AU BARON TAYLOR
Or, je ne vous ferai pas ici l'éloge de cette tragédie, parce qu'il serait tout-à-fait suspect dans ma bouche ; mais je ne croirai point m'aventurer en affirmant qu'elle n'a rien à céder à bon nombre de celles qui de temps immémorial sont reçues, montées, représentées et applaudies aux Français.
Seriez-vous donc maintenant assez bon pour nous indiquer quelle serait la marche la plus courte à suivre pour faire arriver notre tragédie au comité des Français. Le jeune poëte désirerait fort être dispensé, s'il est possible, de la formalité de l'examen préalable; mais il faut d'abord que cette dispense ne viole en rien l'usage établi.
Si vos nombreuses et importantes occupations vous permettaient par aventure de prendre connaissance de la pièce avant qu'elle ne fût présentée, il est inutile de vous dire que vos conseils seraient reçus par Paul avec reconnaissance et avec bonheur.
Le sujet de l'ouvrage est Côme de Mâdicis.
Je dois ajouter, pour rendre à chacun ce qui hii est dû, qu'il n'y a pas dans la pièce une idée, un vers, un mot qui vienne de moi.
Adieu, mon cher et noble ami, mille pardons d'une importunité qui vous aurait donné l'ennui de ma visite, si la route était plus praticable de mon pôle arctique de la rue de Vaugirard à votre pôle antarctique do la rue de Bondi.
Tout à vous, partout et toujours.
Victor Hugo.
A Victor Pavie.
3 avril 1829.
Vous allez donc enfin nous revenir, mon jeune et cher poëte! C'est une agréable et douce nouvelle au milieu de mes chagrins de famille. J'aime bien votre lettre, mais j'aimerais encore mieux vous.
J'ai vu ce méchant portrait dont vous me parlez; il me semble qu'on m'a flatté et qu'on m'a gâté ; c'est un joU garçon, tradition populaire. Au demeurant, vous en avez eu pour votre argent. Je demande toujours le vôtre à David, et je le gronde de ne l'avoir pas encore public pour vos amis. Savez-vous qu'il y a dans le dernier Feuilleton une ballade qui est un petit chef-d'œuvre? Faites-en mes compliments à M, V. P. •On dirait une de ces vieilles et admirables compositions d'Albert Durer ou de Rembrandt.
A propos de grands peintres, ne croyez pas, je vous prie, sur la foi de quelques feuilletonnistes stupides, au premier rang desquels je mets sans balancer le Clobe, ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique, et si gigantesque qu'elle échappe aux petites vues. Du reste, ce bel ouvrage, comme beaucoup d'autres ouvrages grands et forts, n'a point eu de succès près des bourgeois de Paris : sifflets des sots sont fanfares de gloire. Je ne regrette qu'une chose, c'est qu'il n'ait pas mis le feu à ce bûcher : cette belle scène serait bien plus belle encore si elle avait pour base une corbeille de flammes. Quant à la Sainte Thérèse de M. Gérard, c'est mieux que son Canning, sans doute, mais souvenez-vous que M. de Ch[ateaubriand] se connaît peu en peinture : ses éloges sont tout simplement son remerciement.
Vous me dites de vous parler de moi. Ilélas! pour le moment, ce serait vous parler d'avoués, de commissaires-priseurs, de scellés, d'inventaires, etc. Qu'il est triste de penser que les chagrins deviennent si vite des affaires! Je corrige les épreuves d'une h^ édition des Odes et Ballades. Adieu, mais venez vite avec votre bon père.
Vale et me ama.