‹ CorrespondanceChapitre 11 sur 50 · A ADOLPHE DE SAINT-VALRY · texte numérisé non relu

A ADOLPHE DE SAINT-VALRY

d'un vrai talent, et il ne manque à ce talent qu'un succès.

Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même; il faut que votre poème se vende, et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt fait.

On me dit ici que l'on dit là-bas que j'ai fait abjuration de mes hérésies littéraires, comme notre grand poëte Soumet. Démentez le fait bien haut partout où vous serez, vous me rendrez service.

J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies même sont représentées dans l'admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaHers. J'ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle ; j'ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau de châssis de la croisée sur laquelle François I*^' a inscrit les deux vers :

Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie!

Ces deux reliques me sont précieuses.

Adieu, mon ami, vous savez que le roi m'invite à son sacre. Je serai à Paris vers le 20, et je vous embrasserai.

L'amitié d'un homme comme vous est douce et inappréciable.

V'ICTOR.

50 LIiTïRES A DIVERS. — U2o.

A Paul Foucher

La 3Iiltière, ce mardi 9 ou 10 mai [1823].

Je commence ceci, mon cher Paul, avec l'intention de t'écrire une des plus longues lettres que j'aie encore écrites depuis que je suis parti. Si par hasard elle ne répondait ni à ton attente, ni à la mienne, n'en accuse pas mon intention, mais bien je ne sais quelle cause imprévue qui sera venue me couper mu satisfaction et mon loisir. D'ailleurs nous nous verrons bientôt à Paris, et je te raconterai tout ce que je n'aurai pu t'écrire.

Je suis pour le moment dans une salle de verdure attenante à la Miltière ; le lierre qui en garnit les parois jette sur mon papier des ombres découpées dont je t'envoie le dessin, puisque tu désires que ma lettre contienne quelque chose de pittoresque*. Ne va pas rire de ces lignes bizarres jetées comme au hasard sur l'autre côté de la feuille. Aie un peu d'imagination.

* A travers les lignes de la Ictlre inanuscrilc sont tracés de grands traits en circonvolutions bizarres.

A PAUL FOUCHEli. 51

Suppose tout ce dessin Iracé par le soleil et l'ombre, et tu verras quelque chose de charmant. Voilà comme procèdent les fous qu'on appelle des poètes.

J'ai laissé ton aimable lettre à Blois, ce qui m'empêche d'y répondre en détail. D'ailleurs, tu m'y faisais plus de questions que ne t'en feront certainement les six pédants noirs de la Faculté lors de ta candidature au baccalauréat es lettres de l'Université de Paris. Tu m'y parlais de la butte des Capucins et de Diane, et moi, pour te contrarier, j'ai bien envie de ne te parler que de Chambord et de Chabara.

Imagine-toi, mon cher Paul, que depuis que j'ai vu Chambord, je vais demandant à chacun : Avezvous vu Chambord? comme La Fontaine qui disait à tout passant : Avez-voiis lu Baruch?

A propos de La Fontaine, parlons du colonel Féraudy. Il t'aime toujours beaucoup, quoique tu te sois avisé de trouver un de ses vers faux, ce qui lui est sensible. 11 fait toujours des fables : il en a môme fait une en mon honneur où il me traite d'aninml, et qui finit par un calembourg. C'est une galanterie !

Adieu, mon cher Paul, embrasse bien tendrement ton bon père et ta bonne mère pour mon Adèle et pour moi. Papa et sa femme et Didine leur disent, ainsi qu'à toi, mille choses affectueuses.

A Monsieur le baron Taijlor.

Mardi, 18 octobre 1825.

Avez-vous, mon cher collaborateur, promis ou destiné votre loge pour jeudi, et pourriez-vous, sans vous gêner le moins du monde, en disposer en faveur de ma femme? elle a grande envie de voir Talma et W^ Mars dans VEcole des vieillards, et les journaux l'annoncent pour jeudi prochain.

Quand donc viendrez- vous pour nous demander sans cérémonie votre part du dîner de ménage? Vous savez le plaisir que vous nous ferez.

Personne ne vous est plus cordialement dévoué que moi.

Victor IIugo.

.4 Lamartine.

Paris, 2.J mai 1826.

