfs, obéissant à mon imag-ination, me faisaient souffrir où je voulais, — et de tout cela, il n'était rien ; — votre médecin est tout à fait de mon avis : si vous vous ennuyez à Rennes, courez la Bretagne ; ne vous effrayez pas de votre faiblesse : c'est encore une illusion nerveuse ; — on est faible le matin et on est fort le soir, quand on n'a pas cru à sa faiblesse du matin : point de violence contre les nerfs, mais de l'empire et du mépris, voilà le fait de mon expérience.
Quant à la censure, les avis sont très partagés, et rien n'est moins certain ; — c'est bon signe que M. Guizot commence à y croire ; — moi j'ai toujours du penchant à n'y pas croire, soit qu'elle vienne ou ne vienne pas, nos affaires avanceront. Si je puis, un matin, bien sentir ce qu'il faut dire dans le Globe, je l'écrirai, sinon je laisserai cela à un plus habile ; je ne suis pas depuis un an dans le point de vue politique, je suis un peu plus haut; ma pensée dominante est la philosophie de l'histoire ou la marche de la civilisation et, dans ce point de vue, l'autre se perd et s'efface; je reviendrai, car ce n'est qu'un voyage de découverte, mais mon esprit n'est pas de ceux qu'on force, vous le savez aussi bien que moi; — la curiosité est sa muse et sa maîtresse; — si j'avais une bonne mémoire, je saurais beaucoup d'idées, parce que j'en ai donné et trouvé beaucoup; mon malheur est de ne pas les garder présentes ; il me faut autant d'efiorts pour les rappeler que pour les trouver.
J'ai lâché, comme vous l'avez vu, mon hymne sur la Grèce; je m'attendais à être grondé par les historiens et surtout par Cousin, — au contraire, Cousin m'a fait les plus grands compliments et les historiens aussi ; —
cela me prouve que Y on sait fort peu Fliistoire et que, là-dessus, on peut chanter tout ce qui vient à l'imagination.
M. Guizot, pourtant, m'a prié de faire un petit article sur son histoire, — c'est un service qui me coûte, mais que je lui dois; — Trog-non, avec sa méthode, n'arrivera que fort tard à M. Guizot; je ne sais que dire, mais je trouverai quelque chose, Dieu aidant.
Nous avons dîné samedi chez vous avec Cousin, il a été délicieux comme à l'ordinaire ; Paris se dispute ; Duchàtel va revenir ; moi je partirai aux premiers jours de juillet; vous savez mon adresse, M. Thomet, vis-à-vis la douane, Pontarlie't\ Loubs^ pour M. Th. /., aux Pontets. Ne m'oubliez pas et aimez-moi; quant à moi, mon cœur est à vous comme il n'est à personne.
Adieu, adieu.
Th. JOUFFROY.
19 août 1829.
Vous êtes bien bon, mon clier ami, de m'avoir écrit au milieu de la crise nouvelle que subit le pays ; j'avais bien besoin d'apprendre l'effet qu'elle a produit à Paris et le jugement que l'on y porte sur ses conséquences ; nous apprîmes le changement de ministère le mercredi ; j'étais comme M. Royer-Collard, je ne voulais point croire à une pareille folie ; il serait impossible de vous dire avec quelle explosion de colère cette partie de la France a accueilli la nouvelle. Les électeurs de nos campagnes sont indignés et le disent si haut que les prêtres n'osent lever les yeux et tremblent de leur triomphe ; nul doute qu'une réélection, dans ce moment, ne produisit une Chambre orléaniste, du moins dans ma localité ; aussi bien est-ce blesser avec trop d'impudence tous les sentiments de la nation que de lui donner un ministère anglo-vendéen en 1829, et le roi qui a été capable d'un pareil acte d'autorité n'est guère digne de la garder.
Je pense, du reste, que l'événement est le plus heureux qui pût arriver, et que cette réaction nous jettera infailliblement dans le côté gauche d'ici à dix mois; sans elle nous aurions pu languir longtemps dans les eaux de M. de Martignac et du centre; — mais,, désormais, on ne pourra s'arrêter à des nuances ; — en allant jusqu'à M. de Labourdonnaye, on s'oblige à revenir jusqu'à M. Casimir Périer au moins ; telle est la mesure de Toscillation. L'article des Débats du 10 a produit un grand effet dans ce pays, — il a couru partout, — on men a rapporté un exemplaire de Salins à moitié déchiré, et qui n'a pas laissé de faire encore beaucoup de chemin dans nos villages ; voilà ce qu'il nous faut en province ; — la politique calme en un pareil moment n'est point lue; — il faut de la colère pour contenter des gens qui en sont pleins ; — qu'aura dit le Globe ? Je n'en sais encore rien. Il n'arrive à mon frère qu'après avoir passé par une foule de mains ; c'est bon en temps ordinaire, mais en pareille crise, c'est insupportable.
