M"'' Damiron. sœur de M. Damiron
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A Damiron
13 décembre 1835.
Mon cher ami.
Nous voilà à Livourne où nous sommes arrivés vendredi à midi, après une traversée orageuse et longue. Ce billet est pour vous informer tout simplement que nous sommes en Italie et bien portants. Les détails du voyage sont ajournés. Nous sommes à l'auberge, il fait un froid de chien et ce n'est ni le lieu, ni le moment de raconter. Un négociant né à Salins, ami de M'^^Mourcet, nous a retenus ici jusqu'à demain. Il nous comble d'amitiés et fait gala tous les jours pour nous ; demain nous serons à Pise et dans peu de jours établis.
Nous avons couché trois nuits à bord. Nous avons eu deux orages, un de jour, un de nuit ; nous avons subi le mal de mer le premier jour; nous avons voyagé la moitié du temps par un vent glacé ; nous avons rencontré ici un froid tel qu'il y gèle toutes les nuits ; avec tout cela et malgré tout cela, je suis beaucoup mieux qu'à Paris, et ni Caroline, ni Charles, ni M™^ Mourcet ne se trouvent incommodés du voyage ; tant est grande la vertu du mouvement et de la distraction.
Je suis à genoux devant le souvenir de Gênes, ville éblouissante, ville de palais, ville merveilleuse auprès de laquelle Paris ressemble aune cité barbare. Je n'avais pas même rêvé quelque chose de sem])lable à ce que j'ai vu, mais je ne puis entrer dans aucun détail. Je vous écrirai tout cela plus tard, une fois établi, à vous ou à Dubois, car cest tout un.
Quant à Livourne, c'est une ville comme une autre : c'est moins que Marseille ; ce n'est pas une ville italienne, c'est un marché européen, turc, juif, oriental; des colis dans les rues, des navires dans le port, des banquiers, des commis, une douane, ce qu'il y a de plus plat et de plus ennuyeux au monde, une cité commer-
çante; je soupire après Pise où Gigoiix et ses amis, nos compagnons de voyage sont déjà.
Voilà ma notification d'arrivée rédigée. Je vous embrasse maintenajit, mou bon ami, ainsi que votre excellente sœur, Dubois, M"'*" Dubois, du fond du cœur.
Caroline, Gris-Gris, M'"'' Mourcet s'unissent à moi.
Th. JOUFFROY.
A Dubois
Pise, samedi 18 décembre 1833.
Après deux jours passés à Livourne, nous sommes arrivés lundi à Pise, mon cher ami, et mercredi matin nous étions établis dans un joli appartement tourné au midi, sur le quai de l'Arno ; cet appartement est composé d'un grand salon à deux fenêtres avec une alcôve au fond, de deux grandes chambres à coucher à deux fenêtres aussi, à droite et à gauche, d'une salle à manger, d'une cuisine et de deux ou trois autres chambres encore sur le derrière où nous avons vue sur un jardin où nous pourrons nous promener et Charles courir ; les murs en sont tapissés d'orangers et de citronniers couverts de leurs fruits jaunes et par-dessus les murs on aperçoit les montagnes de Lucques, et par-delà les cimes couvertes de neige des Apennins. Tapis, nattes, coussins, tables de toutes grandeurs, fauteuils, canapés, rien ne manque dans notre salon et nos chambres à coucher de ce qui constitue le confortable, non pas même une petite bibliothèque contenant un choix des poètes et des prosateurs classiques de l'Italie ; un grand hibou empaillé, symbole de la sagesse et de la science est perché sur la bibliothèque et occupe Gris-Gris beaucoup plus que les livres ; les murs et les plafonds de nos chambres sont peints selon l'usage du pays, en sorte que le moindre insecte, s'il y en avait, ne pourrait s'y promener impunément ; nous avons une cheminée qui ne
fume pas où nous brûlons du bois d'olivier et de chêne vert ; le soleil nous envoie ses premiers rayons en s'élevant le m^tin au-dessus des montagnes de Florence et ne nous quitte que pour se plonger dans la mer d'Etrurie. Malgré le froid extraordinaire qui règne depuis quinze jours et qui a été si vif que TArno charriait le jour de notre arrivée, nous tenons nos fenêtres ouvertes une partie de la journée, et Charles court sur le grand balcon sans avoir froid. Cependant il est enrhumé et Caroline aussi : mais c'est une suite du voyage, et j espère quils ne tarderont, pas à guérir ; vous voyez que nous sommes bien ; la seule chose qui nous contrarie, c'est que les fenêtres et les portes ferment mal, ce qui fait que nous n'aurons pas très chaud tant que durera le froid.
Nous avons pour bonne une personne distinguée, la signora Namei, qui, ainsi que son mari, musicien de profession, a pour noustoutes sortes d'obligeance ; le mari a conduit au marché M™^ Mourcet et l'a mise au courant des marchands, des marchandises et des prix ; par ses soins nous avons eu du bois, du vin, de l'huile au plus bas prix; notre petit ménage a été en mouvement du premier jour sans trop d'embarras : on nous fournit l'argenterie, le linge de table et de lit, le mobilier, Tappartement pour environ 135 francs par mois; notre bonne lavera tout ce qui n'a pas besoin d'être lessivé et les choses de la vie sont à très bas prix. Un petit tonneau de vin coûte 12 francs : une corde de bois 24 francs, l'huile qui est délicieuse coûte 18 sous la livre, la viande il sous, etc.
Le Grand Duc est à Pise avec sa cour ; les bals et l'opéra vont commencer dans huit jours et dureront jusqu'au carême ; tout cela fait peu de bruit ; le prince est très simple et très aimé : la duchesse va se promener en voiture seule avec son enfant, qu'elle nourrit, sur ses genoux ; il y a ici beaucoup de ressources littéraires ; des bibliothèques, des cabinets de lecture, des libraires, des imprimeurs, une université ; je serai présenté au cercle où en qualité d'étranger, je ne paierai rien ; il y en
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a deux, celui des nobles qui est désert, et celui de la démocratie qui est très fréquenté ; on y trouve les journaux, la salle de billard, le café ; on y donne des fêtes au Grand Duc; c'est à celui-ci que je serai affilié. Le Journal des Débats^ la Gazette^ le Courrier y sont reçus. Le local est un vieux palais en briques rouges de la forme la plus pittoresque ; on viendrait de loin pour contempler ses fenêtres en ogives à trois compartiments et toutes les bizarres découpures de sa façade; peut-être Faspect en serait-il triste, sans le magnifique soleil qui du matin au soir l'illumine ainsi que toutes les maisons situées sur l'Arno.
Je voudrais maintenant, mon ami, vous donner une idée de la ville et du pays qui Tentoure, afin de vous transporter autant que possible au milieu de nous ; j'y réussirai peut-être en partie.
L'Arno décrit à travers Pise un arc de cercle tout à fait semblable à celui que la Seine forme à travers Paris, et dans une direction absolument semblable. — Le quai de gauche est concave et tourné au midi comme à Paris, et le quai de droite convexe et tourné au nord ; la seule différence, c'est que l'échelle d'ici est moindre. Au milieu de cet arc de cercle est un pont qui correspond au Pont-Neuf ; c'est le centre du mouvement et des affaires : aux deux extrémités et tout près des portes orientales et occidentales de la ville sont deux autres ponts qui correspondent à peu près pour la distance au pont Royal et au pont au Change ; les quais sont larges, bordés de maisons superbes dont plusieurs en marbre et pavés de larges dalles, toujours propres, parce qu'elles sont balayées tous les matins, ainsi que les rues par des galériens enchaînés. La maison que nous habitons est sur le quai qui regarde le midi, près de l'extrémité occidentale, dans une situation qui correspond à celle de la galerie du Louvre vis-à-vis le pont du Carrousel. Elle touche au palais du Grand Duc, dont les sentinelles ont la bonté de porter les armes à mon ruban toutes les fois que je passe, galanterie que me faisaient à Gênes les soldats du roi de Sardaigne, ce qui est fort honnête
de Ipiir part : vous devez maintenant vous fipfurer le milieu de la ville, sa sfrande artère, si je puis ainsi parler, comme si vous y étiez ; j'ajouterai seulement qu'au lieu qu à Paris, les promeneurs en levant les yeux n'aperçoivent que le ciel, ici en regardant du côté du nord, on voit par-dessus les maisons l'horizon terminé par de magnifiques montagnes toutes semblables à la chaîne inférieure des Alpes de Savoie de l'autre côté du lac de Genève ; quant à l'Arno. il est moins large et plus rapide que la Seine ; ses eaux sont un peu plus claires et le mouvement des barqnies qui descendent et remontent son cours plus varié et plus aç^réable. La ville est séparée en deux parties à peu près égales par le fleuve ; la plus belle au nord comme à Paris, et la moins bien habitée au sud ; elle est complètement entourée d'une haute muraille en briques, crénelée et garnie de tours carrées de distance en distance; ces murs et ces tours maintenant inutiles ont soutenu bien des sièges contre bien des ennemis, depuis les Goths. les Huns et les Sarrasins jusqu'aux Florentins. Le plus illustre sang de Pise les a arrosés dans le moven âo^e, et ce n'est pas sans émotion que je les contemple dans mes promenades; elles sont toutes nues à l'intérieur et bordées d'un chemin charmant qui fait le tour de la ville et qui est une promenade délicieuse et parfaitement solitaire; en effet, la ville tombée d'une population de 180.000 âmes à une population de 15 à :20.000 s'est pour ainsi dire retirée de la circonférence au centre; les habitants se sont éloignés des murailles qui, n'enfermant plus une patrie, n'avaient plus besoin de défense ; des jardins ont remplacé les maisons, et entre ces jardins et la vieille enceinte de la cité, on peut se promener sans distraction, dans le silence le plus complet et presque comme on ferait au milieu d'une forêt solitaire du Jura. C'est dans cette promenade et dans la partie la plus abandonnée du vaste cercle quelle parcourt que l'on rencontre les monuments qui font la gloire de Pise et qui parlent le plus haut de son ancienne grandeur: à l'ombre des murs, au nord, on trouve tout à coup une immense place
couverte de gazon et parfaitement nivelée; là s'élèvent dans une profonde solitude et à quelques centaines de pas Tun de Tautre, la Tour penchée, le Dôme, le Baptistère et le Campo-Santo, c'est-à-dire le lieu où les citoyens de la république étaient baptisés, celui où ils venaient prier, celui où ils montaient pour observer au loin le retour de leurs flottes ou les mouvements de leurs ennemis dans la plaine, et enfin celui où ils venaient dormir du dernier sommeil dans une terre apportée de la Palestine, entourés des peintures graves et mélancoliques des Giotto, des Cimabùe, des Gozzoli, des Orcagna, les pères et les inventeurs de l'art, personnages non moins religieux qu'artistes, et dont les fresques immenses respirent le Dante et le moyen âge. Rien ne peut donner une idée de l'impression que produisent sur l'âme ces immenses monuments en marbre jauni par les siècles, et qui semblent dormir au soleil, dédaigneux du temps présent, et renfermés dans les souvenirs d'une gloire et d'une puissance qui n'est plus. La ville moderne semble respecter ou craindre ces témoignages muets de sa grandeur déchue ; les rues qui aboutissent à cette prairie sont à peine habitées; l'herbe y croît ; on n'y rencontre personne ; ce n'est qu'en avançant vers le centre qu'on commence à retrouver des hommes et du mouvement. Dans le voisinage de ce lieu saint, on ne voit s'élever que des établissements silencieux et graves de leur nature ; c'est un hôpital, ce sont les vastes cours désertes de l'archevêché, quelques églises, un couvent, et déjà plus avant dans la ville, l'Université. Du côté du nord, c'est la vieille muraille de la ville, encore plus noire et plus sombre là que de coutume, et, dans le lointain les cimes blanches des Apennins ; on peut se promener au soleil pendant des heures entières sur cette prairie, au milieu de ces monuments, sans être dérangé par aucun autre bruit que par les hennissements de quelques maigres chevaux qui y paissent ou par l'arrivée d'une calèche anglaise qui y amène une famille de curieux ; et cependant plusieurs fois dans la journée les cloches du dôme s'ébranlent pour annoncer les offices.
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mais on n'y vient pas à cause de l'éloignement,- et dans limmensilé de la sombre enceinte, les officiants ont Tair d'ombres appartenant comme Tédifice à une autre époque, et qui n'osent élever la voix de peur de troubler dans leur éternel repos les cendres de leurs contemporains.
Une autre fois peut-être je tâcherai de vous donner une idée de ces grands édifices, quoique les détails de cette espèce soient beaucoup plus difficiles à rendre que les grandes lignes de l'impression générale. Aujourd'hui, j'aime mieux achever de vous faire connaître le lieu de mon séjour en vous décrivant rapidement le pays au milieu duquel la ville est assise.
Resserré entre deux chaînes de montagnes, le célèbre val de l'Arno s'élargit tout à coup en approchant de la mer ; il rejette au midi et au nord ses barrières qui s'étalent en une enceinte demi-circulaire dont la mer forme le diamètre et l'Arno le rayon ; mais l'Arno n'est point absolument perpendiculaire au rivage; il serre de plus près les montagnes qui sont au nord en sorte que Pise à cheval sur l'Arno est presque au pied de ces montagnes au point où elles (juittent le fleuve pour s'étendre et laisser place à la vaste plaine dans laquelle s'épanouit le vallon de l'Arno. Cette plaine parfaitement unie serait monotone sans la bordure magnifique qui l'encadre; et l^ise située tout près de cette bordure réunit à l'avantage des pays unis, la perspective et le voisinage des montagnes. Ces montagnes laissent apercevoir deux chaînes: la plus voisine est couverte de chênes verts et d'oliviers; la plus éloignée découpée comme les Alpes est comme les Alpes couverte de neige; toutes deux mettent la ville à l'abri des vents du nord et de l'est et font la douceur de son climat. Dans cette magnifique barrière et juste au nord on voit s'ouvrir un vallon qui s'élève en gradins et qui conduit à Lucques. — Je n'attends que mon frère pour monter à cheval et y pénétrer; — c'est une charmante promenade, car Lucques n'est qu'à quatre lieues de Pise et passe pour une ville agréable avoir.
Tel est le nord de la ville; au sud, comme je l'ai dit,
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les montagnes s'éloignent beaucoup plus ; elles apparaissent de loin et ne sont pas surmontées d'une seconde chaîne neigeuse. Dans la vaste plaine qui va de Pise à la mer, des routes blanches bordées de platanes, de mûriers couronnés de ceps de vigne rayonnent dans tous les sens; elles conduisent à Livourne, à Lucques, à l'embouchure de TArno, à Florence et je ne sais oi^i encore. Des dérivations de l'Arno sillonnent la même plaine de canaux parfaitement droits qui servent à porter les marchandises et les produits du sol dans toutes les directions ; à moins d'être sur le bord de ces canaux on ne les voit pas ; mais on voit les voiles blanches des bateaux qui les parcourent et rien n'est plus étrange où plus inexplicable, au premier coup d'œil, que ces voiles qui voyagent dans toutes les directions sur la surface d'une plaine.
Le sol formé d'une terre d'alluvion est très fécond et (rès soigneusement cultivé; des forêts le diversifient de loin en loin. Le Grand Duc en possède une à l'embouchure de l'Arno qui est immense et. dans laquelle paissent en liberté des troupeaux sauvages et une centaine de chameaux descendant de ceux que les Pisans au temps des Croisades amenèrent de Palestine : voilà l'aspect du pays; il est riche et agréable.
Je n'ai fait encore aucune connaissance avec la société du pays; je ne puis donc vous en parler: j'y pénétrerai quand je voudrai. M. Pvosellini habite Pise et je sais qu'il désire beaucoup me voir en mémoire du Glohe;]e trouverai dans tous les professeurs de l'Université des hommes qui m'accueilleront. Un peintre français que j'ai rencontré ici et qui y est depuis trois ans m'a offert de me mener partout ; je ne suis nullement pressé et aime mon isolement. Quant à ce M. Rosini dont M. Guizot vous a parlé, il n'y a point ici de médecin de ce nom, mais bien un professeur de littérature; je n'ai du reste aucune nouvelle de la lettre deM"^ de Castellane.
Je vais bien, je n'ai jamais été mieux qu'au milieu des tribulations du voyage et de la mer quoiqu'il fit un temps très froid ; je continue à me trouver bien ici, mais pas
aussi fort; je crois que c'est du mouvement et non du repos qu'il me faut. Caroline est très enrhumée, Charles aussi. Je voudrais vous dire combien nous nous réunissons pour vous embrasser tous et de quel cœur; mais, vous le devinez et les phrases n'exprimeraient qu'à moitié des sentiments augmentéspar Féloignement. Une lettre de vous, bien longue, est ce que nous désirons le plus, mais quand viendra-t-elle ? Souvenez-vous de votre promesse et n'oubliez pas le christianisme. Je regrette la session à cause des belles questions de politique extérieure que vous allez discuter. Adieu, adieu ; donnez de mes nouvelles à la Faculté et à tous mes amis. Tout à vous.
Th. JOUFFROY.
A Damiron
Pise, 10 janvier 1836.