Je vous ai écrit il y a déjà quelque temps, mon cher Lamartine, en vous envoyant un nouveau roman que je viens de publier et qui s'appelle Bug-Jurfjdl. Mais vous n'étiez sans doute plus à Florence quand ma longue lettre y sera parvenue. Je vous y rappelais en outre la promesse que vous nous faisiez à Saint- Point, cet heureux jour que nous y passâmes près de vous, de donner votre nom et vos vers à notre Album de quatre voyageurs, en dédommagement de votre absence forcée. Aujourd'hui tout est prêt |)our la publication de ce livre, la prose de Nodier et mes vers; il ne lui manque plus que sa plus belle parure, et c'est de vous que nous l'espérons.

Notre libraire commun, Urbain Canel, a l'occasion d'aller à Dijon et se charge de vous remettre cette lettre. Répondez-moi, je vous prie, un mot qui me dise comment vous vous portez, comment vont votre

:ii LETTRES A DIVERS. — I82G.

femme et votre charmante fille, si vous viendrez bientôt à Paris, et si vous nous porterez quelque belle méditation sur la montagne. Quant à ce dernier point, ne vous gênez pas surtout; quelque précieuse que soit pour nous votre coopération, notre amitié ne veut être ni importune, ni exigeante.

Je vous envoyais encore dans mon paquet pour Florence l'ode que je vous ai adressée en réponse à votre charmante épître, et qui ouvre le nouveau recueil que je vais publier. C'est une sorte de dédicace de tout le recueil. Venez, de grâce, la chercher à Paris. Elle paraîtra dans un mois.

Adieu, mon illustre ami, répondez-moi vite, et souvenez-vous toujours que rien n'égale mon admiration pour votre talent, si ce n'est ma tendre amitié pour votre personne.

Victor.

Ma femme se recommande au souvenir amical de M™^ de Lamartine. Mille respects de ma part.

.4 Monsieur Henri de Latouclic.

3 août 1826.

Je reçois une lettre qui m'étonne fort de votre part, mon cher monsieur de Latouche. Je n'y réponds même

A HFNRI DE LÀTOUCHE. 55

que parce que vous étiez autrefois mon cher Lntowhe, et que j'espère que cette réponse pourra amener une réparation que je ne puis m'empêcher de désirer.

Je ne connais plus personne au Drapeau Blanc. Je ne connais de Z. que celui qui m'injurie assez agréablement au Journal des Débats.

Voilà les explications que je veux bien donner à notre ancienne amitié. Je suis fâché pour vous que vous les ayez jugées nécessaires.

VicTOR-M. Hugo.

A Monsieur V. P. l'un des rédacteurs du Feuilleton des Afliches d^ Angers, au bureau de ces affiches, chez M. Pavie, imprimeur du Roi,

à Angers.

13 décembre 1826.

C'est à vous sans doute, monsieur, que je dois l'envoi d'un numéro du Feuilleton d'Angers ("2 décembre) où il est parlé du recueil d'Odes et de Ballades que je viens de publier. Du moins, c'est à vous, monsieur, que je dois ce bienveillant article, et je me fais un devoir et une joie de vous en remercier.

o6 LETTRES A DIVERS. — 1826.

Ce n'est point parce que yoos me louez que je vous remercie. Je ferais peu de cas, permettez-moi de vous le dire, d'un éloge qui ne serait qu'un éloge. Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c'est du talent qui s'y trouve; ce qui me plaît, ce qui me charme, ce qui m'enchante, c'est d'avoir trouvé dans si peu de lignes la révélation complète d'une âme noble, d'une intelligence forte et d'un esprit élevé.

Vous êtes, je le sens, monsieur, du nombre de ces amis que mes pauvres livres me font de par le monde et que je ne connais pas, mais que j'ai tant de plaisir à rencontrer quand une occasion fortuite se présente de leur serrer la main. En attendant que cette bonne fortune m'arrive à votre égard, recevez cette lettre comme un gage de ma vive et cordiale estime.

Je regrette de ne pouvoir vous écrire que sous les initiales V. P. ; elles signent un article que les premiers noms de notre littérature pourraient souscrire; mais, quel qu'il soit, le nom qu'elles cachent ne restera pas longtemps ignoré.

Votre ami,

Victor IIugo.

A Monsieur Victor Parie.

Paris, 3 janvier \ hil.

Votre lettre, monsieur, m'a tenu tout ce que m'avait promis votre article; j'y ai trouvé le cœur d'un ami et l'âme d'un poëte; les deux choses que j'aime le plus au monde.

Oui, monsieur, c'est une grande joie que de se voir compris, et de se voir compris par des hommes d'un esprit élevé. De tous les témoignages qui peuvent encourager et rassurer celui qu'une hasardeuse pensée entraîne vers un monde nouveau, la Ubre approbation de quelques hautes intelligences est le plus puissant.

