V. II
A M- Louis Pavie.
•26 mai 1827.
Après les beaux vers que votre Victor vient de m'adresser, je me ferais conscience de lui envoyer directement mes remercîments et mon admiration en vile prose; ce serait lui donner du plomb en échange de son bronze et de son or. Permettez donc que ce soit dans votre cœur de père que je dépose mes sentiments de frère et d'ami. Dites à votre Victor qu'il souffre que je le remercie en vous; vous lui transmettrez ces témoignages trop faibles de uioii i)rofon(I attendrissement, et ils auront plus de douceur en passant par votre bouche.
Oui, monsieur, ce sont de bien beaux vers, pleins de feu, d'éclat et de grandiose. Nous devons être fiers tous deux de ces vers, vous comme le père, moi comme le frère du poëte. Je suis bien orgueilleux que cette ode jeune et véhémente me soit adressée, mais j'aurais plus d'orgueil encore si mon nom, au lieu d'être en tête, était en bas.
Je n'aurais peut-être pas dû, monsieur, louer tant ces vers où je suis trop loué. Mais c'est une erreur de l'amitié qui a donné mon nom pour titre à cette ode. Ce n'est pas à Victor Hugo qu'elle s'adresse, c'est à un poëte de génie digne d'inspirer un chant si élevé, et moi je ne suis digne que de l'admirer.
Adieu, monsieur; adieu, heureux père. Embrassez bien votre fils pour moi, en attendant que je puisse l'embrasser pour vous.
A vous bien cordialement,
Victor Hugo.
A Victor Pavie.
Paris, 24 septomlire 1827.
Il est vrai, monsieur, que l'état do plus en plus désespéré de ma belle-mère nous livre à de bien
cruelles préoccupations, mais il n'a pu me rendre insensible aux deux aimables lettres que j'ai reçues d'Angers depuis votre départ.
Il est impossible, en quelque situation de la vie que je me trouve, que je reçoive sans émotion et sans reconnaissance un souvenir de votre bon père et de vous. Loin de là, l'affliction dispose à l'amitié.
Vous avez publié dans le Feuilleton d'Angers deux articles excellents. Vous comprenez les arts en poëte, vous faites de la critique en artiste. Il y a dans votre talent tout à la fois quelque chose de précoce et de mûr.
Delacroix est particulièrement enchanté et fier du beau fragment qui le concerne. Il ma chargé de vous remercier. Continuez cette série d'articles : faites rougir nos journaux de Paris de la supériorité d'un journal de province.
Paul est on ne peut plus touché de ce que vous lui dites d'amical et de fraternel; il vous écrira un de ces jours. Son drame sera joué dans six semaines; vous manquerez à ce pauvre Paul pour l'applaudir ou pour le consoler.
Dans quinze jours, vous recevrez Cromwcll. 11 no me reste plus qu'à écrire la préface et quelques notes. Je ferai tout cela aussi court que possible; moins de lignes, moins d'ennui.
Adieu, mais revenez-nous bientôt. Dites à votre excellent père que nous vous voulons absolument pour l'époque du Salon. Il faut aussi que je cause avec vous des monuments gothiques d'Angers. Je vois
avec joie que la contagion d'architecture vous a gagné. C'est si beau!
Adieu encore. Vale et me ama.
Votre frère aîné,
Victor.
A Victor Pavie.
5 janvier 1828.
Vous avez beau m'y louer, mon jeune et bien cher ami, et m'y trop louer, je n'en crierai pas moins jusque sur les toits que votre article est admirable, et qu'il est triste (je ne dis pas pour moi, que suis-je? mais pour les lettres) qu'un si profond et si élevé morceau de critique s'imprime dans le coin d'une province, tandis que MM. R. et Compagnie déposent leur nullité en quatre colonnes dans un journal qui se multiplie à quinze mille exemplaires et parle à cinq cent mille hommes dans les deux mondes. Que voulezvous!
Toutes les personnes qui ont déjà lu votre premier article sur le Cromwell sont dans le ravissement : David, Sainte-Beuve, Paul [Foucher] en radotent. Je vais le faire lire à Emile Descliamps et à Ch. Nodier. Sainte-Beuve a fait aussi, lui, deux bien remarcpiables
articles sur ce pauvre livre ; on les a refusés au Globe, dont les prosaïstes me gardent rancune. Vous voyez qu'il y a de l'intolérance jusque chez les philosophes, et de la censure même chez les démocrates. Que voulez-vous encore?
J'ai mille vœux de bonheur à vous envoyer ; car il n'y a rien à vous souhaiter du côté du talent. Soyez donc toujours l'orgueil de votre respectable père, et quant à moi, je me fais un souhait de bonne année, c'est que vous veniez me voir en personne. Parlez -en, de grâce, à M. Pavie. Ora pro ?îobis.