J'ai reçu hier votre lettre, cher ami, et elle m'a fait d'autant plus de plaisir qu'excepté Joséphine, vous êtes le premier habitant de Paris qui nous ayez donné signe de vie; je vous rends donc les compliments d'exactitude que vous madressez et que vous n'aurez pas regrettés, quand vous aurez vu arriver à Dubois la lettre de quatre feuilles qu'il a dû recevoir par Duchâtel. Vous avez pu voir par cette lettre ce que c'est que Pise et quelle est sa position ; j'annonçais à Dubois des excursions au dehors après l'arrivée de mon frère ; mon frère nous est arrivé le^l et vous pouvez juger avec quelle joie il a été reçu ; et quelle bonne vie nous menons dans une ville où tout est à bon marché, M"^ Mourcet gouvernant la cuisine; mais quant aux excursions, nous avons dû les ajourner, à cause de la température, qui n'a pas cessé un moment d'être froide. Depuis quatre jours l'Arno charrie pour la seconde fois ; — le thermomètre est descendu la nuit jusqu'à quatre degrés, ce qui n'empêche pas que je ne vous écrive fenêtres ouvertes à dix heures du matin, tant est bien choisie notre exposition \e ne puis donc rien vous
dire ni de Lucques, ni de la Chartreuse, ni des montagnes, et je suis obligé de me rabattre sur la société de Pise avec laquelle j'ai fait connaissance, et sur les personnes distinguées avec lesquelles je suis lié. Je vous dirai donc que je suis allé droit aux hommes les plus remarquables de Pise, MM. Rosellini, Hosini et Regnoli ; vous connaissez M. Rosellini, c'est le compagnon de Champollion, et Fespoirde la science hiéroglyphique; il publie, aux frais du Grand Duc, le grand ouvrage des monuments de l'Egypte et de la Nubie qui s'imprime à Pise, et il professe les langues orientales à l'Université dont il est le bibliothécaire et où il fait un cours sur la bible; — c'est un homme de votre âge, savant orientaliste et de plus très animé et très aimable ; il a toutes nos idées et si vous causiez avec lui vous vous croiriez au coin du feu chez Dubois ; il connaît Paris, l'Académie des inscriptions, le Collège de France, comme vous et moi ; il m'a présenté à sa femme, jolie Française, fille de Chérubini qui est venue voir Caroline et où je vais quelquefois le soir ; je trouve là M''^ de la Tour, ci-devant institutrice de Mademoiselle et maintenant des filles du grand duc de Toscane, jeune femme animée, spirituelle quoiqu'un peu affectée ; elle est Génoise de race, mais née à Paris; autour de ces deux personnes toutes françaises, quelques autres femmes italiennes, et quelques hommes choisis; puis un salon qui ferme et un bon feu ; c'est une agréable maison. M. Rosini est l'auteur de la Monaca di Monza de Luisa Strozzi et d'une foule d'ouvrages tant en vers qu'en prose ; c'est un des poètes et des prosateurs les plus distingués de l'Italie, il professe la littérature italienne à l'Université où il explique le Dante ; il a, en quelque sorte refait l'histoire de Guichardini dont il a restitué le texte qui était dans un état déplorable. C'est un gros homme de cinquante-cinq ans, à peu près. Italien jusqu'au ])oiit des ongles, plein de vie, d'esprit, de bonté; il me rappelle Weiss par l'immense quantité d'anecdotes qu'il raconte, interposant l'une dans l'autre, comme M. de Hiimboldt, mimant ses personnages, tan-
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tôt debout, tantôt assis et ne tarissant jamais; il sait la partie anecdotique de l'histoire littéraire de l'Italie et de la France, mieux qu'aucun homme que je connaisse; il cite nos auteurs aussi souvent que TArioste ouïe Dante; il a vu à Paris et ici toute notre haute société ; il parle de la Staël, de la Broylie, de Byron, de Lamartine, de tout le monde, et il sait sur tout le monde les choses les plus piquantes. Il a une activité incroyable ; il ilàne sur le quai une partie de la journée, il fait le soir cinq à six salons, trois leçons par semaine à l'Université ; il écrit une demi-dquzaine de lettres par jour et trouve encore, on ne sait comment, le temps de composer des poèmes, des tragédies, des romans, des dissertations, des éloges académiques ; il est furieux contre les traducteurs français de ses romans qui les ont horriblement défigurés, comme je puis moi-même en juger, car je viens de les lire en italien; il en compose en ce moment un troisièm.e sur l'aventure d'Ugolin ; il est un peu du xviii^ siècle, naime pas les romantiques, prise peu la démocratie pure, admire Napoléon et fait sa cour à Caroline qu'il divertit par une foule d'anecdotes sur le tiers et le quart. 11 vient nous voir presque tous lejours, en vrai flâneur qu'il est. M. Regnoli est professeur de chirurgie à l'Université, il a trente-cinq ans, il est Romaonol, élève de Dupuytrenet le premier chirurgien de l'Italie; c'est un admirable opérateur, hardi, imperturbable, l'œil vif et la main prompte; en arrivant de Paris, jeune encore, l'amour des opérations le fit aller un peu vite à l'hôpital de Pise ; il se mit, dit-on, à tailler et à couper d'un bout à l'autre des salles, et comme il soignait peu les suites les opérés mouraient, et l'erTroi gagnant les malades, riiôpital devenait désert ; depuis il s'est tempéré, et on vient de toutes les parties de l'Italie se mettre entre ses mains.
Rosellini et Rosini sont bons et aimables comme les toscans. Regnoli a le caractère hardi et décidé des Romagnols : sa femme, Romaofnole comme lui. est très jolie, dune beauté italienne. Elle est aussi venue voir Caroline.
Voilà, mon cher ami, les trois personnes que nous voyons le plus souvent; parmi les trente-trois professeurs de l'Université, il y a d'autres hommes de mérite, mais pas de la distinction de ceux-ci, qui sont au premier rang- en Italie, et qui en occuperaient partout un fort élevé. J'ai voulu voir la haute société italienne et M. Rosini m'a présenté chez M"'*^ la comtesse Mastiani, la première maison de Pise pour la fortune et la noblesse ; M'"^ Mastiani est une femme de soixante ans qui a été à la cour de Napoléon depuis le Consulat jusqu'à la fin de l'empire, elle a l'air fine et bonne, le ton de la haute société avec un peu plus d'abandon que nos Françaises ; elle adore la mémoire de Joséphine ; son salon est absolument comme les nôtres ; on prend le thé à dix heures, on joue au whist dans un coin et on cause fort librement de tout. Comme elle a deux cent mille livres de rente elle donne des fêtes magnifiques et plus belles que celles du Grand Duc. M. Rosini m'a présenté en second lieu à M""^ Martellini, première dame d'honneur de la Grande Duchesse douairière, et qui a occupé je ne sais quelle place analogue auprès de je ne sais quelle reine de la famille Bonaparte ; c'est une femme de quarante-cinq ans, presque Française, plus réservée, mais d'aussi bon ton que M""^ Mastiani ; son salon est encore plus parisien. Enfin M. Rosellini m'a présenté au Grand Duc, mercredi dernier, jour du premier bal de la cour ; nous nous sommes rendus au palais à huit heures et demie, on m'a placé sur un tabouret parmi les personnes qui devaient être présentées ce soir-là; à neuf heures moins un quart, la famille souveraine est arrivée; elle se compose du Grande Duc et de la Grande Duchesse régnante, sœur de la régente d'Espagne, de la Grande Duchesse douairière et de la sœur du Grand Duc. Ces quatre personnes ont fait le tour des personnes rangées sur les tabourets et que le grand chambellan désignait à mesure, et ont causé un moment avec chacune, mais les duchesses ne parlaient qu'aux femmes à moins d'une présentation spéciale. Le Grand Duc, âgé de trente et quelques années, a tout à fait l'air et la tenue allemande.
c'est-à-dire beaucoup de laisser-aller, de simplicité et même de négligence dans la mise et les manières; il est fort aimé parce qu'il est bon et populaire; il m'a dit que la Toscane était un bon pays, peuplé de bonnes gens parmi lesquelles il espérait que je me trouverais bien, qu'il était heureux de voir les étrangers venir y chercher le repos, et qu'il ferait de son mieux pour leur en rendre le séjour facile et agréable ; je lui ai dit que la douceur de l'administration n'était pas une des moindres causes qui attirait les ^tranp^ers en Toscane; il m'a dit que cette administration était loin d'être parfaite, qu'il y avait beaucoup à améliorer, mais que du moins elle était paternelle; il m'a ensuite parlé de la France et de la Chambre, me témoignant l'espérance de voir les orages s'y calmer: je l'ai confirmé dans cette espérance et il m'a quitté en me souhaitant santé et plaisir. Il m'a tout à fait donné l'idée des princes de la maison d'Autriche et des qualités qui les rendent chers à leurs sujets ; il a beaucoup dansé, allant inviter les dames comme un simple particulier, et se promenant dans les salles d'un air moitié rêveur, moitié aimable. La Grande Duchesse qui est très jeune et assez belle a beaucoup plus de dignité et de hauteur ; on sent en elle d'autres habitudes comme on reconnaît dans ses traits le type de la maison de Bourbon : je ne lui ai pas été présenté, mais je l'ai été à la duchesse douairière qui est la femme d'esprit de cette cour ; elle rappelle un peu par sa taille et sa maigreur la reine de France ; elle a été fort aimable pour moi et m'a entre autres choses, dit, comme M°°^ de Broglie. qu'il était mal aux savants d'être députés, que la science valait mieux que la politique, et tout ce qu'on peut dire de juste sur ce thème. Faites part à Dubois pour son instruction de cette opinion de la duchesse douairière de Toscane. Les appartements étaient très simplement ornés, il y avait peu de monde, aux yeux d'un homme accoutumé aux bals des Tuileries; tout au plus cinquante femmes et le double d'hommes ; on a beaucoup valsé, toute lUniversité y était: mais au grand regret de Hosellini, les professeurs ne dansaient pas : il
y avait un bon nombre de Florentines suivant la cour, on m'a présenté à Tune des plus aimables, M"^ Baldelli, appartenant à une grande famille, et qui m'a plu parce qu'elle n'a point du tout le type français, mais tout à fait le type toscan ; elle ressemble au Dante comme une fille de vingt-quatre ans, jolie, peut ressembler au vieux Ghibelin, chantre de l'enfer et des partis politiques ; j'ai rencontré là deux hommes qui m'ont plu : d'une part, le marquis Malaspina, héritier d'un des plus grands noms de l'Italie, qui m'a fait fête et m'a paru très amoureux de la France, de la philosophie et de Paris; de l'autre, le duc de Carigliano, fils aîné du prince Corsini, homme de trente ans, tout à fait au courant de nos idées et parlant de tout, comme un doctrinaire. Il a épousé la fille d'un négociant de Lucques, qui lui a apporté une dot de plusieurs millions en compensation d'un des noms les plus illustres de l'Italie; il m'a présenté à sa femme, grande comme fl/ine, vive, enjouée, et qui n'est pas du tout embarrassée de son titre, et à sa belle-mère, grosse personne qu'on dit spirituelle mais dont l'extérieur rappelle fortement le comptoir de Livourne; celle-ci tient une des maisons les plus brillantes de Pise ; son palais est une des habitations les plus belles de la Toscane, j'y serai présenté. C'est M. Kosellini qui a été mon chef de file dans cette soirée. M. Rosini n'a pas bougé d'une table de whist où il a joué toute la soirée à un demi paolo la fiche, c'est-à-dire à cinq sous et demi; vous voyez, mon cher ami, que je suis à même de bien voir la société italienne: je me laisse aller aux présentations et aux connaissances, d'abord parce que je trouve les Italiens bons et aimables, et ensuite parce quavec les connaissances d'ici je trouverai les portes ouvertes à Florence et à Rome ; mais gardez un peu tout ceci pour le petit comité de la rue Saint-Dominique ; je ne voudrais pas passer pour trop mondain ailleurs, et même à vous, je n'aurais pas donné tous ces détails de salon, si j'avais eu des choses plus importantes à vous raconter.
Nous nous portons bien, chacun dans la mesure de nos
santés: moine reculant pas et attendant les beaux jours pour avancer. Caroline souffrant des reins, mais remise de son rhume ; et Léon et M"^ Mourcet à merveille ; mais Gris-(jris nous efface tous sous ce rapport; — après avoir consacré quinze jours à se remettre des fatigues du voyage et à se former de nouvelles habitudes, il a pris son essor, et on croirait qu'il engraisse d'une livre tous les jours; il gazouille et saute du malin au soir et ne cesse de boire et de manger: nous parlons bien souvent de vous, d'Eugénie, de Dubois, de Cousin et nous vous embrassons en masse du fond du cœur; ne nous oubliez pas et écrivez-nous: j'attends un paquet de Dubois: — j'exhorte (Caroline à vous écrire et je crois qu'elle le fera ; — elle apprend l'italien et sait déjà les articles : — moi. j'ai déjà lu dix volumes, j'espère que vous recevrez bientôt des nouvelles d'Auguste. Je comprends votre souci de tous les jours, instruiseznous de ce qui se passe et j)ortez-vous bien. Tout à vous, mon cher ami, du fond du cœur.
Th. JoUFFROY.
A Diihois
Pise. 15 février 1836.
Je viens de recevoir presquen même temps, mon bien cher ami, votre bonne grosse lettre et le numéro des Débats qui m'annonce la chute du ministère ; je vous remercie de la lettre à laquelle je répondrai à loisir, et je vous écris à la hâte un mot sur mes affaires qui se trouvent intéressées dans la révocation ministérielle. D'après ce que vous me dites, M. Guizot venait seulement de signer la première des trois ordonnances qui devaient réaliser l'olYre qu'il m'avait faite à mon départ et que j'avais acceptée, en sorte qu'il se retire laissant cette affaire imparfaite et cependant commencée. Je voudrais ou qu'elle fût accomplie ou qu'il n'y eût rien défait
par la raison que ce qui était acceptable de moi à lui, ne Test plus de moi à un autre; je m'exagère peut-être les choses, mais vous concevez qu'un ministre peu bienveillant ou peu discret peut tourner ou laisser tourner à mal une chose fort légitime et fort simple ; c'est à quoi je vous prie en grâce de pourvoir sur-le-champ envoyant d'abord M. Guizot pour avoir son avis, si vous le jugez à propos, puis le successeur de M. Guizot que je ne connais pas encore mais qui ne peut être qu'un personnage de votre connaissance et de la mienne. La manière de présenter la chose est très simple : malade et obligé de venir en Italie pour une année, M. Guizot avec une bienveillance dont je lui serai éternellement reconnaissant est venu me proposer de recueillir des renseignements sur l'état de l'instruction publique en Toscane, et m'a offert une indemnité de trois mille francs pour ce travail; c'était à la fois une manière d'aider un membre de l'instruction publique à faire une chose nécessaire à sa santé et un moyen de rendre son absence utile à l'Université : j'ai accepté, mais ce que M. Guizot pouvait juger utile à connaître dans ses plans de réforme de l'instruction publique, son successeur peut très bien n'en pas porter le même jugement, et de ce qu'il y a un commencement d'exécution, il ne s'en suit pas que j'entende engager son successeur à continuer, tout au contraire; la chose me convenait avec M. Guizot parce qu'elle était selon ses idées, elle ne peut me convenir avec son successeur à qui mes renseignements et mes recherches peuvent paraître fort indifférents. Ma pensée est donc que vous expliquiez ainsi la chose au nouveau ministre de l'Instruction publique et que vous lui disiez que je considère, dès ce moment, la convention entre M. Guizot et moi comme non avenue; si la première ordonnance a reçu son exécution, j'entends que les fonds soient rétablis dans la caisse de l'Université. Mon cousin vous les remettra ; si M. Guizot par amitié pour moi, avait, avant de quitter le ministère, ordonnancé le tout, la question serait la même et mes intentions aussi. Voilà, mon cher ami, ce qui me semble bien et ce que
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je VOUS prie de négocier; je ne veux rien du successeur de M. Guizot. parce que je ne veux pas lui être obligé, et ({u'il pourrait toujours me considérer comme tel, forcé quil se verrait à me payer un travail qui pourrait ne pas lui sembler ce qu'il semblait à M. Guizot; voilà encore une fois ma pensée ; du reste, mon cher ami, je remets tout ceci à votre jugement, agissez juste comme pour vous, consultez M. Guizot si vous le jugez bon; faites en un mot comme vous l'entendrez ; mais délivrezmoi de l'inquiétude de voir interpréter mal une chose que vous avez jugé que je pouvais accepter honorablement de M. Guizot.
Si vous étiez malade, car votre lettre m'inquiète, Damiron est là, et même au besoin M. Villemain. Je joins à ma lettre une ligne pour vous autorisera toucher chez mon cousin les fonds qui seraient nécessaires.