Tout jeune que vous êtes, vous appartenez à une classe, la seule privilégiée que fasse la nature; vous avez ce' mens divinior qui place l'homme au-dessus des hommes. Et quoique je connaisse encore bien peu de lignes de votre plume, je n'aurais pas de peine à prophétiser votre avenir.

Vous êtes trop bon de vous occuper de mes opuscules; mais donnez-moi, je vous prie, occasion de m'occuper de quekjue ouvrage de vous. Travaillez, de grâce. Que faites-vous? Vers quel but dirigez-vous la

force intellectuelle que la Providence vous a donnée? Je présume que vous ne la laissez pas inactive. Confiezmoi tout cela, et pardonnez-moi de vous parler ainsi. Il doit y avoir entre nous confiance et liberté; nous sommes tous deux à peu près du même âge et de la même nature.

Et, pour vous le dire en passant, pourquoi ne feriezvous point, par exemple, le livre dont vous me tracez une si frappante esquisse? Moi, qu'une pensée, bonne ou mauvaise, entraîne plutôt vers les applications que vers les théories, je n'aurai sans doute jamais le temps de le faire, ce grand ouvrage, et d'ailleurs vous le feriez bien mieux que moi.

Au reste, monsieur, suivez librement la voie de votre organisation. Obéissez à votre démon. Vous avez tout ce qu'il faut pour tout faire, l'intelligence qui embrasse la création et l'imagination qui la féconde.

Le chêne est en vous ; laissez-le croître.

Victor Hugo.

Au moment de fermer ceci, je reçois mon Feuilleton d'Angers, où je lis la lettre que j'ai adressée à l'Académie provençale. Recevez, je vous prie, tous mes remerciments et transmettez-les à monsieur votre père. Vous serez bien aimable de me faire lire le Feuilleton d'Angers toutes les fois que vous y mettrez quelque chose de vous.

Mon adresse n'est pas 30 mais 90 [rue de Vaugirardj.

A LOUIS PAYIE. "'^

A Monsieur Louis Parie*.

Paris, 13 janvier 1857,

C'est moi, monsieur, moi qui vous dois mille remer-

ciments.

Vous voulez bien inscrire mon nom sur la liste des lecteurs d'un feuillelon de rrovince qui vaut mieux eue beaucoup de feuilletons de Paris. Vous faites plus encore : vous m'envoyez de vos ouvrages, pleins de maturité, de raison et d'esprit, et des vers de monsieur votre fils, tout étineelants de jeunesse et de poésie. Ce sont là encore de vos productions, monsieur, et je ne croirai point déplaire à votre légitime amour-propre de père et d'auteur en vous aiîirmant que, quelque remarquables que sont vos ouvrages, votre fds est encore le meilleur de tous. C'est du reste ce qu on a dit d'Homère à propos de Virgile.

Dites bien, monsieur, à votre jeune aiglon, a votre Victor qu'il est un autre Victor qui lui envierait bien, si l'envie se mêlait à l'affection, son beau cl.ant sur David, leJnif, la Mer et le Lac, composition ing nieuse et inspirée, et surtout sa ravissante elegic de X Enfant. Dites-lui, à lui, qu'il ne cache pas sa i<ic

* Père (le Victor Piivio.

SOUS son aile; son aile est faite pour planer dans le ciel et sa tête pour contempler le soleil.

Si ses dix-huit ans accordaient quelque droit de conseil à mes vingt-cinq (car j'y touche), je n'aurais à lui présenter que des recommandations purement matérielles. Je lui dirais d'être encore plus sévère sur la richesse de la rime, cette seule grâce de notre vers, et surtout de s'efforcer presque toujours de renfermer sa pensée dans le moule de la strophe régulière. Il peut changer de rhythme aussi souvent qu'il le voudra dans la même ode, mais qu'il y ait toujours une ré gularité intime dans la disposition de son mèlre. C'est, selon moi, le moyen de donner plus de force à la pensée, une plus large harmonie au style et plus de valeur à l'ensemble de la composition. Au reste, je ne lui donne ceci ni comme des lois, ni comme des règles, mais comme des résultats d'études, bonnes ou mauvaises, sur le génie de notre poésie lyrique. Chez lui, la pensée n'a rien à faire qu'à se développer Kbrement. Je donne quelques conseils à l'artiste, mais je les soumets au poëte.

Adieu, monsieur, recevez de nouveau l'expression delà reconnaissance et de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être

Votre très humble et très obéissant serviteur,

ViCTUIl H LGO.

