‹ CorrespondanceChapitre 10 sur 50 · A FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU · texte numérisé non relu

A FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU

bienveillante et si éclairée; mais je serais heureux d'avoir été pour quelque chose dans votre favorable détermination. Ce serait, monsieur le comte, ajouter une nouvelle et bien vive reconnaissance à toutes celles que vous doit déjà

Votre très profondément dévoué

Victor Hugo.

Monsieur le comte Alfred de Vigny, capitaine au régiment d'infanterie, en garnison, à Pau.

29 décembre l.S2i.

Avant que cette année finisse, bon Alfred, je veux lui dérober un moment pour vous, et de force ou de gré je vous écrirai enfin aujourd'hui. J'ignore si ma lettre sei-a pour vous ce que les vôtres sont pour moi, mais j'y puise du courage, de l'enthousiasme et du talent. Elles me rendent plus grand et meilleur, quand je les reçois et quand je les relis. Votre courant est comme électrique, et mon mérite est de pouvoir quel-

quefois me mettre de niveau et entrer en équilibre avec vous, surtout pour ce qui tient à la manière de sourire et d'aimer.

Que votre dernière lettre était belle ! j'y ai tout vu, votre grande nature et votre beau génie; ces hautes Pyrénées ont du vous inspirer de bien admirables vers, et il me tarde d'entendre ce que vous devez faire chaque jour.

Nous, mon ami, nous n'aurons rien à vous offrir en échange, à votre retour. Là-bas, tout vous inspire; ici, tout nous glace. Que voulez-vous que l'on fasse au milieu de tant de tracasseries politiques et littéraires, de ces insolentes médiocrités, de ces génies poltrons, de l'élection de Droz, de l'échec de Lamartine et de Guiraud? Que voulez-vous que l'on fasse à Paris, entre le Ministère et l'Académie? Pour moi, je n'éprouve plus, quand je me jette en dehors de ma cellule, qu'indignation et pitié.

Aussi je ne m'y expose guère, je reste chez moi, où je suis heureux, où je berce ma fille, où j'ai cet ange qui est ma femme. Toute ma joie est là, rien ne me vient du dehors que quelques marques d'amitié qui me sont bien chères, et parmi lesquelles je compte avant tout les vôtres.

Vous savez combien je vous aime, Alfred. Saluons ensemble cette nouvelle année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre cœur. Envoyez-moi quelques-uns des vers que la muse vous dicte, et tâchez de revenir vite les écrire ici, dussiez-vous courir, comme moi, le risque de ne plus être inspiré.

Mais c'est pour vous un danger illusoire; voire talent résiste à tout, même au chagrin, même à l'ennui. Quant à moi, toutes mes idées s'envolent et je suis tout de suite vaincu quand je vois les passions et les intérêts entrer dans la lice. Les petites blessures me tuent. Je suis, passez-moi l'orgueil de cette comparaison, je suis comme Achille, vulnérable par le talon.

\lCT0R.

A Monsieur le baron d'Eckstein.

Blois, ;29 avril [1823].

Je reçois à l'instant même, monsieur le baron, une lettre de M. Alphouse Rabbe, et son Rcsiimc de r/iistoire de Russie. Cet ouvrage important, sur lequel je viens de jeter un rapide coup d'œil, me paraît, si j'en juge d'après ce que j'en connais, digne de toute votre attention, comme l'auteur est digne de toute votre estime. M. Rabbe, dont la conviction politique diffère de la nôtre, est un homme d'un beau talent et d'un beau caractère. Ce sont deux nobles rapports avec vous. Les hommes d'un haut mérite comme vous et lui doivent se comprendre et s'estimer à quelque drapeau qu'ils appartiennent. Sans cesser de prendre part à la lutte de leurs armées, les généraux ne se

AU BARON D'ECKSTLIN. 47

battent pas corps à corps : ils se saluent de leurs rangs opposés. Vous et M. Rabbe vous êtes généraux.

M. Rabbe, dont j'aime la personne et le talent, et qui n'a pas besoin de cette recommandation auprès de vous, vous rend déjà toute justice. Vous êtes du petit nombre des hommes honorables qui doivent être séparés de la tourbe des partis. M. Rabbe vous en sépare.

Vous lui rendrez, je n'en doute pas, la même justice. Vous aurez sans doute reçu son licsumé et sa lettre quand celle-ci vous parviendra, et je serai heureux d'apprendre que votre jugement favorable aura devancé ce que je ne dois pas (je le répète) appeler ma recommandation.

Aussi est-ce moins dans ce but que je vous écris que dans l'intention de me rappeler a votre amical souvenir. Les journaux vous auront appris la faveur dont Sa Majesté m'honore*. Je vous remercie d'avance du plaisir que vous aurez éprouvé de cette nouvelle. Vous voyez que je me crois sur de votre amitié comme vous l'êtes de la mienne. Personne n'a pour vous une plus haute estime que votre bien dévoué

Victor Hugo.

Mon adresse est chez M. le (jcnéral cumlc lliujo, à mois.

Je serais enchanté que votre loisir vous permit de

* La croix et rinvitatioii au sacre.

consacrer à l'ouvrage de M. lUibbe un de ces excellents articles où vous savez si bien allier la critique impartiale et l'accent de l'estime. Vous savez que je pense comme vous sur le compte des Résumés, mais vous savez aussi que j'excepte M. Rabbe de cette plèbe d'écrivains ignorants et superficiels. 11 est, lui, tout à fait à part, et je suis convaincu que vous le jugerez comme moi. En combattant quelquefois ses doctrines, vous admirerez toujours son talent.

il Adolphe de Sainl-Valnj.

Blois, 7 mai 182o.

Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards vers Paris et Montfort, et le château de Blois ne me fera point oublier Saint-Laurent. J'ai passé là, en août 1821, des moments bien doux, et votre excellente mère m'y a fait presque oublier pendant huit jours l'admirable mère que je venais de perdre.

Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son Clocher de Saint-Marc. C'est un homme

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