Je ne comprends pas que la Chambre ait renversé une administration qu'elle soutenait, pour une semblable misère ; je reconnais là le peu de sens politique d'une partie de la majorité. Je n'ai ni le temps d'écrire à M. Guizot aujourd'hui ni même celui d'affranchir cette lettre, je ne veux pas manquer le Courrier. Nous allons bien; il fait beau, et je compte aller bientôt à Florence et à Rome. Ces trois mille francs de moins me gênent, sans m'embarrasser: tout ce que j'attends du nouveau ministre c'est une prolongation de congé pour le reste de la campagne. Nous attendons impatiemment la nouvelle de l'heureuse délivrance de Louise et nous vous embrassons tous du fond du cœur. Veuillez faire dire à Joséphine que nous sommes dans une mortelle inquiétude n'ayant pas reçu de lettre d'elle depuis la fin de décembre. A bientôt une longue lettre ; réponse de suite, je vous prie.
Th. JouFFnoY.
A Dubois
De Pise (sans date).
Je vous ai déjà remercié de votre lettre, mon cher ami ; je vais aujourd'hui y répondre ou, pour mieux dire, continuer de vous raconter les impressions que je reçois des hommes et des choses dans ce pays. Si j'ai tant tardé, c'est que Thiver, sans être bien mauvais, m'a cependant forcé d'ajourner les excursions et jusqu'aux promenades un peu longues que je comptais faire aux environs de Pise ;je n'ai toutefois pas perdu mon temps; je l'ai employé même à mon insu à m'initier à la société italienne et à la connaître; je commence à en entrevoir l'originalité et le secret et c'est d'elle que je vous parlerai jusqu'à nouvel ordre; mais auparavant, j'ai besoin de vous dire combien m'ont touché vos pages sur l'histoire de vos idées et combien je désire que vous les continuiez ;ilya tant de rapports entre ce qui nous estarrivé, que vos confessions sont presque les miennes. Partis du même point, nous sommes arrivés par les mêmes courses et à travers les mêmes intermédiaires au même résultat, composé des mêmes doutes et des mêmes convictions. Et cette commune histoire n'est pas seulement la vôtre, elle est aussi celle de notre époque, et le jour où nous l'écrirons, vous en caractères de feu, comme l'exigent votre imagination et votre cœur, moi d'une manière plus précise et plus logique, comme le comporte ma nature philosophique, soyez sûr que nous ferons battre à l'unisson bien des âmes et que nous rallierons à nous bien des esprits; aussi serait-il bon que, d'une manière ou d'une autre, nous l'écrivissions ; j'ai commencé il y a plusieurs années; mais ma santé m'a arrêté, et aussi les distractions de la Chambre et de la Sorbonne. — Vous savez que je ne sais pas écrire tous les jours, et quand quelque chose en moi ne veut pas ; il faut que toute ma nature consente : imagination, àme, pensée, santé;
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autrement, rien ne vient qui me satisfasse et, sous ce rapport, je suis encore comme vous ; j'attends donc, comme vous avez attendu ; je ne pourrais dire combien j'attendrai encore, ni si je n'attendrai pas toujours, mais je sais que j'essaierais vainement de presser les moments ; ne pressez pas non plus le vôtre ; si le cœcr vous en dit, continuez-moi le récit de vos idées et quela poste me l'apporte ; sinon, non ; mais je désire vivement que ce soit oui; il est si bon de recevoir à Pise des lettres comme les vôtres, et je serais si content si ]e pouvais être l'accoucheur de votre esprit.
Je vous ai dit ou j'ai dit à Damiron, ce qui est la même chose, quà mon arrivée ici et après une dizaine de jours donnés au repos, à l'établissement du ménage et à la reconnaissance du terrain, je m'étais laissé aller à voir le monde ; rien n'est si aisé à Pise que d'y être introduit quand on est étranger et qu'on occupe un certain rang dans son pays. — Et la saison était favorable, la cour étant en quartiers d'hiver dans la ville et forçant en quelque sorte les principales familles à secouer les habitudes et l'indolence italiennes et à ouvrir leurs maisons ; j'ai donc été présenté à la cour d'abord, puis dans les trois principaux salons du lieu, et j"aipu, durant l'hiver, satisfaire d'autant mieux ma curiosité, que j'ai en MM. Rosini et Roscllini deux excellents commentateurs qui m'ont expliqué les passages difficiles et révélé le dessous des cartes que je ne devine jamais guère de moimême ; j'ajoute que mes deux Cicérone se complétaient un peu l'un l'autre, appartenant à deux générations différentes et ne voyant rien du même point de vue. Rosini est un Italien de la meilleure race ; il ne trouve rien d'étrange dans son pays et vous l'expose naïvement tel qu'il le sait, c'est-à-dire comme il était de son temps et comme il est encore beaucoup : littérateur flâneur et doué d'une mémoire imperturbable, il est Ihomme des anecdotes et n'a rien oublié de ce qui est arrivé à Pise depuis trente ans ; il en possède à fond et vous en raconte avec les dates et les moindres détails la chronique scandaleuse passée et présente.
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Rosellini, au contraire, est un homme de notre temps, tourné aux idées et aux vues générales; il a le sentiment de ce qu'il y a de mauvais dans la société italienne, mais comme il adore son pays, il se le dissimule un peu à lui-même, répugne à le dire entièrement aux étrangers, et vous le représente encore plus comme il le voudrait et comme il tend à être, que comme il est réellement ; du reste, Italiens et Toscans, mes deux guides sont aussi fins et aussi communicatifs Tun que l'autre; le monde est pour eux un livre impririié en gros caractères, et ils ne se font pas prier pour vous en traduire les endroits les plus intéressants.
6 mars.
Après cette belle préface écrite depuis quinze jours, il m'a pris une de ces langueurs qui rendent toute correspondance impossible et à laquelle Damiron lui-même, si j'en crois sa lettre que j'ai reçue avant-hier, n'échappe pas toujours; il a plu beaucoup, puis il a fait des journées délicieuses; j'ai couru les champs; j'ai fait des moissons de violettes le long des chemins ; j'ai passé des heures à écouter dans les bois le gazouillement des rossignols et le sifflement des merles et à me demander s'il fallait autre chose en ce monde pour être heureux, que de vivre, écouter, voir et sentir ; ailleurs qu'à Paris, le printemps me fait toujours cet effet, et si Dieu n'avait pas établi quatre saisons, jamais je n'aurais écrit une ligne, ni fait œuvre quelconque de mon esprit. 11 y a, non loin de Pise,une forêt immense de pins, de chênes, de hêtres et de bois de toute espèce ; elle s'étend tout le long de la mer, sur une longueur que je ne connais pas ; elle est coupée de parties marécageuses habitées par des nuées d'oiseaux d'eau ; et peuplée de cerfs, de daims, de sangliers qu'on rencontre par troupes ; on y voit aussi des troupeaux de chevaux à moitié sauvages qui y paissent à l'aventure et, ce qui est plus singulier, quelques centaines de chameaux, enfants de ceux que les Pisans amenèrent de la Palestine au temps des croisades ; cette
forêt n'est défigurée par aucune route ; on n'y trouve ni allée, ni rond point, ni quoi que ce soit qui sente la civilisation; des chemins tortueux tracés dans la forêt par les chariots des bûcherons, et recouverts d'arbres séculaires, y rappellent seuls l'homme, mais Thomme du village, et non de la ville; ajoutez aussi çà et là, à de grandes distances, des clairières un peu cultivées, et dans ces clairières, des fermes avec des vaches qui paissent autour ; et dans ces fermes, la chaudière, les rouleaux de bois et tout l'appareil des fromageries suisses, et vous aurez une idée de cette solitude qui ne ressemble à rien de ce que j'avais vu ; c'est là que je suis beaucoup allé ces jours derniers, ou seul, ou avec Léon; je m'y fais conduire en voiture, car c'est à une heure de la ville ; puis, arrivé sur la lisière, je laisse là mon cocher et mon équipage et je m'enfonce au hasard dans la forêt et j'en sors quand il plaît à Dieu et à ma fantaisie; à une profondeur dune lieue, on rencontre la mer, mais on ne la voit qu'en la touchant ; c'est une côte basse, et découpée par quelques monticules de sable qui forment des promontoires et des golfes ; les arbres viennent jusqu'au bord, dans quelques endroits ; mais là, ils sont courts, échevelés. tourmentés ; ailleurs, ce sont de hautes herbes, ou des plages de sable, ou d'impraticables marais; en entrant dans la forêt, on n'entend rien, c'est le silence du désert ; à mesure qu'on avance, des milliers d'oiseaux bruissent de toutes parts ; les bétes fauves, les chevaux traversent en courant les clairières ou s'arrêtent pour porter sur vous un regard étonné et sauvage ; de loin en loin, quelques coups de hache abattant un pin, ou une tête de chameau passant entre deux arbres surprennent l'oreille ou les yeux ; mais bientôt un bruit solennel annonce le rivage ; la mer gronde entre les arbres et se fait entendre avant de se montrer ; involontairement, on se hâte, on arrive, et elle se montre infinie, agitée, déserte, sauf quelques voiles blanches qui viennent de France et vont à Livourne; arrivé là, je ramasse, en rêvant, des coquillages pour Gris-Gris, je me repose, j'imagine, je pense ; ou plutôt,
je n*imagineni ne pense, car devant les grands spectacles de la nature Tintelligence fléchit et succombe, et je n'ai jamais compris qu'on fit des vers ou des idées ailleurs que dans sa chambre.
La première fois que nous nous engageâmes, Léon et moi, dans cette foret inconnue, nous nous égarâmes complètement; confiants comme des montagnards familiers avec le désert et qui s'orientent partout, nous prîmes le premier chemin qui se présenta et nous allâmes devant nous, supposant qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, nous arriverions à la mer ; mais bientôt le chemin s'effaça et se perdit dans l'herbe; nous n'en tînmes compte et poursuivîmes dans la direction que nous pensions la bonne; à chaque clairière apparente à travers les arbres, nous nous disions : voilà la mer; mais ce n'était ou qu'un espace vide couvert de hauts genêts, ou qu'un marécage qui nous forçait de faire un détour pour aller en avant; à la fm, après une grande heure de marche, ne trouvant point la côte, nous nous avisâmes que nous étions égarés. Léon prit le vent, faute du soleil qui était caché par les nuages, et craignant de nous engager plus avant, nous suivîmes la direction qui nous sembla devoir nous ramener à la lisière d'où nous étions partis : mais bientôt nous nous trouvâmes cernés de tous côtés par des flaques d'eau qui ne nous laissaient plus apercevoir d'issue ; dans ce moment une pluie fine commença à tomber, le ciel, qui était couvert depuis le matin, s'obscurcit, le vent agita le sommet des arbres, et tout sembla nous annoncer, qu'outre le plaisir d'être égarés, nous aurions encore celui d'être mouillés, et combien de temps, nous ne pouvions le présumer, car nous étions d'avis contraire sur la direction à suivre, en sorte qu'il y avait lieu de douter si celle que nous adopterions ne nous enfoncerait pas davantage encore dans la forêt; enfin, je cédai à Léon; avec mon couteau, nous cueillîmes de longs bâtons, au moyen desquels, sautant de touffe d'herbe en touffe d'herbe, nous franchîmes le marais qui nous cernait ; mais à peine arrivés en lieu sec, un autre se montrait, et ce ne fut qu'au bout d'une demi-
heure que nous parvînmes à sortir de ce labyrinthe de flaques d'eau au milieu duquel nous étions arrivés à pied sec, je ne sais comment ; un peu rassurés d'avoir retrouvé un terrain solide, nous n'en demeurions pas moins incertains sur la direction dans laquelle nous cheminions ; il se faisait tard, et nous avions beau prêter Toreille, la hache des bûcherons ne se faisait plus entendre, et les chevaux, les familles de daims et les tètes stupides de chameaux que nous rencontrions ne pouvaient nous donner aucun renseignement ; heureusement, la pluie avait cessç et nous pûmes jouir doucement du plaisir d"ètre égarés, plaisir qui en vaut bien un autre et que nous goûtâmes pendant une heure encore, arpentant le terrain sous le dôme de la forêt ou sous celui du ciel, sans rencontrer une créature humaine ; à la fin, nous débouchâmes et l'instinct de Léon avait été si juste, que nous vîmes à un quart de lieue notre voiture qui nous attendait, et notre cocher qui nous croyait perdus; il était temps, car j'étais épuisé de fatigue, n'ayant pas encore retrouvé toutes mes forces ; du reste, cette aventure m'en a donné la mesure, car malgré ces quatre heures démarche, je n'ai pas été incommodé ; une heure de conversation m'aurait fatigué davantage.
Je m'aperçois, en reprenant ma lettre, que je vous ai fait un récit presqu'aussi long que l'aventure qui en est l'objet, — vous me pardonnerez : quand je serai à Rome, j'aurai des choses plus intéressantes à vous dire, et je ne puis vous donner que ce que j'ai. Je veux aujourd'hui, vous dire quelque chose de la société italienne, puisque je vous l'ai promis en commençant cette lettre ; autrement, vous diriez avec le public que je ne sais faire que des préfaces; en quoi le public se trompe; car je ne sais pas môme faire des préfaces, ce qui me désole.
Ce qu'on appelle le monde à Pise, se compose exclusivement des familles nobles, des professeurs de l'Université que leurs fonctions ennoblissent, et des étrangers
qui ont un habit propre et les mains blanches, et à qui on veut bien ne pas demander d'autre justification de leur naissance. — Ajoutez la cour pendant les deux mois qu'elle passe ici, et vous aurez tout. — Les préjugés nobiliaires ont ici leurs bizarreries comme ailleurs ; — une Médicis s'est mariée à un professeur roturier de l'Université, — elle a dérogé et n'est point reçue à la cour, où son mari vient par sa charge; — du reste, la noblesse abonde en Italie, — on ne rencontre que princes, marquis, comtes, chevaliers, et cela très souvent sous des habits râpés, et qui accusent la décadence des vieilles races.
— J'ai curieusement recherché les débris de la maison des Médicis, et on me les a montrés dans la jeune dame dont je vous ai parlé, et dans une vieille femme au menton pointu, habillée de noir, et qui reçoit l'hospitalité dans une riche famille de la ville. — Voilà ce qui reste du sang du Père de la patrie et de Laurent le Magnifique.
— Vous voyez que c'est comme chez nous, et que partout les grandeurs s'effacent et la noblesse souffre. Au premier aspect, la société italienne ressemble aussi comme deux gouttes d'eau à la nôtre ; — ce sont les mêmes apparences, on se met, on danse, on joue, on entre, on sort, on tient un salon ici comme à Paris ; — les figures sourient et mentent ici comme là; c'est à croire qu'on n'a pas changé de pays; — mais ces formes semblables recouvrent cependant une réalité assez différente, et le principe de cette différence, le fait du moins qui la contient en grande partie, c'est la condition des femmes, qui n'est pas en Italie ce qu'elle est en France ; vous allez juger par les détails si j'ai raison.
Quand vous arrivez à Pise, et que vous vous informez des mœurs du pays, on ne manque pas de vous dire que Pise est la ville la plus morale de l'Italie; et ce n'est pas une fable. — Pise, ville de province, ville d'Université, ville déchue, et encore en deuil de son ancienne grandeur, ville sans commerce et où l'on ne passe point, est ea Italie, une ville grave, décente, bourgeoise, où la corruption sans voile et les scandales éclatants n'oseraient se montrer ; Pise, comparée à Florence, à Naples, à
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Rome, à V-'enise, à Gênes, à Milan, est comme un couvent, où la vie est simple, réglée, paisil)le, morale. Et cependant dans cette ville dordre et de bonnes mœurs, lusage du sigisbéisme est général; — il est vrai que quelques jeunes ménages commencent à y échapper; mais ce sont des exceptions qu'on cite, et presque tous ceux qui datent d'un peu loin y sont soumis. — La femme a un ami et le mari une amie ; l'ami ne quitte pas la maison, il y vient le matin, il y revient le soir : il en fait les honneurs : le mari n'y est que très rarement, parce qu'il a les mêmes devoirs àremplir chez son voisin ; — on cite de ces amitiés qui durent depuis vingt ou trente ans, et on les cite avec éloges. — Les hommes disent sans façon : c'est mon amie ; quand ils lont perdue, ils en parlent comme on parle chez nous de sa défunte femme, les larmes aux yeux. — Si une femme perd son ami, le mari la plaint et donne des nouvelles de sa santé à ceux qui s'en informent avec intérêt. — Un digne professeur vint me voir lautre jour, et se mit à pleurer : je lui demandai ce qu'il avait.il me dit: il y a vingt ans que je n'ai mis le pied dans cette maison, et pendant dix ans, j'y suis venu tous les jours. — C'était ici que demeurait mon amie, voici où elle couchait ; là, à côté, étaient les enfants: ah! quelle femme c'était! — Comment n'être pas touché d'un tel attachement ? — Je lui demandai avec beaucoup de précautions, s'il avait passé à pleurer les vingt années écoulées depuis la perte de son amie. — Le digne homme me laissa voir un si grand étonnement, que je compris de suite l'absurdité de ma question. — 11 me fît entendre qu'après de telles pertes, la vie devenait si vide qu'on ne pouvait trop se hâter de chercher des consolations, et jai su qu'il en avait trouvé.