A Victor Pacie.

Paris, 7 février 1827.

Ne croyez pas, monsieur, je vous prie, que vos aimables lettres puissent jamais m'importuner. Bien au contraire, elles me rafraîchissent l'esprit. J'aime ces épanchements d'une âme jeune, ces confiances d'un cœur élevé et naïf. Les sept ans qui nous séparent me font presque vieux pour vous, et si votre amitié veut bien parfois accorder quelque déférence à la mienne, je l'accepterai par le droit d'aînesse et non par le droit du talent.

Je ne vous ai point dit assez, je ne vous ai point dit au gré de mon cœur et de mon esj)rit., à quel point vos vers m'ont frappé. Ils ont ce caractère qui est celui des grandes choses de notre poésie renouvelée, ce caractère de grâce et de vigueur, ce mélange de jeunesse et de maturité qui est le cachet de tous nos talents supérieurs. Vous êtes un de ces jeunes hommes du xix° siècle qui étonnent par leur gravité et par leur candeur les vieillards faux et frivoles (hi xvni". Vous me demandez une dircclion? {^'q?>[, wm tleuiaiulcr

ce qui dépasse ma force. Laissez faire votre pensée ; laissez votre nature achever votre éducation : elle est déjà si admirablement commencée!

Vous ferez, monsieur, tout ce que vous voudrez. Je ne sache rien de grand et de fort que ne promettent vos premières poésies. Cet état même de transition oîi vous êtes et que vous peignez si bien annonce la crise d'une jeune imagination qui se développe puissamment.

Vous avez été assez bon pour citer mon nom dans un article du dernier Feuilleton où s'empreint votre originale pensée. Je vous remercie; vous voulez qu'aucun sentiment ne manque à mon affection pour vous; elle a commencé par la reconnaissance.

Adieu, monsieur. Je n'ai que ce conseil à vous donner : faites de beaux vers et d'excellente prose, et cette prière à vous faire : aimcz-moi.

Mes souvenirs, de grâce, à monsieur votre père, et ne m'affranchissez point vos lettres; c'est un soin que mes amis ne prennent jamais.

A VICTOR PAViE.

A Victor Pavie.

Paris, 17 mars 1827,

Votre Dernière feuille est charmante. Vous y avez attaché de certains vers et un certain nom qui mourront comme elle; mais j'ai été, moi, bien touche de cette preuve d'amitié que n.e donne votre beau talent. Et vous m'avez écrit une charmante lettre qui m aurait consolé du Globe et de VÉtoile, si j'avais eu besoin d'en être consolé. Ce sont des gens qui m'attaquent, et qui ont leurs raisons sans doute. Je suppose que cela leur fait plaisir ; pourquoi donc m'en affligera>s-je Je m'en réjouis, au contraire, puisque cela me vaut des lettres comme la vôtre. ,,,,,,

J'ai chargé mon libraire de vous envoyer cette 0<(c à ta Colonne ((ui ne vaut pas ce seul vers C'ilail une fouille J'aulomiic.

Adieu. Vous me promettez de m'écrire souvent. N'y manquez pas, de grâce. Votre amitié, votre poésie l'rajeLssent. Vos lettres sont déj,M>l-n-"»

plaisir pour moi. ^,^^^^^^^ „^^„^

A Victor Pavie.

20 mai 1827.

Vous êtes bien heureusement né, monsieur. Vous avez un talent fait pour honorer votre famille et une famille faite pour comprendre votre talent. J'ai vu votre excellent père, et je ne saurais vous dire à quel point je l'ai aimé dès le premier jour. Il a quelque chose de si bon, de si cordial, de si bienveillant, que je ne pourrais souhaiter un autre protecteur aux premières années d'un talent précieux comme le vôtre. Bénissez Dieu tous les deux, il ne pouvait donner un meilleur fils à un meilleur père.

Votre père nous a quittés vite, trop vite, dites-lelui bien. Mais aux regrets que nous a causés son départ il a voulu mêler une espérance, celle de vous voir bientôt. Votre aimable lettre la change en certitude, et la plus chère marque d'amitié que vous puissiez me donner, c'est de la réaliser bientôt. Vous ferez de belles choses partout, mais à Paris l'esprit a plus d'aliment : les musées, les galeries, les bibliothèques lui ouvrent de nouvelles sphères d'idées; enfin, tout ce qui s'acquiert est ici, et vous avez déjà tout ce que la nature donne.

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