Notre première réflexion en apprenant la nouvelle a été qu'a?i '/^^om.s vous étiez inamovible; la seconde que je ne ferais pas de cours à la Faculté cet hiver; il y a compensation ; je ne compte nullement sur M. Milon, et sa volonté ne me servirait pas à grand chose sous le régime d'un homme comme M. de Montbel : il faut se résigner et je nie résigne ; dites du reste à M. Royer-Collard et à Cousin que je remets mes intérêts entre leurs mains et les vôtres, s'il y a quelque chose à faire en leur faveur ; il me semble que ma présence à Paris est inutile, et jusqu'à nouvel ordre je ne bougerai point d'ici où, du reste, je n'ai pas encore travaillé; — ma santé et ma tête s'en trouvent bien ; — j'avais l'esprit si fatigué que je gagne du temps à en perdre. J'espérais vous voir, je l'espérais vivement et je m'arrangeais pour courir un peu avec vous, je sens bien qu'il faut y renoncer; mais j'en ai un grand regret et ce n'est pas le moindre des mauvais tours que me joue la réaction stupide du 8 août.
Dites à Dubois que je lui écrirai et que j'ai bien pensé
ooi CUIUŒSPUNÛANCE DE TH. JOLITUOÏ
à lui en revoyant ce pays: il recevra de M. de Broglie, à l'arrivée de ce dernier en Normandie, le volume de la vie de Reid, que M. Garnier viendra prendre au Globe. Je le prie de recommander à M. Garnior d'en avoir le plus grand soin, de manière à ce (juil n'y paraisse aucune trace du service qu'il va faire.
Que vont devenir nos affaires de Besançon qui étaient en si bon train?
J'attends Thierry pour rapprendre ; il m'a promis sa visite et j'espère que la réaction ne me la ravira pas comme la vôtre ; j'attends aussi Weiss ; je me consolerai de vous avec eux ; du reste, il fait beau temps, la campagne et les bois sont superbes et je ne m'ennuie pas, et quand je m'ennuierai, je travaillerai.
Adieu, mon bon et vieil ami, portez-vous bien et ne m'oubliez pas, et écrivez-moi ; je suis affamé de nouvelles. Je vous embrasse, ainsi que Dubois, du fond du cœur ; dites mille amitiés à M"" Mourcet quand vous les verrez.
Th. JOUFFROY.
à Augusti)i Thierry
Sans date, mais évidemment de 1832.
\'ous êtes bien bon, mon cher Thierry de ne point m'oublier, car je le mérite à peine par mon long silence. Enfin, cette longue session est terminée, et avec elle, cette tourmente extrême au sein de laquelle j'ai vécu sans vivre tout l'hiver. La longue attaque de choléra qui Ta abrégée pour moi m'a procuré un grand bonheur, celui de retrouver la conscience de moi-même. Jai passé dans mon lit et dans ma chambre une douzaine de jours délicieux de liberté et de recueillement. C'était mon ancienne vie toute entière qui était revenue et que j'avais presque oubliée. Je la regrette encore plus que vous, car elle est encore plus dans ma nature. Mon malheur est de ne pouvoir rencontrer aucune vérité dans les débats politiques au milieu desquels jai étéjeté. Tout le monde a un
A THIERRY 3o5
peu raison et un peu tort. La vérité d'aujourd'hui n'est plus celle de demain et n'était pas celle d'hier; que de fois je me suis dit : NuUa fliixorum scientia. Or, des vérités fixes, voilà ce qu'il me faut, et, malgré moi, je méprise les autres. Elles me fatiguent sans m'éclairer et m'occupent sans m'attaclier. Je suis convaincu du reste, que, si notre politique actuelle n'offre qu'incertitude et mobilité, ce n'est point la faute de la politique elle-même, mais la nôtre. Un grand esprit saisirait à travers la poussière épaisse soulevée par la révolution et entretenue par les passions la véritable destinée de la France au dedans et au dehors. Il assolerait sur cette donnée vraie un système fixe de politique intérieure et extérieure, et ce système rallierait la France. Car, ce qui l'agite, c'est de ne point voir sa destinée! Elle en a une pourtant et une belle. Elle le sent bien, mais elle ne la sait pas ; qui la lui dirait la pacifierait et serait maître d'elle. Juillet 1830 a terminé la ruine du passé, c'està-dire une tâche à laquelle la France travaillait depuis deux ou trois siècles. Avant juillet, sa destinée lui était claire. Depuis, l'inconnu est devant elle ; l'inconnu, principe d'anarchie. Tout le monde a essayé de formuler le mystérieux programme de juillet. Personne n'a réussi. La France a repoussé tous les mauvais devis de son avenir qu'on a soumis à son approbation. Vienne le vrai, elle le reconnaîtra, et tout cet orage