La personne la plus distinguée de la ville par sa fortune et sa naissance, n'a qu'une tille, et cette fille est presque idiote ; — pour conserver le nom de la maison, et n'en pas disperser l'immense fortune, cette fille a été mariée à son oncle, et le ménage habite le palais de la i:i:.'re : — mais, selon l'usasse, le mari a une amie; cette
amie est veuve. — Qu'a fait la mère? Elle lui a donné un logement dans son palais, afin de conserver à sa fille la société de son mari. — A force d'être réglé et consenti, ce désordre devient Tordre, et à tout prendre, je crois les Italiens et les Italiennes de Pise beaucoup plus constants qu'on ne Test dans la portion galante de notre société. On blâme ici l'infidélité en amitié, comme on la blâme en France dans le mariage, et la fidélité y reçoit presque les mêmes éloges. — Un étranger qui viendrait à Pise avec des vues de galanterie, serait plus empêché qu'en France. — Toutes les places sont occupées, et on ne se livre pas aux oiseaux de passage, puisque c'est une union sans avenir. — L'homme surtout est extrêmement tenu dans ces sortes de liaisons; — son amie le surveille avec vigilance, et ne lui permet dans le monde aucun rapprochement avec d'autres femmes. — La femme est plus libre, puisqu'elle a le droit d'avoir une cour, et cette cour tient l'ami en haleine. — Du reste, la constance est d'autant plus méritoire de part et d'autre, que là, comme dans le mariage, Tamitié remplace bien vite la passion qui dure en Italie moins qu'ailleurs, en sorte qu'on retrouve dans ces quasi-mariages, tous les inconvénients auxquels on a cru échapper en les formant.
Quand on cherche les causes de cette dissolution de la famille passée en usage, on les trouve d'abord et avant tout, dans la mauvaise éducation donnée aux femmes. — Il n'y a pas de nature plus heureusement douée que la nature italienne ; on ne rencontre pas ici une seule personne qui soit bête, et la figure des femmes comme celle des hommes, respire l'intelligence. — Mais ces femmes, créées par la nature, si intelligentes et presque toujours si belles, on les laisse parfaitement ignorantes. — Rien n'est si rare que de trouver en Italie une femme avec qui on puisse échanger une idée. — Le temps, le théâtre, le bal, les cancans de la ville, voilà ce qu'elles savent, et les seuls sujets sur lesquels elles répondent. — Elles sont donc incapables de s'occuper et d'intéresser longtemps leurs maris ; — oisives, elles ne savent qu'une manière de tuer le temps et de
remplir la vie. Tamour. — Les hommes, de leur coté, nayant point les grandes distractions de la guerre et de la politique, et sauf les savants, nayant rien à faire en ce monde, doivent trouver les journées longues, — et comme leurs femmes sont ennuyeuses et incapables de les remplir, il est tout simple qu'ils recourent au même passe-temps, et qu'y recourant, ils ne trouvent pas mauvais que leurs femmes les imitent. — Ajoutez qu'ici on épouse au couvent, et sans se connaître, — en sorte qu'on ne commence pas même par Tamour, et vous comprendrez déjà en partie les causes de ces singulières habitudes qui frappent tous les nouveaux venus dans ce pays. — Ces causes sont si puissantes, et y conduisent si naturellement, que je suis persuadé que TefTet disparaîtrait en peu dannées. si l'éducation des femmes était réformée et si lltalie devenait libre.
Un autre fait qui concourt avec ces causes à la dissolution de la famille en Italie, c'est le sort que la loi en usage fait aux filles. N'y a-t-il pas de garçon dans une famille, les filles partagent également l'héritage du père, mais il y a-t-il un garçon, les filles si nombreuses qu'elles soient n'emportent toutes ensemble qu'une très faible partie de la succession. La première conséquence d'un tel usage, c'est que presque toujours la femme napporte rien ou peu de choses à son mari, et c'est une raison pour celui-ci de ne pas la respecter. Le mari ne considère sa femme que comme un moyen nécessaire pouravoir un héritier; l'héritier fait, illa délaisse etsiiit librement ses penchants. Une autre conséquence, c'est que dans le sein même de leur famille, les filles sont méprisées par leurs frères. En effet, tandis que ceux-ci gardent le rang de leur père, les filles privées de fortune sont condamnées à descendre et c'est ce qui fait que rien n'est moins rare que de trouver dans la femme d'un marchand ou d'un pauvre professeur, la fille d'un marquis, d'un prince ou d'un comte. Cette destinée des filles est aussi une raison pour les parents de ne donner aucun soin à leur éducation : à quoi bon puisqu'elle sont condamnées à tomber dans une famille inférieure où cette
éducation serait peut-être déplacée, et cependant ces pauvres filles emportent de chez elles quoiqu'on fasse, des habitudes d'aisance, de grand monde, de bonne société, d'oisiveté élégante, et la triste prévoyance de leurs parents n'atteint pas même son but.
La femme n'a pas les habitudes de son mari, et c'est une raison de mal vivre et d'aller chacun de son côté. Quel respect voulez-vous d'ailleurs qu'ait cette femme pour une société qui la traite si mal, pour une société qui la prive de sa fortune, qui la livre à un mari qui lui est inférieur, quelle ne connaît pas ; pour une société qui la condamne à voir ses enfants méprisés par leurs cousins et appartenant à une autre sphère, à un autre étage de la famille humaine, et à quoi lui servirait de respecter ses devoirs? A vivre dans une profonde solitude, délaissée de tous comme elle l'est de son mari, sans aucune distraction, sans aucun plaisir, sans recueillir même l'honneur de son dévouement dans l'opinion publique. Car tel est le sort des femmes sages en Italie ; telle est l'alternative oii la constitution de la société les place à dix-huit ans, tant il est vrai que les mauvaises lois ne peuvent porter que de mauvais fruits !
Au premier aspect on croirait que l'Italie est le paradis des femmes. Cette liberté dont elles jouissent, cette iolérance du mari consacrée par l'usage, cette cour assidue de celui qu'elles préfèrent, et ces hommages de tous ceux qui aspirent à le remplacer, semblent lui composer une vie charmante où les fleurs cachent peu d'épines. — 11 en est tout autrement, et si l'usage conserve tout cela comme autant de conséquences nécessaires des faits que je vous ai signalés, il conserve également les conséquences nécessaires que tout cela doit produire, et ces conséquences les voici. — La femme n'étant pas destinée à bien vivre avec son mari, et à ne faire qu'un avec lui, celui-ci dès le jour du contrat, organise la communauté en conséquence. Il stipule méticuleusement ce qu'il sera tenu d'accorder à sa femme, comme on fait quand on engage une bonne : elle aura du chocolat à
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son déjeuner, une table à dîner servie de tant de plats, du vin, tant de robes par an ou telle somme pour sa toilette ; elle aura ou n'aura pas une femme de chambre, cette femme de chambre sera ou ne sera pas tenue de raccommoder les chemises et les bas du mari, etc. Un contrat italien stipule tout cela et mille autres détails, et le contrat fait, le mari tient la bourse, s'occupe des moindres minuties de la dépense, toujours dans la position d'un homme qui a de l'ennui chez soi et qui craint d"ètre volé et disputant à sa femme et lui chicanant l'exécution un peu plus' étroite ou un peu plus large des conditions convenues et rédigées par le notaire. Il n'y a point de scènes de jalousie dans l'intérieur d'un ménage italien ; le mari ne s'attendait pas à la fidélité, il ne l'exige pas, mais il y a tous les jours des scènes mille fois plus dégradantes et plus pénibles, des scènes que nous n'avons qu'avec nos cuisinières, et dans lesquelles le mari étant le plus fort et la femme la plus faible, l'un cherche toujours à effrayer et l'autre a tricher. Mais la femme n'a pas la ressource de la cuisinière qui est de quitter la maison ; que deviendrait-elle, elle n'a point apporté de fortune ; elle serait réduite à la mendicité, aussi le mari peut la battre et la bat impunément et les mœurs consacrent cet usage en compensation de celui de l'infidélité qu'elles admettent. Ainsi le mépris du mari pour la femme, et la haine de la femme pour le mari, voilà ce que recouvrent les apparences gracieuses et galantes du ménage italien ; ce n'est pas tout, la femme méprisée par son mari Test aussi par ses enfants, car les enfants assistent à ce drame secret de tous les jours, ils voient le mépris du père et ne voient pas ses amours qui sont ailleurs, tandis qu'ils voient les amours de la mère et n'en aperçoivent pas les raisons et l'excuse. L'argent, l'autorité, le bâton, tout est entre les mains du premier, rien entre celles de la seconde ; ils méprisent donc leur mère, et la considèrent de bonne heure comme une étrangère dans la maison, et apprennent dès l'enfance, les garçons, ce qu'ils auront à faire avec leur femme, les filles ce qu'elles auront à craindre de
leurs maris. Ainsi la famille est bi-isée dans tous ses rapports et dans tous ses liens; elle n'existe qu'en apparence en Italie, et tout le moude, mari, femme, enfants, société, y porte la peine du mal qu'il fait. Aucun autre spectacle n'est plus propre à justifier les lois de la providence et de la nature, et à donner une effrayante idée des conséquences auxquelles on s'expose quand on les viole, ou dans la législation ou dans les mœurs.
Les femmes italiennes qui rétlécliissent, et plusieurs réfléchissent depuis que la domination française, le commerce des étrangers et les voyages leur ont fait connaître d'autres mœurs, commencent à sentir tout le malheur de la condition qui leur est faite, elles envient le sort des Françaises et des Anglaises, elles détestent les maris italiens. Nous avons une propriétaire qui s'estime heureuse d'avoir marié sa fille à un Anglais, quoiqu'elle l'adore et que sa fille soit à Calcutta ; elle est curieuse à entendre sur les ménages de la ville, et ce qu'elle dit, d'autres en conviennent : les Françaises mariées ici à des Italiens, se conduisent bien, et leurs maris s'en trouvent à merveille, et leurs ménages font envie par l'union et la gaîté qui y régnent. Tout tend à une réforme et elle est commencée par les jeunes gens comme toujours. Leur langage offre sous ce rapport un contraste frappant avec celui des hommes de quatre-vingtdix ans ; si les amitiés continuent, on commence à ne plus les afficher et même à les cacher, on convient que le contraire serait mieux. Au commencement du siècle, l'usage subsistait encore ici, que le jeudi saint par extraordinaire les maris allassent à l'Eglise avec leurs femmes ; c'était le seul jour de l'année, et le lundi de Pâques pour montrer que la sainte semaine était passée et que les choses reprenaient leur cours, il était de règle que la même démarche se fit dans la compagnie de l'ami. Cet usage est aboli depuis la domination française; en tout la présence du Français a fortement modifié l'Italie, et a laissé les germes de modifications plus grandes encore ; je suis persuadé que dans vingt ans, les mœurs que je vous décris seront l'exception ; tout me semble l'annoncer.
388 CORKESl'ONDANCE DL TH. JOLFFROY
15 mars.
.)"ai encore laissé là mon interminable lettre, pendant huit jours, remettant toujours au lendemain à la clore; je vais enfin vous l'expédier ce soir sous le couvert de Passy. Nous avons appris avec une vive joie l'heureuse délivrance de Louise; j*ai bien compris tout ce que vous avez senti ; ces pensées viennent ce jour-là, mais j'espère que Tavenir vaudra mieux que vous ne le faites, et que vous serez conservé longtemps à cet enfant, à sa mère, à vos amis, qui tous ont besoin de vous ; je crois qu'il faut absolument, maintenant que nous sommes pères, que nous avisions à mener une vie moins dévorante, et s'il faut pour cela quitter la politique, quittons-la; aussi bien n'oiïre-t-elle pas de grands charmes parle temps qui court.
J'attends l'accouchement de Caroline qui sera je l'espère heureux ; elle se porte à merveille et Gris-Gris encore mieux ; il grandit d'un pouce par mois, il croît dans la même proportion en vigueur et en intelligence, mais je m'effraie d'avance du retour avec ces deux enfants, dans une Victoria, pendant quinze jours, au mois de juin ! encore serons-nous bien heureux si le choléra ne vient pas nous surprendre et semer d'embarras la traversée de tant d'Etats et de tant de montagnes; s'il ne revient pas au printemps, Léon et moi nous irons à Rome au mois de mai, après les couches, et au retour nous partirons. Le printemps est ici tout à fait décidé, les arbres se couvrent de fleurs et de feuilles : il fait chaud, et nous faisons tous les jours de très agréables promenades.
Je vous abandonne entièrement la conduite de mon affaire auprès du ministre, arrangez-la comme vous l'entendrez ; je vous avais écrit dans le feu d'une première impression et je sens bien que mes scrupules étaient exagérés ; je vous fais seulement observer que si l'on attend quelque chose de moi, il faut que vous m'en avertissiez afin que je m'en occupe ; il n'y a que peu
d'intérêt dans tout ce que je pourrais recueillir sur l'instruction publique en ce pays ; elle y est sans système et chacun s'en mêle et le fait à sa guise. Une chose plus intéressante dont je m'occupe, c'est l'histoire de la philosophie en Italie depuis le commencement du siècle ; quant aux manuscrits des scolastiques français au moyen âge et à leurs correspondances avec les scolastiques italiens, il n'y a rien à Pise, et en feuilletant les catalogues des différentes bibliothèques de Florence, je n'ai rien découvert, jusqu'à présent. Voyez M. Pelet et hâtez-le et écrivez-moi et faites ce que vous jugerez le plus convenable et le plus sûr, je ratifie d'avance.
Je n'ai aucune foi à la durée du ministère qui vient de se former : Tliiers est lié par son passé et les trois membres du vieux parti par le leur. 11 ne subira point leur joug et ils ne subiront point le sien, et il faudra qu'un jour ou un autre, Thiers ou eux se retirent, et je crois que ce ne sera pas Thiers; je m'étonue qu'ils n'aient pas prévu cette divergence inévitable, et si Thiers ne l'a pas prévue, je m'en étonne encore davantage; jusqu'ici ce sont eux qui sont dans une fausse position puisque Thiers a déclaré qu'il maintenait toute la politique passée ; et si Thiers n'avait pas fait ces déclarations, ce serait lui dont la position aurait été fausse ; il a pris le dessus par cette profession de foi, et jusqu'à nouvel ordre ses trois collègues ont l'air d'avoir subi ses opinions et renoncé aux leurs ; encore une fois, je ne doute pas d'une rupture prochaine, et d'une nouvelle crise; en tout, la meilleure position est celle de M. Guizot. Il n'est pour rien dans la frasque de M. de Broglie ; il a été fidèle à ce dernier, il n'a pas voulu se mettre dans la fausse position d'un ministère métis ; il reste entier sur son banc, avec un passé qui se sufïit, et avec la présidence du conseil dans l'avenir, si un avenir lui est réservé. Voilà mon sentiment, mais comme tout ceci est vu de loin, je puis me tromper. En attendant, je crois que nous devons délibérer sur ce que nous ferons aux élections prochaines, car tout ceci pourrait bien amener une dissolution.
Quant à un autre Globe, c'est ce que j'aimerais le mieux au monde, si nous n'étions pas si fatigués et si usés; mais nous avons terriblement besoin de repos, et vous peut-être autant que m.oi, mon cher ami ; je prends ici des idées paresseuses, j'y deviens amoureux du soleil, de Therbe et du farniente. Et tout cela me rappelle notre ami Janvier qui est à cent lieues de pareils goûts, et son aimable femme qui n'en est pas si loin. Rappelez-moi à leur souvenir et à celui de tous nos amis sans énumération, sauf M. Clément de Mocquencourt. Quant à Damiron je répondrai à sa bien bonne lettre, après avoir repris haleine; car voici un formidable paquet, un paquet qui surpasse les anciens paquets, et cependant il me semble que je n'ai rien dit, tant ce pays m'apprend de choses que j'ai envie de vous conter. Je suis plongé dans la littérature italienne, j'ai déjà lu de tout ; je vais au spectacle écouter Goldoni, Nota, Giraud, etc. J'entends passablement; je vais aussi aux leçons des Professeurs de l'Université, et un peu dans le monde ; du reste le monde est au théâtre ; on voyage de loge en loge et on fait vingt visites dans une soirée. Avec son vicp profond, la soriété italienne repose de la nôtre, elle est plus sans façon, plus libre, on n'est pas exposé à y entendre de la métaphysique, pas même du sentiment ; à la seconde visite, les femmes vous tendent la main comme de vieilles connaissances, et leur langage est si gracieux, si net, si aisé à entendre ! on entend les femmes un mois avant les hommes. Me voilà puriste en fait d'accent pour n'avoir entendu d'abord que des Toscans. Les acteurs Lombards de notre troupe me déchirent le tympan.
Mais adieu, Caroline, Gris-Gris, M™^ Mourcet s'unissent à moi pour vous embrasser, pour embrasser Louise, Berthe, Philibert et Eugénie; donnez-nous des nouvelles de la nourrice et souvent.
Th. JoUFFROY.
J'ai demandé un nouveau congé à M. Pelet, faites qu'il me l'accorde.
A M. Damiron
Pise, 24 mars 1836.
