‹ CorrespondanceChapitre 25 sur 50 · A ARMAND CARREL · texte numérisé non relu

A ARMAND CARREL

Voilà du reste huit ans que je supporte la chaleur du jour, huit ans que je poursuis ma tâche, sans m'en laisser distraire par le soin de ma défense personnelle contre mille attaques qui n'ont cessé de pleuvoir sur moi chaque jour. A une époque où tout se fait par les salons et par les journaux, j'ai commencé et continué ma route sans un salon, sans un journal. Toute mon affaire a été de soUtude, de conscience et d'art. Et je prie M. Garrel de faire attention à ceci : destiné à une grande fortune sous l'Empire, l'Empire et la fortune m'ont manqué. Je me suis trouvé à vingt ans marié, père de famille, n'ayant pour tout bien que mon travail et vivant au jour le jour, comme un ouvrier, tandis que Ferdinand VII mangeait mon revenu englobé dans les siens par le séquestre. Or, depuis cette époque, et la chose est peut-être assez rare pour que je m'en glorifie, obhgé de vivre et de faire vivre les miens avec ma plume, je l'ai maintenue pure de toute spéculation, libre de tout contrat mercantile. J'ai fait bien ou mal de la littérature, et jamais de la librairie. Pauvre, j'ai cultivé l'art comme un riche, pour l'art, avec plus de souci de l'avenir que du présent. Obligé par le malheur des temps de faire à la fois une œuvre et une besogne, je puis dire que jamais la besogne n'a taché l'œuvre.

Voilà ce que j'eusse dit, avec détail et parce qu'un homme comme lui en vaut la peine, à M. Armand Garrel, si j'avais eu l'honneur de le voir. Il est du reste la première personne pour qui j'aie cntr'ouvcrt de la sorte la porte de ma vie intérieure, et je le prie, quoi

qu'il pense de cette lettre, de la tenir secrète entre nous deux.

Quant à Hernanî, nous en voilà maintenant bien loin, nous voilà, ce me semble, bien plus haut. Je m'occupe beaucoup plus dans cette affaire de M. Armand Carrel que du National. Je sais que les journaux peuvent nuire ou servir matériellement; mais voilà ma vie assurée pour dix-huit mois, et par conséquent le côté matériel de l'affaire m'inquiète peu. Je ne suis pas fâché du reste, en y réfléchissant, de n'avoir point vu M. Armand Carrel puisqu'il a encore un article à faire. Je n'aurais pas voulu qu'il me supposât l'intention de l'influencer, et j'espère qu'il n'en a pas eu la pensée. Plus tard, s'il le veut bien, j'irai le chercher, et, quel que soit son article, lui serrer la main.

Quel que soit son article, dis-je, car je lui en saurai toujours un gré extrême. Sévère, il me plaira par sa franchise; bienveillant, rien ne saurait m'être plus précieux, car l'estime d'un homme supérieur redonne force et courage contre les hommes médiocres.

Victor Hugo.

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