qui nous effraye s'apaisera comme par enchantement. En attendant, elle gronde, elle s'irrite, elle menace, elle n'a pas le sens commun. Elle veut et ne sait ce qu'elle veut, et se fâche qu'on ne le devine pas. C'est en effet, le métier des hommes d'Etat de le deviner comme c'est celui de la nourrice de découvrir pourquoi l'enfant crie. Mais elle ignore les difficultés du problème et les hommes d'Etat que nous avons ne savent pas même qu'il y en a un, et s'imaginent que c'est pur caprice de sa part, pure mauvaise volonté, pure habitude, si elle crie. Voilà le spectacle que j'ai eu sous les yeux et qui m'a impatienté tout l'hiver. Que dire, que faire au milieu d'une assemblée politique où personne, ni député ni ministre, ne se doute
du phénomène historique au sein duquel il figure et ne comprend ni la fonction fatale qu'il remplit ni la fonction non moins fatale qu'y remplissent ses adversaires. Au milieu de cet éternel quiproquo, je n'avais qu'une pensée à exprimer et qui valût la peine d'être dite, savoir qu'il y avait quiproquo, et en quoi il consistait. Mais j'aurais été hué à l'unanimité. Car le petit nombre d'êtres intelligents que renferme l'assemblée se seraient associés à la masse et auraient sagement fait. Ces choses là sont supérieures à la tribune et ne doivent point s'y dire. Il faut laisser au temps le soin de les mettre en lumière, et, en attendant, vivre, au jour le jour, le moins maladroitement possible. Si la politique était mon affaire, je me donnerais du mal, pour déterminer la vocation du pays. Au dehors, le problème ne me semble pas difficile; il est à peu près résolu pour moi. Mais, au dedans, il est immense, et je ne crois pas qu'on en trouve le mot avant une cinquantaine d'années. Aussi bien, si j'avais l'honneur d'être premier ministre non seulement, j'occuperais la France de sa vocation extérieure, mais je l'en enivrerais. .Te voudrais que. de longtemps, elle ne pût songer à autre chose, et qu'elle en perdît la conscience de sa vocation intérieure. Ce que Ton fait est précisément le contraire. On sacrifie le dehors au dedans, et le dedans n'en va que plus mal. Avez-vous lu les notes que rédige M. de Saint- Aulaire? et les notes qu'on lui répond? J'en ai l'àm.e malade. La France était plus fière en 1810. On ne s'abaisse à écrire et à recevoir de pareilles notes qu'après dix batailles perdues.
Th. Jouffhoy.
.1 Dubois
Marseille. 6 décembre 1835.
Un mot, mon cher ami, pour vous dire que nous sommes arrivés hier à Marseille très fatigués, mais assez bien du reste. Le voyage de Chàlons à Avignon a été
superbe ; d'Avignon ici, pénible, car nous Pavons fait en voiture et de nuit. Aujourd'hui nous avons parcouru la rade en bateau par un temps délicieux. Nous partons mardi par le bateau à vapeur VOcéan, nous serons jeudi matin à Livourne. Je vous écrirai de Pise fort au long, d'ici c'est impossible. Caroline va très bien et Charles a engraissé. Moi j'ai été très bien jusqu'à Avignon. Depuis moins bien, j'ai été très fatigué par la route d'Avignon ici. J'ai craint un moment, cette nuit, un nouvel accident. J'espère aujourd'hui que tout ira bien. Je ne vous parle d'aucune de mes impressions, je n'en ai pas le temps, c'est un récit que j'ajourne., Je vous dirai seulement que la vallée du Rhône est sublime, et qu'Avignon m'a causé une profonde émotion, la Provence et Marseille rien ou presque rien ; la mer m'a peu surpris ; les grands lacs m'y avaient préparé.
Je suis toujours triste de me sentir loin de chez moi et de mes amis ; mais quand je suis en route en présence de tant de belles choses nouvelles pour moi, j'oublie ma tristesse et je ne désire qu'une chose, c'est que vous, Damiron, M"^ Dubois, Eugénie^, fussiez près de moi pour partager mon plaisir. Le temps est si beau que s'il dure jusqu'à mardi nous aurons une traversée très douce ; la mer est comme un lac, le soleil chaud et tempéré par une brume transparente, délicieuse. Marseille offre un mouvement prodigieux. Son port est plein et on ne voit qu'arriver et partir : aujourd'hui en rade on avait plus de trente voiles en vue.
J'ai vu Weiss, Robert et mon frère à Lyon. Ce dernier nous rejoindra à Pise, si maman y consent.
Nous vous embrassons tous comme nous vous aimons et avec ma tendresse doublée par l'éloignement. Adieu, tout à vous. J'attendrai bien impatiemment de vos nouvelles.
Th. JouFFRoy.