Voici, mon cher, trois épîtres écrites à la hâte, — je ne sais ce qu'elles pourront produire de bien, — mais du moins ne feront-elles point de mal. — Je suis bien fâché de n'être pas là, et je voudrais bien que Cousin pût faire ajourner l'élection : — je compte assez surDroz, un peu sur Cousin, moins sur Edwards ; — je ne puis écrire à M. La Romiguière; il ne me conviendrait pas de paraître lui donner des conseils en pareille matière; — d'ailleurs il est dans la nature des choses qu'il soit pour Cardhaillac. — Je suis presque mal avec de Gérando, depuis une affaire où il a voulu m'attraper et où c'est lui qui l'a été. — En résumé, je suis convaincu qu'il suivra Cousin, et que c'est Broussais que vous devez travailler, — car n'essayez pas La Romiguière; je crois que cela serait inutile ; — pour Edwards, s'il est convertissable, ma lettre suffira; mais, s'il s'est mis dans la tête de n'être pas pour vous, rien n'y pourra ; il est entêté comme un mulet ; — du reste vous avez de grandes chances dans l'Académie avec Cousin, Mignetet Dupin ; mais assurez-vous bien de ce dernier, qui n'est jamais sûr, et surtout faites qu'il vienne, car il a manqué dans des occasions très importantes, et c'est ce qu'il fait toujours quand il est embarrassé; — votre plus grande chance c'est d'être sans comparaison la plus grande notabilité philosophique hors de l'Académie, comme je le dis à mes chers confrères ; — promettez des mémoires à Comte, qui ne sait comment composer ses volumes, — c'est là son côté tendre.
J'ai été bien content devoir Dubois chargé du rapport sur l'instruction publique ; — pour la première fois nous serons rapportés convenablement; — je le félicite aussi de son grand crédit ; comme vous dites, — ce crédit ne m'étonne pas dans la situation des choses. — J'ai prédit que le vieux parti arrivé au pouvoir suivrait la politique
du 13 mars, et qu'il en serait de même de l'opposition dynastique ; — il ne reste plus que la moitié de ma prédiction à vérifier, — j'en suis très sincèrement content ; — si nous pouviojis sortir de nos pitoyables débats intérieurs pour nous occuper de nos grands intérêts matériels et extérieurs, nous serions en quelques années, le plus grand peuple du monde, et si le ministère mixte qui vient d'arriver peut réaliser ou seulement ébaucher ce grand œuvre, ce ministère nous aura rendu un grand service ; mais je crains de voir éclater d'un jour à l'autre, dans son sein, l'ancienue-^diversité qui se trouve entre ses éléments, et jusqu'à présent il fait assez pauvre figure ; je crois qu'il vit des inimitiés personnelles qui existent contre les doctrinaires, comme il leur doit sa naissance ; et c'est une assez pauvre manière de vivre; — si j'étais là, à coup sûr je l'appuierais, mais je ne crois pas que je comptasse plus qu'ici sur sa durée, — cependant Pise est bien loin pour juger.
La petite Berthe est, j'en suis sûre, une charmante enfant que j'embrasse ainsi que sa mère et son père, en priant de nouveau celui-ci de ménager sa santé. Caroline approche du terme de sa grossesse, plus grosse et plus ronde que jamais. Gris-Gris prospère et gazouille; — moi je souffre un peu depuis le commencement des chaleurs, qui sont déjà vives; — du reste le pays devient superbe et les promenades vont leur train.
Je vous prie de vouloir bien chercher et acheter un roman en deux volumes paru il y a quelques années, et intitulé : Struensée; — en outre dépasser rue du Dragon au bureau du théâtre européen et d'y acheter toutes les pièces parues des théâtres Espagnol et Danois; — enfin de remettre tout cela avec la note du prix chez M™^ Chérubini pour sa fille M'°^ Rosellini, qui elle-même le remettra à M. Rosini, — je vous rembourserai à mon retour. Voilà de quoi décharger votre conscience de la crainte de m'accaljler de commissions.
Adieu, je vous embrasse et Eugénie de tout cœur.
Th. .TOUFFROY.
Un mot sur l'Institut : en voyant dans les Débats la mort de M. Rœderer, j'ai pensé à vous et prévu toutes les difficultés dont vous me parlez. Je crois M. Droz engagé à Lucas depuis longtemps et engagé par conviction. M. Rœderer mort, moi absent, M. Droz est la section tout entière. — Lucas sera donc proposé selon toute apparence ; suivront la proposition tous ceux que Cousin appelle les niais, savoir Comte, Edwards, etc., etc., — et de plus tous les adversaires de Cousin, comme Broussais, Bignon, Merlin, etc., ei peut-être même M. La Romiguière. — L'union de Dupin et de Cousin aurait pu seule vous faire passer, — mais ils sont antipathiques 1 un à l'autre. Dupin entraine tout ce qui appartient à la Chambre et tous lesjurisconsultes. Je ne vois que Mignet, Naudet, M. Reinhardt et M. de Gérando — qui puissent être pour vous; — je crois le succès impossible, et je pense que vous ferez bien d'éviter un éclat et d'attendre une vacance dans la section de philosophie. Lucas sera probablement nommé, à moins que Dupin ne pose Tocqueville et que Cousin ne se réunisse à lui. Le mérite de M. Tocqueville aidant, ils pourraient réussir et même tellement désorganiser le parti de Lucas que celui-ci ne garde guère que la voix de M. Droz et d'un ou deux autres. Si je pouvais faire quelque chose en écrivant, j'écrirais; — mais je suis convaincu que j'y perdrais mon temps et mon papier.
A Damii'on
Pise, samedi 23 avril 1836.
Mon cher ami,
Je reçois votre lettre du 13 et je me hâte d'y répondre. — Si, en l'absence de tout autre intérêt, on eût demandé à l'Académie ma translation dans la section de philosophie, j'aurais cru devoir à la section de morale, qui m'a présenté et par laquelle je suis entré, de déclarer que je ne désirais pas la quitter, et que je ne le ferais
qu'avec son agrément et pour obéir au vœu de TAcadémie. — Assurément, votre intérêt l'exigeant, j'aurais fait volontiers le sacrifice de cette déclaration, et j'aurais de bien bon cœur gardé le silence et laissé l'Académie me mettre où il lui aurait plu. — Mais maintenant que cette déclaration toute nouvelle, et en quelque sorte commandée par la reconnaissance et la politesse, est faite en termes formels, et que, dans le désir de couper court à la combinaison conçue contre vous, je suis allé jusqu'à dire que j'entendais rester fidèle à la section de morale et continuer de lui appartenir, il me semble tout à fait impossible que dans une lettre à notre ami je déclare tout à fait le contraire. — Voyez en effet ce qui en résulterait. M. Droz, croyant, d'après ma lettre, être chargé de faire connaître à l'Académie ma pensée à cet égard, ne manquera pas, si la question s'élève, de lire à l'Académie la déclaration qu'elle contient ; — cette lettre lue, notre ami en tirerait une autre de sa poche et donnerait à l'Académie lecture d'une déclaration contraire. — Vous comprenez le bel effet que feraient ces deux lettres, — l'opinion qu'elles donneraient de moi à l'Académie et la situation désagréable dans laquelle ^l. Droz serait placé. — Je ne doute pas que votre cause même ne s'en trouvât affaiblie ; car tout cela ressemblerait à de l'intrigue, et, en voyant vos amis dire tour à tour oui et non pour vous faire réussir, on en concevrait une moins bonne opinion de vous, et ceux qui nous accusent d'être une coterie à qui tous les moyens sont bons auraient cause gagnée; — ce sont ces raisons, si je ne me trompe, qui nous ont fait résister, comme vous me le dites, à l'avis de notre ami sur la possibilité de cette démarche ; elles me semblent décisives contre. — J'ai tourné et retourné de toutes les manières la déclaration que j'aurais dû écrire à Cousin; dans toutes les formes, je l'ai trouvée impossible ; je suis plus que sur que vous ne m'en voudrez nullement de m'y refuser; vous ne mêle diriez pas d'avance dans votre lettre, que je n'en douterais pas une minute ; nous ne sommes pas amis depuis vingt ans pour en être encore
à nous rencontrer et à nous comprendre dans de pareils sentiments.
Maintenant si vous voulez que je vous dise toute ma pensée sur le plan de notre ami, la voici; je crois que le plan est bon pour l'intérêt de nos opinions philosophiques dans la section. Car si Cardhaillac y entre, M. La Romiguière et lui y auront la majorité ; mais je ne le crois pas bon pour votre élection A^ vous. — Il vaut mieux pour vous livrer bataille sur le terrain de la section de philosophie, que dans celui de la section de morale; ainsi que je le répète dans mes lettres, vous êtes incontestablement au-dessus de tous les concurrents qu'on peut vous opposer en philosophie, et quiconque aura un peu de lumières à l'Académie le sentira. N'est-ce donc rien que cela? Je crois que c'est beaucoup, plaidé par Cousin, qui est si fort quand il a raison, et j'ose ajouter plaidé par moi, dont Tavis en philosophie n"est pas sans quelque poids auprès des personnes à qui j'ai écrit ; au contraire, dans la section de morale, vous rencontreriez des adversaires pour lesquels on peut raisonnablement pencher, vu le caractère double de cette section, et dont la cause peut fort bien être soutenue contre vous; j'entends surtout désigner M. de Tocqueville, qui a fait un excellent livre, un livre qui jouit d'une haute estime, un livre dont le mérite est bien plus saisissable aux avocats et aux philanthropes de l'Académie que celui de vos ouvrages. — Et puis voyez le profit: si vous échouez contre Cardhaillac, l'Académie aura tort devant le public ; — il lui donnera raison ou du moins ne la blâmera pas si elle vous préfère M. de Tocqueville. — Croyez-vous que l'Académie ne sente pas cela ? En définitive, j'aimerais cent fois mieux avoir pour concurrent le premier que le second, et je crois que vous avez beaucoup plus de chances à disputer la place de philosophie que celle de morale. Je m'en tiendrais donc à notre première idée, même quand ma déclaration à M. Droz n'élèverait pas un obstacle très grand au plan nouveau conçu par notre ami; — je dis un obstacle très grand, et non pas uu o])stacle absolu ; — car, en définitive
rAcadémie me paraît toujours maîtresse de me transporter dans la section de philosophie, si elle le veut; — j'avais le droit d'exprimer mes désirs ; j'aurais le devoir de me soumettre à ses résolutions.
Je suis charmé des bonnes nouvelles que vous me donnez de Dubois, de Louise, de la petite fille, mais vous ne me dites rien de votre frère? Ne vous est-il rien arrivé de lui? Caroline a accouché dans la nuit du 18 au 19 ; elle a fait comme Louise, une petite fille que nous avons baptisée aujourd'hui au célèbre Baptistère de Pise; tout s'est bien passé, et la mère et l'enfant vont bien; — l'un tette ferme et l'autre fournit abondamment. — Nous voilà libres d'aller à Rome, et nous partons lundi ; — nous allons (Léon et moi) par Florence, Arezzo, Perrugia et Terni; nous reviendrons par mer; — le temps est beau. — Le choléra semble se tenir dans les Etats vénitiens et nous promettre de ne pas troubler ce voyage ; — nous resterons une dizaine de jours à Rome, le temps d'entrevoir ; — nous nous arrêterons peu à Florence où nous retournerons avec Caroline; — ma poitrine va bien, — mais elle est encore faible et ne suffirait pas à un cours. — Je vous écrirai ou plutôt à Dubois de Rome, — écriveznous à Pise. — Caroline, au besoin, nous transmettra vos lettres, — mais nous serons probablement de retour pour les recevoir. — J'attends un mot de Dubois sur mon affaire; — je conçois ses occupations et lui pardonne bien de ne pas m'écrire.
Adieu, cher bon ami, nous vous embrassons tous et tout ce qui est avec vous, Louise, Eugénie, Dubois, Berthe.
Tout à vous du fond du cœur.
Th. JoUFFROY.
A Dubois
Camocia (Toscane) samedi 30 avril 1836.
Mon cher ami,
Je vous écris du champ de bataille de Trasimène où la fortune et non ma volonté me force de passer une journée dans une auberge de village, dans le même défilé où Flaminius se vit tout à coup arrêté par les troupes carthaginoises; j'ai rencontré un autre Annibal qui m'a empêché de passer, et m'a contraint de battre en retraite ; cet Annibal avait la forme d\in soldat du Saint- Père. Il était en embuscade entre le lac et la montagne; — il m'a demandé mes passeports, car c'est là que finit la Toscane et que commencent les Etats Romains. — Notre ministre à Florence s'était chargé de me mettre en règle ; je m'en étais rapporté à lui, pensant qu'il savait son métier ; mais il avait oublié tout juste l'important, à savoir le visa de la nonciature apostolique à Florence. L'honnête douanier du pape a été inflexible ; toute l'éloquence de mon mauvais italien a été inutile ; j'ai été obligé de faire ma retraite, mais elle a été plus heureuse que celle de Flaminius ; les buissons du défilé, que j'observais avec crainte, ne cachaient point d'ennemis jetés sur mes derrières ; j'ai regagné heureusement le pays ouvert et j'ai campé dans l'auberge d'où je vous écris et où j'attends le retour d'un courrier que j'ai expédié à Florence; — l'histoire de ce courrier est caractéristique. — Comme nous revenions l'oreille basse, sous le coup d'une de ces pluies battantes qui interviennent toujours à propos dans les aventures de voyage, pour y mettre la dernière main, un homme, au milieu d'un pauvre village, nous aborde ; — il nous dit qu'il devine ce qui nous est arrivé, que nos passeports manquent du visa voulu, que nous n'avons de ressource que d'envoyer à Florence, et qu'il va sur l'heure y aller si nous vou-
398 CORUESPONDANCE DE TH. JOLFFROY
Ions ; — remarquez qu'il était liuit heures du soir et qu'il pleuvait à verse : — je réponds que je ne puis me fier ainsi à un inconnu ; que j'ai besoin de consulter le maître de poste de l'auberge où je retourne et qui est encore à une bonne lieue ; — il me répond qu'à cela ne tienne et qu'il va nous suivre dans cette auberge ; — je le prie d'observer que, par un tel temps, la course est longue et que je n'entends m'engager avec lui; — il me répond que cela lui est égal, qu'une lieue n'est rien, que la pluie ne l'inquiète guère, et que si je ne l'emploie pas, j'en serai quitte ppur lui donner (si je veux) la somme de dix sous pour boire un flacon ; — et le voilà qui entre chez lui, prend un manteau et trotte après notre voiture ; — malgré la rapidité de notre course, il était au rendez-vous avant nous. — Le maître de poste médit que c'est un brave homme, accoutumé à de pareilles affaires et nous parlons de prix. — Il y a d'ici à Florence soixante-deux milles ou vingt et une grandes lieues ; Ije m'attendais à beaucoup de temps perdu et à beaucoup d'argent : — point du tout, mon homme me dit : u II est neuf heures, je vais partir de suite, je serai demain avant midi à Florence, je reviendrai toute la nuit et j'arriverai ici de bon matin ; vous n'aurez perdu qu'un seul jour; — puis, comme ces quarante-deux lieues en moins de trente-six heures me paraissaient impossibles, il m'explique qu'il existe, à l'usage des gens comme lui, une petite poste, en harroccio ou charrette, admirable de vitesse et d'économie ; on part avec une de ces charrettes à deux roues et un mauvais bidet ; on va ventre à terre pendant quinze à dix-huit milles ; — puis on frappe à une porte et on en prend une autre ; — si on rencontre une montagne, on la passe à pied, parce que c'est plus prompt, et en retrouvant la plaine, on retrouve un harroccio. — L'explication me plaît ; — je demande le prix; — il me propose avec timidité six écus, c'est-à-dire trente-trois francs ; — l'auditoire se récrie contre l'exagération de la demande ; — je coupe court à la discussion qui va s'élever en acceptant sans calculer la proposition, et en promettant en outre dix sous par heure
riietii'u fixée; — luuii liuiuiiio sauLc de joi(3 ; j'ai su depuis qu'il aurait, ses dépenses payées, d'un écu et demi à deux éeus de reste et qu'avec cela il nourrissait pendant quinze jours sa femme et ses enfants. — Dans un clin d'di'il il a trouvé un barroccio; il part par une pluie d'enfer au grand galop, et je l'attends demain à huit heures, presque sûr qu'il ne manquera pas à ma confiance ni à sa promesse. — Ceci vous peint Tltalie, et dans l'Italie ce qu'on observe le moins, le peuple. — Sur une terre d'une admirable fertilité, couverte de blé, de vignes, d'oliviers, on voit une race qui vit de rien, et pour qui un écu est une grosse somme. — La rareté de l'argent, l'abondance des subsistances et la sobriété des habitants expliquent le phénomène, mais s'expliquent à leur tour par des causes économiques et politiques plus hautes et que vous devinerez sans que je vous les développe ; — aussi bien je ne vous écris point pour vous communiquer des réflexions, mais des impressions et des faits.
