‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 50 · V. IIUGO · texte numérisé non relu

V. IIUGO

A Victor Pavie.

23 janvier 1828.

Nos lettres se croisaient, mon poëte. A l'heure où je lisais votre gottil message, vous lisiez, vous, mon griffonnage inextricable, mais n'importe! votre amitié, n'esl-il pas vrai, me devine quand vos yeux ne peuvent me déchiffrer, et, quand je vous écris, si la plume est mauvaise, le cœur est bon.

Savez-vous que je m'en veux de vous avoir écrit toute une page sans vous avoir dit encore que votre

deuxième article est plus beau, s'il est possible, que le premier; que vous êtes déjà mûr, pour n'avoir que vingt ans !

Quelle verve ! quel éclat de style et d'idées ! Sainte-Beuve s'extasiait hier sur votre article; il le sait par cœur, à la lettre, et le récite à tout le monde.

Il ne s'est pas fait en France de si remarquable article que le vôtre sur ce Crotnœell ; il n'y a que les hauts articles des Reviews anglaises qui soient dignes d'être lus après les vôtres.

Pardon pour mon gâchis. Vous savez que notre David va tout à fait bien, qu'il sort, qu'il se promène au soleil et qu'il va reprendre ses travaux. Je le vais voir tous les jours, pour le voir et pour causer de Victor d'Angers. Mille souvenirs de ma femme et de moi à votre excellent père. Je viens de marier mon frère aîné; quand vous serez marié, j'aurai une bellesœur de plus.

ViCTOU.

A Victor Pavie.

Paris, 2'J février [1828].

Je ne vous ai pas encore remercié, mon jeune poëtc, de votre bonne lettre, de la lettre de votre ex-

cellent père. Je sais que vous êtes tous deux pleins d'indulgence pour moi comme pour mes œuvres, et mon deuil profond, mon deuil inconsolable ne m'excuse que trop près d'amis tels que vous. J'ai perdu l'homme qui m'aimait le plus au monde, un être noble et bon, qui mettait en moi un peu d'orgueil et beaucoup d'amour, un père dont l'œil ne me quittait jamais. C'est un appui qui me manque de bien bonne heure ! Oh! mon bien cher Victor, priez Dieu qu'il vous laisse longtemps votre père!

Vous savez la petite infortune advenue à Paul [Foucher]. C'est un bien petit malheur près d'un bien grand. J'ai dû le couvrir de mon mieux dans cette occurrence. D'ailleurs, c'est moi qui lui avais porté malheur. La plébécule cabalante qui a sifflé Ainy liobsart croyait siffler Cromwell par contre-coup. C'est une malheureuse petite intrigue classique qui ne vaut pas, du reste, la peine qu'on en parle.

Adieu, mon poète. Comment en êtes-vous encore à me demander une place dans mon amitié? N'êtesvous pas déjà de mes vieux amis? La perte de mon père me laisse un vide immense et profond; mais vous êtes de ceux qui le rempliraient s'il pouvait être rempU.

Votre frère,

Victor.

A Victor Pavie.

Paris, 17 juillet 1828.

Vous êtes en droit de m'en vouloir, mon poëte, car depuis les longues semaines que vous nous avez quittés, comment ai-je répondu à votre correspondance, à votre charmante lettre, et à cette autre correspondance imprimée qui m'a apporté tour à tour votre bel article de la Bonde du Sabbat, les remarquables strophes sur Smarra, et enfin l'excellent morceau sur le Faust des deux grands poètes, Gœthe et Delacroix.

Ne me croyez pas pourtant, cher ami, aussi coupable que je le parais. J'ai des épreuves à corriger, des visites à recevoir, de gros livres à lire, des affaires à suivre; j'ai écrit, ce mois-ci, trois lettres à des notaires et avoués. Jugez quelle fatigue il y a dans tout cela! Et puis, la meilleure raison, c'est que je suis paresseux.

Vous êtes indulgent, vous, et vous voudrez bien m'aimer comme cela, et penser qu'entre les lettres de Lamartine, de l'abbé de Lamennais, de Chateaubriand, les vôtres sont encore de celles auxquelles je réponds le plus vite,

Vous occupez-vous, comme vous nous l'avez [iromis,

de la petite maison gothique près d'Angers? De grâce, envoyez-moi, dans votre prochaine lettre, des détails sur cette affaire, si pourtant vous voulez toujours de moi qui veux toujours de vous.

Sainte-Beuve vient de publier son livre, qui est excellent. Boulanger va vous envoyer sa Saînt-Barthélemy, qui est magnifique. Vous voyez que Paris pense à Angers.

Adieu, adieu. Paul se plaint de la rareté de vos lettres. Il a raison : elles sont rares de toutes manières. Adieu. Mille choses de nous tous à vous tous.

A David d'Angers.

Paris, ce samedi malin... [1828].

Voyez, cher ami, si ce n'est pas une fatalité! Ma femme, qui se porte bien toute l'année, s'avise d'être incommodée aujourd'hui, et incommodée de la seule incommodité peut-être qui puisse altérer un profil. Elle a horriblement mal aux dents et, en outre, les lèvres enflées et cuisantes. Vous n'auriez donc aujourd'hui qu'un modèle souffrant et défiguré. Or, je me souciais fort peu de vous prévenir de ce contretemps, tenant beaucoup à la joie de vous voir au-

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