‹ CorrespondanceChapitre 24 sur 50 · A ARMAND CARREL · texte numérisé non relu

A ARMAND CARREL

que ce serait une grave imprudence de me restreindre du côté des billets que je donne. Notez que ce sont toujours les mômes amis qui viennent, et que cela, par conséquent, ne peut nuire aux recettes, qui se maintiennent toujours au delà de h,000 francs malgré vent et marée, ce qui est admirable. Tâchez donc de trouver un moment pour venir causer de tout cela avec moi. J'irais bien vous chercher, mais j'ai mille soins qui me clouent chez moi jusqu'à six heures tous les jours. Du reste, en attendant que je vous voie, je prendrai toujours les mômes mesures, n'est-ce pas, que pour les représentations passées?

Votre ami,

10 mars minuit.

Si vous avez quelque indice... billets de moi mal distribués, mettez-moi sur la trace; vous me rendrez service ainsi qu'au théâtre.

Je compte sur votre loge pour lundi. N'oubliez pas que cela n'importe pas moins au théâtre qu'à moi.

A Armand Carrel.

Co lo mars 1830.

J'avais travaillé cette nuit jusqu'à ciuii iicures du matin et je dormais profondément ((uand M. Armand

Carrel est venu. Je regrette bien qu'on ne m'ait pas réveillé, et je le regrette non pour M. Carrel, mais pour moi. Je suis trop morose et trop timide à la fois pour que personne ait jamais grand souci de me connaître et pour que j'aie de mon côté grande envie de connaître les autres. Cependant ces occasions de rencontres avec d'autres hommes, que j'évite volontiers par goût de solitude et par tristesse de caractère, je les ai toujours désirées avec M. Carrel. Je ne vois pas pourquoi je n'en conviendrais pas ici, quelque avantage que cet aveu lui donne sur moi. Tout ce que je sais de lui, soit par ses ouvrages, soit par ses amis, la nature âpre et forte de son talent et de son caractère, cette vie pleine d'honneur et de courage, de si bonne heure disputée aux tribunaux politiques, tout, jusqu'à cette seule fois où j'ai causé avec lui chez Rabbe et où j'ai eu, m'a-t-on dit, le malheur de le blesser, animés que nous étions tous deux alors d'exaltation politique bien contraire, tout cela m'a inspiré depuis longtemps pour M. Carrel une de ces fortes sympathies qui d'ordinaire se résolvent tôt ou tard en amitié.

Et après tout, si opposés que nous puissions aujourd'hui nous sembler l'un à l'autre, peut-être y a-t-il entre nous plus d'analogie que M. Carrel ne le croit lui-même. J'ai lutté pendant qu'il luttait; tandis qu'il remontait le courant politique, je remontais, moi, le courant littéraire. Nous avons été en quelque sorte proscrits en même temps. Seulement son affaire a été plus sérieuse que la mienne, et partant bien autrement belle. Je n'ai été mis hors la loi que par l'Académie.

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