Me voilà donc dans mon auberge avec Léon, le lac de Trasimène devant nous et la vieille cité étrusque de Gortone sur la cime d'un rocher, derrière ; — quand il n'y aurait que cela en Italie, il faudrait y venir. — Le lac est immense et son extrémité se perd dans les brumes de l'horizon ; — trois îles s'élèvent sur sa surface, couvertes de bois et peuplées de maisons blanches : au bord de l'eau, à droite, c'est-à-dire à l'ouest, le cadre des montagnes est à quelque distance et laisse place à une plaine où l'on entrevoit çà et là les tours des églises et des monastères qui décorent et animent d'une pensée sainte tous les paysages de l'Italie. — Au fond, la ceinture, à travers la brume, paraît plus haute et plus escarpée ; — mais elleest sublime à gauche. — L'Apennin a son pied dans le lac; il en découpe le bord, et laisse sentir de loin les tragiques défilés où le génie d'Annibal donna la mort à dix mille Romains ; nous les parcourrons demain, ces défilés pittoresques; nous apercevons déjà les villages qui les peuplent et qui semblent posés dans l'eau, ou suspendus sur la croupe de la montagne. — Nous
soinmescomme Tantale, regardant et attendant; mais la vue est si belle que nous nous consolons d'attendre; aussi bien, nous avons derrière nous, à deux pas, la vieille Cortone, posée comme un nid d'aigle sur le sommet d'un rocher : — en grimpant une heure, on y arrive, et nous avons grimpé, nous retournant à chaque pas pour voir croître et s'agrandir derrière nous et le paysage et l'horizon, — pour voirie lac s'étendre, les monts lointains se dévoiler à travers une atmosphère plus pure, et les villes et les villages, et les clochers et les couvents, et les ermitages et les blanches villas entourées de pins, sortir de* toutes parts du sein des arbres et étinceler au soleil. — Nous ne plaignions pas notre peine, nous ne la sentions pas; — enfin nous avons pu toucher les vieux murs dont les bases sont cyclopéennes;
— ce sont des rochers bruts entassés sans ciment; leur date on l'ignore, les mains qui les formèrent sont inconnues, mais l'œuvre est restée inébranlable, et elle a vu crouler successivement toutes les murailles que les Etrusques, les Romains, les barbares et le moyen âge lui ont fait porter : — on entre dans la ville par une vieille porte romaine, et l'on est saisi de vénération et d'effroi en parcourant ses rues étroites et noircies par le temps ; — rien ne peut donner une idée d'unetelle ville. — La place était si resserrée qu'on a dû en remplir tout l'espace. — Figurez-vous une population nombreuse craignant le déluge et se réfugiant sur cette cime : — c'est l'histoire de ces villes primitives ; — alors l'humanité était barbare ; les plaines étaient la proie du premier venu ; il n'y avait de sûreté que sur les hauteurs ;
— on s'y pressait, on s'y enveloppait de murailles, et on regardait par dessus passer au loin les armées et les races errantes. — A Cortone, les maisons semblent se serrer les unes contre les autres ; elles sont hautes et sombres ; les rues sont des passages obscurs ; — il n'y a qu'une place étroite, la place où la cité s'assemblait, mais on n"a pas oublié Dieu ; lui seul est à son aise dans cette vieille enceinte ; il y a une douzaine d'églises, vénérables, tristes, battues des vents, dominant le précipice
et décorées des sombres peintures de pierre de Cortone, du Pérugin et du Brousino. — L'effet de ces églises, seule consolation de cette population exilée du monde, est inexprimable ; mais ce qui touche par-dessus tout, c'est un rocher qui s'élance des cimes de cette ville déjà placée si haut et qui en est comme la citadelle ; — un couvent en occupe la pointe ; — il y a place pour l'église, le cloître et une petite esplanade entourée de parapets qui couronnent le précipice; — au milieu de cette esplanade, il y a un saint de pierre en habit de moine, la tête et les mains élevées au ciel ; — il n'y a point de mauvaise statue en Italie ; mais celle-ci est sublime par sa grossièreté même et le lieu où elle est. — Ainsi, pour les pauvres moines du couvent, ce n'est pas assez d'être retirés là entre le ciel et la terre, et de n'entendre même plus le bruit du monde, ils doivent se détacher de ce rocher même et élever plus haut encore leur âme et leurs pensées : — la statue de pierre est là pour les avertir, et il n'y a pas moyen de la considérer sans être remué. — Quand nous sommes descendus de ce lieu, il nous semblait en rentrant dans cette ville, qui nous avait paru si désolée en montant, retrouver b monde et la terre, et cependant nous ne voyions partout dans les rues que çà et là une vieille femme couchée au soleil à l'abri du vent et tendant la main sans rien dire; — les maisons, les vieux palais noirs, les églises, les rares boutiques semblaientinanimées ; — le temps dépareilles villes est passé ; la plaine est sûre ; l'humanité y est descendue et a déserté les sommités ; ceux qui les habitent encore sont comme des exilés ou des moines au milieu du mouvement universel: — ne rien faire, prier, se chauffer au soleil et regarder, sur les routes de la plaine, filer les voyageurs en chaises de poste, voilà leur vie. — Il semble qu'ils ne doivent même descendre que le plus rarement possible, tant il est difficile de remonter. — Quant aux autres hommes, ils n'en reçoivent que bien rarement la visite ; —le voyageur lui-même s'effraie d'une telle ascension, et se contente de regarder d'en bas ces tnurailles gigantesques, ces toits entassés, ces flèches
hardies allant au ciel ; — il rêve an moment et part; mais il a tort ; car il fait bon voir ces asiles de la jeune humanité ; — il fait bon lire le mouvement des affaires humaines dans la mort de ces lieux jadis si vivants; il fait bon goûter d'une ville qui était déjà antique, il y a deux mille cinquante-quatre ans, quand ses habitants regardaient du haut de ces mêmes murailles la journée de Trasimène ; et c'est une grande émotion qu'il faut chercher que celle qu'on ressent en s'appuyant comme eux sur ces parapets, en regardant du côté du défilé, et en rêvant qu'on est au jour de ce tragique combat, et qu'on voit les étendards puniques et romains llotter entre le lac et la montagne , et quon entend, comme un son confus le dernier cri de Flaminius expirant ; aussi n'avonsnous pas regretté notre course ; et notre impression était si forte que nous ne pouvions pas nous figurer qu'il y eût dans ces maisons la société d'une petite ville, des hommes et des femmes faisant l'amour, des avocats, des notaires, des épiciers, des intrigues, des bals, des cancans et des sottises ; — il a fallu la rencontre qu'ont faite nos yeux d'une affiche sur un mur pour nous ramener au sentiment de la réalité et dissiper les fantomes de l'Etrurie, d'Annibal et de Trasimène. — Devinez ce qu'annonçait cette affiche au milieu de cette vieille ville déserte? L'histoire des découvertes récentes faites dans la lunepar Herschell fils. — Ainsi cette cime oubliée où les hommes ne montent plus, le charlatanisme 'de notre ami NicoUe y parvient ; une fable écrite par lui à New-York, pour diner chez le restaurateur aux dépens de la crédulité humaine, franchit l'Atlantique, la France et l'Italie et vient se vendre à Cortone ; nous avons descendu en riant le sentier escarpé que nous avions gravi avec vénération ; cette affiche avait tout détruit : — l'illusion était dissipée.
Perrugia, 1" mai.
Mon courrier ne nous a pas manqué de parole, — au lieu d'arriver à huit heures il est arrivé à cinq, et je lui ai payé avec grand plaisir la prime promise ; — nous sommes partis à six heures par une pluie battante qui avait duré toute la nuit ; mais en approchant du défilé elle a cessé et bientôt le soleil a paru et a éclairé le lac et les montagnes. — Les barrières papales sont tombées devant la signature du nonce de Florence et nous avons pu longer une belle nappe d'eau durant deux ou trois heures. Tout change d'aspect en passant de la Toscane dans les Etats du pape. — La Toscane est cultivée comme un jardin, les routes y sont unies comme des allées de parc ; — il en est autrement la frontière franchie : — les routes deviennent inégales et négligées ; des forêts et des landes se mêlent à la culture ; les maisons et les hommes ont une figure triste, sale, malheureuse ; ces villages si heureusement posés au bord du lac et qui de loin nous semblaient si riants, ne sont que de misérables trous, noirs et dégoûtants ;-on souffre de les traverser ; personne ne vous salue ; les rares habitants qui se montrent dans les rues ont Pair oisif — et sombre à la fois. — La nature seule nous consolait — elle est si agreste le long de ce lac, et fencaclre si bien ; — tout au bout sur la pointe d'un rocher, on voit une tour ruinée, et au pied, quelques maisons : — cette tour s'appelle Torricella, et c'est là qu'on quitte le bassin de Trasimène pour entrer dans celui de l'antique Ombrie. On franchit la montagne avec des bœufs gris dont les cornes sont d'une longueur extraordinaire, — c'est déjà le bœuf romain, celui qu'on voit dans les basreliefs traînant le char des consuls triomphants ; — il nous paraissait plaisant d'être traînés en calèche par des bœufs ; mais bientôt nous avons compris, à la raideur de la pente, combien leur secours était plus sûr que celui des chevaux ; — au sommet de la montagne un spectacle magnifique s'est déployé devant nos yeux
— c'était toute rOmbrie avec son enceinte de montagnes.
— Je nai vu nulle part des bassins mieux dessinés qu'en Italie. — c'est le quatrième que nous traversons, — il commence au sommet deTorricellaetfmit à Spolète; — Pérouse en est la reine, Pérouse assise sur un mamelon, le jeune Tibre à ses pieds, au centre de cette grande plaine ; — mais ce n'est que tout à l'heure que nous avons abordé cette souveraine sourcilleuse ; — nous avons déjeuné sur la pente de la Torricella au milieu des oliviers, dans un petit bourg appelé la Magione ; — c'était dimanche et la fête patronale du pays: — la petite église était pleine de femmes ; — les hommes étaient entassés à la porte ; — les diverses confréries étaient en uniforme sous leurs bannières ; cet uniforme est une longue robe de toile, les uns la portent grise, les autres blanche ; — en sortant de l'office, tous ces pénitents se hâtent de Tôter, et de la plier dans un mouchoir ; la métamorphose se fait au milieu de la rue, et ce qui a paru imposant devient comique : au lieu de ces processions de grandes figures grises et blanches qui marchaient gravement sur deux files, vous voyez tout à coup un troupeau de paysans endimanchés mais toujours sales, qui se dispersent bientôt dans toutes les directions, les uns rentrant chez eux, les autres allant au cabaret. — Au milieu on voyait se mêler les jeunes filles et les femmes sortant de l'église, toutes très parées, mais d'une manière outrée : — leurs doigts, leurs cous, leurs tètes, leurs oreilles sont chargés d'ornements de cuivre, — leurs vêtements se composent d'étoffes à couleurs tranchantes ; — de loin c'est pittoresque, de près c'esthorrible. — Les femmes, au-delà de trente ans, sont affreuses; — les jeunes sont la plupart belles, mais d'une beauté hardie, et qui n'est pas la beauté Toscane ; — ce sont des cheveux noirs, des yeux grands et très vifs, des traits déjà romains ; — elles vous regardent et se cachent, et ce mouvement de timidité réelle dément l'espèce de provocation que vous avez cru voir dans leurs yeux ; — les soldats du pape étaient épars dans cette fOule ; — ils gardent ce passage élevé ; ils sont gras et de bonne m.ine et paraissaient enchantés de faire
des décharges de mousqueterie enrhonneur du saint. — Une petite pluie qui est survenue a coupé court à cette scène qui nous intéressait ; — chacun a pris la fuite, et bientôt les visages disparus de la rue ont reparu aux fenêtres des maisons ; si toutefois on peut appeler maisons ces sales masures et fenêtres les trous sans vitres et fermés de simples volets qui les éclairent ; — nous avons fait comme tout le monde ; nous sommes venus déjeuner à Tauberge de la poste, — auberge bien digne d'un pareil lieu et où cependant nous avons mangé dans une chambre une omelette et des espèces de côtelettes assez bonnes, que nous avons arrosées de petit vin blanc du pays ; — rhôtesse avait sur elle plus de bijoux qu'une madone ; — elle était assez agréable et fort empressée à nous servir ; — sans l'aventure des passeports nous arrivions, il y a deux jours, coucher chez elle, et en examinant les singuliers lits et les singulières chambres de cet hôtel, nous nous sommes félicités de notre malheur ; — enfin le cheval ayant diné nous avons quitté ce premier gîte des Etats romains et à travers une vallée fertile sommes arrivés dans quelques heures au pied de la montagne au sommet de laquelle Pérouse est bâtie ; — des bœufs nous ont hissés jusqu'à la cime où nous voici dans une assez belle auberge d'où je vous écris avant de me coucher.
Cette ville de Pérouse, si belle de loin quand on la voit de la plaine couronner la montagne, nous a pénétrés de tristesse : le mamelon élevé sur lequel elle est assise jette au nord trois rameaux qui donnent à sa cime la forme d une patte d'oie. La ville la couvre entièrement et se divise en quatre quartiers, celui du centre qui est le plus élevé et d'où partent comme autant de rayons les trois autres qui semblent s'avancer à la découverte du côté de la plaine ; — de sombres monastères et de hautes églises occupent les extrémités de chacun de ces rayons et répondent à la vieille cathédrale placée au centre, et qui est plus haute et plus sombre qu'elles ; — des précipices cultivés séparent ces trois rameaux de la cité et vont en s'élargissant se perdre dans la plaine
à mille pieds au moins au-dessous du sol de la ville : c'est une vue magnifique que celle de cette plaine de toute part environnée de montagnes et du côté de Test bornée par la chaîne centrale de l'Apennin couverte de neige ; mais il avait plu et quoique le soleil eût reparu et brillât au couchant, les frimas de l'Apennin nous envoyaient un vent glacé qui nous pénétrait, les rues étaient inanimées ; le dimanche avait fermé les boutiques ; le peu d'habitants que nous rencontrions étaient enfermés jusqu'aux yeux dans leurs manteaux ; — le reste était caché dans les maisons; — toutes ces maisons sont hautes et noires ; sauf la rue principale qui est grande et large mais composée d'immenses bâtiments plus sombres les uns que les autres, toutes les autres sont étroites et sales ; — Therbe croît partout ; — partout ce sont des escaliers à monter ou à descendre ; — nous avons vu des places qui ressemblent à des prés et qui paraissaient étonnées de nous voir passer ; — de grands palais délabrés avec l'écusson de leurs maîtres peint sur bois au-dessus de la porte annoncent dans ces lieux déserts la présence d'une aristocratie ruinée qui y végète dans l'oisiveté sous la surveillance du légat du pape. — Une lettre que nous avions pour un marquis du pays nous a permis d'entrevoir un de ces palais ; — ce sont de longs corridors peints à fresque et tapissés de toiles d'araignées, d'immenses pièces à tapisseries, noires d'années et de négligence; les portes ne ferment pas, les fenêtres ne s'ouvrent jamais ; les vitres sont colorées par le temps et n'ont pas été renouvelées depuis un demi-siècle ; — à peine y a-t-il une chambre ou deux d'habitables où semble grelotter le maître de la maison. Le fils de ce personnage vint nous visiter le soir à l'hôtel ; il était à la Flèche, à la chute de l'Empire; il est maintenant avocat dans sa patrie ; toute sa conversation respirait l'horreur du régime papal et le profond ennui de la vie à laquelle ce régime le condamne ; — encore si les couvents étaient beaux, splendides, animés de quelque vie ; — mais ils sont morts comme le reste ; — les moines y végètent, inutiles à eux-mêmes et aux
autres; ils sont riches et ne font rien de leurs richesses; ils ne construisent pas comme au moyen âge ; ils n'offrent pas aux artistes des cloîtres, des temples à couvrir de peinture, à peupler de tableaux et de statues' comme autrefois ; — ils ne cherchent pas davantage la gloire des lettres ; ils ont oublié la conquête du monde ; ce qui reste des plans politiques du Saint-Siège et des ordres religieux est à Rome. — Toute ambition, toute grande pensée est éteinte dans les couvents de province
— confesser, dire la messe, épier, tracasser les gens suspects, puis bien boire et bien manger, voilà leur vie;
— et comme ils sont les maîtres, la mort qui est en eux se communique au reste de la population. Les nobles vivent de leurs rentes, enfermés dans leurs palais qu'ils n'ont pas même le courage d'entretenir. Les paysans ne travaillent que pour vivre et payer leurs fermages. Le commerce se borne à la consommation locale ; — point d'entreprise, point d'amélioration. Partout le statu quo engendré par le découragement et qui est une véritable décadence. — Pérouse a l'air d'un immense couvent endormi depuis un siècle et qui se dégrade lentement sous l'action de la pluie et des vents ; — je ne sais ce que deviennent les malheureux officiers chargés avec quelques bataillons de garder cette ville ; — mais ils ont l'air de mourir d'ennui devant les cafés et sur les remparts ;
— je ne voudrais pour rien au monde être condamné à vivre un an à Pérouse ; — je m'y sens oppressé et Léon qui a les nerfs à l'épreuve n'en peut plus de tristesse ; — c'est au point que nous n'avons pu continuer de parcourir la ville ; — au bout d'une heure, nous nous sommes sentis si tristes, si pénétrés d'effroi et de mélancolie que nous sommes rentrés, aimant mieux attendre notre souper dans la salle à manger de l'hôtel que dans les rues de cette sombre cité. Riante Toscane, où es-tu, avec tes villes animées, tes campagnes fleuries et tes gais habitants ? — et cependant on nous dit que Pérouse est ce qu'il y a de plus vivant dans les Etats romains.
408 CUKKtSPODANCE DE TH. JoLFFROV
Foligno, lundi 2 mai.
Nous n'avons fait que vingt milles aujourd'hui, parce la journée a été affreuse et que nous avons dû nous détourner de notre route pour visiter Assise, la patrie de saint François et le berceau de ces ordres mendiants qui ont couvert le monde. Assise est une ville située à mi-côte sur une des pentes de TApennin ; on la découvre des remparts de Pérousg, dont elle n'est séparée que par une vaste plaine, que nous avons traversée par une pluie épouvantable ; la route passe au pied à une distance de deux milles. On la quitte pour y monter auprès d'une immense église dédiée à Notre-Dame-des-Anges. Cette église et le couvent qui en dépend, sont une colonie jetée dans la plaine par le grand monastère d'Assise. Cent cinquante moines y vivent et comme nous passions nous avons entendu leurs voix à travers les sifflements de l'orage. Ils chantaient l'office dans ce magnifique temple qui retentit incessamment de leurs psalmodies. Le vent et la pluie avaient tant de violence que nous avons dû nous réfugier pendant quelques moments dans une ferme délabrée, où nous avions tant bien que mal abrité notre voiture sous un hangar ; nous sommes entrés dans la cuisine, sur l'invitation des pauvres habitants de la maison ; on a jeté sur le foyer éteint quelques fagots de sarment, et nous nous sommes réchauffés en causant avec nos hôtes ; le ménage se composait du père et du fils qui entassaient fagot sur fagot, nous offrant ainsi de bon cœur la seule chose qui pût nous être agréable, et de la mère et de la fille qui filaient. Ces quatre figures prononcées et amaigries allaient bien dans cette pièce enfumée, sans autre fenêtre qu'un trou fermé d'un volet, n'ayant pour plancher que le sol nu et pour ameublement qu'une vieille table et quelques escabeaux ; les deux femmes avaient au moins ma taille ; je n'en ai jamais vu de si grandes ; elles étaient assises sur le parapet d'un escalier de pierre qui débouchait au
A DUBOIS -tO'à
milieu de la chambre, et ressemblaient à deux parques filant les destinées humaines à l'entrée de l'enfer. Mais ces parques avaient la figure bienveillante, quoique attristée par la misère. Nous n'avons pu causer beaucoup, parce qu'accoutumé à Taccent et au dialecte toscans je ne saisissais qu'à demi la langue corrompue de ces pauvres femmes, qui de leur côté ne comprenaient pas trop mon mauvais italien. Mais je n'oublierai pas ce moment que le bruit de l'orage et le feu pétillant du foyer m'ont rendu doux à passer. Ces rouets, cette chambre pleine de fumée, ces murs décrépis et percés à jour en plusieurs endroits, et jusqu'à Léon fumant sa pipe au coin du feu, tout me faisait rêver le Jura ; je pouvais me croire dans un chalet, attendant pour reprendre mon chemin, la fin d'une de ces averses si communes dans ces solitudes élevées. Enfin la pluie ayant cessé, nous avons pu nous remettre en route, et les bœufs de notre hôte nous ont fait parcourir à pas lents la longue spirale qui de la plaine s'élève au sommet de la ville. Cela a duré au moins une heure, tant il est difficile d'arriver dans une ville papale. Ailleurs l'auberge se trouverait au plus bas et viendrait en quelque sorte au devant du voyageur. Ici elle est au plus haut, et l'on n'y parvient qu'au péril de sa vie, car si une corde se rompait ou qu'un bœuf lâchât pied dans ces rues perpendiculaires, vous seriez perdu.
Assise résume admirablement TEtat romain; elle est la ville papale par excellence, la ville papale à sa puissance la plus haute. Pérouse qui nous semblait si déserte et si sombre est une cité populeuse et pleine de vie en comparaison d'Assise. En voyant de loin ces maisons groupées par rangs sur la croupe de la montagne, ces tours et ces coupoles qui les surmontent, ces hautes murailles qui les entourent, cette belle route blanche bordée de grands arbres qui y conduit, et un peu sur la gauche dans le point le plus occupé de la pente, soutenu en l'air sur un triple rang d'arcades, l'immense et magnifique couvent de Saint-François, vous rêvez une yille chérie du ciel, où les hommes se sont retirés à la
suite des saints pour jouir du spectacle de la plaine du haut de leurs jardins et de leurs balcons, et passer une vie tranquille loin de la poussière de la route et des agitations du monde. Quel désenchantement quand vous avez passé la porte! pendant une longue demi-heure vous vous élevez de rue en rue, sans rencontrer personne, sans apercevoir même aux fenêtres un visage qui vous regarde passer, sans entendre un seul bruit que celui de votre voiture et Ihorloge qui frappe les heures; il était midi quand nous gravissions cette ville muette, le soleil brillait dans les rues mouillées; à cette heure la plus vivante delà journée, dans ce moment qui suit l'orage et où Ton vient à sortir de chez soi, nos yeux cherchaient en vain une boutique, une porte ouverte, un homme. De la porte qui est au plus bas de la ville à la place qui est au plus haut, sauf un moine debout sur le seuil du couvent, nous n'avons vu personne; enfin aux approches de la place, quelques sales boutiques se sont montrées et sur la place même nous avons aperçu dans un coin nous regardant passer avec étonnement cinq ou six hommes déguenillés ; nous cherchions l'auberge, et nous y sommes enfin arrivés. Il fallait voir la surprise et l'embarras de riiôtesse ; elle nous a franchement avoué que ne voyant personne elle n'avait absolument rien dans sa maison, mais qu'il serait possible de trouver dans la ville des œufs et du mouton; nous lui avons demandé si cela serait long, et elle nous a engagés à aller visiter le couvent, nous assurant qu'à notre retour, c'est-à-dire dans une ou deux heures, tout serait prêt. Nous avons dû nous résigner et nous avons redescendu en silence les mêmes rues que nous venions de gravir. Comment en effet parler dans une ville où tout se tait et qui semble habitée par les morts? il nous semblait surprenant que les rues aient des noms que nous lisions sur les murs, et nous ne savions pour qui s'ébranlaient de temps en temps les cloches des églises. L'aspect des maisons confirme l'idée de solitude qu'inspire le silence des rues; elles sont si dégradées qu'on les croirait abandonnées depuis longtemps ; le seul signe de la présence
des hommes qu'on rencontre, ce sont de distance en distance d'horribles impostes au-dessus desquels vous lisez le mot immondizzajo et où chacun vient jeter les ordures de sa maison ; elles y restent et infectent Fair en même temps qu'elles blessent les yeux. Une chose dont l'aspect nous a consolés dans cette promenade mélancolique, c'est le portique d'un ancien temple de Diane derrière lequel on a bâti une église. Ce portique parfaitement conservé est composé de colonnes cannelées d'ordre corinthien, d'une rare élégance ; c'est comme un sourire que la riante antiquité vous envoie à travers les masures de cette triste ville ; il fait rêver aux temps à jamais passés où sur un même point autour du temple de la Diane s'élevaient de fraîches et riches habitations en harmonie avec sa noble architecture. Que de révolutions entre ce portique d'autrefois et cette cité d'aujourd'hui ! toute l'histoire de l'Italie, les empereurs, les barbares, le moyen âge, les moines; il y a de quoi penser un siècle! Nous avons été reçus au couvent par un frère qui sous le nom de sacristain est chargé d'en faire les honneurs aux étrangers : malgré la robe, ces cicérones ne sont pas moins avides que les autres, et ils reçoivent sans façon l'argent qu'on leur donne. C'est vraiment une grande chose que ce monastère et il laisse une profonde impression. Du pied de la montagne s'élèvent Tune sur l'autre trois rangées d'arcades en brique qui forment l'esplanade artificielle sur laquelle il est bâti, en sorte qu'il a sa base dans la plaine bien qu'il soit de niveau avec la partie basse de la ville. Cette construction gigantesque laisse place dans son sein à trois églises posées l'une sur l'autre, et au-dessous à trois immenses galeries qui dominent à différentes hauteurs le riche bassin de rOmbrie. C'est dans ces galeries que les moines se promènent en priant, en rêvant, avec une admirable vue sous les yeux. Ils y sont à l'abri de la pluie et peuvent y penser de longues heures, regardant de loin le monde qu'ils ont quitté, humant l'air et le soleil, et dans un silence que semble craindre de troubler par le moindre bruit la ville muette qui repose à côté. Je ne voudrais
412 CÛHKESPONDANCE DE IH. JOLFFllOV
pas vivre dans Assise ; je passerais des mois dans le couvent, à cause de ces galeries; en les parcourant j'aurais voulu être seul et je maudissais le bavardage du frère qui nous accompagnait. Cette grande plaine semée de villages et de forêts et dominée au couchant par les clochers de Pérouse, ce beau cadre de montagnes, ce ciel clair sur nos tètes mais orageux au loin ; çà et là une écharpe de pluie tombant d'un nuage sur quelques points de la vallée ; à mes pieds, dans le même silence que nous, cet autre monastère de Sainte-Marie-des- Anges, puis cette roule déserte tracée par Flaminius, et courant de Florence à Rome, tout cela formait un ensemble sublime, plein de grandeur et de tristesse et que jaurais voulu contempler à mon aise; mais la triple église était là et le frère était pressé de nous la montrer et ne se souciait guère de mes impressions ; il nous a fallu laisser la nature pour pénétrer dans les profondeurs de cette œuvre du moyen âge, bâtie sur le tombeau d'un saint. Le temple intérieur n'est qu'un sombre caveau de marbre à plusieurs compartiments, creusés en partie dans le pied de la montagne; il entoure la base du rocher sur lequel saint François fut enterré ; ce rocher dont le sommet est dans la seconde église a été dégagé de tous côtés et réduit à une colonne entourée de grilles dorées et d'autels où se célèbrent des messes à la lumière des lampes qui y brûlent incessamment. Une foule de saints personnages de Tordre, des cardinaux, des évêques, des grands de la terre, sont venus chercher l'éternel repos sous ces voûtes vénérées et on voit çà et là les tombeaux qui contiennent leurs corps. Beaucoup de ces corps ont formé des reliques honorées dans les différentes parties de l'Europe et du monde ; mais au pied du tombeau de saint François la gloire des saints ordinaires s'efface, et les personnages canonisés ne sont plus là que les humbles satellites de l'homme que le Sauveur honora de ses stigmates et dont le bras soutint la chaire ébranlée de saint Pierre. Un escalier en spirale conduit de cette église souterraine à l'église intermédiaire qui présente un tout autre caractère. C'est déjà une église car elle en
a la forme, c'est-à-dire trois nefs avec un chœur au fond et des chapelles tout autour, mais elle garde encore par l'écrasement et le peu de hauteur de ses voûtes quelque chose du souterrain, et on sent qu'elle ne s'élève pas loin dans l'air, mais qu'elle porte un autre temple sous le poids duquel elle gémit et que supportent à peine ses énormes piliers écrasés. Rien ne peut rendre l'impression que cause ce temple bas et vaste, où la lumière des lampes est obligée de venir en aide à celle du jour. Au milieu est le tombeau de saint François, recouvert d'un autel à quatre faces et surmonté d'un baldaquin qui ressemble à un drap mortuaire. Le Saint-Sacrement était exposé au sommet de la pyramide, et des milliers de cierges brûlaient des quatre côtés et faisaient étinceler l'or et les pierres précieuses dont la chape du saint est enrichie; des moines, des paysans, quelques femmes étaient prosternés sur la pierre à différentes distances; nous osions à peine nous avancer et il a fallu que notre guide nous y encourageât ; cependant nous n'avons admiré que de loin ce sanctuaire éblouissant dont la sombre enceinte du temple redoublait l'éclat ; mais nous nous en sommes dédommagés en parcourant les nefs latérales et les nombreuses chapelles qu'elles renferment. Tous les plus grands artistes de l'Italie à partir de l'époque où les arts se réveillèrent se sont fait une gloire de la couvrir de leurs peintures. Ces peintures portent le cachet de la foi qui animait les artistes, comme le lieu où elles sont placées atteste leur désintéressement ; en effet le temple est si obscur qu'on ne les voit qu'à peine et l'humidité les a en partie effacées, mais ce qu'on en distingue est admirable d'expression et de naïveté. Toutes ces vierges, tous ces apôtres, tous ces martyrs, tous ces moines, répandus comme des fantômes sur ces sombres murs et y remplissant depuis des siècles leurs rôles dans des actions inconnues, respirent une sainteté qui n'est pas de ce monde^ ce que nous en voyions nous pénétrait d'émotion ; de temps en temps je demandais à notre guide le sujet dé ces grandes pages à demi effacéeS) mais il l'ignorait; il semble que le demi-jour qui
les éclaire n'ait jamais permis de le savoir, et que les artistes qui ont peint ces scènes en aient seuls connu le sens et l'aient emporté dans le tombeau. Ce n'est pas sans peine que nous nous sommes arrachés au charme qui nous retenait dans ce temple mystique, pour achever notre rapide visite. Un escalier sombre et court nous a conduits dans l'église supérieure et nous avons été comme éblouis de la lumière qui Tinonde ; jamais contraste ne fut plus habilement ménagé ; autant l'église intermédiaire est lourde, basse, écrasée, autant celle-ci est svelte, haute, élégante. La première est un grand tombeau à moitié enseveli dans la montagne; celle-ci est un temple qui nage dans lair et dans la lumière, qui ouvre de larges fenêtres aux rayons du soleil, et qui semble se réjouir et achever les chants de triomphe et de fête ; au lieu des sombres peintures qui couvrent les murs de celle-là et qui absorbent le peu de jour qui y pénètre, ce ne sont ici que de légères arabesques qui courent et montent avec les colonnes et les voûtes et qui en rendent le jet et la courbure plus éclairés et plus gracieux ; il semble que ces murs et ces colonnes ne pourraient porter autre chose ; aussi n'y voit-on aucun tableau que sur les autels, et on sent que partout ailleurs ils iraient mal. Je ne sais si je me trompe, mais cette église, qui est bien du moyen âge, me semble un souvenir de l'Orient, elle rappelle larchitecture arabe et semble l'ouvrage des génies ; c'est l'église des jours de joie comme l'autre est celle des jours de douleur; l'humanité de saint François est en bas, sa sainteté est au milieu, sa gloire et son triomphe sont ici ; il y est sur le grand autel, entouré d'anges qui le reçoivent dans l'atmosphère, illuminée du ciel, et ce tableau rit comme le temple et appelle la lumière ; le chœur derrière l'autel est charmant, les stalles des pères y reluisent en demi-cercle : elles sont assez nombreuses pour asseoir un concile, et au milieu est un trône où s'assied le pape quand il vient visiter le saint couvent. L'impression causée par ce troisième temple étant gaie est bientôt épuisée ; au bout de cinq minutes nous lavons quitté pour parcourir
le couvent qui porte dans son intérieur toutes les marques de la pauvreté chrétienne. Réfectoire, corridors, cellules, tout y est nu et grossier : les magnificences sont pour Dieu et saint François. Dans une cellule dont la porte entr'ouverte nous a engagés à en franchir le seuil nous avons trouvé un frère jeune encore, beau, triste, qui étudiait et qui s'est levé pour nous montrer de la main son grabat et les quatre murs de sa chambre ; il avait devant sa table sur un rayon une trentaine d'infolio ; c'était peut-être un hom.me de génie, il en avait la simplicité et la noblesse. L'ordre a produit de grands hommes sans compter les cardinaux, les papes et les saints ; toutes ces célébrités diverses ont leur portrait dans le corridor destiné aux étrangers et où on trouve aisément une modeste hospitalité; j'aurais assez de dispositions à en goûter pendant une quinzaine de jours et si je revois l'Italie sans Léon, il est possible que je revienne là jouir de la solitude et de la belle vue de rOmbrie une semaine ou deux. Aujourd'hui le déjeuner de notre hôtesse de Foligno nous attendait et j'ai dit adieu au saint couvent comme si je ne devais jamais le revoir ; c'est en effet ce qu'il y a de plus probable et ce qui rend tristes les voyages lointains ; à chaque pas en avant on voit pour la dernière fois. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai pas un moment de n'avoir déjeûné qu'une fois à la locanda d'Assise. On n'imagine pas un repas plus sale dans une chambre plus désolée. Aussi la faim apaisée, nous sommes-nous hâtés de nous remettre en route et de descendre vers Foligno où nous venons d'arriver par la plus belle pluie du monde et où j'ai profité de ce beau temps qui m'empêche de sortir pour vous écrire. Je ne puis rien vous dire de cette troisième ville papale, sinon qu'elle est habitée, ce que je ne saurais affirmer d'Assise. On voit même assez de mouvement dans les rues et un certain nombre de maisons propres ; notre auberge est très passable et on m'y a offert du feu ; j'ai bien vite accepté et il est là qui me réchauffe, car l'Apennin central est à deux pas et couvert de neige tombée cette nuit, et il fait très froid ; je ne
416 CORRESPONDANCE DE ÏH. JOLFFROY
m'attendais guère à une telle température au mois de mai dans la belle Italie et si je ne vous écrivais pas, je mourrais de tristesse.
Terni, mardi, 3 mai.
Nous avons voyagé toute la matinée, FApennin à notre gauche et ses sommets couverts de neige tout près de nous. Cette neige tombée hier et pendant la nuit attristait un peu la route charmante que nous suivions : — cette route courtje long de la base de l'Apennin, laissant à droite la riche et large vallée oîi coule le Clitumne ; — rien n'est frais et champêtre comme cette vallée : — ce sont de grands herbages comm.e en Normandie, environnés de haies et d'arbres et arrosés par les eaux claires du ruisseau chanté par Virgile; — on ne peut rien voir de plus limpide que ces eaux qui nous ont rappelé les beaux vers du poète ; tout change en ce monde, sauf la nature ; — elle est immortelle ; — les consuls ne sont plus, les dieux s'en sont allés et les grands bœufs du Clitumne qui traînaient le char des uns et qui arrosaient de leur sang les autels des autres sont encore là, paissant dans les mêmes prairies et s'abreuvant des mêmes eaux ; — nous les admirions en passant et j'avais toutes les Géorgiques dans l'esprit et pendant que roulait la voiture je rêvais les temps qui ne sont plus et j'oubliais le nôtre. Au bout de deux ou trois heures nous avons trouvé sur la route un petit temple qu'on appelle encore le temple de Clitumne ; il était en effet dédié au dieu du ruisseau et les siècles l'ont épargné ; il est à droite de la route, sur un petit monticule regardant la vallée féconde ; — au pied du monticule coule le ruisseau dans les eaux duquel il se mire ; — la source est tout près : — il était huit heures du matin, le ciel était pur, la prairie humide de la pluie de la nuit ; — çà et là dans les arbres fumaient les cheminées des maisons éparses, et FApennin projetait de longues ombres sur le côté de la vallée que nous suivions, tandis que le côté upposé resplendissait sous les rayons du soleil de mai;
nous avons eu là une heure délicieuse, une de ces heures qui laissent une impression ineffaçable : — tout ce paysage était si frais et ce petit temple lui donnait une couleur si poétique, — ce n'est qu\in oratoire, — mais le dieu d'un ruisseau n'exigeait pas davantage, — du reste il est fait comme s'il était grand ; — il a, comme ceux de Jupiter, son fronton triangulaire soutenu par des colonnes corinthiennes; — nous avons voulu pénétrer dans l'intérieur, on nous l'a ouvert, et nous y avons trouvé la Vierge et l'enfant Jésus, souriant à la vallée qui est maintenant sous leur protection ; — on nous a montré la pierre où les victimes étaient immolées; — elle sert de marche-pied au petit autel de la mère de Dieu et le prêtre officiant s'y agenouille. Le Dieu païen n'a pas à se plaindre, il est remplacé par une divinité douce et humble comme lui, et qui comme lui vit bien dans les champs, au bord des ruisseaux limpides, parmi les arbres en ïleurs et les chaumières des paysans; — nous avons confondu sans effort ces deux divinités dans nos adieux et nous avons continué notre route vers Spolète où nous sommes arrivés à dix heures.
Comme toutes les autres cités papales, cette ville où vint échouer Annibal après la journée de Trasimène est bâtie sur une pente escarpée; — nous l'avons parcourue après déjeuner, et nous l'avons trouvée un peu plus animée que Pérouse et Assise ; — les rues sont au-dessus les unes des autres comme les étages d'une maison et à toutes les marches on trouve des esplanades d'où la vue s'étend sur la plaine; — la cathédrale est presque au sommet et forme l'un des côtés d'une grande place couverte d'herbe où nous nous sommes promenés en contemplant pour la dernière fois l'Ombrie que nous allions quitter.
Plus haut et sur la cime même s'élève une vieille forteresse ruinée qui a soutenu bien des sièges, pendant le moyen âge ; — quand on y est, la vue plonge du côté opposé à la ville dans une petite vallée étroite à travers laquelle un pont est jeté ; il aboutit à une pente escarpée qu'on appelle la montagne des Hermites : — en effet,
elle est peuplée d'anachorètes qui y mènent la vie des Pères du désert, mais ce désert lait envie et n'a rien qui rappelle la sauvage stérilité de la Tliébaïde. Les plus jolies décorations de Topera ne sont pas plus riantes ; — toute la côte est tapissée de chênes verts, de pins, et d'arbustes; de frais sentiers couverts d'un sable fin serpentent à travers ; ça et là, à toutes les hauteurs, à demi cachées dans le feuillage sont les maisonnettes des hermites ; les unes de mousse et de chaume, les autres blanches ; il y en a bien une cinquantaine, sans compter les oratoires et les chapelles ; des sources d'eaux vives jaillissent partout et descendent en murmurant dans un torrent rapide qui gronde au pied de la montagne et la rafraîchit; — de presque tous les points de la pente on aperçoit à travers les vieux arbres qui la recouvrent son courant fougueux et la poussière de ses flots brisés. La ville est tout près, mais on ne la voit ni ne l'entend ; cachée sur le revers de la colline opposée, elle ne montre aux saints hermites que sa vieille forteresse en ruine qui semble abandonnée depuis des siècles et cependant c'est elle qui les nourrit ; car de temps en temps on voit un âne conduit par un frère se dessiner sur le pont, et se diriger vers la montagne avec une double besace bien garnie ; cette solitude est ravissante, elle donne l'envie de laisser le monde et de se consacrer à Dieu. — Chaque frère y est libre dans sa maisonnette, — il peut l'arranger comme il lui plaît et l'embellir ; les arbres, la source, le sentier sont à lui; il peut y prier, y dormir, y rêver aux heures qu'il veut et comme il convient à sa fantaisie ; et cependant il n'est pas seul ; il sent tout autour de lui, cachées dans les arbres, d'autres cellules habitées par ses frères, et de frais sentiers Tinvitent à les visiter et puis la Vierge est partout sous les ombrages, avec son sourire et son enfant. — Si le sentier passe sous un vieux chêne, elle y est; s'il recouvre une source vive, elle y est ; s'il traverse une petite esplanade d'où la vue soit belle, elle y est ; tantôt en plâtre, tantôt en pierre, le plus souvent peinte au fond d'un oratoire, toujours gracieuse et douce comme dans le temple de Clitumne; tou-
jours invitant à prier et à aimer, — il semble que ces pieux habitants de cette montagne aient reçu quelque chose de sa mansuétude ; — tous ceux que j'ai rencontrés avaient la figure douce et heureuse : en fait, une telle vie dans un tel lieu doit apaiser Tâme, et, si elle ne Tendort pas, l'élever. C'est le couvent moins ses inconvénients ; c'est la vie commune et la vie solitaire tout ensemble dans ce que chacune a de bon ; le cœur y trouve les avantages de la liberté et de la règle; il peut battre à son aise loin de tous les yeux dans la solitude de chaque cellule et des beaux arbres qui l'ombragent, puis se rallier à d'autres cœurs, à des cœurs amis, quand la cloche de la chapelle sonne le matin et le soir et invite tous les frères à la prière; car au plus haut de la montagne il y a une chapelle, qui est comme la maison commune de ce village d'hermites, — elle est simple et spacieuse, ouverte à la lumière et à l'air ; de vieux arbres l'entourent sans la cacher ; elle domine l'étroite vallée, et du côté du levant une grande forêt qui va se perdre dans l'Apennin. De là on voit les clochers de Spolète et toute l'Ombrie. Elle est dédiée à notre Dame des Hermites et c'est le lieu de réunion des frères que la cloche y appelle avant le lever et après le coucher du soleil : ceux dont l'âge a appesanti les pas ont le privilège d'habiter les cellules les plus voisines de cette cime ; ceux qui ont atteint le milieu de la vie demeurent à mi-côte et les jeunes sont en bas au bord du torrent : ainsi cette montagne est un symbole de la vie ; on la monte avec les ans, et à mesure qu'on s'élève, on approche du ciel, la vue s'étend, et on laisse la terre et le monde où les vieillards finissent par ne plus descendre. J'ai vu le père et le doyen de cette sainte colonie : il habite sur le seuil même du temple, où sa cellule est adossée à un vieux pin ; nous le trouvâmes assis à la porte, tout courbé par l'âge, son chapelet à la main ; — il était seul et priait, et sa prière semblait descendre par tous les sentiers de la montagne et se répandre comme une rosée sur les cellules et les têtes de ses frères ; ^- il souleva son front chauve au bruit de nos pas, nous salua de la main et rentra dans sa prière
interrompue : — j'aurais voulu demeurer là jusqu'au soir, pour voir au son de la cloche toute cette solitude s'animer et les hermites monter par tous les sentiers ; — mais l'heure du départ nous appelait et nous quittâmes avec reo-ret la montagne pour regagner Spolète où notre conducteur s'impatientait à nous attendre.
Ainsi que je vous l'ai dit, c'est à Spolète que finit la grande vallée de Pérouse: elle est fermée là par un bras de l'Apennin qui la sépara de la vallée de Terni et que nous avons franchi cette après-midi : le col où passe la route s'appelle la som'ma et à l'aide des bœufs nous l'avons atteint en deux heures de marche, en remontant le cours du torrent qui baigne la montagne des hermites; deux autres heures nous ont conduits dans les bosquets d'oliviers qui entourent Terni ; tout cela et les deux gorges qui y aboutissent m'ont rappelé ce qu'il y a de plus escarpé dans le Jura, — mais il n'y a rien dans le Jura d'aussi sauvage ; — un orage de tonnerre et de grêle qui nous a accueillis au sommet a redoublé pour nous l'effet de ces lieux dont nous avons joui en véritables montagnards : ce sont des gorges et des bois à perte de vue, sans clairières et sans habitations visibles. La route serpente dans ces solitudes, aussi déserte qu'elles et semble appeler les brigands ; quelques patres sifflent avec les merles dans ces lieux sauvages, gardant des troupeaux de chèvres blanches ; ils ont l'air de vivre de noisettes tant ils sont maigres et secs ; mais leurs chèvres sont magnifiques, l'Apennin leur offre à profusion ce qu'elles aiment, des arbustes et des plantes parfumées ; l'odeur de ces bois est toute autre que celle des nôtres; elle est méridionale c'est-à-dire intiniment plus aromatique; en fermant les yeux on se croirait dans la boutique d'un herboriste. Ce sont aussi d'autres teintes, plus vives et plus brunes : la nature en Italie est comme la langue, elle a plus d'accent que dans le Nord; couleurs, formes, parfums, tout y est énergique et prononcé. — le sol même y semble autrement coupé, — les vallées sont des ravins, les ruisseaux des torrents, les
collines des crêtes âpres et effilées ; cette terre semble avoir été déchirée plutôt que labourée. Un peintre en a eu le sentiment, c'est Salvator Rosa ; ses paysap^es la reproduisent bien et c'est pourquoi j'y trouvais del'idéal avant d'avoir vu.
Arrivés de bonne heure à Terni qui est une jolie ville dans une vallée délicieuse, nous avons voulu en voyageurs consciencieux visiter la cascade. Une chaise de poste nous y a conduits selon l'usage; la cascade nous a peu frappés quoique belle, parce que nous avions parcouru les Alpes, mais le chemin qui y conduit est admirable : c'est d'abord jusqu'au pied de la montagne une épaisse forêt d'oliviers, puis une pente assez douce jusqu'à un village perché sur un monticule. Là on prend des bœufs qui vous hissent par un chemin très raide jusqu'à une route en rocaille taillée dans le roc vif; cette route hardie qui n'est pas encore achevée domine toute la plaine et la gorge étroite où se précipite le Velino. Le soleil couchant embrasait la vallée et les sommets des Apennins. La gorge retentissante était dans l'ombre; nous sommes arrivés au canal étroit où le torrent roule avant de se précipiter, puis au rocher même d'où il s'élance : ce canal est l'œuvre des Romains, qui ont ouvert ce passage aux eaux qui couvraient la vallée supérieure; — il est droit comme tout ce qui est de main d'homme, et les eaux y sont entraînées avec une force qui effraie : on juge mal de la chute de ce point, c'est du pied qu'il faudrait la voir, mais c'est là qu'on conduit les voyageurs pour leur faire payer plus cher les frais d'une plus longue course ; j'y ai trouvé un homme qui a bâti une chaumière sur le sentier, afin de faire payer le passage sur son terrain, et un autre qui de cette chaumière marche devant vous jusqu'à la cascade pour vous montrer à prix d'argent un chemin parfaitement tracé ; ajoutez que nous avions été accompagnés de Terni, malgré nous, par un cicérone, et figurez-vous ces trois hommes acharnés à parler, à expliquer, et tendant la main pour vous mettre à contribution. Grâce à ces harpies on ne jouit de rien : elles infestent les plus
beaux lieux de l'Italie ; un mot, une parole ferme suffit pour les mettre en fuite. En général, les Italiens fléchissent devant qui parle haut, ils ont l'habitude de plier et d'obéir et ne savent point résister ; la ruse est leur voie de prédilection et on dirait d'instinct; ils ont plus de plaisir à tromper qu'à gagner ; c'est le moyen qui leur plaît plus que le résultat. Les Suisses n'aiment que l'argent : ce que les Italiens aiment ce n'est pas l'argent mais l'adresse qu'ils déploient à vous le prendre. En vingt circonstances je les ai vus sacrifier un moyen loyal et direct de gagner cinq francs au bonheur de vous dérober dix sous par une voie détournée ; ils sont ainsi faits et cela explique Machiavel et l'histoire de l'Italie pendant le moyen âge.
Civita Castellana. mercredi 4 rnai.
Ce matin nous avons (juitté Terni à cinq heures par le plus beau temps du monde ; une brume dété couvrait la vallée et voilait à demi le ciel, les champs et les monts lointains ; elle s'est dissipée peu à peu comme une fumée qui s'élève et que le vent emporte par flocons ; alors le paysage est devenu éblouissant ; chaque fleur des prairies, chaque feuille des arbres portait sa goutte de rosée et étincelait au soleil. Le cercle des montagnes découpait le ciel et nous enfermait dans un lac de verdure, à l'une des extrémités duquel semblait dormir encore Terni, que nous venions de quitter, tandis qu'à l'autre, déjà éveillée et debout, Narni. où nous allions, resplendissait sur le sommet d'une colline ; la belle route que nous suivions était vivante comme la nature ; il y avait foire à Narni, et les charrettes matinales de la vallée s'y rendaient en foule, portant les paysannes endimanchées ; les piétons suivaient, causant et chantant; l'air était frais et léger ; la rosée humectait légèrement la route ; la vallée souriait comme nous à ce commencement d'un beau jour; tous nos sens étaient contents: nous nous sentions joyeux et dispos, et nous allions à Rome.
II faut garder le souvenir de ces heureux moments
qu'on trouve en voyage, et c'est pourquoi je me plais à vous les retracer.
On monte à Narni par un chemin sinueux, ombragé de grands arbres ; la position de la ville est admirable ; c'est une crête effilée qui domine, au levant, toute la vallée de Terni et, au couchant, une gorge étroite au fond de laquelle gronde un torrent ; le point le plus élevé de la crête est occupé par un château, la ville serpente sur le reste. Ce n'est qu'une rue longue et étroite que la route coupe perpendiculairement; une foule pressée la remplissait à travers laquelle notre voiture s'ouvrait lentement un passage ; la foule est si rare dans les villes du pape que nous étions heureux de nous voir ainsi entourés ; depuis la Magione, nous n'avions rencontré que des villes désertes, et la foire de Narni nous a paru charmante ; — mais la solitude était à deux pas et nous n'avons pas tardé à y rentrer en sortant de la ville ; la route court quelque temps le long de la gorge que Narni domine au couchant, — cette gorge est profonde, étroite et sauvage.
A Daîinron
Besançon, 23 août 1839.
Caroline et moi avons été atterrés du funeste coup qui vous a frappé, mon cher ami ; — nous savions votre excellent frère malade, mais nous ne le croyions pas en danger. — Notre douleur a été profonde et l'est encore de vous savoir si malheureux. — Je suis depuis huit jours sans avoir le courage de vous répondre, — que dire à une telle aftliction qui ne soit faible et impuissant? — A votre sœur la consolation ne peut venir que de vous, à vous que du fond de votre âme et de votre pensée ; heureusement vous êtes aussi ferme que sensible, et vous avez des croyances, des espérances, des idées à la hauteur d'un pareil malheur ; si la sympathie vive, entière, profonde de vos amis peut vous être douce et vous aider, croyez que vous avez la nôtre ; — nous pen-
sons à VOUS vingt fois le jour, et nous voudrions vous avoir pour vous soutenir de plus près. — La vie est bien dure à porter quand elle se sème de pareilles épreuves; — vous les avez épuisées ; vous les subirez jusqu'au bout avec courage.
Je suis à Besançon depuis deux jours; — je retourne aux Pontets lundi ou mardi ; — donnez-moi là de vo^ nouvelles, nous avons besoin d'en recevoir.
Adieu, cher ami, je sens que les malheurs attachent. Tout à vous plus encore que jamais du fond du cœur. Nos tendres amitiés à votre sœur.
Th. JoUFFROY.